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Bruges-la-Morte

Chapter 16: XIV
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About This Book

The narrative follows a solitary widower who inhabits a melancholic city that shapes his moods; he preserves his dead wife's portraits and long braid under glass and moves through foggy canals and deserted streets. When he encounters a living woman who uncannily resembles his late wife, he transfers his mourning into an obsessive attachment, attempting to revive the past through her. The city's gloomy architecture and rituals both reflect and intensify his inner life, and the tension between memory and desire escalates toward a destructive resolution that entwines personal grief with the urban atmosphere.

—Ah! vous m'avez fait peur…

—Quand je dis rien de grave, il s'agit du présent. Mais la chose pourrait devenir grave. Voici: il sera peut-être nécessaire que vous changiez de service.

—Changer de service! Et pourquoi donc? Voilà cinq ans que je suis chez M. Viane. Je lui suis attachée parce que je l'ai vu bien malheureux; et il tient à moi. C'est le plus honnête homme du monde.

—Ah! ma pauvre fille, comme vous êtes naïve! Eh bien, non! ce n'est pas le plus honnête homme du monde.

Barbe était devenue toute pâle et demanda:

—Qu'est-ce que vous voulez dire! qu'est-ce que mon maître a fait de mal?

Soeur Rosalie lui raconta alors l'histoire qui avait couru la ville et s'était divulguée jusque dans cette placide enceinte du Béguinage: l'inconduite de celui dont tout le monde admirait autrefois la douleur de veuf si poignante et si inconsolable. Eh bien! il s'était consolé d'une abominable façon! Il allait maintenant chez une mauvaise femme, une ancienne danseuse du théâtre…

Barbe tremblait; à chaque mot, étouffait une révolte intérieure; car elle vénérait sa parente, et ces révélations si offensantes, si incroyables pour elle, prenaient une autorité dans sa bouche. C'était donc là la cause de tout ce changement d'existence auquel elle ne comprenait rien, les sorties fréquentes, les allées et venues, les repas pris dehors, les rentrées tardives, les absences nocturnes…?

La béguine continuait:

—Avez-vous réfléchi, Barbe, qu'une servante honnête et chrétienne ne peut pas rester davantage au service d'un homme qui est devenu un libertin?

À ce mot, Barbe éclata: ce n'était pas possible! des calomnies, tout cela, dont soeur Rosalie était dupe. Un si bon maître, qui adorait sa femme! et, chaque matin encore, sous ses propres yeux, allait pleurer devant les portraits de la défunte; gardait ses cheveux mieux qu'une relique.

—C'est comme je vous le dis, répondit avec calme soeur Rosalie.
Je sais tout. Je connais même la maison où habite cette femme.
Elle est située sur mon chemin pour aller en ville et j'y ai vu
entrer ou sortir plus d'une fois M. Viane.

Ceci était formel. Barbe parut matée. Elle ne répliqua rien, s'absorba dans une songerie, avec un gros pli et des fronces dans le milieu du front.

Puis elle dit ces simples mots: «Je réfléchirai», tandis que sa parente, rappelée à l'office par les occupations de sa charge, prenait pour un moment congé d'elle.

La vieille servante demeura stupide, sans force, ses idées brouillées, devant cette nouvelle qui contrariait tous ses espoirs et dérangeait tout le chemin de son avenir.

D'abord elle était attachée à son maître et ne le quitterait pas sans des regrets.

Et puis quel autre service trouver, aussi bon, aisé, lucratif? En ce ménage de vieux garçon, elle aurait pu parfaire ses économies, la petite dot indispensable pour venir finir ses jours au Béguinage. Pourtant soeur Rosalie avait raison. Elle ne pouvait pas rester davantage chez un homme qui scandalise le prochain.

Elle savait déjà qu'on ne peut pas servir chez des impies, qui ne prient pas, qui n'observent pas les lois de l'Église, les Quatre-Temps, le Carême. La même raison existe pour les débauchés. Ils commettent même le pire péché, celui que les prédicateurs, dans les sermons et les retraites, menacent le plus des feux de l'enfer. Et Barbe écartait vite d'elle jusqu'à cette lointaine correspondance avec la Luxure, au seul nom de laquelle elle se signait.

Quoi décider? Barbe demeura bien perplexe, durant tout le temps des vêpres et du salut solennel pour la célébration desquels elle était retournée à l'église, avec la Communauté. Elle pria le Saint-Esprit de l'éclairer; et ses oraisons furent exaucées, car, en sortant, elle avait pris une décision.

Puisque le cas était épineux et au-dessus de son jugement, elle irait du même pas chez son confesseur habituel, en l'église de Notre-Dame, et suivrait docilement sa sentence.

Le prêtre à qui elle raconta tout ce qu'elle venait d'apprendre et qui connaissait depuis des années cette nature simple, droite, vite bourrelée de scrupules grâce auxquels sa pauvre âme obscure apparaissait vraiment comme couronnée d'épines, chercha à la tranquilliser, lui fit promettre de ne rien brusquer: si ce qu'on disait de son maître était vrai et qu'il eût ainsi des relations coupables, il y avait lieu encore de distinguer, quant à elle: tant que les entrevues avaient lieu en dehors de la maison, elle devait les ignorer, en tous cas ne pas s'en émouvoir; si, par malheur, cette femme de mauvaise vie dont il était question venait chez son maître, le visiter, dîner ou autrement, elle ne pouvait plus, dans ce cas, être complice de la débauche, devrait refuser ses services et partir.

Barbe se fit répéter deux fois la distinction; puis, l'ayant comprise, enfin, elle sortit du confessionnal, quitta l'église après une courte prière et s'en retourna vers le quai du Rosaire, vers la demeure d'où elle était partie si heureuse, le matin, et qu'il lui faudrait abandonner (elle le sentait bien!) tôt ou tard…

Ah! comme il est difficile d'être joyeux longtemps! Et elle rentrait par les rues mortes, regrettant la verte banlieue de l'aube, la messe, les cantiques blancs, toutes les choses sur lesquelles la nuit tombait; songeant à des départs proches, à de nouveaux visages, à son maître en état de péché mortel; et se voyant elle-même, sans espoir désormais de finir sa vie au Béguinage, mourir un soir pareil, toute seule, à l'hospice dont les fenêtres donnent sur le canal…

IX

Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent.

À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était complice; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.

Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane, douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée, peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée, dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui échappait. Lentes heures! Soirées maussades! Il avait besoin de cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il souffrait des paroles dites.

Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi. Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle, s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait; il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait dans l'écheveau infini des rues grises.

Ah! toujours ce gris des rues de Bruges!

Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise. Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans passants—à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse: on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent—déjà de la couleur de la terre—âgées et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs paroles… Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents. Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore!

Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire. Alors il se décidait à rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que plus tard, dans la soirée; s'asseyait en un fauteuil, essayait de lire; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C'est le soir… il bruine, d'une petite pluie qui s'étire, s'accélère, lui épingle l'âme… Hugues se sentait reconquis, hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane; il s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir.

À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable, dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à se souvenir… il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille heure, dehors, par ce temps désolé? Il pensait à la morte… Que devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe… les couronnes et les fleurs en ruines dans ces averses…

Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines! Comme la ville est loin! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute… Tristesse appariée! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige!

X

À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant— dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges —il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades à travers les rues vides.

Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées, des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins des après-midi d'hiver abrégées! Brume flottante qui s'agglomère! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.

Ah! cette Bruges en hiver, le soir!

L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: «Regardez-nous! Nous ne sommes que de la Foi! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous!»

Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession.

Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d'envoûtement?

Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui.

Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait.

Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre.

Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait été le défroqué de la douleur. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on incorpore avec la nuance de l'air.

Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne mort…

Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la ressemblance de la ville.

XI

Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle commença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons d'agir.

Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure du sexe et du mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches.

Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais.

Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes—glas d'obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres—tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et d'où se déroulait comme une fumée de sons.

Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l'air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l'avertissement de la mort en chemin…

Dans les rues vides où de loin en loin un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de bronze, oscillant comme elles. Et, parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire.

Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples.

Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et déferle…

Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu'on y marchait dans la mort!

Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Fourbus, des Van Orley, des Érasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées—ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines—dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte—il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l'image à la porte de l'église—c'est avec la morte qu'il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère.

Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante… Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là.

Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a laissé de candides chefs-d'oeuvre pour y dire, au long des siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme!

Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires…

Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un motif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rosé! Les blessures sont des pétales… Le sang ne s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines.

Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le croissant de la lune!

Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme projetée.

Minute transitoire: c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose; les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est visible, elle empiète…

Angélique compréhension du martyre! Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que génial.

Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs—eux qui peignaient comme on prie!

Ainsi de tous ces spectacles: les oeuvres d'art, les orfèvreries, les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité, la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les pierres.

En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait, et, avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La notion du péché réapparaissait, émergeait.

Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la cathédrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assisté à la fin d'un sermon.

Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir. De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère: la mort inévitable! Et quelle autre pensée approfondir que celle de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre permanente des consciences.

Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni recouvrance d'êtres chers.

Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui. Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionnée, c'était comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui! il était en état de péché! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la ressemblance. Il accomplissait l'oeuvre de chair. Il faisait ce que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement: il vivait en une sorte de concubinage.

Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent, il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue temporaire.

Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain.

Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir, changer de vie; et malgré les griefs, les peines quotidiennes, il ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à être seul.

Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa foi sévère…

Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et de la damnation possible… Les cloches persuadaient, d'abord amicales, de bon conseil; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant —visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours—le bousculant, lui entrant dans la tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable amour, pour lui arracher son péché!

XII

Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.

Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement, il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale, ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme.

Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir coupable.

Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses portraits, un regard—eût-on dit—qui reproche. Et la chevelure continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où la poussière accumulait sa petite cendre grise.

Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée: sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand il se retrouvait auprès d'elle.

Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel, d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait Dieu pour son maître, sachant la cause…

Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit de la dépense.

Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des billets hâtifs.

Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait suspendue.

À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque seconde voir apparaître double.

Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis des rideaux… Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages s'effilochent en bruines.

Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait—neige fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante tristesse des choses…

Il aurait voulu savoir, élucider, voir… Ah! quelle angoisse! et quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, tandis que l'autre—la si bonne, la morte—semblait à ces minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder avec les yeux apitoyés de la lune.

Hugues n'était plus dupe; il avait surpris des mensonges chez Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures, d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il avait déjà soupçonnés… On lui donnait des noms, des preuves. Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son sincère désespoir, devenue la risée publique?

Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà enduré de cette femme fantasque, trompeuse!

Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu, du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle.

Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un air de bravade: «Quoi? Qu'est-ce que tu dis?», il lui montra les délations, les honteux papiers…

—«Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes?» Et elle se mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des dents faites pour des proies.

Hugues observa: «Vos propres manèges m'avaient déjà édifié.»

Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait claquer les portes battant l'air de sa jupe.

—Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle.

Puis, après un instant:

—D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir.

Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour! Non! ce n'était plus à la figure de la morte; mais, frémissante en ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: «Je vais partir!» toute son âme chavira, se retourna vers un infini d'ombre…

À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens —passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses remontantes!

Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté; mais il ne pourrait plus vivre sans elle… D'ailleurs, qui sait? le monde est si méchant! Elle n'avait même pas voulu se justifier.

Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux). Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se retrouver seul—face à face avec la ville—sans plus personne entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des tours était trop lourd! Et Jane l'avait habitué à en sentir l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait plus morte.

Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia: «Reste! reste! j'étais fou…» la voix molle, mouillée à des larmes—eût-on dit—comme s'il avait pleuré en dedans.

Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard. Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle. Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent. Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait, ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason —dit la légende—et que la Ville fut condamnée à entretenir à perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement un seigneur qui en avait dans ses armes.

Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent, éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.

L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis, s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module…

Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans l'air!

Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf!

XIII

Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-là, avec son flair d'aventurière, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme, tout inoculé d'elle, malléable à son gré.

Avec quelques paroles elle l'avait rassuré tout à fait, reconquis, s'était retrouvée indemne à ses yeux, intronisée de nouveau. Alors elle avait supputé qu'à son âge, grevé de longs chagrins, malade comme il l'était, si changé déjà depuis ces derniers mois, Hugues ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche; il était étranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne. Quelle folie elle allait faire de laisser échapper cet héritage qu'il lui serait si facile de capter!

Jane se rangea un peu, espaça ses sorties qu'elle rendit plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence.

Une envie lui était venue d'aller un jour dans la maison de Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire, d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impénétrables, tatouage de givre adhérant aux vitres qui ne laissaient rien soupçonner de l'intérieur.

Jane aurait bien voulu pénétrer chez lui, diagnostiquer, par son luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries, ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental sur lequel elle se déciderait.

Mais Hugues n'avait jamais consenti à la recevoir.

Jane se fit câline. C'était comme un renouveau entre eux, une embellie rose et tiède. Justement une occasion favorable s'offrait: on était en mai; le lundi suivant avait lieu la procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des siècles, de la Châsse où est conservée une goutte de la Plaie ouverte par la lance.

La procession défilerait au quai du Rosaire, sous les fenêtres de Hugues. Jane n'avait jamais assisté au célèbre cortège et s'en montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop éloignée; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-là, disait-on, une foule accourue de toute la Flandre.

—Dis! tu veux? Je viendrai chez toi… nous dînerons ensemble…

Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent.

—J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort.

Il s'inquiéta aussi en songeant à Barbe, toute prude et dévote, qui la prendrait pour une envoyée du diable.

Mais Jane insista:—Dis! c'est convenu?

Et sa voix était cajoleuse; c'était la voix des commencements, cette voix de tentation que toutes les femmes possèdent à certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'élargit en halos, en remous où l'homme cède, tournoie et s'abandonne.

XIV

Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession.

Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie, communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie, avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la Vierge…

Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun, ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.

Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés. Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.

Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs coupées—mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante, devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.

Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.

Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le jour de la procession du Saint-Sang—toutes semblaient, par dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le silence… Et aussi toutes les clochettes des plus proches tourelles—émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans le ciel s'organiser aussi en cortège…

La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes invisibles, un passage d'anges.

Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein orbe au centre duquel elle voyait un visage.

La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.

Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.

Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine… oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui va venir peut-être?…

Barbe sentit tout son sang se figer… Dans ce cas, son parti était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à table, être à ses ordres, s'associer au péché—son confesseur le lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait communié ce matin!… Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait quitter son service sur l'heure.

Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux garçons ou de veufs, elle insinua:

—Qui monsieur a-t-il invité à dîner?

Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.

Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au dépourvu, et elle reprit:

—N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend?

—Barbe! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la regardant.

Mais elle, sans broncher:

—C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne pourrai pas servir son dîner.

Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rêvait? est-ce qu'elle devenait folle?

Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir; elle ne pouvait pas; on l'avait déjà prévenue; son confesseur le lui avait commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en état de péché mortel—pour mourir de mort subite et tomber dans l'enfer.

Hugues d'abord ne comprenait rien; peu à peu il démêla la trame obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe aussi savait? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait venir? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude, son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter que de la servir un jour?

Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement:

—Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.

La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire, tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait—avec, dans la voix, ce chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir— elle murmura, en branlant la tète:

—Oh! Jésus! mon pauvre monsieur!… Et pour une pareille femme, une mauvaise femme… qui vous trompe…

Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme une source qui lotionne et peut guérir…

Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte, qu'elle parte tout de suite!

L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle…

Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle avait vécu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant, le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles sous les pas de la procession.

XV

Comme la journée avait mal commencé! On dirait que les projets de joie sont un défi. Trop longuement préparés, ils laissent le temps à la destinée de changer les oeufs dans le nid, et ce sont des chagrins qu'il nous faudra couver.

Hugues, en entendant la porte de la maison battre à la sortie de Barbe, éprouva une impression pénible. Encore un ennui, une solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu à peu fait partie de sa vie. Tout cela à cause de Jane, cette femme inconsistante, cruelle. Ah! ce qu'il avait déjà souffert par elle!

Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vînt pas. Il se trouva triste, inquiet, énervé. Il songea à la morte… Comment avait-il, pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite ébréché? Et qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-delà de la tombe, de l'arrivée d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant dans les fauteuils où elle s'était assise, superposant, au fil des miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face à la sienne?

On sonna. Hugues fut forcé d'aller ouvrir lui-même. C'était Jane, en retard, rouge d'avoir marché vite. Elle pénétra; brusque, impérieuse, engloba d'un coup d'oeil le grand corridor, les salons aux portes ouvertes. Déjà on entendait des échos de musiques lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas.

Hugues avait allumé lui-même les cires sur l'appui des fenêtres, sur les petites tables disposées par Barbe.

Il monta avec Jane au premier étage, dans sa chambre. Les croisées étaient closes. Jane s'avança, en ouvrit une.

—Ah! non! fit Hugues.

—Pourquoi?

Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province est prude. On crierait au scandale.

Jane avait ôté son chapeau, devant la glace; poncé d'un peu de poudre son visage avec la houppe d'une petite boîte d'ivoire qui ne la quittait pas.

Puis elle revint à la croisée, ses cheveux à nu, clairs attirant l'oeil avec leurs lueurs de cuivre.

La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme qui n'était pas comme les autres, la toilette et la chevelure voyantes.

Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrière les rideaux. Il eut un mouvement d'énergie, violemment referma la fenêtre.

Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un sofa, impénétrable, dure.

La procession chanta. Aux moires élargies des cantiques, on entendit qu'elle était proche. Hugues, tout endolori, s'était détourné de Jane; il appuya son front brûlant aux vitres, fraîcheur d'eau où délayer toute sa peine.

Les premiers enfants de choeur passaient, chanteurs aux cheveux ras, psalmodiant, tenant des cierges.

Hugues distinguait clairement le cortège à travers les vitrages, où les personnages de la procession se détachaient comme les robes peintes sur le fond des images religieuses en dentelle.

Les congréganistes défilèrent, portant des piédestaux avec des statues, des Sacré-Coeur; tenant des bannières d'or endurci, comme des vitraux; puis les groupes candides, le verger des robes blanches, l'archipel des mousselines où l'encens déferlait à petites vagues bleues—concile de vierges-enfants autour d'un Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frisée.

Hugues se tourna un instant du côté de Jane qui, toujours boudant, restait enfoncée dans le sofa, ayant l'air de contempler des idées mauvaises.

La musique des serpents et des ophicléides monta plus grave, charria la guirlande frêle, intermittente, du chant des soprani.

Et, dans le cadre de la fenêtre, apparurent devant Hugues les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d'or et en armure, les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont le nom s'associe à celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de Jérusalem le Saint-Sang. Or c'étaient, dans ces rôles, les jeunes gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de Flandre, avec des étoffes anciennes, des dentelles rares, des bijoux de famille séculaires. On aurait dit que s'étaient faits chair et animés par un miracle, les saints, les guerriers, les donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'éternisent, là-bas, dans les musées.

Hugues regardait à peine, tout bouleversé par le dépit de Jane, se sentant triste à l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son humeur se cabra.

Et elle tournait les yeux vers lui, hérissée, comme les mains pleines de choses qui allaient le blesser davantage.

Hugues se replia sur lui-même, silencieux, navré, jetant son âme pour ainsi dire à la houle de cette musique en remous par les rues, pour qu'elle l'emportât loin de lui-même.

Ce fut ensuite le clergé, les moines de tous les ordres qui s'avancèrent: dominicains, rédemptoristes, franciscains, carmes; puis les séminaristes, en rochets plissés, déchiffrant des antiphonaires; puis encore les prêtres de chaque paroisse dans leur rouge appareil d'enfants de choeur: vicaires, curés, chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodées, rayonnantes comme des jardins de pierreries.

Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un grésil plus sonore, qui cuivra l'air.

L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse— une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes, perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang.

Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la rafale des cantiques.

Hugues en avait presque oublié la réalité, la présence de Jane, la scène nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux. Elle, de le voir attendri, ricanait.

Il feignit de ne pas s'en apercevoir, étouffant des mouvements de haine qu'il commençait, en courts éclairs, à se sentir pour cette femme.

Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence où maintenant la chambre était retombée, après le passage de la procession. La rue s'était vidée rapidement, déjà muette, avec la tristesse surérogatoire d'une joie en allée.

Elle descendit, sans parler; puis, arrivée au rez-de-chaussée, comme si elle se fût ravisée ou qu'une curiosité l'eût prise, elle regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient été laissées ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux vastes pièces communiquant l'une à l'autre, comme réprouvée par leur allure sévère. Les chambres ont aussi une physionomie, un visage. Entre elles et nous, il y a des amitiés, des antipathies instantanées. Jane se sentait mal accueillie, anormale, étrangère, en désaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa présence menaçait de déranger dans leurs immuables attitudes.

Elle examinait, indiscrète… Elle aperçut des portraits çà et là, sur la muraille, sur les guéridons; c'étaient le pastel, les photographies de la morte.

—Ah! tu as des portraits de femmes ici?» Et elle rit, d'un petit rire mauvais.

Elle s'était avancée vers la cheminée:

—Tiens! en voilà une qui me ressemble…

Et elle prit un des portraits.

Hugues qui l'épiait, avec un malaise de la voir circuler là, éprouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la sainteté de la morte.

—Laissez cela! fit-il d'une voix devenue impérieuse.

Jane éclata de rire, ne comprenant pas.

Hugues s'avança, lui prit des mains le portrait, choqué de ces doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prêtre l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui était devenue une religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore éteintes, qui avaient brûlé sur l'appui des fenêtres pour la procession, éclairaient les salons comme des chapelles.

Jane, ironique, s'égayant avec perversité de l'irritation de Hugues, et la secrète envie de le narguer davantage, avait passé dans l'autre pièce, touchant à tout, bouleversant les bibelots, chiffonnant les étoffes. Tout à coup elle s'arrêta avec un rire sonore.

Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et, pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la secoua dans l'air.

Hugues était devenu livide. C'était la profanation. Il eut l'impression d'un sacrilège… Depuis des années, il n'osait toucher à cette chose qui était morte, puisqu'elle était d'un mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet à une femme qui le bafoue… Ah! depuis longtemps elle le faisait assez et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues, tamisées durant des mois par chaque seconde de l'heure, les soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie —tout cela lui remonta d'un coup… Il allait la chasser!

Mais Jane, tandis qu'il s'élançait, se retrancha derrière la table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse, l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé, l'enroulant à son cou, boa d'un oiseau d'or…

Hugues criait: «Rends-moi! rends-moi!…»

Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la table.

Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces sarcasmes, perdit la tête. Il l'atteignit. Elle avait encore la chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre, fâchée et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui faisaient mal.

—Veux-tu?

—Non! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son étreinte.

Alors Hugues s'affola; une flamme lui chanta aux oreilles; du sang brûla ses yeux; un vertige lui courut dans la tête, une soudaine frénésie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir, d'étreindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et une force d'étau aux mains—il avait saisi la chevelure que Jane tenait toujours enroulée à son cou, il voulut la reprendre! Et farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui, tendue, était roide comme un câble.

Jane ne riait plus; elle avait poussé un petit cri, un soupir, comme le souffle d'une bulle expirée à fleur d'eau. Étranglée, elle tomba.

Elle était morte—pour n'avoir pas deviné le Mystère et qu'il y eût une chose là à laquelle il ne fallait point toucher sous peine de sacrilège. Elle avait porté la main, elle, sur la chevelure vindicative, cette chevelure qui, d'emblée—pour ceux dont l'âme est pure et communie avec le Mystère—laissait entendre que, à la minute où elle serait profanée, elle-même deviendrait l'instrument de mort.

Ainsi réellement toute la maison avait péri: Barbe s'en était allée; Jane gisait; la morte était plus morte…

Quant à Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir…

Les deux femmes s'étaient identifiées en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l'une de l'autre—unique visage de son amour! Le cadavre de Jane, c'était le fantôme de la morte ancienne, visible là pour lui seul.

Hugues, l'âme rétrogradée, ne se rappela plus que des choses très lointaines, les commencements de son veuvage, où il se croyait reporté… Très tranquille, il avait été s'asseoir dans un fauteuil.

Les fenêtres étaient restées ouvertes…

Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C'était fini, le beau cortège… tout ce qui avait été, avait chanté.—semblant de vie, résurrection d'une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule.

Et Hugues continûment répétait: «Morte… morte… Bruges-la-Morte…» d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder: «Morte… morte… Bruges-la-Morte…» avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l'air—est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe?— d'effeuiller languissamment des fleurs de fer!