SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en paysanne.
HENRI, (se retournant.) Une femme? qui êtes-vous? d'où sortez-vous?
LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?
HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?... Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce que je dis? Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais tuer... Ah! que je suis content... et malheureux!
LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n'est pas un espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide.
HENRI, (e conduisant à la cachette.) Passe par là; tu sais le chemin?
LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.
CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?
LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.
CADIO, (à Henri, montrant son biniou.) Et vous me rendrez...?
HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça aussi, et sers bien la demoiselle...
CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!
HENRI, (le poussant dans la cachette et revenant.) Louise, ma pauvre Louise! explique-moi...
LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour toucher l'argent de nos fermages; c'était pour nous une question de vie ou de mort dans notre situation...
HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; mais comment ferez-vous?...
LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent.
HENRI. Vous avez osé les voir?
LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!
HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!
LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot, que vous vous êtes méfié de lui... Vous auriez eu tort. Il était sincère, j'en suis persuadée...
HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai pas deux paroles.
LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vérité, Henri, il me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des idées qui n'étaient pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur, est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout me menace et me révolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple et digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me reconduiras auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre peut-elle se séparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce brave officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me sentais pas là! Me voilà, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas? est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, fuyons, rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hésitation peut m'envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux? Te suis-je devenue odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frère et mon ami?
HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens, vois, je pleure, moi, un soldat... un républicain!... Je ne me croyais pas si lâche... Laisse-moi, ne me dis plus rien.
LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de pleurer! C'est ton coeur qui guérit et ton honneur qui se réveille. Viens!
HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce côté-là, je vois clair. Mon honneur me condamne à rester sous mon drapeau.
LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?
HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas cela, toi qui me pries de me déshonorer! Mais si! tu le comprends au fond du coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu...
LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous voulez retrouver mon estime, partons!
HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des malédictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or, il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!
LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, dès ce jour, nos fiançailles sont rompues.
HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aimé, tu ne m'aimes pas?
LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?
HENRI, (éperdu.) Si vous m'aimiez, je me brûlerais la cervelle!
LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, il faut choisir entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine.
HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à la lie!
LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener...
HENRI, (avec amertume.) Sacrifiée? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive la République! J'aurais fait votre malheur. C'eût été ma honte et mon châtiment! Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te déshonorer!
LOUISE. Adieu donc pour toujours!
HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrière le rideau, dans l'embrasure de la fenêtre.)
SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée.
LE CAPITAINE, (bas à Henri.) Eh bien, le Breton?
HENRI, (de même.) Innocent! parti!
MOTUS, (se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des bottes de paille.) Ici, camarades!
LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.
MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les rideaux de fenêtre.
HENRI, (vivement.) Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.) J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.
MOTUS, (qui a mis de la paille dessus et dessous la table.) Voilà; quand le capitaine commandera l'illumination...
LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!
HENRI, (bas.) Éloignez-les.
LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus de paille que ça! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous incendier ce château avec une allumette? Allez-y tous.
HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon capitaine, il y a là une femme... (Louise se montre.)
LE CAPITAINE, (souriant.) Qui venait vous voir? Très-jolie! Je vous en fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage!
HENRI. C'est ma soeur de lait.
LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je suis Louise de Sauvières.
LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!
HENRI. Elle ne l'est plus, mais...
LOUISE, (à Henri.) Mais vous daignez vouloir me sauver? Je refuse votre protection, à vous! Je périrais ici avec joie, tant je suis malheureuse, si je ne me devais à mon père.
HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (Bas.) Vous n'êtes donc pas aimée?
LOUISE, (sans lui répondre.) Monsieur le capitaine, je compte sur votre clémence, je ne rougis pas de l'implorer.
LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, et calmez-vous. Vous veniez chercher Henri?
LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais l'emmener.
LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le maudissez!--Moi, je le plains et je l'admire! Dites à M. le comte de Sauvières que nous accomplissons avec douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous exile à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma place, il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il obéirait.
LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, monsieur. Je pars avec l'espérance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs jours! La bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez pas à ces violences que votre coeur désavoue, et M. Henri de Sauvières ne conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos décisions. Allons! pour cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il vous oblige à faire, et comptez sur le pardon de mon père quand il vous plaira de l'invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice à la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que de pleurer sur nos ruines! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin! faites gaiement ce que vous appelez votre devoir! Détruisez la maison où, orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez? Ne le faites-vous pas avec enthousiasme? (Approchant le flambeau de la paille qui est sur la table, d'un air de défi.) Dois-je vous donner l'exemple? (Le capitaine lui ôte le flambeau.)
LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait dit.
HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre civile! Emmenez-la, capitaine! Par ici, personne ne peut vous voir.
LE CAPITAINE, (à Louise, qui a ouvert la cachette.) Venez, je réponds de vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! (Il sort avec Louise.)
SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC.
HENRI. Du courage! il en faut! (Il met sa tête dans ses mains et sanglote.)
REBEC, (sur la pointe du pied.) Ah! le voilà qui pleure! Je comprends ça, moi! un si beau château! Monsieur Henri!... voyons, consolez-vous! le mal ne sera pas grand!
HENRI, (se levant.) Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu dis?
REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... ah! le brave homme! il m'a dit de rassembler sous main, à peu de distance, les gens de l'endroit. Dès que le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.
HENRI. Tu en seras?
REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République donne comme ça des ordres contradictoires... «Garde bien ce château! Brûle vite ce château!...» A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde pas.
CHAILLAC, (au fond, qui l'écoute.) Ah! c'est comme ça? Eh bien, nous verrons s'il flambera, le château! Quand on prend les bastilles, on les rase! ça les empêche de repousser.
TROISIÈME PARTIE
Automne, 1793.--Dans la campagne, près d'une petite ville conquise, par les Vendéens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonné, riche végétation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup près d'elle.
SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE.
SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?
MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.
SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, vous!
MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants et commun à tout le monde, on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On en rougirait presque.
SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment de générosité admirable... Mais où allez-vous donc ainsi toute seule? C'est une imprudence gratuite.
MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, croyez-le bien; je suis inquiète de mademoiselle de Sauvières, qui devrait être de retour.
SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre sur le chemin de gauche.
MARIE. Et son père la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par ici. Je crains qu'elle n'ait pas reçu l'avis que nous lui avons fait donner, et qu'elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous rejoindre à Pellevaux 3.
SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous avons pris Saint-Christophe et que nous l'attendons là.
MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir.
SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai ni mangé ni dormi, et pourtant me voilà. Mes soldats ont été scandalisés de me voir quitter la ville au moment où l'on se rassemblait à l'église pour le Te Deum. Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au son des cloches après chaque victoire. J'ai bravé leur mécontentement..., bien que je m'attende à ce que votre belle amie ne m'en sache aucun gré.
MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut assurer son retour.
SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi donc le bras, nous irons plus vite.
MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.
SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi?
MARIE. Pas le moins du monde.
SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. Je me sens tout ému à côté de vous.
MARIE. Pourquoi?
SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l'herbe avec une grâce... Vous me croyez aveugle?
MARIE, (marchant toujours.) Où trouvez-vous le loisir de dire des riens au milieu des fatigues et des épouvantes de la vie que nous menons?
SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être belle et séduisante en dépit d'une pareille vie? Mon esprit reste frais comme votre visage et mon coeur éveillé comme vos yeux.
MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer comme vous avez l'esprit libre et le coeur léger au lendemain d'une victoire terrible et peut-être à la veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant que vous croyez, monsieur le marquis!
SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux avec vous?
MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de vous-même... Cela ne vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez à la mort et qui tombent par centaines autour de vous?
SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma vie plus que la leur?
MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez la mépriser; mais faire si bon marché du sang de tant de malheureux et des larmes de tant de familles, voilà le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas avoir.
SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! pleines de pitié pour les indifférents, indifférentes elles-mêmes, cruelles au besoin pour leurs amis.
MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.
SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste.
MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de Louise?
SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à vous.
MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée que vous me forcez d'entendre? C'est désobligeant.
SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous réellement à ce que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle Louise?
MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne votre femme, je crois que ce sera pour elle un grand malheur; mais vous affichez d'être son chevalier, vous lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas son avenir s'engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et sérieusement.
SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que vous êtes, mademoiselle Hoche! et vous avez appris à Louise à raisonner comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où l'on filait la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des châteaux ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un été de guerre civile, qui résume cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison des amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si nos chênes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien différents de ce que nous étions avant cette tourmente. Dans ce temps-là, l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et sans amertume l'heure du berger, et la femme, sûre d'elle-même, s'occupait à résoudre le mignon problème d'inspirer l'amour sans risquer une plume de son aile coquette; mais le vautour de la guerre a passé sur vos pigeonniers, mes belles colombes, et il s'agit d'aimer avec tous les risques attachés à l'ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous avez quitté vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de cette lutte à celle de l'isolement et de l'inaction. N'exigez donc pas de nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des héros du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de désir, enfiévrés par la fatigue, la colère, l'enthousiasme et le danger. Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont déchaînées... Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en rencontrer ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. Tout ce qui, en France, mérite le nom d'homme est emporté par ce fluide dans la région des tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous d'aimer! Demain, vous serez peut-être couchées pêle-mêle avec nous, la tête fracassée et le sein percé de balles, sur cette bruyère rose qui rit au soleil! Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se seront flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant leur dernier souffle, elles reconnaîtront que la prudence et l'orgueil ne leur ont donné ni gloire ni bonheur.
MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu chastes, dignes et loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous évoquez. Je souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt qu'une vie d'orages et de remords.
SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de me tenir à distance, comme si ce n'était pas assez des marches et contre-marches de la guerre pour nous séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment l'expansion de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, c'est puéril, cela, car je pourrais repousser le frêle obstacle de votre surveillance, prendre ma fiancée dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais... savez-vous ce qui m'arrête?
MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?
SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte de vous affliger.
MARIE. C'est toujours cela.
SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce ton dégagé. Je ne suis pas un novice!
MARIE. Que voulez-vous dire?
SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. Allons, charmante enfant, mon penchant répond au vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise, aimons-nous! Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à quoi bon ces attitudes convenues? C'est du temps perdu. Voulez-vous être sincère? Quittez l'armée, je vous ferai conduire à mon château de la Roche-Brûlée, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer le siége de la guerre. Ce sera la perte de la Vendée, et je me séparerai de cette déroute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles conditions.
MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?
SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, qu'elle est allée trouver sous prétexte d'affaires de famille. Je ne suis pas dupe! Elle ne l'aime pas, mais elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en moi.--Dites un mot, et je renonce à elle.
MARIE. Vous voulez un mot?
SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.
MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise!
SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n'ayez pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux déserter ma cause, quand, pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la perdent?
MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas la mienne, je ne m'intéresse pas à votre cause.
SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez folle!
MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai jamais cessé de l'être. J'ai suivi mademoiselle de Sauvières par affection, et, si je vous témoigne du mépris, c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une situation affreuse, après avoir forcé son père à vous suivre. Cela est indigne de quelqu'un qui se pique d'être gentilhomme, et l'offre que vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte retombe sur vous seul.
SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse, elle est d'un esprit imbu de préjugés, mais généreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre conquête, pour être difficile, ne me semble que plus désirable. Je vous ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez passionnément, si je vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux morts, et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous allez lui dire que je vous ai fait une déclaration dans les formes? C'est ce que je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez vous haïr l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher l'une de l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort.
MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et de ce que vous dites!
SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? C'est qu'avant dix minutes vous serez brouillées. Tenez, je vais vous attendre là-bas, sous ce gros arbre, pour offrir mon bras à celle de vous qui aura la franchise de l'accepter. (Il s'éloigne. Louise approche, suivie de Cadio.)
SCÈNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO.
MARIE, (courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.) Enfin!
LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a?
MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète de toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine et sauve, ce brave enfant?
LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton tour, tu m'inquiètes. Il n'est rien arrivé à mon père, à ma tante?
MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y être.
LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre?
MARIE. Avec le marquis.
LOUISE. Je l'ai bien reconnu.
MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?
LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche?
MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous seront seules.
LOUISE, (de même.) Ce garçon-là ne compte pas. Il n'entend ou ne comprend rien en dehors d'un petit cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur, mais c'est un fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux le langage des oiseaux que le nôtre.
MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? Il y a encore un brillant fait d'armes à inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a pris la ville que tu vois d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut s'y maintenir deux jours encore pour mettre de l'ordre dans l'armée et lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin.
LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier. Nos affaires vont mieux. On espère n'être pas forcé de passer la Loire.
MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque le plus, à ce qu'il paraît.
LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers avaient été forcés de payer à la République; mais je rapporte les diamants de ma mère, que j'avais confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans son jardin. A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude pas mes questions. Tu es agitée, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi et réponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est blessé, il aura craint de me surprendre...
MARIE. Il n'a rien, je te jure.
LOUISE. Alors, il m'évite?
MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai que ton cousin soit en Vendée?
LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières.
MARIE. Ah! Eh bien?
LOUISE. Eh bien, quoi?
MARIE. Il est toujours républicain?
LOUISE. Tu en doutes?
MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?
LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, et Dieu sait pourtant que je lui aurais sacrifié...
MARIE. Ton inclination pour...
LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon père n'aime pas Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n'ai pas de confiance dans le marquis, je le crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à l'heure?
MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il faut l'oublier.
LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?
MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un éloignement, un dégoût invincibles!
LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui! Marie, il te fait la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne m'as jamais dit la vérité!
MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.
LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit... Oui, tes joues sont enflammées de colère... ou d'orgueil!
MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te dire que cet homme ne nous aime ni l'une ni l'autre, qu'il n'estime et ne respecte aucune femme,... que son hommage me fait l'effet d'une flétrissure?...
LOUISE. Tu mens!
MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!
LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y a trois mois que je me débats contre un soupçon qui me torture... Cruelle! tu ne vois donc pas que j'en meurs?
MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu es folle, je le vois; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te guérir?
LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu'il n'aime que moi.
MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage. Tu l'aimes passionnément, je le vois, et lui, il vient de m'offrir, par dépit de ta pudeur, qu'il appelle méfiance et lâcheté, son insultant et banal hommage. A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois, car il m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller ensemble.
LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de ses ruses affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit!
MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu prendre à ce jeu grossier, toi qu'Henri eût si loyalement aimée? M. Saint-Gueltas n'a aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la vanité de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain d'une conquête, il l'abandonne pour en essayer une autre. C'est comme sa méchante guerre de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.
LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!
MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce qu'il y a de plus vain, de plus inconsistant et de moins héroïque au monde.
LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure?
MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n'a que de l'ambition et que mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie particulière à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous à instincts sauvages qui noient dans le carnage et la débauche le tourment de leur oisiveté et le vide de leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre armée; mais, puisque tu m'accuses de te disputer les regards du moins méritant, du plus souillé de vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle indignation s'est amassée en moi contre l'abominable guerre que vous faites avec eux et les crimes dont, grâce à eux, vous semez la contagion... Oh! les cruautés sont égales de part et d'autre, je le vois, je le sais, je les déteste toutes; mais vous qui avez allumé l'incendie, vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à présent que je vous connais, de la sanglante et cynique autorité que vous vous flattez d'établir en France avec de pareils hommes!
LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en doutais bien...
MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que moi l'entreprise où vous l'avez jeté!
LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi qui l'ai entraîné, perdu, je sais cela! J'ai été romanesque, exaltée... J'étais dévorée d'ennui à Sauvières, je voyais Henri abandonner notre cause... Saint-Gueltas est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un mot cruel,... un mot fatal qui a étouffé le cri de sa conscience et qui l'a précipité dans un abîme de chagrins et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes; nous ne jugeons les événements qu'à travers nos instincts ou nos passions. La vérité, c'est le fantôme qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle. Nous nous croyons intrépides et dévouées quand nous ne sommes que folles d'amour et de jalousie. Eh bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de la fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est misérable et je me condamne;... mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne veux guérir! J'ai tout immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit de mes sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. Je me jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons...
MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse, et il t'aimera vingt-quatre heures.
LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme? Il ne tient qu'à moi de l'être.
MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?
LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains d'être haïe quand il se sera engagé à moi; il raille à tout propos le mariage; trahi par sa femme, il a conservé de ses premiers liens un souvenir odieux!
MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte?
LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à la dame blanche qui revient au château de la Roche-Brûlée?
MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé cette femme coupable; selon l'autre, il l'a assassinée. Et tu admires l'homme qui n'a pas su sauver sa dignité par une conduite claire et loyale! Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment peux-tu croire qu'il oubliera la blessure de son âme? Ne vois-tu pas que tous ses entraînements portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? Cet homme épris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse gaieté, l'effet d'un fléau qui n'a plus conscience de lui-même.
LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit indifférent.
MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je te vois perdue, si je n'y parviens pas. Ton père, toujours irrésolu, n'a pas le courage de contrarier ton penchant; ta tante...
LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit le prestige encore plus que moi; mais, toi qui te vantes d'y échapper... Non, c'est impossible! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une suprême marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous; retourne à ton parti, à ta famille, à ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te revoie jamais...
MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là?
LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et te chéris encore. Demain, je te verrais troublée, il me semblerait que Saint-Gueltas te cherche ou te regarde... Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. Va-t'en, Marie, ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en, je te le demande à genoux.
MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que vas-tu devenir? (Elle l'embrasse.) Adieu!
LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu'on nous voie; mais tu vas venir avec moi à la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que tu vas faire et sur le prétexte à donner...
MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin. Tu diras que je suis lasse de partager tes fatigues et tes dangers.
LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d'ailleurs; on sait qui tu es!
MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle à Paris.
LOUISE. C'est là que tu iras?
MARIE. Je n'en sais rien.
LOUISE, (soupçonneuse.) Tu n'en sais rien? Où iras-tu?
MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te quitte ici.
LOUISE. Ici? Mais tes effets?
MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'être emporté.
LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?
MARIE. J'en ai assez.
LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes diamants, partageons...
MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros arbre, le marquis est là qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir l'outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas. Adieu!
LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... Ne veux-tu pas me pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre... Marie, pardonne-moi!
MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir, ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse pas seule.
LOUISE. Mais toi?...
MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?
CADIO, (qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de bois.) Oui bien, c'est par là que je voulais aller.
LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j'ai à te payer...
CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse, partons!
MARIE, (à Louise, qui veut la retenir.) Ton père et le marquis t'ont vue, ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai. (Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.)
LOUISE, (la suivant des yeux.) O Marie, Marie! je suis bien coupable d'avoir froissé une âme comme la tienne! Je mérite le désespoir où je me précipite.
SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.
MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.
CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.
MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe?
CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voilà ce que M. Henri m'a donné. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est de l'argent bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et doux!
MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans rougir.
CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi?
MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque chose, et que cela me suffit.
CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme vous va faire pour vivre à présent?
MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne suis pas difficile.
CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre camarade?
MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?
CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.
MARIE. Et vous avez compris que...?
CADIO. J'ai tout compris.
MARIE. Pourtant vous me blâmez...
CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa tante folle et Saint-Gueltas méchant...
MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser avilir?...
CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.
MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me frappe... Il me semble que la vérité est en vous, pure comme dans l'âme d'un enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humiliée, flétrie peut-être par des soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve Louise... J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me reprocher.
CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.
MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?
CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre, et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour vous en retourner? C'est à deux pas.
MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!
CADIO. Merci de quoi?
MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (Ils se séparent.)
SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE, LA MOUCHE, sortant des buissons.
TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; venez avec nous.
MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?
TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, venez!
MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m'attend.
TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, nous autres! on a des ordres pour ça. Marchez par ici.
MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je ne vous suivrai pas.
TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous voulez passer à l'ennemi; le grand chef ne veut pas de ça.
MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef?
TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, ou vous êtes morte. (Il la couche en joue.)
MARIE, (dédaigneuse.) Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez de passer à l'ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste?
LA MOUCHE, (à Tirefeuille.) En v'là assez. Faut qu'elle marche, puisqu'il le veut.
TIREFEUILLE, (bas.) Comment donc faire? Il a défendu qu'on y touche, et elle n'a point peur des menaces. Tiens, la v'là qui s'échappe!
LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera, (Il tire un coup de fusil. Marie court plus vite.)
TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener de force, tant pis! (s'arrêtant.) Diable! qu'est-ce que c'est que ça?
LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et tirons dessus quand ils passeront.
MARIE, (rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui s'avance au galop.) Sauvez-moi, je suis poursuivie!
CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien... Tiens, c'est la citoyenne Hoche! une vraie patriote, mes amis; elle va nous dire où sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle est évanouie?
MARIE, (se ranimant.) Non! j'ai couru si vite... ce n'est rien.
CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi occupe Saint-Christophe?
MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l'église.
CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais?
MARIE. Non.
CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on après toi?
MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n'appartiennent à aucun parti que je sache.
CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la patrie hésitent?
MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux que nous. (A marie.) Combien sont-ils?
MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez pas dans ces buissons. C'est là que vos ennemis sont invincibles parce qu'ils sont insaisissables.
CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.
MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez pas cela.
CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le conseil. Tu protéges l'ennemi, tu étais avec lui, puisque tu n'étais pas prisonnière. On connaît ton attachement pour certaine famille...
MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. Les insurgés sont ici en force et sur leurs gardes.
MOUCHON, (aux gardes nationaux.) Elle a raison, je la connais, vous la connaissez bien aussi; c'est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas nous tromper; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La troupe doit arriver...
CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te défends de démoraliser la garde civique que j'ai l'honneur de commander.--Toi, citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons pas à compter l'ennemi, nous avons à le vaincre. En avant, et vive la République! (Les gardes nationaux s'élancent en avant en chantant la Marseillaise.)