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Cadio

Chapter 19: TROISIÈME TABLEAU
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About This Book

Set in the Vendée during revolutionary turmoil, the narrative examines how sweeping political violence transforms a provincial community: the intimate life of a noble household, the choices of local leaders, and the rise of irregular bands intersect with episodes of partisan warfare and civil atrocity. Through focused episodes and representative types rather than celebrated historical figures, the work traces shifting loyalties, moral ambiguity, and the psychological effects of collective pressure on individuals and families. Domestic scenes and social rituals are contrasted with sudden brutality, revealing how ideology, fear, and survival reshape conscience, social roles, and the fabric of rural society.


SCÈNE III.--Les Mêmes, CADIO.

CADIO. Le départ?

HENRI. Oui, c'est pour demain.

CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?

HENRI. A Maëstricht pour commencer.

CADIO. Non!

HENRI. Comment, non? Je te jure que si.

CADIO. Je n'y vais pas.

HENRI. Tu ne veux plus servir?

CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprès de ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là seulement que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai un rapide avancement.

MARIE, (à Henri.) Vous saurez qu'il pense à cet égard tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens.

HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!

CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'armée à présent, et ma destinée, c'est de détruire ceux qui ont une patrie et qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable!

MARIE, (bas, à Henri.) Vous voyez! nous ne le changerons pas.

HENRI, (à Cadio.) Alors, tu veux attendre l'arrivée du général Hoche?

CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible?

HENRI. Puisque tu désires me quitter...

CADIO. Il faut que cela soit.

HENRI. Je croyais à ton amitié!

CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.

HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rêves,... de ta destinée, comme tu dis!

CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?

HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste au dépôt?

CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure?

HENRI. Oui.

CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.


SCÈNE IV.--Les Mêmes, hors CADIO.

HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. C'est pour vous qu'il reste en Bretagne.

MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son idée fixe.

HENRI. Il vous l'a dit?

MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.

HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas facile à tuer.

MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais gré?

HENRI. Son dévouement pour qui?

MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!

HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas?

MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?

HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu'elle redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas!

MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!

HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, mais comme soeur et parente bien plus que comme fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout simple qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination par des actes d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a séduit beaucoup de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de haine, et que celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler. J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d'inspirer l'estime avant d'éveiller la passion! Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en est le but. Dites encore à Cadio...

MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n'aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.

HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le crois plus, moi.

MARIE. Que croyez-vous donc?

HENRI. Je crois qu'il vous aime.

MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas.

HENRI, (agité.) Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien!

MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance. Nous n'avons pas plus de fortune et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous parler sans détour. S'il m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amitié: il m'a dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connaître l'amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.

HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez pas repoussé?

MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»

HENRI. Voilà tout?

MARIE. Voilà tout.

HENRI. Pourquoi, cela?

MARIE. Comment, pourquoi?

HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble trahir une naissance mystérieuse...

MARIE, (souriant.) Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant. S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...

MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?

HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!...

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, (lui prenant la main.) Vous ne voulez pas me dire pourquoi?

MARIE, (rougissant et retirant sa main.) Non.

HENRI. C'est un autre que vous aimez?

MARIE, (essayant d'être gaie.) Je ne suis pas forcée de vous répondre, n'est-ce pas?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie! est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez?

MARIE, (se levant.) Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est-à-dire je ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un heureux et d'élever une famille quand on a tant de peine à traverser la vie avec dignité pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans conscience s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi, je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne comprendrais l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec la sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c'est-à-dire traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous voyez! je ne vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a plus, hélas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse, plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il faut renoncer à tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie, et se résigner à n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!

HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne de dévouement, la sainte que vous êtes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France. La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas s'habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Déjà nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort suprême qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe, gardons-la passionnément, et croyons à l'amour comme à la couronne qui nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison... Ah! j'ai passé ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu'une transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera sincère et d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de mon désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore...» Et j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie!

MARIE, (éperdue.) Ne partez pas!

HENRI, (à ses pieds.) Non, je resterai si tu m'aimes!

MARIE, (pleurant.) Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il n'y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et vos frères se battent. Si je vous empêchais d'y courir, vous souffririez bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relâché et terni par ma faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais! Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un autre!

HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour moi l'âme de la France, l'ange de la Révolution! Oui, le devoir,--non pas avant l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et, si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; mais je sens qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière. Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai au-dessus de la nature, je ferai des prodiges de dévouement, j'aurai la vie la plus pure et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à tes pieds un coeur sans défaillance et un amour sans souillure.

MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous sommes heureux!

HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah! regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel se déroulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les bois exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes. C'est la première fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le sel des pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait et fleurissait encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la regarder, ou nous n'étions plus assez purs pour la comprendre. Aujourd'hui, tout s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui, c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel de la beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, nous sommes heureux, et ce moment résume des siècles de repos et de délices; c'est un rêve du ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue!

MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l'on a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est comme un compte à part dont on s'occupera quand on y sera forcé. En attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! que c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à l'adoration! Qu'importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront pas les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce moment d'un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à celui qui avait satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce qu'à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d'un grand amour?

HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent l'impunité parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être qu'on a chéri uniquement et saintement respecté sur la terre!

MARIE, (tressaillant.) Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend.

HENRI. Déjà, mon Dieu!

MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, chaque pas que vous allez faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c'est le posséder déjà.

HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de cette heure enchantée!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et les parfums d'un amour digne de toi!




SEPTIÈME PARTIE


PREMIER TABLEAU

12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.


SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)

SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller?

LOUISE, (sortant comme d'un rêve.) Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que l'heure est venue? le prêtre est arrivé?

SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix heures, et il fait à peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.

LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?

SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées à l'ancienne mode: vous allez y voir reparaître la poudre et les paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On joue, on rit, on boit... un peu trop peut-être! Enfin, puisque la Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.

LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre à l'église.

SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait traîner à l'autel?

LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous en occuper?

SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre connaissance nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la part des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de Raboisson. avec un ancien aumônier de l'ancienne grande armée, celui qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse pas? Vous ne voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui servent maintenant d'intermédiaires à nos combinaisons politiques? Vous avez tort!

LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et la galanterie un but?

SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui est le moyen et la politique le but, par conséquent l'absolution. Vous vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d'utile, ma chère amie!

LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous faudrait et que vous aviez rêvée.

SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en faites. Vous sentez bien que cette austérité n'est pas trop de saison dans la circonstance. Allons! il faut vous en départir un peu. Votre parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée à la romaine ou à la grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu décolleté, cela scandalise; mais c'est charmant.

LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?

SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?

LOUISE. On me l'a dit.

SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! Mais supposons que j'aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et d'inquiétude?

LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.

SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si, comme vous l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un triomphe. Est-ce que je ne m'y prête pas courtoisement en vous jurant fidélité par-devant le prêtre?

LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez déjà plus!

SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste? Si je ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous l'emportez; je me soumets, au risque d'être moins fier et moins heureux que je ne l'étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé pour moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre réputation au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la passion, c'était le mariage! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre volonté. Pourquoi n'êtes-vous pas fière et joyeuse?

LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos paroles répondent avec une cruelle franchise à mes terreurs! Vous allez me haïr, vous me haïssez déjà! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un être qui m'est déjà plus cher que moi-même. Qu'il vive, et que je meure après! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas donner le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?

SAINT-GUELTAS, (effrayé.) Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu, ce que vous dites-la? Vous croyez...?

LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'église, pour vous récompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: Épargnez-moi! ayez pitié de votre enfant!

SAINT-GUELTAS, (à ses genoux, avec effort.) Pardon, Louise, pardon! Je t'adore et je te bénis! oublie que j'ai douté de ton amour, et ne vois que l'excès du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui vient t'habiller... (Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez, chère belle-tante! vous êtes splendide! faites que Louise soit adorable; arrangez-la, dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime de toute mon âme! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)


SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.

LOUISE, (à part, désespérée.) Il ment!

ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos petites querelles finies.

LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que vous comprenez peu ce qui se passe entre nous!

ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...

LOUISE, (effrayée.) Vous savez?...

ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il faut savoir pardonner le passé. C'est une personne qui a fait parler d'elle, mais c'est une maîtresse femme, qui rend de grands services à notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il faut lui faire bon visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte à toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, il n'eût tenu qu'à moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela! Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi?

LOUISE, (qui l'écoute à peine.) Non, ma tante.

ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard, crois-moi; c'est très-nécessaire à tout âge.--Je vais sonner ta femme de chambre.

LOUISE, (la retenant.) Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer, on étouffe ici! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.)

ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été avec ce vent du nord. Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce château est un navire échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empêcher le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu mêlé, j'ai donné un coup d'oeil au salon tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps d'insurrection, il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes pas?

LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant!

ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient certainement!... Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté; mais, la nuit dernière... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.

LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi!

ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je ferai aussi bien de garder ça pour moi.

LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas.

ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'était affreux! un vrai cri de mouette dans la tempête! Un petit démon à tête de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu ne vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour et de bonheur... Où vas-tu?

LOUISE, (qui se dirige vers sa chambre.) Je vais m'habiller, il est temps.

ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumière, et on ne voit pas ce qu'on fait.

LOUISE. Elle est là, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.)

ROXANE. Qu'est-ce que tu as?

LOUISE, (rentrant et fermant la porte brusquement.) Rien probablement! une vision, un rêve! C'était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.)

ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue?

LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides, l'épouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine de squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! cette hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce spectre, c'est ma propre image, c'est le fantôme de ce que je serai pour avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas!

ROXANE, (tremblante.) Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est parce que je t'ai parlé de la dame blanche! C'est la Korigane qui est là, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est si hardie et si fantasque!

LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.

(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.)

LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort étendu sur le sofa! Non, il se lève, mais c'est un cadavre qui marche! Il paraît insensé comme sa mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant mourant ou idiot, ce sera le mien!

ROXANE, (se cachant la figure.) Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu dis? Ah! tu es malade, tu rêves...

LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de décrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manière fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui donne sur le balcon. Louise s'évanouit. Roxane se pend à la sonnette en criant au secours.)


SCÈNE III.--Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d'un riche costume breton.

ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... Sotte que tu es, tu nous as fait une peur...

LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous. C'était moi!...

LOUISE, (égarée.) Toi?... Mais l'enfant...

ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai fermé les yeux.

LA KORIGANE, (à Louise.) C'est des rêves que vous avez. Ah! vous avez peur ici... Vous ne vous y plaisez pas!

LOUISE. Où est ma toilette de mariée?

LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre; mais, croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n'êtes pas bien.

LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!

LA KORIGANE, (se mettant à ses genoux.) Mademoiselle Louise... vous n'avez pas de confiance en moi, je sais bien!

LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?

LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez méchante?

LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si dévouée!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer!

LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse... Je le suis plus que vous, allez!

LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?

LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas! Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument?

LOUISE. Il le faut.

LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à lui? Tout ce qui lui est commandé, il le déteste!

LOUISE, (avec énergie.) N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle sort avec la Korigane.)


SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.

ROXANE, (troublée.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron!

RABOISSON, (lui baisant la main.) Vous me dites cela d'un air bouleversé; qu'y a-t-il?

SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa toilette?.

ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (A Raboisson.) Elle sera joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)

RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle jalouse du bonheur de sa nièce?

SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.

RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traversées de quelque gros nuage.

SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l'amener ici.

RABOISSON. Elle a raison!

SAINT-GUELTAS, (avec impatience.) Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton idée fixe?

RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers la famille de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.

SAINT-GUELTAS, (inquiet.) Parle plus bas; elles sont là...

RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoyé de Londres que je t'amène est un dévot rigide: une fille de grande maison, comme Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes un obstacle invincible.

SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles femmes? Parbleu! il sied bien à l'un, qui n'est pas plus croyant que nous, à l'autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son compte...

RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu peux l'emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu'on lui reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui approche sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.

SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je serai le chef suprême et absolu de l'insurrection?

RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai foi au succès.

SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (A la Korigane, qui entre.) Ces dames sont prêtes?

LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j'ai à te parler. Vite! (Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)

SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?

LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.

SAINT-GUELTAS. Impossible!

LA KORIGANE. La folle est ici.

SAINT-GUELTAS, (se tordant les mains.) La folle? elle est vivante? Et l'enfant?...

LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés dans le guettoir; mais...

SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent?

LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. Elle s'échappe, elle rôde, elle est entrée là tout à l'heure...

SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?

LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas compris...

SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur aussi!


DEUXIÈME TABLEAU

Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.


SCÈNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON, l'Émissaire des Princes, L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde embrasure d'une croisée pendant que les autres invités causent avec animation dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin, SAINT-GUELTAS et LOUISE.

LA COMTESSE, (à Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon cher! un homme marié n'est plus que la moitié d'un chef et le quart d'un conspirateur.

RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts de son énergie, il lui en restera plus qu'à tout autre. D'ailleurs, est-ce qu'il n'en a pas dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en dépense dans le mariage?

LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du plaisir, et cela entretient l'énergie. Dans le mariage, il n'y a que des peines, il est payé pour le savoir!

L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m'a-t-on dit?

RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d'esprit.

LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donné un enfant idiot! C'est une particularité assez plaisante dans la vie de Saint-Gueltas: tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou affectés d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un seul.

RABOISSON, (d'un air ingénu.) A propos d'enfants, monsieur votre fils se porte bien?

LA COMTESSE, (d'un air dégagé.) On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous me payerez cela.

L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf?

RABOISSON. Depuis deux ans.

L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.

RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne n'ignore que la marquise était avec son fils au château de Morande quand les républicains l'ont surpris et brûlé.

L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à ce moment-là; mais j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort?

RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage. Vous pensez bien qu'il s'est mis en règle.

L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir si vous souhaitez que le mariage soit valide!

LA COMTESSE, (bas,) à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute à cet égard?

RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est vendu à M. de Charette, et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des princes. Il faudrait empêcher cela.

LA COMTESSE. Je m'en charge.

RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.

LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront plus puissants encore. Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de Saint-Gueltas, je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on lui rende justice...

RABOISSON. Il le faut, je vous jure.

LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvières... (Elle rit.)

RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive.

LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle ait passé un an près de lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit, sans que sa vertu ait reçu quelque atteinte.

RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée.

LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures qu'elle passe à épiler ses cheveux blancs et à plâtrer sa figure.

RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages contre les autres femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de pâles étoiles dans le rayonnement de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous dirai pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa jeune compagne. Il suffit qu'on vous regarde pour être pris ou repris de la belle manière; mais conduisez-vous comme une grande reine des coeurs que vous êtes. Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flèches. Si le comte de Roseray eût voulu avoir l'esprit de mourir à temps, certes vous étiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant général; mais il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle de Sauvières est une personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions, que vous saurez diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous vaincrez aisément les préjugés qu'elle pourrait entretenir dans l'esprit de son mari.

LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré vous-même, vous avez besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets! (Entre Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vêtue en mariée. Roxane les suit.)

SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous présenter celle qui sera dans un quart d'heure la marquise de la Rochebrûlée. (Il la conduit d'abord à la comtesse, qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne avec effroi. Saint-Gueltas s'adressant aux hommes qui se rapprochent de lui.) Messieurs, souffrez que je vous présente à ma fiancée.

LA COMTESSE, (à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à Louise l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît point.) Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. Voyez, à l'épaule, c'est de mauvais présage en temps de guerre!

RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui mettant les épingles; mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive pas.

LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à déranger les longs plis qui cachent sa taille!

RABOISSON. Méchante que vous êtes!

SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la chapelle. (Il invite l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter la sienne à la comtesse, comme à la personne la plus considérable de la réunion.)

LA COMTESSE, (bas.) Ah! vous me faites les grands honneurs, infidèle? C'est pour me consoler!

SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis éperdu d'amour pour vous depuis ce soir.

LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore aimée?

SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!

LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. J'ai à vous parler après la cérémonie.


TROISIÈME TABLEAU

Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en rampe la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son flanc.


SCÈNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.

TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'échapperont encore. Il faudrait les embarquer tout de suite.

LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.

TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à Noirmoutier.

LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait faire, il le désire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il pas? Il m'a déjà commandé le mal, et plus j'en faisais, plus il avait d'estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voilà les cloches qui annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que le crime retombe sur ma vie et le péché sur mon âme! (Elle va ouvrir la cellule.) Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.

LA FOLLE, (sortant;) l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!

LA KORIGANE, (lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande de sable.) Par là. Descendez!

LA FOLLE, (voulant monter l'escalier.) Non, par ici!

LA KORIGANE, (l'arrêtant.) Je vous dis que non. Par ici, les portes sont fermées. Voilà votre chemin.

LA FOLLE, (qui descend.) Il y a de l'eau... la marée monte.

LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!

LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!

LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.

LA FOLLE. Allons, allons!

LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.

LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur et résiste.)

LA KORIGANE, (à l'enfant.) Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout seul.

LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh bien, reste, adieu!

L'ENFANT. Maman, maman!

LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras et disparaît en courant le long de la falaise.)

LA KORIGANE, (qui a descendu derrière eux.) Comme ça, tout ira bien, sans que je m'en mêle,--la marée monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant... Encore une de couverte, une autre... En voilà cinq, en voilà dix; dix marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, maman! Va, pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, ce n'est pas moi!... Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? Elle surnage? Non, c'est une lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprès de la mariée... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne peux pas marcher. Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien fait pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonné la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa pauvre âme voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut remonter l'escalier et s'arrête hallucinée.) Il est là, je le vois! Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je périrai comme j'ai fait périr? Il me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'était un rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.)