SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens réputés royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons, demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont pas enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à fêter les patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands. --On fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit; on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.
UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres! voyez donc, c'est Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans les volontaires! qu'est-ce qui aurait jamais dit ça?
UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, vous le voyez bien.
UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? vous ne le connaissez pas! Il a chargé trois fois l'ennemi... à reculons!
MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est la vérité; ma jument est habituée à tourner le pressoir à cidre, il faut qu'elle aille en rond. On croit qu'elle tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre bête, elle revient lui faire face.
LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas vrai?
MOUCHON, (bas.) Tu as tort de te moquer de moi, Pascal! Les volontaires de Chaumonton vont nous mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce qu'ils sont mieux montés que nous!
PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur répondra!
UN GARÇON COIFFEUR, (avec émotion.) Pas de rivalité, citoyens! Que toutes les villes du Bocage fraternisent et s'embrassent! (Un blessé passe sur un brancard.)
UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce qu'il y a?
LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon pauvre enfant! Viens-tu voir ça?
LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous quitte pas dans la peine, mais, sacredieu, c'est dur. Il faut que je vous aime bien!
LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras. As-tu ton fifre?
LE CLERC. Pardié, toujours!
LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant l'opération.
LE CLERC. Ça va!
MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander de la musique.
LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie? C'est assez gentil, ça, pour un notaire!
LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!
DANS UN AUTRE GROUPE, (composé de jeunes gens artisans et bourgeois.) Les hussards ne reviennent pas vite.
--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?
--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie légère.
--S'ils amènent encore des prisonniers, où les mettra-t-on? L'église est pleine.
--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la main, ça fera de la place!
--Eh bien, et les royalistes de la ville?
--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la ville s'en chargeront.
--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est tous parents ou camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-même.
--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions.
--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un modéré!
--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, de n'être pas plus modéré que moi.
LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalité! que toutes les villes fraternisent et s'embrassent!
D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. Quand je vous dis que, sans la troupe, nous étions aplatis comme un tas de galettes?
--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les plumets, quelle charge à la baïonnette, hein? c'était comme la foudre!
--Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe.
--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu; mais on a des paniques, c'est ça qui gâte tout!
--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. Les brigands, c'est pas des ennemis comme les autres. A présent surtout, c'est à faire trembler! Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus si laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu... On va dessus tout de même; mais, quand on y pense après, on en rêve la nuit. C'est des cauchemars!
--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme un sanglier!
--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne peut dire qu'il connaît sa figure. Il est toujours habillé en malheureux, et il se bat dans les buissons en simple brigand.
--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de mon fusil.
--Et tu l'as manqué, imbécile?
--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait deux recrues qu'il étranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents...
--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que je n'avale pas, moi!
LE GARÇON COIFFEUR, (attendri.) Citoyens, pas de rivalité...
--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la même chose.
--Il est soûl comme un Polonais!
--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se soûler? Je n'ai pas pu mettre la main sur un verre de cidre!
--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le verre. J'ai bu à la fontaine comme un veau.
--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout ça?
--Quel Perrichon? le bègue?
--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers.
--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et quatre enfants!
--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première affaire!
--Qu'est-ce qui crie comme ça?
--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.
--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres.
--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait donner aux cochons: qui en veut?
--Tout le monde! on est mort de faim!
UN BOURGEOIS DE LA VILLE, (apportant un grand panier.) Non, mes enfants, ne mangez pas ça. La pomme de terre, c'est bon pour les animaux, c'est malsain pour l'homme. Voilà du pain et de la viande.
--Vive le bon patriote!
--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais jamais occupé des affaires publiques. Hier, les brigands ont maltraité et frappé ma pauvre femme qui était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, ces chiens-là, et mangez, mes bons amis, prenez des forces! Je vous apporte tout ce que j'ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais.
D'AUTRES BOURGEOIS, (apportant aussi des vivres.) Citoyens, buvez et mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez tous les prisonniers, ceux de la ville surtout! Si vous les laissez échapper, dès que vous aurez tourné les talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.
LE GARÇON COIFFEUR, (buvant.) C'est ça, que le Bocage fraternise et s'embrasse!
UN VOLONTAIRE, (à un autre volontaire.) Diantre! tu as une belle montre, toi! Où as-tu cueilli ça?
--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante à quelque aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries dedans.
--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes prohibés.
--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or avec un bon Dieu dessus, c'est prohibé aussi!
--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour.
--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous?
--Qui est-ce qui fait la besogne?
--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à s'en charger.
--Diables de paysans! aussi enragés les uns que les autres!
--Dame! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de ceux qui ne veulent pas s'insurger. Tout ça, c'est des dettes qu'ils se payent entre eux!
--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau jeune homme!
--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le jeune Sauvières.
--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude troupier, à ce qu'il paraît!
--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands? comment ça s'arrange-t-il?
--Ça ne s'arrange pas.
DEUX AVOCATS, (officiers de volontaires.) Horrible guerre! voilà du sang français qui coule sur le pavé.
--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau de sang froidement répandu! Voe victis!
--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?...
--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu'un mot pour nous envoyer derrière l'église aussi, nous autres! Regardez ces figures pâles, ces yeux ardents... C'étaient des gens paisibles naguère, une population douce, économe, honnête et laborieuse. A présent, tous sont ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique... Prêts à pleurer de tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi... Très-bons au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément héroïques... mais exaltés ou abrutis par des émotions trop fortes. La nature humaine ne comporte pas ce degré d'excitation.
--La République en a trop appelé aux passions, je vous le disais bien!
--Que vouliez-vous qu'elle fît? qu'elle mourût?
--Non pas, mourons pour elle!
--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à présent! Nos enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes.
SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église.
HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du mur..
CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne Hoche, votre amie d'enfance.
HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte un nom déjà glorieux et qui donne d'assez belles garanties à la République. Comment se trouve-t-elle au nombre des prisonniers?
CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi les insurgés?
HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses opinions.
CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est mal agir. J'aime mieux les fanatiques que les traîtres.
HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que de se sacrifier à l'amitié.
CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi, vous suivez vos anciens amis, mais en les chargeant à coups de sabre. Je vous ai vu travailler la bande de Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien!
HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d'autres devoirs.
CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? Diable, non! Je ne veux pas vous accorder ça, jeune homme.
HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi la grâce de cette jeune fille.
CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à un militaire tel que vous, mais cela m'est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la faux révolutionnaire. Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et gestes au tribunal d'Angers.
HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...
CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre capitaine. Le militaire n'a rien à voir dans nos affaires civiles. J'ai des pouvoirs extraordinaires des délégués de la Convention. Mon mandat est d'envoyer les suspects devant leurs juges naturels.
HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous qualifiez de suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la méfiance. Si vous vous trompez...
CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum est! Le tribunal examinera, je m'en lave les mains. Il s'est passé au château de Sauvières, en votre absence, des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement assassiné un magistrat, un homme de bien que j'ai juré de venger!
HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant qui certes a eu, comme mes parents, un tel crime en horreur?
CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours rendu justice aux vertus privées de votre oncle, et il fallait du courage pour ça, je vous en réponds; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux qui, à partir de sa défection, lui sont restés attachés sont gravement coupables à mes yeux. Je ne leur ferai pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir.
HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l'envoyer dans les prisons d'Angers?
CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés par son silence.
HENRI. Puis-je lui parler, moi?
CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher à favoriser son évasion.
HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...
CHAILLAC. N'importe, vous jurez?
HENRI. Oui, monsieur.
CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car voilà le convoi qui va emmener les prisonniers.
SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires les surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des voitures de transport et des charrettes.
MARIE, (à voix basse.) Ah! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur Henri! Vous allez me dire si Louise et son père ont pu s'échapper. Je suis dévorée d'inquiétude!
HENRI. Ils sont en fuite.
MARIE. On ne les poursuit pas?
HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empêchés d'aller plus loin.
MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... Ah! que vous devez souffrir, vous!
HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un autre point. Je n'aurai pas la douleur de frapper moi-même... Mais il s'agit de vous... Vous savez qu'on va vous envoyer...
MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!
HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.
MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je n'aurais pas recours à lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas le compromettre. Il est l'unique appui de ma pauvre famille, il est une des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre parenté pour le préserver du soupçon.
HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.
MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous disculper, monsieur de Sauvières! Votre nom est déjà assez difficile à porter sous les drapeaux de la République. Ne me parlez pas davantage; je sais que vous voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y pouvez rien, ne vous exposez pas davantage.
HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la main.
MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez que j'ai pour vous autant d'amitié que d'estime.
HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, demandez à parler encore à Chaillac. C'est un esprit étroit, rigide, mais c'est un honnête homme.
MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre ma situation. Il veut des renseignements sur l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser à la délation pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que la reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le patriotisme, et j'avoue que je suis ici la victime de mon propre coeur. J'ai servi en quelque sorte la cause des insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur mauvaise fortune. Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié de leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu leurs femmes, j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de la déroute. Que voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et le mien! Qui comprendrait une pareille inconséquence, à moins d'être femme? Et encore! Y a-t-il encore des femmes dans le temps où nous vivons? Je suis peut-être la dernière qui osera faire violence à ses croyances pour remplir un devoir et payer une dette.
HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule femme, le dernier ange de bonté... (Il lui baise la main.)
MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée pour avoir été sensible au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je crois à une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...
CHAILLAC, (s'approchant.) Eh bien, citoyenne, es-tu décidée à me dire...?
MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est impossible.
CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur la charrette.
MARIE. Je vous remercie, monsieur.
CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?
MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; c'est inutile! Adieu, merci. (Elle part.)
CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! c'est dommage! mais que voulez-vous!...
QUATRIÈME PARTIE
Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la Loire 4.--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la cornemuse.
SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.
Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire. (Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus. La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée; les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan. Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici, c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien! C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?
UNE VOIX, (derrière la butte.) Cadio! Oh! Cadio!
CADIO, (effrayé.) Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche?
LA VOIX, (plus près.) Hé! Cadio! es-tu par là?
CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.
SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.
LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu l'air de ton biniou. Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça!
CADIO, (incertain et méfiant.) Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que tu me veux?
LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?
CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me paraît toute changée, et ta voix aussi.
LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?
CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as donc quitté les brigands?
LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?
CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien!
LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle?
CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la demoiselle?
LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!
CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai jamais.
LA KORIGANE. Pourquoi?
CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux rien être, et j'aime autant ça.
LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou!
CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien qu'il n'y a que moi de sage sur la terre.
LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?
CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à réclamer et rien à défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne.
LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!
CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle?
LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et pauvre, et misérable!
CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?
LA KORIGANE. Elle la suit toujours.
CADIO. Et Saint-Gueltas?
LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son malheur et celui de tout le monde.
CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri.
LA KORIGANE. Un bleu enragé?
CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et rendu ma musique!
LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant tout.
CADIO. Puisque je n'ai que ça.
LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon coeur et ma vie...
CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. Toute petite, tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai vue au camp du roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!
LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme ça? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos hommes: «Tuez tout!» Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oublié, c'est moi qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! saignez encore, le compte n'y est pas!»
CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! passe ton chemin!
LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en aller avec toi.
CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!
LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?
CADIO. Non, je te plains.
LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons, Cadio, je pourrais peut-être t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...
CADIO. Ça ne te changeait pas.
LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas où j'en suis.
CADIO. Où en es-tu donc?
LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si j'étais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis méchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois âmes, je les lui donnerais.
CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le quittes?
LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais je suis avec lui encore.
CADIO, (effrayé et près de fuir.) Il est donc par ici?
LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas, derrière la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. Où vas-tu?
CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.
LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh bien, tu resteras, ça me venge... et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!
CADIO. Mais non!
LA KORIGANE, (prenant un de ses pistolets.) Mais si! Ne bouge pas, ou je te brûle la cervelle! (Cadio se débat et s'échappe.)
SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc?
LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je plaisantais.
SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, ça trouve toujours le temps de penser à ça!
LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.
SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? Tu étais avec eux?
LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout défoncé.
SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?
LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c't'heure.
SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne s'agit pas de ça.
LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout cru.
SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare. Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, rejoins-les; cours!
LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.
SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la droite; l'armée arrive.
LA KORIGANE. L'armée?
SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?
LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! Si vous en ôtiez les blessés, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec ça que vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos terres, où personne n'oserait vous attaquer.
SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au diable! Je te chasse.
LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je me fais tuer cette nuit.
SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!
LA KORIGANE. Un mot de tendresse!
SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté ou de l'autre, que je ne te voie plus!
LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (A part.) Je me vengerai sur les Sauvières. (Elle sort.)
SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai bientôt plus personne... Mais qu'est-ce que c'est que ça? (Une calèche toute crottée et toute déchirée s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornière; un des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la voiture.)
SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon.
SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.) Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte!
ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux descendre.
LA TESSONNIÈRE, (dans la calèche.) Ouvrez la portière, ouvrez!
LE POSTILLON, (relevant son cheval.) Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom d'un tonnerre!
SAINT-GUELTAS, (faisant descendre Roxane et la Tessonnière.) Allons donc! et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux, cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés; des pantoufles dans des sabots.)
ROXANE, (que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la voiture.) Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon! c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait bien mal...
SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en déroute! Pourquoi diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la marche avec les autres personnes gênantes?
LA TESSONNIÈRE, (bas, à Roxane.) Gênantes n'est pas poli!
ROXANE, (à Saint-Gueltas.) Vous nous faites des reproches!... Les bleus étaient derrière nous, la peur nous a saisis; j'ai donné deux louis à cet homme pour qu'il prît la tête. Il prétendait connaître la traverse... Enfin nous voilà!
SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne derrière vous. N'êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un mois que ça dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face?
ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache à vous, je ne vous quitte pas!
SAINT-GUELTAS, (haussant les épaules.) Comptez là-dessus! Vous avez fait la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux, toi! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!
ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi?
SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L'avant-garde va vous bousculer tout à l'heure.
ROXANE. Vous nous quittez?
SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes gens à l'assaut d'une ville, c'est un peu plus pressé que de bavarder avec vous! (Il s'en va par où il est venu.)
ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable, je ne le reconnais plus depuis quelques jours.
LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal!
ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.
LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement.
ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!
LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de misères dont vous n'avez pas l'idée.
ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est fait comme nous voilà!... non, nous ne pouvons pas être plus malheureux!
LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous avons, vous et moi, toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en pleins champs.
ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est une saleté horrible!
LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois! au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider à verser la calèche. Je ne peux pas tout seul!
ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid, s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise?
LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à l'heure à vous sauver, quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main!
LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!
LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les châssis de la calèche.)
ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier asile! Empêchez-le donc, la Tessonnière!
LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux!
LE PAYSAN, (cassant toujours.) Damnée guimbarde, va! Pas possible de l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!
SCÈNE V.--Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés, barbus, hâves.
MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore là, feignant? Laisse ça, et cours aux canons; y en a un d'embourbé. Dépêche, ou gare à toi!
LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte à cheval et part au trot.)
ROXANE, (à la Tessonnière.) C'est cet affreux Mâcheballe, si grossier! Ne lui parlons pas, venez!
LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes dans les près!
ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand Dieu! on parlait de ça jadis, quand on chantait des bergeries: Colin sur la fougère... Et à présent!... (Ils s'éloignent.)
MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils la renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi ça le ventre en l'air, et cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon, c'est bien, mes gars! A présent égaillez-vous 5. Je vas tenir conseil un moment avec les autres chefs.
UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le temps à se demander ce qu'on veut faire.
UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs qui n'y connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder.
UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante.
L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire. On est sur les dents!
MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, on se reposera dans la ville.
L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout à c't'heure, et y a plus de villes sans défense!
UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, qui veut la discipline et la mode de se battre à découvert. C'est des histoires de l'ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres!
MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! Fallait pas!
UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! Il n'en faudrait qu'un.
MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?
L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!
MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils en crèvent d'envie!
LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs.
UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera du plomb dans le dos. Ça les fera filer plus vite.
MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle Louise lui a mis la tête à l'envers depuis un bout de temps.
UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes à la guerre. C'est des bêtises, tout ça!
MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde.
LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et s'éloignent.)
SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON, SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.
MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v'là, arrêtez-vous! c'est ici qu'on se consulte.
LE CHEVALIER, (sans lui répondre, à Saint-Gueltas.) Est-ce ici réellement? Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres chefs, nous allons perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de nuit sous les murs de la ville.
SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.
LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez! Vous n'entendez pas de bruit?
MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. Les oreilles vous cornent!
LE COMTE. Plaît-il?
RABOISSON, (bas.) Ne répondez pas à ce manant.
SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... (Entrent deux Vendéens.) Eh bien?
UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à la ville. Elle n'est pas gardée et ne se méfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le faubourg.
SAINT-GUELTAS. En avant, alors!
RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se réunir.
SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur la route du Mans. N'espérons plus rien que de nous-mêmes.
LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc!
LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir dissipé toutes nos illusions. Ayons l'audace du désespoir.
SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.
LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt hommes, de neufs cents que je commandais encore hier?
MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! c'est la honte de l'armée!
LE COMTE, (méprisant.) Vous dites?
SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment.
MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.
SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger. Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste!
MACHEBALLE. On restera, marchez!
SAINT-GUELTAS, (aux autres.) Je gagne la tête. J'enlève le faubourg. Suivez-moi de près avec vos hommes.
LE COMTE. Les voici, avec Stock.
UN GROUPE, (qui traverse en fuyant.) Les bleus, les bleus!... Nous sommes coupés!...
LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!
STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...
UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce à ceux qui se rendent. Nous allons à Nantes!
D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!
LE COMTE, (leur barrant le chemin.) Malheureux! vous allez à la mort!
QUELQUES FUYARDS, (le repoussant et passant outre.) Tant pis! finir comme ça ou autrement...
SAINT-GUELTAS, (saisissant deux hommes.) Lâches! je vous brûle la cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!
SAPIENCE, (paraissant au pied de la croix.) Mes frères, mes enfants, au nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire!
UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal prié, toi! Laisse-nous tranquilles!
TOUS. A Nantes! à Nantes! (Ils fuient.)
SAINT-GUELTAS, (essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec les fuyards.) Bah! c'est encore une panique, j'en suis sûr! Messieurs, retournez sur vos pas, et empêchez que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai encore des gens sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.
LA KORIGANE, (accourant.) Mon maître, tes gars se sauvent aussi avec leurs officiers!
SAINT-GUELTAS. De quel côté?
LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui tourner le dos.
SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront malgré eux. Je les rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise! (Il s'éloigne rapidement.)
LE CHEVALIER, (le suivant.) Au diable les autres! je vous suis!
LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! (Elle part.)
MACHEBALLE, (au comte et à Raboisson.) Allons, mordieu! retournez, vous autres! empêchez la déroute!
LE COMTE, (hautain.) Nous savons ce que nous avons à faire. (Il s'en va du côté de l'armée vendéenne.)
MACHEBALLE, (à Stock.) Et vous, qu'est-ce que vous faites-là? Allez à votre détachement.
STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi.
MACHEBALLE. Parti?
RABOISSON, (à Stock.) Comme le mien, depuis le coucher du soleil.
MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh bien, alors...
RABOISSON, (à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe.) C'est assez se démener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim, de fatigue et de désespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout comme des héros, tantôt comme des saints, tantôt comme des diables...
STOCK. Ou comme des Suisses! oui!
RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des spectres. Je suis à bout de courage et de volonté, moi, pour les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni prêcher, M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais me faire tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier effort.
STOCK. Allons!
MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles! (A Tirefeuille, qui arrive en se traînant.) C'est toi, mon garçon? Qu'est-ce qui est arrivé là-bas?
TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas! Je crois que c'est un officier. On a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont coupé à travers champs, ils vont sur la ville.
MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment qu'ils passeront les haies?
TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!...
MACHEBALLE. Deux? et les autres?
TIREFEUILLE. On les a laissés en route. Jeannette s'est embourbée jusqu'à la gueule.
MACHEBALLE. Jeannette? notre grand canon du bon Dieu, notre relique, le porte-bonheur de l'armée? Pas possible! tout est perdu, si on sait ça dans les rangs! Messieurs, sauvez les canons, sauvez Jeannette! c'est le plus pressé,
RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n'ont peut-être pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons Jeannette! (Ils partent.)
MACHEBALLE, (à Tirefeuille.) Eh bien, ce prisonnier, où ce qu'il est?
TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont pas voulu.
MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où sont les bleus.
TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience.
MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser.
TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.
MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.
TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher vif, faut que je dorme!
MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que je t'envoie dormir dans l'autre monde?
TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je dorme ou que je crève. (Il se jette sur la bruyère.)
MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas aller plus mal. Ah! le v'là, ce prisonnier.