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Cadio

Chapter 21: NEUVIÈME PARTIE
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About This Book

Set in the Vendée during revolutionary turmoil, the narrative examines how sweeping political violence transforms a provincial community: the intimate life of a noble household, the choices of local leaders, and the rise of irregular bands intersect with episodes of partisan warfare and civil atrocity. Through focused episodes and representative types rather than celebrated historical figures, the work traces shifting loyalties, moral ambiguity, and the psychological effects of collective pressure on individuals and families. Domestic scenes and social rituals are contrasted with sudden brutality, revealing how ideology, fear, and survival reshape conscience, social roles, and the fabric of rural society.


SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE.

ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?

LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; elle revient et se laisse tomber sur une chaise.)

ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empêcher ce duel? Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis après? Quand le marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais de mes larmes.

LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle!

ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien, hélas! tu l'aimes toujours!

LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'étais mortellement offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empêcher d'en avoir l'initiative; mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma rivale, puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au péril de sa vie!...

ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains!

LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!

ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de Cadio!

LOUISE, pensive. Il va le tuer?

ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio a beau être devenu militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la mort...

LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel à mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et misérable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un espoir, une raison de lutter et de vivre...

ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends donc? les bleus font l'exercice à feu?

LOUISE, (écoutant.) Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s'éloignent, ils courent... On sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées ici!


SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LA KORIGANE.

LA KORIGANE. Elle entre par la cuisine. N'ayez pas peur, c'est moi. Le marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai averti les chouans. Ils l'ont enlevé de force au bout de la rue: les bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne; mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir!

ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit exposé pour nous avoir reçues généreusement?

LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi!

ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?

LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable comme il veut qu'on l'aime!

ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?

LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, parce que les nuits je le vois en rêve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: «Tu ne mourras pas par ma faute; cette fois, j'empêcherai cela!»

LOUISE, (agitée.) Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait assassiner à la ferme du Mystère?

LA KORIGANE. C'est vrai.

LOUISE, (effrayée.) Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux s'était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre!

ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la première fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi!

LOUISE, (à la Korigane.) Comment donc le marquis n'empêche-t-il pas...? il est donc sans autorité sur les chouans?

LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée et le veulent pour chef; mais ce n'est plus ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut et quand il veut!

LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer un rôle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur dirai...

LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils vous laisseront approcher?

LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...

LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner Saint-Gueltas.

LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui? il m'a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château; il se repent, j'en suis sûre, il m'aime encore...

LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, il faut donc que je vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.)

ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà encore une fois, dans la bagarre! Fuyons!

LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent l'entrée du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien ménager. Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la première femme de Saint-Gueltas et son fils!

LOUISE, (reculant d'effroi.) Toi?

ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton maître?

LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort, il la désirait, je m'en suis chargée. Il m'a maudite pour cela; mais il a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous protégeaient; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous l'avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche, plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin d'elle à présent, et vous le gênez... Eh bien, le jour où cet homme-là, qui est le démon, me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort que moi... Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m'avez montré de la confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée par son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois servi en vous tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le déteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas!

LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je ne pouvais pas le croire!

LA KORIGANE, (avec dépit.) A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai été sa maîtresse comme vous, car vous n'êtes pas sa femme!

LOUISE. Je ne suis pas...?

LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La femme, le fantôme que vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée sur un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience l'a trouvée; il l'a emmenée dans une barque, il l'a cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On attend les événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l'emporte sur Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai faite... Me croirez-vous à présent?

LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même! (La fusillade éclate plus près.)

ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise!

LOUISE, (égarée.) Qu'importe?

LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!

LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez!

LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!

LOUISE. Non!

LA KORIGANE, (se jetant à ses pieds.) Venez! maudissez-moi, crachez-moi au visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal, buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je l'ai eue.

LOUISE, (exaltée.) Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari!

ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!

LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de qualité!

ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!

LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts. Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m'aura pas vivante!


SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus s'élancent dans la chambre.)

HENRI. Ici, nous tiendrons encore.

MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est que nous n'avons pas de munitions!

JAVOTTE, (venant de la cuisine.) Si fait! là, dans ce trou, il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout!

MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.

CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?

JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez tranquilles, ils ne viendront pas par la ruelle; c'est trop étroit, vous auriez trop beau jeu! Gardez le côté de la place; moi, je veillerai par ici.

HENRI, (entrant dans la salle.) Alors, vite ici une barricade! La porte de l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans l'autre chambre, vite!

LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui donnant les pistolets.) Tiens! voilà des armes chargées, défends-moi, venge-moi!

CADIO, (éperdu.) Vous dites?...

ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah! Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause...

MOTUS, (arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors.) Minute, l'espionne! on ne s'en va pas!

CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer.

MOTUS. Alors, filez, brimborion!

LA KORIGANE, (reculant.) Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d'un coeur à jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à rassembler les armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.)

MOTUS, (à Javotte, qui porte un sac.) Courage, la belle fille! Forte comme un garçon meunier!

HENRI, (à sa tante.) De grâce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre. Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons, vous n'aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...

ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier. (Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. Les préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.)

HENRI, (à Cadio.) C'est étrange, l'ennemi aurait-il quitté la partie?.

CADIO, (qui regarde par le trou du contrevent.) Non, je vois là-bas les vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s'arrêtent, ils se consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls!

MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les jarrets de nos pauvres bêtes!

CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici? L'ordre était donné...

MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tête, il aura mal entendu.

HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait perdu encore.

CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.

HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?

CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.

LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni paix, ni trêve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intérêts.

CADIO. Qui donc les a avertis?

LA KORIGANE. C'est moi.

CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats? Ah! maudite, je te reconnais là.

LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le voulaient pas; quand ils ont vu que vous étiez si peu...

HENRI, (qui regarde par le contrevent.) Un parlementaire, attendez! (Il le couche en joue.) Parlez d'où vous êtes, n'approchez pas.

UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grâce.

HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!

LA VOIX. Il ne viendra pas.

CADIO. Il a peur?

LA VOIX. Il n'est pas le maître.

HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre. Retirez-vous!

LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!

HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez au diable!

LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!

CADIO. Non.

LA VOIX. Vous ne voulez pas?

MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachés sous la halle de la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)

MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!

LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, ton assassin, j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine, tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les balles.)

MOTUS, (à Henri.) Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de chêne percé en dentelle.

HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le plâtre et les lattes nous tombent sur la tête.--Louise, ôtez-vous, allez-vous-en.

LOUISE. Qui vous passera vos fusils?

LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.

CADIO, (sans l'écouter.) Ah! les voilà qui montent sur le toit de la halle! Ils vont pouvoir ajuster!

MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les munitions ne manquent pas.

CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous de là, Henri! Ôte-toi, Motus! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son tour, ça durera plus longtemps! Je commence. (Il se présente à la fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et tire.) En voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six avant qu'ils aient rechargé, (Il continue, tous ses coups portent, les chouans hurlent de rage.)

MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!

CADIO, (qui change toujours d'arme et qui tire toujours.( Non! pas toi! Je ne veux pas!

MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!

CADIO. Tu es fou!

HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien qu'ils viennent à la portée de nos sabres.

CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner l'assaut. Les voilà sur l'escalier!

HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (Ils tirent pendant que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade. Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.)

LOUISE, (au seuil de l'autre chambre.) Cadio! c'est trop de courage! De grâce...

CADIO, (qui tire toujours.) Vous m'avez dit de vous défendre et de vous venger! Je vous défends aujourd'hui, je vous vengerai demain.

LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...

CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils se lassent!

HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire?

CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient donc que nous n'avons plus de balles?

HENRI. Laissons-les monter un peu.

MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l'échelle... Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyées. Tenez, chiens maudits, reprenez vos présens!

CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Malédictions et rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur eux pour défendre leurs maisons.

MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les sabrer comme qui fauche.

HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie. Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire reconnaître pendant qu'ils abattront la barricade.

LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!

CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici!

HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!

MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes supérieurs! (Ils se serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.)

JAVOTTE, (prenant une broche.) Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je vais vous aider!

LOUISE, (à la Korigane.) Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux.

LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio! (Allant à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! Là-bas, voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que des femmes prisonnières! (Les chouans reculent, hésitants et agités.)

CADIO, (qui était déjà au fond de la cuisine, revenant.) Qu'est-ce qu'elle dit? Nos cavaliers reviennent?

HENRI, (revenant aussi.) Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes!

LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous; moi, je reste.

CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, je les vois!

MOTUS, (regardant aussi.) Les voilà! Ils sont encore au moins cent, mais dispersés!

LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus! fuyez donc! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils s'éloignent...

MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement..., ça donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades.

HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant lui, recule et tombe.)

MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!

CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève ta fanfare, tu ne risques plus rien! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son front avec son mouchoir.)

LOUISE, (éperdue.) Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir?

CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà!

JAVOTTE, (lavant la blessure.) Je crois que ça n'est rien; la balle a ricoché.

MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.

CADIO, (serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa coiffure militaire.) Non, c'est le moment de sortir et de sabrer.

MOTUS, (qui a achevé sa fanfare.) Fais excuse, mon capitaine. Les chouans sont refoulés... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans!

HENRI, (qui a saisi un fusil.) Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un hourra de leurs cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais, séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de la lutte. Au second, un instant de profond silence.)

LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! Vive le roi!

LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! Vive la République! (Une troupe de paysans sans armes et revenant du marché avec des femmes, des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en criant: Les bleus! c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres! Leurs boeufs et leurs charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser les blessés et les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers de volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en fuyant et en criant en breton: Sauve qui peut!... Les cavaliers et leurs chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur l'escalier.)

REBEC, (reparaissant sans qu'on sache d'où il sort.) Victoire!

JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais y a du mal! Courons aux blessés!

ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains! Où vas-tu, Louise?

LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois là-bas... Je cours me mettre à sa disposition.

REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance! Javotte, ma mie...

JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes caché quand je me battais, vous n'êtes pas un homme!


SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (Pendant qu'on apporte et soigne les blessés, une chaise de poste percée de balles arrive au galop sur la place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont blessés.--Marie s'élance sur l'escalier. Louise se jette dans ses bras.)

Louise. Ah! mon amie, mon ange! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en pleurant aussi.)

MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence m'a conduite. Nous avons rencontré les chouans, nous avons traversé leurs balles. Heureusement, ils n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre. Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île. Nous voilà pour aujourd'hui en sûreté; mais, mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où peut être Henri?

LOUISE, (lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus.) Regarde!

HENRI, (saute de son cheval et court baiser les mains de Marie.) Comme toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez la main du capitaine Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira pourquoi!




NEUVIÈME PARTIE


16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans bivaquent ou campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un chouan fait cuire une volaille à peine plumée au feu d'une cantine, quelques autres l'entourent et causent à voix haute.


SCÈNE PREMIÈRE.--Chouans, Paysans, un Officier anglais, un Émigré, Femmes.

LE CHOUAN, (dans un dialecte.) Oui, oui, on a été entraîné, poussé comme des moutons dans une foire. Qu'est-ce que vous voulez! encore une panique de ces imbéciles de paysans!

UN PAYSAN, (qui passe, dans un autre dialecte.) De quel pays donc que vous êtes, vous? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des armes et que nous n'en avons point?

LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en donnaient, mais vous avez mieux aimé les vendre que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés de rien. Vous voilà ici comme nous!

LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux servi que vous autres, qui vous êtes sauvés les premiers, après avoir saccagé notre village.

LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?

LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!

UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te mette en travers du feu, toi! Tu m'as l'air d'un républicain honteux!

D'AUTRES PAYSANS, (s'approchant.) Qu'est-ce qu'il y a? Voyons!

LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous ont pillés tantôt, et qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper.

UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voilà mon panier, je le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous autres, j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim!

LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher de ma baïonnette, ta méchante poule de deux sous! tâche!

LA FEMME, (aux paysans.) Vous n'avez point de coeur si vous laissez malmener comme ça le monde de votre endroit!

UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui est à nous. Ces gueux-là m'ont volé mes deux moutons, à moi!

UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne fait rien, on répond les uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous tranquilles, les amis! C'est nous qui défendons le pays, nous avons droit à tout ce que vous avez.

UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous? Eh bien, vous n'en défendez ni long, ni large, puisque nous voilà, grâce à vous, sur un pays grand comme la langue d'un chien et fait de même.

UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous qui êtes des langues de chien, dites donc! Vous venez ici nous gêner et nous affamer, et vous méprisez notre endroit par-dessus le marché! (Aux chouans.) Cognez-les donc, vous autres, on va vous aider! (Les chouans et les paysans se battent. Les femmes éperdues accourent pour soutenir leurs maris. Les enfants se réfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec peine les combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se fait expliquer la cause du tumulte.)

UN OFFICIER ANGLAIS, (qui parle français.) C'est comme cela dans tout le fond de la presqu'île, monsieur, on se bat pour les vivres et on en manque.

L'ÉMIGRÉ, (à un paysan.) Est-ce qu'on ne vous a pas fait une distribution de riz ce soir? L'ordre a été donné...

UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture, point! Voilà vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques méchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se battent!

L'ÉMIGRÉ, (à l'officier.) Ceci est intolérable, monsieur! Il y a chez vous une indifférence, ou un désordre....

L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration, cela ne me regarde pas. Je suis chargé de la police et non des vivres.

L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!

L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, que vous adressez cette réprimande impertinente?

L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le comme vous voudrez!

L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur?

L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur!

UN PAYSAN, (qui les a écoutés, parlant à ses compagnons.) Voilà comme ça se passe ici! On se bat, nous autres, parce qu'on a faim, et les chefs se battent parce qu'ils ne s'aiment point. On nous a trompés, les amis! Anglais et Français ne pourront jamais marcher ensemble.

UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand malheur, et ça n'est pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-là n'ont point apporté de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de marcher en avant. M'est avis que nous avons fait comme les oiseaux affamés qui s'acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe sur eux.

UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous avons été sottes de nous sauver devant les républicains! Ils ne nous auraient point fait de mal. Et quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils nous auraient au moins laissé nos maisons! A présent, nous voilà ici, couchant sur la terre, à la franche étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou les bleus nous tiennent bloqués, Dieu sait pour combien de temps!

UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça leur sert-il, de nous bloquer?

LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et les émigrés, et ils nous tiendront là jusqu'à tant qu'on soit nus comme la pierre et plats comme le varech.

L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout ça?

UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient vous délivrer; s'ils ne le font point, c'est des lâches!

L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils ne se sauvent point les premiers quand on est entré ici; c'est eux qui nous ont donné la grand'peur... Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!

UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est ce qu'il y a de plus pleurard et de plus décourageant! Taisez-vous!

LES FEMMES. On se taira si on veut! (Les hommes et les femmes se disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à se battre. Les habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.)


SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (Ils se promènent en causant, sur la laisse de mer, un peu plus loin.)

RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici?

SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, je ne l'ai pas trouvée. Il n'en faut plus douter, les républicains l'ont emmenée de Carnac, et me voilà séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de trahison par Sauvières, bloqué ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la protection des Anglais, que je ne crois pas sincères.

RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: ils font pour nous ce qu'ils peuvent; mais nos divisions, nos jalousies, l'incapacité de nos chefs et le découragement de nos partisans, sans compter la malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, voilà ce que nos alliés ne pouvaient prévoir et ne peuvent empêcher. Voyons, il faut demander une barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. Les républicains ne sont pas partout, que diable! et nous trouverons bien moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne.

SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les ordres de M. de Vauban ou de M. Georges; mais Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il en donne.

RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un moment aussi critique. Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi, tu retrouveras d'autres bandes de chouans qui probablement t'appellent et te cherchent.

SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non, plus jamais! J'aimerais mieux une armée de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur pardonnerai d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé d'en tuer trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le nombre...

RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que ne te laissaient-ils tuer Cadio?

SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre le duel la même prévention que contre les combats à découvert. Tout ce qui est lutte à force égale répugne à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser tenter le diable, comme ils disent.

RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel?

SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus tard! Un ennemi, frêle comme une guêpe, mais comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté et ménagé par pitié,... par superstition peut-être! Oui, je me figurais que cette Korigane, au sobriquet bien trouvé, était mon porte-bonheur, une sorte de petite étoile rouge chargée de présider à ma sanglante destinée et d'entretenir de son souffle infernal le feu de ma volonté dans les situations extrêmes; mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je l'ai reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre moi, et rien ne me réussit plus!

RABOISSON, (haussant les épaules.) Tu baisses, mon pauvre marquis! Tu ne crois pas en Dieu, je t'en offre autant; mais te voilà croyant au diable, c'est le commencement de la dévotion.

SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau compter sur lui-même,... il a besoin d'invoquer quelque mystérieuse influence... Tiens! l'autre nuit, j'ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces brutes de chouans, ne pouvant me décider à marcher contre Sauvières, ne voulant pas comprendre que sa loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils me laissaient libre, m'avaient jeté dans une cave. J'avais lutté comme un taureau pour me défendre de cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec mes bras meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je me suis évanoui brisé de fatigue, étouffé de rage; c'est la première fois de ma vie que ma force physique m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et que mon autorité a été méconnue. J'étais si accablé, que je n'ai rien entendu de ce qui se passait au-dessus de ma tête, dans ce village où l'on s'est battu avec fureur. Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais dans les ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterré vivant avec d'autres cadavres qui m'apparaissaient dans la lueur glauque de l'hallucination. J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai vu la folle, qui rampait le long des murs humides et qui traversait la voûte en volant comme une chauve-souris. J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une sueur froide glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté ce cauchemar, j'ai commandé à mon énergie. J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer un visage ami. Les habitants s'étaient renfermés chez eux. De la maison de Rebec convertie en ambulance partaient les gémissements des blessés. Quelques soldats républicains les gardaient. J'ai écouté, caché dans l'ombre. Les officiers étaient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus là. J'ai pensé qu'elles avaient été entraînées ici par les fuyards, car les bleus parlaient d'une panique qui avait refoulé sur Quiberon chouans et habitants du rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les avant-postes républicains, cherchant à apercevoir quelque barque anglaise que je pusse héler et joindre à la nage. N'en voyant aucune, j'ai longtemps marché sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et mourant de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée aux premières clartés du matin, et je me suis jeté dans la vague. Je suis bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet fût long, il n'était pas inquiétant pour moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix fois j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès de moi la folle et l'enfant qui flottaient sur l'écume et cherchaient à me saisir pour m'entraîner. Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui encore... Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances et les terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n'espère plus rien. Je mourrai ici, et voilà peut-être la dernière fois que je te parle!

RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres. Celui qui pourrait voir et retracer les fantômes sinistres que les songes de nos nuits évoquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante... Nous avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans notre enfance; quelques-uns de nous le sont encore, et, d'ailleurs, nous subissons forcément le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues, sans être soutenus par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre sujet de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcés de le reconnaître incapable. Puisaye ne t'aime pas. Si tu t'abandonnes toi-même, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu n'auras, parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun prestige. L'abbé Sapience t'a perdu dans leur esprit,... et l'on sait, ou l'on croit, d'après son assertion, que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit est vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie.

SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier coup! Je paraîtrai demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits...

RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a pas encore vu ici: il faut, pour te soustraire à des affronts qui te conduiraient peut-être au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis et repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui sont entraînés dans sa défaite aujourd'hui!

SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai tous les outrages, je démasquerai toutes les intrigues, je déjouerai toutes les calomnies. Ah! devant l'insolence de mes ennemis, je sens renaître mon courage! Si on refuse de me rendre justice et de me donner réparation, je braverai ici le sort des combats. Je n'irai pas me cacher encore dans les genêts pour attaquer l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais que la guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. Chef de partisans à perpétuité, moi? c'est là ce qu'on veut et à quoi on me condamne? Non, je ne le suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. J'en ai assez! j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur! On veut que je rentre dans l'ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j'y accomplirais, et pour que l'on dise à la cour que je me cache! La fin de ces destins-là est atroce, on est assassiné par les siens ou livré à une patrouille ennemie qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous connaître, sans vous accorder la mise en relief du procès politique et la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît comme on a vécu, ignoré ou méconnu; on n'a pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron de la forêt ose révéler à vos amis au pied de quel chêne il vous a enseveli sous les ronces!

RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n'ai plus qu'un conseil, une prière à t'adresser: ne provoque personne en duel. Adieu! (Il s'éloigne.)

SAINT-GUELTAS, (seul.) C'est-à-dire qu'on a décidé de ne pas m'accorder même la réparation de l'honneur! O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en suis trop puni!