Aussitôt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournée avec son verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil couchant tendait en diagonale, à travers les vitres de la chambre des machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de côté le visage des «huiliers» et se dirigea vers la «fosse aux femmes». Mais à peine avait-il fermé la porte derrière lui qu'une clameur sauvage s'éleva. Feelken répétait avec une obstination agaçante son insupportable «Fikandouss-Fikandouss», Leo mugissait son effarant «Oooo … uuuuu … iiiii» et les autres riaient d'un rire énorme dans le tonnerre des pilons. «Sacredieu! Ils savent!» ragea M. Triphon. D'un mouvement brusque, il fit demi-tour, prêt à rentrer dans l'huilerie pour demander des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il étouffa un juron de fureur et entra chez les femmes.
Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entourée cette fois par les ouvrières qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient, les bouches étaient ouvertes d'étonnement, tout travail semblait arrêté. Mais dès qu'on l'aperçut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hâtait de remplir le verre pour quitter l'atelier, sitôt servie la dernière ouvrière. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup d'oeil circulaire plein de méfiance. Mais rien ne trahissait leurs pensées; elles parlèrent un moment du temps, qui était vraiment extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne répondait rien, toutes gardèrent pareillement le silence: un silence gênant, qui dura deux ou trois minutes, jusqu'à ce qu'il comprît l'inutilité d'une attente plus longue et, la mine renfrognée, quittât l'atelier.
XIX
A la maison régnait un état d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans la cuisine, décidément, il n'était point normal. Sefietje se trahissait par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaître une seconde de repos; ses allées et venues étaient continuelles, et sans cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derrière les portes. L'attitude de sa mère inspirait des doutes. Savait-elle? Ne savait-elle pas? Il hésitait. Parfois elle le regardait avec une tristesse grave; l'instant d'après, rien ne lui semblait changé, et elle avait son visage de toujours. En tout cas, son père ne savait rien, c'était certain. Il montrait à table son humeur habituelle, sans aucune aménité, mais aussi sans hostilité apparente. Il était même plus communicatif que de coutume; il parla longuement de ses affaires—naturellement—sous un jour qui n'était pas trop sombre.
M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse, mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans la gorge, mais il les avalait tout de même, pour ne pas éveiller de soupçons. Sa mère s'en aperçut pourtant et lui demanda, avec une sollicitude débonnaire:
—Tu n'es pas bien, mon garçon?
—Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voilà tout.
Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de son fils et ses sourcils se contractèrent d'un air revêche. M. Triphon tressaillit. «Saurait-il tout de même quelque chose?» se demanda-t-il. Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la seconde fois, se remit à parler de l'état de ses affaires, et M. Triphon pensa: «Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans raison, se manifeste tout à coup».
Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour desservir; mais, à la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se hâta de déguerpir avec une sorte d'effroi, sans même entendre ce que Mme de Beule lui demandait. M. de Beule, dérangé par ce va-et-vient rapide, leva des yeux chagrins et bougonna:
—Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi!
Sans attendre la réponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes détails, ses longues considérations d'ordre commercial. Il s'adressait exclusivement à sa femme, qui écoutait, les traits fatigués.
Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque disparu avant que Mme de Beule eût eu temps de lui expliquer ce qu'elle désirait. M. de Beule lui lança un mauvais regard, mais sans rien dire. M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforçant de manger très lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle à manger.
Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrière la porte, pour faire un tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Une belle lumière dorée, limpide éclairait la baie vitrée donnant sur le jardin et M. Triphon excita à voix basse son petit chien, qui se mit aussitôt à japper d'une voix perçante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui ouvrit et ensemble ils gagnèrent le jardin.
D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramassé une pomme de terre; il la lançait sur le gazon et Kaboul la rapportait, très animé par le jeu. Les servantes pouvaient le voir par les fenêtres de la cuisine, et ses parents, de même, par les baies vitrées de la vérandah. Et ainsi, petit à petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme de terre lancée et rapportée, il avançait tout doucement dans le jardin crépusculaire jusqu'au moment où il fut hors de vue. Alors, brusquement, de toute la vitesse de ses jambes, il se mit à courir. Il passa en trombe le petit pont du ruisseau, s'élança le long de la rive, piqua dans la brèche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait toujours; mais, devant ce passage insolite par une brèche, il se rebiffa, arc-bouté des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin. «Kaboul!… Nom de Dieu!» rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu d'obéir et de suivre son maître, Kaboul tout à coup se mit à aboyer d'une voix stridente. M. Triphon, terrifié, d'un bond regagna le jardin. Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra à l'étouffer. Il haletait de rage; pour un peu il l'aurait tué. Replongeant dans la brèche, il courut quelques pas, lâcha son petit chien qui, heureusement, le suivit en frétillant de joie.
Le soir était d'une splendeur idéale, un peu frais et figé, comme il arrive au printemps, mais d'une pureté et d'une sérénité incomparables, avec des teintes profondes d'un vert lumineux semé de pâles étoiles, comme si le ciel même devenait un champ immense de couleurs printanières où frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en silence, pareilles à des ombres inquiètes.
M. Triphon courait … courait à perdre baleine. Il fallait lutter de vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne rencontrât personne, qui le forçât à ralentir, à s'arrêter! C'était une question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespérée, personne. La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se dérobaient sous lui, bientôt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour atteindre, frémissant de désir, ce que, peu d'heures auparavant, il voulait éviter à tout prix….
Toujours accompagné de Kaboul qui gambadait à ses côtés, il arriva au chemin de terre, où les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le ciel encore limpide. Il s'arrêta une seconde, pour reprendre haleine. Il haletait, il était ruisselant. Il s'épongea avec son mouchoir. En son coeur battait comme un marteau. Ses joues brûlaient. Il passa devant la grange du petit teilleur. Il s'étonna, s'inquiéta presque, de ne point l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Était-ce un mauvais présage? Il s'arrêta encore, à fouiller du regard, l'oreille aux écoutes. Il se sentait ému et faible comme un enfant. Il en aurait pleuré. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du jardinet, suivit le petit sentier, s'arrêta devant la porte et cogna doucement du doigt.
—Qui est là? demanda-t-on aussitôt du dedans.
—Moi… monsieur Triphon, répondit-il d'une voix sourde.
La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit couloir, se trouvait Lisatje.
—Comment va?… Comment va?… demanda-t-il tout de suite d'une voix entrecoupée.
—Oh! très bien, très bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bébé! répondit Lisatje attendrie.
Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra. Marie était assise devant son coussin de dentellière et le père Neirynck et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque côté de l'âtre éteint. M. Triphon s'attendait de leur part à un accueil plutôt frais. Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles. Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le père Neirynck et son fils touchèrent très poliment le bord de leur casquette et dirent à leur tour, l'un après l'autre:
—Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite!
M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il rêvait? Il ne savait plus comment se tenir, de quel côté se tourner. Cela frisait l'invraisemblable. On eût dit qu'il avait accompli quelque acte glorieux. Un instant il se demanda si décidément on se moquait de lui. Mais non. D'un air soumis ils l'invitèrent à s'asseoir, pendant que Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La mère Neirynck parut sur le seuil de la chambrette.
—Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite! dit-elle, tout comme les autres.
Et, avec un geste discret:
—Voulez-vous venir voir?
M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant ses yeux. A présent, sur le point de la revoir, il eût presque mieux aimé être loin. Il redoutait l'inconnu derrière cette porte entr'ouverte et craignait de ne pouvoir maîtriser son émotion. Machinalement, d'un pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser la tête sous la voûte basse pour franchir le seuil. La mère ferma doucement la porte derrière lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, reçut la porte sur le nez et poussa un glapissement.
Une petite lampe à pétrole, posée sur une armoire, éclairait faiblement la chambrette basse aux murs grisâtres et au plafond sombre. Comme dans un rêve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles. Dans l'une, Sidonie était allongée sur le dos, très pâle, ses beaux cheveux sombres épars sur l'oreiller blanc. A côté du berceau se tenait Lisatje, penchée et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement.
M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension de son esprit, comme s'il se trouvait en présence d'un prodige inconcevable. Remué jusqu'au plus profond de son être, il était en proie à une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux devant l'émouvant mystère de la maternité.
Elle lui sourit très doucement et lui tendit une main pâle et amaigrie. Il l'étreignit avec passion, y appuya ses lèvres, éclata brusquement en larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait comme un pauvre petit enfant, que les réalités de la vie accablent. Il disait des choses incohérentes, noyées de remords et d'amour; il tomba à genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie se mit aussi à pleurer et gémir. Mais la mère intervint avec autorité: ces émotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son calme et aille voir l'enfant dans son berceau.
M. Triphon fut consterné. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il l'avait totalement oublié! Les paroles de la mère Neirynck tombèrent sur lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hésitant, presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement écartait les rideaux.
M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un rouge violacé sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses grimaces. La bouche, contractée de spasmes, laissait suinter des bulles baveuses, les yeux étaient fermés avec effort, comme s'ils ne devaient jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix, semblaient se cramponner à quelque objet précieux et invisible, qu'elles s'obstinaient à ne pas lâcher.
—Petit Triphon … Petit Triphon …, répétait Lisatje d'une voix émue en caressant doucement les petites joues.
Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants:
—N'est-ce pas que c'est un beau bébé, monsieur Triphon? Le joli petit mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau.
M. Triphon regardait, immobile, comme figé. Il trouvait l'enfant si hideux qu'il lui était impossible d'articuler un son. Est-ce que vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait le croire, s'y refusait. Cette idée le révoltait. Il en était dégoûté et il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient rien de son effarement; la mère était aussi attendrie que sa fille; et Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le présenta à M. Triphon, pour qu'il le tînt un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains tremblaient en le tenant et, sans le regarder, à bout de bras, il alla le porter à Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un trésor inestimable, et lui dit des choses que seule une mère sait dire.
M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il tira sa montre et constata avec effroi qu'il était près de neuf heures. Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait à la maison; on ne comprendrait pas ce qu'il était devenu. Une ombre de tristesse passa sur le visage de Sidonie.
—Déjà …, gémit-elle.
—Il faut, il faut! répondit-il avec abattement.
—Est-ce que vous reviendrez bientôt?
—Aussitôt que j'en aurai l'occasion.
Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.
—Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser …, dit-elle.
Miséricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublié! Elle le tendit vers lui à bout de bras; et lui réapparut, cette fois tout près, l'horrible petite figure grimaçante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinée, écorchée, ces yeux spasmodiquement fermés, cette bouche baveuse qui soufflait des bulles. Comment était-il possible de dire que cela ressemblait à un être humain et à lui, surtout! Ces femmes étaient folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lèvres frémissantes vers l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.
—On dirait que vous en avez peur, ricana la mère Neirynck.
Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lèvres, était d'une douceur si duvetée, si veloutée qu'il ne put maîtriser une émotion soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'était promis, et elle, de son côté, lui promettait de ne commettre aucune imprudence. Puis il s'arracha à son étreinte.
Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur, était là, tout saupoudré de poussière de lin et souriant dans sa barbe blonde, comme s'il éprouvait une grande joie intérieure. A sa vue, M. Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme s'approcha de lui, la main tendue et, à son tour, avec un large sourire de bonheur, il lui dit: «Que je vous félicite!»
M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous à le féliciter comme pour une action d'éclat? Il ne savait plus que répondre et restait là, interdit, un ricanement bête sur les lèvres. Alors il ouvrit son portemonnaie et régala avec largesse. C'était là, somme toute, ce qu'ils semblaient attendre de lui. Visages épanouis, ils le reconduisirent jusqu'à la porte avec force remercîments. Kaboul se glissa comme une anguille entre les jambes et se mit à fureter à la recherche de son ami, le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immédiatement auprès de lui.
La nuit printanière s'était assombrie, quoique limpide encore de lumière dorée et verdâtre dans le ciel à l'occident. Le terre semblait déjà dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'église, neuf coups tintèrent; et aussitôt après l'horloge, la cloche, mélancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir. D'autres cloches, dans les villages environnants, répondirent, chacune avec le son qui lui était propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant à toutes jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutôt s'éloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le noir des jardins. L'air était d'une immobilité absolue et presque angoissante. Du sol montait l'odeur des sèves printanières.
Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva à la haie, repassa par la brèche, avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'après il arrivait en vue de la maison où les lampes étaient allumées. Il fit comme s'il n'avait pas cessé un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lançait des objets à rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec frénésie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut derrière une des fenêtres éclairées. C'était précisément ce que voulait M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurité avec son chien, puis rentra à la maison.
—Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant un coup d'oeil à la dérobée.
—Oh! il n'est pas tard, répondit M. Triphon d'un ton indifférent et naturel.
Sefietje, occupée à ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la regarda de côté, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges et les traits un peu tirés. L'expression de son visage ne lui plaisait guère. Elle soupçonne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes écartées, Kaboul s'était couché de tout son long sur le parquet; à l'étage, on entendait le va-et-vient agité d'Eleken dans les chambres.
M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il était encore sous le coup des émotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer. Violemment, à contre-coeur, il rentra dans la salle à manger, où ses parents achevaient leur soirée. M. de Beule, enfoncé dans son fauteuil, ronflait bruyamment, un journal déplié sur ses genoux. A l'entrée de son fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle leva son bon regard vers M. Triphon:
—Où as-tu été, mon garçon?
—Un peu dans le jardin avec Kaboul, répondit M. Triphon.
—Il doit faire plutôt frais, dit encore Mme de Beule.
Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre émettre une opinion sur le temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il accorda néanmoins qu'il faisait plutôt frais, quoique délicieusement beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y était pas mêlé. Il prit le journal sur ses genoux et se remit à lire. Mme de Beule, assurant de nouveau ses lunettes, fit de même.
—Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle à son fils.
—Oui, un peu.
Il prit sur une étagère le volume qu'il avait commencé. Cela avait pour titre: Le Secret de l'Enfant trouvé. Il lut, machinalement, l'esprit ailleurs. «Ils ne savent rien encore», pensa-t-il, «mais demain, ou après-demain, ils sauront tout; et alors….» Un regard de sa mère le replongea dans le livre; il lut:
/* Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il arrivait dans la clairière, le garde-chasse, dissimulé derrière le tronc d'un chêne séculaire, parut et s'avança mystérieusement vers lui. Raoul fronça les sourcils et prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures sournoises et cauteleuses. Il se méfiait de lui. Toutefois, présumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services, il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, prêt à la lui jeter avec dédain. Le rustre ôta sa casquette galonnée et, saluant très bas, il dit:
—Je suis chargé d'une missive pour M. le vicomte.
—Ah! fit Raoul sur un ton glacial. */
M. Triphon leva les yeux d'un air ennuyé. Ce roman, quel intérêt ça pouvait-il avoir? Son roman à lui, roman vécu, était autrement empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'était remis à ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le réveillait; sa femme commençait à dodeliner de la tête, en exhalant parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre et se leva.
—Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pâteuse.
—Oui, maman.
—Nous montons aussi? proposa-t-elle à son mari qui somnolait.
Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait être une réponse affirmative.
—Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.
—H'm, grogna M. de Beule avec une répugnance marquée.
—Bonsoir, maman.
—Bonsoir, Triphon.
Et il quitta la salle. C'était ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec Sidonie: de la part de son père, à peine un grognement en guise de bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un regard. De la part de sa mère, qui souffrait de cette hostilité sourde, tenace, vindicative, toute la bonté, toute l'amabilité qu'elle osait lui témoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague que, peut-être, quelque jour, la réconciliation viendrait.
M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit. Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M. Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles savent … tout au moins ont vent de quelque chose….
Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte … une belle et bonne et tendre morte … morte pour lui et par sa faute! Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!… Et pourtant non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis, brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait…. D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et, comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique; Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo … uuuu … iiii….; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que c'était lui Free, le veau.
De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur, qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit, qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et quoiqu'il arrivât.
Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur une forme blanche, spectrale, à côté de son lit.
—Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il.
—Oui, c'est moi, répondit, très inquiète, Mme de Beule. Qu'est-ce qui se passe, mon garçon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crié si fort?
—Est-ce que j'ai crié? demanda-t-il avec un tremblement.
—Oh! horriblement! Je suis étonnée que papa ne l'ait pas entendu.
Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le visage baigné de larmes.
—Tu as pleuré! dit-elle, émue.
Il eut un geste de désespoir. La réalité de ce qu'il avait rêvé le reprit avec une violence irrésistible et ses larmes coulèrent encore.
—Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissée.
—Je voudrais être mort! sanglota-t-il.
—Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.
Il ne répondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.
—Est-ce pour … pour cette fille perdue? dit-elle avec dégoût.
—Ce n'est pas une fille perdue, répondit-il en hochant la tête.
Mme de Beule serra les lèvres, droite, raidie, muette de désespoir.
—Mais, Triphon …, mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus penser à cette malheureuse histoire! Une femme qui a roulé avec tout le monde!
—Ça n'est pas vrai!… C'est une honnête fille! cria-t-il tout haut, avec véhémence.
—Sst, sst… Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiée.
Et, d'une voix plus douce, mais que le désespoir et la douleur faisaient trembler:
—Tu ne songes tout de même pas à l'épouser!
—Je voudrais l'épouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva les mains au ciel et les larmes roulèrent sur ses joues.
—Oh! mon garçon, mon garçon, gémit-elle. J'aimerais mieux te voir porter en terre.
Il ne répliqua pas, buté, farouche, toujours sombre.
—Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.
—Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.
—Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible et conciliante, mais ne l'épouse pas, je t'en supplie, ne l'épouse pas.
Il ne dit rien. Le silence était pénible.
—Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.
Il fit un effort violent sur lui-même et répondit enfin, d'un ton hargneux:
—Comment voudriez-vous que je l'épouse? Je ne possède rien!
Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose d'immensément bon et consolant. De la chambre au-dessus, où dormaient Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Évidemment, les servantes s'étaient réveillées au bruit et elles entendaient.
—Taisons-nous, taisons-nous …, murmura Mme de Beule. Vite, mon garçon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.
Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la porte avec précaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.
Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tête sur l'oreiller et s'endormit.
XX
M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père, qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils; mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion, mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra dans sa coquille, sans souffler mot.
M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore. Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le prénom de Triphon. De là sa grande colère.
M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage. Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors? Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps; la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux. Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M. Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère Neirynck.
XXI
A la fabrique, c'était singulier de voir comment la nouvelle fut accueillie. M. Triphon s'était attendu au pire certainement, à des ricanements mauvais, à peine déguisés, peut-être à de l'hostilité ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de lancer son formidable «Oooo … uuuu … iiii …» dès qu'il l'apercevait, de même que Feelken «fikandoussait» sans se gêner, mais cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutôt par habitude, et M. Triphon remarqua même chez eux une sorte de déférence respectueuse à laquelle il n'était pas du tout habitué. Il était surtout frappé de l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres patrons, que les suppôts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une réelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un bout de conversation qui roulait sur lui et l'intéressait au plus haut point.
Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit prononcer son nom. Du coup il s'arrêta et se tint caché derrière une porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton tranchant et doctoral:
—Je trouve ça bien. Je trouve bien qu'il continue à s'occuper de Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de l'épouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de même bien et, en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vécu toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent volé à la classe ouvrière. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et, très probablement, il continuera à l'entretenir, car il ne peut pas s'en décoller. Bon ça! Comme revanche, c'est tapé.
Les ouvriers n'étaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur dans le groupe et Free déclara avec cynisme:
—Eh ben, moi, à sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.
—Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie de Pierken.
—Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.
Pierken se fâcha tout rouge.
—Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe ouvrière, gronda-t-il.
Free eut un sourire et demeura très calme.
—Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le petit bossu.
Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la présence semblait le gêner pour dire exactement ce qu'il pensait.
—Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes à faire attention.
—Vous voyez bien! s'écria Free triomphant.
—Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit une ouvrière.
Les hommes protestèrent avec véhémence; mais il semblait bien qu'une vérité venait d'être dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'éleva contre l'opinion de Free.
Le coeur de M. Triphon battait à grands coups. Il était en proie aux sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eût appris davantage. Mais à cet endroit on pouvait le surprendre à chaque instant et il avait beaucoup de peine à retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il le lâcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, où aussitôt des «sst» avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant le seuil et tournant machinalement la tête, qu'aperçut-il…. Bruun qui l'épiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines!… «Sacredieu!» gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour sauter sur le mouchard. Mais déjà Bruun avait tout doucement refermé la porte.
Dans la cour les ouvriers s'étaient levés, prêts à retourner au travail. Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur «fosse»; et sous la porte charretière apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, qui portait une barre de fer. Justin était visiblement dans les vignes. Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis l'histoire, et se mit à fredonner en mineur, les yeux fixés sur le jeune homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:
—Ooooooooooo…
—Pepita… Pepita…, dit Leo en riant.
—Ooooooooooo… répéta Justin avec entêtement en se tournant vers Leo.
—Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.
—Ooooooooooo… persista Justin en se tournant, cette fois, vers
Feelken.
Et, tout à coup d'une voix de tête, suraiguë:
—Peeeeee … pepepepeeeee … pepitapepitapepita!
Les hommes se tordaient et là-bas les femmes s'étaient arrêtées, immobiles, devant leur «fosse», pour ne rien perdre de la comédie.
Avec un beau geste de ses deux mains noires étendues, Justin-la-Craque refaisait face à M. Triphon.
—Oooo … monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil? grogna-t-il.
—Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon étonné.
—Ooooooooo … réitéra Justin d'un air sombre.
Puis, brusquement, changeant complètement de ton, avec une familiarité d'ivrogne:
—Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme aujourd'hui, ça en vaut la peine.
Toute l'équipe partit d'un énorme éclat de rire et M. Triphon, très gêné, ne savait que répondre, quand soudain Muche parut dans la cour, immédiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau milieu de la joie. Il ne s'enquit même pas de ce qui se passait; il était cramoisi de fureur et se mit à «partir» de tous côtés, comme un dément. Les hommes se précipitèrent dans l'huilerie et les femmes dans leur «fosse». Écumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et Komèl, avec un coup de gueule:
—Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus les pieds ici!
—Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé.
—Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage.
—Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà, m'sieu, la réparation est faite.
Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl.
M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant, devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants, prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M. Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux huiliers» un «Oooo … uuuu … iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon comprit que son père était retourné à la maison.
D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué dans l'huilerie et fredonnait en mineur un O Pepita obstiné devant ce veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail.
XXII
Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la Pomme d'Or.
Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume, appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables. Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et inextinguible.
—Eh! mon vieux, d'où viens-tu? On te croyait mort et enterré! Est-ce possible… c'est bien toi? crièrent-ils tous ensemble.
Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit à tourner autour de M. Triphon en le considérant avec attention.
—Mais oui, c'est lui, s'écria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je suis ici!
M. Triphon était visiblement ennuyé. Il essayait de plaisanter et de rire avec les autres, mais il riait jaune.
—On s'amuse, à ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Ce qu'il y a! s'écrièrent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que nous sommes heureux de te revoir, parbleu! Hé, Fietje, offre à monsieur Triphon une chope ou une goutte.
—Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un ton plutôt acide.
Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus étonné.
—Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire au bout d'un instant.
—Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.
—Pourquoi?… mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut l'agaçante réponse.
—Très bien; régalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me régaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc à ces messieurs ce qu'ils désirent.
Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout derrière son comptoir, riait toujours. On l'eût dit chatouillée par quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une colère grandissante.
—Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.
Elle cessa de rire, le regarda d'un air sérieux, distant et digne.
—J'ai pourtant bien le droit de rire, si ça me plaît, dit-elle.
—Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une voix mordante.
Et, comme Fietje, pour toute réponse, se reprenait à rire et roucouler, il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de café.
Un vacarme sauvage salua son départ. Du dehors il l'entendit. «Sacré nom d'un tonnerre!» ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrés, il se jura d'en tirer vengeance.
Une autre rencontre, toute aussi déplaisante fut celle qu'il eut, quelque temps après, avec les trois demoiselles Dufour.
En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie vers la fabrique lorsque soudain, à un détour du sentier qu'il suivait entre les blés, il vit venir dans sa direction les trois vierges rêches. Aucun moyen de les éviter; il était forcé de les rencontrer, presque les frôler. Déjà, une rougeur aux joues, il se composait une attitude, lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entraînées par une plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussèrent chemin. Ce fut un acte d'hostilité tellement inattendu et flagrant que M. Triphon d'abord en resta cloué et ne comprit qu'au bout d'un instant le sens de leur geste. «Nom de Dieu de bigotes! Biques à bon Dieu!» cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur lui montait à la tête en un flot empourpré. Et il eut un geste machinal pour les suivre et leur demander des explications.
Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrière elles, qui s'empressaient, effarouchées, de rentrer au village. Mais l'affront l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme, mille fois plus que l'avanie subie auprès de Fietje et des clients à la Pomme d'Or; la vague de colère passée, il se sentait malheureux et humilié au point d'en pleurer. A présent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village. Il était perdu, irrémédiablement perdu dans l'estime de tout le monde. «Perdu», gémissait-il plein d'amertume, «perdu, parce que, au fond, je suis resté honnête, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner cette pauvre fille.»
Cette double aventure déposa au fond de son être un ferment d'exaspération et d'aigreur, qui désormais y demeura et de temps à autre remontait, gâtant sa vie. Il était un déclassé dans l'existence, c'était entendu; alors il ne se gênerait plus. Peu importait, dès lors, ce qu'on dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents. Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour, à leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui restât au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial, amical. Il en fit son véritable chez lui. Il s'y installa comme au café, où il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares, conserves; il y régalait toute la famille et leur voisin, le petit teilleur. Comme tout cela coûtait gros, bien plus qu'il ne lui était alloué à la maison, il fit des dettes par-ci par-là, qui seraient réglées plus tard, intérêts compris.
Il s'en fichait. Tout lui était devenu indifférent. A présent les choses étaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, était désormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son père, les soupirs attristés de sa mère tyrannisée, et, comme accompagnement, le mutisme renfrognée de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes d'Eleken; là, chez ces gens pauvres, de l'humanité cordiale, au moins, une franche et fraîche jeunesse qui vous réconfortait. Il y oubliait sa misère morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se déciderait jamais à épouser Sidonie. Peut-être oui, peut-être non. Mais cela pouvait durer ainsi: il n'était pas le seul à vivre de cette manière et s'en accommodait. Aux choses à s'arranger d'elles-mêmes.
Du reste, Sidonie, ses parents, son frère et ses soeurs s'en contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mère continuait à exercer une surveillance vigilante et répétait à l'occasion: «Très bien, tout ça, mais qu'il n'en vienne pas un second!» Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au «premier» il grandissait et se développait à souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs. Mais, comme il commençait à devenir fort bruyant et gênant, ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivée de M. Triphon, afin de ne pas gâter sa bonne soirée.