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C'Était ainsi...

Chapter 3: XIII
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About This Book

The narrative follows the installation and daily life of a newly steam-driven oil and flour works established by M. de Beule on former village property, showing how machinery reshapes buildings, routines, and local relations. Vivid scenes describe the spectacle of the engine's arrival and assembly, the ceaseless noise and smells of presses and mills, and a strict schedule of labor punctuated by small rituals like shared drinks and meals. The account traces villagers' mixed responses—resignation, adaptation, occasional gain—and sketches recurring figures such as a devoted servant, visiting managers, and a dog that signals the proprietor's arrival.

XI

Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise.

Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et insipide son travail à la fabrique et au bureau—le peu que la mauvaise volonté rancunière de son père lui laissait faire—si mortellement ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces. Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre. Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la catastrophe et à la mort.

Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait, il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise: être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras….

De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin. Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui, matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit, entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée, il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui jappait. «Kaboul!… nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé:

—Qui est là?

—C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la gorge serrée d'émotion.

—Qui, vous? répéta la voix, plus pressante.

—Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au trou de la serrure.

Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit avec prudence.

—Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.

Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous, Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.

Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide, comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux, avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage.

—Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.

Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir, Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée. La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans son trouble:

—Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!

—Je suis venu …, commença M. Triphon d'une voix sourde.

Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer:

—Sidonie … puis-je encore venir te voir?

Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles, leurs beaux yeux clairs fixés sur lui.

—Sidonie …, reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il me faut te revoir.

De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint vers lui, avança une chaise et dit:

—Asseyez-vous, monsieur Triphon.

Il s'assit…. Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être, si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui sonnait, discordante, à ses propres oreilles:

—Comment vas-tu, Sidonie?

Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.

—Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément navrée.

Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait…. Il essaya de se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser? Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser? Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer—dire, faire quelque chose!

Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets. Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà, dit-il, c'est pour vous… c'est pour vous autres, pour vous aider». Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches.

A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul se mit à aboyer.

Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit sa voix, lui lécha la main et remua la queue.

—C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en passant son tablier sur ses joues.

—Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon.

Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M. Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent, comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins.

—Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un instant, d'une voix blanche.

—Oh! il y fait bien tranquille …, bien triste …, bien ennuyeux, répondit-il sur le même ton.

Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de l'âtre.

—Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour? demanda Sidonie tout à coup.

Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.

—Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force.
Qui vous a dit ça?

Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus possible.

Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra.

—Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites.

Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la présenter à M. Triphon.

—S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli sourire.

M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.

Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.

—Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et
Maurice qui reviennent.

M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense, il s'était levé.

—N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec conviction.

Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité. La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et, le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers l'âtre.

—Père Neyrinck …, commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une pâleur livide. «Père Neyrinck …», reprit-il au bout d'un instant, raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici … et vous pouvez me mettre à la porte, si vous voulez … mais je suis ici … je suis ici … parce que je veux revoir Sidonie … parce que je ne veux pas la laisser seule … dans le malheur.»

Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion, regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel:

—Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent.

Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence, l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer.

—Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le père avec effort, tout en regardant sa fille aînée.

D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à cigares et l'ouvrit.

—Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.

—Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec un sourire de convoitise vers l'étui.

—Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux cigares.

—Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que j'aurai mangé, dit le père.

Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants.
M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement.
En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.

—Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme.

—C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle.

Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître.

—Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.

M. Triphon tendit la main à Sidonie:

—Eh bien, Sidonie, à un de ces jours, n'est-ce pas?

—Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.

Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'émotion attentive, ne perdaient pas un geste des adieux.

—C'est permis? sourit-il.

—Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.

—Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.

—Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgré tout vaguement méfiante.

Il hésita une seconde. La conséquence inéluctable de son premier pas déjà s'imposait, impérieusement.

—Dès que je pourrai; après-demain, je pense, promit-il.

—Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?

—Soyez tranquille.

Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit froide.

Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui l'attendait.

Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée. Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens? N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison. Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M. Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles avaient horreur de lui.

Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le «Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des chevaux.

M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile, se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken, qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son rugissement féroce, son terrible «Oooo … uuuu … iiii …», qui faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme; et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.

M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard, il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à vapeur expirer dans un dernier soupir.

Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de rares paroles.

Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur invariable monotonie.

XII

Cela devint très vite une habitude…. D'abord deux fois par semaine, puis trois fois et bientôt quatre à cinq fois, M. Triphon se rendait le soir, dans l'obscurité, à la maisonnette du jardinier.

Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-être, dont la douceur lui manquait tant à la maison. Il avait sa place désignée, à la petite table des dentellières, à côté de Sidonie; il y était tout à fait à l'aise, reçu par tous comme s'il était de la famille. De temps en temps il régalait la mère et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie était grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il avait envie d'être seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait là ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite chambre à coucher près de la cuisine. D'abord, la mère s'y était résolument opposée. S'ils désiraient être seuls, ils n'avaient qu'à sortir. Ce qu'ils firent au début; mais Kaboul les gênait, en jappant et donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient peur aussi d'être vus par les voisins. En vérité, c'était presque impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mère se résigna, bien qu'à contre-coeur, à leur céder la petite chambre. Dès lors ce fut réglé: dès qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient à travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner les petites bobines sur le papier glacé des coussins. Sitôt qu'elles s'arrêtaient, ne fût-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur ordonnait de continuer. Elle était fort irascible dans ces moments-là, et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop à son gré, elle se mettait à faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses casseroles autour de l'âtre. Même après qu'ils étaient rentrés dans la cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et venait à pas fébriles qui maugréaient. Les petites soeurs alors n'osaient plus lever la tête et s'absorbaient, les yeux brillants et fixes, dans leur besogne. Lorsque le père ou Maurice se trouvaient par hasard à la maison, les visites à la chambrette n'avaient pas lieu.

Quant à ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne, du reste, ne l'interrogeait là-dessus. De part et d'autre, on paraissait satisfait de la situation présente; plus tard elle se dénouerait d'elle-même. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon continuerait à venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de l'enfant. Savoir s'il l'épouserait, cela demeurait dans le vague. Il fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en épouserait jamais d'autre. Cela suffisait. Ils étaient contents. Ils acceptaient la chose. La mère n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant, avant de l'avoir épousée. Il en avait fait la promesse formelle.

Le père et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvénients graves à ses visites répétées. Le père avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses gardes, se méfier des voisins jaloux et de leurs commérages; mais il n'avait pas autrement insisté. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la maison, le père. Généralement, on le mettait au courant des choses après qu'elles étaient arrivées; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait accompli, si ça l'intéressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas que M. Triphon venait si fréquemment chez eux. Par ces longues soirées d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et être reparti avant l'heure de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les femmes, de leur côté, s'étaient entendues pour n'en rien dire, si les hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y était encore au moment où père et fils rentraient, les choses se passaient à peu près comme la première fois: on se saluait avec un peu de gêne; on échangeait quelques banalités sur le temps et la prochaine moisson; puis, distribution généreuse de cigares, qui étaient toujours acceptés avec le plus vif empressement. Après quoi, M. Triphon prenait bien vite congé, pour ne pas les gêner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Père et fils étaient résignés aussi bien que la mère et les soeurs; ils se sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit à des histoires. Le mal était fait. Évidemment, il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé; mais elle n'était ni la première ni la dernière qui se trouvait dans le même cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus tard et toujours à même de prendre généreusement soin d'elle et de l'enfant. Du reste, il avait déjà fait preuve de grande générosité. Il donnait à Sidonie et à sa mère à peu près tout l'argent dont il disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment. L'accident qui arrivait à Sidonie aurait pu tout aussi bien être l'oeuvre d'un garçon sans le sou, et alors les conséquences auraient été infiniment plus graves. Cette idée était plutôt réconfortante. Et, sans en convenir entre eux, le père et le fils souhaitaient parfois que M. Triphon vînt un peu plus fréquemment les voir, à cause des bons cigares….

XIII

Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils étaient chargés de boue; puis vinrent la neige et la gelée; puis le dégel, puis encore de très fortes gelées, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute la contrée était ensevelie sous l'immense nappe blanche, les maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons décolorés au milieu de tout ce blanc. La fumée des cheminées était fauve et bistre dans le gris opaque du ciel.

Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'âtre, dans un besoin d'intimité et de bien-être. Les grandes chambres des maisons cossues restaient glacées et sombres; la bonne chaleur vivifiante se gardait sous les solives basses et enfumées des humbles chaumines; et chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y goûtait une sorte d'intimité douillette qui n'existait pas chez ses parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait bien voulu y rester toujours, la pipe aux lèvres, Kaboul roulé en boule à ses pieds, les jambes allongées vers la flamme dansante de l'âtre, où ses yeux suivaient des pensées pleines de charme, l'esprit bercé par le tambourinage léger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glacé des coussins de dentellière. Il eût voulu y vivre, toujours, toujours, simplement et humblement, comme eux vivaient; il eût voulu partager leur frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles, puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester là, simplement et naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et maintenant des amis inséparables, enroulés ensemble sur les dalles, devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des êtres humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec une pointe de jalousie.

La vieille horloge, droite et raide comme une aïeule desséchée dans son coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant bonheur qui s'égrenaient dans le néant. Le rouge de la flamme se reflétait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les étains ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes était comme une cuirasse de protection et de sécurité, qui ne laissait rien entrer de l'inclémence du dehors, ne laissait rien échapper du charme et des délices du dedans. Parfois il se sentait là comme sur une île bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflée de périls.

Car, chaque fois, il y avait risque pour lui à s'y rendre, et risque aussi à s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque silhouette se détachait avec une inquiétante netteté. Il était presque impossible qu'on ne l'aperçût pas quelque soir. Avec les jours plus longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le printemps et l'été venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans la nuit, à prendre le frais devant leur porte? Problème qui lui paraissait insoluble et auquel il préférait ne pas penser encore.

XIV

Un soir qu'il était assis là, comme de coutume à fumer sa pipe, auprès des dentellières, des pas lents résonnèrent au dehors, sur le dallage de briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et des doigts discrets frappèrent doucement à la porte.

—Mon Dieu! Qui ça peut-il être! s'écrièrent les jeunes filles inquiètes.

Bien sûr, ni le père, ni Maurice. Ce n'était pas encore leur heure et ils ne frappaient pas à la porte pour entrer.

—Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mère, elle-même troublée.

Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrêtées, recommençaient à tambouriner tout doucement.

—Qui est là? cria-t-elle d'une voix aigre.

—C'est moi, Ivo, répondit du dehors une voix enjouée.

—Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans la chambre! dit Sidonie à voix basse.

M. Triphon se leva d'un bond, entra dans là chambre. Mais il en ressortit aussitôt, pour prendre Kaboul, qui était resté endormi devant le feu. Au même moment, la mère ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se trouva nez à nez avec M. Triphon. Les yeux de la mère s'écarquillèrent d'angoisse et les jeunes filles ne purent réprimer un léger cri.

Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté, que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir. Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins, prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.

—Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa discrétion.

Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la jarre, dans l'arrière-cuisine.

—Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il avec un regard inquiet vers les volets fermés.

—Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent.

Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs bobines, se mêlèrent à la conversation.

—Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.

—Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer les nôtres.

—Oui mais, et quand le dégel viendra!… ajouta Ivo d'un ton important.

Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements, promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il désirait fumer un cigare.

—Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie gourmande.

Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M. Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.

—Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.

—Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue.

Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes.

—Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion, dit Sidonie.

Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire. Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!» répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus la revoir.

Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait, mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre, travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y avait de l'allégresse et aussi de la douleur.

XV

Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard. Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo … uuuu … iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme, comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche», s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès des autres.

M. Triphon devenait chaque jour plus méfiant. Il avait l'impression qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquiétait de ne rien découvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes. Le petit teilleur avait-il bavardé, comme le craignait la mère Neirynck? Savait-on, à la fabrique, qu'il continuait à fréquenter Sidonie et allait chez elle? M. Triphon, désespérant d'élucider le mystère dans la «fosse aux huiliers», chercha à s'enquérir dans la «fosse aux femmes». Il y apprendrait peut-être davantage. Mais là aussi lui fut opposée une attitude à laquelle il ne s'attendait pas. Dès que les ouvrières apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations, qui allaient grand train jusqu'à ce moment-là, s'arrêtaient net. Au moment où il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors était d'une telle banalité que l'on n'aurait pas eu l'idée d'écouter ou de se mêler à la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien de sérieux. De même, la façon d'être des charretiers avait changé. Pol faisait de drôles d'allusions lorsqu'il était ivre; et le «Poulet Froid» parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent Justin-la-Craque et son aide Komèl venaient se mêler à l'entretien; et alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires à tomber à la renverse; Komèl y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux aqueux d'ivrogne fixés avec un intérêt étrange sur M. Triphon, et son long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.

Enfin, à la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement, qui y rendait l'atmosphère encore beaucoup plus pesante qu'elle n'était déjà. M. de Beule rôdait par les couloirs et les pièces, gros de rage concentrée, et on voyait bien que sa femme était dans l'abattement et souvent ne savait comment s'y prendre pour n'être pas rabrouée méchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et Sefietje qui, tel un baromètre, annonçait toujours avec exactitude les variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des soupirs. Quant à la deuxième servante, Eleken, on ne la voyait presque plus. Dès que son ouvrage était fini, elle allait se cacher on ne savait où; c'est à peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite derrière un mur ou une porte. Quelque chose de très angoissant couvait partout; et, sans rien savoir de précis, M. Triphon ne doutait pas que l'orage ne fût près d'éclater sur sa tête.

XVI

Il éclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de violence que M. Triphon n'eût pensé. Il éclata un dimanche soir, au moment où M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.

Accompagné de Kaboul, il avait déjà la main sur le bouton de la porte, quant tout à coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda d'un ton bref:

—Où allez-vous?

M. Triphon perdit la tête. Depuis des mois son père ne lui adressait plus la parole, ne s'occupait pas de lui, répondait à peine, par un grognement hargneux, à son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement interloqué par ce changement soudain qu'il resta quelques instants immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de réponse.

—Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande où vous allez? répéta M. de Beule d'un ton acerbe.

—Faire un petit tour, dit à la fin M. Triphon en regardant son père d'un air mal assuré.

—Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.

Et, d'une voix menaçante, autoritaire:

—Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les pieds à la maison!

—Comme vous voudrez, répondit M. Triphon sans se fâcher ni demander aucune explication.

Et, lentement, il rebroussa chemin.

Mais la colère de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille humilité; il bouillonnait intérieurement; tout son être frémissait. Sa femme, qui de loin l'avait entendu «partir» en face de son fils, accourut en larmes, avec des gémissements. M. Triphon comprit nettement qu'ils savaient tout et qu'une scène violente devait avoir eu lieu déjà entre les deux époux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, à nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule était la cause de tout. C'était elle qui l'avait ainsi élevé; elle qui toujours s'était montrée faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais penchants; elle qui en avait fait un fainéant; elle qui avait introduit dans la fabrique cette fille … cette … cette roulure, cause unique de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, «partait» comme un dément; il ne se possédait plus; sa femme ne cessait de pleurer et de gémir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie, demeurait stupéfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres détails, de ses escapades réitérées. Evidemment, ils étaient renseignés depuis longtemps; et cela avait dû fermenter et bouillonner en eux, alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut même pas prononcé. C'était du reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de Beule, eh laissant déborder sa rage et son mépris, employât parfois le pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fût compromis avec une ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachés, il dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner à une existence convenable, ou quitter la maison immédiatement, sans rémission ni retour. «C'est la fable de toute la commune!» rugit-il. «Je n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnêtes gens me tournent le dos!»

M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pénétrait jusqu'aux moëlles, ainsi qu'une faiblesse étrange qui lui coupait les jambes. Il avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indéfiniment. Mais il n'aurait jamais cru, non, jamais, en être déjà à ce point d'avoir à choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit entre la vie et la mort….

Que faire maintenant? Où aller, que devenir, à présent que le fil était si brusquement, si brutalement tranché entre elle et lui? C'était le fil même de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout … tout ce qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il était étourdi par ce vide immense, cet abîme de néant qu'il sentait tout à coup en lui, là même où, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trésors de joie. Il aurait voulu s'indigner, défendre son bonheur, se révolter avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et désespérante faiblesse.

—C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.

Et il le répéta encore comme si, dans sa noire désolation, il ne trouvait plus d'autres mots: «C'est bien; c'est bien!» Tout de même, en une révolte soudaine, il se fâcha. Il lança un regard mauvais à son père et gronda, tout frémissant:

—Pas besoin de faire tant de boucan.

M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit. Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme, les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit, le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant silence.

On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse.

XVII

Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout ébruité.

Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait. Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître; seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles; mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu à peu apaisé.

Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque peu atténuée, son odieux «Oooo … uuuu … iiii». Il supportait mal le regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.

—Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure! s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.

—Ha … ha … sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.

—Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui tournant le dos.

Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère. Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés. Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo … uuuu … iiiii …» et le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie d'émeute.

—Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de fureur.

Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M. Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à fredonner en sourdine son obsédant O Pepita. Il s'arrêta net, grinça des dents et, comme en un accès de rage concentrée:

—Ooooo … Monsieur Triphon! Oooo … monsieur Triphon, si vous saviez ce que moi je sais!

—Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé.

—Oooo … Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.

Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant:

—Ooooo … Pepita! Pepita! Pepita!

—Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté.

Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre; et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse aux huiliers».

Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule, gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours, qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.

M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.

XVIII

Le cher printemps allait venir….

Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes, invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y chantaient … chantaient, partout … partout … comme si la terre et le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron, avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première fois.

M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon, à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter, voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire qu'il avait réellement vécu.

M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence, seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage.

Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo, le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon accusait d'avoir jasé.

Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons, pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M. Triphon ces mots qui le firent frissonner:

—J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.

—Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit homme d'un regard stupéfait.

Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte charretière.

—Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement l'enveloppe dans les mains.

M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et inexpérimentée:

                         Votre dévouée
                                   Élisa NEIRYNCK.

Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».

Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui? Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique…. «Ah! non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah! non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier; et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il lut:

«MONSIEUR TRIPHON,

«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé. C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand vous le verrez.

«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et de nous tous, je signe

                                Votre dévouée
                                      «ÉLISA NEIRYNCK,
                                         soeur de Sidonie».

M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup, accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager.

Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait. L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme et inébranlable.

Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister, exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de la terre.

M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu, l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement! Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose que de ses propres mains il avait tuée.

Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie, comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?… Il pouvait le faire!… Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard, avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village. Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois, en tout cas.

Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan…. Eh bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village, il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment, quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison.

Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon, rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre. Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut.

M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait, derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait. Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution facile.

A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la «fosse aux huiliers», suivie à pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta à l'épier par une fente de la porte. M. Triphon haïssait cet homme pour sa constante habitude de ruse et d'espionnage. Il le détestait doublement, maintenant qu'il avait lui-même quelque chose d'important à cacher. Toute manoeuvre secrète l'inquiétait, par le rapport qu'elle pouvait avoir à l'événement sensationnel que le petit teilleur de lin était venu annoncer. Il bouscula sans ménagement l'espion et pénétra dans l'huilerie. Sefietje se trouvait avec sa bouteille au milieu des «huiliers», qui l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intérieure, elle semblait leur raconter des choses qui les intéressaient prodigieusement. L'inusité de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le moins possible avec ces hommes qu'elle détestait violemment. Saurait-elle déjà la grosse nouvelle et était-elle en train d'en parler? M. Triphon, faisant un effort sur lui-même, s'approcha des «huiliers», comme si de rien n'était.