SCENE IV
LES MEMES, DUPONT.
DUPONT
J'ai reconduit Morin, histoire d'y causer… de voir un peu. Je cherche à manigancer quelque chose pour vous, madame Charbonnier. Ca me révolte tellement le refus de ces crapules-là!
Il réprime un mouvement de colère puis s'assoit près de la table.
HELENE
Il n'y a rien à faire, allez! Ils ont refusé, c'est bien fini.
DUPONT
Aussi c'est pas sur eux que je compte. Non! C'est sur les camarades…
MADAME PREVOST, à Dupont
Vous prendrez bien une tasse de café pour vous réchauffer, hein?
DUPONT
Je veux bien (Mme Prévost lui en verse).
HELENE
Comme la nuit vient vite, on n'y voit déjà plus (Elle allume la lampe).
DUPONT
Six heures.
MADAME PREVOST
Je vais vous quitter. Il est temps que j'aille tremper la soupe pour mon homme, c'est qu'il crie quand le dîner n'est pas sur la table.
HELENE
Alors, faites vite pour qu'il soit content.
MADAME PREVOST
C'est ça! (Elle va vers la porte. A Hélène) Ah, dites donc, votre petit Charles va souper avec nous. Comme ça vous n'aurez pas à vous en occuper.
HELENE
Mais voici quatre jours que vous le gardez à manger.
MADAME PREVOST
Bah! vous n'aviez pas la tête à faire beaucoup de cuisine… Je me sauve! Bonsoir Dupont!
DUPONT
Au revoir!
Mme Prévost ouvre la porte et voit la concierge.
MADAME PREVOST
Ah! la concierge! (A Hélène) Voilà de la visite pour vous, madame
Charbonnier.
La concierge entre. Mme Prévost sort. Louis Charbonnier reste sur le seuil.
SCENE V
HELENE, DUPONT, LOUIS CHARBONNIER, LA CONCIERGE
HELENE, à la concierge, sans voir Louis
Qu'est-ce que c'est?
LA CONCIERGE
C'est un jeune homme qui… Je sais pas trop ce qu'il me raconte! Il prétend qu'il est le neveu de monsieur Charbonnier.
HELENE
Le neveu de Léon? (Elle va vers la porte).
LOUIS, se montrant
Bonsoir la compagnie!
HELENE, le reconnaissant
Ah! c'est vous!
LOUIS
C'est moi! (à la concierge) Vous voyez bien, la petite mère, que je ne blaguais pas: on me connaît ici.
LA CONCIERGE
Je ne savais pas, moi! Vous me dites un tas d'histoires.
LOUIS
C'est bon! vous frappez pas!
La concierge sort.
HELENE, à Louis
Qu'est-ce que vous voulez?
LOUIS
Ce que je veux?… Vous vous en doutez bien!
HELENE
Du tout.
LOUIS, ricanant
Vraiment! Alors, il paraît que vous ne m'attendiez pas… Vous ne pensiez plus à moi… C'est pour ça, sans doute, que vous ne m'avez pas prévenu de la mort de mon oncle?
HELENE
En effet! Je vous avais complètement oublié… au milieu de ce malheur, n'est-ce pas. Et puis, je ne vous ai vu qu'une fois seulement, il y a trois ans. Vous savez bien que mon pauvre défunt ne voulait pas vous voir.
LOUIS, railleur
Oui, il n'avait pas le sentiment de la famille très développé.
HELENE
C'est-à-dire que votre conduite…
LOUIS
Ma conduite! Il aurait fallu pour lui faire plaisir que je serve d'exemple aux fils à papa! C'était pas dans mon tempérament. Chacun sa vocation, pas vrai!
DUPONT, haussant les épaules
La vôtre était de ne rien faire, je crois!
LOUIS, s'en s'émouvoir
Ah! Monsieur me connaît?
DUPONT
Et pas brillamment encore!
LOUIS
Tout le monde ne peut pas gagner le prix Montyon.
HELENE
Enfin, tout ça ne me dit pas qu'est-ce que vous venez faire chez moi?
LOUIS
Pardon, chez mon oncle.
HELENE
Vous dites?
LOUIS, appuyant
Je dis chez mon oncle!
DUPONT, bourru
Ici, vous êtes chez Madame Charbonnier.
LOUIS
A savoir, mon petit!… Le propriétaire m'a encore affirmé tantôt que le loyer était au nom de mon oncle. (A Hélène) C'est-y vrai?
HELENE
Eh bien, oui il est à son nom! Mais qu'est-ce que ça peut vous faire.
LOUIS
Qu'est-ce que ça peut me faire? (riant) Ah! Ah! elle est bien bonne, celle-là?
HELENE
Enfin je ne comprends pas…
LOUIS
On va vous expliquer ça en douceur, ma petite dame… Dites-moi seulement, me reconnaissez-vous bien pour être le neveu de Léon Charbonnier qui a été tué samedi à l'usine?
HELENE
Mais…
LOUIS
Répondez? Oui ou non, c'est-y bien moi?
HELENE
Oui, sans doute!
LOUIS, triomphant
Alorss…
HELENE
Alors?
LOUIS
Mon oncle est mort et à moi seul, je représente toute sa famille… c'est clair, hein?
DUPONT, qui commence à comprendre
Ah ça!
HELENE, s'inquiétant, mais prête à la défensive
Où voulez-vous en venir?
LOUIS
A ceci tout simplement: je suis le plus proche parent de Léon Charbonnier et en cette qualité j'hérite de lui. Tout ce qui est ici m'appartient.
HELENE, haussant la voix
Comment ça vous appartient?
DUPONT
Par exemple!
LOUIS
Oui: m'appartient! Je suis chez moi, ici.
HELENE
Eh bien, et moi?
LOUIS
Vous? J'ai pas besoin de vous connaître.
HELENE
Et mon petit Charles, alors?
LOUIS
Connais pas non plus, le môme!
DUPONT
Mais vous êtes fou, mon pauvre garçon.
LOUIS
Pas tant que ça! Je connais mes droits.
HELENE
Vos droits!
LOUIS
Oui, mes droits! Ca vous chiffonne un peu de voir que j'hérite. Je comprends ça! C'est toujours embêtant de restituer ce qu'on a pris l'habitude de considérer comme étant à soi.
HELENE
Tout est à moi et à mon fils ici!
LOUIS
Allez dire ça aux hommes de justice ou au commissaire de police, ils se ficheront de vous… Tenez, j'en viens de chez le commissaire de police et savez-vous ce qu'il m'a dit?
DUPONT
Je sus bien sûr qu'il ne vous a pas donné raison.
LOIUS
Que si donc! Il m'a même dit que si Madame refusait de laisser la place libre, je pouvais appeler les agents.
HELENE
C'est impossible!
DUPONT
Ce serait une infamie!
LOUIS
Mais non! il n'y a pas d'infamie, c'est la loi tout bonnement.
DUPONT
La loi! C'en est trop! La loi ne peut pas autoriser une pareille injustice? Ce n'est donc pas suffisant que la société permette aux patrons de ne donner aucun secours aux compagnes des ouvriers qui meurent à leur travail, il faudrait encore qu'elle autorise un parent éloigné, presqu'un inconnu, à venir voler les pauvres meubles, tout l'avoir d'une femme restant sans ressources et sans défense.
HELENE
Non! Non! La loi ne peut pas dire que quelque chose, ici, appartient à cet homme.
LOUIS
Mais si, elle le dit, parce qu'elle dit que vous n'êtes pas même considérée comme une servante à qui on doit des gages et une indemnité. Je connais mon affaire!
HELENE, avec un sanglot
C'est injuste! C'est monstrueux!
DUPONT
Oui, c'est monstrueux! Ceux qui font les lois et ceux qui les interprètent sont donc bêtes et méchants! On ne trouvera donc jamais des hommes d'assez grand coeur pour distinguer dans la loi, ce qu'il y a de bon ou de mauvais suivant les cas! Pour juger un assassin et le condamner, on exige un jury, et pour reconnaître les droits d'une mère malheureuse et d'un enfant irresponsable, avant de les jeter dans la misère, dans le ruisseau, on ne fera pas même une enquête, on ne demandera l'avis de personne! Derrière ce mot "la Loi" qu'on lui jette à la figure, sans explication, on se cache sans scrupule pour commettre le plus lâche des abandons et le plus coupable des vols.
HELENE, lamentablement, touchant ou indiquant chaque meuble
Mais, enfin, cette commode… cette horloge, on les a achetés à l'anniversaire de la naissance du petit… Cette table… cette table, Charbonnier me l'a offerte pour ma fête… le buffet, nous avons économisé pendant un an pour pouvoir le payer… le linge qui est dans l'armoire c'est moi-même qui l'ai cousu de mes mains… Et on vient dire aujourd'hui que tout ça n'est pas à moi.
Elle pleure la tête dans ses mains.
DUPONT
Au nom de la loi, voler une femme sans soutien et un enfant sans défense, quelle honte pour la société!
LOUIS
Eh bien, vous en faites rien du chichi!
DUPONT
Taisez-vous, malheureux, vous devriez rougir. Un homme de votre âge, en pleine force, qui vient dépouiller une malheureuse et son enfant!
LOUIS, s'échauffant
Ah, ça! à la fin, vous m'embêtez, vous! Je ne réclame que ce qui m'appartient. Si vous trouvez que la loi est mal faite, allez vous en plaindre à ceux qui la font.
DUPONT
Oh, si la souffrance des faibles pouvait être entendue, comme on la changerait bien vite, cette loi!
LOUIS
En attendant ne vous en prenez pas à moi… Je ne la connais pas, moi, cette femme-là. Je ne cherche pas plus à la dépouiller qu'à lui faire un cadeau. Je ne demande que mon dû!… Je n'ai pas un si mauvais coeur que ça! Elle peut bien emporter ce qui est à elle.
DUPONT
Tout, est à elle, ici! Venir le lui prendre, c'est voler.
LOUIS
Oh, ça!
DUPONT
Oui! tout est à elle et vous n'aurez rien. Moi, Dupont, je vous défends de toucher à quoi que ce soit! Cette femme et son enfant resteront ici tant qu'ils pourront payer le loyer.
LOUIS
Elle n'a pas le droit de rester malgré moi. La loi…
DUPONT, l'interrompant
La loi, ça m'est égal! Je ne connais que la justice.
LOUIS
Nous verrons bien si…
DUPONT, s'avançant vers lui menaçant
Et vous, je vous engage à partir si vous ne voulez pas avoir affaire à moi.
LOUIS, reculant
Mais…
DUPONT
Allez-vous-en, misérable, j'y vois plus!
LOUIS
Je pars mais…
DUPONT
Vas-tu fiche le camp!
LOUIS
… je reviendrai demain matin.
DUPONT
Mais fous le camp, donc!
LOUIS, menaçant
Ah, nous verrons bien! (sur le seuil) A demain!!
Il sort.
SCENE VI
HELENE, DUPONT, PUIS MADAME PREVOST
DUPONT
La colère m'aveuglait! S'il était resté une minute de plus, je lui aurais rentré les mots dans la gorge. Bandit! vaurien!! Canaille, va!!!… (Un temps, il regarde Hélène) La pauvre femme, la malheureuse!… reniée, volée, chassée!… Non, mais quelle honte. C'est à ne pas croire ces choses-là!… (Un temps, il s'approche d'Hélène qui pleure doucement) Madame Charbonnier, ne pleurez pas comme ça… vous me faites de la peine.
HELENE
Mon brave Dupont!
DUPONT
Oui, je suis là. Je vous défendrai, moi!
HELENE
Mais vous ne pouvez rien faire… Il va revenir demain matin… pour me chasser avec mon pauvre petit!
DUPONT
Ah ça! Jamais! Il me passerait plutôt sur le corps!
HELENE
Si c'est son droit, il faudra bien que je parte.
DUPONT
Bons sens de bon sens! Et je serai là impuissant! Je ne pourrai pas les en empêcher… Ah, ça ne peut pas être, il faut que je cherche… que je trouve quelque chose…
HELENE
Vous ne trouverez rien, hélas!
DUPONT
Je vais essayer…
Mme Prévost entre, le petit garçon endormi dans les bras. Toutes les répliques suivantes se disent à voix basse.
MADAME PREVOST
Chut! Le petit dort.
DUPONT, soudain calmé
Pauvre gosse…
HELENE
Mettez-le, sur le lit, tenez…
MADAME PREVOST
C'est ça!… (Elles couchent l'enfant délicatement) Là!…
HELENE
Je le déshabillerai tout à l'heure.
MADAME PREVOST
Il s'est endormi justement comme nous finissions de manger… maintenant il en a pour jusqu'à de main matin.
DUPONT
Moi, je vais m'en aller… (à Hélène) Je vais vous quitter, madame
Charbonnier.
HELENE
Oui, voici la nuit qui avance.
DUPONT, tendant la main
Au revoir.
HELENE
Au revoir, Dupont.
DUPONT
Je serai là demain à la première heure.
HELENE, soudain angoissée
Oh, oui! ne me laissez pas seule demain?
DUPONT
Comptez sur moi.
MADAME PREVOST
Bonsoir!
HELENE
Bonsoir! (vivement) Merci bien, madame Prévost.
MADAME PREVOST
Oh, il n'y a pas de quoi…
Ils sortent.
HELENE, après un temps d'immobilité
Demain!… (elle range machinalement, puis elle s'arrête et éclate en sanglots) Oh, c'est affreux!… (Elle pleure, puis va vers le lit et regarde l'enfant) Mon pauvre petit! demain, on sera dans la rue, tous les deux!… (elle continue de pleurer. Son désespoir doit aller croissant de minutes en minutes. Elle va, vient, s'assoit, se lève, prononce des mots inintelligibles au milieu de ses larmes. Elle prend sur la commode, la photographie du défunt) Oh, mon pauvre vieux! on était si heureux!… et maintenant c'est fini… J'ai pu rien!… J'suis toute seule!… (Elle pose la photographie et reprend sa marche. Elle fait tomber les pincettes, les ramasse, puis fixe étrangement le réchaud de charbon de bois). Oh!… (Elle ne pleure plus, mais son visage exprime une secrète terreur) Non! non!… (Elle recule vers l'autre extrémité de la pièce sans quitter des yeux le fourneau) Non! j'peux pas!… pour mon p'tit, j'peux pas. (Il y a lutte en elle. Elle examine autour d'elle, les yeux agrandis de terreur. Soudain, elle se décide). Si, si, il le faut! (Ses gestes sont d'un automate. Elle remplit de charbon le réchaud et le porte au milieu de la pièce. Elle prend des draps dans l'armoire, les pend devant la porte et la fenêtre, puis, après un dernier recul, elle s'allonge en sanglotant, près de l'enfant, sur le lit) Oh, mon p'tit! mon p'tit! mon p'tit! (Ces derniers mots doivent être une sorte de clameur farouche où l'instinct lutte encore contre l'horreur et la désespérance. C'est le hurlement d'agonie de la bête humaine).
RIDEAU
Grande Imp du Centre — Herbin, Montluçon.
End of Project Gutenberg's C'est la loi!, by Max du Veuzit and George Lomelar