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Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo) cover

Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

Chapter 18: IV L'EXIL
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About This Book

The narrator recounts life at a provincial estate dominated by a good-natured retired colonel whose household is gradually taken over by a theatrical, self-appointed moralist whose charm and manipulation control relatives, servants, and visitors. A parade of comic and plaintive personalities—mandarin elders, ambitious suitors, gullible dependents—become entangled in intrigues about money, marriage, and reputation, producing misunderstandings, scandal, and eventual departures. Told in episodic scenes that mix humor and pathos, the account examines social pretence, the corrosive power of imposture, and how domestic disorder is negotiated and ultimately rearranged.

II NOUVELLES

— Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un instant; il me tarde de te communiquer… Je me suis informé. Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin, je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge, j'ai le pressentiment que cela va être affreux!

— Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous l'expliquer en voiture.

— Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout… Dans tout cela, on voit clairement apparaître le doigt de Dieu… Mais je veux parler d'autre chose… Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana Ivanovna… Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire… As-tu entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna au sujet de Nastia?

— Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin compris qu'il faut vous presser.

— Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit, je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser?

— De grâce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime!

— Mon ami, elle ajoute aussitôt: mais je ne vous épouserai pour rien au monde.

— Eh! mon oncle, on dit cela… Mais les circonstances ont changé aujourd'hui même.

— Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est délicat, très délicat! Croirais-tu pourtant que, malgré mes ennuis, mon coeur m'en faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je m'en aille; on m'attend et je suis déjà en retard. Je ne voulais que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'écria-t-il en revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voilà: j'ai écrit à Foma!

— Quand donc?

— Cette nuit. Il faisait à peine jour, ce matin, quand je lui fis porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai tout raconté très sincèrement; en un mot, je lui dis que je dois, que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu? Je le supplie de ne pas ébruiter notre rendez-vous dans le jardin et je fais appel à sa générosité pour intercéder auprès de ma mère. Sans doute j'écris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai écrit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il ne m'a pas encore répondu, mais, ce matin, comme nous allions partir, je l'ai rencontré dans le vestibule, en vêtements de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un mot, ne me regarda même pas. Je le regardai en face, moi, et du haut en bas, mais rien!

— Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des misères.

— Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier espoir. Il saura comprendre; il saura apprécier les circonstances. Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais, quand il s'agira de générosité, il brillera comme un diamant… oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu ne l'as jamais vu dans ses moments de générosité… Mais, mon Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu, Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver! À qui se fier, alors? Non, il est incapable d'une pareille lâcheté. Je ne vaux pas la semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tête, mon ami, c'est la pure vérité, je ne la vaux pas.

— Yégor Ilitch, votre maman désire vous voir! glapit d'en bas la voix désagréable de la Pérépélitzina. Elle avait certainement eu le temps d'entendre toute notre conversation par la fenêtre. — On vous cherche vainement dans toute la maison.

— Mon Dieu! me voilà en retard. Quel ennui! fit précipitamment mon oncle. De grâce, mon ami, habille-toi. Je n'étais venu que pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna Nilovna, j'y vais!

Resté seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me félicitai de ne pas en avoir parlé à mon oncle; cela n'aurait servi qu'à le troubler davantage. Je prévoyais un orage et n'imaginais point comment mon oncle parviendrait à se tirer d'affaire et à faire sa demande à Nastenka. Je le répète: en dépit de ma foi en sa loyauté, je ne pouvais m'empêcher de douter du succès.

Cependant, il fallait se hâter. Je me considérais comme obligé de l'aider et me mis aussitôt à ma toilette, mais j'avais beau me dépêcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra.

— Je viens vous chercher, dit-il; Yégor Ilitch vous demande tout de suite.

— Allons! — J'étais prêt; nous partîmes. Chemin faisant, je lui demandai: — Quoi de neuf?

— Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas aujourd'hui; mais il semble absorbé et marmotte entre ses dents. Il a même embrassé Ilucha, ce qui a ravi Yégor Ilitch. Préalablement, il avait fait dire par la Pérépélitzina qu'il ne désirait pas qu'on lui souhaita sa fête et n'en avait parlé que pour éprouver votre oncle… La vieille respire des sels, mais elle s'est calmée parce que Foma est calme. On ne parle pas plus de notre aventure de ce matin que s'il n'était rien arrivé; on se tait parce que Foma se tait. De toute la matinée il n'a voulu recevoir qui que ce fût et ne s'est pas dérangé bien que la vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la voir, parce qu'elle avait à le consulter; elle a même frappé en personne à sa porte, mais il est resté enfermé, répondant qu'il priait pour l'humanité ou quelque chose d'approchant. Il doit mijoter un mauvais coup; cela se voit à sa figure. Mais Yégor Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se félicite de la douceur de Foma Fomitch. C'est un véritable enfant… Ilucha a préparé je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher.

— Et Tatiana Ivanovna?

— Eh bien?

— Est-ce qu'elle est avec eux?

— Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov. Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois que cette… institutrice lui tient compagnie en ce moment… Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez- moi donc ce ciel!

— En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage.

Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions arrivés à la terrasse.

— Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.

— Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t- il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. - - Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!… Mais ils n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de nouveau… Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez connaître mon nouveau projet…

— Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés.

— Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore le chemin. Vous allez en voir une comédie… Ça prend une vraie tournure de comédie…

III LA FÊTE D'ILUCHA

Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés dans les embrasures.

Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma Fomitch.

À ce propos, je dirai qu'après huit ans environ, passés dans cette maison, Foma n'avait rien produit qui méritât mention, et plus tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous examinâmes ses manuscrits: le tout ne valait rien.

Nous trouvâmes le commencement d'un roman historique se passant au VII° siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs: L'Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur la propriété rurale, l'importance du moujik et la façon de le traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée: La Comtesse Vlonskaïa. C'était tout et, cependant, Foma Fomitch imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il m'était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la lecture d'un Paul de Kock aussitôt dissimulé…

Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour.

On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d'une longue redingote qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était en effet silencieux et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me répondit par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand'mère, voyant que Foma m'avait témoigné de la bienveillance, m'adressa un signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s'était nullement attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue très gaie, malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.

La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son poste ordinaire; les lèvres pincées, souriant avec une aigre malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protégeait comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une évidente inquiétude.

Mon oncle était assis dans un fauteuil; une joie intense brillait dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès de son fils.

L'oncle était prêt à pleurer de bonheur; la douceur inattendue de Foma, la gaieté de la générale, la fête d'Ilucha, les vers, tout cela l'avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha et Nastenka, entrées après nous, s'étaient assises à côté d'Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de son expédition et ne l'avait plus quittée depuis ce moment.

L'espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il n'eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé une très amusante plaisanterie qu'ils s'apprêtaient à mettre en oeuvre.

J'avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise, toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête de famille. Éjévikine s'empressait auprès de lui. Il était d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à l'oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch; en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha, il se précipita à ma rencontre avec force salutations en témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l'eût guère cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et l'emmener définitivement.

— Le voilà! s'écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m'a fait la surprise d'apprendre une poésie; oui, c'est une véritable surprise. J'en suis très ému, mon ami, et je t'ai envoyé chercher tout exprès… Assieds-toi à côté de moi et écoutons! Foma Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspiré cette idée pour me faire plaisir. J'en jurerais!

Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en effet s'attendre à quelque coup de théâtre.

— Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour l'exercice d'articulation qu'ils comportent… Mais, ce matin, colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces vers.

Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.

— C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié, Foma!… Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit être une ode solennelle… de Lomonossov, sans doute?

Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il était impatient et joyeux.

— Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka, contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père.

— «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était cette Pamba… Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore.

— Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.

Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale, sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des enfants qui débitent des poésies apprises par coeur.

Depuis neuf ans, Pedro Gomez
Assiège le château de Pamba,
Ne se nourrissant que de lait.
Et toute l'armée de don Pedro,
Au nombre de neuf mille Castillans,
Obéit au voeu prononcé,
Ne mange même pas de pain
Et ne boit que du lait.

— Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle en me regardant avec étonnement.

— Continue à réciter! fit Sachenka.

Chaque jour, don Pedro Gomez
Déplore son impuissance
En se voilant la face.
Déjà commence la dixième année;
Et les méchants Maures triomphent,
Car, de l'armée de don Pedro,
Il ne reste plus que dix-neuf hommes…

— Mais ce sont des sottises! s'écria mon oncle avec inquiétude. C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une armée auparavant très considérable. Qu'est-ce que cela, mon ami?

Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc éclat de rire de gamine et, bien que la pièce n'eût rien de bien drôle, il était impossible de la regarder sans partager son hilarité.

— C'est une poésie comique, papa! s'écria-t-elle, toute joyeuse de son idée enfantine. L'auteur ne l'a composée que pour faire rire, papa!

— Ah! c'est une poésie comique! fit mon oncle dont le visage s'éclaira, une poésie comique! C'est ce que je pensais… Parbleu! parbleu! c'est une poésie comique! Et elle est très drôle: ce Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un voeu? C'était malin, un voeu pareil!… C'est très spirituel; n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s'amusent parfois à écrire des poésies fantaisistes; n'est-ce pas Serge? C'est très drôle! Voyons, Ilucha, continue.

Il ne reste plus que dix-neuf hommes!
Don Pedro les réunit
Et leur dit: «O mes dix-neuf!
Déployons nos étendards,
Sonnons de nos cors,
Et nous laisserons là Pamba.
Il est vrai que nous n'avons pas pris la place,
Mais nous pouvons jurer
Sur notre conscience et notre honneur,
Que nous n'avons pas
Trahi une seule fois notre voeu,
Depuis neuf ans que nous n'avons
Rien mangé, absolument rien
Que du lait!

— Quel imbécile! Il se console facilement! interrompit encore mon oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle affaire! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de laisser manger ses hommes! C'est très bien; c'est magnifique! Je comprends; je comprends à présent: c'est une satire ou… comment appelle-t-on ça?… une allégorie, quoi! Ça pourrait bien viser certain guerrier étranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi, les sourcils froncés et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu? Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser personne! C'est très beau! très beau! et c'est d'une grande noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.

Encouragés par ce discours,
Les dix-neuf Castillans
Vacillant sur leurs selles,
Crièrent d'une voix faible:
«Santo Yago Compostello!
Honneur et gloire à Don Pedro!
Honneur et gloire au Lion de Castille!»
Et le chapelain Diego
Se dit entre ses dents:
«Si c'eût été moi le commandant,
J'aurais fait voeu de ne manger
Que de la viande et de ne boire que du vin».

— Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'écria mon oncle, très content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n'était autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine? quoi?

— Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique!

— Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents ordres… Des bénédictins, je crois?… Y a-t-il des Bénédictins?

— Mais oui, mon oncle.

— Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très bien! très bien!

Et, en entendant cela, Don Pedro
Dit avec un rire bruyant,
«Je lui dois bien un mouton,
Car il a trouvé là une bonne plaisanterie.»

— C'était bien le moment de rire! Quel imbécile! Un mouton! S'il y avait là des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-même? Continue, Ilucha. Très bien! C'est magnifique! C'est mordant!

— C'est fini, petit père.

— Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il à faire? N'est-ce pas,
Serge? Très bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse-
moi, mon chéri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggéré cette idée?
C'est toi, Sacha?

— Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques temps. Alors, elle avait dit: «C'est très amusant; il faut le faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête; ce qu'on rira!»

— Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois, Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme si, de contentement, il n'eût su quoi dire: — Attends un peu, Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.

Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.

— Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce pas, Foma?

— Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.

— Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant timidement Foma Fomitch.

— Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue dans le Contemporain, dit Sachenka.

— Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je connais Pouchkine!… Du reste, on voit que c'est un poète de mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes pour collaborateurs… J'aime les poètes; ce sont de rudes gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très particulière… en vérité… Que dis-tu, Foma?

— Non, rien… rien… fit celui-ci en feignant de contenir son envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon mot plus tard… Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres pétersbourgeois…

Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées, releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil.

— Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la santé! — conclut-il en grommelant — et que tous ces écrivains… des voltairiens, et rien de plus!

— Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait… C'est vous dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il en est toujours ainsi chez nous.

— Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur! Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber sur ce malheureux?

Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.

— Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!… les revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas, Serge?… Hum!… Oui… Prenons, par exemple, le Contemporain… Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se publient dans cette grosse revue… comment l'appelles-tu?… avec une couverture jaune…

— Les Mémoires de la Patrie, petit père.

— C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!… Quel but sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse! Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des articles à vous tirer les yeux de l'orbite… L'autre fois j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe. Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas… Voilà! On sait tout à présent!

Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma lui jeta un regard significatif.

— Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais résolue.

— Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.

— Tu as mis le petit paquet dans le chariot?

— Je l'y ai mis.

— Alors, je suis prêt! dit Foma.

Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait, ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup d'oeil circulaire et étonné.

— À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité, permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentané de ce thème si intéressant des happes littéraires; il vous sera loisible d'en poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots…

La terreur et l'étonnement s'emparèrent de tous les assistants.

— Foma! Foma! Mais qu'as-tu? Où veux-tu donc t'en aller? s'écria enfin mon oncle.

— Je me prépare à quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une voix calme. J'ai décidé d'aller où le vent me poussera et c'est dans ce but que j'ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres préférés, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier même!

— Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie? supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge.

La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch, le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle Pérépélitzina s'élançait pour la soutenir. Les dames pique- assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se leva lourdement.

— Allons, bon! voilà que ça commence! murmura près de moi
Mizintchikov.

On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre; l'orage approchait.

IV L'EXIL

— Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut dire? déclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la confusion générale. Votre question m'étonne! Expliquez-moi donc à votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi encore ce problème psychologique du manque de pudeur chez certains hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance relative à la corruption du genre humain.

Mais mon oncle était incapable de répondre; anéanti, épouvanté, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, il ne pouvait détourner son regard de celui de Foma.

— Mon Dieu! que d'horreurs! gémit la demoiselle Pérépélitzina.

— Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans autres questions? Car vraiment, tout homme et âgé que je sois, je commençais à craindre sérieusement pour ma moralité! Croyez-moi: laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres résultats que votre propre honte!

— Foma! Foma!… s'écria mon oncle, et des gouttes de sueur perlèrent sur son front.

— Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Yégor Ilitch. Le fait est consommé et il est impossible de le réparer. J'espère que vous savez à quel fait je fais en ce moment allusion. Mais, je vous en supplie à deux genoux, si la dernière étincelle de moralité n'est pas encore éteinte au fond de votre coeur, réprimez l'élan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore embrasé tout l'édifice, éteignez l'incendie!

— Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se reprenant peu à peu et pressentant avec terreur le dénouement.

— Maîtrisez vos passions! poursuivit Foma avec la même pompe, comme si mon oncle n'eût rien dit. Luttez contre vous-même: «Si tu veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-même!» Tel est mon principe. Propriétaire foncier, vous devez briller comme un diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez- vous pas à vos subordonnés! Pendant des nuits entières, je priais pour vous, m'efforçant de découvrir votre bonheur. Je n'ai pu le trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu…

— Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu te méprends; tu parles hors de propos…

— Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle. Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu, devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler, travailler comme le dernier de ses paysans!

— Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans! grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur…

— Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte. Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement; ils vous aimeront en retour… Et vous, colonel, soyez bon et compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite!

— Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son appréhension était violente.

— Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là mon premier conseil.

— Mais, Foma…

— Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski, je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil. Conservez les forêts; elles gardent la terre humide… Il est bien dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps, beaucoup trop tard!

— Mais, Foma…

— Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien, adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je te bénis, aussi, mon enfant, — dit-il à Ilucha — Dieu te préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi, Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous… vous tous, souvenez- vous de Foma… Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce chariot, vieillard.

Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la générale se précipita vers lui.

— Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'écria mon oncle et, le rejoignant, il le prit par la main.

— Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec arrogance.

— Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! répondit mon oncle tremblant d'émotion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer. Tu as mal compris ma lettre, Foma!

— Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanément, comme s'il n'eût attendu que ces paroles pour faire explosion. — Votre lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la déchire, cette lettre! Je la piétine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis le plus sacré devoir de l'humanité! Voilà ce que je fais, puisque vous me contraignez à des explications. Voyez! voyez! voyez!

Et les fragments de la lettre s'éparpillèrent dans la chambre.

— Foma, criait mon oncle en pâlissant de plus en plus, je te répète que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche mon bonheur…

— Vous marier! Vous avez séduit cette demoiselle et vous mentez en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les buissons du jardin!

La générale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortunée Nastenka restait immobile sur son siège, comme morte. Sachenka, effrayée et qu'on eut dite en proie à un accès de fièvre, tremblait de tous ses membres en serrant Ilucha dans ses bras.

— Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde!

— Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoyé par Dieu lui-même pour flétrir les ignominies des hommes. Je monterai sur le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble à tous les propriétaires voisins, à tous les passants!… Oui, sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc, dans les taillis, avec cette jeune fille à l'air si innocent!

— Quelle horreur! minauda la demoiselle Pérépélitzina.

— Foma! tu cours à ta perte! criait mon oncle les poings serrés et les yeux étincelants. Mais Foma continuait à brailler:

— Et lui, épouvanté d'avoir été vu, il a osé tenter de me séduire, moi, honnête, loyal, par une lettre menteuse, afin de me faire approuver son crime… Oui, son crime! car, d'une jeune fille pure jusqu'alors, vous avez fait une…

— Encore un seul mot outrageant à son adresse, Foma, et je jure que je te tue!

— Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente jusqu'alors, vous êtes parvenu à faire la dernière des dépravées.

Foma n'avait pas encore prononcé ce dernier mot, que mon oncle l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un fétu de paille le précipitait à toute volée contre la porte vitrée qui donnait sur la cour. Le coup fut si rude que la porte céda, s'ouvrit largement et que nous vîmes Foma, dégringolant les sept marches du perron, aller s'écraser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres brisées.

— Gavrilo! ramasse-moi ça! cria mon oncle plus pâle qu'un mort, mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, ça ait quitté Stépantchikovo!

Quelle que fût la trame ourdie par Foma, il est assez probable qu'il était loin de s'attendre à un pareil dénouement.

Je ne saurais m'engager à décrire la scène qui suivit cette catastrophe: gémissement déchirant de la générale qui s'écroula dans son fauteuil, ébahissement de la Pérépélitzina devant cet inattendu coup d'énergie d'un homme toujours si docile jusque là, les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka qui faillit s'évanouir et autour de qui s'empressait mon oncle, trépignant à travers la pièce en proie à une indicible émotion devant sa mère sans connaissance, Sachenka folle de peur, les pleurs de Falaléi, tout cela formait un tableau impossible à rendre. Ajoutez qu'un orage formidable éclata juste à ce moment; les éclats du tonnerre se succédaient constamment tandis qu'une pluie furieuse fouettait les vitres.

— En voilà une fête! grommela Bakhtchéiev baissant la tête et écartant les bras.

— Ça va mal! murmurai-je, fort troublé à mon tour, mais, au moins, voilà Foma dehors et il ne rentrera plus!

— Ma mère! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux? Pouvez-vous enfin m'écouter? demanda mon oncle, s'arrêtant devant le fauteuil de la vieille dame qui releva la tête et attacha un regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une telle colère.

— Ma mère, reprit-il, la coupe vient de déborder; vous l'avez vu. Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et à loisir; mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu la calomnie, écoutez à présent la justification. Ma mère, j'aime cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera pour vous la fille la plus respectueuse; en présence de tous mes parents et amis, je dépose à vos pieds ma demande, et je prie mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme.

Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec précipitation. Cependant, la générale ne quittait pas des yeux le visage de son fils; elle semblait en proie à une sorte d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot déchirant, elle se jeta à ses genoux devant lui. Elle criait:

— Yégorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch!
Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir!

Mon oncle fut atterré de voir agenouillée devant lui, sa vieille mère si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance passa sur son visage. Enfin, revenu de son étonnement, il se précipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil.

— Fais revenir Foma Fomitch, Yégorouchka! continuait à gémir la générale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans lui!

— Ma mère! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit après la basse et lâche calomnie qu'il a jetée sur cet ange d'honnêteté et de vertu. Comprenez, ma mère, que l'honneur m'ordonne de réparer le tort causé à cette jeune fille! Vous avez entendu: je demande sa main et je vous supplie de bénir notre union.

La générale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter à genoux devant Nastenka.

— Petite mère! ma chérie! criait-elle, ne l'épouse pas! Ne l'épouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon ange! chère Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te sacrifierai tout si tu ne l'épouses pas. Je n'ai pas dépensé tout ce que je possédais; il me reste encore quelque argent de mon défunt mari. Tout est à toi; je te comblerai de biens; Yégorouchka aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de ramener Foma Fomitch!

La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses divagations si, indignées de la voir à genoux devant une institutrice à gages, la Pérépélitzina et les autres femmes ne s'étaient précipitées pour la relever au milieu des cris et des gémissements. L'émotion de Nastenka était telle qu'elle ne pouvait qu'à peine se tenir debout. La Pérépélitzina se mit à pleurer de dépit.

— Vous allez tuer votre mère! criait-elle à mon oncle; on va la tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller une mère avec son fils? Dieu le défend!

— Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez souffert!

— Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter aujourd'hui même!

Mais mon oncle ne l'écoutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui prit dévotement la main.

— Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui demanda-t-il avec une anxiété désolée.

— Non, Yégor Ilitch, non! Laissons cela! répondit-elle, à son tour découragée. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en raison de l'incident d'hier… Mais vous voyez bien que ça ne se peut pas. Nous nous sommes trompés, Yégor Ilitch!… Je me souviendrai toujours que vous fûtes mon bienfaiteur et je prierai toujours pour vous… toujours! toujours!

Les larmes étouffèrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette réponse. Il ne pensa même pas à répliquer, à insister… Il l'écoutait, penché vers elle et lui tenant la main, dans un silence navré. Ses yeux se mouillèrent. Nastia continua:

— Hier encore, je vous disais que je ne pouvais être votre femme. Vous le voyez: les vôtres ne veulent pas de moi; je le sentais depuis longtemps. Votre mère ne nous donnera pas sa bénédiction… les autres non plus. Vous êtes trop généreux pour vous repentir plus tard, mais vous serez malheureux à cause de moi… victime de votre bon coeur.

— Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur…acquiesça Éjévikine qui se tenait de l'autre côté du fauteuil, c'est cela, ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire!

— Je ne veux pas être une cause de dissentiments dans votre maison, continua Nastenka. Ne vous inquiétez pas de mon sort, Yégor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne m'insultera… Je retourne aujourd'hui même chez mon père. Il faut nous dire adieu, Yégor Ilitch…

La pauvrette fondit encore en larmes.

— Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle en la regardant avec une détresse indicible, dites une seule parole et je vous sacrifie tout!

— C'était le dernier mot, le dernier! dit Éjévikine, et elle vous a si bien dit tout cela que j'en suis moi-même surpris. Yégor Ilitch, vous êtes le meilleur des hommes et vous nous avez fait grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!… Cependant, elle n'est pas ce qu'il vous faut, Yégor Ilitch. Il vous faut une fiancée riche, de grande famille, de superbe beauté, avec une belle voix et qui s'avancerait dans votre maison parée de diamants et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit une concession et qu'il vous bénît. Car vous ferez revenir Foma Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte… Vous serez le premier à dire par la suite que, seule, la vertu le guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite, puisqu'il faut qu'il revienne…

— Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la générale. C'est la vérité qu'il te dit, mon petit.

— Oui, continua Éjévikine, votre mère se désole bien inutilement… Faites-le revenir. Quant à moi et à Nastia, nous allons partir.

— Attends, Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle. Je t'en supplie!
J'ai encore un mot à dire, Evgraf, un seul mot…

Cela dit, il s'écarta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la tête, il se couvrit les yeux de ses mains, emporté dans une ardente méditation.

Un épouvantable coup de tonnerre éclata presque au-dessus de la maison qui en fut toute secouée. Hébétées de peur, les femmes poussèrent des cris aigus et se signèrent. Bakhtchéiev en fit autant. Plusieurs voix murmurèrent:

— Petit père, le prophète Élie!

Au coup de tonnerre succéda une si formidable averse qu'on eût dit qu'un lac se déversait sur Stépantchikovo.

— Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit
Pérépélitzina.

— Yégorouchka, rappelle-le! s'écria désespérément la générale en se précipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient, criaient, pleurnichaient. C'était un tumulte indescriptible.

— Il est parti avec une redingote; il n'a même pas pris son manteau! continua la Pérépélitzina. Il n'a pas non plus de parapluie. Il va être foudroyé!

— C'est sûr! fit Bakhtchéiev, et trempé jusqu'aux os!

— Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je à voix basse.

— C'est un homme, je pense! répartit le gros homme avec emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela!

Pressentant et redoutant le dénouement, je m'approchai de mon oncle, resté immobile dans son fauteuil.

— Mon oncle, fis-je en me baissant à son oreille, allez-vous consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait le comble de l'indécence, au moins tant que Nastenka sera dans cette maison.

— Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas, aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour cela.

Il se leva et s'approcha de sa mère.

— Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai. Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte. Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles. Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille… C'en est assez; je pars!

À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté au-delà du possible.

— Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit larmoyant par toutes sortes d'exclamations.

— Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur s'était jeté dans le fossé.

— Eh bien? interrogea mon oncle.

— Le chariot versa…

— Eh bien… et Foma?

— Il tomba dans le fossé…

— Mais va donc, bourreau!

— S'étant fait mal au côté, il se mit à pleurer. Je dételai le cheval et je revins ici vous raconter l'affaire.

— Et Foma, il est resté là-bas?

— Il s'est relevé et il a continué son chemin en s'appuyant sur sa canne.

Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tête. Je renonce à décrire les larmes et les sanglots de ces dames.

— Qu'on m'amène Polkan! cria mon oncle en se précipitant dans la cour.

Polkan fut amené; mon oncle s'élança dessus, à poil et, une minute plus tard, le bruit déjà lointain des sabots du cheval nous annonçait qu'il était à la poursuite de Foma. Il n'avait même pas pris de casquette.

Les dames se jetèrent aux fenêtres; les ah! et les gémissements s'entremêlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de thé pectoral et de frictions à l'alcool pour ce Foma Fomitch «qui n'avait pas mangé une miette de pain depuis le matin!» La demoiselle Pérépélitzina ayant mis la main, par hasard, sur les lunettes de l'exilé, la trouvaille produisit une sensation extraordinaire. La générale s'en saisit avec des pleurs et des gémissements, et se colla de nouveau le nez contre la fenêtre, les yeux anxieusement fixés sur le chemin. L'émotion était à son comble… Dans un coin, Sachenka s'efforçait de consoler Nastia et toutes deux pleuraient enlacées. Nastenka tenait Ilucha par la main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux à son élève qui pleurait à chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. Éjévikine et Mizintchikov s'entretenaient à l'écart. Je crus bien que Bakhtchéiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre à pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui.

— Non, mon petit père, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-être d'ici, mais le moment n'en est pas encore arrivé; on n'a pas trouve de boeufs à corne d'or pour tirer son chariot! Soyez tranquille, il fera partir les maîtres et s'installera à leur place.

L'orage passé, M. Bakhtchéiev avait changé d'idées.

Soudain, des cris se firent entendre: «On l'amène! le voici!» et les dames s'élancèrent vers la porte en poussant des cris de paon. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de mon oncle. Une telle promptitude paraîtrait invraisemblable si l'on n'avait connu plus tard la très simple explication de cette énigme.

Après le départ de Gavrilo, Foma Fomitch était en effet parti en s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempête déchaînée, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit à courir après le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouvé dans le village.

On avait arrêté un chariot; les paysans accourus y avaient installé Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est ainsi qu'il fut amené dans les bras de la générale qui faillit devenir folle de le voir en cet équipage, encore plus trempé, plus crotté que Gavrilo.

Ce fut un grand remue-ménage. Les uns voulaient l'emmener tout de suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres préconisaient bruyamment diverses tisanes réconfortantes; tout le monde parlait à la fois… Mais Foma semblait ne rien voir, ne rien entendre.

On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arrivé à son fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un cria qu'il se mourait et des hurlements éclatèrent, cependant que Falaléi, beuglant plus fort que les autres, s'efforçait d'arriver jusqu'à Foma pour lui baiser la main.

V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL

— Où suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la vérité?

— Maudit chenapan! murmura près de moi Mizintchikov. Comme s'il ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes à présent!

— Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'écria mon oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais bien de changer de vêtements; tu vas tomber malade… Veux-tu prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te réchauffera.

— Je prendrais bien un peu de malaga! gémit Foma qui ferma encore les yeux.

— Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux.

— Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant sonner ses clefs, elle s'encourut à la recherche du malaga, poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures. L'indignation de M. Bakhtchéiev ne fut pas mince.

— Voilà qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque à voix haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi maintenant à qui l'on donnerait du malaga si ce n'est à une canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que je fais ici? qu'est-ce que j'attends?

— Foma, commença mon oncle haletant et constamment obligé de s'interrompre, maintenant que te voilà reposé, que te voilà revenu avec nous… c'est-à-dire, Foma, je pense, qu'ayant offensé une innocente créature…

— Où? où est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un délire de fièvre. Où sont mes jours heureux? Où es-tu, mon heureuse enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais à travers les champs le papillon printanier? Où est-il ce temps? Rendez-moi mon innocence! Rendez-la moi!…

Et, les bras écartés, Foma s'adressait successivement à chacun des assistants, comme si quelqu'un d'eux l'eût eue en poche, cette innocence. Je crus que Bakhtchéiev allait éclater de colère.

— Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'étant gamin, il ne fût déjà aussi fripouille qu'il l'est actuellement. J'en jurerais!

— Foma!… reprit mon oncle.

— Où sont-ils ces jours bénis où je croyais à l'amour et où j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes bras et que je pleurais sur son coeur? Et à présent, où suis-je? où suis-je?

— Tu es chez nous; calme-toi! s'écria mon oncle. Voici ce que je voulais te dire, Foma…

— Si vous vous taisiez un peu? siffla la Pérépélitzina, dardant sur lui ses méchants yeux de serpent.

— Où suis-je? reprenait Foma. Qu'est-ce donc qui est autour de moi? Ce sont des taureaux et des boeufs qui me menacent de leurs cornes. Vie! qu'es-tu donc? Vis bafoué, humilié, battu et ce n'est qu'une fois la tombe comblée que les hommes, se ressaisissant, écraseront tes pauvres os sous le poids d'un monument magnifique!

— Il parle de monument, mes aïeux! fit Éjévikine en claquant des mains.

— Oh! ne m'érigez pas de monuments! gémissait Foma. Je n'ai que faire de vos monuments! Je ne convoite de monument que celui que vous pourriez m'ériger dans vos coeurs!

— Foma! interrompit mon oncle, en voilà assez; calme-toi! Il ne s'agit pas de monuments. Écoute-moi… Vois-tu, Foma, je comprends que, tantôt, tu pouvais brûler d'une noble flamme en me faisant des reproches. Mais tu avais dépassé la limite qu'eût dû te montrer ta vertu; Foma, tu t'es trompé, je te le jure!

— Non, mais finirez-vous? piaula de nouveau la Pérépélitzina. Voulez-vous donc profiter que ce pauvre homme est entre vos mains pour le tuer?

La générale et toute sa suite s'émurent et toutes ces mains gesticulèrent pour imposer silence à mon oncle.

— Taisez-vous vous-même, Anna Nilovna, je sais ce que je dis! répondit mon oncle avec fermeté. Cette affaire est sacrée; il s'agit d'honneur et de justice! Foma, tu es un homme raisonnable; tu dois immédiatement demander pardon à la noble fille que tu as injustement outragée.

— Que dites-vous? Quelle jeune fille ai-je outragée? s'informa Foma en promenant ses regards étonnés sur l'assistance, comme s'il eût perdu tout souvenir de ce qui s'était passé et ne comprit plus de quoi il s'agissait.

— Oui, Foma, et, si tu reconnais volontairement ta faute, je te jure que je me prosternerai à tes pieds et que…

— Qui donc ai-je outragé? hurlait Foma. Quelle demoiselle? Où est-elle, cette jeune fille? Rappelez-moi donc quelques particularités sur elle…

En ce moment, troublée et pleine de peur, Nastenka s'approcha de mon oncle et le tira par la manche.

— Non, Yégor Ilitch, laissez-le; je n'ai pas besoin d'excuses. À quoi bon tout cela? dit-elle d'une voix suppliante. Laissez donc!

— Ah! je me rappelle, à présent! s'écria Foma. Mon Dieu! je me rappelle! Oh! aidez-moi, à me ressouvenir! Dites: est-ce donc vrai que l'on m'a chassé d'ici comme un chien galeux? Est-ce vrai que la foudre m'a frappé? Est-ce vrai que l'on m'a jeté du haut de ce perron? Est-ce vrai? Est-ce vrai?

Les sanglots et les gémissements de ces dames lui répondirent éloquemment.

— Oui, oui; je me souviens qu'après ce coup de foudre, après ma chute, je revins en courant vers cette maison pour y remplir mon devoir et disparaître à jamais. Soulevez-moi; si faible que je sois, je dois accomplir mon devoir.

On le souleva. Il prit une pose d'orateur et, tendant les mains.

— Colonel! clama-t-il, me voici de nouveau en pleine possession de moi-même. La foudre n'a pas oblitéré mes facultés intellectuelles. Je ne ressens plus qu'une surdité dans l'oreille droite, résultat probable de ma chute sur le perron… Mais qu'importe? qu'importe l'oreille droite de Foma?

Il sut communiquer à ces derniers mots tant d'ironie amère et les accompagner d'un sourire si triste que les gémissements des dames reprirent de plus belle. Toutes, elles attachaient sur mon oncle des regards de reproche et de haine. Mizintchikov cracha et s'en fut vers la fenêtre. Bakhtchéiev me poussa furieusement le coude; il avait peine à tenir en place.

— À présent, écoutez tous ma confession! gémit Foma, parcourant l'assistance d'un regard fier et résolu et vous, Yégor Ilitch, décidez du sort du malheureux Opiskine! Depuis longtemps, je vous observais; je vous observais, l'angoisse au coeur et je voyais tout, tout! alors que vous ne pouviez encore vous douter que je vous observais. Colonel, je me trompais peut-être, mais je connaissais et votre égoïsme, et votre orgueil sans limites, et votre luxure phénoménale. Et qui donc pourrait m'accuser si j'ai tremblé pour l'honneur de la plus innocente créature?

— Foma! Foma!… n'en dis pas trop, Foma! s'écria mon oncle en surveillant avec inquiétude l'expression douloureuse qui envahissait le visage de Nastia.

— Ce n'était pas tant l'innocence et la confiance de cette personne qui me troublaient que son inexpérience, continua Foma, sans paraître avoir entendu l'avertissement de mon oncle. Je voyais qu'un tendre sentiment était en train d'éclore dans son coeur, comme une rose au printemps et je me remémorais involontairement cette pensée de Pétrarque que «l'innocence est souvent à un cheveu de la perdition». Je soupirais; je gémissais et, pour cette jeune fille plus pure qu'une perle, j'aurais volontiers donné tout mon sang. Mais qui eût pu répondre de vous, Yégor Ilitch? Connaissant l'impétuosité de vos passions, sachant que vous seriez prêt à tout sacrifier à leur satisfaction d'un moment, je me sentais plongé dans un abîme d'épouvante et de crainte sur le sort de la plus honnête jeune fille…

— Foma, comment as-tu pensé des choses pareilles? s'écria mon oncle.

— Je vous observais la mort dans l'âme. Si vous voulez savoir à quel point j'ai souffert, interrogez Shakespeare; il vous répondra dans son Hamlet; il vous dira l'état de mon âme. J'étais devenu méfiant et farouche. Dans mon inquiétude, dans mon indignation, je voyais tout au pire. Voilà pourquoi vous avez pu remarquer mon désir de la faire quitter cette maison: je voulais la sauver. Voilà pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et courroucé contre tout le genre humain. Oh! qui me réconciliera désormais avec l'humanité? Je comprends que je fus peut-être exigeant et injuste envers vos hôtes, envers votre neveu, envers M. Bakhtchéiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de l'astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considération de ce que souffrait alors mon âme? Je cite encore Shakespeare et je dis que je me représentais alors l'avenir comme un abîme insondable au fond duquel était tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir était de prévenir ce malheur, que je n'avais pas d'autre raison de vivre. Mais quoi? Vous ne comprîtes pas ces nobles mouvements de mon âme, et vous ne me payâtes que d'ingratitudes, de railleries, d'humiliations…

— Foma! s'il en est ainsi, je comprends bien des choses! s'écria mon oncle en proie à une extrême émotion.

— Du moment que vous comprenez si bien, colonel, daignez donc m'écouter sans m'interrompre. Je continue. Conséquemment, toute ma faute consistait en mon souci du bonheur et du sort à venir de cette enfant, car, auprès de vous, c'est une enfant. Mon extrême amour de l'humanité avait fait de moi un démon de colère et de vengeance. Je me sentais prêt à me jeter sur les hommes pour les tourmenter. Et savez-vous, Yégor Ilitch, comme par un fait exprès, chacun de vos actes ne faisait que me confirmer en mes soupçons. Savez-vous qu'hier, lorsque vous vouliez me combler de votre or pour acheter ma désertion, je me disais: «C'est sa conscience qu'il éloigne en ma personne, pour faciliter la perpétration de son crime!»

— Foma! Foma! Ainsi, c'était là ce que tu pensais hier? s'écria mon oncle terrifié. Mon Dieu! et moi qui ne soupçonnais rien!

— Le ciel lui-même m'avait inspiré ces craintes, poursuivit Foma. Alors, dites vous-même ce que je pus penser quand l'aveugle hasard m'eut amené vers ce banc fatal; dites ce que je pus penser à ce moment! — oh! mon Dieu! — en voyant de mes propres yeux tous mes soupçons réalisés d'une si éclatante manière? Mais il me restait encore un espoir, un faible espoir, il est vrai, mais quand même un espoir, et voici que vous le détruisez vous-même par cette lettre où vous me déclarez votre intention de vous marier et me suppliez de ne pas divulguer ce que j'ai vu… «Mais, pensai-je, pourquoi m'écrit-il seulement alors que je l'ai surpris, quand il aurait si bien pu le faire avant? Pourquoi n'est-il pas accouru vers moi, heureux et beau, car l'amour embellit le visage? pourquoi ne s'est-il pas jeté dans mes bras? pourquoi n'est-il pas venu pleurer sur ma poitrine les larmes de son immense bonheur? pourquoi ne m'a-t-il pas tout raconté, tout?» Suis-je donc le crocodile qui vous aurait dévoré au lieu de vous donner un bon conseil? Suis-je donc un répugnant cancrelat qui vous eût mordu au lieu d'aider à votre bonheur? Je ne pus que me poser cette question: «Suis-je son ami ou le plus dégoûtant des insectes?» Et je pensais: «Pourquoi, enfin, a-t-il fait venir son neveu de la capitale dans le but prétendu d'en faire l'époux de cette jeune fille, sinon pour nous tromper tous, y compris ce neveu trop léger, et poursuivre en secret son criminel projet?» Non, colonel, si quelqu'un a ancré en moi la conviction que votre amour était coupable, c'est vous, vous seul! Ce n'est pas tout: vous êtes également coupable à l'égard de cette jeune fille que vous avez exposée à la calomnie, aux plus déshonorant soupçons, elle, pure et sage, par votre égoïsme méfiant et maladroit.

La tête basse, mon oncle se taisait. L'éloquence de Foma avait évidemment éteint toutes ses velléités de défense et il se reconnaissait pleinement coupable. La générale et sa cour écoutaient Foma dans un silence dévot et la Pérépélitzina contemplait la pauvre Nastenka avec un air de triomphe fielleux.

— Surpris, énervé, abattu, continua Foma, je m'étais enfermé chez moi pour prier Dieu de m'inspirer des pensées judicieuses. Je finis par me décider à vous éprouver publiquement pour la dernière fois. Peut-être y ai-je apporté trop d'ardeur; peut-être me suis- je par trop abandonné à mon indignation; mais, en récompense des plus nobles intentions, vous m'avez jeté par la fenêtre. Et, tout en tombant, je me disais: «Voici comme on récompense la vertu!» Puis je me brisai sur le sol et je ne me souviens plus de ce qu'il arriva par la suite.

À ce tragique souvenir, des cris perçants et des sanglots interrompirent Foma. Armée de la bouteille de malaga qu'elle venait d'arracher aux mains de Prascovia Ilinichna, la générale voulut courir à lui, mais Foma écarta majestueusement du même coup et le malaga et la générale.

— Silence! s'écria-t-il, il faut que je termine. Je ne sais ce qu'il m'arriva après ma chute. Ce que je sais, c'est que je suis trempé, sous le coup de la fièvre et uniquement préoccupé d'arranger votre bonheur. Colonel! d'après différents indices sur lesquels je ne m'étendrai pas pour le moment me voici enfin convaincu que votre amour est pur et élevé, s'il est aussi très méfiant. Battu, humilié, soupçonné d'outrage à une jeune fille pour l'honneur de laquelle je suis prêt, tel un chevalier du moyen âge, à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je me décide à vous montrer comment Foma Fomitch Opiskine venge les insultes qu'on lui fait. Tendez-moi votre main, colonel!

— Avec plaisir, Foma! exclama mon oncle. Et, comme tu viens de t'expliquer favorablement à l'honneur de la plus noble personne… alors… certainement… je suis heureux de te tendre la main et de te faire part de mes regrets…

Et mon oncle lui tendit chaleureusement la main sans se douter de ce qu'il allait advenir de tout cela.

— Donnez aussi votre main, continua Foma d'une voix faible, écartant la foule de dames qui l'entourait et s'adressant à Nastenka, qui se troubla et leva sur lui un regard timide. Continuant à tenir la main de mon oncle dans les siennes, il reprit: — Approchez-vous, approchez-vous, ma chère enfant, cela est indispensable pour votre bonheur.

— Qu'est-ce qu'il médite? fit Mizintchikov.

Peureuse et tremblante, Nastia s'approcha lentement et tendit à Foma sa petite main. Foma la prit et la mit dans celle de mon oncle.

— Je vous unis et je vous bénis! prononça-t-il d'un ton solennel; si la bénédiction d'un martyr frappé par le malheur vous peut être de quelque utilité. Voilà comment se venge Foma Fomitch Opiskine! Hourra!

La surprise générale fut immense. Ce dénouement tant inattendu laissait les spectateurs abasourdis. La générale était bouche bée avec sa bouteille de malaga dans les mains, Pérépélitzina pâlit et se prit à trembler de rage. Les dames pique-assiettes frappèrent des mains, puis restèrent comme figées sur place. Frémissant de la tête aux pieds, mon oncle voulut dire quelque chose mais ne put. Nastia avait pâli affreusement en murmurant d'une voix faible que «cela ne se pouvait pas…» Mais il était trop tard. Il faut rendre cette justice à Bakhtchéiev que, le premier, il répondit au hourra de Foma. Puis ce fut moi. Puis, de toute la force de sa voix argentine, ce fut Sachenka qui s'élança vers son père pour l'embrasser, puis Ilucha, puis Éjévikine et le dernier de tous, Mizintchikov.

— Hourra! répéta Foma, hourra! Et maintenant, enfants de mon coeur, à genoux devant la plus tendre des mères. Demandez-lui sa bénédiction et, s'il le faut, je vais m'agenouiller avec vous.

N'ayant pas encore eu le temps de se regarder et ne comprenant pas encore bien ce qui leur arrivait, mon oncle et Nastia tombèrent à genoux devant la générale et tout le monde se groupa autour d'eux, tandis que la vieille dame restait indécise, ne sachant que faire. Ce fut encore Foma qui dénoua la situation en se prosternant, lui aussi, devant sa bienfaitrice, dont il résolut ainsi l'indécision. Fondant en larmes, elle donna son consentement. Mon oncle se releva et serra Foma dans ses bras.