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Cœur de panthère

Chapter 10: CHAPITRE VIII PARADIS PERDU
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About This Book

Situé sur les vastes plaines de l'Ouest près d'un poste militaire isolé, le récit décrit les paysages grandioses et la vie rude des soldats, trappeurs, négociants et colons dispersés. L'action se concentre sur un foyer retiré perché sur un coteau, dont la quiétude est brisée par un meurtre mystérieux qui laisse la garnison incertaine quant aux auteurs. Craignant l'implication des tribus voisines, les soldats entreprennent une poursuite ardente, tandis que le texte explore la tension entre civilisation et désert, le commerce du poste et les dangers du territoire.

CHAPITRE VII

UN MESSAGE

Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes capricieuses tout en égayant les côteaux de leurs murmures joyeux. Tout respirait la paix, le bonheur, la tranquillité profonde que la bonne mère nature dispense en prodigue à ses enfants du désert.

Mais toujours grondait un noir orage au cœur de Wontum: cet être farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou paisible.

Il restait debout sur cette rive enchantée du Deer Creek, l'œil menaçant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de serpent.

A chaque coup d'œil la malheureuse mère frissonnait: puis elle serrait contre son sein le petit Harry, ce frêle objet de tant de joies, de tant d'angoisses, de tant de souffrances!

Sans cesse retentissait à son oreille le cri de cette voix mystérieuse et secourable: «Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé? Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?»

Wontum y pensait aussi avec une méfiance inquiète, et ne laissait pas s'écouler une seconde sans promener sur les alentours un regard inquisiteur: on eût dit qu'il soupçonnait la présence secrète d'un ennemi. Son hésitation était visible; il redoutait de continuer sa marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des embûches cachées.

Manonie eût un mouvement de joie en contemplant la belle vallée qui se déroulait devant elle: après un court examen, elle s'était reconnue; ce territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'étendait, avec la Rivière-Douce, sur un espace de cinquante milles, et offrait à l'œil le plus admirable paysage qu'il soit donné à l'homme de voir. La jeune femme avait l'espérance et le désir de voir Wontum continuer sa course au travers de cette vallée, car dans ce parcours elle avait beaucoup de chances d'être secourue par les nombreux Settlers disséminés dans cette riante contrée. Dans tous les cas, si les Blancs, trop inférieurs en forces, ne pouvaient la délivrer, elle avait au moins l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les renseignements suffisants pour venir à son aide.

Toute agitée par mille pensées fiévreuses, elle se leva et se mit à se promener lentement sur le bord de la rivière. Le petit Harry avait voulu la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrité et lança dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et murmura avec une sorte de satisfaction.

—Ugh! bon! Il fera un brave Indien!

Et il passa une main caressante sur la tête du petit garçon. Mais celui-ci, fidèle instinctivement à la cause maternelle, se gardait bien de «fraterniser» avec le ravisseur; il secoua énergiquement sa brune chevelure et se raidit dans les bras du chef.

Manonie s'avança insensiblement jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharné comme un oiseau de proie à surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde à ce qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour quelques instants.

La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, espérant découvrir l'auteur mystérieux de l'avis qu'elle avait reçu dans le cours de la nuit précédente. Tout à coup elle tressaillit; quelque chose venait de tomber à ses pieds: c'était un petit cailloux roulé dans un bout de papier. Elle le saisit avec l'avidité d'un naufragé qui se cramponne à une corde de salut; en même temps elle jeta un regard oblique du côté de Wontum pour savoir s'il s'était aperçu de quelque chose; ce dernier continuait à s'occuper du petit Harry; depuis quelques instants il ne prenait pas garde à ce que faisait Manonie.

Elle déplia le papier qui portait quelques lignes d'écriture, et lut avidement:

—Espérez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est informé de votre situation, il fait tous ses efforts pour courir à votre aide. Je suis votre ami, je resterai auprès de vous.

Manonie leva les yeux; en face d'elle, à une trentaine de pas, elle distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux étincelants qui la regardaient d'une façon étrange. Au bout d'une seconde, un jeune homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un instant, appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et disparut comme un météore.

Manonie eut peine à retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine: son premier mouvement fut de s'élancer vers l'inconnu. Un instant de réflexion la calma: elle comprima son émotion, et revint à l'endroit où Wontum était assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein, comme si elle eût voulu le disputer à l'univers entier. Wontum ne fit pas attention à cette exaltation fébrile qu'il considérait comme une infirmité féminine.

Le mystérieux allié qui venait de se révéler lui était complètement étranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle se sentait agitée d'une émotion inconcevable... chose facile à comprendre: son cœur battait à se rompre lorsqu'elle songeait que le bonheur, la liberté, la vie étaient proches et que quelques heures seulement la séparaient de la délivrance!

Au milieu de ces pensées tumultueuses vint se mêler tout à coup un sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille, où son mari courrait risque d'être tué. En effet, ses ravisseurs formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et courageux; comment viendrait-on à bout de cette horde féroce alors qu'un seul allié s'était présenté pour la pauvre captive?...

Sans soupçonner les tempêtes de crainte, d'espoir, de découragement qui se disputaient l'esprit de leur prisonnière, les Sauvages levèrent leur camp et se préparèrent à continuer leur route. Au grand chagrin de Manonie, ils se disposèrent à quitter la vallée et s'enfoncèrent dans la montagne: bientôt leur caravane fut perdue au milieu d'un océan de vallées, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par quelques échappées lointaines.

Cette journée fut rude pour Manonie: épuisée par les fatigues des courses précédentes, elle fut forcée de se reposer fréquemment. La marche des Sauvages en fut considérablement retardée; ils perdirent ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manière sensible. Bientôt leur mécontentement se trahit par des coups-d'œil irrités et des propos menaçants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait point oublié l'idiôme Pawnie qui lui avait été familier durant sa jeunesse.

Une querelle ouverte ne tarda point à s'engager. Un des Sauvages reprocha avec aigreur à Wontum d'avoir engagé cette expédition dans un intérêt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Pâle, et de les avoir poussés à une bataille qui leur coûtait plus de cent hommes.

Le même orateur, s'adressant à ses autres compagnons, leur proposa de mettre à mort la femme blanche, pour terminer toute discussion à son sujet.—«Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des nôtres, elle sera toujours une source de discorde.»

On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.

—Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile à la tribu. Quoique dans un âge tendre, il a fait preuve de courage; il sera peut-être un jour fameux sur le sentier de guerre.

La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intérêt anxieux qu'il est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient furtivement les environs pour tâcher de découvrir son mystérieux protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du monde des esprits.

Après avoir longuement discuté, les Sauvages prirent une résolution, qui, en lui laissant quelque répit, permettait à Manonie d'espérer encore. Ils décidèrent que, malgré son mariage avec un blanc, ils n'avaient pas le droit de la mettre à mort sans avoir consulté le grand chef de la tribu à laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour qu'il fut le juge suprême de son sort.

Le soleil allait disparaître de l'horizon lorsque Wontum donna le signal de faire halte pour procéder aux préparatifs de campement. La troupe sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit précédente. Au centre, on ébrancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les lia par leurs cîmes de façon à ce qu'ils formâssent la charpente d'un wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de fougères et de mousses; ainsi arrangée cette tente offrait à Manonie un abri chaud et confortable.

Ce ne fut pas sans une curiosité inquiète que la jeune femme suivit de l'œil tous ces préparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise sur une roche élevée d'où sa vue pouvait dominer la plaine, elle regardait avec tristesse ce désert dont les limites allaient se confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la solitude. A tout instant elle espérait voir surgir de quelque ravin une troupe armée; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la montagne.....

Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls entendre leurs sourds grondements: les cîmes d'arbustes seules, ondoyant au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs; et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'était celui du loup des prairies en route pour chercher pâture.

Au moment où elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et s'assit à côté d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une fixité étrange; son visage avait une expression indéfinissable dont Manonie ne put s'expliquer la signification.

Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoupé de mauvais anglais:

Cœur-de-Panthère a voulu me tuer cette nuit!

Manonie tressaillit: elle était bien loin de se douter que le Sauvage soupçonnât seulement ses pensées de la nuit précédente. Il ne l'avait assurément pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa poitrine, le replaçant ensuite à sa ceinture sans avoir frappé. Wontum dormait, rêvait même à cet instant; comment donc avait-il pu surprendre le secret que Manonie et l'ombre seules connaissaient?

Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme à cette question inattendue: c'était pour l'Indien une réponse suffisante.

—Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.

Manonie comprit qu'une dénégation serait inutile.

—Je n'aurais voulu vous tuer que si cela eût été nécessaire pour assurer ma liberté.

—Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?

—Oui.

—Pourquoi n'avez-vous pas exécuté votre projet?

—Parce que, au moment où j'allais frapper, vous avez lâché ma main que vous reteniez pendant votre sommeil; à ce moment j'espérais pouvoir fuir sans être forcée de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout cela?

Wontum lui montra son couteau:

Vous avez tiré ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac à balles. Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?

—Pour revenir auprès de mon mari; vous ne pouvez en douter.

—Très-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en liberté.

Manonie eût un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:

—Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brûlerai. Consentez à devenir ma squaw, et je ne le brûlerai pas. Wontum veut Cœur-de-Panthère pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.

—Mon mari mourra alors, répondit Manonie avec fermeté, car je ne serai jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aimé Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-même; et, si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la liberté, car la vengeance de mon mari sera sûre et terrible.

—Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Pâle! Ces hommes-là sont de pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de l'emmener avec moi à Devil's Gate.

A ce moment l'œil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir derrière les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit qu'entrevoir cette apparition qui s'évanouit sur le champ, comme une vision fugitive. Malgré sa vive émotion, elle eut la présence d'esprit de détourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du Sauvage: Néanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lèvres et fut remarqué par Wontum.

—Cœur-de-Panthère pense à quelque chose d'agréable? demanda-t-il.

—Je songeais à mes amis et à la terrible revanche qu'ils vont prendre sur vous.

—Ugh! Cœur-de-Panthère les attend cette nuit?

Un sourire significatif resta empreint sur la face rusée du Pawnie; Manonie trembla un instant qu'il n'eût démêlé le secret du mystérieux étranger: mais quelques secondes de réflexion la rassurèrent, elle répondit courageusement:

—Oui! je suis certaine de revoir bientôt mes amis. Je m'échapperai à la première occasion; soyez en sûr!

—Wontum sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais il prend soin de ses prisonniers. Demain, dans la soirée, nous serons au village des Pawnies. Alors Cœur-de-Panthère sera la femme ou l'esclave du chef: elle choisira!

—Vous n'irez pas si loin sans être attaqué.

—Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos cavernes par les défilés d'Indépendance-Rock. Vos soldats sont tous à cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus. Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune espérance d'évasion: le parti le plus sage sera donc de vous résigner à votre sort.

Wontum lui montra ensuite la tente improvisée, et continua en idiôme Pawnie.

—Vous allez reposer là-dedans cette nuit. Mais pour vous empêcher de faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.

Manonie ne répondit rien, et la conversation en resta là. Lorsque la soirée fut plus avancée, Wontum attacha les deux poignets de Manonie avec une corde solide:

—La nuit dernière, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais prendre mes précautions à ce sujet.

En même temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuyé contre une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tête. Une autre corde lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle maintenait arrêtés contre le corps.

A moins d'être délivrée par une main secourable, la pauvre captive devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilité. Elle ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. En apportant auprès d'elle le petit Harry, Wontum ne pût s'empêcher de lui accorder un regard d'admiration.

Tous ces préparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol, directement en face de l'entrée, et resta longtemps immobile mais éveillé, comme une bête fauve à l'affût.

Cependant, lorsqu'arrivèrent les premières heures matinales après minuit, sa tête s'inclina sur le gazon, ses poings fermés s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il avait lutté davantage.

Il était impossible à Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien voulu écarter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garçon était éveillé, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de pratiquer une ouverture dans les feuillages.

L'enfant obéit avec une adresse et une précaution au-dessus de son âge. Alors Manonie pût voir au dehors par cette éclaircie: sa vue, il est vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'était déjà quelque chose.

La nuit était splendide: les clartés d'une lune resplendissante étaient adoucies plutôt qu'obscurcies par les flocons légers de blancs nuages qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces voyageurs aériens revêtaient tour à tour les formes les plus fantastiques; ici c'était un chêne au feuillage touffu, là, un palais, plus loin un volcan au cratère de feu; puis c'était un géant armé, un dragon fantastique, un lion couché, une panthère bondissante: et toutes ces images mouvantes, confuses, entrelacées, changeant de forme à chaque seconde, se balançaient au clair de lune comme un essaim capricieux de puissances surnaturelles mises en gaîté par cette belle nuit.

Au milieu de ces fantômes insaisissables, l'œil fasciné de la captive croyait parfois démêler la haute stature de son ami inconnu surgissant du fond de quelque ravin... mais un rayon glacé immobilisait soudain la forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc d'arbre; et, avec l'illusion s'évanouissait l'espérance.

Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rêve, encore? Là, tout près, un corps sombre se détache d'un noir rocher;... une tête intelligente épie à la hâte les alentours;... on s'avance,... on rampe,... on s'approche!

Manonie eût un affreux battement de cœur; l'espérance rentrait si violemment dans sa pauvre âme qu'elle en était déchirée comme par une blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la délivrance allait sonner!

Effectivement c'était un homme: il s'avança avec une merveilleuse souplesse près des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombèrent inertes et morts; l'agonie avait été foudroyante et muette.

Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et disparut en l'emportant derrière un rocher.

Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientôt il reparut en pleine lumière; à ce moment il s'était transformé en Indien. Il se remit à ramper silencieusement.

La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement, mais sûrement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum l'obligea à se détourner; pendant quelques secondes, longues comme des siècles, Manonie ne vit et n'entendit rien.

Tout-à-coup, derrière elle, le feuillage murmura imperceptiblement.

L'homme était arrivé.

Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur l'épaule de la captive et l'attira à lui. Les liens la retenaient: il s'en aperçut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix plus basse qu'un souffle, il lui dit:

—Donnez-moi l'enfant!

—Qui êtes-vous? demanda Manonie.

—Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.

A l'instant même où elle soulevait le petit Harry de sa couche de feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses épaules sa tête alourdie par le sommeil.

Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles inintelligibles et redevint immobile.

Après quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant et le remit à l'étranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au milieu des Sauvages, menaçants jusque dans leur sommeil.

Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce périlleux trajet serait impossible; la vie était suspendue en elle à la pensée qu'à chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe, le reflet d'un rayon de lune pouvaient éveiller l'ennemi et la perdre ainsi que son enfant et son généreux sauveur.

Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitôt l'homme se redressa et se mit à marcher rapidement: Manonie le suivit à pas précipités. On marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientôt il devint évident que leur fuite n'était pas découverte et qu'ils n'étaient pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda à parler:

—Comment pourrai-je jamais reconnaître votre généreux dévouement pour moi? dit-elle à son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et d'émotion.

—J'ai fait peu de chose, répondit l'inconnu simplement mais avec bonté.

—Ah! sir! vous auriez été impitoyablement massacré par les Sauvages s'ils vous avaient aperçu!

—C'est possible. Mais j'ai souvent déjà couru les mêmes risques pour de moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que puis-je craindre en la risquant?

—La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est précieuse et chère. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!

—Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de pouvoir ramener à votre mari vous et votre enfant.

—Pourrais-je savoir qui est celui à qui je dois tant de reconnaissance?

—Pardonnez-moi de vous répondre brièvement à cet égard. Nous ne nous sommes jamais rencontrés jusqu'à ce jour. Je ne suis qu'un simple chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite captive, je me suis déterminé à vous suivre pour vous secourir s'il était possible. Maintenant nous sommes sauvés, je pense.

—Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous lui tournons le dos?

—Oui.

—Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction; puis-je vous demander quelle est votre pensée.

—Oui sans doute. Les Sauvages découvriront notre fuite très-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils supposeront que nous avons pris la route de la vallée pour nous rendre au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientôt démêlé nos traces et ne tarderont point à reconnaître leur vraie direction. Ils s'apercevront aussi que vous avez été aidée par quelqu'un.

—Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?

—D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous était impossible de vous délier seule. En second lieu, ils découvriront bientôt le corps de l'Indien que j'ai laissé derrière un rocher.

—En effet, j'ai vu comme un fantôme sortir de l'ombre; puis un Sauvage s'est débattu convulsivement.

—C'était moi que vous avez aperçu: c'était moi aussi qui vous ai lancé un billet, hier matin, pour vous avertir que j'étais proche.

—Je l'ai supposé. Mais vous n'êtes donc pas un Indien, quoique vous en portiez le costume?

—Non. Prévoyant le cas où un Sauvage viendrait à se réveiller sur mon passage, j'avais songé à me procurer un de leurs costumes; car j'étais sûr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans être remarqué: j'eusse même été avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour Wontum. Pour me procurer le vêtement nécessaire, je ne pouvais le prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen était facile; je me suis approché sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant convulsivement la gorge, je lui ai planté mon couteau dans le cœur. Vous avez vu;... ce n'a pas été long. Tout allait pour le mieux; aussitôt mon homme mort je l'ai porté derrière un rocher; là, j'ai changé de toilette avec lui.

—Était-ce votre voix qui a prononcé mystérieusement ces paroles: «Pourquoi le sang n'a-t-il pas coulé?...»

—Oui.

—Où allons-nous maintenant?

—Je vous conduis à la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.

—En quel lieu?

—Au confluent des rivières Swet-Water et Platte.

—Pensez-vous que, là, je serai en sûreté jusqu'à ce que mon mari ait été averti et vienne me rejoindre?

—Peut-être y sera-t-il arrivé avant nous. Son intention était de se mettre en campagne avec un fort détachement sur les rives de Swet-Water, afin d'intercepter le passage à la bande qui vous avait capturée.

—Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a été mon sort?

—Oui; il se hâte de toutes ses forces pour vous venger et châtier sévèrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort maltraitée.—N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?

—Oh non! la perspective de revoir mon bien aimé Henry éloigne de moi toute lassitude. Hâtons le pas, au contraire; je crains que ces horribles persécuteurs viennent à retrouver notre trace et se mettent à notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette solitude!

Les deux fugitifs continuèrent en silence leur course rapide; l'inconnu portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil apparaissait à l'horizon lorsqu'ils arrivèrent aux dernières déclivités de la montagne: à peu de distance ils rencontrèrent une petite cabane.

—C'est là que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en sûreté; vous pouvez entrer avant moi.

Manonie pénétra dans l'humble chaumière, tenant le petit Harry par la main: à peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en pays de connaissance. Mary Oakley et sa mère la reçurent avec les démonstrations du plus vif intérêt et la comblèrent de caresses.

A l'apparition de son guide elles éprouvèrent un tressaillement de terreur, causé par son apparence Indienne.

Mais la crainte dura peu; un éclair de joie étincela dans les yeux de Mary: elle s'élança vers le nouveau venu et prit ses mains avec un transport de joie.

—Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse! s'écria-t-elle d'une voix tremblante.

En effet, c'était cet homme étrange qui avait arraché Manonie à un sort affreux.

CHAPITRE VIII

PARADIS PERDU

Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'étaient pas rencontrés depuis plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses à se dire—beaucoup de ces importantes futilités qui encombrent le répertoire des amoureux.

On aurait eu peine à croire que cet homme au caractère de bronze, à l'âme pleine de sombres pensées, toujours rêvant la vengeance, toujours familier avec le sang et les combats, pût s'amollir le cœur à parler de douces choses, si toutefois il avait un cœur capable d'aimer.

On se serait trompé: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait illuminer la nuit de ses souvenirs.

Ce fut donc avec une juvénile allégresse qu'il retint dans ses mains les petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.

Pour arriver à la bienheureuse cabane où elle espérait retrouver son mari, la pauvre Manonie avait épuisé ses forces. Une fois en sûreté, elle se sentit anéantie et retomba presque sans connaissance. On se hâta de lui préparer un bon lit de bruyères et de mousse, dans lequel elle s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, ayant à ses côtés le petit Harry.

Quindaro et Mary s'étaient assis au pied d'un grand chêne, sur le vert gazon, au bord de la rivière murmurante. Le jeune homme venait de raconter les péripéties au milieu desquelles s'était accomplie la délivrance de Manonie; puis, il avait narré ses propres aventures depuis plusieurs mois.

—Cher Walter!—j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux à mes lèvres, plus harmonieux à mes oreilles; murmurait la jeune fille en ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.

—Appelez moi Walter, ma bien-aimée, si cela vous fait plaisir. Je n'ai jamais entendu résonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime à écouter l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une créature vivante qui me l'ait répété depuis que ma famille a été anéantie: aussi, lorsque votre voix si douce le murmure à mon oreille, un frisson de bonheur me rafraîchit l'âme, en me ramenant aux beaux jours évanouis. Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances satisfaites, ma tâche terminée! Ce serait une nouvelle vie pour moi de fuir ces terribles scènes d'extermination où mon sang bouillonne, où mes forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une existence bénie, adorée, auprès de vous.

—Ne pouvez-vous donc satisfaire immédiatement ce désir, cher Walter? Laissez, laissez à d'autres mains cet horrible labeur, vous qui étiez né pour le repos et la paix!

—Je ne le puis encore. Il y en a un encore qui doit disparaître de la terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie à laquelle m'a condamné jusqu'à ce jour mon misérable sort.

—Quelle est cette dernière victime?

—Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauvé.

—Comment cela?

—Elle était sa prisonnière: je voulais la délivrer. Si j'avais fait feu sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperçue de ma présence; je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hachée sur place à coups de tomahawk. J'ai donc mis de côté ma vengeance, pour sauver la captive.—Oh! la nuit dernière, quand j'ai pénétré dans le wigwam où elle était chargée de liens, je me suis penché sur le Pawnie, mon couteau est sorti tout seul de son fourreau, le cœur de l'ennemi l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait délivrer la mère et l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se levait comme un tourbillon, tout était perdu. J'en aurais tué beaucoup après lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher. Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le bonheur de l'époux et du père qui aime si tendrement ces deux chères créatures, j'ai consenti à épargner cette bête fauve. D'ailleurs, je ne veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!

—Mais qui donc êtes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie. Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent levé sur les Pawnies des mains ensanglantées. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable que vous gardez au fond du cœur... le moment n'est-il pas venu, ami bien cher, de vous confier à moi?

—Bientôt, oui bientôt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de vous dire; et fiez-vous à ma loyauté et à mon amour pour vous, chère Mary.

Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, plongés dans leurs réflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, après avoir promené un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis elle dit d'un ton mélancolique:

—Walter, il me semble que je n'aimerais point à demeurer dans ce qu'on appelle le monde civilisé.

—Vous préféreriez donc rester exposée aux dangers que nous courons sans cesse dans ces régions inhospitalières?

—Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous êtes bien supérieur à moi. Quelquefois il me vient en pensée que si vous aviez quelque autre personne à aimer, votre affection ne serait point arrêtée sur moi. Il me vient aussi en pensée que si nous allions vivre dans ce Grand Monde que vous m'avez si souvent dépeint, vous y deviendriez l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la pauvre fille sans éducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans cette solitude ignorée, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilisée, il n'en serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention. Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards détourné de moi me ferait au cœur une blessure que rien ne pourrait guérir.

Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et mélancolique:

—Mary, bonne et chère créature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la jalousie vous aurait effleuré de son aile?

—Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes pensées sont répréhensibles?

—Savez-vous ce que signifie ce mot, jalousie?

—Pas très-bien.

Jalousie, sous-entend suspicion; or, soupçonner quelqu'un, c'est admettre qu'il cache quelque sentiment blâmable. Me croiriez-vous donc capable d'une action ou d'une pensée mauvaise?...

—Non! répliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de votre loyauté! Si ce que je viens de vous dire ressemble à la jalousie, je voudrais n'avoir jamais parlé ainsi.

Walter réunit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune fille et les serra affectueusement, en silence.

—Mary! lui dit-il tout-à-coup; regardez donc dans la vallée!

Elle tourna aussitôt les yeux dans la direction indiquée.

—Voyez, continua Walter, précisément derrière cette grande roche noire, sur la rive de Sweet-water.

—J'aperçois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.

—En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort. Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mère et son enfant sont ici et vont lui être rendus. Chose inexplicable, mais que j'attribue à une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu la voix de cette jeune femme, il m'a semblé qu'un écho s'éveillait dans mon cœur, qu'un souvenir évanoui se retrouvait au plus profond de mon âme... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente rapide: sans doute Marshall s'attend à trouver ici les objets de son affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.

—Éveillerai-je Manonie?

—Ce sera le meilleur. Ma première pensée avait été de respecter son sommeil, et de ménager à son mari la joie de la surprendre ainsi par sa présence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et violente. Éveillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!

Mary fit un mouvement pour s'éloigner; Walter la rappela:

—Chère! dit-il, votre père est avec eux: ne serez-vous pas bien joyeuse de le revoir?

—Ah oui! comme je vais l'embrasser!

—Ils seront tous ici dans une demi-heure.

A cet instant Manonie apparût sur la porte de la cabane.

—Voyez! là-bas dans la vallée! s'écria-t-elle avec une exaltation joyeuse; voilà nos amis qui arrivent! voilà le bonheur!

Elle n'avait pas achevé ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages s'élança de derrière les rochers environnants. Quindaro écrasé par vingt guerriers, se vit renversé et maintenu sur le sol, pieds et poings liés, en dépit d'une résistance désespérée et de ses efforts surhumains.

La malheureuse Manonie était de nouveau prisonnière, et avec elle l'homme dévoué qui avait bravé tant de périls pour la délivrer. Mary Oakley fut également garottée. Sa mère eût un meilleur sort: elle fut renversée d'un coup de tomahawk; son âme innocente et pieuse, devenue libre à jamais, pût prendre son vol vers le séjour des anges.

Wontum s'était aperçu de la fuite de Manonie peu d'heures après son évasion: avec son infernale perspicacité qu'aiguisait la rage, il parvint à découvrir la fuite des fugitifs et se lança à leur poursuite.

Accompagné de sa terrible bande, il était arrivé à la cabane de l'Ermite peu d'instants après ses victimes: mais la crainte superstitieuse que les Pawnies avaient du vieillard, les empêcha de violer l'asile choisi par Manonie: ils attendirent qu'elle en fût sortie.

Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du péril ignoré, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du serpent à sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine mortelle. Il reconnaissait le libérateur de Manonie; il reconnaissait la meurtrier de l'Indien trouvé gisant au pied du rocher; il reconnaissait l'homme détesté et redouté qui, depuis si longtemps, semait la mort et l'effroi parmi les tribus Sauvages.

Du même coup d'œil, Wontum voyait arriver les troupes dans la vallée lointaine. L'heure était propice pour la vengeance et le triomphe.

En effet Wontum, avait gagné une effrayante revanche!

Il s'assit sur le gazon à côté de ses victimes en les narguant du regard, avec un mauvais sourire.

—Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous arriver vos amis; sans doute vous préféreriez partir avec eux?...

Quindaro ne répondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage pensait à mal, et ne cherchait qu'un prétexte, un mot, un signe pour rendre plus cruelle encore la misérable position de ses prisonniers. S'il n'eût été retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses compagnes d'atroces représailles, il aurait essayé de recommencer la lutte, car sa fureur était comparable à celle du tigre pris au piége.

Il regarda Manonie, également chargée de liens comme lui. L'infortunée avait les yeux noyés de larmes; tout en tenant son petit garçon convulsivement serré contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards sur ces amis qui arrivaient, hélas! trop tard, des confins de la vaste plaine. Évidemment il n'y avait aucun espoir de ce côté, car le Pawnie les avait aperçus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.

Mary Oakley se roulait sur le sol, auprès du cadavre de sa mère, dans les transports d'une douleur frénétique. Ses cris déchirants auraient touché une bête féroce, mais Wontum, inaccessible à tout sentiment humain, prêtait l'oreille à ce concert de douleurs, comme un dilettante savoure un beau passage de musique.

Après s'être rassasié de vengeance il donna l'ordre du départ. La horde Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous cruellement garottés.

Wontum entraînait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses tristes victimes, dont le cœur saignait en pensant aux amis, aux sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop tard.

CHAPITRE IX

TROP TARD!

Le cœur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil, d'espérance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au but de son expédition.

Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son arrivée!...

Jamais pareille angoisse n'avait atteint son âme: jusqu'alors sa vie avait coulé douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait toujours été sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'idée même d'un désastre n'avait jamais effleuré l'esprit du jeune officier.

Manonie, sa bien-aimée Manonie, enlevée au milieu du Fort!... c'était là un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais l'adversité trempe les âmes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.

Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette campagne aventureuse comme à une fête. Le galop rapide des chevaux ferraillait avec les cailloux aigus; c'était une sorte de prélude au cliquetis de la bataille qui allait s'engager.

Deux fois leur guide, le brave Oakley, prétendit avoir aperçu des Sauvages sur les Collines Noires; chaque fois on avait fait halte et on avait minutieusement fouillé tous les alentours. Ces recherches avaient été infructueuses, et ce n'aurait été que demi-mal, si elles n'avaient pas apporté dans la marche un ralentissement qui devait avoir le funeste résultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le détachement avait couru sans s'arrêter jusqu'à Sweet-Water, la partie était gagnée pour Marshall.

—Je n'aperçois aucune trace des Sauvages, dit tout à coup ce dernier; et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne parvenons pas à leur couper les devants, qu'en résultera-t-il?

—Ma foi! capitaine, répondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre, et rudement.

—Nous serons peut-être forcés de les attaquer dans les défilés de Devil's Gate, je suppose.

—Précisément!

—Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile, incertaine même.

—Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! répliqua dédaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.

Je crois, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade, riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet à un canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damnés Sauvages. Mais je ne veux pas mener tous ces braves gens à une boucherie pour satisfaire un intérêt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop précieuses pour en faire si bon marché! Si les choses se présentent mal; s'il faut tenter quelqu'entreprise désespérée, eh bien! je la tenterai seul.

—Non! oh! mais non! de par tous les diables!

—Vraiment! Et alors, quelle est votre idée, M. Oakley?

—Jack Oakley, sir, s'il vous plaît; la voici, mon idée: si vous allez parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.

—Et qui m'en empêchera?

—Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.

—Vous?... vous m'en empêcherez?

—Moi-même, Votre Honneur, sans mentir.

—Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus ému qu'il ne voulait le paraître; vous voulez partager le danger avec moi. Mais, souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez vous conserver pour elles.

—Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est précisément le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont en sûreté chez le Père John. Seigneur! si elles n'y étaient plus... je ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enragé s'il arrivait malheur à la vieille femme et à Molly!

—N'avez-vous aucune crainte pour leur sûreté pendant votre absence?

—Oh! Dieu vous bénisse! non assurément; pas un seul rouge ne voudrait s'approcher de ce qui appartient au vieux John.

—Pour quelle raison?

—Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en méditations et en prières, les yeux tournés vers le ciel, comme s'il faisait la conversation avec quelqu'un là-haut: les Indiens le redoutent et le considèrent comme un sorcier. Çà n'empêche pas le vieux bonhomme d'être rude, après tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait brisé les os à la douzaine.

—Vous avez eu une querelle avec lui?

—Oh! c'était un badinage. J'étais d'avis qu'il ne pourrait pas me bousculer; alors, nous avons essayé nos forces, vous savez.—Mille carabines! il m'a lancé à plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touché terre, j'ai fait un tel pouf que mon corps a failli éclater en deux morceaux. C'est tout de même drôle que nous n'ayons reçu aucune nouvelle. Vous pouvez être certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose le dire.

—Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro était aussi sur la piste des Sauvages?

—Oui; s'ils viennent à se rencontrer avec le vieux, j'ai idée qu'il en résultera quelque chose de bon.

Le pauvre Oakley ne se doutait guère qu'au moment même où il parlait, sa femme était couchée, à quelques pas de lui, ensanglantée, morte sur le théâtre du massacre; que sa fille était emmenée prisonnière; que Wontum venait de remporter un éclatant triomphe!

—S'ils sont ici, il est étrange qu'ils ne nous aient pas vus encore, dit Marshall; car, de la cabane, ils découvrent parfaitement toute la vallée.

—C'est étrange, en effet, répéta l'honnête Jack comme un écho:

Et son visage se couvrit d'une pâleur inquiète.

Ils arrivaient à la dernière colline, but de leur voyage: Oakley descendit de cheval afin de la gravir à pied. Bientôt ils atteignirent le petit plateau sur lequel était situé la hutte de l'ermite.

Là, Oakley se trouva vis-à-vis du corps inanimé de sa femme. Cette vue produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et hagards, les lèvres pâles et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dépouille froide et sanglante pour l'embrasser convulsivement.

Marshall s'approcha de lui et chercha à le relever: le malheureux retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours empressés le ranimèrent; mais il ne revint à lui que pour se tordre dans les transports d'une douleur frénétique. Un moment, Marshall craignit de le voir devenir fou.

—Les Sauvages viennent seulement de s'éloigner, dit le jeune officier lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a été commis il y a peu d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons! Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'être fort! voici seulement que notre tâche commence.

Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui des yeux égarés: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix stridente. N'ayant reçu aucune réponse, il se mit à fouiller les alentours. Enfin il renonça à cette recherche inutile, et dit à Marshall:

—Les Sauvages étaient au nombre de plus de soixante: Wontum était parmi eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se trouvaient là également; les traces sont apparentes et indubitables.

—Cela paraît évident, répondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnaître s'il y a des vestiges de femmes?

—Très-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly. Voici d'autres empreintes encore plus petites et délicates.

—N'y en a-t-il pas là qui ressemblent à celles d'un enfant?

—Oui: les mêmes se retrouvent à la porte de la cabane.

—Ah! mon Dieu! s'écria Marshall en serrant les poings, ce sont les pieds de mon petit Harry. Malédiction! quelle route ont prise les Sauvages; dites-moi Oakley...?

—Par-dessus les montagnes, du côté de Devil's Gate.

—Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-être une heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de franchir ces rocailles aiguës. Repassons par la vallée et courons aux cavernes où se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.

—Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!

Oakley et Marshall transportèrent pieusement dans la cabane le corps de la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le détachement qui les attendait au pied de la colline.

En apprenant le nouveau désastre qui venait d'être constaté, les soldats firent entendre de terribles imprécations; chacun jura d'infliger une punition exemplaire à ces hordes altérées de sang, et l'ardeur pour marcher en avant devint telle que Marshall fût obligé de les retenir.

On partit en grande hâte; on traversa la Platte et l'on remonta à la vallée de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence, qu'avant le soir le corps expéditionnaire fut arrivé aux défilés rocheux où était le quartier général des Sauvages.

Mais, comme leur situation était tellement forte qu'une attaque devenait extrêmement périlleuse, on fit halte pour tenir conseil.

CHAPITRE X

LE LOUP DANS SON ANTRE

La pauvre Manonie était incapable de marcher: les fatigues de la nuit précédente l'avaient brisée. Si elle les avait courageusement supportées, c'était l'espérance qui l'avait soutenue, la joyeuse espérance de revoir son mari.

Mais maintenant, combien tout était changé!

Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonnée; Mary Oakley la soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une énergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible à la peur: elle se montrait la digne enfant de l'intrépide Jack, la digne fiancée de l'invincible Quindaro.

On fit une litière en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie, et la retraite continua avec la plus grande promptitude.

Pendant la route, la jeune femme demanda à Wontum en langue Indienne:

—Quelles sont vos intentions à l'égard de vos prisonniers?

—Vous faire ma femme! répliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lançant à Quindaro un affreux regard:—Me venger de cet ennemi de ma race.

—Et Mary Oakley?

—La donner à notre chef.

—Et Quindaro...?

—Le brûler! le torturer!

—Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse férocité serait punie par la complète extermination des Pawnies.

—Je le ferai, oui! aussitôt que nous aurons regagné les cavernes, je vous donnerai cet agréable spectacle. Il sera rôti vivant, alors même que Nemona voudrait l'empêcher.

—Monstre abominable! s'écria Manonie en se soulevant sur la litière pour échanger un regard avec Quindaro.

Ce dernier restait impassible comme si rien n'eût été dit:

—N'ayez aucune inquiétude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore quelque moyen de confondre ce scélérat.

—Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?

—Oui: l'idiôme Pawnie m'est familier.

—Mais, je crains qu'il ne mette immédiatement ses méchancetés à exécution. Pensez-vous que les troupes régulières pourront donner utilement assaut aux cavernes?

—On ne peut savoir: pour moi j'ai toute espérance.

—Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.

—Il a le projet de...

—Arrêtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.

—Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.

—Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brûlé! Il sera rôti. Ugh!

Mary lança au Sauvage un tel regard qu'il en recula:

—Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait mieux pour vous n'être jamais né!

En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.

Wontum sentit un mouvement d'inquiétude lui traverser l'âme:

—Ugh! que fera la squaw à la face-pâle? Elle n'est qu'une femme, une femme, une vile squaw!

—Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre âme en pâture au méchant esprit, afin qu'il la tourmente éternellement!

L'Indien grimaça un sourire moqueur. Mais il ne pût dissimuler le malaise qui s'était emparé de lui, et durant tout le reste du voyage il évita de se tenir près de la jeune fille. A défaut d'armes apparentes, il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.

Il était presque nuit lorsqu'ils arrivèrent à Devil's Gate. Toute la population Indienne y était en grande agitation: les guerriers se tenaient prêts à une bataille; les uns, cachés derrière les arbres et les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'étroit défilé.

Les troupes, déjà arrivées, avaient engagé l'action par une chaude fusillade; mais elle avait produit un médiocre effet.

L'arrivée de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils étaient en fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'éclater entre eux et les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors de la montagne une grande quantité de combattants.

Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmités, n'avait pu prendre part à l'expédition. Il désirait avec anxiété négocier la paix avec les Blancs, afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frères au Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.

Wontum, en se présentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments hostiles. Il avait quitté le Fort avec deux cents guerriers; il en ramenait à peine soixante. A la vérité, il avait fait quatre prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs avaient été scalpés à l'affaire de Laramie; ces trophées enlevés aux morts avaient été perdus dans la suite du combat.

Lorsque la nuit fut entièrement tombée, les prisonniers furent enfermés dans une caverne étroite, et soigneusement gardés à vue. Le bruit s'était répandu dans la peuplade entière que Quindaro—le Démon de la Montagne comme ils l'appelaient—était au nombre des captifs. Cette nouvelle avait enivré de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla à faire crouler les rochers. Toute la nuit il y eût à l'entrée de sa prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait été si longtemps leur terreur, et qui, jusque-là, avait su leur échapper.

Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des discours se tourna vers Quindaro et lui dit:

—Je crois qu'il n'y a plus guère d'espoir à conserver pour vous, notre excellent ami.

—J'entends leur conversation, Manonie, répondit-il tranquillement, mais je ne perds pas espérance. J'ai idée que je leur échapperai encore.

—Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.

—Vous le saurez toujours trop tôt:... cependant peut-être vaut-il mieux que je vous le dise.

—Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis préparée; si vous partez, je vous suivrai de près.

—Ils ont résolu de me brûler vif.

—Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se rapprochant de son ami; peut-être les troupes donneront l'assaut avant le jour, il nous reste encore une lueur d'espérance.

—Les Sauvages ne reculeront pas l'exécution jusqu'au matin; ils préparent les matériaux du bûcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens qui me retiennent les mains?

Elle essaya de toutes ses forces sans réussir.

A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages taillés en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui dit:

—Ugh! vous avez tué trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien; mourir brûlé.

—J'entends!

—Brûler!

—Oui. J'ai parfaitement saisi votre intéressante conversation à mon égard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu à la vie.—Oui, Mary bien-aimée, poursuivit Quindaro en réponse au regard d'agonie que la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que je veux vivre pour vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de liberté, je vous le dis!

Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait à l'entrée de la grotte: à côté était un énorme amas de broussailles.

—Rôtir là! dit-il.

Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la grotte par une barrière de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier comme dans un four. Là, il serait réellement rôti vif: c'était une atroce perspective.

Une pensée de résignation amère traversa l'esprit du condamné...: si ces roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour sa dépouille, après les dernières angoisses de l'agonie, un lieu de repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses cendres solitaires... peut-être serait-il permis à Mary de lui apporter un tribut de larmes,... si toutefois!...—Mais, quel serait le sort de la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la mort la plus cruelle, ne serait-elle pas préférable à l'existence que l'avenir leur réservait?...

Toutes ces idées déchirantes se succédèrent comme un tourbillon sombre dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout son être en songeant à ces frêles créatures, si chères, si dignes de toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifiées d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...

Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout, autour des captifs, la voûte noire et impénétrable du souterrain, tombe anticipée, mort prématurée, ensevelissement hâtif des créatures vivantes.

Et pas une arme!... pas même les mains libres!... Se sentir fort, énergique;... avoir un cœur de lion et des forces de géant,... et se voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir anéanti sous les liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte désespérée, mais de la mort d'un vil animal!... C'en était trop!...

Une pensée nouvelle sembla surgir dans son esprit.

—Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il à Wontum.

—La squaw de Wontum! répondit le Sauvage avec emphase.

—Et l'enfant?

—Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens jusqu'à ce qu'il soit grand.

—Que ferez-vous de l'autre fille pâle?

—La donner au chef.

—Où est-il, votre chef?

—Là-haut! répliqua le Pawnie en indiquant une caverne située aux étages supérieurs.

—Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.

—Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.

—Wontum n'est qu'un lâche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au chef.

Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais il ne frappa point; son adversaire n'avait pas même baissé les paupières. Son intrépide regard, lançant des flammes, alla brûler les yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait guère soucié de le rencontrer seul à seul au coin d'un bois solitaire.

Après qu'ils se furent mesurés de l'œil pendant quelques instants, Quindaro reprit:

—Un lâche seul oserait frapper un prisonnier désarmé et enchaîné: si vous êtes brave, déliez-moi les mains.

—Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lâche!

—Alors déliez-moi.

—Ugh! non!

—Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, même alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous mépriserait, s'il savait votre conduite.

Wontum, sans répondre, donna quelques ordres à ses hommes; aussitôt quatre robustes Sauvages entrèrent dans la grotte et emmenèrent les femmes ainsi que l'enfant. En même temps, d'autres Pawnies se mirent à amonceler des broussailles contre le feu.

Mary Oakley se répandit en cris désespérés et en convulsions lamentables, se débattant de toutes ses forces pour n'être point séparée de Quindaro. Les bourreaux qui l'entraînaient n'y firent aucune attention.

Quant à Manonie, elle était plus calme, mais mourante: ce dernier désespoir la tuait.

A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagné de sa femme. Il jeta sur Mary Oakley un regard de compassion et lança ensuite des regards courroucés sur Wontum.

Sa femme, nommée Topeka (c'est-à-dire Ile-d'Amour ou Belle-Perle), s'approcha de la pauvre Mary et chercha à la calmer, mais sans pouvoir y réussir. Au contraire, la jeune fille continua à se débattre et à pousser des sanglots déchirants.

Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'œil lui fit reconnaître Quindaro et les préparatifs commencés pour son supplice.

Nemona était loin d'avoir des habitudes de cruauté: il était même d'une générosité chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce héros blanc de la montagne avait semé autour de lui une terreur inouïe; chez la plupart des Pawnies elle allait jusqu'à la superstition, car ses exploits, son audace, son heureuse chance faisaient croire à des pouvoirs surhumains. Néanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-là invincible était prisonnier, enchaîné, vaincu en un mot.

—Brûler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.

—Oui! répondit Nemona d'un ton bref et triste.

A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements, d'imprécations, de menaces, tout cela entremêlé de danses et de contorsions frénétiques. Leur triomphe allait jusqu'au délire.

Lorsqu'une apparence de calme fut rétablie, Quindaro s'adressa à Nemona:

—Nemona, dit-il, est un grand chef?

—Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!

—Il ne connaît pas la peur, comme une femme?

—Non! Nemona ne craint rien!

—Votre prisonnier est enchaîné. Il désire embrasser ses sœurs avant de mourir. Le chef lui fera délier les mains.

—Ugh!

—Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.

—Ugh!

—Une énorme bûche de chêne fut apportée dans la grotte: on força Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare vengeance, se complût à bander les yeux de sa victime. Ensuite on traîna les deux femmes et le petit Harry à quelque distance.

—Le chef est-il encore là? demanda Quindaro.

—Oui.

—Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamné d'une voix vibrante.

—Ugh!

—Si vous ne voulez pas que je vous considère comme une lâche et pusillanime squaw, s'écria Quindaro, vous ferez relâcher mes liens pour que je puisse dire adieu à ces infortunées. Mais, sans doute, vous tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, même lorsqu'il est enchaîné!

—Non!

—Alors si vous n'êtes pas des cœurs tremblants, laissez mes mains libres!

Cet appel à l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une secrète sympathie pour cet intrépide jeune homme, soit pour démontrer la bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en s'écriant:

—Le chef ne connaît pas la peur! Il veut délier Quindaro pour qu'il puisse embrasser ses amis avant de mourir.

A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En même temps, elle lui dit d'une voix basse et précipitée:

—Vous êtes bon. Les Faces-Pâles vous ont en haute estime: J'aime mon mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.

Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une pareille intervention était inattendue. Mais, ce qu'il vit bien clairement, c'était qu'après avoir coupé les cordes Topeka, par un mouvement inaperçu, avait laissé tomber le couteau sous les pieds du prisonnier!

Le jeune Blanc était stupéfié: jamais semblable aventure ne serait entrée dans ses prévisions. Au premier moment il fut même contrarié d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens. Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, était précisément le premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyauté, la reconnaissance, lui défendaient toute agression contre ce vieillard: Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.

Quindaro resta donc assis avec une apparente indifférence. Nemona imita son impassibilité et se détourna.

Au même instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux tombèrent à genoux près de lui en pleurant et poussant des sanglots à fendre l'âme.

—Chut! murmura Quindaro, écoutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le côté; je vais tenter une évasion.

La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer contre les parois de la grotte, derrière Nemona.

Mary avait moitié entendu, moitié deviné les paroles de Quindaro, elle s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:

—Courage ami! Je vous prédis le succès!

La pauvre enfant ne savait en aucune manière comment Walter essayerait cette entreprise désespérée; mais elle avait confiance... et l'espoir renaît si vite avec la confiance!

—Armez-vous d'énergie pour tout supporter jusqu'à mon retour avec les soldats, reprit Walter.

—Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous tueront pas; et jusqu'à la mort j'espérerai, moi.

—Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....

A ces mots Quindaro bondit:

Manonie le guettait, épiant le moment favorable pour l'aider. Dès qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de Nemona en s'écriant:

—Oh! père! bon père Indien! grâce pour Quindaro! grâce!

En même temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une ténacité incroyables, tellement que, malgré ses efforts, il ne parvint pas à se débarrasser d'elle en temps utile.