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Cadio

Chapter 22: DIXIÈME PARTIE
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About This Book

Set in the Vendée during revolutionary turmoil, the narrative examines how sweeping political violence transforms a provincial community: the intimate life of a noble household, the choices of local leaders, and the rise of irregular bands intersect with episodes of partisan warfare and civil atrocity. Through focused episodes and representative types rather than celebrated historical figures, the work traces shifting loyalties, moral ambiguity, and the psychological effects of collective pressure on individuals and families. Domestic scenes and social rituals are contrasted with sudden brutality, revealing how ideology, fear, and survival reshape conscience, social roles, and the fabric of rural society.


SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.

SAINT-GUELTAS, (à la Korigane,) qui se glisse dans les rochers et vient à lui. Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça me délivrera du diable qui est après moi.

LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je viens chercher ma punition.

SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est toi qui as conseillé à Louise de me fuir et qui lui as servi de guide?

LA KORIGANE. C'est moi.

SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières?

LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.

SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu as fait?

LA KORIGANE. Tout.

SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver la folle?

LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais de rien.

SAINT-GUELTAS. Et à présent?

LA KORIGANE. Je me repens de tout.

SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, toi?

LA KORIGANE. Et toi, maître?...

SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître. Je n'ai rien fait que ma conscience ne m'ait permis de faire, et je te croyais encore plus forte que moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? Tu n'es qu'une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux rien contre moi, rien pour moi; va-t'en, je te méprise!

LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole que tu m'aies dite. J'aimerais mieux la mort que ce mot-là, car c'est par l'orgueil que tu m'as toujours menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à quelque chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à l'heure ici; je sais tes peines et tes colères. Veux-tu te débarrasser des deux hommes qui te rabaissent et te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne soupçonnera ici personne. On croira qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé est faible comme une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on aura besoin d'un chef, ou sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire reparaître la morte ne parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire? Je peux t'aider encore, tu le vois bien!

SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?

LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort. Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai débarquer sur un autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.

SAINT-GUELTAS, (égaré.) Je t'ai écoutée, et je veux te donner cette dernière satisfaction d'apprendre que tu m'as tenté; cela te réhabilite un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent; mais le diable donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se délivrer de lui à temps, et... (Levant sur elle la crosse de son pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable!

LA KORIGANE, (lui arrêtant le bras.) Maître, je sais qu'il faut que je m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m'estimer encore. D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois périr, puisque j'ai fait périr par l'eau l'enfant innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que tu m'avais prédit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance dans la mer qui bat le pied du rocher.)

SAINT-GUELTAS, (la regardant disparaître.) J'eusse mieux fait de l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! Mon scrupule perd la royauté et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brûler la cervelle; puis, après un moment d'hésitation.) Non! il me faut une glorieuse mort!




DIXIÈME PARTIE


25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de la cote. On laisse souffler les chevaux.


SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO.

RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement?

MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; on n'a pas les moyens de transport qu'il faudrait.

RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blessés.

MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le voilà.

RABOISSON, (à Cadio, qui s'est approché.) D'abord, monsieur l'officier, nous ne sommes pas prisonniers à la rigueur, puisque nous nous sommes rendus par capitulation.

CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n'est pas à moi de prononcer en pareille matière.

RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à votre humanité; laissez-nous marcher.

CADIO. Oui, à la prochaine côte.

RABOISSON. Merci, capitaine!

CADIO, (aux conducteurs.) En avant, allons! (Les charrettes prennent une allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs rangs. Motus reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. Cadio revient sur ses pas pour l'appeler.) Voyons, dépêche-toi! Il ne faut pas rester seul en arrière la nuit.

MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil derrière la tête... et, avec ta permission, je vois très-bien quelque chose de noir couché dans ce buisson.

CADIO, (allant au buisson, le pistolet en main.) Un homme?--Que faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais feu sur vous.

LA TESSONNIÈRE, (tapi sous le buisson.) Tiens! c'est toi? Si j'avais su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. J'étais sur cette dernière charrette qui s'en va; pendant que Raboisson te parlait pour distraire ton attention, je me suis laissé glisser au risque de me faire grand mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi à sortir de là; c'est ça, donne-moi la main. Merci! Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais retourner à mon domicile.

MOTUS, (riant.) Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas, par exemple!

LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, à vous; faites-moi l'amitié de vous taire quand je m'adresse à votre supérieur!

MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus rien.

CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon?

LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais pas. Ce n'est pas de mon âge; d'ailleurs, je n'aime pas les Anglais; mais je n'avais pas d'autre moyen pour émigrer que de m'adresser à eux.

CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez Saint-Gueltas?

LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté. C'est un homme mal élevé et difficile à vivre. J'étais tranquille à Ancenis; mais je m'ennuyais, et j'avais besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une fois en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés m'ont très-mal reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là n'ont ni coeur ni raison. J'essayais de me retirer tranquillement quand vous m'avez fait prisonnier par mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la route d'Ancenis.

CADIO, (à Motus en levant les épaules.) Partons! (Ils s'éloignent an galop.)

MOTUS, (quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas.) Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t'offenser, de rire comme un bossu à cause de ce particulier...

CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment d'indulgence. Ce vieillard est idiot à force d'égoïsme. Il ne m'intéresse pas; mais il ne peut faire aucun mal, et j'aime mieux fermer les yeux sur son évasion que d'avoir à le faire fusiller.

MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres...?

CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas soit sur la première charrette?

MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n'étais présent à l'emballage.

CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là s'échappe.

MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a racheté sa lâcheté de Carnac. Il s'est battu comme un lion sur la presqu'île; acculé à la mer, il pouvait se sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent qu'il est là sur la brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine? (Cadio, sans lui répondre, reprend le galop et gagna la tête du convoi.)


SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. (À deux lieues de là, dans un bois.--Les officiers commandent la halte. Les prisonniers descendent et se groupent au centre du détachement, qui a rompu les rangs.)

SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, bas.) Notre convoi est de mille, et personne n'est blessé gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux cents ici. Nous allons rester deux heures dans ce bois... et la nuit est sombre! Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation à fuir?

RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes prisonniers sur parole; c'est la preuve de la capitulation.

SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la preuve du contraire. On sait que nous allons à la mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde a dû ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons de la route.

RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer de pareils subterfuges. Il a juré à Sombreuil...

SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais!

RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil nous a dit...

SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un héros, mais c'est un fou! Après avoir parlé à Hoche, il a voulu se jeter à la mer. Son cheval a résisté. S'il eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir ou à se tuer.

RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: «Rendez-vous! on vous fait grâce!»

SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!» ce qui signifiait: «Vous serez tués, si vous restez.» D'ailleurs, les soldats peuvent-ils traiter avec les vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher, un drame inénarrable, une confusion indescriptible. Les mêmes soldats qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui étaient déjà à la mer. J'étais calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais le seul maître de moi, le seul qui, n'ayant pas eu d'illusions sur cette dernière lutte, pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore trois mille cinq cents? A sept cents fantassins que nous pouvions écraser. Nous avions tous le vertige, ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille de l'escadre anglaise, que la guerre civile dépasse son but quand elle appelle l'étranger. J'ai rougi du rôle qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je n'ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. À présent, je regrette d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes un instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire qui ne peut nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas ratifié la parole que vous avez formellement donnée de ne pas chercher à vous échapper.

RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, j'ai juré de bonne foi: je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche d'avoir manqué à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes les rigueurs de la vengeance.

SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... ce pays est royaliste... Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la nuit. Si les paysans qui n'ont pas encore donné le voulaient,... te refuserais-tu à être délivré?

RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance, nous ne pourrions nous refuser à les seconder.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis croire que, sur cette terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines d'hommes qui veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant à leurs enfants comme des demi-dieux... Écoute!... il me semble que j'entends le cri de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas ramper sous les arbres?

CADIO, (qui l'écoute.) Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j'ai l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le bois, c'est réellement l'oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lèvent pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en perdant leurs chefs, ils recouvrent l'amour du repos et de la sécurité. Notre indulgence pour votre malheur n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d'oublier son devoir.

SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de vous voir pour vous dire...

CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous battre avec moi? Je le sais, et je vous plains d'avoir eu pour amis les ennemis de votre honneur.

SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que vous vous piquez de l'être, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette affaire d'honneur.

CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus pouvoir châtier moi-même l'outrage que vous m'avez infligé. Je fais des voeux pour qu'on vous rende la liberté; mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance. Vous appartenez à la République; je ne puis rien ici ni pour vous ni pour moi.




ONZIÈME PARTIE


À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la maison d'arrêt.


SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.

MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va encore leur apporter un tas de douceurs; faut-il permettre?...

CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; les sentiments sont libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et de les faire souffrir.

MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir à supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux, ils ne sont plus que trois cents à condamner.

CADIO. Pas de réflexion là-dessus!

MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi... Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-passé les lignes du respect que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps; mais quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te parler comme à un simple citoyen, et pour lors...

CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien, que veux-tu dire?

MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière est contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour une quinzaine de jours! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien verser dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais blessé, tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement moral dont le besoin se fait sentir.

CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être fusillé dans les vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d'être fusillé m'eût empêché de refuser le métier de juge, s'il eût révolté ma conscience?

MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la mort est juste.

CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger l'autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de parole, et que le pardon était un crime envers la patrie.

MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple troupier doit porter les armes à celle de son supérieur... Mais voici, une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu!

CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.


SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY.

LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... c'est-il bien toi, Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... Mais te voilà si changé...

CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère Corny?

LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont guéris; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants et quasi tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre!

CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret... Mais comment donc venez-vous de si loin?...

LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... tu sais bien, la Françoise et la Marie-Jeanne! Elles m'avaient fait savoir que je pourrais les trouver à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on m'a dit...

CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus.

LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais qu'elles pourraient bien être dans cette prison-là avec les autres malheureux...

CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une seule femme. Tes brigandes sont libres. Tu les retrouveras à Vannes.

LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y retourne? Me v'là au bout de mes jambes et de mon argent!

CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage? J'écrirais ce que vous voulez leur dire, et j'enverrais un exprès.

LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à moins que... C'est un gros secret, Cadio!

CADIO. Si c'est quelque chose contre la République, ne me le dites pas, je serais forcé...

LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça. Dis-moi, Cadio, je me fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours été si honnête et si juste! Réponds-moi en franchise: étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une manière de mariage avec...?

CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur de ma vie!

LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que c'est. Quand le citoyen Rebec a quitté notre paroisse par la peur qu'il a eue des menaces du délégué, encore que les bleus nous aient laissés tranquilles, mon pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné qu'il a été quand il a retrouvé au registre de l'état-civil les deux feuilles que Rebec avait promis de déchirer.

CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.

LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie?

CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été!

LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là.

CADIO, (ému, regardant les papiers.) Ah! vraiment? vous me les rendez?

LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres brigandes, qui les brûleront d'accord avec toi.

CADIO. Elles sont averties?

LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon que je voulais les voir.

CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?

LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa mort, on a nommé un ancien royaliste à sa place; j'ai dit au nouveau maire en causant: «Faudrait enlever ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il croyait que la République allait nommer un roi. On le croyait tous, bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là que ça ne va plus si bien, puisque vous fusillez tous les royalistes! Tant qu'à ces feuilles, je te les donne. Tu les remettras fidèlement, pas vrai?

CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte, je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger?

LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. J'ai un de mes gars, le plus jeune, qui est soldat dans ton régiment, et qui est enragé, voyez un peu! de se battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand on ira au feu, empêche-le d'y aller!

CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre; mais je peux lui faire avoir de l'avancement, s'il le mérite, et, en tout cas, lui témoigner de l'intérêt. Dites-moi le nom de son bataillon.

LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est là, en écrit. En te remerciant, Cadio; mais je vois venir Rebec. Je n'ai pas de fiance en lui, et je me sauve: ne lui dis pas...

CADIO. Soyez tranquille, je le connais!


SCÈNE III.--CADIO, REBEC.

CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac tant qu'il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge?

REBEC. Un mot en secret, capitaine!

CADIO. Je t'écoute.

REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;... mais je voudrais connaître ta façon de penser.

CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation; dis tout de suite.

REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces infâmes?

CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul n'a le droit d'insulter les condamnés.

REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu tiens à ce que tous y passent?

CADIO. Je tiens à faire mon devoir.

REBEC. Il est rude, conviens-en.

CADIO. Cela ne te regarde pas.

REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de penser.

CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes et des munitions anglaises cachées dans ta maison!

REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de m'en faire un crime.

CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi!

REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est une, en soignant vos blessés.

CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!

REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas également coupables. Ceux qui étaient à Londres n'avaient pas ratifié le traité de la Jaunaie.

CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.

REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient pas dans ce temps-là, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre à Quiberon. Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le général Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grâce. Il est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante exécution. Il s'en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se tirer comme ça des choses désagréables! On s'en va couronné des lauriers de la victoire, adoré des populations,... et le rude militaire, l'homme austère et résigné, comme voilà le général Lemoine... et toi-même, vous restez chargés de la besogne du bourreau et de l'exécration des royalistes passés, présents et à venir. L'exécution tire à sa fin, il est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir et s'exalter, sont muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu es malade, tu en meurs!

CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!

REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?

CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter de la honte.

REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?

CADIO, (se redressant.) Que signifie ce mot-là?

REBEC, (embarrassé.) J'ai voulu dire inflexible!

CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me crois capable...

REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as écouté quand je t'ai révélé la validité de ton mariage; tu as profité de mon conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service que tu ne dois pas oublier, Cadio!

CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; tu as dû croire et tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile!...

REBEC, (inquiet.) Tu te fâches... Tu es mal disposé, je te quitte.

CADIO, (le retenant.) Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prêterais. Tu vas te confesser, ou bien...

REBEC, (effrayé.) Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai pas envie de m'exposer pour cette dame...

CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!

REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à mort dans la séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le dernier m'intéresse, mais...

CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? Nomme-la, je le veux!

REBEC. C'est celle que les insurgés appellent la grand'comtesse, c'est la citoyenne de Roseray.

CADIO. Tu as reçu des offres?

REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux cent mille francs...

CADIO. Voilà qui est bon à savoir.

REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté que moi...

CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je t'arrête.

REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai tout ce que je sais. Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au moment de l'exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens de fuir.

CADIO. Tu ne sais rien de plus?

REBEC. Rien, je le jure!

CADIO, (à deux soldats qui passent pour relever la garde.) Mettez ce citoyen aux arrêts.

REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! c'est mal, cela, c'est injuste!

CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, tu seras libre dans deux heures.


SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, même jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une faible distance d'Auray.--En face est la prairie appelée aujourd'hui le Champ des Martyrs 7. C'est le lieu de l'exécution, encore désert.)

Note 7: (retour) On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait des miracles.

CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui borde le rivage.) Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers qui tenteraient de s'évader par ici, à moins que la trompette ne vous avertisse d'attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu plus haut dans le bois.)

MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous distinguerons sans empêchement le lieu de l'exécution. La chose n'est point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre plaisir.

CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal.

MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la cornemuse, du temps de la guerre de Vendée?

CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner aujourd'hui.

MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t'ai bandé les yeux au château de Sauvières?...

CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout!

MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de vouloir te fusiller.

CADIO. Et j'avais peur.

MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d'un fusil; mais quand je pense que, sans l'humanité et la patience du capitaine Ravaud, j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave que j'aie jamais connu?

CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux que je n'aurais su mourir alors!

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré Raboisson est un citoyen poli que je regretterais d'abattre...

CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n'essayera pas de fuir.

MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intéresse pas, d'autant plus que tu lui en veux...

CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La haine expire devant les tombeaux. Silence! attention à ce qui se passe là-bas!

MOTUS, (au bout d'un moment.) Voilà le détachement. Pas un seul curieux aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être écartés de la scène par la prudence des camarades.

CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d'évasion sont donc concentrées par ici.

MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l'osier dans la palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.

CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte à l'entrée de la prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi? Ils n'ont pas fini d'ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés.

MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prêter ta lorgnette, je te dirai leurs noms.

CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi à mourir. Empêchons l'évasion, et ne recherchons pas ceux qui la favorisent.

MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois...

CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!


SCÈNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en face.--Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de l'autre côté de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un détachement d'infanterie sont à l'entrée.--Les soldats séparent les condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.)

SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosité, à Raboisson, qui est près de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y prendre pour nous expédier.

RABOISSON, (tranquille et souriant.) Aucun de ceux qui sont venus ici avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes morts et enterrés du coup!

SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour!

UN SOLDAT, (bas, à son camarade.) Ces rosses de terrassiers n'en finiront pas aujourd'hui? Est-ce embêtant d'attendre comme ça?

L'ABBÉ SAPIENCE, (qui l'écoute.) Oui, c'est une infamie, une cruauté gratuite! on prolonge notre agonie.

LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être là pour ce que nous avons à y faire!

UN SOUS-OFFICIER, (au soldat.) Huit jours de salle de police pour avoir parlé aux condamnés! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons, sacré mille tonnerres? Qui m'a flanqué des clampins comme ça? Voulez-vous qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?

UN TOUT JEUNE SOLDAT, (tout bas, à un autre.) Si ça dure encore cinq minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le coeur me manque.

L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune soldat s'évanouit.)

LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...?

L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère. Les terrassiers, effrayés, se hâtent.)

SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie.) Il paraît qu'on veut nous donner le temps de dire nos prières! Que signifie cette pose que nous faisons ici?

RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma gauche.

SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10 août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, (bas.) Qu'est-ce que c'est?

SAINT-GUELTAS, (après avoir lu à la dérobée.) La comtesse veut et peut nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, (après avoir lu.) Très-aimable de sa part! tu la remercieras pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort; sachons mourir, ce n'est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat! Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières palpitations!

RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront leur ouvrage et leurs chansons!

SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foulée sous nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que l'endroit est bien choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma foi! Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas en pèlerinage!

L'ABBÉ SAPIENCE, (qui s'est rapproché d'eux.) On y viendra, monsieur! La République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier!

RABOISSON, (riant.) Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas marcher les paralytiques.

SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma poussière ne serve à composer des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprécations sur le côté de la prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.)

RABOISSON. C'est le signal, adieu!

SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons, se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et se jette dans la rivière.)

UN SOLDAT, (s'en apercevant et parlant à son voisin.) Eh bien, en v'là, un crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en être quitte.

L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!

LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à descendre.

STOCK, bas, (à Raboisson.) Eh bien, et vous?

RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.

STOCK, (à part.) Mieux que moi!


SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au moment d'aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur lui. Il disparaît.)

MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite, mon capitaine.

CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien!

MOTUS, (au bout de quelques instants.) Il ne pourrait pas si longtemps que ça. Il a été au fond.

CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons et qui monte droit à lui sans le voir.)

LOUISE, (sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux, qu'elle embrasse.) Grâce pour lui, et je suis à toi! (Cadio, éperdu, laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de Saint-Gueltas.) Fuyez!

SAINT-GUELTAS. Louise?

LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous décider...

SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu avec moi?

LOUISE. Jamais! Fuyez!

SAINT-GUELTAS, (voyant Cadio.) Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!... Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment à mes amis de retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (Il s'élance vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où ils tombent, on entend le cri de Vive le roi! et un coup de fusil plus loin derrière eux.)

UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?

UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites pas attention. C'était un Suisse; il avait le mal du pays!