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Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine

Chapter 19: III
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About This Book

The narrative presents episodic scenes on the Texas–Mexico frontier, centering on a young French missionary priest newly responsible for a struggling parish in a dilapidated settlement. Detailed descriptions evoke the region's climate, landscape, and sparse settlements while portraying mission life, scarcity, and the physical and moral labor of ministering to settlers, indigenous peoples, and frontier communities. Through encounters with local figures, routine rituals, sudden storms, and the losses suffered by fellow missionaries, the text examines devotion, sacrifice, and cultural confrontation amid poverty, isolation, and the practical challenges of building churches, schools, and civic life in a harsh, changing country.

—Mon frère! Ma sœur! s'écria le vieillard en joignant les mains avec l'expression d'une joie immense, tandis que deux larmes coulaient lentement sur ses joues pâlies. Oh! C'est trop de bonheur!

Mais, affaibli par le sang qu'il avait perdu, il ne put résister à une émotion aussi forte, et, fermant les yeux en exhalant un profond soupir, il s'évanouit dans les bras de ses enfants.

—Diable d'homme! Hum, hum, pouh! By God! L'air est très vif ici, dit le commandant Edward's en essuyant sournoisement deux larmes qui s'échappaient de ses yeux; voilà ce que j'appelle une réparation éclatante. Moi aussi, hum, pouh, by God! Je vous avais bien dit que je me vengerais, hein, père Paul-Michel?

—Vous êtes le plus excellent homme que je connaisse, commandant, lui répondit en souriant le missionnaire; et il lui tendit la main.

—Vous en avez menti, by God! s'écria le commandant en lui serrant la main à la lui briser; je suis un brute, un animal; mais c'est égal, hum, hum, pouh! Vous pouvez compter sur moi, by God!

A cette étrange sortie du commandant, les assistants ne purent s'empêcher de rire.

La prédiction du missionnaire se réalisa complètement.

Trois mois plus tard, don Melchior de Bartas, parfaitement remis de ses blessures, s'embarquait à Galveston pour l'Espagne, avec son neveu et toute sa famille.

Mais avant de quitter le Texas, l'ancien planteur avait mis ordre à ses affaires.

Il avait absolument voulu laisser tous les biens qu'il possédait au Texas au père Paul-Michel.

Le missionnaire avait longtemps résisté.

Il n'avait consenti à accepter ce don considérable qu'à la condition expresse qu'il serait libre d'en disposer à son gré pour soulager les malheureux et construire une église à Castroville, condition à laquelle don Melchior de Bartas s'était empressé d'adhérer.

FIN DE CARDENIO


Un profil de bandit Mexicain

I

Le Mexique est sans contredit le pays le plus extraordinaire qu'il soit.

Les contes des Mille et une Nuits eux-mêmes, où se révèle la prodigieuse fécondité de l'imagination si riche et si puissante des Orientaux, ne sont que des récits sans couleur, sans intérêt et presque positifs, d'un monde essentiellement matériel, comparés, dans de certaines limites, bien entendu, aux excentricités fantaisistes de la civilisation mexicaine.

Dans cette contrée étrange, l'incroyable est le seul réel, et l'impossible le seul vrai. L'illogisme et l'imprévu forment là des bases sur lesquelles repose l'échafaudage fantastique de toutes les croyances et de toutes les aspirations d'une nationalité pour ainsi dire en gestation perpétuelle, qui n'a pas encore réussi, après trente ans de luttes sanglantes, à s'affirmer, et qui, par conséquent, ne saurait être comparée à aucune autre.

En un mot, le Mexique échappe complètement à l'analyse, et demeurera longtemps encore, je le crains, à l'état de sphinx indéchiffrable.

Les Américains du Nord qui en convoitent si ardemment la possession n'ont jamais posé le pied sur la terre mexicaine sans éprouver une instinctive terreur. Ce peuple qui, pourtant, dans son insatiable esprit de conquête, ne respecte et ne redoute rien, semble comprendre que, du jour où il se sera emparé du Mexique, commencera sa décadence, et que l'édifice qu'il a su si laborieusement élever sur le sable s'écroulera à tout jamais.

Les Français qui, partout où ils ont passé, ont laissé de ce passage, si rapide qu'il fût, des traces profondes parmi les populations, n'ont pu pénétrer jusqu'à la chair de ce peuple railleur dont ils ont à peine entamé l'épidémie. C'est un Protée insaisissable, qui échappe, comme en se jouant, à toutes les mains qui prétendent le serrer.

En effet, que faire dans un pays où la vertu semble être un mythe, et où tout ce qui est vice ou passion désordonnée a droit de cité, tient le haut du pavé et se pavane cyniquement au soleil?

Aussi, les bandits italiens et les brigands de la Grèce, qui croient être si solidement organisés, rougiraient de honte et d'envie s'ils connaissaient les exploits de leurs confrères mexicains.

Ceux-ci sont une force; ils ont élevé le brigandage à la hauteur d'une institution, et, dans maintes circonstances, ils ont traité d'égal à égal avec le président de la République lui-même, et l'ont contraint à reconnaître ses torts et presque à leur faire des excuses.

A ce sujet, il me revient en mémoire une aventure assez singulière, à laquelle, bien qu'elle soit vieille de près de vingt-cinq ans déjà, l'audacieux attentat commis par les bandits de Marathon donne en ce moment une actualité qui m'engage à la raconter ici.

J'avais à cette époque vingt-cinq ans à peine. Après avoir longtemps erré dans les solitudes du Sinaloa et de la Sonora, me trouvant riche de plusieurs milliers de piastres, l'idée m'était venue d'abandonner pour quelque temps la vie sauvage du chasseur des grandes savanes, et d'aller pendant quelques mois m'endormir dans les délices si vantés de la grande métropole mexicaine.

Après avoir changé mon or contre une lettre de crédit sur une des premières maisons de banque de la capitale de la République, et m'être muni de plusieurs lettres de recommandation, ce viatique des voyageurs dans l'embarras qui veulent se lancer dans le monde, je me mis en route pour Mexico, où j'arrivai par une belle matinée du commencement du mois de mai, sans que, par un hasard singulier, il me fût arrivé aucune aventure désagréable pendant un voyage de près de deux mois, fait seul et à cheval à travers les provinces les plus mal famées de la République.

Ma première visite en entrant dans la ville fut naturellement pour mon banquier.

Après m'être fait compter une somme assez forte sur ma lettre de crédit, comme le commis principal de la maison auquel je m'étais adressé me paraissait être un homme du meilleur monde, fort aimable et surtout fort au courant des affaires de la ville, j'exhibai mes lettres de recommandation, et je les lui présentai, en lui disant avec un sourire que j'essayai de rendre le plus gracieux possible:

—Excusez-moi, monsieur, mais vous vous êtes montré si courtois envers moi, que je me hasarde, si ce n'est pas abuser de votre complaisance, à vous demander, non pas un service, le mot serait peut-être trop ambitieux mais certains renseignements qui me sont indispensables.

—De quoi s'agit-il, monsieur? me répondit le commis de l'air le plus bienveillant; je serai heureux si vous me procurez l'occasion de vous être agréable.

—Figurez-vous, monsieur, répondis-je, que je suis une espèce de sauvage; je n'ai aucune expérience de la vie civilisée; cette fois est la première que je mets le pied dans une grande capitale et je ne crains pas de vous avouer tout franchement que l'aspect de vos rues magnifiques, de vos monuments splendides, de vos équipages brillants et de tant d'autres choses que je ne connaissais pas, a produit un tel effet sur moi, que je ne sais plus où j'en suis; je crois marcher comme dans un rêve.

—Oh! Cet étourdissement vous passera vite, monsieur, me répondit le jeune homme en souriant, lorsque vous aurez vu les choses de près. C'est surtout pour le Mexique qu'a été fait le proverbe: «Tout ce qui reluit n'est pas or.»

Avant deux jours, vous serez complètement remis de votre étonnement, et ce que vous trouvez aujourd'hui si extraordinaire ne vous paraîtra plus que très naturel.

—Dieu veuille que vous disiez vrai, monsieur, répondis-je. Mais comme je me ferais un scrupule d'abuser de vos moments, si vous me le permettez, je vous exposerai tout de suite ma requête.

—C'est cela, reprit-il gaîment. Voyons, qu'est-ce qui vous tourmente?

—Eh, eh! Bien des choses, repris-je; et tout d'abord, je ne vous cacherai pas que je suis très embarrassé pour mon logement.

—Si ce n'est que cela, c'est la moindre des choses. Ensuite?

—Ensuite, repris-je en étalant mes lettres sur la table, voici plusieurs lettres de recommandation qui mont été remises à mon départ du Sinaloa, et dont je vous avoue que je ne sais trop ce que je dois faire.

—Ah! Vous avez des lettres de recommandation? reprit-il en jetant les yeux sur les adresses. Eh! Mon Dieu! Pourquoi ne me disiez-vous pas cela tout de suite? Votre logement est trouvé, et vous n'avez plus à vous en inquiéter.

—Comment cela?

—C'est bien simple. Au Mexique, l'hospitalité règne partout avec la même force, aussi bien dans les villes que dans les savanes. Tenez, je vois écrit sur cette lettre: Al señor don Diego Palacios, su amigo don Antonio Díaz.

—Eh bien? repris-je en le regardant les yeux écarquillés.

—Eh bien! Rien de plus simple. Don Diego Palacios est un ancien officier supérieur de l'armée retiré maintenant, qui est à la tête d'une belle fortune, possède une famille charmante, jouit d'une excellente réputation, et qui, sur la présentation de cette lettre, vous recevra à bras ouverts.

—Ah! m'écriai-je; vous croyez qu'il me recevra?

—A bras ouverts, j'en ai la conviction; il ne saurait en être autrement, surtout si vous avez été à même de rendre quelques services à son ami don Antonio. Avez-vous rendu service à don Antonio?

—Eh, eh! fis-je; je crois lui avoir un peu sauvé la vie.

—Alors c'est parfait; rendez-vous tout droit chez don Diego et vous verrez de quelle façon vous serez accueilli.

—Pardon, vous me piquez au jeu, répondis-je vivement; et ne serais-ce que pour savoir à quoi m'en tenir sur l'hospitalité mexicaine, dont j'ai souvent entendu parler sans en avoir jamais usé, je l'avoue, je suivrai votre conseil.

—Suivez-le, vous vous en trouverez bien, d'autant plus que, par ses relations, don Diego Palacios vous ouvrira les portes de toutes les grandes maisons de Mexico. Son fils, le colonel don Juan Palacios, est secrétaire particulier du président de la République, qui l'aime beaucoup, ce qui, vous le comprenez, lui donne un immense crédit.

—Oh! Je ne suis pas ambitieux, répondis-je naïvement.

—C'est possible; mais vous avez des yeux, sans doute?

—Oui, et qui, même, sont très bons.

—Eh bien! Alors, s'écria-t-il en riant, vous trouverez à les employer utilement à admirer doña Incarnación Palacios, la sœur du colonel, un charmant lutin de dix-sept ans, dont l'incomparable beauté révolutionne toute la ville.

—Oh, oh! fis-je. Et il demeure loin d'ici, don Diego Palacios?

—Mon Dieu, non; il habite calle de Tacuba, à deux pas d'ici; tout le monde vous indiquera sa maison.

—Je vous remercie de vos excellents renseignements, répondis-je en prenant mon chapeau et remettant mes lettres dans ma poche.

—Vous allez chez don Diego Palacios, n'est-ce pas? me demanda le jeune homme en souriant.

—Je le crois bien, m'écriai-je en riant; après ce que vous m'avez dit, je serais fou de ne pas le faire.

—Eh bien! Bonne chance, don Gustavo, reprit-il en me serrant la main; vous viendrez me dire comment vous avez été reçu.

—Je n'y manquerai pas, répondis-je en lui rendant son étreinte.

Sur ce, je le quittai, je remontai à cheval, et cinq minutes plus tard je m'arrêtais devant la porte de don Diego Palacios.

Au premier appel du heurtoir, la porte s'ouvrit, et un peon d'un certain âge, proprement vêtu, ce qui me donna une bonne opinion de ses maîtres, car en général, au Mexique, la toilette des domestiques est assez négligée, me demanda poliment ce que je désirais.

Je répondis à cet homme que j'étais porteur d'une lettre que je m'étais chargé de remettre à don Diego Palacios lui-même.

Le peon s'inclina, me fit entrer sous le zaguán et, après avoir refermé la porte derrière moi, il m'aida poliment à mettre pied à terre, dit deux mots à voix basse à un autre peon qui venait de paraître, m'invita à suivre ce second domestique, et s'éloigna avec mon cheval.

Après m'avoir fait traverser plusieurs pièces assez luxueusement meublées, le peon s'arrêta dans un salon, et me demanda qui il devait annoncer à son maître.

—Votre maître ne me connaît pas, répondis-je; dites-lui seulement qu'un étranger arrivant de Sinaloa est chargé de lui remettre une lettre de la part de son ami don Antonio Díaz.

—Veuillez vous asseoir, caballero, me dit le peon en s'inclinant.

Puis il s'éloigna et me laissa seul dans le salon.

Mais je ne demeurai pas longtemps abandonné à moi-même.

La porte s'ouvrit presque aussitôt, et un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, de haute taille, aux traits fins et distingués, à la démarche imposante, s'approcha vivement de moi, le bras tendu et la main ouverte.

—Je suis don Diego Palacios, me dit-il; disposez de moi, et veuillez me dire tout d'abord en quoi je puis vous servir.

La franchise et la bonne humeur qui éclataient sur sa physionomie me prouvèrent que don Diego ne me faisait pas un compliment banal, mais qu'il pensait réellement ce qu'il disait.

Je pressai la main qu'il me tendait, et, sans lui répondre autrement, je lui présentai la lettre que don Antonio m'avait remise pour lui.

Après s'être excusé, don Diego ouvrit la lettre qu'il parcourut rapidement des yeux.

—Señor, me dit-il au bout d'un instant, en fixant sur moi un clair et chaleureux regard, cette lettre était inutile; votre nom seul suffisait pour vous faire bien accueillir dans une maison dans laquelle depuis longtemps grâce à Dieu vous êtes connu. Don Antonio, dans plusieurs de ses lettres, nous a parlé de vous avec les plus grands éloges, et nous a dit l'éminent service que vous lui aviez rendu.

J'essayai de balbutier une excuse modeste, mais je fus interrompu par don Diego.

—Depuis quand êtes-vous à Mexico? me dit-il.

—Depuis une heure, répondis-je.

—Me permettez-vous de vous demander où vous êtes descendu?

—Ma première visite a été pour vous, señor; je ne suis encore descendu nulle part.

—Ah! Voilà qui est bien, s'écria don Diego en montrant la joie la plus vive; je vous remercie, caballero, d'en avoir agi ainsi avec moi. Puisque vous êtes ici, vous n'en sortirez plus, je vous fait prisonnier.

—Oh! murmurai-je en essayant de me défendre.

—Toute résistance est inutile, señor, reprit-il en riant, je vous tiens, et je ne vous lâche pas. Cette maison et tout ce qu'elle contient est à votre disposition. Veuillez donc vous considérer ici comme chez vous, et cela pendant tout le temps que vous resterez à Mexico, et j'espère que nous vous retiendrons longtemps parmi nous.

Sans attendre ma réponse, il me saisit par le bras, et, moitié de gré, moitié de force, sans me laisser le temps de la réflexion, il m'entraîna dans un salon voisin, où trois personnes étaient assises: un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, aux traits mâles et caractérisés, revêtu d'un brillant costume d'officier supérieur; une jeune fille d'une exquise beauté, âgé de seize ou dix-sept ans à peine, et une dame d'un certain âge, fort bien conservée et qui, quelques années auparavant, avait dû être charmante.

Ces trois personnes étaient: doña Manuela Palacios, la femme de don Diego, et ses deux enfants, don Juan et doña Incarnación.

A la façon dont je fus accueilli sur La présentation de mon hôte, je vis que celui-ci m'avait dit vrai et que, bien que je ne fusse pas personnellement connu, j'étais loin, cependant, d'être un étranger pour la famille.

Devant une réception aussi cordiale et aussi chaleureuse, tout refus devenait impossible. Je me laissai faire une douce violence, et j'acceptai, tout joyeux, l'offre hospitalière qui m'était si affectueusement faite.

Dès ce moment, je fus établi dans la maison, et considéré non pas seulement comme un ami, mais comme un proche parent de la famille.

—Vous arrivez à propos, me dit don Diego; il est onze heures, et nous allions nous mettre à table; j'espère que vous n'avez pas déjeuné?

—Moi? Pas le moins du monde! répondis-je en riant; depuis quatre heures du matin je suis à cheval, trottant par monts et par vaux, pour arriver plus vite.

—Tant mieux, fit mon hôte en se frottant les mains; alors vous ferez honneur au déjeuner.

Ces divers incidents s'étaient passés avec une rapidité telle, que je n'avais pas eu un instant pour réfléchir à ce qui m'arrivait, et ce ne fut que plus tard, lorsque je me retirai pour faire la siesta dans la chambre qui avait été préparée pour moi, que j'essayai de remettre un peu d'ordre dans mes idées.

Je m'étais pris, presque à l'improviste, d'une véritable affection pour les membres de cette charmante famille.

De don Diego et de sa femme je n'en dirai rien, sinon qu'ils personnifiaient pour moi la bonté et la franchise.

Quant à doña Incarnación, si je n'avais pas eu, à cette époque, des idées aussi arrêtées sur, ou plutôt contre le mariage, il est évident que j'en serais immédiatement tombé éperdument amoureux.

Seul, le colonel don Juan Palacios n'excitait pas en moi une aussi vive sympathie.

C'était, je l'ai dit, un fier et beau jeune homme, à la tournure martiale, à la physionomie douce et intelligente, dont les grands yeux noirs rayonnaient d'éclairs, et cependant, il y avait en lui un je ne sais quoi que je ne pouvais expliquer et qui me repoussait instinctivement.

Son regard, qui ne se fixait jamais, était presque insaisissable; une profonde ride s'était creusée entre ses sourcils; deux plis à demi dissimulés par sa moustache relevaient les coins de sa bouche et imprimaient à son sourire quelque chose d'amer et presque de cruel.

J'essayai vainement de combattre cette répulsion sans cause logique que me faisait éprouver la vue de ce jeune homme, mais ce fut en vain; je n'y pus parvenir.

Du reste, j'avais cru m'apercevoir, malgré les témoignages d'amitié et les offres gracieuses qu'il me prodiguait, que l'impression que j'avais faite sur lui ne m'était pas non plus favorable.

Nos deux natures étaient antipathiques.

Il était évident pour moi que, si nous ne pouvions être ennemis, jamais nous ne serions réellement amis.

Lorsque je descendis pour le dîner, je remarquai que don Juan était absent.

Un jeune homme nommé don Luis Gálvez le remplaçait.

Il ne me fallut qu'un coup d'œil pour reconnaître que don Luis Gálvez aimait doña Incarnación et qu'il lui faisait une cour assidue.

Quant à la jeune fille, il me fut impossible de deviner si elle accueillait favorablement les assiduités de don Luis.

Du reste, j'aurais vivement désiré qu'il en fût ainsi.

Jamais couple plus charmant et mieux choisi ne me sembla réunir toutes les véritables conditions de bonheur, soit au moral, soit au physique.

Don Luis Gálvez avait vingt-six ans; il appartenait à l'une des meilleures familles du Mexique; il était riche et jouissait de l'estime générale.

J'appris plus tard qu'il se destinait à la diplomatie. Il était même, je crois, question de l'attacher au consulat général du Mexique en Angleterre, poste fort honorable, mais qui ne semblait que médiocrement sourire au jeune homme, qui préférait de beaucoup rester à Mexico, pour des raisons qu'il se gardait d'expliquer, mais que ses regards ardents, incessamment fixés sur doña Incarnación, laissaient parfaitement deviner.

Le repas fut très gai, plein d'entrain et de laisser aller; il se serait sans doute prolongé pendant longtemps encore, si, tout à coup, nous n'avions été interrompus par les cris désespérés et les exclamations interminables des domestiques.

Dès le premier moment, don Diego n'attacha pas une grande importance à ces clameurs qui, pensait-il, ne pouvaient se prolonger fort longtemps; mais comme au lieu de cesser elles prenaient des proportions formidables, que des rassemblement nombreux se formaient dans la rue et que ces rassemblements devenaient menaçants, force nous fut de nous lever de table et d'essayer de connaître la cause de ce tumulte.

Cette cause, nous ne l'apprîmes que trop tôt, et le récit de ce qui venait de se passer nous frappa d'une épouvante et d'une stupeur indicibles.

La rue de Tacuba est une des grandes artères de Mexico; elle est très large, très belle, et habitée en général par la population riche de la ville.

Précisément en face de la maison de don Diego Palacios se trouvait un cercle, nommé le cercle des Anglais.

L'étage supérieur avait été loué au consul de Hanovre.

Or, vers quatre heures du soir, une calèche attelée de deux chevaux, et dans laquelle se trouvaient trois moines dominicains, était entrée au galop dans la rue de Tacuba, venant de la Plaza Mayor.

Cette calèche s'était arrêtée devant la porte de la maison du cercle des Anglais, où se trouvaient alors réunies et jouant au monte au lansquenet et à d'autres jeux, cinquante ou soixante personnes ayant toutes une position élevée soit dans l'armée, soit dans la magistrature, soit dans la diplomatie.

Les trois moines dominicains avaient mis pied à terre, et, sans s'arrêter devant le club, à la porte duquel se tenaient deux valets en grande livrée, ils étaient montés à l'étage supérieur.

Les trois moines avaient frappé doucement à la porte.

Cette porte leur avait été ouverte, ils étaient entrés, étaient demeurés pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure au plus dans l'appartement du consul, sans que nul bruit insolite vint donner l'éveil aux personnes qui se trouvaient à l'étage inférieur ni aux valets qui se tenaient sur l'escalier, puis ils étaient ressortis et étaient remontés dans leur calèche, qui s'était immédiatement éloignée au galop.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'un grand tumulte se produisit dans le cercle.

Des goutes de sang avaient tout d'un coup filtré à travers le plafond et tombaient en une pluie sinistre sur les tables de jeu.

Une vive épouvante saisit les membres du cercle. Ils se précipitèrent au dehors en criant: Au meurtre!

Quelques-uns, mieux avisés que les autres, s'élancèrent vers l'appartement du consul de Hanovre.

Ils défoncèrent les portes et pénétrèrent dans l'appartement.

Alors un spectacle horrible s'offrit à leurs regards terrifiés.

Le consul de Hanovre, sa femme, son fils, âgé de huit ans, et ses deux domestiques gisaient sur le parquet, au milieu d'une mare de sang.

Ils avaient chacun, non seulement la gorge coupée, mais un poignard enfoncé dans le cœur.

Le désordre de meubles prouvait que le vol avait été le seul mobile de cet horrible attentat.

En effet, la veille, le consul de Hanovre avait, disait-on, reçu 150,000 piastres en or appartenant à différents négociants, et qu'il devait, le lendemain même, expédier en Europe.

Au moment où l'on achevait de nous raconter cette lugubre histoire, don Juan Palacios entra dans le salon.

Il était pâle, agité, un tic nerveux crispait les muscles de sa face.

Personne ne remarqua, dans le premier moment, l'état extraordinaire dans lequel se trouvait le jeune homme.

Moi seul je m'en aperçus.

—C'est horrible, n'est-ce pas? lui dis-je en le regardant fixement.

—Oui, me répondit-il, horrible, en effet.

Son visage devint plus pâle encore, et, se détournant brusquement, il sortit du salon.

—Pauvre Juanito, murmura doña Incarnación en suivant son frère du regard, cette nouvelle affreuse le désespère.

—Cela se comprend, reprit vivement don Luis Gálvez, qui, lui aussi, était blanc comme un linceul, voilà quatre ans que le président de la République et lui, aidés par le gouverneur, essaient vainement d'arrêter ces meurtres qui épouvantent la ville.

—On n'y réussira jamais, dit froidement don Diego. C'est encore un coup des invisibles, et ces misérables semblent avoir fait un pacte avec le démon.

Je remontai tristement chez moi; j'ouvris la fenêtre, et, laissant machinalement errer mon regard sur la foule hurlant dans la rue:

—Tout cela n'est pas clair, murmurai-je. Pourquoi donc ces invisibles sont-ils introuvables? Est-ce qu'on redoute de les découvrir trop haut?

Et je m'abîmai dans de tristes réflexions.


II

A quelque vingt ou vingt-cinq kilomètres de Mexico se trouve une ville ou plutôt un gros bourg, qui ne se distingue en rien des autres centres de population de la République, ni par son commerce qui est mort, ni par aucune espèce d'industrie locale, et qui, cependant, malgré une population étiolée par la misère, des maisons tombant presque en ruines, des rues étroites, tortueuses et remplies d'une fange infecte, sort chaque année, à une certaine époque, de sa torpeur morbide, se réveille, se galvanise, pour ainsi dire, et devient, pendant quelques jours, plus animée et plus bruyante que la capitale de la République elle-même.

Il est vrai que ce réveil n'a qu'une durée de dix jours, mais pendant ces dix jours, la cité semble, comme Lazare, sortie du tombeau et ressuscitée à une vie essentiellement fiévreuse.

Cette résurrection commence pour cette ville fantastique tous les ans, le jour de la fête de son patron, Saint Augustin.

Ce jour-là, la population de Mexico, les riches comme les pauvres, émigrent en masse pour San Agostín (tel est le nom de cette singulière cité), à pied, à cheval, en voitures, et usant au besoin des moyens de locomotion les plus excentriques et les plus invraisemblables.

De trois ou quatre mille âmes qu'elle possède ordinairement, la population de cette ville s'élève tout à coup au chiffre effrayant de quatre-vingts et même cent mille âmes.

Le prix des logements monte à un prix fou; la vie matérielle y devient presque impossible; aussi, à moins de jouir d'une grande fortune, les étrangers qui affluent alors à San Agostín ont-ils soin de se munir de vivres pour le temps de leur séjour, et la plupart campent-ils en plein air sous des tentes, ou transforment-ils en maisons les voitures qui les ont amenés, et dans lesquelles ils dorment, mangent, et même reçoivent des visites sans le moindre embarras.

C'est que, pendant les dix jours qui suivent la fête de Saint Augustin, la ville devient littéralement un immense club.

Toutes les maisons s'ouvrent, et, du haut en bas, deviennent des montes en permanence.

Sur les places, dans les rues, dans les ruelles, des tables de monte sont dressées et attirent jour et nuit la foule des joueurs.

Aucun peuple n'a poussé aussi loin que le peuple mexicain l'amour du jeu; non pas par avarice ou par désir de gain: le Mexicain n'est ni avare ni intéressé; ce qu'il recherche avant tout, se sont les émotions fortes, et s'il joue, c'est tout simplement pour éprouver ces alternatives poignantes de joie, d'espoir ou de douleur, qui viennent tour à tour étreindre comme dans un étau le cœur de tout homme qui met sur une carte sa fortune, sa position et souvent même son honneur.

Aussi le Mexicain est-il le plus excellent joueur qui se puisse imaginer. Il suit la marche du jeu d'un œil indifférent, avec un calme parfait en apparence, fumant nonchalamment sa fine cigarette, et lorsque le croupier retourne la carte fatale qui décide soit de sa ruine, soit de sa victoire, il annonce lui-même, d'une voix dans les notes de laquelle il serait impossible de saisir le plus léger tremblement, son succès ou sa défaite; s'il a gagné, il ramasse son or, sans se presser en rien; s'il a perdu, il s'éloigne à pas lents, et pour toute protestation lâche parfois le mot: «Peuh!» d'un air de dédain entre deux bouffées de tabac.

Quelques jours après l'horrible attentat qui avait plongé Mexico dans la douleur, don Diego Palacios, après m'avoir annoncé que le lendemain était la fête de Saint Augustin et par conséquent le jour où commençait la feria de plata littéralement la foire à l'argent, me proposa de l'accompagner à San Agostín, où il comptait se rendre avec toute sa famille.

Ce fut en vain que mon hôte me raconta les anecdotes les plus extraordinaires pour m'engager à le suivre à cette fête à laquelle aucune autre ne saurait être comparée dans le monde entier; je prétextai certaines affaires qui exigeaient impérieusement ma présence à Mexico, et je refusai péremptoirement de m'éloigner de la ville.

Ce qu'il y avait de particulier dans ce refus obstiné que j'opposais aux avances gracieuses et réitérées de don Diego, c'est que rien en réalité ne le motivait. J'étais complètement libre de mon temps; aucune affaire, de quelque sorte quelle fût, ne me retenait. Ce refus avait quelque chose d'instinctif qui me surprenait moi-même, et, tout en répondant négativement à mon hôte, je me disais, dans mon for intérieur, que je commettais une folie insigne, en m'obstinant à me priver d'un plaisir unique au monde et dont peut-être je ne pourrais jamais revoir le spectacle extraordinaire.

Le lendemain, au point du jour, don Diego Palacios, doña Manuela et doña Incarnación montèrent dans un de ces lourds carrosses comme on n'en rencontre plus qu'au Mexique et qui datait probablement du règne de Charles III, et ils se dirigèrent vers San Agostín, sous la protection assez problématique de quatre peones à cheval et armés de machetes et de fusils à pierre.

Le colonel don Juan Palacios, retenu par ses fonctions auprès du président de la République qui ne pouvait se passer de lui, ne devait rejoindre sa famille que deux ou trois jours plus tard, et encore cela n'était-il pas bien certain.

Le président de la République mexicaine était à cette époque, si je m'en souviens bien, le général Comonfort, le même qui plus tard essaya à la tête de quatre ou cinq mille hommes de débloquer Puebla assiégée par les Français, et auquel le général Bazaine infligea une si rude défaite.

Ce Comonfort était un drôle de corps. On racontait sur lui les anecdotes les plus singulières et parfois même les plus saugrenues.

L'histoire de ses débuts dans la carrière militaire était surtout fort amusante. La voici en deux mots; je la donne pour ce qu'elle vaut, et sans prétendre, bien entendu, m'en faire l'éditeur responsable:

Le père de Comonfort était tailleur sous les portales; sa clientèle se composait presque entièrement d'officiers.

Un jour, le brave homme chargea son fils, dont il avait fait son associé et qui avait alors vingt-cinq à vingt-six ans, d'aller porter à un certain colonel qui, paraît-il, en avait un extrême besoin, un uniforme de grande tenue qu'il venait de terminer.

Le jeune Comonfort confia le paquet aux mains d'un peon qui se dirigea vers la maison du colonel.

Mais à peine le jeune homme eut-il mis le pied dans la rue, qu'il s'aperçut qu'une surexcitation extraordinaire régnait dans la ville. Disons le mot, le peuple mexicain, assez calme depuis environ trois mois, et qui sans doute se fatiguait d'une si longue inaction, était tout simplement en train de faire un pronunciamiento contre le général Bustamente, en ce moment président de la République.

Mais, soit que les mesures des révoltés fussent mal prises, soit qu'ils ne fussent pas assez nombreux ou peut-être parce que leurs projets avaient été révélés au président, Comonfort remarqua qu'ils étaient rudement ramenés par les troupes restées fidèles à leur devoir et que leur coup de main était manqué.

Alors une idée qui ne pouvait venir qu'à un Mexicain traversa subitement la cervelle du jeune tailleur.

Il arracha des mains du peon l'uniforme que celui-ci portait, entra dans la cabane d'un evangelista ou écrivain public; en un tour de main il se débarrassa de ses habits, endossa l'uniforme du colonel qui, par un hasard singulier, se trouva lui aller comme s'il eût été fait pour lui, puis enfonçant d'un coup de poing son chapeau sur sa tête et dégainant son épée, il s'élança au dehors en criant:

A bas Bustamente! Vive la République! etc., etc.

Les révoltés, qui se considéraient comme perdus, électrisés par cette intervention subite d'un officier supérieur qu'ils ne connaissaient pas, à la vérité, mais dont l'uniforme était tout flambant neuf, reprirent courage, revinrent à la charge, et bref, firent si bien, que le soir même le président Bustamente était chassé de la ville, un gouvernement provisoire proclamé, et la révolution faite.

Le premier décret que signa le nouveau gouvernement fut celui par lequel il reconnaissait à Comonfort le grade de colonel que celui-ci s'était octroyé de son autorité privée.

On comprend sans peine qu'un homme qui débutait ainsi dans la carrière militaire devait aller loin.

Ce fut, en effet, ce qui arriva, et, quelques années plus tard, le général Comonfort devenait, à son tour, président de la République.

Cette piquante anecdote m'avait été racontée par le colonel Palacios, avec cette raillerie mordante et spirituelle que possèdent si bien les Mexicains, deux ou trois jours après mon installation chez son père.

Les révolutions avaient pu faire de Comonfort un président de la République, mais il leur avait été impossible d'en faire un lettré.

Il savait à peine signer son nom.

Voilà pourquoi il lui était presque impossible de se passer de son secrétaire particulier. Du reste, il est juste d'ajouter que, malgré tous ses ridicules, Comonfort était un galant homme, et surtout un honnête homme dans l'acception véritable du mot, ce qui est fort rare au Mexique, et que, quoique président, il était assez aimé de ceux qu'il gouvernait tant bien que mal.

J'étais donc resté seul, ou à peu près dans la maison de la rue de Tacuba. Un vieux peon presque idiot et plus qu'à moitié aveugle avait été chargé de veiller sur la maison.

Ce peon me croyait parti avec ses maîtres, et ne s'occupait pas de moi. Mon hôte m'avait confié un passe-partout au moyen duquel j'entrais et je sortais, sans être remarqué.

Les deux premiers jours que je passai, ainsi abandonné à moi-même, furent pour moi, je dois l'avouer, d'une longueur interminable. Je m'étais accoutumé au charmant babil de doña Incarnación, ainsi qu'aux gracieuses attentions de sa mère, et plus que tout, à la franche jovialité de mon hôte.

Je m'en voulais de cette espèce de bouderie dont je m'étais rendu coupable, je ne savais pourquoi, et, deux ou trois fois, je fus sur le point de monter à cheval et d'aller rejoindre don Diego à San Agostín. Mais toujours une mauvaise bonté me retint, et je restai.

Le soir du second jour, après une longue promenade à l'Alameda et au Paseo de Bucareli, j'étais allé dîner dans un hôtel français, et, fatigué, ennuyé, ne sachant que faire, j'étais rentré chez moi vers neuf heures. J'avais ouvert ma fenêtre pour jouir de la fraîcheur de la nuit, et sans même allumer ma bougie, je m'étais étendu dans un fauteuil à disque où, tout en me balançant nonchalamment, et me laissant aller à mes pensées, j'avais fini par m'endormir.

Je dormais ainsi depuis environ trois quarts d'heure, comme je pus m'en rendre compte plus tard, lorsqu'il me sembla entendre un bruit de pas assez fort dans l'escalier. Je m'éveillai en sursaut, et j'écoutai.

Le bruit se rapprocha, et bientôt il fut évident pour moi que plusieurs hommes étaient arrêtés à quelques pas seulement de ma chambre. Des chuchotements assez animés me firent comprendre que ces hommes discutaient à voix basse.

—Je vous répète qu'il est parti, dit entre haut et bas une voix que je reconnus être celle de don Juan Palacios. Que ferait-il à Mexico, maintenant que tout le monde est à la feria de plata?

—C'est égal, cher ami, reprit une autre voix qui était évidemment celle de don Luis Gálvez, il vaut mieux nous assurer de son absence. Ce n'est pas un jeu d'enfant que nous faisons ici: une indiscrétion nous perdrait.

—C'est vrai, repartit don Juan, mais j'ai remarqué que le français laisse toujours sa clef sur sa porte et elle n'y est pas.

En effet, contre mon habitude j'avais, ce soir-là, retiré machinalement la clef de la serrure.

—Cela est un indice, répondit assez vivement don Luis, qui me parut être un gaillard assez difficile à convaincre; mais comme deux preuves valent mieux qu'une, vous me permettrez, n'est-ce pas, de m'assurer par moi-même de ce qui en est.

Et sans attendre de réponse, le jeune homme se mit à heurter assez rudement à ma porte, en me criant du ton le plus amical:

—Eh! Don Gustavo, don Gustavo! Êtes-vous là? C'est moi, votre ami, don Luis Gálvez, je désirerais vous entretenir un instant!

Je ne sais ce qui me passa par la tête, mais au lieu de répondre comme je l'aurais dû, je m'obstinai dans mon mutisme. Les appels furent répétés deux ou trois fois, mais comme je persévérai dans mon silence, ils cessèrent enfin.

—Êtes-vous satisfait maintenant?

—A peu près, répondit don Luis, d'un air de doute.

—Que voulez-vous de plus?

—Entrer dans la chambre.

—Allons donc! Vous êtes fou, amigo! Quel intérêt peut avoir ce caballero à ne pas répondre?

Aucun. Je vous affirme, une fois encore, qu'il est parti, hier matin, avec mon père et ma mère.

—Soit, je l'admets, puisque je ne peux pas faire autrement; mais c'est égal, je n'aurais pas été fâché de m'assurer plus positivement de l'absence de cet homme.

—¡Viva Dios! fit Don Juan; je regrette de n'avoir pas de double clé; je vous aurais donné immédiatement la satisfaction que vous désirez. Ah ça, que faisons-nous? Entrons-nous? Sortons-nous? Il faudrait pourtant nous décider à quelque chose.

—Entrons, entrons! Nous n'avons pas de temps à perdre.

La marche recommença, mais au bout de deux ou trois minutes elle cessa, et j'entendis le bruit d'une clé tournant dans une serrure. Une porte s'ouvrit, et don Juan Palacios pénétra dans son appartement.

J'ai oublié de dire que cet appartement était contigu avec ma chambre, qui n'était séparée de celle de don Juan que par une cloison et une porte qui paraissait condamnée depuis très longtemps.

Au Mexique, les maisons, à cause, des tremblements de terre, sont presque toutes construites en torchis; il est donc impossible qu'entre voisins on n'entende pas distinctement ce qui se passe chez l'un ou chez l'autre. Cette fois, non seulement j'entendis, mais encore je vis.

Don Juan après avoir refermé la porte de sa chambre, avait allumé un candélabre posé sur une table: immédiatement une raie lumineuse apparut à la porte condamnée dont j'ai parlé plus haut.

Je n'avais pas encore aperçu cette fissure, par la raison toute simple qui depuis que je demeurais chez don Diego, jamais je n'étais rentré dans ma chambre sans lumière. Il est probable que don Juan Palacios était aussi ignorant que moi à ce sujet.

Il y eut un remuement de chaises, un moment de silence, puis la voix de don Luis se fit entendre de nouveau:

—Que faisons-nous? dit-il. Il me semble qu'il serait temps de délibérer.

—En effet, répondit aussitôt une voix qui m'était inconnue, car si vous voulez tenter l'affaire, vous n'avez que tout juste le temps d'arriver.

—Eh bien, voyons, de quoi s'agit-il? dit don Juan. Les quelques mots que vous nous avez dit, don Emilio, nous ont fait venir l'eau à la bouche, mais vous ne nous avez pas donné de renseignements bien précis.

—Señores, interrompit vivement don Luis Gálvez, je ne sais pourquoi, j'ai une peur instinctive des murailles; il me semble toujours qu'il y a des yeux et des oreilles embusqués derrière.

Cette fois le jeune homme ne se trompait pas; j'étais littéralement collé contre la porte condamnée.

—Allons, allons, vous êtes fou, amigo! répéta don Juan en riant. Nous sommes ici chez mon père; nous n'avons pas d'espions à redouter.

—Tralala la la la! reprit don Luis en fredonnant un jarabe entre ses dents, tout cela est bel et bien; mais serions-nous chez le pape, qui, dit-on, est infaillible, je répéterais que la méfiance est la mère de la sûreté. En conséquence, si vous m'en croyez, nous causerons en chichimèque.

—Allons, soit! s'écria don Juan. Caray! Vous n'avez pas volé votre réputation de méfiance, don Luis, sur ma parole, je n'ai jamais vu personne comme vous.

—C'est bon, c'est bon! En causant en Indien, nous sommes certains de ne pas être compris.

—Allez, don Emilio, reprit don Juan, parlez en Indien, puisque don Luis l'exige.

—Je ne l'exige pas, cher ami, je le désire.

—Bon! C'est la même chose.

Celui auquel on donnait le nom de don Emilio reprit immédiatement la parole, et comme en effet il parla en Indien, il me fut impossible de comprendre un traître mot à tout ce qu'il dit. Mais l'attention avec laquelle ses compagnons l'écoutaient, les exclamations qui parfois leur échappaient, me prouvaient que ce qu'on leur disait les intéressaient vivement.

Ne sachant que faire, je mis machinalement l'œil à la fissure lumineuse. Alors je distinguai parfaitement les trois personnages.

Mais une seconde déconvenue m'arriva.

Tous trois étaient enveloppés dans d'épais manteaux et portaient sur le visage un masque de velours noir.

—Oh, oh! Voilà, qui est singulier, murmurai-je en me reculant doucement. Cette fois, n'importe comment, il faut que je sache à quoi m'en tenir sur tout cela.

La conversation de mes mystérieux voisins se prolongea pendant un laps de temps assez considérable. Enfin, don Juan Palacios ou celui que j'avais cru reconnaître pour tel, car après ce que j'avais vu je ne savais plus à quoi m'en tenir sur son identité, se leva, et tous l'imitèrent.

—Voilà qui est convenu, dit alors la voix de don Luis, à minuit au Palo Verde, et de la façon accoutumée.

—Cette fois, cher ami, dit celui que je prenais pour don Juan, je vous ferai observer que c'est vous qui parlez trop.

—Bah! Quand même on nous entendrait, on n'y comprendrait rien. Allons-nous? J'ai une visite à rendre à doña Dolores Sandoval, et je ne voudrais pas y manquer pour un million.

—Nous aussi nous avons nos affaires, répondirent les deux autres.

Tout en causant ainsi, ils sortirent; je les entendis passer devant ma chambre, puis ils descendirent l'escalier, et le silence se rétablit.

Aussitôt que je me fus assuré que j'étais bien seul dans la maison, je me levai, je pris mes pistolets, mon machete, ma carabine, et sans plus réfléchir je sortis à mon tour. On eût dit qu'une force invincible me poussait au dehors.

A Mexico il est, ou plutôt il était à cette époque, défendu, aussitôt la nuit venue, d'aller à cheval à travers les rues de la ville. J'ignore s'il en est encore le même aujourd'hui. La raison de cette mesure de police est celle-ci: Mexico est bâti sur pilotis; les rues sont creuses sous le pavé, de sorte que, si une fissure se déclarait, elle pourrait causer des éboulements d'autant plus dangereux qu'on ne pourrait pas les apercevoir pendant l'obscurité. Du moins, telle fut la raison qu'on me donna.

Je me dirigeai à grands pas vers la garita de Toluca, où je savais pouvoir me procurer un cheval chez un ranchero dont j'avais fait connaissance quelques jours auparavant.

En effet, pour six piastres que je lui comptai, le digne homme me loua un vigoureux cheval, plein d'ardeur, sur le dos duquel je montai aussitôt, puis me penchant à l'oreille du ranchero en même temps que je lui glissais deux piastres dans la main.

—Amigo, lui dis-je, si quelqu'un vous demande si l'on vous a loué un cheval cette nuit et si vous avez vu passer un cavalier, répondez hardiment non, et vous m'aurez rendu un service. Cosas de amor! ajoutai-je à demi-voix.

—Bon, me répondit-il en souriant, c'est entendu, caballero, soyez tranquille. Celui qui m'arrachera une parole sera bien malin. Bonne chance!

Je m'éloignai au galop.

Ainsi que le lui avait très bien dit don Juan ou son ménechme, don Luis, l'homme prudent par excellence, avait trop parlé en citant le Palo Verde. Par un hasard très facile à comprendre, du reste, dans mes continuelles promenades autour de Mexico, j'étais arrivé à connaître les environs de la ville presque aussi complètement qu'un Parisien pur sang connaît le boulevard Montmartre.

Le Palo Verde était un rancho solitaire qui s'élevait dans un carrefour nommé le carrefour des Six Chemins, et auquel, en effet, aboutissaient six routes.

Il était environ onze heures et demie lorsque j'atteignis le Palo Verde. La porte du rancho était ouverte et flamboyait gaîment dans la nuit; de joyeux éclats de rire se mêlaient aux sons criards d'une guitare qui avait la prétention d'accompagner une chanson indienne.

Trois mules de charge étaient attachées près de la porte et gardées par deux dragons qui se tenaient à cheval, le mousquet sur la cuisse; six ou huit autres chevaux de troupe étaient tenus en bride par deux autres soldats.

Selon toute apparence, ces mules étaient chargées d'or, et on les dirigeait sur San Agostín sous la protection d'une nombreuse escorte.

Je passai sans m'arrêter devant le rancho. Cependant j'eus le temps de jeter un regard à l'intérieur et d'apercevoir une douzaine de dragons, deux ou trois arrieros et un officier, un alférez à ce que je crus reconnaître.

Après avoir fait une centaine de pas, je pris à travers champs et, contournant le carrefour, j'allai m'embusquer à portée de pistolet du rancho, derrière un rideau de goyaviers qui me dissimulait complètement, tout en me laissant la faculté de voir et d'entendre ce qui se passait au Palo Verde.

Je ne saurais expliquer aujourd'hui quelles étaient les raisons qui me poussaient à agir ainsi que je le faisais. Tout ce que je me rappelle, c'est que j'étais en proie à une préoccupation fiévreuse et à une curiosité que j'essayais vainement de combattre.

J'étais à peine depuis quelques instants installé dans mon embuscade, lorsque, tout à coup, j'entendis résonner, comme un tonnerre lointain, le galop d'une troupe nombreuse de chevaux lancés à toute bride. Au même instant les dragons sortirent du rancho, sur l'ordre de leur officier; ils se mirent en selle, prirent leurs rangs et entourèrent les trois mules auprès de chacune desquelles se tenait un arriero.

L'officier allait donner l'ordre du départ, quand soudain de nombreux cavaliers, portant le costume de lanceros et commandés par plusieurs officiers dont l'un portait les insignes de colonel, apparurent à l'entrée du carrefour.

—Halte! cria le colonel d'une voix stridente.

—Qui vive? répondit fièrement l'alférez commandant l'escorte et qui, en cette circonstance, se conduisit avec beaucoup de vigueur.

—Nous venons vous relever, reprit le colonel d'un ton railleur. Retournez à Mexico. Nous avons reçu l'ordre de convoyer la conducta jusqu'à San Agostín.

—Montrez-moi l'ordre dont vous êtes porteur, dit nettement l'alférez.

—C'est un ordre verbal. Mais assez de conversation comme cela. Ne voyez-vous pas quel est mon grade? Obéissez.

—Je ne sais qui vous êtes. Non seulement je n'obéirai pas; mais si vous faites un pas en avant, je donne l'ordre de tirer.

—Allons donc, vous êtes fou! Que vous importe la conducta? Soyez bon compagnon, et nous pourrons nous entendre. Sinon, il vous en cuira.

—A mon tour, je vous intime l'ordre de vous retirer. Je suis résolu à repousser la force par la force.

—Eh bien! Puisque vous le voulez, bataille! dit le colonel. En avant, muchachos! cria-t-il à ses hommes.

Les nouveaux venus s'élancèrent la lance couchée.

—Feu! commanda l'alférez.

Une décharge terrible éclata; les lanciers tourbillonnèrent sur eux-mêmes et revinrent à leur premier poste. Une nouvelle charge fut exécutée; mais cette fois une mêlée furieuse s'engagea à l'arme blanche. Soudain, je ne sais pourquoi, excité sans doute par l'odeur de la poudre, je me mis à crier:

Adelante, muchachos! Adelante! Ils sont pris!

Et en même temps je déchargeai ma carabine et mes pistolets au milieu du groupe le plus épais des lanciers. Alors il se passa une chose étrange.

Les assaillants, persuadés qu'un renfort arrivait effectivement à l'escorte de la conducta, se mirent à fuir dans toutes les directions, tandis que l'alférez, craignant sans doute un retour offensif de ses mystérieux ennemis, donnait l'ordre aux arrieros de monter sur leurs mules et s'éloignait aussi rapidement que possible.

Quant à moi, je continuai ma route en riant sous cape de l'espièglerie que j'avais commise, bien que très intrigué des suites que pourrait avoir cette échauffourée, et deux heures plus tard j'arrivais à San Agostín. Je trouvai la ville illuminée, aussi vivante et aussi bruyante qu'en plein jour. La nouvelle de l'attaque de la conducta s'était répandue, et chacun félicitait l'alférez de sa belle conduite: lui seul était triste et hochait la tête à chaque compliment qui lui était adressé. Le pauvre jeune homme craignait d'avoir commis une faute grave en remplissant si strictement son devoir.

Don Diego fut tout joyeux de mon arrivée, à laquelle il était loin de s'attendre, et me reçut à bras ouverts.

Au lever du soleil, un peon expédié par don Juan Palacios arriva porteur d'une triste nouvelle.

Vers onze heures et demie du soir, en sortant du palais du gouvernement, le colonel avait été attaqué, sur la plaza mayor même, par des voleurs dont il avait réussi à se débarrasser, il est vrai, mais non sans avoir reçu un coup de poignard dans la poitrine. Heureusement l'arme avait glissé sur les côtes et n'avait fait qu'une longue plaie ressemblant assez à un coup de sabre, mais peu profonde. Seulement cette blessure empêchait, à son grand regret, don Juan de se rendre ainsi qu'il l'avait promis à la feria de plata.

J'étais là lorsque le peon arriva. Ce coup de poignard ressemblant à un coup de sabre me parut assez singulier, reçu surtout la nuit même où avait eu lieu l'attaque de la conducta.

Seulement je gardai mes réflexions pour moi, et je parus aussi affligé que don Diego lui-même.


III

Avant de nous avancer davantage dans notre récit, nous devons rappeler au lecteur que, bien que nous ayons cru, à cause de certaines considérations particulières, nécessaire de changer les noms de nos personnages et la date des événements dont nous nous sommes fait l'historien, ces événements sont rigoureusement vrais, et que le seul mérite de cette étude, si tant est qu'elle en possède un, réside essentiellement dans son exactitude.

Il ne faut donc pas s'attendre aux péripéties plus ou moins émouvantes que l'on pourrait exiger dans une nouvelle faite à plaisir et dans laquelle, par conséquent, l'imagination à la plus grande part.

Cela dit, et notre lecteur bien prévenu, nous reprenons notre récit sans plus de prolégomènes.

Lorsque, deux ou trois jours après les événements qui terminent le précédent chapitre, je revins à Mexico en compagnie de mon hôte et de sa famille, j'appris avec une véritable surprise que les assassins du consul de Hanovre avaient été découverts, arrêtés, et que leur jugement allait immédiatement commencer.

Contrairement à ses habitudes, la police mexicaine, mise du reste sérieusement en demeure par le corps diplomatique, avait, cette fois, fait à peu près son devoir.

L'instruction de cette sanglante affaire fut vigoureusement conduite et terminée en quelques jours. Enfin les accusés comparurent devant le tribunal.

Ces accusés n'étaient pas des hommes vulgaires. Tous trois ils appartenaient à la meilleure société mexicaine. Ils se présentèrent devant le tribunal avec une aisance et un cynisme qui toucha beaucoup les assistants et leur parut du meilleur goût.

A la façon dont ils causaient avec les juges, en souriant et secouant gracieusement la tête, on les eût pris, non pas pour des coupables comparaissant devant une Cour sous le poids d'une accusation capitale, mais pour des amis en visite et n'ayant aucune préoccupation personnelle.

Pendant tout le cours des débats, qui durèrent assez longtemps, j'examinai sournoisement et j'étudiai, pour ma satisfaction personnelle, l'attitude du colonel Palacios.

Il était complètement guéri de sa blessure qui, en réalité, avait été fort légère, et passait presque toutes ses journées au palais de la Présidence.

Don Juan paraissait calme, souriant, presque gai; jamais je ne lui avais vu autant de laisser-aller et de désinvolture; il semblait complètement étranger à cette affaire, et si parfois on en parlait devant lui, il répondait d'un air narquois que les juges jouaient une comédie fort habile et que tout cela finirait évidemment par s'arranger.

Cette assurance ne se démentit pas une seule fois, pas même lorsque les accusés reconnus coupables furent condamnés à mort.

Quant à ceux-ci, ils écoutèrent leur sentence le sourire sur les lèvres, saluèrent gracieusement le tribunal et rentrèrent dans leur prison en causant tranquillement entre eux.

L'exécution des condamnés devait avoir lieu le vendredi suivant, c'est-à-dire trois jours juste après le prononcé de la sentence, par le garrote vil, à midi précis, sur la place de Santiago.

Dieu m'est témoin que je n'aime pas les exécutions; je suis un ennemi acharné de la peine de mort, qui m'a toujours semblé être plutôt une vengeance juridique qu'un exemple. Cependant, cette fois, j'éprouvai une invincible curiosité d'assister à cette sinistre cérémonie.

L'attitude narquoise, railleuse et hautaine du colonel Palacios prenait à mes yeux toutes les proportions d'une menace, et, sans en prévenir mon hôte, je louai fort cher une fenêtre de laquelle je verrais tout à mon aise ce qui se passerait.

Un secret pressentiment me soufflait à l'oreille qu'il se passerait quelque chose.

Les condamnés étaient en capilla depuis la veille dans le couvent de Santiago, où ils avaient été renfermés aussitôt après leur condamnation.

Au premier coup de midi, les portes du couvent s'ouvrirent, et le funèbre cortège parut. Nous ne le décrirons pas. On connaît l'appareil imposant que déploient les Espagnols dans ces circonstances, car les Espagnols sont grands amateurs de spectacles.

Faute d'une course de taureaux, une exécution capitale est pour eux une fête pleine de charmes. Le principal, c'est que le sang coule et que les condamnés acceptent gaillardement la mort.

La place était littéralement pavée de têtes.

Les assassins sortirent du couvent le front calme, le visage souriant, fumant leurs fines cigarettes de maïs et saluant d'un air protecteur les nombreuses personnes de connaissance qu'ils apercevaient dans la foule.

C'était charmant.

Aussi la foule enthousiasmée accueillit-elle avec les plus chaleureux bravos ces trois misérables, qui semblaient s'étudier à faire de leur ignominie un triomphe.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas à peine de l'échafaud, quand tout à coup la foule oscilla sous une pression puissante, mais invisible encore.

Soudain, elle se sépara brusquement au milieu des cris et des imprécations de colère et de douleur, et une centaine de cavaliers armés jusqu'aux dents et le visage caché sous des masques noirs, conduits ou plutôt guidés par une espèce de fantôme sinistre et complètement méconnaissable, se ruèrent avec une irrésistible puissance sur l'échafaud.

Il y eut alors une lutte affreuse, terrible, de deux ou trois minutes, lutte pendant laquelle il fut impossible de rien distinguer, puis les mystérieux salteadores tournèrent bride et s'éloignèrent avec une rapidité vertigineuse.

Lorsque les soldats commis à la garde des condamnés, un peu remis de leur terreur, cherchèrent ceux-ci, ils s'aperçurent avec stupeur qu'ils avaient disparu.

On ne les revit jamais.

Ce qu'ils devinrent et comment ils réussirent à échapper à toutes les recherches, ceci demeura constamment à l'état de problème.

Mon pressentiment ne m'avait pas trompé. Il s'était effectivement passé quelque chose, mais non pas ce qu'on était en droit d'attendre, c'est-à-dire l'exécution des coupables.

Cet audacieux enlèvement de trois condamnés à mort, accompli ainsi en plein soleil, au milieu d'une foule de plusieurs milliers d'individus, causa une indicible émotion dans la ville.

Le gouvernement fut littéralement terrifié et contraint d'avouer son impuissance en face d'hommes aussi résolus, et qui semblaient être si vigoureusement organisés.

L'épouvante était tellement grande dans Mexico que, même pendant le jour, on n'osait plus se hasarder à sortir seul de chez soi.

Cependant, contrairement à toutes les prévisions, rien ne vint justifier cette appréhension.

Les bandits, satisfaits sans doute de l'éclatante victoire qu'ils avaient remportée, ne donnaient plus signe de vie.

Pendant plus de deux mois, il n'y eut ni un vol ni un assassinat commis à Mexico. Il est vrai qu'en revanche les provinces semblaient avoir été mises en coupe réglée et que l'on n'entendait plus parler que d'arrestations à main armée sur les grandes routes, de vols de diligences, de pillages de ranchos, etc., etc.

Désespérant presque de réussir à obtenir un jour le mot de cette énigme et ne voulant pas prolonger indéfiniment mon séjour à Mexico, je commençais à faire mes préparatifs de départ, lorsqu'une aventure singulière, qui se passa sur ces entrefaites, vint réveiller à l'improviste le souvenir à peine assoupi des événements que j'ai rapportés.

Ainsi que je crois l'avoir dit précédemment, le président Comonfort était non seulement un honnête homme, mais de plus un galant homme. La position élevée qu'il occupait ne l'avait nullement grisé; il était resté simple, bon et serviable comme à l'époque où chez son père il travaillait plus ou moins bien à confectionner des uniformes.

Un jour, un des parents du président, nommé, je crois, don López Sabiduría, vint lui faire une visite.

Ce don López Sabiduría possédait une hacienda aux environs de Querétaro. A tort ou à raison, il passait pour être puissamment riche. C'était un homme tout rond, de manières simples, d'un caractère jovial et qui jouissait d'une réputation méritée de probité, qui, dans un pays comme le Mexique, devait le faire regarder, ce qui était en effet, presque avec admiration.

Don López, après un séjour assez prolongé à Mexico, séjour dont il avait profité pour faire certains achats et recouvrer certaines créances arriérées, se préparait à retourner à son hacienda; mais avant de partir il venait faire ses adieux à son cousin, le président de la République, et se charger de ses commissions pour leurs communs parents de Querétaro.

La famille de Comonfort était, en effet, originaire de cette ville.

Le président reçut très bien son parent, s'entretint avec lui assez longtemps, lui parla de ses affaires, puis tout à coup lui dit:

—Mais à propos, compadre (le président était parrain d'un des enfants de don López), vous êtes riche, vous?

—Mais oui, répondit l'autre en souriant.

—Sans doute vous ne retournez pas chez vous sans emporter avec vous une assez jolie somme?

—Peuh! dit l'autre, une quarantaine de mille piastres tout au plus.

—Caray, c'est sérieux cela! Dites-moi, quand comptez-vous partir, compadre?

—Mais demain, mon cousin; pourquoi me demandez-vous cela?

—Pour vous donner une escorte de vingt dragons. Caray! Je ne me soucie pas que vous soyez volé en route. Un de mes proches parents, ce serait joli!

—Non pas, non pas, interrompit vivement l'hacendero.

—Comment, non pas! fit Comonfort avec surprise, vous refusez mon escorte?

—Avec acharnement, cousin. Voyez-vous, je suis un homme tout simple, moi; je ne suis pas complètement une bête; j'ai remarqué, sans pourtant jamais m'expliquer ce fait extraordinaire, que les dragons possèdent la fatale faculté d'attirer les salteadores, et que dès que l'on a une escorte, on peut se considérer comme dévalisé.

—Allons donc, compadre, vous voulez rire! Si vous partez ainsi tout seul, vous serez volé, c'est certain.

—Je ne crois pas, cousin, et voici pourquoi: je compte prendre pour retourner chez moi une vieille carriole qui, bien qu'étant très solide en réalité, ne semble tenir que par miracle; j'ai pratiqué moi-même dans cette carriole, et à l'insu de tout le monde, une cachette sous la banquette que je mets les voleurs au défi de découvrir.

—Eh, eh! Compadre, prenez garde! Les voleurs sont bien fins!

—C'est possible, cousin; mais soyez convaincu que si on ne leur dit pas où est la cachette, à moins de démolir complètement la voiture, ils ne la trouveront pas.

Et alors, sans plus attendre, le digne homme, fier de son invention, en expliqua tout au long avec complaisance les ingénieuses combinaisons à son cousin.

L'idée était en réalité tellement bonne, que le président de la République fut convaincu.

—Ma foi, compadre, dit-il gaîment à l'hacendero en prenant congé de lui, vous avez raison: une escorte vous est inutile, et vous ne courez aucun risque à vous en passer.

Ainsi qu'il l'avait dit, le lendemain, au point du jour, don López quitta Mexico.

Mais il n'alla pas loin.

Un peu avant d'atteindre Molino del Rey où il comptait coucher, sa carriole fut tout à coup entourée par une dizaine d'hommes masqués de velours noir.

Sans répondre à ses dénégations, les bandits, qui sans doute étaient sûrs de leur affaire, sans tâtonner et sans chercher, poussèrent un ressort et s'emparèrent des quarante mille piastres; puis, comme don López criait comme un brûlé, ils le gratifièrent de trois ou quatre coups de machete, et le croyant mort l'abandonnèrent sur la route et s'éloignèrent au galop.

Mais bien que très grièvement blessé, grâce à Dieu le digne hacendero n'était pas mort; il avait même si peu envie de trépasser, que trois semaines plus tard il entrait en pleine convalescence.

Naturellement, la façon dont il avait été volé lui causa une vive surprise.

Il n'avait dit son secret à personne qu'au président de la République. Ce secret, c'était donc le président qui l'avait divulgué. Dans quel but? Là était la question scabreuse, puisqu'on lui avait volé quarante mille piastres. Qui était le voleur?

Don López était connu pour un honnête homme, incapable de mentir et de porter, s'il n'avait pas été sûr de son fait, une accusation aussi grave, surtout contre le président de la République.

On eut beau lui faire des observations, lui démontrer le peu de probabilité que le premier magistrat de Mexique eût pris part à une pareille affaire; l'hacendero soutenait mordicus qu'il était sûr de n'avoir révélé son secret qu'au président, et comme il ne voulut pas en démordre, la chose commença à prendre une certaine importance.

On se rappela les vols et les meurtres qui avaient été si audacieusement commis depuis quelque temps; les esprits s'échauffèrent, et bientôt on dit tout bas qu'il n'était pas étonnant que l'on ne réussît point à s'emparer des malfaiteurs, que la raison en était toute simple, puisqu'ils étaient commandités par le président lui-même, qui avait centralisé à son profit toutes les cuadrillas de salteadores de la République.

Si absurde que fût cette supposition, surtout avec le caractère bien connu du président de la République, elle fut admise sans discussion, et cela de telle sorte que Comonfort s'en aperçut à la façon plus que peu sympathique dont l'accueillait la population lorsqu'il sortait par la ville.

Ne sachant à quoi attribuer ces manifestations hostiles, le président voulut en avoir le cœur net et savoir à quoi s'en tenir.

Ce fut le général Miramón, qui était secrètement son adversaire, qui se chargea de lui raconter toute l'histoire.

Comonfort fut atterré, non pas de l'absurdité de l'accusation elle-même, mais de son apparence de bonne foi. Il aimait son cousin dont il appréciait le caractère, et il le savait incapable d'une calomnie.

Le malheureux président, accusé presque tout haut d'être un chef de voleurs, se sentait devenir fou. Il se creusait vainement la tête pour trouver la solution de ce problème, et du matin jusqu'au soir il répétait:

—Je n'ai dit un mot à personne de ce que m'a conté mon compère, c'est vrai; j'étais seul quand il m'a parlé de cela.

Mais soudain une idée lumineuse traversa son cerveau:

—Mais non! s'écria-t-il en se frappant le front, mais non, je n'étais pas seul! Le colonel don Juan Palacios écrivait dans mon cabinet, dont la porte était demeurée ouverte; nous parlions haut; il a tout entendu! Ah caray! Quoi qu'il arrive, je tirerai cette sotte affaire au clair!

Une heure plus tard, le colonel don Juan Palacios, secrétaire intime du président de la République mexicaine était arrêté et mis au secret.


IV

La stupeur fut générale à Mexico lorsqu'on apprit l'arrestation du colonel don Juan Palacios.

D'abord on refusa d'y croire. La chose semblait tellement monstrueuse que ceux qui, les premiers, osèrent en parler furent traités de calomniateurs.

La famille du colonel était peut-être la plus respectée de la ville. Les Palacios dataient de loin; leur illustration remontait, sans mélange de sang indien, aux premiers jours de la conquête. En effet, on retrouve dans les vieilles chroniques du temps, au nombre des hardis compagnons de Fernand Cortez, un don Diego Palacios, gentilhomme andalou qui en plusieurs circonstances, est cité avec honneur. Les Palacios étaient donc, sans contredit, une des premières familles de l'Amérique; ils appartenaient à cette caste privilégiée que l'on nomme les conquistadores et les Cristianos viejos.