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Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Chapter 10: VI
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About This Book

The narrative presents episodic scenes on the Texas–Mexico frontier, centering on a young French missionary priest newly responsible for a struggling parish in a dilapidated settlement. Detailed descriptions evoke the region's climate, landscape, and sparse settlements while portraying mission life, scarcity, and the physical and moral labor of ministering to settlers, indigenous peoples, and frontier communities. Through encounters with local figures, routine rituals, sudden storms, and the losses suffered by fellow missionaries, the text examines devotion, sacrifice, and cultural confrontation amid poverty, isolation, and the practical challenges of building churches, schools, and civic life in a harsh, changing country.

Pedrillo entra en ce moment, portant sur un plateau des rafraîchissements de toutes sortes, liqueurs, fruits, quartiers de venaison, tortillas de maïs, qu'il disposa sur une table. Puis il alluma deux lampes et sortit.

Presque aussitôt la porte se rouvrit, et le majordome parut, précédant le chef apache.

Le planteur fit un signe; don Ramón se retira. Les deux hommes restèrent en présence.

Le Cœur-Bouillant était un homme d'une taille presque gigantesque; il avait plus de six pieds deux pouces anglais; ses formes étaient admirablement modelées et proportionnées; sa peau avait la teinte du bronze florentin; son front était large, découvert; ses yeux grands, noirs, perçants, relevés vers les tempes; son nez légèrement aquilin, ses pommettes saillantes; sa bouche, grande, aux lèvres charnues, d'un rouge vif, était garnie de dents larges, aigües, d'une blancheur de perle; son menton saillant était presque carré; le lobe de ses oreilles tombait presque sur ses épaules: dans un trou percé au milieu étaient passés des plumes et quelques menus objets; sa tête, excepté sur le milieu, était complètement rasée; les cheveux, qu'il conservait d'une longueur extraordinaire, pétris avec une terre rouge mêlée de graisse d'ours qui n'en laissait plus apercevoir la couleur primitive, étaient relevés en forme de chenille de casque sur son front; à droite était fichée une plume d'aigle, à gauche un couteau en bois teint en vert; son visage, peint de quatre couleurs: noir, blanc, bleu et rouge, avait une expression de hauteur, d'audace et de férocité singulières. Un colliers de griffes d'ours gris entourait son cou, au-dessus d'un double Wampum ou collier de verroteries auquel était attaché une médaille d'argent, sur laquelle se trouvait le portrait de Washington; sa poitrine nue portait, dessinés en bleu vif, les nombreux coups ou blessures qu'il avait reçus. Des mitasses ou pantalons, en deux parties, faites en peau de daim à demi-tannée, étaient serrées aux hanches par une large ceinture en cuir fauve, supportant une poire à poudre en corne de bison, un sac à balles, un couteau à scalper, une hache-calumet et, retenu par une chaîne, un iskotchotah ou sifflet de guerre, fait d'un tibia humain.

Les mitasses se perdaient dans des mocassins élégamment brodés et garnis de verroteries de toutes couleurs. Derrière ces mocassins étaient attachées de longues queues de loup, signes honorifiques que les grands braves seuls ont le droit de porter.

Une robe de bison blanc, le poil en dedans et historiée de hiéroglyphes de toutes sortes, était négligemment jetée sur son épaule gauche; une longue aigrette de plumes de toutes couleurs, attachée à la base de la nuque, retombait par derrière en forme de crinière.

Les bras du chef étaient entourés, au-dessus de la saignée et du poignet, de bracelets d'or et d'argent massifs. Une gibecière en parchemin, nommée sac à la médecine, était passée en bandoulière de son épaule droite à son flanc gauche. Il tenait un long fusil américain de la main droite, un fouet à manche court de la main gauche, et un éventail, fait d'une seule aile d'aigle, pendant au poignet de la même main.

Ainsi vêtu, le regard fier, la démarche imposante, ce chef apache, âgé de trente ans à peine, avait en lui quelque chose de redoutable et qui imprimait le respect.

En pénétrant dans le parlour, le chef plaça son fusil, son fouet et son éventail sur un meuble, puis il étendit le bras vers le planteur, la main ouverte et la paume en dehors, en s'inclinant avec courtoisie.

—Mon frère, le Cœur-Bouillant, voyageait avec ses jeunes hommes lorsqu'il a été surpris par l'orage; je le remercie de s'être souvenu que la hutte d'un ami était proche et d'être venu y frapper, dit le planteur.

—Mon père, la Tête-Blanche est un sage, répondit le sachem d'une voix gutturale. Beaucoup d'hivers ont neigé sur sa tête; il sait que le Cœur-Bouillant est son ennemi, et cependant il lui a ouvert la porte de sa demeure. Le Cœur-Bouillant dit merci; il se souviendra.

—Asseyez-vous et rafraîchissez-vous, sachem; voici à boire, voici à manger; l'hospitalité a des droits imprescriptibles: il y a trêve entre nous.

—Le Cœur-Bouillant n'a point la langue fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont franches et loyales. Il essaiera de reconnaître l'hospitalité de la Tête-Blanche. La trêve existera entre eux tout le temps que le même toit les abritera. Mais avant de quitter la demeure de la Tête-Blanche, le sachem apache laissera tomber derrière lui les flèches sanglantes enveloppées d'une peau de cascabelle.

—Je suis, vous le savez, chef, prêt à la guerre comme à la paix; vous prétendez, sans raison, que le territoire que j'occupe vous appartient; vous voulez la guerre; soit, je l'accepte; je saurai défendre ma propriété; mais, quant à présent, je ne me souviens que d'une chose: c'est que vous êtes mon hôte. Asseyez-vous, et mangez.

—Mon père a bien parlé; j'accepte son offre aussi franchement qu'elle m'est faite.

Les deux hommes s'assirent alors en face l'un de l'autre et attaquèrent les plats posés devant eux. Le chef mangeait parce qu'il avait faim, le planteur parce que la politesse le lui ordonnait.

Les Apaches sont grands mangeurs et surtout grands buveurs. Cependant le sachem mangeait, non gloutonnement comme le font généralement les Peaux-Rouges, mais avec une certaine retenue.

—J'espère, dit le sachem, que le Wacondah continue à protéger la famille de mon père. C'est un homme juste; la protection du Grand Esprit doit s'étendre sur lui.

—Hélas! murmura tristement le planteur, mon frère a pénétré à une mauvaise heure dans ma maison: un grand chagrin nous accable.

—Que veut dire mon père?

—Si vous voyez des larmes dans mes yeux, chef, c'est que mon enfant chéri, ma fille bien-aimée, va mourir.

—Mourir! la fleur de Súchil, la Gazelle de la savane! Que me dit donc là mon père? s'écria le sachem avec une expression de tristesse véritable.

—Je ne vous dis que la vérité, chef; la pauvre enfant va mourir.

—Mais comment cela lui est-il arrivé? Comment ce mal lui est-il venu?

—Bien fatalement, chef. Ce matin, la pauvre enfant était gaie, joyeuse, souriante; elle jouait et gambadait dans le jardin comme un jeune faon; soudain, elle poussa un cri déchirant et s'évanouit: elle avait été piquée à la cheville par une víbora-ciega.

—Ah! fit le chef d'un air rêveur. Quel remède avez-vous fait?

—La piqûre a été débridée par une forte incision cruciale; j'ai sucé le sang et j'ai recouvert la plaie avec un cataplasme de feuilles de huaco pilées dans un mortier, et dont le suc avait été d'abord exprimé sur la plaie vive.

—Mon père a bien agi. Qu'a-t-il fait ensuite?

—Rien.

—Depuis combien de temps la jeune fille pâle a-t-elle été piquée par la víbora-ciega?

—Depuis six heures environ, chef.

—Et depuis ce temps, comment est-elle?

—Elle ne souffre aucune douleur; mais elle est dans un état complet d'anéantissement et en proie à une somnolence invincible.

Le chef demeura pendant quelques instants plongé dans de profondes méditations; puis il redressa la tête, et regardant fixement le planteur.

—Que mon père me conduise à l'instant même auprès de la Gazelle, dit-il; les guerriers Peaux-Rouges sont aimés du Wacondah; ils possèdent des secrets que les visages pâles ignorent.

—Eh quoi! Vous voulez, chef? dit le planteur avec hésitation.

—C'est un ami qui parle; que la Tête-Blanche prenne garde; peut-être y va-t-il de la vie de sa fille.

—Oh! Venez, venez, chef! s'écria don Melchior en se levant précipitamment.

Ils entrèrent dans la chambre à coucher; rien n'était changé: la jeune fille était toujours pâle, immobile, les yeux demi-clos; la mère continuait à pleurer, silencieuse et désolée, comme la Niobé antique.

Le sachem considéra un instant ce touchant tableau avec émotion, puis un sourire pâle éclaira son visage. Il ouvrit sa gibecière, en retira deux pierres ressemblant à s'y méprendre à des cailloux nommés en France pierres à fusil; il les frotta vigoureusement pendant quelques minutes l'une contre l'autre; puis, se penchant vivement vers la jeune fille, il lui en plaça une sous les narines et l'autre devant la bouche.

L'anxiété de don Melchior et de doña Juana était inexprimable. Ils se tenaient immobiles, osant à peine respirer, les mains jointes et les yeux levés au ciel.

Tout à coup un frémissement convulsif agita tout le corps de la malade une rougeur fébrile envahit son visage; elle tressaillit à deux ou trois reprises, et, se redressant sur son séant comme frappée d'un choc électrique, elle joignit les mains et s'écria avec une expression de bonheur ineffable:

—Mon Dieu, soyez béni! Je ne mourrai pas; mon père, ma mère, je vous suis rendue!

Elle était sauvée.

—Chef, s'écria don Melchior avec effusion, chef, vous m'avez rendu mon enfant!

—Oh! Soyez béni, vous à qui je dois ma fille, dit doña Juana avec âme.

Le Cœur-Bouillant sourit.

—Remerciez le Wacondah. C'est lui seul qui a permis que je m'acquitte de la généreuse hospitalité que vous m'avez accordée, dit-il.


V

Quel fut l'entretien de deux anciens ennemis.

Les premiers instants furent tous donnés à la joie causée par la résurrection miraculeuse de la jeune fille, qui avait été littéralement rappelée des portes du tombeau à la vie par le chef apache.

La jeune fille, s'arrachant un instant aux embrassements affolés de sa mère, saisit avec effusion, entre ses deux mains mignonnes, la main calleuse et nerveuse du sachem, et lui dit avec une expression de reconnaissance impossible à rendre:

—Le Cœur-Bouillant est le premier sachem de sa tribu; il a sauvé la vie de Flora, qu'il nomme la Gazelle blanche des savanes; il est maintenant le frère de celle qu'il a rendue à la vie; le sachem ne veut-il pas embrasser sa sœur?

Le Cœur-Bouillant, malgré cette impassibilité de commande dont les Indiens se font une gloire, ne put réprimer l'émotion qu'il éprouvait; il la laissa éclater sur son visage.

Il se pencha sur la jeune fille, imprima un respectueux baiser sur son front, puis il se redressa, enleva un des bracelets d'or qui cerclaient son poignet, et, le présentant à la jeune fille:

—La Gazelle blanche est la sœur d'un chef, dit-il. Que nul ne l'attaque, car il saura la défendre. Que ma sœur garde le bracelet; il sera un signe entre elle et le Cœur-Bouillant; si quelque jour un ennemi attaque ma sœur, le Cœur-Bouillant viendra.

L'enfant détacha un collier de perles qu'elle portait au cou, et le présentant au guerrier:

—Frère, lui dit-elle, voici le signe de votre sœur.

—Vous n'avez ici que des amis, chef, lui dit doucement doña Juana.

—Pourrait-il en être autrement? répondit le chef avec courtoisie.

Il s'inclina alors et sortit de la chambre à coucher, suivi par don Melchior.

Avec son instinct inné des convenances, le sachem avait compris que la mère et la fille devaient rester seules, pour se livrer sans contrainte à leurs épanchements.

Dès qu'ils furent de retour dans le parlour, les deux hommes reprirent place en face l'un de l'autre. Il y eut entre eux quelques minutes de silence. Ce silence, ce fut le planteur qui le rompit:

—Écoutez, chef, dit-il à son hôte en remplissant son verre et le sien; ce qui s'est passé tout à l'heure entre nous a, vous le comprenez, complètement modifié nos positions respectives. La guerre n'est plus possible entre nous; j'ai contracté envers vous une dette de reconnaissance qu'il est de mon devoir d'acquitter. Je ne puis ni ne veux discuter ici les droits plus ou moins réels que vous prétendez avoir sur le territoire que j'occupe. Ces droits, je les admets maintenant, je les reconnais pour bons. Écoutez bien mes paroles, chef, afin qu'il n'existe plus à l'avenir aucun malentendu entre nous.

—Les paroles de mon père sont douces à mon oreille; qu'il parle; les oreilles d'un chef sont ouvertes.

En prononçant ces mots, il retira son calumet de sa ceinture, le bourra de moriché ou tabac sacré, l'alluma et commença à fumer gravement, preuve évidente des bonnes intentions qui l'animaient, car, s'il en eût été autrement, jamais il n'aurait consenti à fumer en présence d'un ennemi.

—J'ignore quelle peut être la valeur de ces terrains, reprit le planteur; fixez-la vous-même, chef; quel que soit le prix que vous fixiez, je vous engage ma parole d'honnête homme et de chrétien que ce prix je vous le donnerai, dussé-je, pour compléter la somme, demeurer aussi pauvre qu'un Indien chassé de sa tribu.

Il y eut une courte pause.

Enfin le chef releva la tête, et, prenant la parole à son tour:

—Mon père n'a-t-il rien à ajouter? demanda-t-il.

—Si, reprit vivement le planteur; j'ai à ajouter, chef, qu'après vous avoir compté cette somme je ne me reconnaîtrai pas encore libre envers vous. Un père ne s'acquitte jamais envers l'homme qui lui a rendu son enfant, sinon en demeurant pendant sa vie entière son ami dévoué, son père. Pour cette fois, chef, c'est bien tout ce que j'avais à vous dire.

Le sachem s'inclina gracieusement.

—Mon père a bien parlé, dit-il; les paroles que souffle sa poitrine sont nobles et belles; il ne reste maintenant aucune peau sur son cœur; le nuage qui s'étendait entre lui et le sachem a été emporté par le dernier souffle de l'ouragan, qui déjà s'enfuit dans d'autres régions lointaines. Le Cœur-Bouillant est le frère de la Gazelle; un frère ne dépouille pas sa sœur. Ce qu'il m'était permis d'exiger lorsque je n'étais qu'un étranger pour mon père, je n'ai plus le droit d'y prétendre maintenant que je fais partie de sa famille: la Tête-Blanche ne me doit rien.

—Un si noble langage ne m'étonne pas de votre part, sachem; depuis longtemps je vous connais; j'ai pu apprécier ce qu'il y a de grandeur dans votre caractère. Je ne vous dois rien, dites-vous, soit! Je ne vous ferai pas l'injure de discuter avec vous cette question; seulement, maintenant que vous m'avez dit quelles sont vos intentions, je vous ferai, moi, connaître les miennes; entre nous désormais toute question d'amour-propre doit être mise de côté: vous êtes le frère de ma fille; donc, et ceci est la conséquence de vos paroles, je suis, ou du moins je dois être pour vous un père adoptif. Si un père ne doit rien à ses enfants, il lui est permis, en revanche, sans qu'ils puissent s'y opposer, de leur faire des cadeaux.

—Mon père est le maître; tout cadeau fait par lui sera le bienvenu, et accepté avec reconnaissance par le sachem.

—J'ai ici plusieurs choses qui me sont inutiles, et seront d'une grande utilité à mon fils. Voici ce que le sachem emportera, et, je le répète, ce n'est rien en comparaison de ce que plus tard j'espère être à même de lui donner: cent cinquante fusils pour armer ses jeunes hommes; trente douzaines de couteaux à scalper; deux cents livres de poudre; cent livres de plomb pour faire des balles; quatre-vingts couvertures en laine. Mon fils fera charger ces objets par les jeunes hommes qui l'accompagnent sur des mules que je lui prêterai; il retournera dans sa tribu, et dira aux guerriers de sa nation que tous les visages pâles n'ont pas la langue fourchue, qu'ils savent être reconnaissants des services qui leur sont rendus.

—Mon père fera cela pour le Cœur-Bouillant? s'écria l'Apache avec un frémissement de joie.

—Enfant, murmura le planteur avec un sourire, n'ai-je pas promis?

Il frappa sur un gong.

Au bout d'un instant Pedrillo parut.

—Le majordome, dit don Melchior.

Presque aussitôt don Ramón se présenta.

Le planteur répéta mot pour mot au majordome les paroles qu'il avait dites au sachem, puis il termina en disant:

—Que tous ces objets soient immédiatement retirés des magasins et mis à la disposition de mon fils, le Cœur-Bouillant. Lorsqu'il lui plaira de quitter la demeure de son père, douze mules de charge lui seront prêtées pour conduire ces marchandises à son village. Maintenant, allez; que les ordres que je vous donne soient exécutés sans retard.

Le Cœur-Bouillant arrêta d'un geste don Ramón.

—Mon fils demande autre chose? lui dit don Melchior.

—Une seule, mon père.

—Que mon fils parle; quelle qu'elle soit, cette chose lui est d'avance accordée.

—Que mon père regarde: le ciel est d'un azur profond; il est plaqué d'un semis d'étoiles brillantes; la lune nage dans l'éther; l'ouragan a fui loin de nous. Les guerriers apaches ne sont pas des femmes qui craignent les pâles fantômes des nuits, ils voyagent aussi bien sur leurs chevaux indomptés à la blonde et rêveuse clarté qui tombe des étoiles qu'aux rayons brûlants et resplendissants du soleil. Si mon père le permet, le Cœur-Bouillant n'abusera point plus longtemps de son hospitalité; dans une heure il quittera l'habitation de son père. Que la Tête-Blanche donne donc l'ordre à son serviteur de faire charger les mules; que tout soit prêt pour le départ.

—Eh quoi, mon fils, vous voulez déjà partir?

—Je le désire répondit le sachem en posant l'index de sa main droite sur sa bouche.

—Soit, reprit don Melchior; ma porte est ouverte pour entrer comme pour sortir; mon fils est libre de partir quand cela lui plaira.

—Je partirai dans une heure.

—Vous entendez, don Ramón, que tout soit prêt; allez!

—Vos ordres seront exécutés, mi amo, répondit le majordome en s'inclinant respectueusement.

Puis il sortit.

—Je n'ai pas insisté pour vous retenir, reprit don Melchior, parce que j'ai compris, au signe que vous m'avez fait, que vous avez de sérieuses raisons pour presser votre départ.

—Mon père est sage; le Cœur-Bouillant lui donnera l'explication de sa conduite. La tribu des Sioux-Bisons est l'ennemie de mon père.

—C'est vrai, chef; je ne sais quelle fatalité attache après moi; mais, malgré tous mes efforts, il m'est impossible de vivre en bonne intelligence avec mes voisins Peaux-Rouges. Dieu sait, cependant, quelles concessions je leur ai faites pour qu'ils soient mes amis.

—Justice doit être rendue à mon père. Les Sioux-Bisons ont tort; mais mon père est riche en troupeaux, en couvertures, en armes; les Peaux-Rouges manquent de tout cela; ils en ont besoin. L'Oiseau-Noir, le sachem des Sioux-Bisons, est un grand brave; il est ambitieux; il déteste les visages pâles.

—J'ai souvent eu maille à partir avec l'Oiseau-Noir; je le connais, mon fils.

—J'enlèverai la peau de mon cœur pour parler à mon père; ma langue sera droite; les paroles que soufflera ma poitrine seront claires et loyales. Malgré les anciens dissentiments qui existaient entre mon père et moi, je n'en serais peut-être jamais venu à une rupture complète avec lui sans les suggestions et les insinuations de l'Oiseau-Noir. C'est lui qui m'a poussé, à déterrer la hache contre mon père et à tenter la démarche que j'ai faite aujourd'hui. Une alliance était presque conclue entre; l'Oiseau-Noir et moi. Cette nuit même, après le coucher de la lune, je devais assister, avec les principaux chefs de ma tribu, à un grand Conseil-médecine, où toutes les conditions de cette alliance auraient été débattues et finalement ratifiées. Je me rendrai cette nuit à ce Conseil-médecine; mais, après ce qui s'est passé entre mon père et moi, les conditions seront tout autres. Donc, que mon père fasse bien attention à ce qu'il va entendre.

—Je vous écoute, chef. Soyez tranquille, je ne perds pas une seule de vos paroles.

—Mon père a raison, car ce que j'ai à lui dire est de la plus haute importance. L'Oiseau-Noir se propose d'attaquer à improviste et de surprendre, s'il est possible, l'habitation de l'Étang-aux-Coyotes La tribu de l'Oiseau-Noir est nombreuse; elle compte plus de cinq cents guerriers, qui tous sont de grands braves, et dont la plupart sont armés d'erupahs—fusils—dont ils savent très bien se servir. Avec la tribu des Apaches-Antilopes, le nombre de ces guerriers serait monté à plus de mille; mais le Cœur-Bouillant ne joindra plus maintenant son totem à celui de l'Oiseau-Noir; il est rallié de mon père la Tête-Blanche; ses guerriers défendront les visages pâles.

—Je vous remercie, chef; j'ai reçu, il y a huit jours déjà, les flèches sanglantes de l'Oiseau-Noir; malheureusement, j'ignore quand je serai attaqué.

—Je ne puis renseigner positivement mon père à ce sujet; j'ignore moi-même le jour fixé par l'Oiseau-Noir pour franchir la frontière; seulement, ce que je puis affirmer à mon père, c'est que s'il n'est pas attaqué cette nuit, ce qui, à cause du Conseil-médecine, n'est pas probable, il le sera demain ou au plus tard la nuit prochaine. Que mon père se prépare donc à résister à ses ennemis, car l'Oiseau-Noir a fait serment sur le Wacondah de ne laisser que des ruines informes de l'habitation de la Tête-Blanche.

—Ces renseignements sont précieux; je remercie mon fils de me les avoir donnés; je ferai de mon mieux à la tête de mes serviteurs. Dieu, je l'espère, me viendra en aide.

—Mon père ne compte-t-il donc sur aucun autre secours?

—Hélas! mon fils, reprit le planteur en hochant tristement la tête, je suis trop isolé pour espérer que qui que ce soit puisse me venir en aide.

—Mon père se trompe, dit le sachem avec force.

—Moi! comment cela, mon fils? Ignorez-vous donc que je suis seul sur cette frontière? qu'à plus de vingt lieues à la ronde il n'y a pas un seul homme de ma couleur?

—Mon père se trompe, reprit le chef avec un redoublement d'énergie. Mon père a-t-il déjà oublié que le Cœur-Bouillant est son fils? Si le chef veut partir aussi promptement, renoncer à la généreuse hospitalité de la Tête-Blanche, c'est qu'il lui faut rejoindre au plus vite les guerriers de sa tribu, afin de frapper de la hache l'arbre de la guerre, et revenir avec la rapidité d'un vol de vautour au secours de mon père.

—Ah! s'écria le vieillard avec émotion, je pressentais qu'il en serait ainsi; mon cœur ne m'avait pas trompé; je vous remercie, chef, vous êtes une vaillante et loyale nature.

—Pourquoi me remercier? reprit le sachem avec simplicité; je ne fais que mon devoir. Un service engage autant celui qui le rend que celui qui le reçoit. Maintenant, je suis engagé envers vous. Si je ne vous secourais pas dans le danger qui vous menace, je commettrais une mauvaise action; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire d'une douceur extrême, je ne veux pas qu'il arrive malheur à ma sœur la Gazelle blanche des savanes. Que mon père assemble donc ses serviteurs, qu'il veille bien attentivement; il ne tardera pas à voir arriver et se ranger près de lui les Apaches-Antilopes.

En ce moment la porte s'ouvrit.

Flora, la charmante enfant, pâle encore, mais déjà souriante, parut sur le seuil, soutenue par sa mère.

—J'ai entendu vos paroles, mon frère, dit-elle de sa voix harmonieuse; je n'ai pas voulu vous laisser partir de la demeure de mon père sans vous dire encore une fois merci. Vous êtes bon, chef; je vous confonds dans mon cœur dans la même amitié que j'éprouve pour mon autre frère Cardenio.

—Cardenio! s'écria don Melchior en se frappant le front; je l'avais oublié. Où est-il?

—Hélas! père chéri, répondit tristement la jeune fille, le pauvre cher mignon, en me voyant si terriblement malade, s'est lancé, fou de douleur, au milieu du tourbillon de l'ouragan qui faisait rage autour de lui, pour chercher des secours à Castroville, et amener ici le bon abbé Miguel.

—Mon Dieu! Que lui sera-t-il arrivé, seul dans la savane, au milieu de cette tempête horrible? Oh! me faut-il donc trembler maintenant pour mon autre enfant?

Et il laissa tomber avec désespoir sa tête dans ses mains.

Le chef apache s'était levé.

—Que mon père dise un mot, s'écria-t-il; le Cœur-Bouillant se mettra avec ses guerriers à la recherche de son frère Cardenio.

—Non, chef, dit la charmante enfant, avec un sourire de reconnaissance; ce serait vous engager inutilement dans de grands périls. Réservez-vous pour l'attaque dont nous sommes menacés; alors vous nous serez d'un grand secours; mais cette nuit, il suffira que mon père donne l'ordre à don Ramón et à quelques-uns de ses serviteurs de monter à cheval et de se répandre, armés de torches, dans la campagne; je ne doute pas que bientôt ils réussissent à retrouver mon frère, et à le ramener sain et sauf à l'habitation.

—Oui, c'est cela, s'écria don Melchior en se levant précipitamment; merci, mignonne, de ce que tu as dit: je vais à l'instant donner l'ordre à don Ramón.

—Je sors avec vous, mon père, dit le Cœur-Bouillant; l'heure de mon départ est venue.

—Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mon frère? lui demanda la jeune fille.

—Avant vingt-quatre heures je serai de retour, ma sœur.

Il s'approcha alors des deux dames, les salua avec courtoisie, et après avoir respectueusement baisé les mains qu'elles lui tendaient:

—Que le Wacondah veille sur vous! dit-il de sa voix pénétrante; qu'il vous protège pendant l'absence du Cœur-Bouillant. Au revoir! Le chef apache vous aime; il ne vous oubliera pas.

Après avoir prononcé ces paroles, il s'inclina une dernière fois, reprit ses armes qu'il avait, en arrivant, déposées sur un meuble, et sortit précédé de don Melchior.

Le sachem avait dit vrai: l'orage avait complètement balayé le ciel, la nuit était magnifique; l'atmosphère, d'une transparence inouïe, permettait de distinguer les objets à une grande distance; la lune, pâle et triste, déversait à profusion ses froids rayons sur les divers accidents du paysage qu'elle teintait de nuances fantastiques; d'acres senteurs s'élevaient de la terre et embaumaient l'air; un frisson mystérieux courait sur le sommet des arbres; tout était calme, reposé dans cette splendide nature, quelques heures auparavant bouleversée par les efforts d'un ouragan furieux.

Douze mules chargées étaient gardées dans la cour par les quatre guerriers du Cœur-Bouillant, déjà à cheval et n'attendant plus que leur sachem pour se mettre en marche.

Le chef prit une dernière fois affectueusement congé de don Melchior, puis il bondit en selle et se mit à la tête de sa troupe.

Sur un signe du planteur, une porte fut ouverte; les mules sortirent de l'habitation, franchirent à gué, la rivière, atteignirent l'autre bord. Bientôt la troupe voyageuse se confondit avec les ténèbres et s'effaça complètement dans la nuit.

Don Melchior appela alors don Ramón, qui était le majordome de l'habitation, don Seguro, le second majordome, résidant, lui, presque toujours au dehors, car il était plus particulièrement chargé du bétail.

Le planteur donna ses ordres à don Ramón en quelques mots.

Un quart d'heure plus tard, une vingtaine de serviteurs de don Melchior quittaient à leur tour l'habitation; armés de torches flamboyantes, ils s'élançaient à fond de train dans la campagne, et s'éparpillaient dans toutes les directions.

Ils allaient à la recherche de Cardenio et de l'abbé Paul-Michel.

De longues heures s'écoulèrent, heures d'angoisses et de désespoir pour le planteur, pendant lesquelles il demeura immobile, debout sur le seuil de la porte, explorant la savane d'un œil anxieux, cherchant, mais vainement, à percer les ténèbres.

Déjà l'aube commençait à rayer l'horizon de larges bandes nacrées; aucun serviteur n'était encore de retour.

Soudain, des lueurs éparses commencèrent à briller au loin comme des étoiles, devenant de plus en plus distinctes et se rapprochant rapidement de l'habitation.

Les serviteurs revenaient.

Avaient-ils retrouvé ceux à la recherche desquels ils s'étaient mis?

L'anxiété de don Melchior redoubla; un voile s'étendit sur ses yeux; il fut sur le point de s'évanouir.

—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria-t-il avec ferveur en levant les yeux vers le ciel, mon Dieu, rendez-moi mon fils!

En ce moment suprême, il fut contraint de s'appuyer contre le retranchement pour ne pas rouler sur le sol, tant il se sentait faible!


VI

Ce que peut être une course de nuit dans les savanes du Texas.

La distance de Castroville à l'habitation de don Melchior de Bartas était au plus de quatre lieues et demie à cinq lieues, distance qui, en toute autre circonstance que celle où se trouvait le missionnaire et son jeune guide, pouvait facilement être franchie en moins d'une heure et demie, surtout avec de bons chevaux, et ceux de Cardenio étaient excellents.

Mais ici ce n'était pas le cas.

Il était impossible de n'établir aucun calcul approximatif.

L'ouragan, qui, depuis une heure à peine, avait cessé, devait avoir causé des ravages énormes, fait déborder les rivières et les torrents, enlevé les troncs d'arbres servant de pont, effacé tous les vestiges de route.

Il fallait donc marcher lentement et avec précaution à travers des sentiers presque impraticables, en se fiant beaucoup plus à l'instinct des animaux que l'on montait, pour ne pas s'égarer, que sur des connaissances acquises et qui pouvaient être mises en défaut à chaque pas par des accidents imprévus.

Il était près de dix heures du soir lorsque le père Paul-Michel et Cardenio, en croupe duquel était monté Frasquito, quittèrent le presbytère et sortirent de Castroville.

A deux ou trois portées de fusil de la ville, après avoir traversé quelques prairies plus ou moins bien mises en culture par des Indiens civilisés ou «mansos» qui forment le plus clair de la population de Castroville et connaissent à peine les premières et plus grossières notions d'agriculture, s'étend une immense savane appelée la «Leona».

La «Leona», coupée par une foule de ruisseaux dont quelques-uns sont assez larges et assez profonds, dont le cours est généralement très accidenté et forme des méandres infinis, est de plus semée de bois taillis épais, couverte en partie par un immense chaparral, qui est, à juste titre, l'effroi des habitants.

Bien des colons, venus dans ce chaparral pour y ramasser de la «pacane» ou du bois mort, s'étaient égarés et n'avaient point reparu. Quelque temps après, leurs ossements blanchis avaient été trouvés au pied des arbres, auprès de leurs sacs encore pleins.

Les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Lipans, les Delawares sillonnaient la Leona dans tous les sens et massacraient sans pitié, avec des raffinements de cruautés inouïs, les malheureux blancs que leur mauvais destin ne jetait que trop souvent sur leur passage.

Nous ne parlons ici que pour mémoire de myriades de serpents horribles, aux morsures mortelles, des jaguars, des panthères et des coyotes qui semblaient y tenir un éternel sanhédrin.

C'était ce lieu de plaisance que nos trois voyageurs devaient traverser dans une partie de sa longueur, au milieu des ténèbres, en suivant en file indienne les courbes interminables d'une route texienne, c'est-à-dire un sentier primitivement tracé par le pied des bêtes fauves, indiqué à peine par des fortes entailles, faites à la hache, sur le tronc des arbres; où parfois, comme il eut été trop long sans doute d'enlever les arbres qui tout d'un coup venaient barrer le passage, on s'était contenté de les couper à un pied du sol, de façon à procurer des cahots sans nombre aux charrettes contraintes de s'engager dans ces effroyables sentiers, et qui souvent faisaient culbuter les chevaux des cavaliers imprudents qui se hasardaient à prendre une allure trop rapide.

Dans les premiers moments de leur voyage, à part quelques accidents sans importance, nos voyageurs se tirèrent assez bien des difficultés qu'ils rencontraient sur leurs pas.

Ils se trouvaient alors en rase campagne; la nuit était claire; la lune leur donnait une lueur suffisante pour se conduire.

Ils atteignirent ainsi une espèce de pont fait de deux pièces de bois à peine équarries, et de branches mal jointes, jeté entre deux monticules qui enserrent un cours d'eau assez large et profond nommé le Buffalo.

Derrière ce pont, qu'ils traversèrent au galop, au risque d'être renversés au fond d'un précipice de cinquante mètres si les chevaux avaient malheureusement butté, commençait la Leona, c'est-à-dire les véritables difficultés du long trajet que les trois hommes avaient à faire.

Cependant, sous la direction de Cardenio, ils s'engagèrent résolument dans le chaparral si funeste à tant d'hommes de leur couleur.

Il régnait sous le couvert une obscurité profonde; on ne pouvait s'y diriger qu'à tâtons, instinctivement, sans être aucunement sûr de la ligne qu'on suivait.

Depuis vingt minutes à peine, ils avaient pénétré dans le chaparral, lorsque tout à coup le cheval de Cardenio eut un frisson de terreur, poussa un hennissement sourd, et s'arcbouta des quatre pieds en couchant les oreilles et en tremblant de tous ses membres.

Le jeune homme, sans autrement s'émouvoir, jeta un long regard autour de lui; alors il aperçut, à vingt-cinq pas à peine en avant, deux lueurs sinistres qui brillaient comme un lugubre phare dans les ténèbres.

Cardenio arma son fusil, qu'il portait en travers sur le devant de la selle, l'épaula, et, après avoir visé pendant deux ou trois secondes, il lâcha la détente.

Un rugissement effroyable se fit entendre: il y eut un bruit terrible de branches froissées et brisées, et ce fut tout.

—La torche! dit Cardenio à Frasquito.

Le sacristain, dont les dents claquaient de terreur, ne se fit pas répéter l'injonction du jeune homme. Une torche fut aussitôt allumée.

Alors il fut possible de reconnaître sur quel gibier avait tiré le chasseur.

Ce n'était rien moins qu'un magnifique jaguar.

Cardenio lui avait, au jugé, envoyé une balle juste entre les deux yeux, et l'avait tué raide sur le coup.

Mais, à la flamme rougeâtre de la torche, les voyageurs découvrirent autre chose encore.

Ils se trouvaient littéralement entourés de bêtes fauves. Il y en avait partout, à droite, à gauche, devant, derrière.

Le missionnaire s'expliqua alors les bruits singuliers et mystérieux que, depuis quelque temps, il entendait dans les broussailles autour de lui.

La situation était critique.

Leurs ennemis étaient des loups rouges ou chacals des prairies, animaux ressemblant assez aux loups d'Europe, mais qui les dépassent de beaucoup en force et surtout en férocité.

Ils pouvaient être environ une quarantaine; mais comme leur nombre allait toujours croissant, il était à craindre qu'avant une demi-heure ils seraient au moins cent cinquante.

Il est vrai que jusqu'à ce moment, ils n'avaient fait aucune démonstration hostile contre les voyageurs, qu'ils s'étaient contentés d'escorter en trottinant à une légère distance d'eux.

Mais cette mansuétude, peu ordinaire chez ces animaux qui, de même que le lion de l'Ecriture, couraient «quaerentes quem dévorent», ou, pour parler plus clairement, étaient à la recherche de leur souper, ne devait point, selon toute probabilité, se prolonger bien longtemps.

Il fallait prendre un parti, mais lequel?

Là était la question.

Les coyotes, effrayés par le bruit du coup de feu, éblouis par la flamme de la torche, hésitaient et semblaient se consulter entre eux; avec cet instinct inné chez les animaux qui ont l'habitude de chasser en troupe, ils comprenaient vaguement que la proie qu'ils convoitaient, tout en étant presque à portée de leurs griffes et de leurs crocs acérés, ne serait peut-être pas aussi facile à saisir qu'ils se l'étaient imaginés d'abord.

L'accident malheureux dont le jaguar avait été victime était là comme une preuve à l'appui.

Cependant, l'odeur acre du sang commençait à leur monter aux narines; leurs lèvres se relevaient d'une manière menaçante; ils poussaient quelques hurlements sourds et saccadés qui ne présageaient rien de bon; de plus, ils avaient faim; depuis longtemps le proverbe l'a dit: «Loup affamé n'a pas d'oreilles».

Il n'y avait pas à hésiter.

Au Texas, à l'époque dont nous parlons, tout le monde, qu'il fût prêtre ou citadin, homme ou enfant, marchait armé pour sa défense personnelle. Les voyageurs avaient donc trois coups de feu à leur disposition.

Mais trois coups de feu, ce n'était pas grand-chose en face d'une masse compacte de loups affamés.

—Êtes-vous bon cavalier, padre? demanda le jeune homme.

—Pas beaucoup, répondit le missionnaire; mais ne t'inquiète pas de moi, enfant; ta vie est plus précieuse que la mienne.

—Padre, je ne vous abandonnerai pas; nous mourrons ou nous nous sauverons ensemble. Je ne vous demande qu'une chose: laissez faire votre cheval. Lorsque je donnerai le signal, croisez vos bras autour de son cou, et ne vous occupez de rien.

—Ces instructions sont faciles à suivre, répondit en souriant le prêtre.

—Vous me promettez de faire ce que je vous demande, padre?

—Je vous le promets, oui, mon enfant.

—Alors, vous allez voir, nous allons bien nous amuser, reprit gaiement le jeune homme. Ne tremble donc pas comme cela, Frasquito, poltron!

—Je ne suis pas poltron; seulement j'ai peur, répondit naïvement le sacristain, et je crois qu'il y a de quoi.

—Bah! Tu vas voir; surtout ne me lâche pas!

—Pour ça, il n'y a pas de danger.

Le jeune homme prit deux torches, les alluma, les agita un instant pour aviver la flamme, puis il les jeta une à droite, l'autre à gauche, dans les broussailles, brandit la troisième au-dessus de sa tête, et se penchant sur le col de sa monture:

—Ah! Santiago! cria-t-il; Adelante! Santiago!

A cet appel bien connu de tous les chevaux mexicains, les deux mustangs s'élancèrent à fond de train; ils passèrent, avec la rapidité de deux météores, au milieu des coyotes effarés et épouvantés dont les hurlements de terreur et de colère excitaient encore la vélocité des deux coureurs.

Les chevaux volaient dans l'espace avec une rapidité vertigineuse: fossés, ruisseaux, ravins semblaient fondre sous leurs pas; il y avait quelque chose de saisissant dans l'aspect de cette course affolée au milieu des ténèbres que rayait d'une longue ligne de feu la flamme rougeâtre de la torche tenue par le jeune homme.

—Hurrah! Les morts vont vite!

—Plus vite encore ceux qui veulent vivre.

La course effrénée du cheval, fantastique de la ballade de Burger était dépassée.

On voyait au loin, en arrière, une grande lueur à l'horizon: c'était le chaparral qui brûlait.

Les hurlements des loups éclataient comme des rires de démons, et l'on entendait au loin leurs pas pressés qui se rapprochaient rapidement.

—En avant, en avant! répétait sans cesse le jeune homme.

Et les chevaux, pressés sous l'aiguillon de la terreur redoublaient des efforts déjà prodigieux.

—Je ne puis plus me soutenir: la respiration me manque, les forces m'abandonnent, dit tout à coup le missionnaire.

—Courage, courage! répétait le jeune homme d'une voix stridente.

—Du courage j'en ai, des forces je n'en ai plus.

—Trois minutes encore, au nom du ciel! reprit Cardenio.

Ils venaient de traverser une rivière assez large et gravissaient en ce moment les flancs abrupts d'une colline élevée.

—Halte, et pied à terre! cria vivement le jeune homme.

Le missionnaire se laissa tomber plutôt qu'il ne descendit de son cheval; il était presque évanoui.

On apercevait dans la plaine, au milieu des hautes herbes, une longue tache noire et moutonneuse. C'étaient les loups qui accouraient.

Ils n'étaient plus cinquante, maintenant; ils étaient plus de deux cents.

Sans perdre un instant le jeune homme avait lancé sa «reata» en cuir tressé par dessus la maîtresse branche d'un arbre élevé. Il avait saisi l'extrémité de la «reata» qui était tombée à terre, avait, en un tour de main, formé une chaise avec des nœuds adroitement disposés; puis, dans cette chaise, il avait solidement attaché le missionnaire, qui, inconscient et n'ayant pour ainsi dire plus la perception de ce qui s e passait autour de lui, le laissait machinalement faire.

—Hisse! dit-il à Frasquito.

Le sacristain obéit sans essayer de comprendre; ses dents claquaient comme des castagnettes.

Cardenio, lui, bien qu'un peu pâle, l'œil brillant et la lèvre railleuse, semblait ne rien avoir perdu de son assurance et de son sang-froid.

En un tour de main le missionnaire fut hissé à hauteur de la première branche de l'arbre.

Cardenio, après avoir recommandé à Frasquito de ne pas lâcher la «reata», s'accrocha des pieds, des mains, après les rameaux de lianes nommées «barbes d'Espagnols», qui enlaçaient le tronc énorme de l'arbre gigantesque; en moins d'une minute, il atteignit la branche.

Il saisit alors le missionnaire, le tira doucement à lui au milieu d'un berceau de branches, après lesquelles, pour plus de sûreté, il l'attacha; puis, après l'avoir débarrassé de la «reata», il assujettit solidement celle-ci autour de la branche, et se laissa glisser à terre.

—A ton tour, dit-il à Frasquito.

L'Indien ne se fit pas répéter l'invitation. Il exécuta son ascension avec la rapidité et l'adresse d'un singe.

Pendant ce temps, Cardenio avait enlevé les harnais des chevaux, les avait réunis en paquet, et les avait attachés à l'extrémité de la «reata».

Le jeune homme avait conservé les trois fusils.

Il s'approcha des chevaux, les caressa un instant; puis, leur appliquant une forte claque sur la croupe, il leur cria d'une voix stridente:—Arrea! Arrea! Ah Santiago!

Les animaux firent deux ou trois bonds de joie, et s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair.

—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver, murmura tristement Cardenio; maintenant, que leur instinct les guide!

Ce que nous avons mis tant de temps à raconter s'était exécuté en moins de dix minutes, tant le danger pressant avait décuplé les forces du jeune homme.

Cependant les loups approchaient; ils avaient traversé la rivière et atteignaient presque le pied de la colline.

Cardenio saisit la torche qu'il avait plantée en terre, la fit tournoyer autour de sa tête pour en raviver la flamme, et la lança à toute volée au milieu des loups.

Puis, s'armant des fusils, avec un sang-froid terrible, trois fois il visa, et trois fois un loup, frappé à mort, bondit sur lui-même avec un hurlement d'agonie.

Le jeune homme jeta alors les trois fusils en bandoulière sur son épaule, empoigna à deux mains la «reata», et, en deux secondes, il atteignit la maîtresse branche de l'arbre; puis il retira la «reata» à lui, et enleva les harnais.

—Ah! dit-il avec un soupir de soulagement, je crois que j'ai bien gagné de fumer une cigarette.

Nous sommes ici, à notre grand regret, contraint de donner le plus formel démenti au proverbe qui prétend que les loups ne se mangent pas entre eux.

Les loups, nous avons été maintes fois à même de le constater, ressemblent, en cela du moins, parfaitement aux hommes: ils se dévorent entre eux; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'ils le font sans nul scrupule, avec les marques évidentes de la plus grande satisfaction, toujours comme les hommes.

Le loup est essentiellement imitateur. Nous le soupçonnons fort d'avoir suivi, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, l'exemple qui lui a été si souvent donné par l'homme, ce doux et magnifique roi de la création, ainsi que le nomment les philanthropes.

En dévorant à belles dents leurs congénères, les coyotes avaient laissé à Cardenio tout le temps nécessaire pour s'installer commodément dans sa forteresse improvisée.

Il avait habilement profité des quelques minutes de répit que lui avait laissées le lunch pris par ses terribles persécuteurs.

Ainsi qu'il se l'était promis à lui-même, le jeune homme avait consciencieusement fumé sa cigarette; puis, ce devoir accompli, il s'était penché sur le missionnaire.

L'abbé Paul-Michel commençait à se remettre du rude choc qu'il avait reçu; il respirait plus facilement; sa pâleur était moins livide; ses forces revenaient.

—Que s'est-il donc passé? demanda-t-il d'une voix faible. Pardonne-moi, mon enfant; je crois que malgré ma volonté, j'ai perdu connaissance. Comment me trouvai-je sur cet arbre?

—C'est Frasquito et moi, padre, qui vous y avons transporté; et, à moins que les loups n'usent leurs grilles à déraciner ce magnifique mahogany, nous sommes parfaitement en sûreté sur ses branches. Voyez-les en bas, assis sur leur train de derrière, la gueule ouverte et les yeux écarquillés, dit-il gaîment; ils sont, je vous l'assure, tout décontenancés et surtout bien désappointés du tour que nous leur avons joué.

Ces paroles, prononcées avec gaîté, firent une forte impression sur le missionnaire, et lui rendirent presque entièrement sa liberté d'esprit.

En effet, les voyageurs étaient en sûreté, provisoirement du moins; les loups, après avoir parcouru dans tous les sens le sommet de la colline, en cherchant et en furetant, s'étaient partagés en deux troupes, dont l'une avait, après quelques instants d'hésitation, descendu au galop la colline, et s'était lancée sur la piste des chevaux, tandis que l'autre, au contraire, s'était groupée autour de l'arbre, où elle poussait sans interruption d'effrayantes clameurs.

Cependant le missionnaire était en proie à une vive inquiétude; la situation singulière dans laquelle il se trouvait menaçait, en se prolongeant, d'amener des complications assez graves.

En effet, que faire? Que devenir? Isolés, abandonnés, sans vivres, sans espoir de secours, perdus comme une épave au milieu de l'immensité du désert, cette perspective n'avait rien de rassurant.

—Mes enfants, dit le père Michel, remercions Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous préserver de l'atteinte de ces féroces animaux, et de la protection évidente dont il nous a couverts dans une circonstance aussi périlleuse.

Les trois hommes adressèrent alors une prière fervente au Seigneur.

Jamais peut-être accents plus convaincus ne s'échappèrent de poitrines humaines.

—«Aides-toi, le ciel t'aidera», est un des préceptes les plus sages de notre religion, reprit le missionnaire en s'adressant à Cardenio; maintenant, dis-moi, mon enfant, toi dont l'intelligence et le courage nous ont été jusqu'à présent d'un si grand secours, que penses-tu que nous devions faire?

—Padre, répondit le jeune homme, à mon avis rien n'est plus simple. Mon père sait que je suis parti pour Castroville; ma longue absence l'aura sans doute inquiété; déjà, j'en suis certain, à moins d'événements imprévus, des peones ont été envoyés à ma recherche. Avant deux heures d'ici, peut-être moins, nous ne saurions manquer de voir arriver des libérateurs. Peut-être déjà nos chevaux, qui avaient une grande avance sur les loups, ont-ils réussi à gagner la plantation et à faire connaître ainsi le danger dans lequel nous sommes.

—Ainsi, tu crois que l'on est à notre recherche?

—J'en jurerais, mon père.

—Le nom du Seigneur ne doit pas être pris en vain, mon enfant, dit un peu sévèrement le missionnaire.

—Pardonnez-moi, padre; j'ai eu tort.

—Bien; mais en admettant que tu ne te trompes pas, que les serviteurs de ton père parcourent en ce moment la savane, il leur sera, il me semble, bien difficile de nous trouver.

—Pas autant que vous le supposez, padre; voici pourquoi: il nous reste encore deux torches; ces torches, allumées l'une après l'autre, peuvent durer trois heures et demie environ; dans quatre heures, il fera jour. Frasquito prendra les deux torches et montera tout à l'extrémité du mahogany; arrivé là, il allumera une torche et l'élèvera au-dessus de sa tête en l'agitant; la flamme projetée à une grande distance sera certainement aperçue par les peones. Pendant ce temps, comme les munitions ne nous manquent pas, je tirerai, sans cesser un seul instant, sur les loups; le bruit des coups de feu, joint à la lueur de notre phare improvisé et aux clameurs assourdissantes des coyotes, suffira pour nous amener de prompts secours. Que dites-vous de mon idée, padre?

—Je dis qu'elle est très sage, que tu es un garçon d'esprit, et que par conséquent il faut mettre à exécution, le plus tôt possible, ton idée, ainsi que tu l'appelles.

—A l'instant, padre. Tu entends, Frasquito; peux-tu monter là-haut?

—Oh, oui! Cardenio, mon ami, répondit gaîment le sacristain, beaucoup plus facilement que je ne descendrais.

Ce qui avait été convenu fut fait.

Tandis que Frasquito prenait son poste sur la branche la plus élevée du mahogany, Cardenio commençait contre les loups un feu roulant, qui jetait le désordre dans leur troupe, et excitait leur fureur jusqu'au paroxysme de la rage.

Leurs clameurs et leurs hurlements acquirent bientôt une intensité de vacarme réellement assourdissant, qui devait être entendu à une distance considérable.

Au sommet du mahogany, Frasquito, tremblant de peur, agitait sa torche d'une façon désespérée.

Près d'une heure s'écoula ainsi, sans apporter de changement dans la situation de nos trois personnages.

Soudain Cardenio tressaillit, se pencha vers l'abbé Paul-Michel, et étendant le bras vers la savane:

—Regardez, padre, lui dit-il en lui montrant plusieurs lueurs brillantes qui semblaient courir effarées dans les hautes herbes, regardez!

—Eh bien? demanda le missionnaire avec anxiété.

—Voilà le secours que je vous ai promis qui nous arrive.

Presque au même instant un bruit de chevaux, semblable au roulement d'un tonnerre lointain, se fit entendre; plusieurs coups de feu éclatèrent; les loups poussèrent un long hurlement de rage et s'enfuirent dans toutes les directions.

Tout à coup une vingtaine de cavaliers apparurent, agitant des torches au-dessus de leurs têtes, et répétant à l'envi des cris joyeux d'appel.

Cette fois les voyageurs étaient bien réellement sauvés. Ces cavaliers étaient les peones que don Melchior de Bartas avait envoyés à la recherche de son fils.


VII

Quelles mesures furent prises par don Melchior de Bartas afin de recevoir convenablement la visite de l'Oiseau-Noir.

Le jour allait paraître au moment où nos trois voyageurs, après les péripéties beaucoup émouvantes d'un voyage d'à peine quelques lieues, qui cependant n'avait pas duré moins d'une nuit tout entière, arrivaient enfin à la plantation, ramenés en triomphe par leurs libérateurs.

L'entrevue du père et du fils fut des plus émouvantes.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en fondant en larmes, sans pouvoir prononcer une parole, et demeurèrent longtemps embrassés.

—Ma sœur, s'écria enfin le jeune homme, Flora vit-elle encore?

Le planteur tendit en souriant la main au missionnaire.

—Merci d'être venu, señor padre, lui dit-il avec émotion; vous êtes bien réellement un homme de Dieu: rien ne vous arrête dans l'accomplissement de votre mission sacrée. Cette fois, grâces soient rendues au Seigneur, bien que votre saint ministère ne soit pas inutile, vous n'aurez pas à sécher des larmes et à consoler des douleurs. Ma fille vit, elle est sauvée; Dieu a daigné en sa faveur faire un miracle.

—Que le saint nom de Dieu soit béni! dit le prêtre.

—Ma sœur est sauvée! s'écria le jeune homme avec joie. Oh! je vais...

—Arrête, enfant! lui dit son père; la nuit s'achève à peine; ta sœur repose: ne trouble pas son sommeil.

—C'est vrai! murmura le jeune homme; pauvre chère Flora! Mieux vaut qu'elle s'éveille d'elle-même. Alors je l'embrasserai tout à mon aise.

—Vous devez être brisés par l'insomnie et la fatigue, reprit don Melchior. Quelques heures de repos vous sont indispensables; laissez-moi vous conduire moi-même à la chambre des hôtes.

Le missionnaire voulut, par politesse, soulever quelques objections.

—Je n'écouterai rien, reprit vivement le planteur; je ne consentirai à rien vous dire avant que vous n'ayez, par quelques heures de sommeil, réparé vos forces épuisées; vous aussi, jeune homme, suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant à Frasquito.

Le planteur, précédant ses hôtes, les conduisit alors dans une pièce dont il ouvrit la porte, et dans laquelle se trouvaient deux châlits enveloppés de leurs moustiquaires.

—Vous voici chez vous; dormez, reposez-vous; dans quelques heures, señor padre, nous causerons.

—Mais je vous assure, mon cher don Melchior, répondit le missionnaire, que je me sens parfaitement en état de causer avec vous dès à présent.

—Non, mon père, vos yeux se ferment malgré vous; vous êtes pâle, vous ne vous soutenez qu'avec peine; les fatigues et les émotions que vous avez éprouvées ont été au-dessus de vos forces. Rien ne presse, d'ailleurs; reposez-vous donc sans crainte.

—Puisque vous l'exigez, don Melchior, et que, réellement, ainsi que vous me le dites, je ne vous suis d'aucune utilité en ce moment, je n'insisterai pas davantage. Je vous obéis; donc, à bientôt!

Les deux hommes se serrèrent la main, puis le missionnaire entra dans la chambre à coucher avec son sacristain et referma la porte derrière lui.

—Et vous, mon fils, dit le planteur en s'adressant au jeune homme, tout en se dirigeant vers son appartement, est-ce que vous n'allez pas prendre aussi quelques heures de repos?

—Si vous me le permettez, je n'en ferai rien, mon père, répondit Cardenio en souriant. Je n'éprouve aucune fatigue; vous savez qu'il m'est bien souvent arrivé de passer avec vous la nuit en chasse ou en expédition, ce qui ne m'empêchait pas le matin d'être frais et dispos. Je suis jeune et fort; ces fatigues, qui peuvent sembler extrêmes à un homme d'une santé affaiblie par l'abstinence et les privations de toutes sortes, comme le saint curé de Castroville, ne sont rien pour moi. Du reste, mon père, nous sommes à l'époque des grandes moissons; j'ai plusieurs courses importantes à faire dans les défrichements, des ordres à donner à don Seguro pour la rentrée des céréales qui, dès hier, auraient dû être transportées à l'habitation.

Tout en causant ainsi, le père et le fils étaient entrés dans le salon où, quelques heures auparavant, don Melchior avait reçu le Cœur-Bouillant, et s'étaient assis sur des fauteuils à disques.

—Dites-vous vrai, mon fils?

—Certes, mon père, vous savez que je ne mens jamais.

—En effet, Cardenio, dit en souriant don Melchior, vous êtes une nature trop loyale pour que le mensonge souille vos lèvres.

—Je vous demande seulement la permission, mon père, de manger quelques bouchées; je vous avoue que si je n'éprouve ni fatigue, ni envie de dormir, j'ai, en revanche, un furieux appétit; il paraît, ajouta-t-il en riant, que les émotions me creusent l'estomac.

—Il en est toujours ainsi à votre âge, répondit don Melchior sur le même ton; pendant que vous mangerez, mon fils, je vous apprendrai certaines choses qu'il est important que vous sachiez.

Le planteur frappa sur un gong.

Pedrillo parut.

—Servez un déjeuner, dit le planteur, et priez don Ramón de se rendre ici au plus vite.

Dix minutes plus tard, les ordres de don Melchior étaient exécutés, un plantureux déjeuner froid servi, et don Ramón faisait son entrée dans le salon en marchant sur la pointe des pieds.

Non pas que le majordome craignît de faire du bruit: le digne homme n'avait point de ces délicatesses, il ignorait ces raffinements; mais s'il entrait de cette façon excentrique, c'est tout simplement parce qu'il avait attaché à ses talons d'énormes éperons à molettes larges comme des assiettes, à pointes acérées comme des lames de poignards, qui l'empêchaient littéralement de poser le derrière du pied à terre.

—Vous alliez partir, don Ramón? lui demanda le planteur dès qu'il l'aperçut.

—Oui, señor don Melchior; je montais à cheval au moment où votre ordre m'est parvenu.

—Ce n'est pas un ordre, mais une invitation que je vous ai fait transmettre, don Ramón. Je désire que vous déjeuniez avec nous. Vous regagnerez facilement le temps que je vous fais perdre; d'ailleurs, vous partirez avec mon fils; vous faites partie de la famille. J'ai à vous communiquer, ainsi qu'à Cardenio, certaines nouvelles dont il est bon que vous soyez instruit sans retard.

—Je vous remercie, don Melchior; me voici tout à vos ordres, dit-il en s'asseyant en face du planteur. A propos, ajouta-t-il en s'adressant au jeune homme, je vous annonce, don Cardenio, que Pluto et Neptunio sont rentrés à l'habitation quelques instants après vous; les pauvres bêtes étaient effarées, tremblantes et ruisselantes de sueur; je n'ai pas besoin de vous dire que je leur ai, sous mes yeux, fait donner tous les soins nécessaires.

—Je vous remercie, don Ramón, répondit le jeune homme en lui serrant la main; je suis heureux que mes pauvres chevaux aient réussi à échapper à la dent des loups; ce sont de braves bêtes auxquelles je tiens beaucoup.

Le déjeuner commença.

Les trois hommes mangeaient de bon appétit et buvaient à l'avenant.

—Écoutez-moi, dit le planteur.

Alors, sans perdre un coup de dent, don Melchior rapporta dans tous ses détails à son fils et à don Ramón l'entretien qu'il avait eu avec le Cœur-Bouillant, à la suite de la cure miraculeuse que celui-ci avait opérée, et qu'il n'eut garde de raconter à son fils.

—Maintenant, ajouta-t-il, voici où en sont les choses. Que pensez-vous de tout cela? Comme le plus âgé, répondez-moi, vous d'abord, don Ramón.

—Señor don Melchior, dit alors le majordome, vous le savez, soit ici, soit dans les autres parties du Mexique, ma vie s'est écoulée presque tout entière sur la frontière indienne. Je connais les Peaux-Rouges de longue date; ils sont, à mon avis, sans comparaison, comme les mulets de Guadalajara: tout bons ou tout mauvais. Le Cœur-Bouillant, avec lequel j'ai eu souvent maille à partir, n'est pas aussi diable qu'il est noir; c'est un guerrier brave, sage, et surtout d'une grande loyauté. Le service immense qu'il vous a rendu cette nuit même l'a irrévocablement attaché à vous. Ce qu'il vous a dit est vrai ou doit l'être; il n'a aucun intérêt à vous tromper et n'est pas homme à le faire. Ses communications méritent toute notre attention. Quant à l'Oiseau-Noir, je le connais beaucoup aussi; c'est un brave guerrier, très expérimenté, mais il ne regarde jamais son homme en face; il n'a que des paroles mielleuses et ambigües à la bouche; en somme, il est sournois et rusé comme un opossum. De plus, vous savez aussi bien que moi, don Melchior, qu'il cherche, depuis fort longtemps déjà, l'occasion de nous jouer quelques mauvais tours. En résumé, je crois que vous ferez bien de vous méfier de lui.

—Et vous, Cardenio, quel est votre avis? demanda le planteur en se tournant vers son fils.

—Je ne vous répondrai que deux mots, mon père: je partage complètement l'opinion de don Ramón. Autant j'ai de confiance dans l'esprit élevé et la loyauté du Cœur-Bouillant, autant j'éprouve de méfiance pour l'Oiseau-Noir.

—Eh bien! reprit en souriant le planteur, je vous avoue franchement, mes amis, que je suis absolument de votre avis; mais je n'étais pas fâché de connaître le vôtre. Sans que je vous le dise, vous en comprenez les raisons, je n'en doute pas. Maintenant, arrivons à ce qu'il est convenable de faire en cette circonstance, qui est, en réalité, très grave.

—Parlez, mon père, répondit Cardenio; nous vous écoutons respectueusement. Nous nous hâterons d'exécuter les mesures qui vous seront suggérées par votre expérience.

Le planteur offrit des cigares à la ronde.

—Fumez, dit-il en souriant; c'est une espèce de conseil indien que nous allons tenir. Cardenio et don Ramón allumèrent leurs cigares.

—Le Cœur-Bouillant, reprit le planteur, en m'avertissant de me tenir sur mes gardes, m'a textuellement dit que si je n'étais pas attaqué cette nuit, je le serais inévitablement la nuit prochaine. Un avis donné par un tel homme ne doit pas être négligé. Voici ce qu'il convient de faire: tandis que je m'occuperai ici à faire transporter tous les objets précieux dans la tour et à mettre la plantation en état de résister à un coup de main, vous, don Ramón, vous parcourrez la savane avec mon fils, et vous vous occuperez tous deux, sans retard, de faire rentrer à l'habitation non seulement autant de bétail que cela vous sera possible, mais encore tous les peones et vaqueros disséminés sur toute retendue du défrichement. Combien avons-nous d'hommes environ ici, tout compris?

—Nous avons, señor, répondit aussitôt le majordome, cent dix hommes en état de porter les armes.

—C'est assez joli, dit en souriant le planteur; cent hommes braves, dévoués, abrités derrière de bonnes murailles, munis d'armes et de provisions, peuvent opposer une longue résistance. Vous avertirez don Seguro de faire charger toutes les céréales sur des chariots et de les faire conduire ici. Il est inutile que les Peaux-Rouges profitent de nos provisions. Si nous étions assez fous pour abandonner notre moisson dans la savane, ils ne se gêneraient nullement pour s'en emparer. Ainsi, voilà qui est bien convenu. Surtout, faites diligence: il faut que tout soit rentré avant le coucher du soleil; plus tard, Dieu sait ce qui arriverait. D'ailleurs, je crois que nous ne devons conserver aucune inquiétude sur les suites de cette échauffourée. Le Cœur-Bouillant m'a promis le secours de sa tribu, et il n'est pas homme à manquer à une promesse librement faite et à une parole donnée.

—Toute la moisson peut être rentrée vers midi, señor don Melchior; quant au bétail, je ne partage pas votre avis.

—Expliquez-vous, don Ramón; vous êtes un homme de bon conseil, lui dit en souriant le planteur.

—Je crois que la première chose que feront les Indiens, ce sera d'attaquer la plantation.

—Certainement, répondit don Melchior.

—Ils n'arriveront ici, si, comme ils nous en ont menacés, ils arrivent, qu'à une heure assez avancée après le coucher du soleil. En admettant que le Cœur-Bouillant tarde à paraître, nous sommes certains cependant de voir venir sa tribu, si ce n'est deux ou trois heures après nos ennemis, tout au moins au lever du soleil; or, nous pouvons tenir sans désavantage la nuit tout entière, et même beaucoup plus longtemps, contre des ennemis plus redoutables que ne le sauraient être pour nous les Peaux-Rouges.

—Tout ce que vous dites est exact, don Ramón; seulement je ne vois pas bien encore où vous en voulez venir.

—J'ai compris, moi, mon père; le raisonnement de don Ramón me paraît excessivement juste.

—Voyons un peu cela, cher enfant, dit en souriant le planteur; laissez-le parler, don Ramón.

—Mon Dieu, mon père, répondit le jeune homme avec embarras, je vous demande pardon d'avoir ainsi maladroitement interrompu un entretien d'une si haute gravité.

—Du tout, du tout, mon fils; je suis heureux, au contraire, de vous voir prendre intérêt à des questions aussi sérieuses et qui, en réalité, vous touchent autant que moi: parlez donc, je vous écoute.

—Puisque vous m'y autorisez, mon père, je vous obéis. Voici donc, à mon avis ce que don Ramón allait vous dire: le but de l'Oiseau-Noir étant de surprendre notre habitation, afin de l'atteindre, il est évident qu'il concentrera toutes ses forces autour d'elle et qu'avant de songer au pillage, il voudra d'abord s'en emparer, les richesses qu'il convoite plus particulièrement se trouvant réunies ici; quant aux bestiaux, ils n'entrent qu'en seconde ligne et pour une part bien minime dans le butin qu'il se propose de faire. Il est donc inutile, pense don Ramón, et je partage entièrement son avis, de perdre un temps précieux à essayer de rassembler des animaux presque sauvages, disséminés sur une grande étendue de terrain, que l'on ne réussirait qu'avec une peine infinie à conduire dans nos corrals, qui, ici, nous gêneraient beaucoup au cas où, car il faut tout prévoir, le siège se prolongerait.

—Bien, mon fils, voilà parler en homme.

—Le jeune maître a parfaitement rendu ma pensée, dit en s'inclinant don Ramón.

—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je n'insisterai pas davantage sur ce sujet; laissons les bestiaux où ils sont, ne songeons qu'à défendre la plantation. Maintenant, señores, je ne vous retiens plus; vous pourrez, quand il vous plaira, monter à cheval.

—Cher père, dit Cardenio en se levant, veuillez, je vous prie, m'excuser auprès de ma mère, et bien lui répéter que la crainte de troubler son sommeil et celui de ma chère Flora m'a seule empêché d'aller les embrasser avant de partir.

—Voyez-vous cela, señor? dit une voix douce et pénétrante à l'oreille de Cardenio, tandis que deux mains mignonnes se posaient sur ses yeux: devinez qui, méchant!

—Oh! Ce n'est pas difficile. C'est toi, petite sœur! s'écria joyeusement Cardenio.

—Eh bien, alors, embrasse-moi! Tu as deviné!

Le jeune homme se retourna vivement, saisit sa sœur dans ses bras et l'embrassa de toutes ses forces.

Pendant les derniers mots de la conversation que nous venons de rapporter, la porte de la chambre à coucher s'était ouverte sans bruit, doña Juana et sa fille s'étaient doucement glissées dans le salon, et étaient venues se placer derrière le jeune homme.

La jeune fille était complètement remise de son accident de la veille, sauf qu'elle boitait légèrement à cause de l'incision cruciale que l'on avait été contraint de lui faire; elle était aussi gaie, aussi rose, aussi souriante que de coutume.