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C'est la loi!

Chapter 21: RIDEAU
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About This Book

La pièce, en un acte, oppose une scène domestique et réaliste où Hélène, liée sans être mariée à un ouvrier tué dans un accident industriel, doit affronter le deuil, la misère et l'absence de protections juridiques. Des voisins et camarades prennent en charge les formalités funéraires et apportent un soutien pratique, tandis que le dialogue met en relief les insuffisances de la loi face aux unions de fait et aux besoins des familles populaires. Le drame social concentre son propos sur la détresse quotidienne et sur l'appel implicite à une réforme des règles sociales et légales.

SCENE IV

LES MEMES, DUPONT.

DUPONT

J'ai reconduit Morin, histoire d'y causer… de voir un peu. Je cherche à manigancer quelque chose pour vous, madame Charbonnier. Ca me révolte tellement le refus de ces crapules-là!

Il réprime un mouvement de colère puis s'assoit près de la table.

HELENE

Il n'y a rien à faire, allez! Ils ont refusé, c'est bien fini.

DUPONT

Aussi c'est pas sur eux que je compte. Non! C'est sur les camarades…

MADAME PREVOST, à Dupont

Vous prendrez bien une tasse de café pour vous réchauffer, hein?

DUPONT

Je veux bien (Mme Prévost lui en verse).

HELENE

Comme la nuit vient vite, on n'y voit déjà plus (Elle allume la lampe).

DUPONT

Six heures.

MADAME PREVOST

Je vais vous quitter. Il est temps que j'aille tremper la soupe pour mon homme, c'est qu'il crie quand le dîner n'est pas sur la table.

HELENE

Alors, faites vite pour qu'il soit content.

MADAME PREVOST

C'est ça! (Elle va vers la porte. A Hélène) Ah, dites donc, votre petit Charles va souper avec nous. Comme ça vous n'aurez pas à vous en occuper.

HELENE

Mais voici quatre jours que vous le gardez à manger.

MADAME PREVOST

Bah! vous n'aviez pas la tête à faire beaucoup de cuisine… Je me sauve! Bonsoir Dupont!

DUPONT

Au revoir!

Mme Prévost ouvre la porte et voit la concierge.

MADAME PREVOST

Ah! la concierge! (A Hélène) Voilà de la visite pour vous, madame
Charbonnier.

La concierge entre. Mme Prévost sort. Louis Charbonnier reste sur le seuil.

SCENE V

HELENE, DUPONT, LOUIS CHARBONNIER, LA CONCIERGE

HELENE, à la concierge, sans voir Louis

Qu'est-ce que c'est?

LA CONCIERGE

C'est un jeune homme qui… Je sais pas trop ce qu'il me raconte! Il prétend qu'il est le neveu de monsieur Charbonnier.

HELENE

Le neveu de Léon? (Elle va vers la porte).

LOUIS, se montrant

Bonsoir la compagnie!

HELENE, le reconnaissant

Ah! c'est vous!

LOUIS

C'est moi! (à la concierge) Vous voyez bien, la petite mère, que je ne blaguais pas: on me connaît ici.

LA CONCIERGE

Je ne savais pas, moi! Vous me dites un tas d'histoires.

LOUIS

C'est bon! vous frappez pas!

La concierge sort.

HELENE, à Louis

Qu'est-ce que vous voulez?

LOUIS

Ce que je veux?… Vous vous en doutez bien!

HELENE

Du tout.

LOUIS, ricanant

Vraiment! Alors, il paraît que vous ne m'attendiez pas… Vous ne pensiez plus à moi… C'est pour ça, sans doute, que vous ne m'avez pas prévenu de la mort de mon oncle?

HELENE

En effet! Je vous avais complètement oublié… au milieu de ce malheur, n'est-ce pas. Et puis, je ne vous ai vu qu'une fois seulement, il y a trois ans. Vous savez bien que mon pauvre défunt ne voulait pas vous voir.

LOUIS, railleur

Oui, il n'avait pas le sentiment de la famille très développé.

HELENE

C'est-à-dire que votre conduite…

LOUIS

Ma conduite! Il aurait fallu pour lui faire plaisir que je serve d'exemple aux fils à papa! C'était pas dans mon tempérament. Chacun sa vocation, pas vrai!

DUPONT, haussant les épaules

La vôtre était de ne rien faire, je crois!

LOUIS, s'en s'émouvoir

Ah! Monsieur me connaît?

DUPONT

Et pas brillamment encore!

LOUIS

Tout le monde ne peut pas gagner le prix Montyon.

HELENE

Enfin, tout ça ne me dit pas qu'est-ce que vous venez faire chez moi?

LOUIS

Pardon, chez mon oncle.

HELENE

Vous dites?

LOUIS, appuyant

Je dis chez mon oncle!

DUPONT, bourru

Ici, vous êtes chez Madame Charbonnier.

LOUIS

A savoir, mon petit!… Le propriétaire m'a encore affirmé tantôt que le loyer était au nom de mon oncle. (A Hélène) C'est-y vrai?

HELENE

Eh bien, oui il est à son nom! Mais qu'est-ce que ça peut vous faire.

LOUIS

Qu'est-ce que ça peut me faire? (riant) Ah! Ah! elle est bien bonne, celle-là?

HELENE

Enfin je ne comprends pas…

LOUIS

On va vous expliquer ça en douceur, ma petite dame… Dites-moi seulement, me reconnaissez-vous bien pour être le neveu de Léon Charbonnier qui a été tué samedi à l'usine?

HELENE

Mais…

LOUIS

Répondez? Oui ou non, c'est-y bien moi?

HELENE

Oui, sans doute!

LOUIS, triomphant

Alorss…

HELENE

Alors?

LOUIS

Mon oncle est mort et à moi seul, je représente toute sa famille… c'est clair, hein?

DUPONT, qui commence à comprendre

Ah ça!

HELENE, s'inquiétant, mais prête à la défensive

Où voulez-vous en venir?

LOUIS

A ceci tout simplement: je suis le plus proche parent de Léon Charbonnier et en cette qualité j'hérite de lui. Tout ce qui est ici m'appartient.

HELENE, haussant la voix

Comment ça vous appartient?

DUPONT

Par exemple!

LOUIS

Oui: m'appartient! Je suis chez moi, ici.

HELENE

Eh bien, et moi?

LOUIS

Vous? J'ai pas besoin de vous connaître.

HELENE

Et mon petit Charles, alors?

LOUIS

Connais pas non plus, le môme!

DUPONT

Mais vous êtes fou, mon pauvre garçon.

LOUIS

Pas tant que ça! Je connais mes droits.

HELENE

Vos droits!

LOUIS

Oui, mes droits! Ca vous chiffonne un peu de voir que j'hérite. Je comprends ça! C'est toujours embêtant de restituer ce qu'on a pris l'habitude de considérer comme étant à soi.

HELENE

Tout est à moi et à mon fils ici!

LOUIS

Allez dire ça aux hommes de justice ou au commissaire de police, ils se ficheront de vous… Tenez, j'en viens de chez le commissaire de police et savez-vous ce qu'il m'a dit?

DUPONT

Je sus bien sûr qu'il ne vous a pas donné raison.

LOIUS

Que si donc! Il m'a même dit que si Madame refusait de laisser la place libre, je pouvais appeler les agents.

HELENE

C'est impossible!

DUPONT

Ce serait une infamie!

LOUIS

Mais non! il n'y a pas d'infamie, c'est la loi tout bonnement.

DUPONT

La loi! C'en est trop! La loi ne peut pas autoriser une pareille injustice? Ce n'est donc pas suffisant que la société permette aux patrons de ne donner aucun secours aux compagnes des ouvriers qui meurent à leur travail, il faudrait encore qu'elle autorise un parent éloigné, presqu'un inconnu, à venir voler les pauvres meubles, tout l'avoir d'une femme restant sans ressources et sans défense.

HELENE

Non! Non! La loi ne peut pas dire que quelque chose, ici, appartient à cet homme.

LOUIS

Mais si, elle le dit, parce qu'elle dit que vous n'êtes pas même considérée comme une servante à qui on doit des gages et une indemnité. Je connais mon affaire!

HELENE, avec un sanglot

C'est injuste! C'est monstrueux!

DUPONT

Oui, c'est monstrueux! Ceux qui font les lois et ceux qui les interprètent sont donc bêtes et méchants! On ne trouvera donc jamais des hommes d'assez grand coeur pour distinguer dans la loi, ce qu'il y a de bon ou de mauvais suivant les cas! Pour juger un assassin et le condamner, on exige un jury, et pour reconnaître les droits d'une mère malheureuse et d'un enfant irresponsable, avant de les jeter dans la misère, dans le ruisseau, on ne fera pas même une enquête, on ne demandera l'avis de personne! Derrière ce mot "la Loi" qu'on lui jette à la figure, sans explication, on se cache sans scrupule pour commettre le plus lâche des abandons et le plus coupable des vols.

HELENE, lamentablement, touchant ou indiquant chaque meuble

Mais, enfin, cette commode… cette horloge, on les a achetés à l'anniversaire de la naissance du petit… Cette table… cette table, Charbonnier me l'a offerte pour ma fête… le buffet, nous avons économisé pendant un an pour pouvoir le payer… le linge qui est dans l'armoire c'est moi-même qui l'ai cousu de mes mains… Et on vient dire aujourd'hui que tout ça n'est pas à moi.

Elle pleure la tête dans ses mains.

DUPONT

Au nom de la loi, voler une femme sans soutien et un enfant sans défense, quelle honte pour la société!

LOUIS

Eh bien, vous en faites rien du chichi!

DUPONT

Taisez-vous, malheureux, vous devriez rougir. Un homme de votre âge, en pleine force, qui vient dépouiller une malheureuse et son enfant!

LOUIS, s'échauffant

Ah, ça! à la fin, vous m'embêtez, vous! Je ne réclame que ce qui m'appartient. Si vous trouvez que la loi est mal faite, allez vous en plaindre à ceux qui la font.

DUPONT

Oh, si la souffrance des faibles pouvait être entendue, comme on la changerait bien vite, cette loi!

LOUIS

En attendant ne vous en prenez pas à moi… Je ne la connais pas, moi, cette femme-là. Je ne cherche pas plus à la dépouiller qu'à lui faire un cadeau. Je ne demande que mon dû!… Je n'ai pas un si mauvais coeur que ça! Elle peut bien emporter ce qui est à elle.

DUPONT

Tout, est à elle, ici! Venir le lui prendre, c'est voler.

LOUIS

Oh, ça!

DUPONT

Oui! tout est à elle et vous n'aurez rien. Moi, Dupont, je vous défends de toucher à quoi que ce soit! Cette femme et son enfant resteront ici tant qu'ils pourront payer le loyer.

LOUIS

Elle n'a pas le droit de rester malgré moi. La loi…

DUPONT, l'interrompant

La loi, ça m'est égal! Je ne connais que la justice.

LOUIS

Nous verrons bien si…

DUPONT, s'avançant vers lui menaçant

Et vous, je vous engage à partir si vous ne voulez pas avoir affaire à moi.

LOUIS, reculant

Mais…

DUPONT

Allez-vous-en, misérable, j'y vois plus!

LOUIS

Je pars mais…

DUPONT

Vas-tu fiche le camp!

LOUIS

… je reviendrai demain matin.

DUPONT

Mais fous le camp, donc!

LOUIS, menaçant

Ah, nous verrons bien! (sur le seuil) A demain!!

Il sort.

SCENE VI

HELENE, DUPONT, PUIS MADAME PREVOST

DUPONT

La colère m'aveuglait! S'il était resté une minute de plus, je lui aurais rentré les mots dans la gorge. Bandit! vaurien!! Canaille, va!!!… (Un temps, il regarde Hélène) La pauvre femme, la malheureuse!… reniée, volée, chassée!… Non, mais quelle honte. C'est à ne pas croire ces choses-là!… (Un temps, il s'approche d'Hélène qui pleure doucement) Madame Charbonnier, ne pleurez pas comme ça… vous me faites de la peine.

HELENE

Mon brave Dupont!

DUPONT

Oui, je suis là. Je vous défendrai, moi!

HELENE

Mais vous ne pouvez rien faire… Il va revenir demain matin… pour me chasser avec mon pauvre petit!

DUPONT

Ah ça! Jamais! Il me passerait plutôt sur le corps!

HELENE

Si c'est son droit, il faudra bien que je parte.

DUPONT

Bons sens de bon sens! Et je serai là impuissant! Je ne pourrai pas les en empêcher… Ah, ça ne peut pas être, il faut que je cherche… que je trouve quelque chose…

HELENE

Vous ne trouverez rien, hélas!

DUPONT

Je vais essayer…

Mme Prévost entre, le petit garçon endormi dans les bras. Toutes les répliques suivantes se disent à voix basse.

MADAME PREVOST

Chut! Le petit dort.

DUPONT, soudain calmé

Pauvre gosse…

HELENE

Mettez-le, sur le lit, tenez…

MADAME PREVOST

C'est ça!… (Elles couchent l'enfant délicatement) Là!…

HELENE

Je le déshabillerai tout à l'heure.

MADAME PREVOST

Il s'est endormi justement comme nous finissions de manger… maintenant il en a pour jusqu'à de main matin.

DUPONT

Moi, je vais m'en aller… (à Hélène) Je vais vous quitter, madame
Charbonnier.

HELENE

Oui, voici la nuit qui avance.

DUPONT, tendant la main

Au revoir.

HELENE

Au revoir, Dupont.

DUPONT

Je serai là demain à la première heure.

HELENE, soudain angoissée

Oh, oui! ne me laissez pas seule demain?

DUPONT

Comptez sur moi.

MADAME PREVOST

Bonsoir!

HELENE

Bonsoir! (vivement) Merci bien, madame Prévost.

MADAME PREVOST

Oh, il n'y a pas de quoi…

Ils sortent.

HELENE, après un temps d'immobilité

Demain!… (elle range machinalement, puis elle s'arrête et éclate en sanglots) Oh, c'est affreux!… (Elle pleure, puis va vers le lit et regarde l'enfant) Mon pauvre petit! demain, on sera dans la rue, tous les deux!… (elle continue de pleurer. Son désespoir doit aller croissant de minutes en minutes. Elle va, vient, s'assoit, se lève, prononce des mots inintelligibles au milieu de ses larmes. Elle prend sur la commode, la photographie du défunt) Oh, mon pauvre vieux! on était si heureux!… et maintenant c'est fini… J'ai pu rien!… J'suis toute seule!… (Elle pose la photographie et reprend sa marche. Elle fait tomber les pincettes, les ramasse, puis fixe étrangement le réchaud de charbon de bois). Oh!… (Elle ne pleure plus, mais son visage exprime une secrète terreur) Non! non!… (Elle recule vers l'autre extrémité de la pièce sans quitter des yeux le fourneau) Non! j'peux pas!… pour mon p'tit, j'peux pas. (Il y a lutte en elle. Elle examine autour d'elle, les yeux agrandis de terreur. Soudain, elle se décide). Si, si, il le faut! (Ses gestes sont d'un automate. Elle remplit de charbon le réchaud et le porte au milieu de la pièce. Elle prend des draps dans l'armoire, les pend devant la porte et la fenêtre, puis, après un dernier recul, elle s'allonge en sanglotant, près de l'enfant, sur le lit) Oh, mon p'tit! mon p'tit! mon p'tit! (Ces derniers mots doivent être une sorte de clameur farouche où l'instinct lutte encore contre l'horreur et la désespérance. C'est le hurlement d'agonie de la bête humaine).

RIDEAU

Grande Imp du Centre — Herbin, Montluçon.

End of Project Gutenberg's C'est la loi!, by Max du Veuzit and George Lomelar