HUITIÈME PARTIE
Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une heure du matin.
SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher, une autre, avec guichet, sur un escalier extérieur qui descend à une petite place.
JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux!
REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, un clair de lune désespérant! Tu ne t'es donc pas couchée?
JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise. J'étais inquiète de vous... Vous vous ferez prendre avec vos manigances!
REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en mesure de plier bagage encore une fois. Il ne se passera peut-être pas trois jours avant que le pays soit à feu et à sang.
JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes ces bandes de chouans qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre coins du ciel. Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si ça ne fait pas mal au coeur de voir des choses pareilles! Pas possible que les républicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de ces matins nous délivrer!
REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas de politique, ma fille! Rien de plus pernicieux que d'avoir une opinion!
JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, moi, et vous ne me blanchirez point.
REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! Songe donc que je t'ai tirée jusqu'à présent des plus grands dangers! Ah! certes, on voudrait bien pouvoir dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme; mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir le courage de se taire et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi, est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tournée?
JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus demander des habits et des armes.
REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère?
JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour toucher. J'ai dit que nous n'avions plus rien.
REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine, j'emporterai ce qui nous reste, et, quand on se battra, nous pourrons lâcher l'auberge.
JAVOTTE. Et si on y met le feu?
REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée?
JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera pas déniché?
REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier! J'ai des cartouches et des souliers dans un souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux pas d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois villages de la côte. J'ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J'ai...
JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous fusilleront comme accapareur ou comme vendu aux Anglais!
REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin qu'eux! Je les conduirai moi-même à une de mes caches, ça me mettra à l'abri du soupçon pour les autres.
JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites aux royalistes!
REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots qui ne signifient plus rien. Qu'est-ce que c'est que ces armements et ces approvisionnements que les Anglais et les insurgés distribuent aux rebelles? Des instruments de guerre civile, n'est-ce pas? Tout bon citoyen a le droit de s'en emparer pour les livrer à la nation; mais tout service mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une modeste spéculation après les dangers que j'ai courus pour me procurer ce butin incendiaire et prévaricateur! Ai-je sollicité la confiance des chefs insurgés? Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma charrette, pour travailler à leurs convois et à leurs distributions?
JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas à moi qu'il faut conter des histoires! Vous n'êtes venu dans ce vilain pays faire semblant de vous établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition et de ce qui s'ensuivrait.
REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... tu n'es pas à la hauteur de ma mission.
JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça?
REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les périls et à la faveur de tous les désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position de fortune qui m'assurera le bien-être et la considération... Mais écoute.... on marche dans la rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de pierre,... on frappe...--Qui va là?
VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!
REBEC, (qui a regardé par le guichet, ouvre en disant:) Entrez!
SCÈNE II.--Les Mêmes, RABOISSON.
RABOISSON. Bonjour, Rebec!
REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie! je ne m'appelle plus comme ça.
RABOISSON, (riant.) C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, je crois?
REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis Normand et je m'appelle Latoupe.
RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais que tu es de nos amis, puisque je t'ai vu travailler pour nous sur le rivage.
REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l'escadre anglaise; mais je n'ai pas osé vous parler. Et, sans être trop curieux, vous...?
RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher! Ma confiance ne pourrait que te compromettre, et je sais que, par état comme par tempérament, tu dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.
REBEC. Personne, monsieur le baron.
RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que tu voudras.
REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte, descends à la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.)
RABOISSON (marche avec impatience et va regarder par le guichet.) Ah! le voilà! il est exact au rendez-vous! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.)
SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.
SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?
RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire, puisque j'arrive à ton appel.
RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé...
SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse mes services?
RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens; mais...
SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir gratis?
RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas. (A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le déjeuner.) Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien, voyons! As-tu si peu de philosophie, si peu de dévouement?
SAINT-GUELTAS, (irrité.) Ah! je t'admire, toi qui me prêches le désintéressement après avoir excité mon ambition quand la tienne y trouvait son compte! J'échoue, tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais tu pourrais t'épargner la peine de me railler.
RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai fait venir; mais te soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton compétiteur l'emporte, et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, d'une témérité... excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans la vie privée.
SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?
RABOISSON. De bigamie, rien que ça!
SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience?
RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première femme était vivante et jouissait de toute sa raison quand tu as épousé Louise. Eh bien, qu'est-ce que tu as?
SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle était complètement folle, incurable, et elle est morte!
RABOISSON. En as-tu la preuve?
SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude.
RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.
SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai de comptes à rendre à personne.
RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à la calomnie. Il circule sur ton compte des histoires effroyables que je n'ose te répéter.
SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.
RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le bruit autour des princes que tu avais assassiné ta première femme la nuit de ton mariage avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu pâlis! il y a donc quelque chose de vrai?...
SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant était vivant, si c'est vivre que d'être un avorton privé de sens; il s'est noyé durant cette nuit fatale, j'ai retrouvé son corps sur la grève.
RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi? avec qui?
SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges cet interrogatoire?
RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est possible, pour te défendre dans tous les cas.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vérité... Cette femme m'avait trompé, tu le sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle est devenue folle. Longtemps enfermée dans mon château de Marande avec un enfant infirme de corps et d'esprit que j'avais sujet de ne pas croire légitime, mais auquel j'étais forcé par la loi de laisser porter mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a été pris et incendié par les républicains. On a cru et j'ai dû croire que ces deux misérables créatures avaient été égorgées ou brûlées; mais elles s'étaient échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais la situation délicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon avenir à ce fantôme d'épouse légitime, objet d'horreur et de dégoût, dont le malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui rend de tels liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inaliénable des libertés humaines, celle de disposer de soi. Ma femme était coupable, elle ne m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien pour personne. Je me suis cru le droit de la considérer comme morte, et j'allais l'éloigner pour jamais... mais à quoi bon te dire le reste? Ce qui s'est fait, je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le châtier peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès de dévouement dont nous sommes forcés de profiter, nous n'aurions plus guère de soldats et de serviteurs à offrir à notre cause.
RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés?
SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un leur a montré le château où ils s'obstinaient à pénétrer en leur disant: «Voilà le chemin!» C'était le pied de la falaise, et la marée montait!
RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce?
SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux pas le dire.
RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré toi?
SAINT-GUELTAS. Je te le jure.
RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout à Charette; mais d'Hervilly commande l'expédition, et, si tu veux amener ici tes Poitevins...
SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. Les paysans nous trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d'aventuriers qui me reste est à peine suffisant pour mettre mon château à l'abri d'un coup de main.
RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province soulevée pour recevoir, accueillir et défendre au besoin les princes, tu me trompais?
SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais où trouver de nombreux chefs de chouans dont les bandes éparses ne demandent qu'un nom prestigieux pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et je suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de l'insurrection.
RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette armée, et sois sûr que, quand elle paraîtra, les mandataires des princes feront bon marché du blâme qui pèse sur ta vie domestique.
SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des imbéciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups? Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons? Je suis las de ce métier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids, tandis qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de promesses! J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vendée jusqu'à son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier écu et ne pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien. A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!
RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour d'ici?
SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.
RABOISSON. Ce n'est guère!
SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu trouves que le résultat est mince?
RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes recrues.
SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.
RABOISSON. Grand merci!
SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme dans le devoir.
RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où est-elle?
SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle s'est enfuie de chez moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l'apprendre. Je sais qu'elle erre dans les environs, guettant le moment de s'embarquer ou de faire pis.
RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te trompait? C'est impossible!
SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu'elle cherchait depuis longtemps à s'assurer une autre protection que la mienne; elle me menaçait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant n'a pas vécu. Enfin elle a dû nouer à mon insu des intelligences avec nos ennemis... peut-être avec son cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, auprès de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je vois qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi déshonore le nom que tu m'as forcé de lui donner.
RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je pouvais. Elle a voulu être ta femme, c'est à elle d'en accepter les conséquences. Le jour va paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier mot? Tu ne veux pas te joindre à nous?
SAINT-GUELTAS. Pas encore.
RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir ramasser nos morts sur le champ de bataille? J'en serai peut-être; reçois donc mes adieux.
SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.
REBEC, (frappant à la porte de la cuisine.) Ouvrez! ouvrez!
RABOISSON, (allant ouvrir.) Qu'est-ce qu'il y a?
REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...
SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun bruit!
REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, et probablement... Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et par la ruelle.
RABOISSON, (bas, à Saint-Gueltas.) Si tu as cinq cents hommes sous la main, ce serait l'occasion de faire un coup d'éclat.
SAINT-GUELTAS, (amer et ironique.) Non, messieurs, vous êtes encore intacts; à vous l'honneur! (Ils sortent. On frappe à la porte de la rue. Rebec va ouvrir. Motus entre.)
SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.
REBEC. Salut et fraternité!
JAVOTTE, (accourant.) Vivent les bleus!
MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans vous offenser, ai-je vu vos estimables frimousses? Ça ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la chose de préparer le vivre et le couvert pour mon capitaine.
REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?
MOTUS, (avec un gros soupir, portant la main à son front salut militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d'honneur à l'armée du Rhin.
REBEC, (qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et Saint-Gueltas.) Vous en venez?
MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a toujours tenu la campagne depuis un an contre la satanée chouannerie! (Il crache par terre en prononçant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie patriotique.)
REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen Sauvières, où est-il, lui?
MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (A Javotte qui l'examine.) Allons, vivement, la jolie fille! Où diable vous ai-je vue? Des beautés de votre calibre, ça ne s'oublie pas!
JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93! Je vous reconnais bien, moi!
MOTUS. Flatté de la circonstance.
REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?
MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à lui-même, et il te répondra si la chose lui paraît nécessaire et conforme au règlement de la civilité. Au reste, le voilà.
SCÈNE V.--Les Mêmes, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de quatre hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde. Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile. Vous rencontrerez des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons pas d'affaire avant l'arrivée des grenadiers. Dans deux heures, j'irai faire avec vous une reconnaissance, (Il entre seul dans l'auberge.)
JAVOTTE, (bas, à Rebec.) Un joli garçon, tout blond, tout jeune; il ne doit pas être bien méchant, celui-là?
REBEC, (observant le capitaine qui s'approche de la cheminée machinalement, en réfléchissant.) Pas méchant? Il a des yeux qui brillent comme des étoiles.--Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas ici! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois être fatigué, citoyen officier, après cette étape de nuit? (Le capitaine, absorbé, ne fait pas attention à lui.) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il vaut mieux marcher à la fraîcheur! (Silence du capitaine.) Et puis, pour dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (A Javotte.) Je vois ce que c'est! Il est sourd comme un pot! (Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant la table servie.) Ce déjeuner t'attendait, capitaine! Si tu veux t'asseoir...
LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.
REBEC. Ni soif? (Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.) Alors, nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir de chance: les blancs n'ont pas le temps, les bleus n'ont pas d'appétit... (Haut.) Capitaine... (Le capitaine a un léger mouvement d'impatience et porte les mains à ses oreilles.) C'est ça, il est sourd! J'ai beau crier!
JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez la tête!
REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait est que ça commence à passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque chose?
LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure de sommeil.
REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent lit.
LE CAPITAINE. Très-bien. (Il entre dans la chambre voisine.)
REBEC, (croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction.) Javotte! voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante!
JAVOTTE. Quoi donc?
REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?
JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?
REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il ôte son kolback. (Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l'ôte pas. Il ne se couche pas. Le voilà assis; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au flanc... un vrai militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois plus rien. (Revenant.) C'est égal, j'en suis sûr, à présent, c'est lui!
JAVOTTE. Qui, lui?
REBEC. Cadio!
JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait à la ferme du Mystère?
REBEC. Lui-même.
JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible!
REBEC. C'est comme je te le dis.
JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!
REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est tout à fait à présent!
JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce qu'il est.
REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une telle disette d'officiers! Les chouans en ont tant tué! ça fait de la place. Et puis on aura su qu'il avait tué Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.
JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (Elle sort par la cuisine.)
REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio avec son biniou... officier à présent, l'air fier,... le parler sec,... la tenue imposante, ma foi! Eh bien, alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,... je lui dirai tout!
SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.
REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le Rhin.
HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?
REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages!
HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi; vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est bien, ça! au bout d'un an de service!
MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat, encore qu'il soit un peu chien.
HENRI. Chien?
MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants; mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui pardonne des choses...
HENRI. Quelles choses, voyons?
MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était soldat comme moi--est à présent... un tigre!
HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!
MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.
HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.
MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme pareil aux autres humains.
HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!
MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je suis susceptible pour t'expliquer la chose!
HENRI. Essaye toujours.
MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche.
HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions de ce genre?
MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le compte de ses heures.
HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris ce mal-là du paysan...
REBEC, (rentrant avec une oie rôtie.) Javotte porte deux bouteilles de vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il dit que vous l'attendez.
HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.
MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la cuisine. Le paysan breton entre.)
SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON.
HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...
LE BRETON, (d'un air riant et ouvert.) Moi... qui?
HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?
LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?
HENRI. Henri de Sauvières.
LE BRETON. Colonel des hussards de la République?
HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité?
LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner, car je n'ai rien pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau être durci à la fatigue et à la la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se trouve.
HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (Ils s'assoient.)
LE BRETON, (découpant l'oie très-adroitement.) Doux Jésus! voilà une belle pièce par le temps qui court, pas vrai?
HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...
LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont débarqué des vivres, on n'y manque de rien; mais ça ne durera pas longtemps, allez! Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage, mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! Ça ne fait rien, profitons-en. Tenez, v'là du fameux vin! À votre santé!
HENRI. À la vôtre.
LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?
HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.
LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leur officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes! C'est comme ça, hein?
HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, maître Tremeur? Vous me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a donné confiance; mais le temps est précieux...
LE BRETON. Patience, patience! Commençons par le commencement.--Vous connaissez bien Saint-Gueltas?
HENRI. Personnellement, non.
LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne d'outre-Loire?
HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris.
LE BRETON. Tant pis, tant pis!
HENRI. Pourquoi?
LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas vous dire comme ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne à écorcher?»
HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de l'entrevue que vous m'avez demandée?
LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, je pense?
HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher; ça ne me va pas du tout. (Il se lève de table.)
LE BRETON, (tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, à côté de son assiette.) Ah ben, par exemple, v'là qu'est drôle!
HENRI, (sans le regarder.) Mais non, c'est très-sérieux, au contraire.
LE BRETON, (posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette.) Vous vous méfiez peut-être?
HENRI, (se retournant.) C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous faites donc là?
LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim.
HENRI, (se rasseyant en face de lui.) A votre aise! (Il tire de sa veste deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.
LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête?
HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes.
LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas?
HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent; mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.
LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la guerre?
HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de l'assassiner.
LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, je le vois, monsieur de Sauvières!... (Reprenant son accent et sa physionomie de paysan.) Mais c'est donc que vous espérez l'acheter, ce gueux-là?
HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je n'y crois pas:
LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était ruiné, réduit aux expédients, capable de tout à c't'heure?
HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; j'ai ouï dire aussi qu'il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j'ai des raisons personnelles pour souhaiter qu'il survive à la guerre en acceptant la paix, (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le paysan fait aussitôt la même chose, et s'approche de lui avec confiance.)
LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons?
HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!
LE BRETON. Mais si je les savais aussi?
HENRI. Voyons!
LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous souhaiteriez vous battre en duel avec lui: idée de gentilhomme!
HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d'épouser une personne que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour être peu fidèle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais je ne suppose pas cela; et vous?
LE BRETON, (s'oubliant.) Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltraité les femmes qui se respectent.
HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n'ai probablement aucune réparation à vous demander.
LE BRETON. A me demander?
HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par suite d'un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse.
SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses?
HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché d'un aveu sincère que d'une courtoisie évasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?
SAINT-GUELTAS, (souriant.) Vous tenez à le savoir? Eh bien, je vais vous le dire: je voulais vous tuer!
HENRI. Comme ennemi politique?
SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.
HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un ennemi de votre bonheur?
SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.
HENRI. Qui a pu vous faire penser...?
SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour a ses faiblesses, la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse davantage? J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne! (Il lui tend la main.)
HENRI, (lui donnant la main.) Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé l'an dernier un traité de paix...
SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.
HENRI. Il me semblait...
SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d'escarmouches qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille? Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils l'entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et souvent à notre insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le mal qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer? Vous avez dit sous la Terreur: «Vive la République malgré tout!» Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous n'avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas protester.
HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre les bandits qui continuent à exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que vous avez appelé l'étranger ici?
SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos généraux, Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont pas réalisées.
HENRI. Des espérances?
SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l'opinion de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions traités de brigands. L'événement a déjoué leurs espérances et les nôtres; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est toujours montée sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme, qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez pas les plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille hommes et de quoi en habiller soixante mille...
HENRI, sonnant. Où sont les hommes?
SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir à les compter, monsieur! Nous sommes maîtres d'une presqu'île qui contient quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines d'individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus! Il ne tiendrait qu'à moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux heures d'ici!
HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le marquis? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent! Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n'êtes pas d'accord avec l'expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l'étranger pour faire triompher votre cause!
SAINT-GUELTAS, (troublé.) Il y a du vrai dans ce que vous dites: on n'accepte pas ce secours-là sans souffrir!... Mais croyez que je souffrirais encore plus d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi!
HENRI, (s'inclinant.) Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de frères égarés qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent!
SAINT-GUELTAS, (ému, se raidissant.) Nous jouons notre dernière partie, je le sais; mais elle est belle, avouez-le!
HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain et qui repoussera avec une rapidité effrayante!
SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez connaître sa pensée?
HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des fautes passées.
SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la Convention fonctionne toujours et garde, derrière la parole sacrée du général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.
HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté avec horreur!
SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître! Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.)