Pendant quelques minutes, la mère, la fille et le fils confondirent leurs embrassements; puis le jeune homme, après s'être respectueusement incliné devant son père, se retira et alla rejoindre le majordome, qui, déjà, était en selle.
Cinq minutes plus tard, tous deux quittaient à fond de train l'habitation.
Don Melchior de Bartas était un trop vieux routier des frontières indiennes pour que l'annonce d'une attaque imminente des Peaux-Rouges lui causât la moindre frayeur. Cependant, en homme prudent, il résolut de ne négliger aucune mesure de sûreté, afin de pouvoir, au cas où ses ennemis oseraient se présenter, leur infliger une correction dont ils garderaient un long et cuisant souvenir.
Son premier soin fut d'expédier Pedrillo à Castroville avec une lettre adressée au commandant Edward's Strum, lettre dans laquelle, sans demander de secours à l'officier américain, car il croyait avoir à sa disposition des forces suffisantes, surtout avec l'aide du Cœur-Bouillant, pour résister avec avantage à l'Oiseau-Noir, il l'avertissait de la situation dans laquelle il se trouvait, afin que le commandant expédiât des estafettes sur la frontière pour annoncer aux autres colons que les Peaux-Rouges préparaient une incursion, et qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes.
Don Melchior terminait sa lettre en annonçant au gouverneur que l'abbé Paul-Michel, curé de Castroville, était parvenu, après mille dangers, à atteindre son habitation; que, dans les circonstances présentes, il ne jugeait pas prudent, vu surtout l'état des chemins et le peu de sûreté des routes, de le laisser retourner à Castroville, et que, par conséquent, si son absence se prolongeait de quelques jours, l'on ne conçut aucune inquiétude sur le digne missionnaire.
Aussitôt que Pedrillo fut parti avec cette lettre, don Melchior de Bartas s'occupa, sans perdre un instant, de mettre l'habitation à l'abri d'un coup de main.
Vers dix heures du matin, le père Paul-Michel se leva; il était frais, calme, dispos, complètement reposé.
Après avoir frugalement déjeuné, selon son habitude, en compagnie des dames, le missionnaire, heureux de voir que la jeune fille était complètement guérie, et supposant que sa présence n'était plus nécessaire à la plantation, manifesta le désir de reprendre, à l'instant même, le chemin de Castroville, où, dit-il, il avait donné rendez-vous à une personne qui devait l'attendre à son presbytère.
Mais alors doña Juana et sa charmante fille lui firent confidence de l'attaque projetée contre elles et du danger qui les menaçait.
—N'est-ce pas, padre, dit alors la fillette d'un ton de supplication, n'est-ce pas que vous ne voudrez point nous abandonner dans des circonstances aussi graves?
—Non, certes, chère petite, s'écria vivement le missionnaire, ma place est près de vous dès qu'un danger vous menace.
—Ah! Je le savais bien, moi, s'écria joyeusement Flora.
Elle lui sauta au cou et l'embrassa sans laisser au bon prêtre le temps de se reconnaître.
—Je vous demanderai seulement la permission, reprit-il, d'envoyer un exprès à Castroville, afin de prévenir de l'impossibilité dans laquelle je me trouve d'y retourner aujourd'hui.
—C'est inutile, padre: «tatita» (petit père) a donné les ordres nécessaires à Pedrillo; le brave garçon est parti depuis déjà plus de trois heures; il doit être en train de revenir.
—Allons! fit en souriant doucement le missionnaire, je vois qu'il me faut, bon gré mal gré, me considérer comme étant votre prisonnier.
—Nous tâcherons que vous n'ayez pas trop à vous plaindre de nous, dit doña Juana, pendant le temps que vous serez notre hôte.
Vers midi, les chariots chargés commencèrent à arriver à l'habitation.
A quatre heures du soir, toutes les céréales étaient rentrées et emmagasinées.
Un peu avant cinq heures, les peones et les vaqueros, bien montés et armés jusqu'aux dents, arrivèrent, conduits par Cardenio et les deux majordomes.
L'habitation était maintenant bien réellement une forteresse.
Le planteur attendait l'ennemi avec ce calme de l'homme brave qui sait qu'il peut compter sur les hommes qu'il commande.
Vers sept heures du soir, un peu avant le coucher du soleil, on aperçut deux cavaliers qui se dirigeait à toute bride vers l'habitation.
L'un était Pedrillo, le peon expédié le matin à Castroville par don Melchior; quant au second, l'abbé Paul-Michel reconnut en lui, avec surprise, l'inconnu qui, la veille au soir, s'était présenté à son presbytère en compagnie du commandant Edward's Strum, et lui avait demandé un rendez-vous avec tant d'instances.
VIII
Comment fut surprise l'habitation de don Melchior et ce qui s'ensuivit.
Quelques instants plus tard, Pedrillo et l'étranger mettaient pied à terre dans la cour de l'habitation.
A peine l'inconnu eut-il jeté la bride sur le cou de son cheval, dont un peon s'empara aussitôt, qu'il mit le chapeau à la main, et s'approchant de don Melchior de Bartas, qui, en compagnie de sa femme, de sa fille et de Cardenio, venait à sa rencontre, il le salua avec toutes les marques du plus profond respect et lui dit d'une voix doucement accentuée:
—Veuillez excuser, señor, la liberté que j'ose prendre de me présenter ainsi à vous et de réclamer votre bienveillante hospitalité.
—Soyez le bienvenu dans ma demeure, señor, répondit don Melchior avec une exquise courtoisie. Bien que vous arriviez dans de malheureuses circonstances, veuillez, je vous prie, considérer cette maison comme étant la vôtre; un hôte est l'envoyé de Dieu; il honore la maison sous le toit de laquelle il daigne s'abriter.
—Arrivé depuis quelques jours à peine dans ce pays, caballero, des intérêts fort graves ont nécessité ma présence à Castroville, où certaines affaires, qui me sont personnelles, exigent que j'aie le plus tôt possible un sérieux entretien avec le señor cura don Pablo-Miguel. Ce matin je me trouvais par hasard chez le gouverneur de la ville, lorsque est arrivé le courrier que vous lui avez adressé. J'ai appris alors le danger qui vous menaçait et pour quel motif le señor cura serait probablement contraint de demeurer plus longtemps qu'il ne l'avait supposé absent de la ville. J'ai pensé alors, caballero, pardonnez à ma présomption, que, tout en faisant mes affaires, je pourrais peut-être faire les vôtres, que le bras d'un homme brave, dans les circonstances où vous place le hasard, ne serait peut-être pas à dédaigner pour vous; alors je me suis résolu à braver les convenances, à venir demander ici au señor cura l'entretien que je ne pouvais plus espérer avoir avec lui dans son presbytère, et à me présenter tout franchement à vous.
—Tout en vous remerciant, señor, de votre loyale explication, permettez-moi de vous faire observer qu'elle était complètement inutile, et de vous répéter une fois encore que votre présence ici ne saurait que m'être très agréable et que je m'efforcerai de vous y retenir le plus longtemps possible.
Après s'être incliné une seconde fois, avoir échangé quelques compliments de politesse avec le missionnaire et avec les autres personnes présentes, l'inconnu offrit le bras à doña Juana et la suivit dans l'intérieur de l'habitation.
Don Melchior se tourna alors vers Pedrillo:
—Tu as vu le commandant Edward's Strum? lui demanda-t-il.
—Oui, mi amo, je l'ai vu, répondit le peon.
—Eh bien, que t'a-t-il dit?
—Ah! Voilà, fit l'autre en se grattant la tête.
—Va toujours, reprit don Melchior en souriant. Je connais master Strum; explique-toi sans crainte.
—Eh bien, mi amo, aussitôt qu'il m'a aperçu, master Strum, comme vous l'appelez, il m'a dit: Qu'est-ce que tu viens faire ici, imbécile?
—Cela ne m'étonne pas, fit en souriant le planteur; ensuite?
—Ensuite, je lui ai donné la lettre. Il l'a lue, puis il m'a dit: Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Qu'il s'arrange comme il voudra! Est-ce qu'il croit par hasard, ce vieil idiot, que je vais me déranger pour aller à son secours? Je ne sais pas de qui il parlait en disant cela.
—Je le sais, moi; va toujours.
—By God! Hum! Hum! ... (il a l'air très enrhumé, le commandant Strum). Ah, ah! Cet imbécile de curé s'est fourré, lui aussi, dans la bagarre. Qu'ils aillent au diable de compagnie! Hum! Hum! Et toi, décampe, animal, si tu n'as pas autre chose à me dire. Je n'ai pas de temps à perdre avec un oison de ton espèce, hum, hum! Et là-dessus il m'a mis à la porte.
—Je n'attendais pas moins de la courtoisie du commandant Strum, dit en riant le planteur. Et il rentra dans l'habitation.
L'inconnu avait demandé à être conduit dans la chambre qui lui était destinée, afin de remettre un peu d'ordre dans sa toilette froissée et dérangée par la longue course qu'il venait de faire.
Au moment où le planteur pénétrait dans le salon, l'inconnu y rentrait par une autre porte.
On causa pendant quelques instants de choses indifférentes, puis la cloche du souper se fit entendre, et l'on se mit à table.
Les premiers moments d'un repas sont en général silencieux; l'appétit domine assez généralement; chacun mange tout d'abord pour satisfaire les exigences impérieuses de la bête; puis, peu à peu, au fur et à mesure que l'appétit se calme, la conversation sort des banalités, grandit, se généralise, et parfois, mais pas toujours, devient intéressante et même attrayante.
Cette fois, les événements graves qui planaient dans l'air suffisaient, et au-delà, pour animer la conversation et lui donner de l'intérêt.
Les convives étaient au nombre de huit: le planteur, ayant à sa droite l'abbé Paul-Michel, à sa gauche sa fille; en face de lui doña Juana, ayant son fils à sa gauche et l'inconnu à sa droite; puis, comme double anneau soudant les deux, partie de cette chaîne, don Ramón à l'un des bouts de la table et don Seguro à l'autre bout.
Le repas était bien servi et entendu d'une façon irréprochable.
Nous profiterons de quelques instants de répit que nous donne l'achèvement du premier service, pour tracer en quelques lignes le portrait de l'inconnu.
C'était un homme de taille haute, élégante, parfaitement proportionnée, d'un parler doux, courtois, de manières charmantes, raffinées, s'il est permis de se servir de cette expression. Tout en lui respirait non pas l'homme comme il faut ainsi que l'on dirait en France, mais le gentilhomme de race. A peine avait-il vingt-huit ans; ses traits étaient fins, droits; les arêtes en étaient modelées avec une perfection exceptionnelle; son front était large et découvert, son œil vif, son regard clair et magnétique; sa bouche un peu grande, aux lèvres charnues, avait une expression de finesse railleuse indicible; ses mains et ses pieds étaient d'une petitesse qui semblait presque ridicule chez un homme. Voilà quel était cet homme au physique. Quant au moral, jusqu'à présent nous nous abstiendrons d'en parler, et pour cause, puisque, pas plus que le lecteur, nous ne savons qui il est.
Malgré les préoccupations secrètes des convives, le repas fut cependant beaucoup plus gai que l'on n'aurait dû s'y attendre dans de telles circonstances.
La nuit était venue depuis longtemps déjà: il était environ neuf heures du soir. Au dehors, le ciel était pailleté d'étoiles. Bien que la nuit fût sans lune, elle était claire, presque transparente. Les sentinelles veillaient attentivement, postées derrière chaque meurtrière des retranchements. Dans la salle à manger, on riait, on plaisantait et on fumait.
Malgré les assurances du Cœur-Bouillant, la nuit était si calme, le désert plongé dans un silence si profond, que rien ne laissait soupçonner qu'une attaque prochaine dût avoir lieu.
Les dames se levèrent pour se retirer.
Don Ramón et don Seguro s'étaient levés à plusieurs reprises pour aller inspecter les postes, interroger la savane, puis ils étaient revenus d'un air indolent et avaient repris leur place à table, en haussant les épaules, comme des hommes convaincus qu'aucun danger imminent n'existait.
Au moment où la jeune Flora, après avoir embrassé et dit bonsoir à son père et à l'abbé Paul-Michel, s'approchait de son frère Cardenio pour l'embrasser lui aussi, tout à coup une détonation épouvantable se fît entendre, suivie immédiatement par l'horrible cri de guerre des Sioux-Bisons mêlé aux appels désespérés de «Aux armes!» poussé par les peones.
L'habitation était surprise par les Indiens. Les convives se levèrent en tumulte, saisirent leurs armes et s'élancèrent hors de la salle.
Seul, l'abbé ne les suivait pas; il veillait sur les dames, à demi-évanouies de terreur, et qu'il ne parvint qu'à grand-peine à conduire à leur chambre à coucher, où il les remit entre les mains de leurs femmes.
L'habitation était surprise.
Cependant le mal n'était pas aussi grand qu'on aurait pu le supposer d'abord.
Voici ce qui s'était passé:
Les Indiens, avec cette adresse infernale qu'ils possèdent, avaient conçu un plan audacieux, désespéré, qui, avec tout autre homme moins sur ses gardes et moins expérimenté que don Melchior de Bartas, aurait inévitablement réussi.
Tandis que quelques guerriers laissés à la garde des chevaux traversaient la rivière à gué à deux lieues environ de l'habitation, les autres, au moyen de branches sèches fortement liées ensemble par des lianes, avaient construit des radeaux sur lesquels ils avaient placé leurs fusils et leurs munitions de guerre; puis, profitant habilement de l'ombre projetée sur la rivière par l'escarpement de ses rives, ils s'étaient laissé doucement emporter au fil de l'eau et avaient passé ainsi, inaperçus et sans bruit, sous le regard anxieux des sentinelles, qui essayaient vainement de percer les ténèbres épaisses qui les enveloppaient.
Puis, arrivés à un endroit propice pour leur débarquement, ils avaient saisi leurs armes et s'étaient élancés sur la rive, en surgissant de l'eau et bondissant comme une légion de démons du milieu de l'ombre, en poussant leur cri de guerre et en faisant une décharge effroyable.
Malheureusement pour eux, les Sioux-Bisons ignoraient que leur projet d'attaque avait été révélé au planteur par le Cœur-Bouillant, et que don Melchior, mettant à profit l'avis qu'il avait reçu, avait, le jour même, renforcé ses retranchements.
Les Sioux-Bisons, à la vérité, et cet avantage pour eux était immense, avaient réussi à prendre pied sur le terrain même où s'élevait l'habitation. Mais leur position ne laissait pas, malgré cela, que d'être excessivement précaire. Ils se trouvaient sur une plage nue, exposés, sans abri d'aucune sorte, aux coups de leurs adversaires parfaitement cachés derrière leurs remparts.
L'Oiseau-Noir était un chef trop hardi, trop expérimenté, pour ne pas comprendre ce que la situation de ses guerriers avait à la fois d'avantageux et de défavorable. L'audace seule pouvait le sauver du pas difficile dans lequel il s'était jeté.
Sur un signe de lui, ses guerriers s'élancèrent résolument à l'assaut des retranchements.
Les blancs firent vaillamment face à leurs ennemis et opposèrent une vigoureuse résistance.
Cependant, cette résistance ne put être assez efficace pour empêcher les Sioux-Bisons, qui se ruaient tête baissée en avant, de couronner les retranchements.
Encore quelques secondes, les Indiens bondissaient dans la cour et envahissaient l'habitation.
En ce moment une porte secrète s'ouvrit, et l'inconnu, suivi de Cardenio, des deux majordomes et d'une cinquantaine de peones les plus résolus, se glissèrent silencieusement au dehors, tournèrent les Indiens sans être aperçus, puis, au cri de: «En avant!» poussé d'une voix stridente par l'inconnu, ils se précipitèrent tous à la fois sur les Indiens, qu'ils prirent ainsi entre deux feux.
Ceux-ci, qui se croyaient déjà vainqueurs, surpris à leur tour, eurent un moment d'hésitation, dont profitèrent les défenseurs de l'habitation pour les jeter en dehors des retranchements.
Il y eut alors une mêlée effroyable sur le rivage; les Sioux-Bisons ne comprenaient rien à ce secours arrivé si à l'improviste aux colons.
Réunis en masse compacte, ils luttaient désespérément pour faire tête de tous les côtés à la fois, ne pas perdre le terrain qu'ils avaient conquis, ne pas reculer d'un pouce, et, à tout prix, réussir à maintenir leur position; mais leurs efforts étaient vains.
D'autres peones, délivrés de la crainte d'une attaque immédiate, venaient incessamment grossir le nombre des premiers, qui avaient tenté la diversion.
Malgré une héroïque résistance, des prodiges surhumains de valeur, les Indiens, acculés de plus en plus à la rive, furent enfin culbutés dans la rivière, qu'ils se hâtèrent de traverser à la nage, laissant derrière eux une centaine des leurs étendus sans vie au pied des glacis.
Les abords de la place étaient complètement nettoyés, l'habitation dégagée, le coup de main hardi tenté par les Sioux-Bisons définitivement manqué.
Il y eut une trêve de près d'une heure.
Les Sioux-Bisons ne renonçaient pas à l'attaque; mais, repoussés une première fois, ne voulant pas l'être une seconde, ils changeaient de tactique.
Embusqués derrière les buissons et les bouquets d'arbres qui bordaient la rive opposée de la rivière, ils firent soudain pleuvoir une nuée innombrable de flèches enflammées, qu'ils lançaient avec une habileté sans pareille sur les magasins et les ateliers, recouverts en vacois, de l'habitation, tandis qu'une partie d'entre eux entretenait une fusillade bien nourrie avec les défenseurs des retranchements, et que, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, des troupes de cavaliers, car leurs chevaux les avaient rejoints, feignaient de vouloir tenter, de divers côtés à la fois, le passage de la rivière, tenant ainsi constamment leurs adversaires en alerte, sans leur laisser une seconde de répit.
Bientôt plusieurs incendies se déclarèrent sur les ailes de l'habitation.
Une partie des peones fut obligée de quitter les retranchements pour porter secours, aider à sortir les chevaux et les bestiaux des corrals enflammés et les chasser dans la huerta.
Mais le feu, qui trouvait un élément facile dans des bâtiments construits en bois et recouverts en feuilles sèches, se développait avec une rapidité telle que bientôt il fallut renoncer à sauver ces bâtiments et se résoudre avec douleur à faire la part du feu.
Alors un désordre épouvantable se mit dans les défenseurs de l'habitation; la peur s'empara d'eux; ils ne voyaient et n'entendaient plus rien, couraient çà et là à demi-affolés de terreur, poussant des cris de désespoir et jetant leurs armes.
Ce fut en vain que don Melchior, l'inconnu, l'abbé Paul-Michel et Cardenio, qui faisait preuve, comme toujours, en cette circonstance, d'un courage de lion, essayèrent de rappeler à leur devoir des hommes que l'épouvante rendait fous.
Tout à coup les Sioux-Bisons, s'apercevant de la folie furieuse qui s'était emparée des défenseurs de la place, et dociles à la voie de leur chef, s'élancèrent dans la rivière, la traversèrent, puis ils gravirent le glacis et se précipitèrent avec des hurlements de bêtes fauves contre les retranchements.
Ramenés, quoique bien tardivement, à leur devoir, par le danger terrible qui les menaçait, les peones retournaient aux retranchements et entamèrent désespérément une lutte suprême contre leurs terribles ennemis.
Mais il était trop tard; l'effort tenté cette fois par les Sioux-Bisons était irrésistible; le flot des assaillants montait toujours. Rien ne pouvait désormais les arrêter.
En moins de temps qu'il ne nous faut pour l'écrire, les peones furent rejetés en désordre contre l'habitation principale, et les Sioux-Bisons envahirent la cour en poussant des hurlements de joie et de triomphe.
—Au donjon! cria don Melchior d'une voix terrible.
Le vieillard, ayant près de lui son fils, l'inconnu et ses deux majordomes, tint vaillamment tête pendant plus d'un quart d'heure aux Peaux-Rouges, qui se ruaient désespérément sur lui de tous les côtés à la fois, et opposa une digue infranchissable à leurs efforts désespérés.
Puis, lorsqu'il reconnut que tous ses serviteurs, hommes, femmes, enfants, avaient enfin réussi à pénétrer dans le donjon, il se résolut alors, mais alors seulement, à reculer à son tour, mais doucement, pas à pas, sans cesser de combattre; on vit ces cinq hommes, ces cinq Titans, seuls, sans se laisser une seule fois entamer, tenir tête à une foule de Peaux-Rouges que, tout en se retirant, ils contraignaient à reculer devant eux.
Puis, arrivés devant le pont-levis qui fermait l'entrée du donjon, ils échangèrent un regard, bondirent en avant, mirent leurs ennemis en désordre, se rejetèrent aussitôt en arrière et franchirent en courant le pont-levis, qui se redressa immédiatement après leur passage.
Ils étaient en sûreté désormais et pouvaient tenir longtemps derrière les épaisses murailles du donjon, sans craindre d'être forcés ou incendiés.
Mais à quel prix avaient-ils opérés cette retraite miraculeuse?
Don Melchior et son fils étaient sains et saufs, à la vérité, mais les deux majordomes étaient grièvement blessés; l'un d'eux même, don Seguro, ne se soutenait plus qu'avec peine; dès qu'il fut dans le donjon, il s'affaissa, mourant, sur lui-même.
L'inconnu, lui aussi, bien qu'elles ne fussent pas graves, avait reçu plusieurs blessures; la longue épée dont il s'était vaillamment servi pendant le combat était rougie jusqu'à la garde.
C'est que ces trois hommes, comme par un accord tacite de dévouement, s'étaient sans cesse jetés en avant pour faire un rempart de leur corps à l'enfant et au vieillard, s'exposant, avec une abnégation et un courage dignes des héros antiques, à recevoir les coups qui étaient destinés à ceux qu'à tout prix ils voulaient sauvegarder.
Aussitôt que le pont-levis fut levé, la caronade, placée sur la plate-forme, les pierriers et les espingoles braqués aux meurtrières, commencèrent à jouer contre les Peaux-Rouges avec une furie terrible, accompagnés par une fusillade ininterrompue.
Le courage était revenu aux peones depuis qu'ils se savaient en sûreté dans un fort.
Les Sioux-Bisons, excités par leur premier succès, brandissant avec des hurlements féroces les scalps sanglants qu'ils avaient enlevés à leurs victimes agonisantes, voulaient compléter leur victoire en s'emparant de la forteresse dans laquelle les colons s'étaient réfugiés.
L'Oiseau-Noir, qui semblait se multiplier et était partout à la fois, fit immédiatement élever, à portée de pistolet du fort, des retranchements avec les poutres, les chariots et tout ce qu'il put trouver pour abriter ses guerriers contre la grêle de balles qui pleuvait incessamment sur eux et les décimait. Puis, les retranchements construits, les Indiens commencèrent le siège de la forteresse.
Tout à coup une fusillade terrible éclata sur l'autre bord de la rive.
Un horrible cri de guerre se fît entendre, et une foule de cavaliers, surgissant de tous les côtés à la fois du milieu des ténèbres, enveloppèrent les Sioux-Bisons.
C'était le Cœur-Bouillant qui tenait sa promesse et arrivait au secours de ses alliés blancs.
Il y eut une affreuse mêlée, une épouvantable boucherie, puis soudain on entendit un retentissant cri de triomphe.
Le combat était terminé.
Les Sioux-Bisons traversaient la rivière en désordre et s'éparpillaient dans la savane, en proie à une terreur indicible.
Sur l'ordre de don Melchior, le pont-levis fut aussitôt baissé pour livrer passage au Cœur-Bouillant et à ses guerriers.
La joie était grande des deux parts; les remerciements et les félicitations s'échangeaient avec une effusion inexprimable. Blancs et Apaches étaient heureux chacun de ce qu'ils avaient fait; la joie était à son comble.
La première émotion calmée, on se compta, comme après un naufrage les survivants cherchent avec une douloureuse pitié, les cadavres de leurs morts bien-aimés.
Mais alors la joie se changea en désespoir, l'enivrement de la victoire en terreur.
Trois personnes avaient disparu.
Les plus aimées, les plus chéries, les plus respectées de toutes:
Doña Juana, sa fille Flora et le missionnaire.
Ce fut en vain qu'on chercha anxieusement parmi les cadavres; leurs corps ne se retrouvèrent pas.
L'Oiseau-Noir, comme un aigle vaincu, avait, en fuyant, enlevé sa proie dans ses serres!
IX
Comment l'Oiseau-Noir ne tint pas le serment qu'il avait fait à l'abbé Paul-Michel.
Alors que l'incendie était le plus ardent, que les magasins et les ateliers brûlaient, que le désordre se mettait parmi les défenseurs de l'habitation et que les peones, affolés de terreur, couraient en désordre de tous les côtés, en poussant des clameurs lamentables, sans essayer de résister aux Peaux-Rouges, qui escaladaient les retranchements et envahissaient la cour, dans une chambre du principal corps de logis de la maison, une trentaine de femmes étaient réunies, pâles, tremblantes, effarées.
Parmi ces femmes se trouvaient doña Juana de Bartas et sa fille Flora.
Toutes, sentant instinctivement la mort venir, s'attendant à chaque instant à être impitoyablement massacrées par les féroces vainqueurs de leurs frères et de leurs maris, se tenaient agenouillées les mains jointes, pressées comme les brebis épouvantées contre leur pasteur, autour du missionnaire qui, debout, un crucifix de la main gauche, la main droite levée vers le ciel, le front pâle et les yeux brillant d'une résignation, sublime, les exhortait à élever leur âme vers Dieu, à implorer son secours et à mourir en chrétiennes.
Plusieurs de ces femmes tenaient pressées contre leur sein de frêles créatures qu'elles allaitaient encore, qu'elles couvraient de baisers et qu'elles tendaient vers le prêtre, en le suppliant avec désespoir de les sauver.
A un certain moment des cris féroces s'élevèrent au dehors; plusieurs coups de feu retentirent, et l'on entendit les pas pressés d'une foule qui se rapprochait.
Le moment suprême était arrivé.
Tout à coup ces femmes se levèrent, éperdues, en poussant un cri de désespoir et s'enfuirent, effarées, par toutes les issues.
La porte venait de s'ouvrir et, sur le seuil, apparaissaient les Sioux-Bisons, menaçants, terribles, furieux.
En moins de quelques secondes, sauf trois personnes qui n'avaient point fait un mouvement, un geste pour fuir, la chambre était vide. Toutes les autres femmes s'étaient enfuies.
Ces trois personnes étaient: le missionnaire, doña Juana et sa fille.
—O mon père! Mon père! s'écria doña Juana avec désespoir, nous sommes perdus.
—Fuyez, fuyez, señor padre, dit en même temps Flora, ou sans cela les païens vous tueront.
—Ayez confiance en Dieu, mes enfants, dit le
missionnaire d'une voix calme; si je ne puis vous sauver, au moins mourrai-je avec vous!
Les Sioux-Bisons étaient demeurés un instant immobiles sur le seuil de la porte, saisis peut-être malgré eux, d'admiration à la vue du tableau touchant qui s'offrait subitement à leurs yeux.
Mais cet instant d'arrêt n'eut que la durée d'un éclair; ils se précipitèrent tous ensemble dans la chambre, s'élançant vers les deux femmes.
Alors il se passa un fait étrange, incroyable, inouï.
Par un mouvement rapide comme la pensée, le missionnaire s'était brusquement placé devant les deux femmes agenouillées et à demi-évanouies sur le sol; puis, d'un pas ferme, calme, assuré, les regards pleins d'éclairs, le front rayonnant d'une sainte auréole, il avait marché résolument au devant des Peaux-Rouges en leur présentant le crucifix, comme s'il eût à la main l'épée foudroyante de l'ange exterminateur.
Au fur et à mesure qu'il approchait, les barbares, comme fascinés, reculaient lentement, pas à pas, les yeux obstinément fixés sur le crucifix.
Cette scène muette, sublime par sa simplicité même, avait quelque chose d'admirable et de saisissant qui rappelait les anciens jours du christianisme, lorsque les martyrs tombaient dans le cirque en priant pour leurs bourreaux.
Les Sioux-Bisons atteignirent ainsi, toujours en reculant, le seuil de la porte.
Déjà le missionnaire sentait l'espoir rentrer dans son cœur: il remerciait mentalement Dieu du secours qu'il lui avait donné, lorsque tout à coup il se fit une réaction terrible parmi les Peaux-Rouges.
Leurs rangs pressés s'écartèrent brusquement à droite et à gauche, et un homme, la ceinture garnie de scalps sanglants, brandissant au-dessus de sa tête une hache dégoutante de sang, bondit dans la chambre comme un tigre altéré de carnage, en poussant un hurlement furieux ressemblant à un rugissement de bête fauve.
Cet homme était l'Oiseau-Noir.
—Ah! s'écria-t-il avec un rire de démon en apercevant les deux femmes, mes jeunes hommes m'ont conservé la plus précieuse part de butin; je les remercie. Ces femmes sont l'épouse et la fille du chef blanc. Qu'elles soient mes prisonnières. La Tête-Blanche épuisera ses trésors et nous livrera toute son eau de feu, afin que nous lui rendions celles qu'il aime plus que sa vie.
Après avoir prononcé des paroles avec cette emphase théâtrale particulière aux Indiens, le sachem marcha résolument vers les deux femmes, et posant sa main sanglante sur l'épaule nue et frissonnante de doña Juana:
—Que ma sœur me suive, dit-il; elle est la prisonnière d'un chef.
A cet attouchement horrible, doña Juana poussa un cri inarticulé, essaya de prononcer quelques mots, mais son émotion fut trop vive: elle se renversa évanouie en arrière et tomba sur le sol.
Flora s'élança subitement devant sa mère et, joignant les mains avec ferveur, elle s'écria avec désespoir en tombant à ses genoux:
—O chef, chef! Ne tuez pas ma mère!
Un sourire d'une expression hideuse crispa les lèvres minces et serrées du chef.
—Ah! s'écria-t-il avec fureur, si je n'ai pas la louve, je sacrifierai son enfant à ma haine.
—Tuez-moi... tuez-moi... mais épargnez ma mère! répétait la pauvre enfant avec une expression touchante.
—Eh bien, soit! s'écria le farouche sachem en brandissant sa hache autour de sa tête. Vous mourrez toutes deux!
Tout à coup, par un mouvement instinctif, spontané, rapide comme l'éclair, le missionnaire, qui jusque-là avait essayé vainement d'intervenir, quoiqu'il fût sans armes, se précipita sur le chef, lui arracha son tomahawk, et, le renversant du même coup, il lui appuya le genou lourdement sur la poitrine et lui serra la gorge.
Le sachem, saisi à l'improviste, fut terrassé malgré sa vigueur prodigieuse et réduit à l'impuissance avant même d'avoir conscience de ce qui lui arrivait.
—Padre, padre, ne le tuez pas! s'écria Flora d'une voix désolée.
—Ne le tuez pas, padre! ajouta doña Juana, qui reprenait connaissance.
Le cœur de bronze du farouche Indien tressaillit malgré lui dans sa poitrine lorsqu'il entendit ces deux femmes envers lesquelles il s'était montré impitoyable, et qui, elles, imploraient pour lui.
Cependant l'Oiseau-Noir demeura impassible en apparence. Pas un muscle de son visage ne tressaillit; et, regardant fièrement en face le missionnaire:
—Tue-moi, homme sombre, lui dit-il, puisque le génie du mal t'a donné la force de me vaincre!
Le missionnaire sourit avec mélancolie, et, hochant doucement la tête:
—Je ne tuerai pas, dit-il de sa voix sympathique et harmonieuse; le Dieu que je sers et que tu méconnais me défend de verser ton sang. Jure-moi sur le grand esprit, sur le totem de ta nation, que ces femmes seront respectées, traitées avec égard jusqu'à ce qu'elles puissent être échangées; jure-moi de plus que j'aurai le droit de les suivre afin de les protéger, et que nul ne pourra me séparer d'elles.
Il y eut une pause de quelques secondes.
—Et si je fais cela? demanda enfin le sachem.
—Alors, répondit avec simplicité le missionnaire, j'ôterai le genou qui pèse sur ta poitrine, je t'aiderai à te relever, et je te rendrai tes armes.
—Eh bien! Soit. Voyons si tu auras le courage de faire ce que tu dis. Je jure sur le grand esprit et sur le totem de ma nation d'exécuter fidèlement les conditions que tu m'imposes.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que le missionnaire s'était redressé, lui tendait la main, l'aidait à se relever, et lui rendait son tomahawk.
Le sachem saisit vivement son arme, poussa un rugissement de joie, et la brandit à plusieurs reprises autour de la tête du missionnaire, qui, le corps fièrement cambré en arrière, le regardait en souriant et lui montrait le crucifix qu'il tenait à la main avec une expression de douceur, de piété et d'admirable résignation.
—C'est bien, fit le chef en abaissant son tomahawk; mon frère, le chef de la prière, est un grand brave, dit-il en s'inclinant devant lui. Quel est donc le génie puissant qui lui donne la force de sourire ainsi dans le péril?
—Mon Dieu, qui peut tout, répondit doucement le missionnaire.
—Même te sauver? fit le sachem avec un ricanement féroce.
—Oui, s'il le veut; et toi-même, il n'y a qu'un instant, en as été la preuve vivante. C'est mon Dieu qui a amolli ton cœur et fait entrer la pitié dans ton âme.
—Ooah! fit l'Indien avec embarras; le visage pâle parle bien: il a deux langues. C'est bon, le sachem tiendra ses promesses. Que mon frère me suive, ainsi que ces deux femmes pâles.
Doña Juana et sa fille s'étaient déjà rangées aux côtés du missionnaire.
—Venez et espérez, leur dit-il; Dieu veille sur vous!
En ce moment un grand mouvement s'opéra parmi les Peaux-Rouges; ils semblaient inquiets et parlaient entre eux avec volubilité.
Sans doute quelque chose de très important se passait au dehors.
Un instant le missionnaire espéra.
Mais tout à coup, sur un geste du sachem, les Sioux-Bisons s'élancèrent, enlevèrent brusquement les deux femmes et lui-même, et, en moins de temps que nous n'en mettons à le raconter, tous trois se trouvèrent placés sur des chevaux, devant des guerriers indiens déjà en selle, enveloppés par un groupe nombreux de cavaliers; puis l'Oiseau-Noir poussa un cri strident, et toute la troupe s'élança à fond de train hors de l'habitation, écartant, brisant, renversant et foulant aux pieds tout ce qui s'opposait à son passage.
Les Sioux-Bisons, surpris par l'attaque imprévue du Cœur-Bouillant, fuyaient vaincus et frémissants, contraints de renoncer à l'immense butin dont ils avaient été si près de s'emparer.
Plusieurs heures s'écoulèrent; les chevaux dévoraient l'espace; le désert s'étendait de tous côtés, profond, désolé, insondable.
Un peu avant le lever du soleil, à un cri strident poussé par le chef, les Indiens firent halte.
Ils se trouvaient alors sur le bord d'une large rivière, dont les eaux jaunâtres et limoneuses roulaient lentement avec de mystérieux murmures.
A leur droite s'élevait une colline assez haute, aux flancs escarpés, dont le sommet était couronné d'arbres gigantesques aux épaisses ramures.
Ce fut au pied même de la colline que les Indiens s'arrêtèrent et établirent leur camp.
Les chevaux, surmenés depuis plusieurs heures, ne se soutenaient plus qu'avec peine; plusieurs même étaient tombés déjà. Les guerriers eux-mêmes se sentaient accablés de fatigue.
Malgré la proximité où ils se trouvaient encore de l'ennemi, le sachem avait été contraint de commander la halte, car la rivière s'étendait comme une infranchissable barrière devant ces cavaliers épuisés.
Quant aux prisonnières, si cette course vertigineuse avait duré une heure encore, elles seraient mortes.
Elles se laissèrent tomber sur l'herbe, pâles, affaissées, inconscientes, presque sans souffle; elles ne vivaient plus que comme dans un horrible cauchemar.
Le missionnaire, lui, comme toutes les natures généreuses qui puisent leur force dans leur cœur, était, malgré son apparente faiblesse, aussi calme et aussi résolu que si rien ne s'était passé.
Il ramassa quelques brassées de feuilles sèches, les couvrit d'une couverture de cheval, étendit sur ce lit improvisé les deux pauvres femmes, qui ne s'aperçurent même pas des soins qu'on leur prodiguait, jeta sur elles une peau de bison, qu'il enleva à un Indien sans que celui-ci essayât de s'y opposer; puis, lorsqu'il se fut assuré que les deux frêles créatures pouvaient reposer sans être exposées à la rosée, il s'agenouilla auprès d'elles et se mit en prières.
La nuit était glaciale; les Indiens, malgré le danger auquel ils s'exposaient, avaient été contraints d'allumer des feux pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid.
Cinq des principaux chefs de la tribu, les seuls qui eussent échappé à la défaite et parmi lesquels se trouvait l'Oiseau-Noir, étaient accroupis, sombres et silencieux, fumant tristement leur calumet autour d'un de ces feux.
L'échec subi par l'Oiseau-Noir était terrible; bien que pendant sa fuite précipitée plusieurs guerriers l'eussent rejoint, que, d'instant en instant, il en arrivât d'autres encore, cependant les pertes qu'il avait subies étaient énormes.
De six cents guerriers d'élite dont se composait sa tribu, plus de deux cents étaient restés couchés morts sur les glacis et dans la cours de l'habitation.
Aussi sa douleur était-elle grande, sa fureur au comble.
Les guerriers qui arrivaient incessamment augmentaient encore, par les récits exagérés qu'ils lui faisaient, l'anxiété terrible qui lui serrait le cœur.
Au moment où le soleil se levait, un groupe de cavaliers arriva à fond de train.
Ces guerriers étaient, disaient-ils, serrés de près par des forces considérables. Tout espoir d'échapper aux blancs et à leurs alliés les Apaches était impossible désormais.
Alors une grande fermentation commença à régner dans le camp.
Le pouvoir d'un sachem indien, quoique très étendu, est cependant toujours précaire. Il n'est fort que dans la victoire.
L'Oiseau-Noir fut bientôt en butte aux reproches les plus sanglants et même les plus injustes. Cette expédition, que ses guerriers eux-mêmes l'avaient excité à tenter, ils en faisaient maintenant retomber la responsabilité sur lui seul, et lui reprochaient avec amertume de l'avoir faite.
Soudain une pensée étrange traversa leurs esprits surexcités par la honte et par la colère. Animés sourdement par quelques-uns de leurs prêtres ou sorciers, ils s'imaginèrent que s'ils avaient été vaincus, c'était à cause des maléfices qui avaient changé l'esprit de leur chef et l'avaient empêché de tuer, comme il devait le faire, la femme et la fille de leur ennemi.
Cette accusation portée contre leur chef obtint d'autant plus de créance dans l'esprit des guerriers, que les sorciers, profitant habilement et exploitant à leur profit leur crédulité superstitieuse pour se venger du missionnaire, qu'ils considéraient comme leur ennemi le plus redoutable, les menaçaient des plus horribles malheurs s'ils ne réparaient pas à l'instant la faute commise par l'Oiseau-Noir; en sacrifiant au génie du mal les trois malheureuses et innocentes victimes.
La mort des prisonniers fut donc résolue.
Le danger était grand, le temps pressait.
Pour détourner les malheurs suspendus sur leurs têtes, il n'y avait pas un instant à perdre.
Malgré lui, et frémissant de honte et de colère, le sachem fut contraint d'ordonner les apprêts de leur supplice.
Le missionnaire avait tout entendu. Il éveilla doucement doña Juana et la jeune fille.
Les quelques instants de sommeil qui leur avaient été accordés, en leur rendant une partie de leurs forces, avaient rétabli l'équilibre dans leur esprit, bourrelé par tant d'émotions diverses.
—Mes sœurs, leur dit tristement le missionnaire de sa voix douce et que l'émotion faisait légèrement trembler, notre dernière heure est venue. Votre mort est résolue ainsi que la mienne. Avant une heure, vous serez dans le sein de Dieu. Joignez vos voix à la mienne; prions ensemble pour les bourreaux qui se préparent à vous faire périr dans les plus affreuses tortures.
Les deux femmes se redressèrent aussitôt, pâles, mais calmes et presque souriantes.
La certitude de la mort, en dirigeant complètement leurs pensées vers Dieu, avait chassé toute crainte de leur esprit et leur avait donné un indomptable courage. Leur organisation nerveuse, essentiellement impressionnable, surexcitée à l'excès, avait rempli leur âme de cette foi et de cette abnégation qui toujours a fait les martyrs et qui dans toutes les circonstances critiques, donne une si grande supériorité à la femme sur l'homme. La femme, si faible, si craintive dans les situations communes de la vie, devient d'une énergie indomptable dans les circonstances décisives.
Cependant trois poteaux avaient été plantés en terre, d'immenses bûchers de bois mort amoncelés autour de ces poteaux. Tout était prêt pour le supplice.
L'Oiseau-Noir demeurait à l'écart, sombre et triste. Sa parole avait été méconnue: il se sentait déshonoré. Mais impuissant à s'opposer à ce qu'on voulait faire, il se bornait à n'y point prendre part.
Deux sorciers, revêtus de costumes symboliques et peints d'une façon bizarre, s'approchèrent des trois prisonniers qui, les genoux dans l'herbe, priaient avec ferveur.
—Que les femmes pâles me suivent, dit l'un d'eux; l'heure de leur mort est arrivée.
—Malheureux! s'écria le missionnaire en se levant et se posant résolument devant eux, oserez-vous bien porter une main criminelle sur deux femmes faibles et innocentes?
—J'entends un oiseau moqueur, dit un des sorciers. Le chef de la prière bavarde comme une vieille femme. Qu'il garde son courage pour entonner son chant de mort. Si les deux femmes blanches ne veulent pas marcher, nous les porterons au poteau de torture.
Doña Juana lança un regard de mépris à l'Indien, et se tournant vers le missionnaire en s'inclinant devant lui, ainsi que sa fille:
—Bénissez-nous, mon père, dit-elle.
Le missionnaire étendit les deux mains sur ces têtes respectueusement inclinées, leva ses yeux pleins de larmes vers le ciel, et, d'une voix profonde:
—Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, mes sœurs! dit-il.
Les deux femmes se retournèrent alors vers les sorciers.
—Nous sommes prêtes, dirent-elles d'une voix ferme.
—Marchons! répondirent-ils.
Elles s'avancèrent alors vers le lieu du supplice, appuyées sur les bras du missionnaire, qui marchait entre elles deux; les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, elles priaient avec ferveur et semblaient déjà ne plus appartenir à la terre.
Tous trois furent alors attachés au poteau.
—Courage, mes sœurs! Pensez à Dieu! dit le missionnaire. Qu'est-ce que quelques secondes de souffrance comparées à l'éternité de bonheur qui vous attend?
—Nous sommes fortes, mon père, répondirent les deux femmes comme en extase.
Les Peaux-Rouges étaient groupés, sombres, silencieux, pensifs, autour des poteaux où leurs prêtres achevaient d'attacher les victimes, ils semblaient n'assister qu'avec une secrète horreur à ce supplice que la crainte seule et leur crédulité superstitieuse les avaient poussés à ordonner.
—Va, chien! dit un des sorciers d'une voix railleuse, appelle ton Dieu maintenant; dis-lui qu'il te délivre!
—Pauvre insensé! répondit avec pitié le missionnaire; peut-être es-tu en ce moment plus près de la mort que je ne le suis moi-même!
—Nous allons voir, reprit avec mépris l'Indien en s'armant d'un tison ardent et se baissant pour mettre le feu au bûcher.
Au même instant, comme si les paroles du missionnaire eussent dû s'accomplir à la lettre, deux coups de feu éclatèrent tout à coup, et les sorciers roulèrent foudroyés sur le sol.
Les Sioux-Bisons poussèrent un cri d'effroi et de surprise: mais, avant qu'ils pussent s'y opposer, un cavalier s'était rué au milieu d'eux avec un rapidité vertigineuse, s'était élancé vers les prisonniers, avait sauté à terre, coupé les liens qui attachaient les deux femmes et le missionnaire, et, se faisant un rempart du corps de son cheval, il s'était résolument placé devant ceux qu'il venait ainsi défendre au péril de sa vie.
Ce cavalier était Cardenio!
X
Comment le missionnaire changea, par un seul mot, en une grande joie la douleur qui, depuis si longtemps, accablait don Melchior de Bartas.
L'émotion causée par l'apparition subite et imprévue de Cardenio ne tarda pas à faire place à une colère terrible, lorsque les Indiens reconnurent que l'homme qui s'était fait aussi audacieusement leur agresseur, non seulement était seul, mais encore qu'il était presque un enfant.
Cette colère se changea en rage quand ils virent les cadavres de leurs deux sorciers les plus renommés étendus, sanglants, les traits horriblement crispés par une dernière convulsion, gisant sur le sol entre eux et leur ennemi.
Ils poussèrent une clameur furieuse et firent un mouvement comme pour s'élancer, tous à la fois, sur l'audacieux jeune homme qui, toujours immobile derrière son rempart improvisé, les regardait d'un air railleur, en souriant avec mépris, le fusil épaulé, le doigt sur la détente.
Tout à coup les Indiens hésitèrent.
Avaient-ils donc peur?
Qui aurait su le dire? Eux-mêmes ne se rendaient pas compte de l'émotion qu'ils éprouvaient.
Le clair regard de Cardenio, obstinément fixé sur eux, la gueule béante de cette arme dirigée contre leurs poitrines, la certitude dans laquelle ils étaient qu'au plus léger mouvement le coup éclaterait sans qu'il leur fût possible de savoir qui d'entre eux serait frappé, tout cela réuni les remplissait d'un sentiment étrange, d'un effroi singulier.
—Je demande à vous faire des propositions, dit alors Cardenio d'une voix haute et ferme.
L'Oiseau-Noir, qui jusqu'alors, ainsi que nous l'avons dit, s'était tenu en dehors de tout ce qui s'était passé, voyant que les deux principaux instigateurs de l'espèce de révolte qui avait eu lieu contre lui étaient morts, crut l'occasion favorable pour ressaisir le pouvoir qui lui avait presque échappé.
Il s'approcha lentement, passa devant le front de ses guerriers, s'avança jusqu'à dix pas du jeune homme, et posant en terre la crosse de son fusil:
—Que demande le jeune visage pâle? dit-il froidement.
—Justice, repartit laconiquement Cardenio.
—Les oreilles d'un chef sont ouvertes; que le jeune guerrier des visages pâles s'explique; l'Oiseau-Noir comprendra.
Cardenio n'avait en rien modifié sa position première; son fusil demeurait toujours dirigé vers ses ennemis.
—Les guerriers Sioux-Bisons ont-ils été changés en des daims timides? Ne sont-ils plus des hommes forts et courageux, qu'ils font la guerre aux femmes sans défense et qu'ils les attachent lâchement au poteau de torture?
A ces mots, un frémissement de colère courut dans les rangs des Indiens. L'Oiseau-Noir fit un geste; le calme se rétablit.
—Toutes les nations Peaux-Rouges, reprit le fier jeune homme, ont toujours eu la coutume de respecter les femmes et de ne jamais les considérer en ennemies. Pourquoi attacher au poteau de torture des créatures faibles, sans courage, qui ne sauront que pleurer et se plaindre à chaque égratignure, qui seront mortes avant même d'avoir été frappées? Ceci est indigne de guerriers braves et valeureux comme prétendent l'être les guerriers Sioux-Bisons. Je veux faire une proposition à mes frères.
—Quelle est cette proposition? demanda l'Oiseau-Noir.
—La voici. Les guerriers Peaux-Rouges rendront immédiatement la liberté aux deux femmes blanches; ils les laisseront retourner paisiblement dans leur demeure, sous la protection du chef de la prière, qui, sans être prisonnier des Sioux-Bisons, a consenti cependant à accompagner jusqu'ici les deux prisonnières.
—En supposant que les guerriers de ma tribu consentent à rendre la liberté à ces femmes, que donnera le jeune aigle aux guerriers? Ils ne peuvent retourner ainsi dans leur village; les quelques scalps qui pendent à leur ceinture sont loin de compenser la mort des nombreux guerriers qu'ils ont perdus. Pas un seul chef renommé n'est tombé sous leurs coups. L'Oiseau-Noir attend la réponse du jeune aigle. Qu'il parle, mais qu'il parle vite; la patience des Peaux-Rouges est courte; le sang de leurs frères crie vengeance.
—Cette vengeance, je vous l'apporte, guerriers, dit d'une voix ferme le courageux jeune homme. Rendez la liberté à ces deux femmes, faites ce que je vous demande, et à l'instant je jette mes armes, et je me livre entre vos mains. Quoique bien jeune encore, vous savez que déjà beaucoup des vôtres sont tombés sous mes balles. Vous connaissez la sûreté de mon coup d'œil, la force de mon bras. Je me laisserai attacher sans résistance au poteau de torture. Vous pourrez pendant de longues heures m'entendre rire sous vos blessures et répéter mon chant de mort d'une voix éclatante.
Les Indiens sont bons juges en fait de courage. La proposition du jeune homme fut accueillie par un murmure d'admiration.
Tout à coup un homme sans armes s'élança en avant; il vint hardiment se placer entre les deux partis, si l'on peut nommer ainsi une foule d'hommes tenus en respect par un seul.
Le nouvel acteur de cette scène singulière n'était autre que le missionnaire.
—Eh quoi! s'écria-t-il, accepterez-vous le dévouement insensé de ce malheureux jeune homme? La douleur le fait divaguer: laissez-le retourner avec sa mère et sa sœur parmi les hommes de sa nation; il n'est encore qu'un enfant pour lequel votre âme doit se sentir émue de pitié. Laissez-le partir, vous dis-je, et prenez-moi à sa place, moi qui suis un homme dans la force de l'âge, moi qui suis brave, qui suis fort, et qui, en appelant la vengeance de mon Dieu sur les deux hommes étendus là à nos pieds, ai presque causé leur mort.
Les paroles du missionnaire furent accueillies par des cris de colère.
—Taisez-vous, padre, taisez-vous, s'écria le jeune homme avec chaleur; je veux, je dois sauver ma sœur et ma mère, et mourir pour elles!
—Non! s'écrièrent les deux femmes; non, c'est à nous de mourir; nous ne consentirons pas à un tel sacrifice!
—A mort! A mort! hurlaient les Peaux-Rouges.
—Prenez garde, padre! prenez garde; ils vont tirer, dit le jeune homme avec insistance.
—Qu'importe ma mort, répondit fièrement le missionnaire, si en tombant je vous sauve?
Tout à coup un cri terrible se fit entendre; les regards se fixèrent avec colère vers la savane. Une centaine de cavaliers accouraient à toute bride vers le camp des Sioux-Bisons. En tête de ces cavaliers, et les précédant de quelques pas à peine, galopaient don Melchior de Bartas, l'inconnu, le Cœur-Bouillant et don Ramón.
Une partie décisive allait s'engager entre ces ennemis mortels.
Par un mouvement rapide comme la pensée, l'Oiseau-Noir repoussa si brusquement le missionnaire, que celui-ci surpris à l'improviste, recula de quelques pas en trébuchant et tomba sur le sol.
Cette chute lui sauva la vie; au même instant une décharge éclata; les balles sifflèrent avec un bruit sinistre au-dessus de sa tête.
—Nous sommes quittes, dit l'Oiseau-Noir avec un rire nerveux.
Et, se mettant résolument à la tête de ses guerriers:
—En avant! Mort aux Apaches! s'écria-t-il d'une voix stridente.
—En avant! Mort aux Apaches! répétèrent les Peaux-Rouges en s'élançant sur ses pas.
Cette diversion sauva les prisonniers, qu'elle fit oublier de leurs ennemis; cependant, malgré leur colère, les Sioux-Bisons étaient des guerriers trop expérimentés pour songer à charger ainsi en désordre une troupe de cavaliers. Ils se jetèrent dans un bois taillis fort touffu qui se trouvait à leur gauche, s'embusquèrent derrière les arbres, et, le fusil à l'épaule, ils attendirent.
Les nouveaux venus, au lieu de fondre sur eux, passèrent au galop hors de portée de fusil de leur front de bandière, et allèrent se ranger en bon ordre sur la plage de la rivière.
Cette manœuvre, dont les Indiens ne comprirent pas tout de suite le but, eut pour résultat immédiat la délivrance des prisonniers.
Nous ne raconterons pas la scène qui eut lieu entre les membres de cette famille, qui se croyait séparée pour toujours; étroitement pressés dans les bras l'un de l'autre, ils confondaient leurs larmes, leurs caresses et leurs baisers, sans trouver une parole pour exprimer leur bonheur.
L'inconnu et le missionnaire causaient vivement à voix basse, un peu à l'écart.
Cardenio avait de nouveau sauté sur son cheval.
Eh bien, père, demanda-t-il joyeusement à don Melchior, me pardonnez-vous maintenant de vous avoir désobéi, et d'être accouru ici en vous abandonnant dans la savane?
—Méchant enfant, répondit don Melchior d'une voix attendrie, que tu m'as fait de peine! Mais que maintenant tu me causes de la joie! C'est toi qui les as sauvés.
—Non, mon père, répondit vivement le jeune homme; celui qui nous a sauvés tous, par son dévouement, son abnégation et son courage, c'est le saint homme que vous voyez là!
Il désigna d'un geste rempli de noblesse le père Paul-Michel, qui s'avançait calme et souriant vers le groupe, suivi à quelques pas par l'inconnu.
—Je n'ai été qu'un instrument faible, mais docile, aux mains du Seigneur, à qui toute gloire doit revenir, répondit en souriant le missionnaire, mais ma tâche n'est pas accomplie encore.
Et jetant un long regard sur l'inconnu immobile et silencieux à son côté:
—Il me reste un dernier devoir à accomplir, ajouta-t-il, devoir bien doux à mon cœur, puisqu'il m'est possible de faire, d'un mot, de ce jour commencé d'une façon si terrible, un jour de bonheur sans mélange pour vous.
—Parlez, parlez, padre, s'écrièrent à la fois don Melchior, sa femme et ses enfants.
—Écoutez-moi donc, reprit-il doucement, et adorez avec moi les voies du Seigneur et les moyens dont il se sert pour rendre heureux ceux qui le servent avec un cœur pur et une foi sincère. Don Melchior de Bartas...
Mais au même instant un hourrah formidable retentit de l'autre coté du bois devant lequel ils étaient rangés en bataille, et les crépitements d'une fusillade bien nourrie se firent entendre.
—Aux armes! cria don Ramón d'une voix retentissante.
Chacun se hâta de reprendre son poste de combat. Seuls, Cardenio et le missionnaire entraînèrent vivement les deux dames, qu'ils mirent à l'abri derrière un rocher, où elles se trouvèrent parfaitement en sûreté.
—Reste avec nous, Cardenio; reste avec nous, mon frère, dit la jeune fille en joignant les mains.
—Ne nous quitte pas, mon enfant, je t'en supplie, ajouta doña Juana.
—Je ne puis, répondit vivement le jeune homme en sautant sur son cheval et s'élançant au galop; ma place est auprès de mon père!
—Mon Dieu! murmurèrent les deux femmes avec douleur; protégez-les, protégez-les!
—Prions, dit le missionnaire. Le Seigneur, qui a déjà tant fait pour nous, ne nous abandonnera pas dans cette dernière épreuve.
Les cavaliers demeuraient toujours immobiles au poste qu'ils avaient pris, les regards anxieusement fixés sur le bois, où l'on entendait les coups répétés de la fusillade et où semblait se livrer un combat sanglant.
Les hourrahs, d'abord éloignés, semblaient se rapprocher de plus en plus: ils se mêlaient au cri de guerre des Peaux-Rouges, que ceux-ci répétaient avec ardeur.
Bientôt, on vit apparaître entre les arbres les corps peints et demi-nus des Indiens qui reculaient pas à pas, mais sans cesser de combattre.
La fusillade s'étendait sur un assez grand espace. Maintenant on entendait distinctement le bruit sec et continu des tambours battant la charge.
Quelques Indiens apparurent sur la lisière même du bois; mais, en apercevant la ligne sombre et menaçante des cavaliers, ils se rejetèrent vivement en arrière, et disparurent au milieu des taillis.
Comprenant que le moment décisif approchait et que l'heure de la dernière lutte n'allait pas tarder à sonner, don Melchior, qui, à cause de son âge et de son expérience, avait pris le commandement de la troupe, en fit deux parts: l'une qui resta placée sous ses ordres et dans laquelle demeurèrent l'inconnu, don Ramón et Cardenio; l'autre qui, après s'être emparée des chevaux abandonnés par les ennemis, et les avoir chassés dans la savane, alla, sous les ordres du Cœur-Bouillant, s'embusquer à cinq cents pas plus loin, en face de la première.
Pendant que ces divers mouvements s'exécutaient, les Indiens avaient fort à faire dans le bois où ils avaient cherché un refuge.
Il paraît que, malgré la réponse qu'il avait faite à Pedrillo, le commandant Edward's Strum avait changé d'avis; car à peine eût-il congédié le peon, qu'il donna l'ordre à un de ses officiers de se rendre en toute hâte au camp d'un régiment irlandais et à deux escadrons de dragons qui bivouaquaient à deux lieues en dehors de la ville de faire monter à cheval deux cents dragons, qui prendraient chacun en croupe un fantassin, et de revenir avec cette troupe le rejoindre à la maison du gouvernement.
Au bout de deux heures, l'officier était de retour, amenant les soldats.
Le commandant Strum, toujours maugréant, toussant et jurant, se mit à la tête de cette troupe d'élite et partit au grand trot dans la direction de l'habitation de don Melchior de Bartas.
Mais les nombreuses difficultés qu'il rencontra sur son chemin l'obligèrent à faire de longs détours, qui retardèrent sa marche, de telle façon que, malgré son vif désir d'arriver promptement au secours de don Melchior, le commandant n'atteignit l'habitation qu'une heure environ après le sanglant combat que nous venons de rapporter. Le planteur se préparait, à la tête de ses peones et des guerriers du Cœur-Bouillant, à se mettre à la poursuite des Sioux-Bisons qui, quoique vaincus et fuyant, avaient enlevé sa femme et sa fille.
Quelques mots suffirent pour mettre le commandant au fait des événements douloureux qui s'étaient passés.
Un conseil de guerre fut tenu séance tenante: l'on convint que don Melchior, à la tête d'une cinquantaine de cavaliers, partirait en avant-garde, et par le chemin le plus direct, à la poursuite des Peaux-Rouges, tandis que le commandant, avec les soldats, les peones et les autres guerriers du Cœur-Bouillant, qui lui serviraient de guides à travers la Leona, ferait un circuit, de façon à mettre les Indiens entre deux feux, et les rejoindraient sur les bords du Río Bravo del Norte, que les Sioux-Bisons seraient sans doute dans l'impossibilité de franchir à cause de l'épuisement de leurs chevaux.
Il fut convenu, en outre, que l'avant-garde n'engagerait, sous aucun prétexte, le combat avec les Peaux-Rouges avant l'arrivée des troupes américaines.
Puis, toutes ces précautions prises, on se mit en route, et la poursuite commença.
Une dizaine de peones seulement avaient été laissés pour garder l'habitation et protéger les femmes.
Toutes les prévisions du bourru, mais brave et expérimenté commandant, s'étaient, ainsi qu'on l'a vu, réalisées à la lettre.
Arrivé dans le bois où s'étaient retranchés les Sioux-Bisons, le commandant avait fait mettre pied à terre aux fantassins, puis le bois avait été cerné par les dragons et les Apaches.
Le commandant s'était alors placé résolument à la tête de sa troupe; il avait donné l'ordre aux tambours de battre la charge, et, sans se soucier de la fusillade furieuse de l'ennemi et des balles qui grêlaient autour de lui, il s'était lancé au pas de course vers le bois dans lequel il avait résolument pénétré.
Les Indiens, en se voyant si rudement assaillis, comprirent que toute résistance était impossible, et qu'ils étaient perdus; mais loin de les démoraliser, cette certitude ne fit, au contraire, qu'augmenter leur courage. Résolus à mourir, ils voulurent tomber bravement et les armes à la main. Aussi leur résistance fut-elle terrible, furieuse, désespérée. Ils ne reculaient que pas à pas, sans cesser une seconde de faire face à l'ennemi, courant de branche en branche sur les arbres, fusillant à bout portant les soldats américains, se laissant tomber sur eux, engageant des luttes corps à corps, et ne tombant qu'après avoir poignardé un ou deux ennemis.
Cependant, malgré des prodiges de valeur trop longs à répéter ici, contraints de céder au nombre, le moment arriva où ils atteignirent les derniers arbres du bois, et où il leur fallut combattre en rase campagne.
L'Oiseau-Noir groupa autour de lui les cent et quelques guerriers qui, seuls, restaient debout encore de toute sa troupe, poussa un cri de guerre d'une voix stridente, et s'élança hardiment dans la plaine.
Mais là les Apaches étaient embusqués. Au cri de guerre de l'Oiseau-Noir, le Cœur-Bouillant répondit par le sien. Don Melchior leva son épée; les cavaliers se ruèrent des deux côtés à la fois sur les Sioux-Bisons.
Mais ceux-ci avaient eu le temps de se masser et de former le cercle: ils reçurent bravement, et sans en paraître ébranlés, la double charge des cavaliers.
Le combat prit alors des proportions réellement épiques.
Les Sioux-Bisons faisaient face de tous les côtés à la fois, répétant sans cesse leur cri de guerre, serrant leurs rangs et se faisant un rempart du corps de chacun des leurs qui tombait.
Malheureusement, quelle que fût la valeur des Peaux-Rouges, leur nombre diminuait avec une rapidité effrayante. Les Américains accouraient pour achever la bataille. On entrevoyait déjà leurs premières files qui traversaient au pas de charge les derniers contreforts du bois.
C'en était fait! L'heure de mourir était enfin venue!
Alors les Sioux-Bisons changèrent de tactique. Après avoir, une dernière fois, poussé leur terrible cri de guerre, d'assaillis ils se firent assaillants, et se ruèrent avec une rage inouïe sur leurs ennemis.
Il y eut une mêlée épouvantable, une boucherie sans nom, indescriptible, une lutte corps à corps dont il serait impossible de se faire une idée, même lointaine.
Les combattants étaient si mêlés, si enchevêtrés les uns dans les autres, que, malgré eux, les Américains, tout en frémissant de colère, furent contraints de demeurer, sans pouvoir y prendre part, témoins de ce massacre horrible.
Puis, au bout de quelques instants, il y eut un dernier cri, navrant, désespéré, effroyable, l'horrible cri de cent hommes fauchés par la mort.
Ce fut tout.
Le dernier Sioux-Bison avait vécu!
Des cinquante guerriers apaches, vingt restaient à peine; les autres gisaient mourants sous les corps de leurs chevaux éventrés.
Don Melchior était étendu sur la terre, pâle, sanglant, mais calme et souriant.
Près de lui, l'inconnu et Cardenio étaient agenouillés, pansant les blessures qu'avait reçues le vieillard, sans songer à étancher le sang qui coulait de celles qu'ils avaient reçues eux-mêmes.
Don Ramón, le crâne fendu jusqu'à la mâchoire, gisait aux pieds de son maître, auquel, même après sa mort, il semblait vouloir faire un rempart de son corps.
En ce moment apparurent d'un côté le commandant Edward's Strum et ses officiers, de l'autre le Cœur-Bouillant qui amenait le missionnaire, doña Juana et Flora, que, le combat à peine fini, il avait en toute hâte été chercher dans leur abri.
Les deux femmes s'agenouillèrent en pleurant après du vieillard.
—Je suis bien malade, dit en souriant don Melchior; mais nous sommes vainqueurs des païens, et Dieu a permis que je vous voie une fois encore, vous tous que j'ai si tendrement aimés, toi, ma chère et dévouée Juana, et vous mes enfants adorés. Que la volonté de Dieu soit faite, que son saint nom soit béni!
—Vous ne mourrez pas, mon père! s'écria Flora avec un sanglot déchirant.
—Tu te trompes, enfant! Hélas, mon seul chagrin, à cette heure où tout me manque à la fois, est de vous laisser seules, isolées, sans un ami, sur cette terre d'exil!
Et il poussa un profond soupir.
Tandis que don Melchior parlait ainsi, le missionnaire avait visité et pansé ses blessures. Au dernier mot du planteur, il se releva, et, avec un sourire qui fit instantanément entrer la conviction dans tous les cœurs:
—Rassurez-vous, mesdames, dit-il; don Melchior de Bartas ne mourra pas; ses blessures sont graves, mais elles ne sont point mortelles. D'ailleurs, je vais appliquer sur elles un baume qui hâtera la guérison de notre ami, de l'homme que nous aimons et respectons tous, faisant luire enfin dans son âme, après tant d'années de souffrance, un rayon d'ineffable bonheur.
—Mon Dieu! s'écria don Melchior.
—Oui, remerciez Dieu, don Melchior; car il a permis que le repentir entrât enfin dans le cœur de l'homme qui a causé tous vos maux. Votre beau-frère, en vous suppliant de lui pardonner son indigne conduite, envoie son fils près de vous pour implorer votre pardon. Don Antonio Bustamente, comte de Puycerda, à vous maintenant d'accomplir la mission dont vous a chargé votre père.
—Mon oncle, dit alors le jeune homme avec une émotion étrange, Sa Majesté la reine sait maintenant que vous n'avez jamais cessé d'être l'un de ses sujets les plus fidèles; elle sait que jamais vous n'avez été le complice de Zumalacarreguy et de Cabrera; que ces calomnies indignes, ajouta-t-il en baissant la voix et en fondant en larmes, ont été méchamment inventées par mon père pour s'emparer de votre fortune, et, vous vivant, succéder à vos titres. Mon oncle, tous vos biens vous sont rendus; vous avez la grandeur de première classe, et vous êtes nommé gouverneur de la Catalogne. Mon père a voulu que je vous apportasse moi-même les titres et les brevets, afin que la réparation fût complète, et qu'il ne restât plus entre vous qu'un amour réellement fraternel.