LE CURÉ DE BOULOGNE
Voici une petite histoire gui est populaire dans la marine française, et que je meurs d'envie de populariser parmi les terriens.
Vous me direz si elle valait la peine d'être racontée.
Le 14 novembre de l'année 1766, une calèche découverte, attelée de chevaux de poste, emportant trois officiers de marine, dont l'un était assis sur la banquette du fond, et les deux autres sur la banquette de devant, ce qui indiquait une différence notable dans les grades, traversait le bois de Boulogne, venant de la barrière de l'Étoile, et suivant l'avenue de Saint-Cloud.
À la hauteur du château de la Muette, elle croisa un prêtre qui se promenait à petits pas, lisant son bréviaire, dans une contre-allée.
—Hé! postillon, cria l'officier assis au fond de la calèche, arrêtez donc un peu, s'il vous plaît.
Le postillon s'arrêta.
Cette invitation donnée à haute voix, et le bruit que fit le postillon en arrêtant ses chevaux, amenèrent naturellement le prêtre à lever la tête, et à fixer les yeux sur la calèche et les trois voyageurs.
—Pardieu! je ne me trompais pas, dit l'officier assis au fond de la voiture, c'est toi, mon cher Rémy?
Le prêtre regardait avec étonnement; cependant, peu à peu son visage s'éclairait du jour qui se faisait en lui-même, et sa bouche passait de l'étonnenient au sourire.
—Ah! dit-il enfin, c'est vous?
—Comment, vous?
—Non… c'est toi, Antoine!
—Oui, c'est moi, Antoine de Bougainville.
—Mon Dieu! qu'es-tu donc devenu depuis vingt-cinq ans que nous nous sommes quittés?
—Ce que je suis devenu, cher ami? dit Bougainville; viens t'asseoir un instant près de moi, et je te le dirai.
—Mais…
Le prêtre regarda autour de lui avec inquiétude, comme s'il avait peur de s'écarter de son domicile.
Bougainville comprit sa crainte.
—Sois tranquille; nous irons au pas, répondit-il.
Un valet descendit du siège de derrière, et abaissa le marchepied.
—C'est qu'il est onze heures un quart, dit le prêtre, et Marianne m'attend pour dîner.
—Où demeures-tu, d'abord?… Mais assieds-toi donc!
Et Bougainville tira légèrement par sa soutane le prêtre, qui s'assit.
—Où je demeure? dit celui-ci.
—Oui.
—À Boulogne… Je suis curé de Boulogne, mon ami.
—Ah! ah! je t'en fais mon compliment; tu avais toujours eu la vocation.
—Aussi, tu vois, suis-je entré dans les ordres.
—Et tu es content?
—Enchanté, mon ami! La cure de Boulogne n'est pas une cure de premier ordre: elle ne rapporte que huit cents livres; mais mes goûts sont modestes, et il me reste encore quatre cents livres par an à donner aux pauvres.
—Cher Rémy!… Vous pouvez aller au petit trot, afin que nous perdions le moins de temps possible.
Le postillon fit prendre à ses chevaux l'allure demandée, laquelle, si modérée qu'elle fût, n'en amena pas moins un nuage d'inquiétude sur la physionomie du curé.
—Mais sois donc tranquille, dit Bougainville, puisque nous allons du côté de Boulogne.
—Mon ami, dit en riant l'abbé Rémy, il y a vingt ans que je suis curé à Boulogne; il y a quinze ans que Marianne est avec moi, et jamais, à moins d'être retenu près d'un mourant, je ne suis rentré à midi cinq minutes; aussi, à midi juste, la soupe est sur la table, et… tu comprends?…
—Oui; ne crains rien, je ne voudrais pas inquiéter Marianne… À midi juste, tu seras chez toi.
—Voilà qui me rassure… Mais parlons un peu de toi-même: n'est-ce pas l'uniforme de la marine que tu portes là?
—Oui, je suis capitaine de vaisseau.
—Comment cela se fait-il? Je te croyais avocat.
—Vraiment?
—Dame, en sortant du collége, ne t'étais-tu pas mis à l'étude des lois?
—Que veux-tu, mon cher Rémy! toi, l'élu du Seigneur, tu dois mieux que personne connaître le proverbe: «L'homme propose et Dieu dispose!» C'est vrai, j'ai été reçu, en 1752, avocat au parlement de Paris.
—Ah! je savais bien, moi! dit le bon prêtre on tirant de son bréviaire son doigt, qui indiquait la place où il en était resté de sa lecture. Ainsi, tu as été reçu avocat?
—Oui; mais, en même temps que j'étais reçu avocat, continua
Bougainville, je me faisais inscrire aux mousquetaires.
—Oh! en effet, tu avais toujours eu du goût pour les armes, et surtout des dispositions pour les mathématiques.
—Tu te rappelles cela?
—Tiens, par exemple! N'étaîs-je pas ton meilleur ami au collége?
—Ah! c'est bien vrai!
—Est-ce toi ou ton frère Louis qui est de l'Académie?
Bougainville sourit.
—C'est mon frère, dit-il, ou plutôt c'était mon frère; car il faut que tu saches que j'ai eu le malheur de le perdre, il y a trois ans.
—Ah! pauvre Louis… Mais, que veux-tu! nous sommes tous mortels, et il fait bon ne regarder cette vie que comme un voyage qui nous mène au port… Pardon, mon ami, il me semble que nous passons Boulogne.
Bougainville regarda à sa montre.
—Bah! dit-il, qu'importe! il n'est que onze heures et demie, et, par conséquent, tu as encore vingt bonnes minutes devant toi. Plus vite, postillon!
—Comment, plus vite?
—Puisque tu es pressé, mon ami!
—Bougainville!…
—Quoi! le désir de savoir ce que je suis devenu ne l'emporte pas en toi sur la crainte d'inquiéter Marianne par un retard de cinq minutes?… Oh! le triste ami que j'ai là!
—Tu as raison… ma foi, cinq minutes de plus ou de moins…
Raconte-moi cela, mon cher Antoine. D'ailleurs, quand je dirai à
Marianne que c'est pour toi et par toi que je suis en retard, elle ne
grondera plus.
—Marianne me connaît donc?
—Si elle te connaît? Je le crois bien! Vingt fois je lui ai parlé de toi… Mais, voyons, dépêche-toi, et achève de me dire comment il se fait que, ayant été reçu avocat, et t'étant fait inscrire dans les mousquetaires, je te retrouve officier de marine.
-C'est bien simple, et, en deux mots, je vais t'expliquer tout cela. En 1753, j'entrai comme aide-major dans le bataillon provincial de Picardie; l'année suivante, je fus nommé aide de camp de Chevert, que je quittai pour devenir secrétaire d'ambassade à Londres et me faire recevoir membre de la Société royale; en 1756, je partis comme capitaine de dragons avec le marquis de Montcalm, chargé de défendre le Canada…
—Bon! bon! bon! interrompit l'abbé Rémy, je te vois venir!…
Continue, mon ami, continue, je t'écoute.
Complétement captivé par le récit de Bougainville, l'abbé n'avait pas remarqué que les chevaux étaient passés tout doucement du petit trot au grand trot.
Bougainville continua:
—Une fois au Canada, j'étais presque maître de mon avenir; je n'avais qu'à bien faire pour arriver à tout. Je fus chargé par le marquis de Montcalm de plusieurs expéditions, que je menai à bonne fin; ainsi, par exemple, après une marche de soixante lieues à travers des bois que l'on jugeait impénétrables, et tantôt sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu, je m'avançai jusqu'au fond du lac du Saint-Sacrement, où je brûlai une flottille anglaise sous le fort même qui la protégeait.
—Comment, dit l'abbé, c'est toi qui as fait cela? Oh! j'ai lu la relation de cet événement; mais je ne savais pas que tu en fusses le héros…
—N'as-tu pas reconnu mon nom?
—J'ai reconnu le nom, mais je n'ai pas reconnu l'homme… Comment veux-tu que je reconnaisse, dans un basochien que je quitte étudiant les lois, et aspirant à être avocat au parlement, un gaillard qui brûle des flottes au fond du Canada?… Tu comprends bien que ce n'était pas possible.
En ce moment, la voiture s'arrêta devant une maison de poste.
—Oh! dit l'abbé Rémy, où sommes-nous, Antoine?
—Nous sommes à Sèvres, mon ami.
—À Sèvres!… Et quelle heure est-il? Bougainville regarda à sa montre.
—Il est midi dix minutes.
—Oh! mon Dieu! s'écria l'abbé; mais jamais je ne serai à Boulogne pour midi.
—C'est plus que probable.
—Une lieue à faire!
—Une lieue et demie.
—Si, au moins, je trouvais un coucou…
L'abbé se leva tout droit dans la voiture, porta ses regards autour de lui aussi loin que la vue pouvait s'étendre, et n'aperçut pas le plus mince véhicule.
—N'importe, j'irai à pied.
—Mais non, tu n'iras pas à pied, dit Bougainville.
—Comment, je n'irai pas à pied?
—Non, il ne sera pas dit que tu auras attrapé une pleurésie pour avoir fait la conduite à un ami.
—J'irai doucement.
—Oh! je te connais; tu craindras d'être grondé par mademoiselle Marianne, tu presseras le pas, tu arriveras en sueur, tu boiras froid, tu te donneras une fluxion de poitrine… un imbécile de médecin te purgera au lieu de te saigner, ou te saignera au lieu de te purger, et, trois jours après, bonsoir… plus d'abbé Rémy!
—Il faut pourtant que je retourne à Boulogne. Hé! postillon! postillon! arrêtez… arrêtez donc! La voiture, relayée, repartait au trot.
—Écoute, dit Bougainville, voici ce qu'il y a de mieux à faire.
—Ce qu'il y a de mieux à faire, mon bon ami, mon cher Antoine, c'est d'arrêter les chevaux, afin que je descende et que je regagne Boulogne.
—Mais non, dit Bougainville; ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de venir avec moi jusqu'à Versailles.
—Jusqu'à Versailles?…
—Oui, puisque tu as manqué le dîner de mademoiselle Marianne, tu dîneras avec moi à Versailles. Pendant que j'irai prendre les derniers ordres de Sa Majesté, un de ces messieurs se chargera de trouver un coucou qui te ramènera à Boulogne.
—En vérité, mon ami, ce serait avec grand plaisir, mais…
—Mais quoi?
L'abbé Rémy tâta les poches de sa veste, plongea alternativement les deux mains jusqu'au fond de ses goussets.
—Mais, continua-t-il, Marianne n'a pas mis d'argent dans mes poches.
—Qu'à cela ne tienne, mon cher Rémy: à Versailles, je demanderai au roi cent écus pour les pauvres de Boulogne; le roi me les accordera, je te les donnerai; tu leur emprunteras un petit écu afin de retourner en coucou à Boulogne, et tout sera dit.
—Comment, tu crois que le roi te donnera cent écus pour mes pauvres?
—J'en suis sûr.
—Parole d'honneur?
—Foi de gentilhomme!
—Mon ami, voilà qui me décide.
—Merci! tu ne serais pas venu pour moi, et tu viens pour tes pauvres; mieux vaut, à ce qu'il paraît, être ton pauvre que ton ami.
—Je ne dis pas cela, mon cher Antoine; mais, tu comprends, un curé qui se dérange, il lui faut une excuse.
—Une excuse?… Oh! si tu découchais, je ne dis pas…
—Comment, si je découchais? s'écria l'abbé Rémy effrayé; aurais-tu donc l'intention de me faire découcher?… Postillon! hé! postillon!
—Mais non, n'aie donc pas peur… Au train dont nous allons, nous serons à Versailles à une heure; nous aurons dîné à deux; tu pourras partir à trois.
—Pourquoi à trois, et pas à deux?
—Mais parce qu'il me faut le temps de voir le roi et de lui demander les cent écus.
—Ah! c'est vrai.
—Trois heures pour revenir en coucou de Versailles; tu seras chez toi à six heures.
—Que dira Marianne?
—Bah! quand Marianne te verra revenir avec cent écus émanant directement du roi, Marianne sera heureuse et fière de ton influence.
—Tu as, ma foi, raison… Tu me raconteras tout ce que le roi t'aura dit; elle en aura pour huit jours, avec ses voisines, à parler de cette aventure.
—Ainsi, c'est convenu, nous dînons à Versailles?
—Va pour Versailles! Mais, au moins, dis-moi la fin de ton histoire.
—Ah! c'est vrai!… Nous en étions à mon expédition sur le Saint-Sacrement. Elle me valut le grade de maréchal des logis de l'un des corps d'armée, et la mission d'aller à Versailles expliquer la situation précaire du gouverneur du Canada et demander pour lui du renfort. Je restai deux ans et demi en France sans rien obtenir de ce que je demandais; il est vrai que j'obtins ce que je ne demandais pas, c'est-à-dire la croix de Saint-Louis et le grade de colonel à la suite du régiment de Rouergue. J'arrivai au Canada juste pour recevoir du marquis de Montcalm le commandement des grenadiers et des volontaires dans la fameuse retraite de Québec, que je fus chargé de couvrir. Arrivé sous les murs de la ville, Montcalm crut pouvoir risquer une bataille; les deux généraux furent tués: Montcalm, dans nos rangs; Wolf, dans ceux des Anglais. Montcalm mort, notre armée battue, il n'y avait plus moyen de défendre le Canada. Je revins en France, et je fis, en qualité d'aide de camp de M. de Choiseul-Stainville, la campagne de 1761, en Allemagne…
—Mais alors, c'est donc à toi, interrompit le curé de Boulogne, que le roi a fait cadeau de deux canons?
—Qui t'a appris cela?
—Mais je l'ai lu, mon ami, dans la Gazette de la Cour.. Aurais-je pu penser que ce Bougainville-là était mon ami Antoine?
—Et qu'as-tu dit du cadeau?
—Dame, il m'a paru bien mérité… mais, pourtant, j'ai trouvé que le roi aurait pu donner à ce M. Bougainville, que j'étais si loin de me douter être toi, quelque chose de plus facile à transporter que deux canons… car enfin, c'est très-honorable, deux canons, mais on ne peut pas conduire cela partout où l'on va.
—Il y a du vrai dans ce que tu dis là, reprit Bougainville en riant; mais, comme en même temps le roi venait de me nommer capitaine de vaisseau et de me charger de fonder, pour les habitants de Saint-Malo et aussi pour moi-même, un établissement dans les îles Malouines, je pensai que mes deux canons pourraient avoir là leur utilité.
—Ah! cela, c'est vrai, dit l'abbé Rémy; mais, excuse mon ignorance en géographie, mon cher Antoine, où prends-tu les îles Malouines?
—Pardon, mon ami, dit Bougainville, j'aurais dû les appeler les îles
Falkland, attendu que c'est moi qui leur ai donné ce nom d'îles
Malouines, en l'honneur de la ville de Saint-Malo.
—À la bonne heure! dit l'abbé Rémy en souriant, sous ce nom-là, je les reconnais! Les îles Falkland appartiennent à l'archipel de l'océan Atlantique; je les vois d'ici, près de la pointe méridionale de l'Amérique du Sud, à l'est du détroit de Magellan.
—Par ma foi, dit Bougainville, Strong, qui les a baptisées, n'aurait pas mieux déterminé leur gisement… Tu t'occupes donc de géographie dans ta cure de Boulogne?
—Oh! mon ami, étant jeune, j'avais toujours ambitionné une mission dans les Indes… J'étais né voyageur, moi, et je ne sais pas ce que j'aurais donné pour faire le tour du monde… autrefois, pas maintenant.
—Oui, je comprends, dit Bougainville en échangeant un coup d'oeil avec ses deux compagnons, aujourd'hui, cela te dérangerait de tes habitudes… Alors, tu as voyagé?
—Mon ami, je n'ai jamais dépassé Versailles.
—Ainsi, tu ne connais pas la mer?
—Non.
—Tu n'as jamais vu un vaisseau?
—J'ai vu le coche d'Auxerre.
—C'est quelque chose; mais cela ne peut te donner qu'une idée très-imparfaite d'une frégate de soixante canons.
—Je le crois, comme toi, ajouta naïvement l'abbé Rémy. Et tu dis donc que tu partis pour les îles Malouines, où le gouvernement t'avait autorisé à fonder un établissement,—que tu fondas, je n'en doute pas?
—En effet… Malheureusement, les Espagnols, après la paix de Paris, firent valoir leurs droits sur ces îles; leur réclamation parut juste à la cour de France, qui les leur rendit, à la condition qu'ils m'indemniseraient des frais que j'avais faits.
—Et t'ont-ils indemnisé, au moins?
—Oui, mon cher ami, ils m'ont donné un million.
—Un million?… Peste! joli denier.
Le bon abbé avait presque juré, comme on voit.
—Et, aujourd'hui, continua-t-il, tu vas?…
—Je vais au Havre.
—Pour quoi faire?… Mais, pardon, mon ami, peut-être suis-je indiscret…
—Indiscret? Ah! par exemple!… Je vais au Havre pour visiter une frégate dont le roi vient de me nommer capitaine.
—Et elle s'appelle, ta frégate?
—La Boudeuse.
—Ce doit être un beau bâtiment?
—Superbe.
L'abbé Rémy poussa un soupir.
Il était évident que le pauvre prêtre pensait au plaisir qu'il eût éprouvé, du temps qu'il était libre, à voir la mer et à visiter une frégate.
Ce soupir amena entre Bougainville et les deux officiers un nouvel échange de regards accompagnés d'un sourire.
Sourire et regards passèrent inaperçus du digne abbé Rémy, qui était tombé dans une si profonde rêverie, qu'il ne revint à lui que lorsque la voiture s'arrêta devant un grand hôtel.
—Ah! il parait que nous sommes arrivés, dit-il. J'ai très-faim!
—Eh bien, nous n'attendrons pas, car le dîner doit être commandé d'avance.
—L'agréable vie que celle de capitaine de vaisseau! dit l'abbé: on reçoit des millions des Espagnols; on court la poste dans une bonne calèche, et, quand on arrive, on trouve un dîner qui vous attend! … Pauvre Marianne! elle a dîné sans moi, elle!
—Bah! dit Bougainville, une fois n'est pas coutume … Nous allons dîner sans elle, nous, et j'espère que son absence ne t'ôtera pas l'appétit.
—Oh! sois tranquille… C'est que j'ai véritablement très-faim.
—Eh bien, alors, à table! à table!
—À table! répéta gaillardement l'abbé Rémy.
Le dîner était bon; Bougainville était un gourmet; il ne buvait que du vin de Champagne; la mode venait d'être inventée de le glacer.
Tout curé—fût-ce le curé d'une bourgade ou d'un hameau, fût-ce le desservant d'une chapelle sans paroissiens—est aussi un tant soi peu gourmet; l'abbé Rémy, si modeste qu'il était, avait ce côté sensuel dont la nature a doté le palais des hommes d'Église. Il voulut d'abord ne boire que quelques gouttes de vin dans son eau; puis il mélangea le vin et l'eau en parties égales; puis, enfin, il se décida à boire son vin pur.
Quand Bougainville le vit arrivé à ce point, il se leva, annonçant que l'heure était venue pour lui de se présenter chez le roi, auquel il allait adresser la requête relative aux pauvres de Boulogne.
Les deux officiers devaient, pendant ce temps, tenir compagnie à l'abbé Rémy.
Comme il l'avait dit, Bougainville fut absent une heure.
Malgré les instances des officiers, le digne prêtre s'était tenu dans un état d'équilibre qui faisait honneur à sa volonté.
—Eh bien, dit-il en apercevant Bougainville, et mes pauvres?
—Ce n'est pas trois cents livres que le roi m'a données pour eux, dit
Bougainville en tirant un rouleau de sa poche; c'est cinquante louis!
—Comment, cinquante louis? s'écria l'abbé Rémy tout ébouriffé de la largesse royale; douze cents livres?…
—Douze cents livres.
—Impossible!
—Les voici.
L'abbé Rémy tendit la main,
—Mais le roi me les a remises à une condition.
—Laquelle?
—C'est que tu boiras à sa santé.
—Oh! qu'à cela ne tienne!
Et il présenta son verre, sur le bord duquel Bougainville inclina le goulot de la bouteille.
—Assez! assez! dit l'abbé.
—Allons donc! reprit Bougainville, un demi-verre? Eh bien, le roi serait content s'il voyait boire à sa santé dans un verre à moitié vide!
—Le fait est, dit gaiement l'abbé Rémy, que douze cents livres, cela vaut bien un verre entier… Verse tout plein, Antoine, et à la santé du roi!
—À la santé du roi! répéta Bougainville.
—Ah! dit l'abbé Rémy en posant son verre sur la table, voilà ce qui s'appelle une véritable orgie!… Il est vrai que c'est la première que je fais, et que de longtemps je n'aurai pas l'occasion d'en faire une seconde.
—Sais-tu une chose? dit Bougainville en posant ses coudes sur la table.
—Non, répondit l'abbé Rémy, dont les yeux brillaient comme des escarboucles.
—Une chose que tu devrais faire.
—Laquelle?
—Tu m'as dis que tu n'avais jamais vu la mer.
—Jamais.
—Eh bien, tu devrais venir au Havre avec moi.
—Moi?… au Havre avec toi?… Mais tu n'y songes pas, Antoine.
—Au contraire, je ne songe qu'à cela… Un verre de vin de Champagne.
—Merci, je n'ai déjà que trop bu!
—Ah! à la santé de tes pauvres… c'est un toast que tu ne saurais refuser.
—Oui, mais une goutte.
—Une goutte! quand tu as bu le verre plein pour le roi? Ah! cela n'est pas évangélique, mon cher Rémy; Notre-Seigneur a dit: «Les premiers seront les derniers… » Un verre plein pour les pauvres de Boulogne, ou pas du tout.
—Va donc pour le verre plein, mais c'est le dernier!
Et l'abbé, bon catholique, vida aussi gaillardement son verre à la santé des pauvres qu'il l'avait vidé à la santé du roi.
—La! dit Bougainville; et, maintenant, c'est dit, nous partons pour le Havre.
—Antoine, tu es fou!
—Tu verras la mer, mon ami… et quelle mer! pas un lac, comme celte pauvre Méditerranée: l'Océan, qui enveloppe le monde!
—Ne me tente pas, malheureux!
—L'Océan, que tu avoues toi-même avoir eu envie de voir toute ta vie!
—Vade retrò, Satanas!
—C'est l'affaire de huit jours.
—Mais tu ne sais donc pas que, si je m'absentais huit jours sans congé, je perdrais ma cure!
—J'ai prévu le cas, et, comme monseigneur l'évêque de Versailles était chez le roi, je lui ai fait signer ta permission, en lui disant que tu venais avec moi.
—Tu lui as dit cela?
—Oui.
—Et il a signé ma permission?
—La voici.
—C'est, parbleu! bien sa signature!… Bon! voilà que je jure, moi!
—Mon ami, tu es marin dans l'âme.
—Donne-moi mes cinquante louis; et laisse-moi m'en aller.
—Voici les cinquante louis; mais tu ne t'en iras pas.
—Pourquoi cela?
—Parce que je suis autorisé par le roi à t'en remettre cinquante autres au Havre, et que tu ne seras pas assez mauvais chrétien pour priver tes pauvres,—c'est-à-dire tes enfants, ton troupeau, ceux dont le Seigneur t'a donné la garde,—de cinquante beaux louis d'or!
—Eh bien, s'écria l'abbé Rémy, va pour le voyage du Havre! mais c'est uniquement pour eux que j'y consens.
Puis, s'arrêtant tout à coup:
—Mais non, dit-il avec explosion, c'est impossible!
—Comment, impossible?
—Et Marianne!…
—Tu vas lui écrire qu'elle ne soit pas inquiète.
—Que lui dirai-je, mon ami?
—Tu lui diras que tu as rencontré l'évêque de Versailles, et qu'il t'a donné une mission pour le Havre.
—Ce sera mentir, cela!
—Mentir pour un bon motif n'est pas péché, c'est vertu.
—Elle ne me croira pas.
—Tu lui montreras ta permission signée de l'évêque.
—Tiens, c'est vrai… Ah! ces avocats, ces militaires, ces marins, ils ont réponse à tout.
—Voyons, veux-tu une plume, de l'encre et du papier?
L'abbé Rémy réfléchit un instant, et sans doute se dit-il qu'un mensonge écrit était un plus gros péché qu'un mensonge de vive voix, car, tout à coup:
—Non, dit-il, j'aime mieux lui conter cela à mon retour… Mais elle me croira mort.
—Elle n'en sera que plus joyeuse de te revoir vivant.
—Alors, mon ami, ne me laisse pas le temps de la réflexion, enlève-moi!
—Rien de plus facile!
Puis, se tournant vers les deux officiers:
—Les chevaux sont attelés, n'est-ce pas?
—Oui, capitaine.
—Eh bien, en voiture, alors!
—En voiture! répéta l'abbé Rémy, comme un homme qui se jette tête baissée dans un péril inconnu.
—En voiture! répétèrent gaiement les deux officiers.
On monta en voiture, on courut la poste toute la nuit; le lendemain, à cinq heures du matin, on était au Havre.
Bougainville choisit lui-même la chambre que devait occuper son ami, lequel, fatigué de la route, et un peu alourdi encore du dîner de la veille, s'endormit, et ne se réveilla qu'à midi.
Juste comme il se réveillait, Bougainville entra dans sa chambre et ouvrit les fenêtres.
L'abbé jeta un cri de surprise et d'admiration: les fenêtres donnaient sur la mer.
À un quart de lieue en rade se balançait gracieusement la Boudeuse, affourchée sur ses ancres.
—Oh! demanda l'abbé Rémy, qu'est-ce que ce magnifique bâtiment?
—Mon ami, dit Bougainville, c'est la Boudeuse, où nous sommes attendus pour dîner.
—Comment, tu veux que je m'embarque?
—Bon! tu serais venu au Havre, et tu t'en retournerais sans avoir visité un bâtiment? Mais, cher ami, c'est comme si tu allais à Rome sans voir le pape.
—C'est vrai, dit l'abbé Rémy; mais quand revenons-nous?
—Cela te regarde… après dîner, quand tu voudras… Tu donneras tes ordres; c'est toi qui seras capitaine à mon bord.
—Eh bien, partons plus tôt que plus tard… Nous avons mis quatorze heures pour venir; mais je mettrai bien cinq ou six jours pour m'en aller.
—Que t'importe, puisque tu as permission pour une semaine?
—Je sais bien; mais, vois-tu, c'est Marianne…
—Te figures-tu les cris de joie qu'elle poussera en te revoyant?
—Tu crois que ce seront des cris de joie?
—Mordieu! je l'espère bien!
—Moi aussi, je l'espère, dit l'abbé d'un air qui prouvait qu'il y avait dans son esprit plus de doute que d'espérance.
Puis, en homme qui a jeté son bonnet par-dessus les moulins:
—Allons, allons, dit-il, à la frégate!
Bougainville semblait être servi par des génies, et ces génies semblaient obéir à l'abbé Rémy. De même que, lorsque celui-ci avait crié: « Au Havre! » il avait trouvé la calèche tout attelée, de même, en criant: « À la frégate » il trouva la yole du capitaine toute parée.
Il descendit dans la barque, s'assit près de Bougainville, qui prit le gouvernail. Douze matelots attendaient, les rames levées.
Bougainville fit un signe; les douze rames retombèrent, battant l'eau d'un mouvement si égal, qu'elles ne frappèrent qu'un seul coup.
La yole volait sur la mer comme ces araignées des eaux qui glissent sur leurs longues pattes.
En moins de dix minutes, on était à bord.
Il va sans dire que cette merveille maritime qu'on appelle une frégate éveilla au plus haut degré l'enthousiasme du bon abbé Rémy; il demanda à Bougainville le nom de chaque mât, de chaque vergue, de chaque agrès.
De voiles, il n'en était pas question: toutes étaient carguées.
Au milieu de la nomenclature des différentes pièces qui composent un bâtiment, on vint prévenir le capitaine qu'il était servi.
L'abbé et lui descendirent dans la salle à manger.
La salle à manger pouvait le disputer en commodité et en élégance à celle du plus riche château des environs de Paris.
L'abbé marchait d'étonnement en étonnement.
Par bonheur, quoiqu'on fût au 15 novembre, la mer était magnifique: il faisait une de ces belles journées d'automne qui semblent un adieu envoyé à la terre par ce soleil d'été que l'on ne reverra que dans six mois.
L'abbé Rémy n'avait pas le moindre mal de mer, ce qui lui valut les félicitations des officiers supérieurs admis à la table du capitaine, et celles du capitaine lui-même.
Cependant, vers le milieu du dîner, il lui sembla que le mouvement de la frégate augmentait.
Bougainville répondit que c'était le reflux, et se livra à l'exposé d'une savante théorie sur les marées.
L'abbé Rémy écouta avec la plus grande attention et le plus vif plaisir la dissertation scientifique de son ami, et, comme il n'était pas étranger aux sciences physiques, il fit, de son côté, des observations qui parurent ravir en admiration les officiers.
Le dîner se prolongea plus longtemps que les convives ne le croyaient eux-mêmes.
Rien ne trompe sur la durée des heures comme une conversation intéressante arrosée de bon vin.
Puis arriva le café, ce doux nectar pour lequel l'abbé Rémy avouait sa prédilection.
Celui du capitaine Bougainville offrait un si savant et si heureux mélange de moka et de marlinique, qu'en le sirotant, à petites gorgées, l'abbé Rémy déclara n'en avoir jamais pris de pareil.
Puis, après le café, vinrent les liqueurs, ces fameuses liqueurs de madame Anfoux, qui faisaient les délices des gourmets de la fin du dernier siècle.
Enfin, les liqueurs savourées, l'abbé Rémy proposa de remonter sur le pont.
Bougainville ne fit aucune opposition à ce désir; seulement, il fut obligé, dans l'escalier, de donner le bras à son ami, lequel attribuait naïvement son défaut d'équilibre au vin de Champagne, au café moka et aux liqueurs de madame Anfoux.
La frégate marchait bâbord amures, le cap au nord-nord-ouest, ayant le vent grand largue, toutes voiles dehors, des bonnettes basses aux bonnettes de perroquet.
Il n'y avait pas jusqu'aux voiles d'étai qui ne fussent déployées.
On pouvait filer onze noeuds à l'heure.
Le premier sentiment du bon abbé fut tout à l'admiration que lui causait ce chef-d'oeuvre d'architecture maritime endimanché de toutes ses voiles.
Puis il s'aperçut que la frégate marchait.
Puis il regarda autour de lui.
Puis il poussa un cri de terreur.
La terre de France n'apparaissait plus que comme un nuage à l'horizon.
Il regarda Bougainville d'un air qui contenait toute la gamme des reproches que peut faire à un ami la confiance trompée.
—Mon cher, lui dit Bougainville, j'ai eu tant de bonheur à te revoir, toi, mon plus ancien et mon plus cher camarade, que j'ai résolu que nous ne nous quitterions que le plus tard possible… Il me fallait un aumônier à bord de ma frégate; j'ai demandé pour toi cette place à Sa Majesté, qui t'a fait la grâce de te l'accorder avec mille écus d'appointements… Voici ton diplôme.
L'abbé Rémy jeta un regard effaré sur sa nomination.
—Mais, dit-il, où allons-nous?
—Faire le tour du monde, mon cher.
—Et combien de temps cela peut-il demander, de faire le tour du monde?
—Oh! de trois ans à trois ans et demi tout au plus… Mais compte plutôt trois ans et demi que trois ans.
L'abbé se laissa tomber anéanti sur le banc de quart.
—Oh! murmura-t-il, je n'oserai jamais me représenter devant
Marianne!…
—Je te promets de te reconduire jusqu'au presbytère, et de faire ta paix avec elle, dit Bougainville.
Le 15 mai 1770, la frégate la Boudeuse rentrait dans la port de
Saint-Malo.
Il y avait juste trois ans et demi qu'elle avait quitté le Havre;
Bougainville ne s'était pas trompé d'un jour.
Dans l'intervalle, elle avait fait le tour du monde.
Dieu seul sait ce qui se passa dans la première entrevue qui eut lieu entre l'abbé Rémy et Marianne!
UN FAIT PERSONNEL
Parlons d'une lettre de moi qui a fait beaucoup plus de bruit que je ne désirais qu'elle en fit, et surtout qu'elle n'était appelée à en faire.
Un jour, un de mes amis vint me dire, tout indigné, que mademoiselle Augustine Brohan, correspondante du Figaro, sous le nom de Suzanne, venait sinon d'insulter, du moins d'attaquer Victor Hugo.
Je voudrais qu'une fois pour toutes on comprît bien le triple sentiment qui m'attache à Victor Hugo.
Je le connais depuis la soirée de Henri III, c'est-à-dire depuis le 11 février 1828; depuis ce jour, il est mon ami; depuis longtemps, j'étais son admirateur: je le suis toujours.
Seulement, aujourd'hui à ces deux sentiments s'en joint un troisième, pour lequel je cherche inutilement un nom. C'est au coeur de le comprendre; mais la langue ne peut l'exprimer.
Victor Hugo est proscrit.
Qu'éprouve de plus, pour un homme proscrit, celui qui déjà l'aime et l'admire?
Quelque chose comme une religion.
Eh bien, c'était contre cette religion que, à mon avis, venait d'être commis un acte qui ressemblait à un sacrilége, surtout de la part d'une artiste dramatique, surtout de la part d'une actrice qui a joué dans les pièces de Hugo, surtout de la part d'une femme!
Le coup qui ne pouvait atteindre Hugo me frappa profondément.
Je pris la plumé, et, sans intention aucune de publicité, j'écrivis à
M. le directeur du Théâtre-Français la lettre suivante:
« Monsieur,
» J'apprends que le courrier du Figaro, signé Suzanne, est de mademoiselle Augustine Brohan.
» J'ai pour M. Victor Hugo une telle amitié et une telle admiration, que je désire que la personne qui l'attaque au fond de son exil ne joue plus dans mes pièces.
» Je vous serai, en conséquence, obligé de retirer du répertoire Mademoiselle de Belle-Isle et les Demoiselles de Saint-Cyr, si vous n'aimez mieux distribuer à qui vous voudrez les deux rôles qu'y joue mademoiselle Brohan.
» Veuillez agréer, etc.
» ALEX. DUMAS. »
Je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes pièces du répertoire; je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes rôles à mademoiselle Brohan.
Je protestais, voilà tout.
Si j'eusse eu le droit de retirer pièces ou rôles, je les eusse retirés par huissier, et n'eusse point écrit au directeur.
Je crus, en effet, un instant, que l'on avait accédé à ma prière. On joua les Demoiselles de Saint-Cyr, et mademoiselle Fix avait repris le rôle de mademoiselle Brohan.
Mais on joua Mademoiselle de Belle-Isle, et mademoiselle Brohan avait conservé son rôle.
C'est alors seulement que je crus que ma lettre devait être publiée, et que je la publiai.
Cette lettre fit un effet auquel j'étais loin de m'attendre. Je n'y avais vu qu'un acte d'amitié: on y vit un acte,—à peine oserai-je le dire—un acte de courage.
De courage, bon Dieu! on est courageux à bon marché, par le temps qui court!
La lettre eut un écho rapide dans un grand nombre de coeurs.
Je reçus cinquante cartes, je reçus vingt lettres.
Je me contenterai de citer trois de ces lettres.
« Monsieur Alexandre Dumas,
» Ce sont d'obscurs citoyens inconnus de vous, inconnus de M. Victor Hugo, qui, au nom de la gloire et de l'infortune insultées par une femme, viennent, dans toute l'effusion de leur coeur, vous remercier de votre noble lettre à M. Empis.
» Général TRAVAILLAUD; AUGUSTE OLLIER; SALVADOR BER; J. GAUDARD. »
« Cher Dumas,
» Du fond de notre chartreuse, où votre souvenir est vivant comme partout où nous vivons, je vous embrasse avec la plus vive tendresse; c'est un élan de soeur qui vous remercie de vous ressembler toujours, fidèle ami du malheur. Pauline a bondi pour m'apprendre cette sublime et simple protestation qui soude ensemble les deux plus grands coeurs du monde et nos deux plus chères gloires: la sienne s'appelle Souffrance et la vôtre Bonté,
» Merci pour nous tous de la part du bon Dieu.
» MARCELINE [Footnote: Madame Desbordes-Valmere.].»
« Cher Dumas,
» Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Théâtre-Français.
» Les grands coeurs sont comme les grands astres: ils ont leur lumière et leur chaleur en eux; vous n'avez donc pas besoin de louanges; vous n'avez donc pas même besoin de remerciments; mais j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non-seulement parce que vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.
» Je vous remercie.
» Mais venez donc à Guernesey; vous me l'avez promis, vous savez. Venez y chercher le serrement de main de tous ceux qui m'entourent, et qui ne se presseront pas moins filialement autour de vous qu'autour de moi.
» Votre frère,
» VICTOR HUGO. »
N'est-ce pas trop, en vérité, de trois lettres pareilles, en récompense d'avoir accompli un simple devoir, cédé à un premier mouvement de coeur?
Ah! monsieur de Talleyrand, vous avez proféré un grand blasphème, quand vous avez dit: « Ne cédez pas à votre premier mouvement, car c'est le bon. »
Mais, comme vous vous êtes enlevé une grande joie en le mettant en pratique, j'espère que Dieu ne vous a pas imposé d'autre punition en l'autre monde que celle que vous vous étiez faite à vous-même en celui-ci.
Le choeur de désapprobation qui s'était élevé contre mademoiselle
Augustine Brohan était tel, qu'elle crut devoir me répondre.
Un matin, on m'apporta le Constitutionnel, et j'y lus cette lettre:
« Monsieur le Rédacteur,
» J'ai lu, dans l'Indépendance belge, une lettre par laquelle M. Alexandre Dumas père invite M. l'administrateur général de la Comédie-Française à retirer du répertoire les pièces de Mademoiselle de Belle-Isle et des Demoiselles de Saint-Cyr, ou à distribuer à une autre artiste les rôles dont je suis chargée dans ces ouvrages.
» M. Dumas sait très-bien qu'il n'a le droit, ni de retirer les pièces du répertoire, ni d'en changer la distribution.
» Il doit savoir également que, depuis plus d'un an, j'ai spontanément renoncé, en faveur de mademoiselle Fix, au rôle, un peu trop jeune pour moi, de la pensionnaire de Saint-Cyr.
» Ce qu'il ignore, peut-être, c'est que je n'ai joué le rôle secondaire de la marquise de Prie dans Mademoiselle de Belle-Isle, pour les débuts de mademoiselle Stella Colas, qu'à regret et sur les instances réitérées de M. Empis.
» J'y renoncerai avec empressement, le jour où le jugera convenable M. l'administrateur du Théâtre-Français, à qui j'ai été heureuse de prouver en cette occasion mon désir de lui plaire.
» Quant à la leçon que M. Dumas prétend me donner, je ne saurais l'accepter. J'ai pu, dans un moment inopportun peut-être, porter un jugement consciencieux sur des actes et des écrits que leur auteur lui-même livrait au public; je ne blessais ni d'anciennes amitiés, ni même d'anciennes admirations. Mais, dans ces questions délicates, moins qu'à personne il appartient de prendre la parole à l'homme qui n'a pas su respecter dans ses anciens bienfaiteurs un exil doublement sacré.
» Agréez, etc.,
» A. BROHAN. »
Nous ne sommes de l'avis de mademoiselle Brohan, ni sur le rôle de mademoiselle Mauclerc, ni sur celui de madame de Prie.
Mademoiselle Augustine Brohan, âgée de trente-sept ans à peine, et toujours jolie, pouvait parfaitement jouer la pensionnaire de Saint-Cyr, puisque mademoiselle Mars, à cinquante, jouait celui de la duchesse de Guise, et, à cinquante-huit, celui de mademoiselle de Belle-Isle.
Quant au rôle secondaire de madame de Prie, qu'elle a joué par complaisance, dit-elle, peut-être est-il devenu un rôle secondaire aujourd'hui; mais, du temps de mademoiselle Mante, c'était un premier rôle; j'en appelle à tous ceux qui l'ont vu jouer à cette éminente actrice.
Passons à mon ingratitude envers mes bienfaiteurs.
Je ne discuterai pas avec mademoiselle Brohan la signification multiple de ce mot bienfaiteur. Je le prends dans son sens ordinaire et moral. Donc, quant à mon ingratitude envers mes bienfaiteurs, je remercie mademoiselle Augustine Brohan de me placer sur ce terrain. Je vois que, malgré ma lettre, elle est toujours restée mon amie.
Attaqué, je dois répondre.
Ceux qui ont lu mes Mémoires savent qu'entré dans les bureaux du duc d'Orléans, en 1823, sur la recommandation du général Foy, j'y restai sept ans:
Une année, comme expéditionnaire, à 1,200 francs;
Trois ans, comme employé au secrétariat, à 1,500 francs;
Deux ans, comme commis d'ordre, à 2,000 francs;
Deux ans, comme bibliothécaire adjoint, à 1,200 francs.
Là se sont bornés à mon égard les bienfaits du duc d'Orléans (Louis-Philippe), bienfaits en échange desquels je lui consacrais neuf heures de mon temps par jour.
En 1830, je donnai ma démission de bibliothécaire adjoint, afin d'avoir le droit non-seulement d'avoir une opinion, mais encore de la dire tout haut.
Je perdis immédiatement la protection de mon bienfaiteur couronné, et jamais depuis je ne la reconquis, ni n'essayait de la reconquérir.
Mais, en compensation, je conservai une amitié bien précieuse: celle du prince royal.
Ah! celui-là fut mon véritable bienfaiteur.
J'obtins de lui la grâce d'un homme condamné aux galères.
J'obtins de lui la vie d'un homme condamné à mort.
Aussi, envers celui-là, ma reconnaissance ne s'est point démentie: je l'ai aimé et respecté vivant; mort, je le vénère.
Racontons en deux mots comment se nouèrent plus tard les relations que j'eus l'honneur d'avoir avec M. le duc de Montpensier.
C'était à la première représentation des Mousquetaires, à l'Ambigu, le 27 octobre 1845.
La pièce en était au huitième ou dixième tableau, et était en train de conquérir le succès qui se traduisit par cent cinquante ou cent soixante représentations consécutives.
Le duc de Montpensier assistait à la représentation.
Pasquier, son chirurgien, vint frapper à ma loge.
—Le duc de Montpensier te demande, me dit-il.
—Pour quoi faire?
—Mais pour te faire ses compliments.
—Je ne le connais pas.
—Vous ferez connaissance.
—Je suis en redingote et en cravate noire.
—Un jour de triomphe, on n'y regarde pas de si près.
Je suivis Pasquier.
Trois mois après, la direction du Théâtre-Historique était accordée à
M. Hostein.
Un an plus tard, le Théâtre-Historique jouait la Reine Margot, comme pièce d'ouverture.
Je paye aujourd'hui deux cent mille francs ce bienfait de M. le duc de Montpensier; mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant.
Et la preuve, c'est que, le 4 mars 1848, c'est-à-dire sept jours après la révolution de février, au milieu de l'effervescence républicaine qui remplissait les rues de bruit et de clameurs, j'écrivis cette lettre dans le journal la Presse:
À monseigneur le duc de Montpensier.
« Prince,
» Si je savais où trouver Votre Altesse, ce serait de vive voix, ce serait en personne que j'irais lui offrir l'expression de ma douleur pour la grande catastrophe qui l'atteint personnellement.
» Je n'oublierai jamais que, pendant trois ans, en dehors de tout sentiment politique et contrairement aux désirs du roi, qui connaissait mes opinions, vous avez bien voulu me recevoir et me traiter presque en ami.
» Ce titre d'ami, monseigneur, quand vous habitiez les Tuileries, je m'en vantais; aujourd'hui que vous avez quitté la France, je le réclame.
» Au reste, monseigneur, Votre Altesse, j'en suis certain, n'avait point besoin de cette lettre pour savoir que mon coeur est un de ceux qui lui sont acquis.
» Dieu me garde de ne pas conserver dans toute sa pureté la religion de la tombe et le culte de l'exil.
» J'ai l'honneur d'être avec respect,
» Monseigneur, de Votre Altesse royale,
» Le très-humble et très-obéissant serviteur,
» ALEX. DUMAS. »
À cette époque, et pendant le moment d'effervescence où l'on se trouvait, il y avait quelque danger à écrire une pareille lettre.
Et vous allez le voir, chers lecteurs.
Le lendemain ou le surlendemain du jour où cette lettre parut, il y avait, à la Bastille, inhumation des citoyens tués pendant les trois jours de 1848.
Ils allaient rejoindre les patriotes de 1789 et de 1830.
J'assistai à cette fête, avec mon costume de commandant de la garde nationale de Saint-Germain.
Je revenais de la Bastille.
Depuis quelque temps, j'entendais une rumeur grossissante derrière moi.
À l'entrée de la rue de la Grange-Batelière, je crus m'apercevoir que j'étais l'objet de cette rumeur, et je me retournai.
En effet, un homme avait ameuté une cinquantaine d'individus et me suivait avec eux.
En voyant que je me retournais, cet homme vînt à moi.
—C'est donc toi, citoyen Alexandre Dumas, me dit-il, qui appelle
Montpensier monseigneur?
—Monsieur, lui répondis-je avec ma politesse accoutumée, j'appelle toujours un exilé monseigneur; c'est une mauvaise habitude peut-être; mais, que voulez-vous! elle est prise ainsi.
—Eh bien, tiens, continua le citoyen X…, voilà pour ta peine.
Et, à ce mot, il tira un pistolet de dessous son paletot, et me le mit sur la poitrine.
Un jeune homme que je ne connaissais pas, M. Émile Mayer, qui demeure aujourd'hui rue de Buffaut, n° 17, releva avec son bras le pistolet du citoyen X…
Le pistolet partit en l'air.
J'avais tiré mon sabre du fourreau; je pouvais le passer au travers du corps du citoyen X…; je jugeai la reprêsaille inutile; je rentrai chez moi.
L'événement se passa en plein jour et devant deux cents personnes; il est donc incontestable, et, s'il était contesté, vingt témoins seraient là pour affirmer ce que je raconte.
Le bruit n'en est pas venu jusqu'à mademoiselle Brohan.
Cela n'a rien d'étonnant; on faisait tant de bruit à cette époque, surtout au Théâtre-Français, où mademoiselle Rachel chantait la Marseillaise.
Mais le bruit en vint jusqu'à M. le prince de Joinville.
Lorsqu'il fut question de former l'Assemblée constituante, un de ses aides de camp vint me trouver de sa part.
C'était un capitaine de frégate.
—Monsieur Dumas, me dit-il, le prince de Joinville désire se mettre sur les rangs pour la députation.
Je m'inclinai, attendant la suite de l'ouverture.
Le capitaine continua.
—Il me charge de vous demander votre avis sur la façon dont doit être rédigée sa profession de foi.
—Ah! répondis-je, monsieur, c'est bien simple! Et je pris une feuille de papier, et j'écrivis:
« Saint-Jean d'Ulloa.—Tanger.—Mogador.
» Retour des cendres de Sainte-Hélène.
» JOINVILLE. »
—Voilà, dis-je en remettant la feuille de papier au capitaine, la meilleure profession de foi que, à mon avis, puisse faire M. le prince de Joinville.
Le prince de Joinville adopta une autre rédaction.
Je crois qu'il eut tort.
L'Assemblée nationale réunie, on discuta la loi d'exil.
J'avais alors un traité avec le journal la Liberté. J'y étais entré au mois de mars, lorsqu'il tirait à douze ou treize mille exemplaires.
Au 15 mai suivant, il tirait à quatre-vingt-quatre mille.
La Liberté était devenue une puissance.
C'était un M. Lepoitevin Saint-Alme qui en était rédacteur en chef.
Je crus devoir protester contre la loi d'exil, qui frappait tous les membres de la famille d'Orléans.
J'apportai ma protestation à M. Lepoitevin Saint-Alme, qui refusa de l'insérer.
Je rompis mon traité avec la Liberté.
Puis j'allai porter ma protestation de journal en journal.
Tous refusèrent.
J'allai à la Commune de Paris, c'est-à-dire dans la gueule du lion.
J'attaquais tous les jours Sobrier et Blanqui.
La Commune de Paris fit ce qu'aucun journal n'avait osé faire, elle inséra ma protestation.
Ce n'est pas tout.
Lorsque le prince Louis-Napoléon fut nommé président de la République, je lui adressai, le 19 décembre 1848, une lettre sur le même sujet, et qui fut publiée par le Journal l'Événement.
Étrange coïncidence, l'Événement, dans lequel je demandais le rappel de tous les exilés, était le journal de Victor Hugo!
Ceux qui désireront lire cette lettre la trouveront à la date du 19 décembre.
Enfin, lorsque le roi Louis-Philippe mourut, je fis le voyage de Paris à Claremont pour assister à son convoi, comme, dix ans auparavant, j'avais fait le voyage de Florence à Dreux pour assister à celui du duc d'Orléans.
Selon toute probabilité, ces différents faits ne sont point parvenus à la connaissance de mademoiselle Augustine Brohan.
Il n'y a rien là d'étonnant; à cette époque, mademoiselle Augustine
Brohan n'était pas encore journaliste.
Une dernière anecdote.
On se rappelle que c'est sous l'influence du duc de Montpensier que le
Théâtre-Historique s'était ouvert.
Le duc de Montpensier avait sa loge au Théâtre-Historique.
La révolution de février terminée, le duc de Montpensier parti, sa loge, dont il n'avait pas renouvelé la location, se trouvait vacante.
J'allai trouver M. Hostein et le priai de ne louer cette loge à personne, la prenant pour mon compte.
M. Hostein y consentit.
Pendant près d'un an, la loge du duc de Montpensier resta vide, et éclairée aux premières représentions, comme si elle l'attendait.
Il y a plus: le duc de Montpensier, à chaque première représentation, recevait, avec une lettre de moi, son coupon de loge à Seville.
Au bout d'un an, son secrétaire intime, M. Latour, vint faire un voyage à Paris.
À peine arrivé, il accourut chez moi.
Il venait me faire des compliments de la part du prince.
Après avoir causé de beaucoup de choses,—les sujets de conversation ne manquaient point à cette époque,—nous en arrivâmes au Théâtre-Historique.
—À propos, me dit-il, ai-je encore mes entrées?
—Où cela?
—Au Théâtre-Historique.
—Parbleu!
—Je veux dire mes entrées sur la scène.
—Avez-vous toujours votre clef de communication?
—Oui.
—Eh bien, cher ami, servez-vous-en ce soir; les révolutions changent les gouvernements, mais elles ne changent pas les serrures. Seulement, à mon tour.—À propos…
—Quoi?
—Le prince reçoit ses coupons de loge, n'est-ce pas?
—Certainement.
—Qu'a-t-il dit quand il a reçu le premier?
—Il s'est mis à rire en disant: «Ce farceur de Dumas!»
—Tiens, c'est singulier, répondis-je; à sa place, je me serais mis à pleurer.
J'allai à mon bureau.
—Vous écrivez? me demanda Latour.
—Oh! rien, un mot.
J'écrivais, en effet.
J'écrivais à M. Hostein:
« Mon cher Hostein,
» Vous pouvez, à partir de demain, disposer de l'avant-scène de M. le duc de Montpensier. Je trouve que c'est un peu trop cher, de payer une loge à l'année pour faire rire un prince.
» Tout à vous,