Elle n'était pas femme à s'endormir dans le succès et à attendre patiemment que Léon fût disposé à réaliser l'engagement tacite qu'elle avait eu tant de peine à lui arracher.
Il pouvait réfléchir lorsqu'il serait de sang-froid et revenir alors sur cet engagement.
D'autre part il y avait à craindre que ses parents n'intervinssent auprès de lui, soit en accourant eux-mêmes d'Amérique, soit en faisant agir un homme d'affaires habile, et qu'ils n'arrivassent ainsi à changer sa résolution, qui n'était pas assez ferme pour qu'on pût avoir pleine confiance en elle.
Dans ces circonstances, le mieux était donc de ne pas perdre une minute et de faire célébrer aussi promptement que possible le mariage religieux.
Elle savait que les mariages de ce genre se font facilement et rapidement en Amérique, mais elle ignorait en quoi consistaient au juste cette facilité et cette rapidité. On lui avait dit que l'acte de naissance et l'acte de baptême étaient les seules pièces qu'on exigeait; cela était-il vrai? Était-il vrai aussi que les délais entre la demande et la célébration étaient insignifiants? Elle voulait mieux que des on-dit plus ou moins vagues; c'était des certitudes qu'il lui fallait.
Le lendemain matin, alors que Léon était encore au lit, elle sortit «pour aller remercier le bon Dieu; son absence ne serait que de quelques minutes, le temps d'aller à l'église la plus voisine, et elle revenait».
Ce fut en effet à l'église catholique la plus rapprochée qu'elle se fit conduire; mais, au lieu de remercier le bon Dieu, elle entra à la sacristie et demanda si elle pouvait parler à un prêtre qui fût Français ou qui entendît le français. À ces mots, un prêtre qui arrangeait des surplis dans un tiroir lui répondit avec un accent étranger très-prononcé qu'il était à sa disposition.
Il se préparait à entrer dans l'église, croyant qu'il s'agissait d'une confession, quand elle le retint: elle venait lui demander un conseil pour un mariage; et alors, dans un coin de la sacristie, elle lui raconta l'histoire qu'elle avait préparée.
Elle venait d'arriver à New-York avec son fiancé, et ils étaient pressés de partir pour l'Ouest; mais avant ils voulaient faire bénir leur union par l'Église, si toutefois on ne leur imposait pas de trop longs délais; car si ces délais devaient les retenir à New-York, ils seraient obligés de se mettre en route avant d'avoir reçu le sacrement du mariage, ce qui serait une grande douleur pour leurs âmes chrétiennes: elle désirait donc qu'on abrégeât ces délais autant que possible; elle était disposée à payer toutes les dispenses nécessaires, et de plus à faire à la chapelle de la très-sainte Vierge un cadeau proportionné au service qu'on lui aurait rendu.
L'entretien fut long et Cara le fit sans cesse revenir sur ce point décisif qu'il fallait pour leur salut qu'on les mariât avant leur départ pour l'Ouest. Mais le succès dépassa ses espérances, car le prêtre consentit à les marier à l'instant même, s'ils avaient les pièces exigées pour le mariage. Elle crut avoir mal entendu ou que le prêtre l'avait mal comprise, et elle recommença ses explications. Le prêtre, après l'avoir patiemment écoutée, lui répéta ce qu'il lui avait déjà dit. Elle eut peur alors qu'un tel mariage ne fût pas valable; mais le prêtre lui assura qu'il était au contraire indissoluble. Elle pouvait donc se présenter avec son fiancé quand elle le voudrait; ce jour même, le lendemain, et après s'être l'un et l'autre confessés, ils seraient mariés; ils n'auraient pas besoin d'amener des témoins, on leur en fournirait: un bedeau et un enfant de choeur rempliraient cet office.
Tout autre qu'un prêtre lui eût tenu ce langage, elle eût cru qu'on se moquait d'elle; mais ces paroles étaient évidemment sérieuses; il ne lui restait donc qu'à profiter de ce qu'elle venait d'apprendre et au plus vite; elle remercia ce prêtre si complaisant et lui dit qu'elle allait revenir bientôt avec son fiancé.
Avant de rentrer à l'hôtel, elle s'arrêta chez un bijoutier et elle acheta un anneau ainsi qu'une pièce de mariage.
Arrivée à l'hôtel, elle garda sa voiture, puis rapidement elle monta à la chambre de Léon; il était en train de s'habiller.
—Veux-tu mettre une redingote, lui dit-elle.
—Pourquoi ne veux-tu pas que je garde cette jaquette: je serai plus à mon aise.
—Parce que nous allons nous marier, et je ne voudrais pas que tu fusses en jaquette, cela me serait un mauvais souvenir.
—Nous marier! s'écria-t-il en riant.
Mais elle prit ses grands airs, et dignement elle lui raconta ce que le prêtre de Saint-François venait de lui apprendre: ils étaient attendus; elle avait promis de revenir avant une demi-heure.
Tout en parlant, elle changeait de robe et prenait une toilette noire, simple et sévère.
—Eh bien? dit-elle.
—Mais un pareil mariage est absurde, dit Léon, il ne vaut rien.
—Que t'importe? ne t'inquiète pas de cela; dis-moi que tu reviens sur ce que tu m'as promis hier, que tu ne veux plus ce que tu as voulu, que j'ai eu tort d'avoir foi en toi, je comprendrai tout cela; mais ne dis pas que ce mariage est absurde; s'il l'est, c'est une raison précisément pour qu'il ne te fasse pas peur, puisqu'il ne t'engagera à rien; s'il ne l'est pas, ce que j'espère, ce que je crois, pourquoi le refuserais-tu aujourd'hui quand tu l'as accepté hier?
Il n'y avait pas à répondre, ou plutôt il y avait trop de choses à répondre.
La cérémonie fut bâclée en peu de temps; ils signèrent sur un registre, un vieux bedeau de quatre-vingts ans et un enfant de choeur de treize ou quatorze ans signèrent après eux, puis le prêtre qui avait célébré la messe signa à son tour;—ils étaient mariés.
Dans un rêve, les événements n'auraient pas marché plus vite.
Était-ce possible?
Précisément parce que la validité d'un mariage conclu dans ces conditions paraissait plus que douteuse à Léon, il voulut faire quelque chose de positif et de solide pour Hortense.
Après leur déjeuner, il la fit monter en voiture avec lui, et il dit au cocher de les conduire dans Broadway à un numéro qu'il lui indiqua.
—Où allons-nous? demanda-t-elle.
—Tu vas le voir.
Ils s'arrêtèrent à la porte d'une Compagnie d'assurances sur la vie, et là, tout aussi promptement qu'à l'église Léon conclut une assurance en vertu de laquelle la compagnie s'engageait à payer à madame Hortense Binoche, sa femme, si elle lui survivait et après son décès la somme de cinquante mille dollars.
Quand Léon eut payé la première prime, il montra son portefeuille à Hortense, il ne lui restait que quelques billets.
—Voilà toute ma fortune, dit-il assez gaiement.
Et il lui raconta comment le crédit qui lui avait été ouvert avait été presque aussitôt supprimé.
—Ce qui est à la femme, dit-elle, est aussi au mari, nous partagerons, et comme avec ce que j'ai apporté nous ne sommes pas tout à fait à sec, nous nous en irons, si tu le veux bien, visiter les grands lacs et le Canada, cela vaut bien la banale promenade des jeunes mariés en Suisse ou en Italie.
Trois jours après le départ de Léon et de Cara, madame Haupois-Daguillon débarquait à New-York et descendait à l'hôtel que son fils venait de quitter.
Elle accourait ayant tout quitté, tout bravé pour le sauver, mais elle arrivait trop tard: parti pour l'Ouest, où? on n'en savait rien, pour l'Ouest avec milady. Il n'y avait pas à le chercher, ni à courir après lui. Où le trouver? et d'ailleurs comment l'arracher à cette femme?
Cependant ce voyage de madame Haupois-Daguillon ne fut pas complétement inutile; grâce au consul, pour qui elle avait une lettre de recommandation, grâce à un homme d'affaires actif et intelligent avec qui on la mit en relations, elle apprit, avant de se rembarquer pour l'Europe, que Léon s'était marié à l'église Saint-François devant l'abbé O'Connor, avec la demoiselle Hortense Binoche.
Marié! Lui, son fils!
Marié avec cette femme, une fille!
Léon et Cara employèrent trois mois à visiter la région des grands lacs et à descendre le Saint-Laurent; c'était un vrai voyage de noces; jamais on n'avait vu jeunes mariés plus tendres; cependant il y avait des heures où le mari paraissait sombre et préoccupé; quant à la femme, elle était radieuse, tout lui plaisait, la séduisait, l'enchantait.
Enfin ils s'embarquèrent à Québec pour Glasgow, et ce fut seulement après une promenade en Écosse, non moins sentimentale que celle du Canada, qu'il rentrèrent à Paris.
Une surprise,—cruelle pour Cara,—les y attendait; le concierge de la rue Auber remit à Léon toute une liasse de papiers timbrés.
De la lecture de ces assignations, il résultait que M. et madame Haupois-Daguillon demandaient au tribunal de la Seine la nullité d'un prétendu mariage conclu par leur fils, Léon Haupois-Daguillon, avec une demoiselle Hortense Binoche, devant un prêtre de l'église de Saint-François, à New-York (États-Unis), lequel mariage n'avait été précédé d'aucune publication, et avait été fait sans le consentement des père et mère du marié; qu'aux termes de l'article 182 du Code civil, le mariage ainsi contracté était nul, et qu'il importait aux demandeurs de ne pas laisser écouler le délai prévu par l'article 183 du même Code pour porter leur action en nullité devant la justice.
Faisant un rouleau de toutes ces paperasses, Léon les porta immédiatement chez Nicolas pour savoir ce qu'il devait faire; l'avis de l'avocat fut qu'il n'y avait absolument rien à faire et qu'il était inutile de se défendre, attendu qu'il n'y avait pas un tribunal en France qui ne prononcerait la nullité d'un mariage conclu dans de semblables conditions: une seule chose était possible, c'était d'adresser des sommations respectueuses aux parents et, après les délais légaux et les formalités en usage, de précéder à un nouveau mariage.
—Il n'y a que cela de pratique, dit Nicolas, et c'est le conseil que je vous donne si toutefois vous voulez de nouveau et toujours vous marier.
Comme Léon s'en revenait rue Auber et passait sur la place de la Madeleine, il aperçut une dame en grand deuil qui traversait le boulevard comme pour entrer à l'église; cette dame ressemblait d'une façon frappante à sa mère: même tournure, même taille, même démarche, c'était à croire que c'était elle.
Mais cette pensée ne se fut pas plus tôt présentée à son esprit qu'il la chassa: cela n'était pas possible, c'était sa vision intérieure qu'il voyait; sa mère n'était pas en deuil.
De qui serait-elle en deuil?
Il regarda plus attentivement; une voiture ayant barré le passage à cette dame, celle-ci s'arrêta et tourna à demi la tête du côté de Léon.
C'était-elle! le doute n'était pas possible, c'était bien elle; mais alors que signifiait ce deuil?
Instinctivement et sans réfléchir il traversa le boulevard en courant.
Quand il rejoignit madame Haupois-Daguillon, elle atteignait les premières marches de l'escalier.
—Mère? s'écria-t-il d'une voix étouffée.
Elle se retourna et en l'apercevant tout près d'elle elle recula.
—En deuil, dit-il, tu es en deuil, de qui?
Elle le regarda un moment.
—De mon fils, dit-elle.
Et elle continua de gravir l'escalier sans se retourner, le laissant écrasé, suffoqué.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE
I
Le théâtre de l'Opéra annonçait Hamlet, pour les débuts de mademoiselle Harol, dans le rôle d'Ophélie.
C'était la première fois que Paris entendait ce nom, qui, disaient les journaux de théâtres, était celui d'une jeune chanteuse, Française d'origine, mais dont la réputation s'était faite en Italie à la Scala, à la Fenice, à la Pergola. Quelques articles avaient parlé des succès qu'elle avait obtenus sur ces scènes, mais Paris a autre chose à faire que de s'occuper de ce qui se passe à l'étranger, et toute réputation qu'il n'a pas consacrée, il s'imagine qu'il a ce droit, n'existe pas pour lui.
Faite simplement, modestement et sans réclames tapageuses, l'annonce de ce début n'avait pas produit une bien vive curiosité dans le public: aussi, lorsque le rideau se leva, la salle n'était-elle pas celle d'une représentation extraordinaire; trois ou quatre critiques tout au plus avaient daigné se déranger, parce qu'on leur avait fait un service et surtout parce qu'ils n'avaient pas à employer mieux leur soirée ailleurs; il y avait des trous dans les loges et plus d'un fauteuil d'orchestre était vide.
Au milieu du premier tableau, Byasson vint occuper un de ces fauteuils: il n'y avait pas de première représentation ce soir-là, et, ne sachant que faire, il était venu à l'Opéra plutôt pour ne pas se coucher trop tôt que pour voir mademoiselle Harol qu'il ne connaissait pas et dont il n'avait pas souci; ce n'était pas une de ces débutantes qui, par le bruit dont elles ont soin de s'entourer, forcent l'attention.
Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les premiers mots du rôle d'Ophélie:
A d'éternels regrets, condamne votre joie!
Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui chantait, il l'avait déjà vue aussi!
Madeleine!
Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait son esprit.
Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa figure douce et pensive.
Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine? quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public, indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.
Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison de sans oncle.
Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant, elle avait obéi à une irrésistible vocation.
Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de traverser son esprit.
Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours Madeleine, la Madeleine d'autrefois.
Qui pouvait dire ce qui s'était passé? qu'était devenue l'honnête et pure jeune fille après trois années de vie théâtrale, seule, sans affection, sans appui autour d'elle?
Avant de voir Madeleine, avant de tenter une démarche auprès d'elle, il importait donc de savoir quelle femme il trouverait.
Il revint sur ses pas, décidé à rentrer dans la salle et chercher quelqu'un, un journaliste ou un homme de théâtre, qui pût lui donner ces renseignements.
Comme il traversait le vestibule, il aperçut justement un jeune musicien qui, faisant partie de l'administration de l'Opéra, devait être en situation mieux que personne de l'éclairer; il alla à lui.
—Eh bien, dit celui-ci avec une figure joyeuse, comment trouvez-vous notre nouvelle chanteuse?
—Charmante.
—C'est le mot qui est dans toutes les bouches. Pour mon compte, je n'ai jamais douté de son succès, mais j'avoue qu'il dépasse ce que je j'avais espéré. Ce que c'est que la beauté et le charme. Voici une jeune femme qui certainement a une excellente voix dont elle sait se servir; croyez-vous qu'elle eût fait la conquête du public avec cette rapidité, si elle n'avait pas eu ces beaux yeux doux.
—Elle vient d'Italie? demanda Byasson en passant son bras sous celui de son jeune ami et en l'accaparant.
—Oui, mais c'est une Française, d'Orléans je crois. Elle est élève de Lozès, ce qui est bien étonnant, car l'animal n'a jamais formé une femme de talent; mais elle a travaillé aussi en Italie, où elle a débuté avec assez de succès pour qu'on m'ait envoyé la chercher. Elle a pour cornac un vieux sapajou d'Italien appelé Sciazziga, qui est bien l'être le plus insupportable de la création: avare, mendiant, pleurard. Elle vit avec lui.
Byasson ne put retenir un mouvement qui fit trembler son bras.
—Oh! en tout bien tout honneur; si vous connaissiez le Sciazziga, l'idée que vous avez eue ne vous serait pas venue. J'ai voulu dire qu'elle vivait chez lui, sous sa garde, et je vous assure qu'elle est bien gardée, car elle est et elle sera la fortune de ce vieux chenapan qui l'exploite. Au reste, elle se tient bien, et l'on voit tout de suite qu'elle a été élevée. Je n'ai pas entendu la moindre médisance sur son compte, et cela prouve bien évidemment qu'il n'y a rien à dire, car sa vie a été passée au crible, soyez-en sûr. Mais rentrons, le deuxième acte va commencer, et vous savez qu'elle paraît tout de suite; je vous recommande son air: «Adieu, ayez foi!»
Byasson ne se laissa pas dérouter par le mot «Orléans»; se tenant bien, élevée, honnête, c'était Madeleine; ce ne pouvait être qu'elle; Orléans ne devait être qu'une tromperie pour dérouter les recherches; il n'était pas plus vrai que ne l'était le nom de Harol.
Ah! la chère et charmante fille! elle était restée la Madeleine d'autrefois; elle pouvait donc sauver Léon et l'arracher des mains de Cara.
Cette pensée empêcha Byasson de bien écouter l'air d'Ophélie; mais les applaudissements lui apprirent comment il avait été chanté; c'était un triomphe.
À l'entr'acte suivant Byasson ne résista plus à l'envie d'aller voir Madeleine, car c'était bien, ce ne pouvait être que Madeleine; sans doute le moment n'était guère favorable à une visite, et la pauvre petite devait être toute à l'émotion de son début, mais il ne lui dirait qu'un mot.
La façon dont il affranchit sa carte lui fit trouver quelqu'un pour la porter sans retard.
Il n'attendit pas longtemps la réponse: un petit homme gros, gras, souriant, suant, soufflant, demanda d'une voix haletante où était M. Byasson.
Celui-ci s'avança, croyant qu'on allait le conduire près de Madeleine.
—Z'est donc vous qui désirez voir la signora, dit le petit homme, z'est oune impossibilité en ce moment, nous n'avons pas oune minoute. Vous comprénez, pas oune minoute. Désolation; zé souis zargé dé vous lé dire dé la part dé la signora, ma demain elle vous récévra avec satisfaction, roue Châteaudun noumero quarante-huit, si vous lé voulez bien. Escousez, ze souis obligé dé vous qouitter; vous savez lé jour d'oun débout, pas oune minoute à soi.
C'était-là assurément le vieux sapajou nommé Sciazziga dont on avait parlé à Byasson, l'entrepreneur de Madeleine.
Il s'éloigna rapidement, courant, soufflant; s'il avait débouté lui-même, il n'aurait certes pas été plus affairé, plus ému; mais, en réalité, n'était-ce pas pour lui que Madeleine débutait?
II
Le lendemain matin, après avoir lu trois ou quatre journaux qui tous étaient unanimes pour constater le grand, l'éclatant succès obtenu la veille à l'Opéra par mademoiselle Harol dans le rôle d'Ophélie, Byasson se rendit rue Royale pour voir M. et madame Haupois-Daguillon.
Dans ses vêtements de deuil, madame Haupois-Daguillon était déjà au travail penchée sur ses livres, et M. Haupois, qui venait d'arriver, parcourait les journaux du matin.
—J'ai du nouveau à vous annoncer, dit-il à ses amis, en leur serrant la main joyeusement.
—Nous aussi, dit M. Haupois, nous avons reçu une bonne nouvelle, et j'allais aller chez vous tout à l'heure pour vous la communiquer. L'homme que nous avons chargé de surveiller Cara est venu nous apprendre hier soir qu'il avait la certitude que Léon était trompé. Il paraît que cette coquine n'a pu jouer son rôle plus longtemps. Après s'être imposé la sagesse pour arriver à ses fins, elle a trouvé que le carême était trop long, et elle est retournée à son carnaval. Elle va une fois par semaine chez Salzondo, et ce n'est pas probablement pour friser les perruques de celui-ci. De plus, elle s'est engouée d'un caprice pour Otto, le gymnaste du Cirque, et elle a si pleine confiance dans la solidité du bandeau qu'elle a mis sur les yeux de Léon que c'est à peine si elle prend des précautions pour lui cacher cette double intrigue.
—De qui est cette réflexion, demanda Byasson, de vous ou de votre homme?
—De notre homme. Celui-ci n'a pas encore entre les mains des preuves matérielles de ce qu'il a découvert, mais il espère les avoir bientôt, et alors nous serons sauvés. Lorsque Léon aura ces preuves sous les yeux, lorsqu'il aura vu, ce qui s'appelle vu, de ses propres yeux vu, il connaîtra cette femme et comprendra comment il a été abusé, entraîné, comment on le trompe, l'on se moque de lui et il n'hésitera pas à se réunir à nous pour demander à la cour la confirmation du jugement qui déclare nul son prétendu mariage; de même il se réunira à nous encore pour poursuivre à Rome l'annulation du mariage religieux. Vous voyez bien que j'ai eu raison de toujours soutenir que ce moyen était le seul bon pour réussir. Est-ce qu'une femme pareille ne devait pas un jour ou l'autre retourner à son ruisseau? cela était logique, cela était fatal, il n'y avait qu'à attendre ce jour.
—Je n'ai jamais prétendu que Cara ne retournerait pas à son ruisseau, répliqua Byasson, j'aurais plutôt cru qu'elle n'en sortirait pas. Ce que vous m'apprenez ne me surprend pas.
—Si cela ne vous surprend pas, d'autre part cela ne paraît pas vous causer la même satisfaction qu'à nous.
—C'est que je ne puis pas partager vos espérances.
—Mon cher, vous avez toujours été trop pessimiste, dit M. Haupois avec humeur.
—Et vous, mon cher, vous avez toujours été trop optimiste.
—Les situations n'étaient pas les mêmes, dit madame Haupois-Daguillon.
—Cela est parfaitement juste, répondit Byasson, et si je rappelle que j'ai cru ce mariage possible et même imminent quand vous ne vouliez pas l'admettre, c'est seulement pour dire que je ne me suis pas toujours trompé. Eh bien, dans le cas présent, je crois que je ne me trompe pas encore en disant que ces preuves matérielles qu'on vous promet, on ne les obtiendra probablement pas, attendu que Cara ne sera pas assez maladroite pour donner des preuves contre elle, ce qui s'appelle des preuves vraies, et que si elle a des amants, ce que je suis disposé à croire, c'est dans des conditions où elle peut nier toutes les accusations de façon à abuser Léon, la seule chose importante pour elle. Eussiez-vous ces preuves, je ne crois pas encore qu'elles convainquissent Léon, qui est trop complétement aveuglé pour voir clair en plein midi, si vous lui mettez ces preuves sous les yeux sans certaines préparations. Enfin, je ne crois pas qu'il se réunisse à vous pour demander devant la cour la nullité de son mariage, pas plus que celle de son mariage religieux. Pour son mariage civil, cela n'a pas d'importance, la cour prononcera cette nullité, avec ou contre lui, comme le tribunal de première instance l'a prononcée. Mais, pour le mariage religieux, la situation est bien différente; jamais la cour de Rome ne prononcera cette nullité si Léon lui-même ne la demande pas, et, s'il la demande, il n'est même pas du tout certain que vous l'obteniez. Vous voyez donc que vos preuves ne produiront pas les résultats que vous espérez, et j'ai la conviction que, lors même qu'elles seraient éclatantes, Léon n'en poursuivrait pas moins ses sommations respectueuses, tant il est incapable de volonté entre les mains de Cara; n'oubliez pas que vous allez recevoir le troisième acte, et qu'un mois après il pourra se marier, à Paris, malgré vous, et légitimement.
Pendant que Byasson parlait, M. Haupois-Daguillon se promenait en long et en large avec tous les signes de l'impatience et de la colère; pour madame Haupois, elle écoutait attentivement, examinant Byasson.
Comme son mari allait répondre, elle lui coupa la parole.
—Mon cher monsieur Byasson, dit-elle, vous ne nous parleriez pas ainsi si vous n'aviez pas un autre moyen à nous proposer; vous auriez pitié de nos angoisses; vous aviez dit que vous aviez du nouveau à nous annoncer; qu'est-ce? je vous en prie, parlez.
—Madeleine est à Paris. Je l'ai vue hier, et c'est par Madeleine seule que Léon peut être arraché des mains de Cara, une femme seule sera assez forte pour délier ce qu'une femme a lié; une influence salutaire détruira l'influence néfaste.
—Léon n'aime plus Madeleine, puisqu'il a épousé cette coquine.
—Léon n'a aimé Cara que parce qu'il aimait Madeleine; il a demandé à l'une de lui faire oublier l'autre; après une longue séparation, sans avoir jamais entendu parler de Madeleine, sans savoir même si elle vivait encore, il a pu se laisser séduire par Cara; mais le jour où Madeleine voudra reprendre son influence sur lui, elle la reprendra; j'ai pour garant de ce que je vous dis les paroles mêmes de Léon, quand il m'a affirmé qu'il n'avait pris une maîtresse que pour se consoler, mais qu'il n'oublierait jamais celle qu'il avait aimée, celle qu'il aimait toujours.
M. Haupois laissa échapper un geste de mécontentement.
—Où avez-vous vu Madeleine? demanda vivement madame Haupois.
Byasson aurait voulu ne pas répondre tout de suite à cette question, et c'était avec intention qu'il avait tout d'abord insisté sur l'influence décisive que Madeleine pouvait exercer, et aussi sur les sentiments que Léon éprouvait pour sa cousine.
Mais, devant l'interpellation de madame Haupois, il eût été maladroit de vouloir s'échapper, et mieux valait encore aborder de front la difficulté.
—Vous avez, dit-il, cherché toutes sortes d'explications au départ de Madeleine, il n'y en avait qu'une: Madeleine était née artiste, elle voulait être artiste. C'est pour cela qu'elle a quitté votre maison; c'est pour se faire chanteuse; elle a débuté hier à l'Opéra avec un succès que les journaux sont unanimes ce matin à constater: une grande artiste nous est née.
—Comédienne!
—Je sais tout ce que vous pourrez dire, mais je vous répondrai que Madeleine est devenue chanteuse comme Léon est devenu le mari de Cara: chacun se console comme il peut; l'un demande sa consolation à une femme, l'autre au travail et à l'art. Enfin Madeleine est chanteuse, et je l'ai retrouvée hier à l'Opéra chantant Ophélie avec le succès que je viens de vous dire. En la reconnaissant, car c'est en la voyant sur la scène que je l'ai reconnue, ma première pensée a été d'aller à elle pour lui demander si elle voulait sauver Léon. Heureusement je me suis arrêté en chemin. D'abord il était sage de s'assurer si Madeleine était toujours Madeleine, et cette assurance, on me l'a donnée telle que je la pouvais désirer. Puis il était sage aussi de savoir si vous étiez disposés à accepter son concours et à le payer du prix qu'il mérite au cas où elle vous rendrait votre fils. C'est ce que je viens vous demander, avant de voir Madeleine, que je vais aller trouver en sortant d'ici. Si Madeleine vous rend Léon, puis-je, en votre nom, prendre l'engagement que vous consentirez à son mariage avec votre fils; puis-je loyalement lui demander ce concours sans lequel vous n'arriverez à rien de pratique et qui seul peut empêcher Léon de persister dans la voie où Cara le pousse?
—Mais, cher ami ... s'écria M. Haupois évidemment suffoqué.
Une fois encore la mère coupa la parole au père, la femme au mari:
—Qui vous dit que Madeleine a éprouvé pour Léon les sentiments que vous croyez? Si cela a été, qui vous dit que cela est encore?
—Rien, vous avez raison; j'ai toujours cru que Madeleine avait pour Léon autre chose que l'affection d'une cousine; j'ai cru aussi qu'elle avait quitté votre maison parce qu'elle ne voulait pas s'abandonner à un sentiment qu'elle savait n'être jamais approuvé par vous; enfin je crois que si, dans la carrière qu'elle a embrassée, elle a pu rester honnête comme on me l'a dit, c'est parce qu'elle a été gardée par ce sentiment. Il est certain que je puis me tromper, je le reconnais. Mais il est certain aussi que si, contrairement à mon espérance, ce sentiment n'existe, pas, et que si d'autre part vous n'acceptez pas Madeleine pour votre belle-fille, Léon, avant deux mois, sera marié avec Cara par un mariage que ni les tribunaux civils, ni les tribunaux ecclésiastiques ne pourront rompre. La question présentement se réduit à ceci: Qui préférez-vous pour belle-fille de Cara ou de Madeleine? Décidez. Maintenant laissez-moi vous répéter encore ce que je vous ai déjà dit. Léon ne consentira à voir les preuves dont vous attendez merveille que si Madeleine lui ôte le bandeau que Cara lui a mis sur les yeux. Essayez de vous servir de ces preuves avec un aveugle, et vous hâterez son mariage. Ce ne sera pas Cara qu'il accusera, ce sera vous. Je ne suis pas un grand maître dans les choses du coeur, cependant j'ai vu des gens possédés par la passion, et de ce que j'ai vu est résultée pour moi la conviction que, quand une femme est parvenue à mettre des verres roses aux lunettes de l'homme qui l'aime, il n'y a qu'une autre femme qui peut changer ces verres, celle-là les remplace avec une extrême facilité, et de ce jour ce qui était rose devient noir pour lui, c'est d'un autre côté qu'il voit rose. Je vous ai dit ce que ma conscience m'inspirait. Je vous adjure en cette affaire de ne voir que l'intérêt de votre fils et son avenir: n'oubliez pas que vous ne trouverez pas facilement une jeune fille qui voudra accepter pour mari l'homme veuf de mademoiselle Hortense Binoche, dite Cara, laquelle ne sera pas morte.
—Je verrai Madeleine ... dit M. Haupois.
Mais madame Haupois intervint de nouveau.
—Nous ne sommes pas en mesure de lever haut la tête; pour moi je suis accablée; voyez Madeleine, mon cher Byasson, et dites-lui de ma part, de notre part, que nous n'aurons rien à refuser à celle qui nous aura rendu notre fils..., si elle est digne de lui.
III
Pour qui connaissait comme Byasson l'orgueil de M. et de madame Haupois-Daguillon, c'était un point capital d'avoir obtenu qu'ils accepteraient Madeleine pour belle-fille si celle-ci leur rendait leur fils; il s'était attendu à des luttes; et celle qu'il avait dû soutenir avait été beaucoup moins vive qu'il n'avait craint quand l'idée lui était venue de faire intervenir Madeleine pour l'opposer à Cara.
Cependant, pour avoir réussi de ce côté, tout n'était pas dit: maintenant il fallait voir ce que Madeleine répondrait; accepterait-elle le rôle qu'il lui destinait? Aimait-elle Léon? Voudrait-elle pour mari d'un homme qui avait pris Cara pour femme? Enfin consentirait-elle à abandonner le théâtre?
Toutes ces questions se pressaient dans son esprit pendant qu'il se rendait de la rue Royale à la rue de Châteaudun, et il était obligé de reconnaître qu'elles étaient graves, très-graves.
Au nouméro qouarante-houit, comme disait Sciazziga, le concierge à qui il s'adressa pour demander mademoiselle Harol lui répondit de monter au troisième étage; là, une femme de chambre à l'air discret et honnête lui ouvrit la porte et l'introduisit dans un petit salon très-convenable, qui n'avait que le défaut d'être beaucoup trop encombré; en le meublant, Sciazziga, qui avait fait pendant son absence gérer sa maison de commerce, avait profité de cette occasion pour vendre très-cher à son élève une quantité de meubles dont celle-ci n'avait aucun besoin.
Byasson n'eut pas longtemps à attendre: presque aussitôt Madeleine parut et vint à lui les deux mains tendues:
—Cher monsieur Byasson, dit-elle de sa belle voix harmonieuse et tendre, combien je suis heureuse de vous voir et que je vous remercie de m'avoir fait passer votre carte hier! me pardonnez-vous ma réponse?
—Ce serait moi, ma chère enfant, qui devrait vous demander si vous me pardonnez ma visite.
—J'étais si émue que je n'ai pu ajouter à cette émotion celle que votre visite m'aurait donnée; j'avais besoin de calme, il me fallait aller jusqu'au bout sans défaillance, et j'avais peur de moi; c'est chose si terrible de paraître devant ce public indifférent qui, en quelques minutes, peut vous condamner à une mort honteuse; mais ne parlons pas de cela.
—Votre triomphe a été splendide.
—J'ai été heureuse. Mais dites-moi, je vous prie, comment se porte mon oncle, comment se porte ma tante?
—Ils vont bien, quoique depuis votre départ ils aient été cruellement éprouvés; quand vous les verrez, vous les trouverez bien vieillis; votre oncle n'est plus le vieux beau qui montait si fièrement les Champs-Élysées, et votre tante n'a plus son activité d'autrefois; mais vous ne me demandez pas de nouvelles de Léon?
Parlant ainsi, il l'avait regardée en face; il vit qu'elle pâlissait.
—J'ai lu les journaux, dit-elle en baissant les yeux.
—Ah! vous savez?
—Je sais ce que les journaux ont rapporté de ce procès, qui, je le comprends, a dû causer de terribles chagrins à mon oncle et à ma tante. Et lui ... je veux dire Léon, comment a-t-il supporté cette crise?
—Nous n'avons pas vu Léon depuis longtemps; il a rompu toutes relations avec nous, et ses amis ont rompu toutes relations avec lui.
—Ah! pauvre Léon!
—Que n'entend-il cette parole de sympathie! elle lui serait douce.
—Il est malheureux?
—Très-malheureux, le plus malheureux homme du monde.
—Mon Dieu!
De nouveau il la regarda, elle paraissait profondément émue et troublée, et cependant elle n'était plus une enfant qui s'abandonne sans résistance à ses impressions; de grands changements s'était faits en elle, elle avait pris de l'assurance dans le regard, de la liberté et de l'aisance dans ses attitudes, sa voix avait de la fermeté, son geste de l'ampleur, la jeune fille était devenue une jeune femme.
—Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son coeur.
Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue.
—C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous, c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas pu vous voir sans vous aimer....
—Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête.
—Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence; laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M. et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage, par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: «Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver?
—Moi!
—Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit:
—Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon enfant.
—Mais je ne suis pas libre.
Ce mot abattit instantanément toutes les combinaisons de Byasson.
—Votre coeur ... dit-il.
—Ce n'est pas de mon coeur que je parle, répondit-elle avec un sourire désolé, c'est de ma vie qui ne m'appartient pas, et qui, pour neuf années encore, est à celui qui a payé mon éducation musicale.
Byasson respira.
—Si ce n'est que cela qui vous retient, dit-il gaiement, quittez ce souci; ce contrat qui vous lie à votre entrepreneur se déliera avec de l'argent, et il est juste que mes amis, qui n'ont pas voulu de vous parce que vous n'aviez pas d'argent, soient en fin de compte, punis par l'argent.
—Mais j'appartiens au théâtre. Si lorsque j'ai embrassé cette carrière je n'étais pas poussée par une irrésistible vocation, cette vocation est venue, je suis une artiste, j'aime mon art.
—Ah! je sais que c'est un sacrifice que je vous demande, et je ne viens pas vous éblouir de la fortune que vous trouverez dans ce mariage; c'est le langage du sentiment et du coeur que je vous parle, celui-là seul et non un autre. Avez-vous eu..., je ne dirai pas de l'amour pour Léon, ce n'est pas moi qui peux vous poser une pareille question, je vous dis avez-vous eu de l'affection, de la tendresse pour votre cousin? cette affection, cette tendresse existe-t-elle encore? si oui, ayez pitié de lui, ma chère fille, tendez-lui la main, accomplissez un miracle dont seule vous êtes capable; sauvez-le.
Madeleine resta pendant quelques minutes sans répondre, suivant sa pensée intérieure, le coeur serré, ne respirant pas; tout à coup elle se leva et passa dans la pièce d'où elle était sortie quand Byasson avait été introduit dans le salon. Elle resta peu de temps absente: quand elle reparut, elle avait un chapeau sur la tête et un manteau sur les épaules.
—Voulez-vous me conduire chez mon oncle? dit-elle.