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Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo) cover

Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

Chapter 7: V ÉJÉVIKINE
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About This Book

The narrator recounts life at a provincial estate dominated by a good-natured retired colonel whose household is gradually taken over by a theatrical, self-appointed moralist whose charm and manipulation control relatives, servants, and visitors. A parade of comic and plaintive personalities—mandarin elders, ambitious suitors, gullible dependents—become entangled in intrigues about money, marriage, and reputation, producing misunderstandings, scandal, and eventual departures. Told in episodic scenes that mix humor and pathos, the account examines social pretence, the corrosive power of imposture, and how domestic disorder is negotiated and ultimately rearranged.

Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous traversâmes rapidement la petite ville.

«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit amoureux de cette demoiselle… Hum! Vais-je me marier, oui ou non?» et je tombai dans une profonde méditation.

III MON ONCLE

J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon oncle.

Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo, autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier qu'il lisait avec la plus grande attention.

Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément. Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.

— On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.

— Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour mon âge! — répondit-il tristement.

— C'est Foma lui-même qui te l'apprend?

— Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.

— Il vous l'enseigne par conversation?

— Non, avec ce cahier, petit père.

— Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres russes!… Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo, de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?

Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu l'algarade de M. Bakhtchéiev.

— Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres.

— Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.

— Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher derrière ces massifs.

— Mais de quoi as-tu peur?

— Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance. «C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire passer un examen ce soir.

Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer.

— Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne?
Est-il bien pris? De belle prestance?

— Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre, chétif!

— Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle?

— Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier de n'en rien faire.

— Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?

— Parce que Monsieur a peur!…

Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.

Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près des siens.

Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain, sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière scientifique.

Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument rien.

— Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. — On est là; on les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer, moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs… Et enfin, le commerce, l'industrie… ces sources, pour ainsi dire… j'entends que tout cela est utile… C'est utile, n'est-ce pas?

Mais revenons à mon arrivée.

— Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui me l'a expliqué… Tu vas faire sa connaissance.

— C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?

— Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma aussi est un homme remarquable… Mais c'est de Korovkine que je parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitôt que la conversation était venue sur Foma.

— De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle?

— Des sciences en général. Je ne saurais te dire de quelles sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en clignant de l'oeil droit, il a des idées un peu avancées. Je m'en suis aperçu à ce qu'il a dit du bonheur conjugal… Il est dommage que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps); sans ça, je t'aurais tout raconté avec force détails. Avec cela le meilleur fils du monde. Je l'ai invité à venir me voir et je l'attends d'un instant à l'autre.

Cependant, les paysans me regardaient, bouches bées et les yeux écarquillés, comme un phénomène.

— Écoutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je serais très heureux de les entendre.

Mon oncle devint aussitôt très affairé.

— Ah! oui, j'avais complètement oublié… Mais nous n'avons rien à faire ensemble. Ils se sont mis en tête (et je voudrais bien savoir qui a le premier lancé cette idée), ils se sont mis en tête que je les donne avec toute la Kapitonovka… (tu t'en souviens de la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la défunte Katia)… que je donne toute la Kapitonovka et soixante- dix âmes à Foma Fomitch. «Nous voulons rester avec toi, voilà tout!» me disent-ils.

— Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la lui donner? m'écriai-je avec joie.

— Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'idée! Qui t'en a donc parlé? Il sont partis sur un mot qui m'a échappé une fois par hasard. Qu'ont-il donc à tant détester Foma? Attends, Serge, je te le présenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il eut déjà pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!…

— Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi: gémirent en coeur les paysans. Vous êtes notre père et nous sommes vos enfants!

— Écoutez, mon oncle, répondis-je, je n'ai pas encore vu Foma, mais… voyez-vous… certains bruits me sont parvenus… Du reste, j'ai là-dessus mes idées personnelles. J'ai rencontré aujourd'hui M. Bakhtchéiev… En tout cas, renvoyez vos paysans et nous causerons ensuite seul à seul, sans témoins. J'avoue que je ne suis venu que pour cela…

— Précisément! précisément! fit mon oncle, saisissant l'occasion, précisément! Laissons partir les paysans et nous causerons amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes amis, et à l'avenir, venez toujours à moi quand il sera nécessaire; venez droit à moi, et à n'importe quelle heure.

— Notre petit père! vous êtes notre père et nous sommes vos enfants. Ne nous donne pas à Foma Fomitch! ce sont des malheureux qui t'en supplient! crièrent encore une fois les paysans.

— Quels imbéciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je!

— Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici sont absolument sur les dents.

— Est-ce qu'il vous enseigne aussi le français? m'écriai-je avec terreur.

— Non, pas encore, grâce à Dieu! répondit un des paysans, beau parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue barbiche qui se trémoussait tout le temps qu'il parlait. Non, Monsieur, grâce à Dieu!

— Que vous enseigne-t-il donc?

— Des bêtises, à notre sens.

— Comment, des bêtises?

— Sérioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'écria mon oncle tout rouge et confus. Ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas ce qu'il leur dit!… Et toi, qu'as-tu à crier de la sorte? — continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui avait porté la parole. — On te veut du bien et, sans rien comprendre, tu t'égosilles!

— Pardon, mon oncle, et la langue française?

— Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la prononciation! — et sa voix était suppliante. Il me l'a dit lui- même, que c'était pour la prononciation… Et puis, il y a autre chose… Tu n'es pas au courant; par conséquent, tu ne peux juger! Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher… Il est facile d'accuser!

— Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous n'avez qu'à lui dire tout simplement:»Vous voulez des choses impossibles, voici comment il faut faire!» Vous avez une langue, il me semble!

— Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat! Il nous dit toujours: «Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et la propreté. Pourquoi ta chemise est-elle sale?» «Mais parce qu'elle est trempée de sueur!» Nous ne pouvons pourtant changer de chemise tous les jours. La propreté ne nous fera pas plus ressusciter que la malpropreté ne nous fera mourir.

Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des vêtements rapiécés et des sandales de bouleau tout usées, c'était un de ces éternels mécontents qui ont toujours un mot venimeux en réserve. Jusque-là, il était resté caché derrière le dos de ses camarades, écoutant dans un morne silence et grimaçant un sourire amer.

— L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et demanda: «Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?» Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas pour nous! «Non, vous ne connaissez pas votre intérêt, imbéciles! vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai étudié toutes les planètes créées par Dieu!»

— Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au soleil? fit mon oncle, s'animant tout à coup en me clignant gaiement de l'oeil, comme pour me dire: «Tu vas voir quelque chose!»

— Il a dit qu'il y en avait beaucoup, répondit sans empressement le paysan qui ne s'attendait pas à cette attaque.

— Mais combien?

— Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes… qu'il y en avait beaucoup.

— Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste, que le soleil était tout près de nous? Non, frérot, la terre, vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle en traçant dans l'espace un geste circulaire.

Le paysan sourit amèrement.

— Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-même et elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu crois qu'il marche. Comprends-tu le système? Tout cela a été découvert par le capitaine Cook, un marin… (Le diable sait qui l'a découvert! me chuchota mon oncle, quant à moi, je n'en sais rien)… Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et le soleil?

— Je le sais, mon oncle, répondis-je, rempli d'étonnement par cette scène bizarre. Mais voici ce que je pense: certes, l'ignorance est une sorte de malpropreté… mais tout de même… apprendre l'astronomie aux paysans!…

—Très juste! c'est de la malpropreté! fit mon oncle ravi, et sautant sur mon expression qu'il trouvait très heureuse. Grande idée! Oui, c'est de la malpropreté! Je l'ai toujours dit… C'est- à-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pensé. Vous entendez? — cria-t-il aux paysans — l'ignorance, c'est la même chose que la malpropreté. C'est pourquoi Foma voulait vous instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis très content, très content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas.

— Défends-nous, notre père!

— Ne fais pas de nous des malheureux, petit père!

Et les paysans se jetèrent à ses pieds.

— Voyons! pas de bêtises! Prosternez-vous devant Dieu et devant le tsar, mais pas devant moi. … Allez; soyez sages, et le reste…

Les paysans partis, il me dit:

— Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne déteste pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein? Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrivée. Voyons, faut-il leur faire un cadeau?

— Je vois, mon oncle, que vous êtes leur bienfaiteur.

— Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, - - comme pour s'excuser. — Cela te semble drôle de me voir instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir, mon cher Sérioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester là, bouche bée; j'adore les voir bouche bée; ça me met le coeur en joie… Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parlé aux paysans. Je les ai reçus derrière les écuries pour ne pas être vu. Ce n'était pas commode; l'affaire est délicate et eux-mêmes sont venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutôt pour eux…

— Eh bien, mon cher oncle, me voici arrivé! interrompis-je, pressé d'en venir au point important. Je vous avoue que votre lettre m'a causé une telle surprise que…

— Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effrayé et baissant la voix. Tout s'expliquera après! après! Je suis peut-être très coupable envers toi…

— Coupable envers moi, mon oncle?

— Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon garçon tu fais! Comme je t'attendais, mon chéri! Je voulais te confier… tu est un savant… je n'ai que toi… toi et Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes!

— Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise, ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliéner des inconnus. Contre moi!

— Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu prévenu contre toi… et ma mère aussi. D'une façon générale, sois prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois respectueux…

— Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle?

— Qu'y faire, mon ami? Je ne le défends pas. Il a sans doute des défauts et en ce moment… Ah! mon Sérioja, comme tout cela m'inquiète. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions tous être heureux!… Mais qui n'a ses défauts? Nous ne sommes pas non plus des perfections.

— De grâce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait.

— Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?… Du reste c'est peut-être de ma faute. Je te raconterai ça plus tard.

— Vous savez, mon oncle, j'ai là-dessus mes idées personnelles — j'avais hâte de les lui communiquer —: cet homme qui servit de bouffon, s'est trouvé peiné, humilié, blessé dans son idéal; de là son caractère aigri, méchant; il veut se venger sur toute l'humanité. Mais, si on le réconciliait avec ses semblables, si on le rendait à lui-même…

— Précisément! précisément! cria mon oncle avec enthousiasme, c'est précisément cela! Tu as une noble pensée! Il serait honteux, indigne de nous de l'accuser! C'est très juste! Ah! mon ami, tu me comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, là- bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entrée. Te voilà arrivé; je vais être bien arrangé!

— Mon cher oncle, s'il en est ainsi… fis-je, très confus de son aveu.

— Non! non! non! Pour rien au monde! s'écria-t-il en me prenant les mains. Tu es mon hôte et tu resteras!

Mon étonnement allait toujours grandissant.

— Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous être coupable à mon égard?

— Ne me demande pas cela, mon ami! Après! Après! Tout s'expliquera après. Je suis peut-être très coupable, mais je voulais agir en honnête homme et… et… tu l'épouseras! Tu l'épouseras, si tu as l'âme quelque peu noble! — ajouta-t-il en rougissant sous l'influence d'une violente émotion et en me serrant les mains. — Mais assez là-dessus! Pas un mot de plus! Tu en sauras bientôt trop par toi-même. Il ne dépend que de toi… Le principal est que tu réussisses à produire une bonne impression là-bas, à plaire!

— Voyons, mon oncle, qui avez-vous là-bas? Je vous avoue que j'ai si peu fréquenté le monde que…

— Que tu as un peu peur? acheva-t-il en souriant. Ne crains rien; il n'y a là que la famille. Et surtout, du courage! n'aie pas peur, car, sans cela, je tremblerais pour toi. Tu veux savoir qui est chez nous?… D'abord, ma mère. Te la rappelles-tu? Une bonne vieille, sans prétention, on peut le dire. Elle est un peu vieux jeu, mais ça vaut mieux. Par moments, elle a ses petites fantaisies, et vous en veut pour telle ou telle chose. Elle est fâchée contre moi pour l'instant, mais c'est de ma faute; je le sais. C'est une grande dame, une générale… Son mari était un homme charmant, un général, très instruit. Il ne lui a rien laissé, mais il était criblé de blessures; en un mot, il avait su se faire apprécier. Ensuite, nous avons Mlle Pérépélitzina. Celle- ci… je ne sais pas… depuis ces derniers temps, elle est un peu… comme ça!… Mais il ne faut pas mal juger les gens… Que Dieu soit avec elle! Elle est fille d'un lieutenant-colonel; c'est la confidente, l'amie de maman. Ensuite, ma soeur, Prascovia Ilinitchna. Il n'y a pas grand'chose à en dire sinon qu'elle est simple, bonne, et qu'elle a un coeur d'or. Regarde surtout au coeur! Elle est vieille fille; il me semble bien que ce bon Bakhtchéiev lui fait la cour et a des vues sur elle, mais motus! c'est un secret! Qu'y a-t-il encore? Je ne te parle pas de mes enfants: tu les verras. C'est demain la fête d'Ilucha… Ah! j'allais oublier: depuis un mois, nous avons Ivan Ivanovitch Mizintchikov, ton petit cousin. Il n'y a pas longtemps qu'il a quitté les hussards; il est encore jeune. Un noble coeur! Seulement, il est tellement ruiné, que je me demande comment il a pu s'y prendre! Il est vrai qu'il n'avait presque rien, mais il s'est ruiné tout de même et il a fait des dettes. Il est arrivé chez nous comme ça, de lui-même, et il y est resté. Je ne l'avais pas connu jusque là. C'est un garçon très gentil, bon, timide, respectueux. Je ne me rappelle plus le son de sa voix, il garde toujours le silence. Foma l'a surnommé «le taciturne inconnu», mais il ne se fâche pas et Foma est enchanté; il dit qu'Ivan Ivanovitch n'est pas intelligent. En tout cas, celui-ci ne le contredit en rien et il est toujours de son avis. C'est un timide… Que Dieu soit avec lui! Nous avons aussi des visiteurs de la ville: Pavel Sémionovitch Obnoskine et sa mère, un jeune homme de grand esprit, aux idées fermes, mûries (je m'exprime assez mal), avec cela d'une grande austérité. Enfin, tu verras aussi Tatiana Ivanovna, une parente éloignée que tu ne connais pas. Cette demoiselle, il faut l'avouer, n'est plus jeune, mais elle est assez riche pour acheter deux Stépantchikovo. Il n'y a pas longtemps qu'elle a hérité: jusque là, elle avait vécu dans la misère. Surveille-toi avec elle, Sérioja; elle est si délicate!… Elle a quelque chose de fantasque dans le caractère. Tu es généreux; tu comprendras. Elle a eu tant de malheurs! Il faut redoubler de précautions à l'égard d'une personne qui n'a pas été heureuse. Ne te forge pas d'idée sur son compte. Bien sûr qu'elle a ses faiblesses; elle parle sans réfléchir; elle se trompe sur la valeur des mots, mais ne crois pas qu'elle mente!… tout ça vient du coeur, de son coeur bon et franc. Et si, parfois, il lui arrive de mentir, c'est uniquement par un excès de grandeur d'âme; comprends-tu?

Mon oncle me parut très embarrassé. Je lui dis:

Écoutez, mon oncle, je vous aime tant que vous me pardonnerez ma question: êtes-vous ou non sur le point de vous marier?

Qui t'a parlé de cela? fit-il en rougissant comme un enfant. Eh bien, je vais tout te dire. Tout d'abord, je ne me marie pas. Tout le monde ici, ma mère beaucoup, ma soeur un peu et surtout Foma Fomitch, que ma mère adore (et elle a bien raison; il lui a rendu tant de services!) tout le monde voudrait me voir épouser Tatiana Ivanovna, par intérêt, pour le bien de toute la famille. Je comprends qu'on ne vise là-dedans que mon bien; cependant, je ne me marierai pas; je me le suis juré, mais je n'ai dit ni oui ni non. Je suis toujours comme ça. Alors, ils ont décidé que je consens et désirent que je profite de cette fête de demain pour faire ma déclaration… ça va faire un tas d'histoires qui me plongent à l'avance dans une perplexité effroyable, d'autant plus que Foma est fâché contre moi sans que je sache pourquoi. Ma mère aussi! J'avoue que je n'attendais que toi et Korovkine… pour m'épancher… si je puis dire…

À quoi peut vous servir ce Korovkine?

Il m'aidera, mon ami, il m'aidera; c'est un homme à ça, un homme de science! J'ai une entière confiance en lui; c'est un conquérant! Je comptais aussi sur toi; je me disais que tu parviendrais à les persuader. Pense seulement que, si je suis très coupable, je ne suis pas un pécheur endurci. Si l'on voulait me pardonner pour une fois, comme nous pourrions vivre heureux!… Elle a joliment grandi, ma Sachourka; elle serait déjà bonne à marier. Ilucha aussi a grandi. C'est demain sa fête… Mais j'ai peur pour Sachourka, voilà!

— Mon cher oncle, dites-moi où on a porté ma malle. Je vais changer de vêtements et je vous rejoins tout de suite après.

— En haut, mon ami, en haut. J'avais donné l'ordre qu'on te menât tout droit à ta chambre dès ton arrivée, afin que personne ne te vît. C'est ça; change de costume; c'est parfait! Pendant ce temps, je vais les préparer. Que Dieu soit avec toi!… Que veux-tu, mon cher, il faut ruser; on devient un Talleyrand sans le vouloir, mais qu'importe! Ils sont en ce moment à prendre le thé; chez nous, ça dure une bonne heure. Foma Fomitch aime à le prendre aussitôt son réveil; il paraît que c'est meilleur ainsi… Allons, j'y vais et toi, tâche de me rejoindre au plus vite; ne me laisse pas trop longtemps seul; je serais si gêné! Ah! attends, j'ai encore quelque chose à te demander: là-bas, ne me crie pas dessus comme tu l'as fait ici, hein? Si tu as quelque observation à me faire, patiente jusqu'à ce que nous soyons seuls; mais, d'ici là, garde ta langue, car j'ai fait de si beaux tours qu'ils sont tous furieux contre moi…

— Mon oncle, de tout ce que vous venez de me dire, je conclus…

— Que je n'ai pas de caractère? Va jusqu'au bout! interrompit-il. Qu'y faire? Je le sais bien! Alors, tu viens? et le plus vite possible, je t'en prie!

Monté chez moi, je me hâtai d'ouvrir ma malle pour me conformer à la pressante recommandation de mon oncle et, tout en m'habillant, je dus constater que je n'avais encore rien appris de ce que je voulais savoir, après une conversation d'une heure. Une seule chose me sembla claire, c'est qu'il désirait toujours me marier et que, par conséquent, tous les bruits tendant à ce qu'il fût amoureux de cette personne étaient faux. Je me souviens que j'étais dans une extrême inquiétude. Cette pensée me vint que, par ma venue, par mon silence après les paroles de mon oncle, j'avais consenti, je m'étais engagé tacitement pour toujours. «Ce n'est pas long, pensai-je, de donner une parole qui vous lie pour la vie! Et je n'ai pas seulement vu ma fiancée!»

Et puis, d'où venait cette animosité générale à mon égard? Pourquoi mon arrivée leur apparaissait-elle comme une provocation, selon mon oncle? Quelles étaient ces craintes, ces inquiétudes? Que signifiait ce mystère? Tout cela me sembla toucher à la folie et mes rêves héroïques et romanesques s'envolèrent à tire-d'aile au premier choc avec la réalité. Ce n'est qu'à ce moment que m'apparut toute l'absurdité de la proposition de mon oncle. En pareille occurrence, une idée de ce calibre ne pouvait venir à l'esprit de personne autre que lui. Je compris aussi que le fait d'être accouru à bride abattue et tout ravi dès le premier mot ressemblait beaucoup à celui d'un sot. Absorbé dans ces pensées troublantes, je m'habillais à la hâte et ne n'avais pas remarqué le domestique qui me servait. Soudain, il prit la parole avec une politesse extrême et doucereuse:

— Quelle cravate Monsieur mettra-t-il, la cravate Adélaïde ou la quadrillée?

Je le regardai et il me parut digne d'examen. C'était un homme jeune encore et fort bien habillé pour un valet; on eut dit un petit maître de la ville. Il portait un habit brun, un pantalon blanc, un gilet paille, des chaussures vernies et une cravate rose, le tout composant évidemment une harmonie voulue et destinée à attirer l'attention sur le goût délicat du jeune élégant. Il avait le teint pâle jusqu'à la verdeur, le nez fort grand et extrêmement blanc, on eut dit en porcelaine. Le sourire de ses lèvres fines exprimait une tristesse distinguée. Ses grands yeux saillants et qui semblaient de verre avaient un air incommensurablement bête en même temps que plein d'afféterie. Ses oreilles minces étaient bourrées de coton, par délicatesse aussi, sans doute, et ses longs cheveux d'un blond fadasse luisaient de pommade. Il avait les mains blanches, propres et comme lavées à l'eau de roses et ses doigts se terminaient par des ongles longs et soignés. Il grasseyait à la mode, faisait des mouvements de tête, soupirait, minaudait et fleurait la parfumerie. De petite taille, chétif, il marchait en pliant les genoux d'une façon particulière qu'il devait estimer le dernier mot de la grâce. En un mot, il était tout imprégné d'exquisité, de coquetterie et d'un sentiment de dignité extraordinaire. Cette dernière circonstance me déplut au premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi.

— Alors, cette cravate est de nuance Adélaïde? lui demandai-je en le regardant avec sévérité.

— De nuance Adélaïde, me répondit-il.

— Il n'existe pas de nuance Agraféna?

— Non, c'est impossible.

— Et pourquoi?

— Parce que ce nom d'Agraféna est indécent.

— Comment indécent?

— Mais certainement, Adélaïde est un nom étranger et plein de noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler Agraféna.

— Mais tu es fou!

— Que non. J'ai toute ma tête. Il vous est loisible de m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a énormément plu à nombre de généraux et même à quelques comtes de la capitale.

— Comment t'appelles-tu?

— Vidopliassov.

— Ah! c'est toi Vidopliassov?

— Oui.

— Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance.

Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empêcher de penser que cette maison était une sorte de Bedlam.

IV LE THÉ

La salle où l'on prenait le thé donnait sur la terrasse où j'avais rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur l'accueil qui m'était réservé ne laissaient pas de m'inquiéter beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à mon aise en pénétrant dans la salle à l'aspect de la nombreuse assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu de la pièce pour retrouver mon équilibre.

Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrière, et mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus rouge qu'une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il eût une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais ne pas en venir à bout: je rougissais encore davantage, me précipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'écriai d'un voix haletante:

— Bonjour, mon oncle!

Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne trouvai que: «Bonjour, mon oncle!»

— Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l'oncle qui souffrait pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive à tout le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!… Permettez- moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, — dit-il en s'adressant à toute la compagnie.

Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission de lui présenter les personnages qui m'entouraient. C'est indispensable pour l'intelligence de cette histoire.

Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma Fomitch brillait par son absence comme s'il eût emporté le jour avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur.

L'un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, n'était autre que cet Obnoskine dont mon oncle avait tant loué l'intelligence et la moralité. Il me déplut souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer l'indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui. Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans, étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me parut pas avoir l'air timide annoncé par mon oncle. Au contraire, le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté de caractère. C'était un assez beau garçon au teint foncé, aux yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle, comme je l'ai su plus tard).

Parmi les dames, je fus tout d'abord frappé par la demoiselle Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se penchait à chaque instant pour chuchoter à l'oreille de sa bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les yeux fixés sur la générale, dans l'attente respectueuse d'un peu de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine d'années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place à quelques chicots noircis, ce qui ne l'empêchait pas de minauder et de faire de l'oeil.

Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne cessait de me lorgner à l'exemple de M. Obnoskine dont elle était la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait à verser le thé. Il était évident qu'après une aussi longue séparation, elle brûlait du désir de m'embrasser, mais elle n'osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près d'elle était assise une fort jolie fillette d'une quinzaine d'années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité enfantine: c'était ma cousine Sachenka.

Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune fille, bien qu'elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses joues décolorées s'empourpraient à la moindre émotion, au moindre mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme s'il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute. Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne, on eût dit que les convives étaient d'accord pour n'en faire point cas.

Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fiançait de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu égard à sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et très doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si franc, si gai, si bon, qu'on se réjouissait de le rencontrer. Je parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes de mon récit; sa biographie est fort intéressante.

Quelque cinq minutes après mon entrée dans la salle, on vit accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi d'une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle jeta sur l'assemblée un regard investigateur, méfiant, et même timide, puis, après m'avoir examiné à mon tour, elle s'assit à côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit: j'avais compris que c'était là cette fameuse institutrice. À son entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate, mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur l'institutrice avec un air moqueur.

Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et, cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut m'embrasser. Mais nous n'avions pas échangé deux mots que s'éleva la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que «Prascovia Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait demandé du thé, mais l'attendait encore». Ma tante me quitta aussitôt et s'empressa d'aller vaquer à ses devoirs.

La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante surtout par la faute de l'âge qui lui avait ravi le peu qu'elle eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se contentait d'être toquée). Sa situation l'avait rendue plus bête encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la maison devenait un enfer.

Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que l'on posait devant elle. Le second était loquace et procédait comme suit. Ma grand'mère (elle était ma grand'mère) tombait dans une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses doigts toutes les calamités qu'elle prophétisait et parvenait à des résultats grandioses. «Il y avait longtemps qu'elle prévoyait tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette maison. Ah! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque respect, si on l'eût écoutée, etc, etc.» Ces discours trouvaient une véhémente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement revêtus du sceau de Foma Fomitch.

Au moment où j'apparus devant elle, elle faisait une colère du mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout était permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena près de ma grand'mère avec une extrême solennité, mais, esquissant une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.

— C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents à l'adresse de la Pérépélitzina.

Cette question absurde me désempara d'une manière définitive. Je ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur. Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l'oreille, mais la vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très désagréable.

— Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé lui-même. Mais ce n'est rien; c'est par bonté de coeur. Estime surtout le coeur!

— Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en place. Le mot «coeur» était sans doute parvenu jusqu'à elle. Mais elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle parût vouloir dire quelque chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir, elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme dans une crise d'hystérie.

Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand étonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se fût rien passé. J'étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais trop pourquoi il me parut tout à coup qu'il était de mon devoir d'entamer la plus aimable conversation avec les dames.

— Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en m'avertissant tantôt du danger de se troubler. J'avoue franchement… (à quoi bon le cacher?) — poursuivis-je dans un sourire obséquieux à l'adresse de Mme Obnoskine — j'avoue que, jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m'a bien semblé que ma situation au milieu de la salle était celle d'un maladroit, n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Emplâtre? — ajoutai-je en rougissant de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement M. Obnoskine, lequel continuait à m'inspecter du haut en bas et montrait toujours ses dents.

— C'est cela! c'est cela même! s'écria mon oncle avec un entrain extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de perdre contenance, mais moi, j'ai été jusqu'à mentir lors de mon début dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Pétrovna, c'est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment, j'arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de recommandation. C'était une dame excessivement fière. On m'introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages! Je salue et je m'assois. Dès les premiers mots, cette dame me demande: «Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père?» Je n'avais même pas une poule; que répondre? J'étais dans une grande confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit: «Non, je n'ai rien.» C'eut été plus noble, étant la vérité, mais je répondis: «J'ai cent dix-sept âmes.» Quelle idée d'ajouter cet appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout bonnement! Une minute après, par la lettre même dont j'étais porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le marché, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je possède d'une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la Kapitonovka, héritage de ma grand'mère, ce qui fait en tout plus de cinq cents âmes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-là, je me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas.

— À votre place, je n'aurais pas juré. Dieu sait ce qu'il peut arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.

— C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon oncle, très bonhomme.

Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa chaise; sa mère sourit; la demoiselle Pérépélitzina ricana d'une façon particulièrement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi à rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis clairement que mon oncle n'était compté pour rien dans sa propre maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de colère. L'institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle s'étonna:

— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en nous regardant avec ébahissement.

Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient. À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais.

— Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine, qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames. Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune homme!

— J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je suis resté chez moi…

— Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se redressant.

— Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai- je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque convulsive, de ce phénomène… Amour de la science!…

Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage à mon esprit.

— Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle
Pérépélitzina.

— Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se délectant.

Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de reproche et s'écria:

— Ah! mais j'avais tout à fait oublié! J'attends en effet Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le siècle…

Il s'arrêta, la parole lui manquait. Ma grand'mère agita la main, et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par terre et se brisa. L'émotion fut générale.

— C'est toujours comme ça quand elle se met en colère; elle jette quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais il faut pour ça qu'elle soit fâchée. Ne fais pas attention; regarde de l'autre côté… Pourquoi as-tu parlé de Korovkine?

Je regardais déjà de l'autre côté; je rencontrai même le regard de l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut- être du mépris; l'indignation lui empourpra les joues et je devinai n'avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui m'écrasait.

— Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une fois calmée l'émotion qu'avait soulevée le bris de la tasse. Avec quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante capitale! Alors nous fréquentions intimement le général Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle délicieuse personne était la générale! Quelles manières aristocratiques! Quel beau monde! Dites: vous l'avez probablement rencontrée… J'avoue que je vous attendais avec impatience; j'espérais avoir tant de nouvelles de nos amis Pétersbourgeois!

— Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous satisfaire… Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu fréquenté la société de Pétersbourg. J'ignore le général Polovitzine, n'en ayant même jamais entendu parler, répondis-je impatiemment, car mon amabilité s'était muée soudain en une assez méchante humeur.

— Il étudiait la minéralogie! fit avec orgueil l'incorrigible Yégor Ilitch. La minéralogie, n'est-ce pas, est l'étude des différentes pierres?

— Oui, mon oncle, des pierres…

— Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort utiles! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c'était que la minéralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente d'écouter, car je n'y comprends rien, je le confesse.

— C'est là une confession des plus sincères! ricana Obnoskine.

— Petit père!… s'écria Sachenka avec un coup d'oeil de réprobation.

— Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout le temps, Anfissa Pétrovna! — dit-il pour s'excuser, sans comprendre ce qu'entendait Sachenka. — Pardonnez-moi, au nom du Christ!

— Oh! ce n'est rien! répondit la dame avec un aigre sourire. J'avais dit à votre neveu tout ce que j'avais à lui dire. Mais, pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je ne doute pas que les sciences, les arts… la sculpture, par exemple… que toutes ces hautes spéculations aient le plus puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!… Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune homme!

— Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aiguë de Tatiana Ivanovna. Écoutez! reprit-elle toute rougissante, avec un débit précipité de gamine, écoutez: je voudrais vous demander…

— À vos ordres! répondis-je en la regardant attentivement.

— Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps!

— Vraiment, je ne sais pas trop; ça dépendra des affaires…

— Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou!

Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à l'oreille de l'institutrice. Puis elle éclata de rire en battant des mains.

— Attendez! attendez! s'écria-t-elle, laissant là sa confidente pour s'adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune homme!…Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble extraordinairement à cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous le rencontrâmes pendant une promenade en voiture; il était à cheval avec un gilet blanc…Et comme il me lorgnait, le monstre! Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant: «Quel effronté!» puis, je jetai mon bouquet sur la route… Vous vous souvenez, Nastenka?

Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place, elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu'elle jeta près de moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les demoiselles rougirent: quant à Paul Obnoskine, il se leva d'un air vexé et s'en fut à la fenêtre.

Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un nouveau personnage apparut au milieu de l'attention générale.

— Ah! voici Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle franchement heureux. Vous venez de la ville?

«Sont-ils drôles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et rassemblés à plaisir!» pensai-je en oubliant que j'étais un des échantillons de la collection.

V ÉJÉVIKINE

Un petit homme pénétra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il s'y enfonça à reculons, malgré que la porte fût toute grande ouverte, et dès le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses dents et nous examina tous avec curiosité. C'était un petit vieillard, grêlé, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une bouche lippue, où errait un sourire ambigu et fin. Il était vêtu d'un frac très usé et qui n'avait pas du être fait pour lui. Un des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient complètement. Ses bottes trouées et sa casquette crasseuse s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait à la main un mouchoir sale avec lequel il s'épongeait le front et les tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me jetant un rapide coup d'oeil où il y avait quelque chose de fier et de provocant.

— Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon père! répondit-il à mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez- moi auparavant de présenter mes salutations.

Il fit quelques pas dans la direction de la générale, mais il s'arrêta à mi-chemin et s'adressa de nouveau à mon oncle:

— Vous connaissez mon trait caractéristique, mon bienfaiteur? je suis un chien couchant, un véritable chien couchant. À peine entré quelque part pour la première fois, je cherche des yeux la principale personne de la maison et je vais à elle pour me concilier ses bonnes grâces et sa protection. Je suis une canaille, mon père, une canaille, mon bienfaiteur!… Permettez- moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe, de peur que mes lèvres ne salissent votre petite main de générale.

À mon étonnement, la générale lui tendit la main, non sans grâce.

— Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant vers la demoiselle Pérépélitzina. Que faire, chère Madame? Je suis une canaille. C'était déjà décidé en 1841, quand je fus chassé du service: M. Tikhontsev fut nommé assesseur, lui, et moi: canaille! Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai essayé de vivre honnêtement, mais ce n'est plus ce qu'il faut aujourd'hui.

Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant:

— Alexandra Yégorovna, notre pomme parfumée, permettez-moi de baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et d'autres parfums délicats. Mon respect à Ilucha; je lui apporte un arc et une flèche confectionnés de mes mains, avec l'aide de mes enfants. Tantôt nous irons tirer cette flèche. Et quand vous grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tête aux Turc… Tatiana Ivanovna… Ah! Mais, elle n'est pas ici, la bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi baisé sa robe. Prascovia Ilinitchna, notre petite mère, je ne puis parvenir jusqu'à vous; autrement, je vous aurais baisé, non seulement la main, mais aussi le pied. Anfissa Pétrovna, je vous présente tous mes hommages. Aujourd'hui même, à genoux et versant des larmes, j'ai prié Dieu pour vous et j'ai prié aussi pour votre fils, afin que le Tout- Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents… de talents surtout… Je vous salue, par la même occasion, Ivan Ivanitch Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous désirez! Mais on ne saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia! Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours… Et, maintenant, un grand salut au maître! J'arrive tout droit de la ville, Votre Noblesse… Mais voici sûrement votre neveu qui était à l'Université? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous m'accorder votre main?

Un rire se fit entendre. Il était visible que le vieillard bouffonnait. Son entrée avait ranimé la compagnie bien que plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui, pourtant, n'épargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu'à ma surprise il avait tout simplement appelée Nastia, rougissait et fronçait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait que cela.

— Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le permettez et non pour la baiser, mon petit père. Vous croyiez que c'était pour la baiser? Non, mon petit père, seulement pour la serrer. Peut-être me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il d'un ton moqueur.

— N… n… non… Que dites-vous? Je…

— Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le respect et je ne suis pas aussi lâche que vous le pensez. D'ailleurs, peut-être suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les gens; il y a toujours quelque chose à y gagner. Il faut mettre du sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera que meilleur pour la santé. Je vous le dit en secret et ça pourra vous servir… Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance.

— Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de nous faire rire! s'écria Anfissa Pétrovna.

— Petite mère ma bienfaitrice, il est aisé de vivre en faisant la bête. Si je l'avais su plus tôt, je me serais mis jocrisse dès ma jeunesse et n'en serais peut-être maintenant que plus intelligent. Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne suis plus qu'un vieil imbécile!

— Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine à qui certaine allusion à ses talents avait sans doute déplu. (Il était vautré, fort librement vautré dans un fauteuil et examinait le vieillard à travers son lorgnon.) — Dites-moi donc votre nom, s'il vous plaît… Je l'oublie toujours… comment donc?

— Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine; mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que j'en ai eu des enfants!

— Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir!

— Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper: voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père.

On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller, mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage exprimait une souffrance maladive.

— Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père!

Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer, j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention.

— Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la croyais orpheline!

— C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka. Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des offres, mais il n'écoute rien…

Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit:

— Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?

— Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier l'affaire de Trichine qui n'a pu représenter son compte de sacs de farine. C'est, Madame, ce même Trichine, qui vous regarde en dessous: vous vous le rappelez peut-être? M. Tikhontzev a fait sur lui le rapport suivant: «Si ledit Trichine ne fut pas même capable de garder l'honneur de sa propre nièce, laquelle disparut l'an dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder les sacs de l'Intendance?» C'est textuel, je vous le jure!

— Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous là? s'écria
Anfissa Pétrovna.

— Voilà! Voilà! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta langue te perdra! Tu es un homme droit, honnête, de bonne conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipère. Je m'étonne que tu puisses t'entendre avec eux, là-bas. Ce sont tous de braves gens, simples…

— Mon père et bienfaiteur, mais c'est précisément l'homme simple qui me fait peur! s'écria le vieillard avec une grande vivacité.

La réponse me plut. Je m'élançai vers Éjévikine et lui serrai la main. À vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion générale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait? Peut-être voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux.

— Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon ma coutume, en précipitant mon débit; avez-vous entendu parler des Jésuites?

— Non, mon père, ou bien peu; mais pourquoi cela?

— Oh! Je voulais raconter à ce propos… Faites-m'y donc penser à l'occasion… Pour le moment, soyez sûr que je vous comprends et que je sais vous apprécier, et, tout à fait confus, je lui saisis encore la main.

— Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense- bête. — Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souillé de tabac.

— Evgraf Larionitch, prenez donc votre thé, lui dit ma tante.

— Tout de suite, belle Madame… je voulais dire princesse! Et voici pour le thé que vous m'offrez: j'ai rencontré en route M. Bakhtchéiev. Il était si gai que je me suis demandé s'il n'allait pas se marier… De la flatterie, toujours de la flatterie! — ajouta-t-il à mi-voix et avec un clin d'oeil en passant devant moi, sa tasse à la main. — Mais comment se fait-il qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne viendra-t-il pas prendre son thé?

Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqué et regarda timidement la générale.

— Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il avec une singulière confusion. On l'a fait prévenir, mais il… Sans doute n'est-il pas d'humeur… J'y ai déjà envoyé Vidopliassov et… si j'y allais moi-même?…

— Je suis entré chez lui, dit Éjévikine d'un ton énigmatique.

— Est-ce possible! s'écria mon oncle effrayé. Eh bien, qu'y a-t- il?

— Oui; avant tout, je suis allé le voir pour lui présenter mes hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son thé chez lui et seul avec lui-même; il a même ajouté qu'il pouvait bien se contenter d'une croûte de pain sec.

Ces paroles semblèrent terroriser mon oncle.

— Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas.
Evgraf? dit mon oncle avec reproche.

— Je lui ai dit ce qu'il fallait.

— Eh bien?

— Pendant un bout de temps, il n'a pas répondu. Il était absorbé par un problème de mathématiques qui devait être fort difficile. Il avait dessiné les figures; je les ai vues. J'ai dû répéter trois fois ma question. Ce n'est qu'à la quatrième qu'il releva la tête et parut s'apercevoir de ma présence. «Je n'irai pas, me dit- il. Il y a un savant qui est arrivé. Puis-je rester auprès d'un pareil astre?» Ce sont ses propres paroles.

Et le vieux me lança un coup d'oeil d'ironie.

— Je m'attendais à cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je l'avais bien pensé. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire, maintenant?

— Il me semble, mon oncle, répondis-je avec dignité et en haussant les épaules, il me semble que cette façon de refuser est tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas à en tenir compte et je vous assure que votre confusion m'étonne…

— Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un geste énergique.

— Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle Pérépélitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous aviez écouté votre mère, vous n'auriez pas à vous désoler à présent.

— Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez donc pas Dieu? gémit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait provoquer une explication.

— Si, je crains Dieu, Yégor Ilitch; tout cela ne provient que de votre égoïsme et du peu d'affection que vous avez pour votre mère, répondit avec dignité Mlle Pérépélitzina. Pourquoi n'avez-vous pas respecté sa volonté dès le début? Elle est votre mère! Quant à moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant- colonel, moi aussi, et non pas la première venue.

Il me parut bien que cette demoiselle ne s'était mêlée à la conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et particulièrement certain nouvel arrivé, qu'elle était la fille d'un lieutenant-colonel et non la première venue.

— Il outrage sa mère! dit enfin la générale avec une grande sévérité.

— De grâce, ma mère, que dites-vous là?

— Tu es un profond égoïste, Yégorouchka! poursuivit la générale avec une animation croissante.

— Ma mère! Ma mère! Moi, un profond égoïste? s'écria désespérément mon oncle. Voici cinq jours que vous êtes fâchée contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi? pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mère; jamais vous n'avez voulu m'écouter; que tout le monde m'écoute, à présent. Anfissa Pétrovna! Paul Sémionovitch, noble Paul Sémionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialité…

— Calmez-vous, Yégor Ilitch; calmez-vous! s'écria Anfissa
Pétrovna. Ne tuez pas votre mère.

— Je ne tuerai pas ma mère, Anfissa Pétrovna, mais frappez! Voici ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation, comme on voit les hommes de caractère faible une fois à bout de patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de paille. — Je veux dire, Anfissa Pétrovna, que je n'ai dessein d'offenser personne. Je commence par déclarer que Foma Fomitch est l'homme le plus généreux, qu'il est doué des plus hautes qualités, mais il a été injuste envers moi dans cette affaire.

— Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle.

— Paul Sémionovitch, mon honorable Paul Sémionovitch! Croyez-vous vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont le produit de l'excessive amitié qu'il a pour moi. Mais je vous jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire; je veux raconter cette histoire dans sa pleine vérité, dans tous ses détails, pour que tout le monde en voit clairement les causes et décide si ma mère a raison de m'en vouloir parce que je n'ai pas pu satisfaire Foma Fomitch. Écoute-moi, toi aussi, Sérioja — ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude pendant tout son récit comme s'il n'eut guère eu confiance en la sympathie des autres assistants.)

— Écoute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici le point de départ de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui, juste huit jours, mon ancien chef, le général Houssapétov, passe dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrête pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne occasion; je cours les voir et les invite à dîner. Le général me donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant, je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai grand seigneur par dessus le marché. Il a fait le bonheur de sa belle-soeur en la mariant à un jeune homme tout à fait bien qui est fonctionnaire à Malinovo et qui, jeune encore, possède une instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un général parmi les généraux! Naturellement, voilà toute la maison sens dessus dessous: les cuisiniers préparent leurs plats; je retiens des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela ne déplaît pas à Foma Fomitch? Je me souviens que nous étions à table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se lève brusquement en criant: «On me blesse! On me blesse! — Comment ça? lui dis-je. — Vous me méprisez à présent; vous n'êtes plus occupé que de généraux. Vous les aimez mieux que moi!» Tu comprends, je ne rapporte brièvement que le gros de l'affaire; mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a chaviré le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a complètement abattu; j'étais comme une poule mouillée. Le grand jour venu, le général fait dire qu'il ne peut venir et qu'il présente ses excuses. Je me rends chez Foma: «Allons, calme-toi, Foma! le général ne viendra pas. — On m'a blessé!» continue-t-il à crier. Je le prends par tous les bouts. «Non, allez avec vos généraux puisque vous me les préférez! Vous avez tranché le noeud de l'amitié.» Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment; je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique- assiette. C'est son amitié pour moi qui le pousse, sa jalousie. — il me l'a dit lui-même, — il craint de perdre mon affection et il m'éprouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui. «Non, me dit-il, je dois être pour vous autant qu'un général, qu'une Excellence! Je ne me réconcilierai avec vous que lorsque vous m'aurez prouvé votre estime. — Comment te la prouver, Foma Fomitch? — En m'appelant pendant toute une journée Votre Excellence!» Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon étonnement. «Que cela vous serve de leçon, continue-t-il, et vous apprenne pour l'avenir à ne plus admirer de généraux alors que d'autres leur sont peut-être supérieurs!» Alors, je le confesse devant tous, je n'y tins plus. «Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je ne saurais me résoudre à une chose pareille. Ai-je le droit de te faire général? Penses-y toi-même; qui donc possède ce pouvoir? Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter aux choses les plus saintes! Mais, un général, c'est l'honneur de la Patrie; il a combattu; il a versé son sang sur le champ de bataille!…» Il n'a rien voulu entendre. «Foma, je ferai tout ce que tu voudras. Tu m'as demandé de raser mes favoris que tu trouvais antipatriotiques; je les ai rasés à contrecoeur, mais je les ai rasés. Je ferai d'autres sacrifices si tu le désires; renonce seulement à te faire traiter en général! — Non, dit-il, je ne me réconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence. Ce sera fort salutaire à votre moralité en abaissant votre orgueil. Et voilà huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut à tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant… et par ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors déclaré qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y venais. «Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?»… Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons réfléchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me résoudre à lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement? Pourquoi, aujourd'hui même, a-t-il chassé de table ce pauvre Bakhtchéiev? Admettons que Bakhtchéiev n'a pas inventé l'astronomie… nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout cela?