A la dernière visite, il y eut huit jours la veille, il reçut des yeux noirs un regard dont la tendresse presque douloureuse lui noya le coeur d'émotion. N'était-ce pas, en quelque sorte, un adieu? L'arrêt de ne plus la revoir n'était-il pas final? Au moment de la séparation, un désir très vif de ne pas la fuir à jamais l'amollit quelques secondes. Les yeux lourds d'âme s'étaient déjà refermés, cachaient toute la pensée douce, vagues et presque ternes: le remords de les abandonner lâcha prise en la conscience du jeune homme. Ne l'éblouissaient-ils pas à tout moment de leurs profondeurs et de leurs chauds rayons?
Sans qu'elle-même le voulût, ne s'illuminaient-ils pas de songe ou d'ivresses? La gratitude avait humecté ses prunelles de trouble. Quelle fatuité d'avoir cru se l'être attachée! Dès que cette excuse l'eût soulagé de la poignante inquiétude, il s'éloigna moins affligé…
Mais aux sources de lui-même, quand lui revenait l'image triste, demeurait une persistante douceur. Il ne luttait pas contre elle, ne la soupçonnant pas de le conduire à l'amour peut-être… Elle eut donc la liberté sans mesure de le pénétrer chaque jour de son mystère et de sa bonté, de l'asservir… Il s'illusionnait toujours de l'idée qu'un tel souvenir n'était pas autre chose que la pitié satisfaite d'avoir agi. Penser à Lucile était du bonheur, mais celui de l'homme qui n'a pas chancelé devant l'effort et le devoir. Plus il revoyait l'image reconnaissante, plus il la remerciait de n'avoir pas été un lâche et d'avoir si allègrement rempli une tâche de fraternité…
Grâce à ce dévouement, il n'est plus un patriote en rêve, le théoricien nébuleux d'une vaste sympathie entre les classes. De lui-même, il est allé compatir aux larmes d'une famille ouvrière, il a vu, senti, consolé, pleuré: il n'est plus emporté vers les humbles par un idéalisme vaporeux de collégien, mais d'une impulsion maîtresse d'elle-même et clairvoyante. Il n'osa pas, depuis le jour où il tenta d'échauffer le patriotisme de son père, lui remémorer que sa réponse était longue à venir. Jean, par les soins prodigués à François, par l'échange de sympathie entre les siens et lui, croit davantage à la possibilité de l'union canadienne-française réelle et vivante. Des arguments plus tranchés, plus décisifs, lui sont venus contre l'indifférence paternelle. Pourquoi Gaspard s'obstine-t-il à prolonger ce silence? Il est légitime qu'il médite avec une longue prudence, mais les causeries avec Jean n'y auraient-elles pas ramené Gaspard, au rêve de patriotisme, si des réflexions sincères l'eussent dominé? Le fils a la conviction d'être mieux armé contre le scepticisme de son père…
Il a fallu beaucoup d'indulgence filiale à Jean pour ne pas s'irriter contre la dureté sèche de Gaspard. Il est averti que les griffes de la mort serrent à la gorge un de ses ouvriers, il remarque distraitement: «Oui, c'est dommage, un bon ouvrier comme cela! Enfin, il faudra le remplacer!» Et c'est tout: une commisération vague, pas un tressaillement, pas un cri de chagrin lancé par le coeur. Il ignore si la famille de cet homme est affolée de misère ou d'amertume; il ignore si tous les soins requis peuvent être fournis au malade; il ignore si la maladie va lâcher prise: les ouvriers meurent sans qu'une fibre de ses entrailles ait bougé d'émoi!… François Bertrand, l'un de ses meilleurs ouvriers, docile et robuste, aurait disparu sans une larme, sans un adieu sincère de l'homme qu'il avait servi, qu'il avait aimé peut-être…
Et Jean, depuis qu'il eut cette vision d'égoisme, s'efforce de l'oublier, parce qu'une révolte l'en torture. Il refuse de prêter l'oreille aux murmures intimes qui lui chuchotent de l'aversion contre son père. Ils reparleront tous deux d'union, de fraternité, d'amour: Gaspard se défendra, se justifiera, ne sera pas odieux. La tendresse filiale vibre en lui comme de la pure lumière: il ne la veut ternir d'aucune souillure. Que ne peut-il, autant que Lucile, avoir le culte de son père en toute sa certitude, en un don confiant de lui-même! Elle entourait son père d'une admirable affection, la plus semblable à l'adoration et qu'aucun mot n'exprime…
Bien qu'il ne la revoie plus, qu'il ait décrété de ne plus la revoir, Jean ne cesse guère de revivre chacune des impressions cueillies auprès d'elle, d'entendre la cadence pure de ses paroles, d'être ravi par les qualités simples et franches, la sérénité de l'âme, le courage sans bruit, le coeur brave et sans ardeurs maladives…
La tentation d'aller une fois encore auprès d'elle afin de mieux s'en souvenir, l'a tout de même poursuivi. N'y aurait-il pas inconvenance, indélicatesse en une pareille démarche? Il eut l'intuition que peu de chose dirigerait la jeune fille vers l'amour… La peur d'être vaniteux fut sotte: Jean devint sûr que les yeux noirs commençaient à l'aimer… Une visite nouvelle gonflerait le sentiment prêt à déborder: il n'a pas revu Lucile, il craignait d'être cruel, de s'exposer à le devenir. Hier donc, il résolut de s'en tenir à l'adieu rigide et brusque. De s'y résoudre, une peine lui vint: au fond de lui-même, patiente, amère, étrangement suave, elle creusait… C'est elle, aujourd'hui, qui soudain violente et délicieuse l'a fait défaillir en présence de Lucile… «Comment puis-je vous comprendre?» vient-elle d'interroger. Tremblante d'avoir été si hardie, elle n'essaye pas de lire sur le profil du jeune homme un blâme, une gêne ou de la stupeur. La statue de Lavai hypnotise vaguement son regard: elle lui semble lointaine et pesante, l'effraye en quelque sorte. Alors que Jean se pose à lui-même la question infranchissable: «Comment puis-je me comprendre? Comment la décision prise hier ne m'a-t-elle pas figé sur place? Je ne me la suis pas même rappelée. Dès que j'ai aperçu Lucile, j'ai voulu courir vers elle, avant toute réflexion, de tout moi-même… et puis, j'ai reculé, mais la honte seule me pétrifiait. Il a fallu cette question d'elle pour faire surgir le devoir; avant elle, je me suis ému, compromis, j'ai agi comme un étourdi, comme un…» Le mot amoureux se dresse fatal en sa pensée. Aime-t-il Lucile? Ah! non, c'est incroyable! Mais que répondre? Après tant d'exubérance, il ne peut tout à coup refroidir son humeur.
—Si j'ai été mal apprise, pardonnez-le moi, murmure la jeune fille, inquiétée par le silence. Ne vous occupez pas de ce que j'ai dit, je n'ai pas assez réfléchi…
Un apaisement délivre Jean: ne pourra-t-il pas contourner l'explication périlleuse? Il se hâte d'insinuer:
—Vous avez dit cela… pour dire quelque chose, au hasard peut-être?
—Oui, monsieur, une manière de parler… tout bonnement.
—Cela vous convient à merveille; tout ce que vous faites, vous le faites tout bonnement…
Elle interrompt, délicieuse:
—Voulez-vous dire avec sincérité?
—Oui, mademoiselle, avec tout le charme de votre sincérité! ne put-il s'empêcher d'avouer au sourire qui l'émouvait.
Ils s'empressent maintenant d'atteindre l'autre côté de la rue Buade, là où le massif Hôtel des Postes est grave comme un roi. Jean, pour garer Lucile de l'étourdissante cohue, la dirige un peu maladroitement par le bras. Des rougeurs vives filtrent au visage de sa compagne, et lui-même, envahi par un malaise qui l'étonne, est rempli de douceur et d'humilité…
A la seconde où ils allaient dépasser le Chien d'Or, toujours isolé dans sa haine, deux amis saluèrent Jean avec la dernière courbe d'élégance, eurent un sourire énervant de malice curieuse. Ils avaient auparavant décoché une oeillade fervente à Lucile qui leur avait plu. Cette familiarité indiscrète le blessa au vif: il fut la proie tour à tour de la confusion et de l'agacement.
—Il fait très beau, n'est-ce pas, monsieur le docteur? fit l'ouvrière, gentille, encore agitée par le compliment, la voix d'où son âme l'avait, recueillie, la joie aiguë d'avoir été protégée ainsi…
—Un des plus beaux jours de la saison. A la campagne, c'était délicieux! répond-il, honteux de lui-même et d'être torturé par le respect humain.
—Vous en avez de la chance, vous!
—J'oubliais que vous êtes prisonnière du comptoir, en souffrez-vous?
—Nous nous connaissons si bien, tous les deux, que je ne puis lui en vouloir.
—Mais il y a des heures où la chaleur doit vous abîmer?
—Elle ne s'amasse pas trop dans la maison Seifert. Tout de même, j'ai hâte de me replonger dans le grand air. Quand j'arrive ici, devant le parc et le fleuve, c'est comme si je revenais à la liberté. Je descends l'escalier avec le plus de lenteur possible.
—Descendons-le ainsi, voulez-vous?
L'accent, quoique badin, vibre d'une subtile et grisante douceur. Leurs pas retardent et s'alanguissent à chacune des marches. Leur cadence les berce et les unit. Les banalités que laissent tomber leurs lèvres ont la résonance des choses profondes. Comme pour les associer au rêve qu'en lui rien ne repousse, Jean contemple vaguement les lignes les plus troublantes du paysage. Les Remparts, en leur toilette blanche un peu fanée, là-bas tournent et s'esquivent dans l'invisible. La flèche de l'Université Laval, comme reposant sur un socle d'arbres, a l'air d'une statue que la lumière colore d'une vie mystérieuse. Une brume d'or côtoie les rives de Montmorency. Le Bout de l'Ile est un bosquet lointain de verdure et de silence. Deux clartés, se rejoignent sur le fleuve, une coulée d'argent mobile et une surface d'azur pâlissant et moiré. Les coteaux de Lévis, sous les premiers baisers du soir, ont une âme où flottent des songes…
Le bruit des sabots et des voitures sur la pierre est un roulement qui chante. La Côte de la Montagne dévale et se tord: une ombre fraîche la baigne de chaleur apaisée. Comme alanguis de bonheur, les saules du jardin commencent à ranimer leurs têtes gracieuses, et tous ensemble, vieillis et fiers, ils paraissent causer de souvenirs étranges. L'entretien de Lucile et de Jean est calme et les enchante.
—Si je devine bien, le travail à la maison Seifert vous est agréable? s'informe à l'instant même le jeune homme.
—Tout le monde y est bon pour moi. Les gens bons font aimer la besogne qu'on fait pour eux. J'y travaille depuis deux ans, je m'attache vite, à peu de chose, je me suis attachée à la besogne qu'on m'a donnée… Le magasin est pour moi une sorte d'ami. Je ne sais comment vous expliquer cela: il me semble, au milieu des bijoux, des objets d'art, que je suis entourée d'amis…
Jean s'émerveille d'un langage aussi pittoresque aussi délicat. N'a-t-il pas jugé d'un arrêt trop sommaire, trop superficiellement, cette jeune fille, alors que la hantise du père malade l'obsédait, l'empêchait d'être elle-même, expansive et naturelle? Ce front cache peut'être une énigme captivante, il désire connaître davantage son esprit, son âme vraiment originale.
—Je ne m'étonne plus que vous y soyiez heureuse, dit-il, avec un sourire.
—Il est facile d'être heureuse.
—Avec votre coeur, oui, c'est, plutôt facile…
—Ce n'est pas bien clair, ce que vous dites là!
—N'est-il pas courageux, votre coeur? La vaillance rend le bonheur moins difficile.
—Qu'est-ce que vous en savez, de mon coeur? Allons! parlez-moi de mon coeur… il est… il est?
Une joie mélodieuse chanta de sa gorge. Jean l'écouta rire, un ravissement extrême au fond de lui-même. Il aimait le timbre à la fois souple et lent de sa voix, mais quelque chose de plus chaleureux, de plus suave y venait de bruire. Il s'abandonne à tout le charme que Lucile, à chaque instant, lui révèle et se flétrit d'injustice envers elle, de l'avoir méconnue, ignorée, presque dédaignée.
—Il est… eh bien… il est, balbutia-t-il.
—Vous en savez moins long que vous ne le prétendiez!
—Eh bien, eh bien, je le connais, je l'ai vu battre, je l'admire! Il est un coeur loyal d'ouvrière canadienne-française!
Elle ne badine plus: le ton convaincu du jeune homme le lui défend, l'a émue comme d'un mystère. Elle sent un orgueil d'elle-même la remplir, suivi d'une gratitude ineffable. Elle est certaine que le docteur Fontaine la respecte beaucoup, au-delà de ce qu'elle espérait, certaine et profondément joyeuse.
Et comme elle ne répond pas, toute à l'ivresse du respect dont, Jean l'entoure, c'est lui-même qui chasse la gêne croissante:
—Vous n'en doutez pas? dit-il, enjoué.
—Oui, monsieur, je vous redoute…
Un revirement d'humeur la fait vibrer au diapason de la gaieté brusque du jeune homme.
—Ce n'est pas généreux, cela! continue-t-il.
—Vous en revenez déjà, de mon coeur… de mon coeur?… je ne me souviens plus comment vous l'appeliez…
—Eh! bien, moi, je m'en rappelle, et…. j'y suis resté!
—Si je vous défends d'y rester?
—Vous ne voulez donc pas que je pense bien de lui?
—Ce n'est plus du tout la même chose, n'est-ce pas?
—Enfin, vous admettez.
—Que j'ai le coeur aussi… extraordinaire que vous avez semblé le dire?… Je sais, moi, qu'il est ordinaire.
—Oui, ordinaire… quand il ne juge pas à propos d'être peu ordinaire!
Je ne puis expliquer la chose avec plus de clarté, je le regrette…
Tous les deux mêlaient un rire limpide et qui sonnait tendrement. Sous la verve de leurs paroles frémissait une délicieuse émotion d'être ensemble, d'effleurer les propos émouvants. Bientôt, l'espace leur arriva par la largeur d'une trouée vers la Basse-Ville.
—C'est ici que je descends à la Basse-Ville, monsieur le docteur, dit la jeune fille.
—Je vous suis, Mademoiselle.
Un second escalier de fer est martelé de leurs pas. Les marches reluisent comme du verre et de la profondeur au-dessous, quand les talons les frappent, une harmonie sourde et languissante monte. Les deux compagnons protègent de leurs lèvres taciturnes un silence de leurs âmes. Jean n'a des alentours qu'une vision fuyante, une ébauche qu'il est heureux de sentir indécise. La Citadelle, au loin posée sur la falaise grise comme sur un nuage, semble monter vers le ciel où des pâleurs fauves se diffusent. Quelques arbrisseaux détachent leurs formes grêles du sol, comme avec une légèreté d'ailes. La rue Champlain s'enfuyait, légendaire et fascinatrice comme des reliques anciennes… Des pans de maisons se profilent avec une mélancolie sage; des toits se renfrognent en leur austérité d'aïeuls; des cheminées chancellent avec une bonhomie souriante; on eût dit que le pavé de bois se drapait, en un lourd manteau de gloire usée. De tous les recoins de l'enfoncement où la jeune fille et son ami plongent, émanent des parfums d'histoire douce et des effluves de subtile tristesse. A leur gauche, un mur de pierres est plissé de rides comme le front d'un vieillard. La façade pimpante d'un magasin voûté donne l'impression d'une grimace au milieu du vaste sourire affligé des choses. Les exclamations bruyantes des enfants là-bas, aux profondeurs de la ruelle, ne font parler que les échos sévères des âges vieillis qui refusent de mourir…
Et n'ont-ils pas raison de ne pas vouloir mourir, aussi longtemps que des coeurs seront là pour les faire vivre un peu de leur amour? Lorsqu'ils parviennent à la rue Sault-au-Matelot, comme si l'atmosphère de légende et de souvenirs les transformait, Lucile et Jean tout-à-coup se sentent l'âme plus grave, plus lointaine et plus orgueilleuse: la première minute auguste d'une passion moins inconsciente d'elle-même vient-elle en eux des siècles d'amour? Une félicité vague les oppresse et creuse au plus intime de leur être. Ils ne s'en rendent pas vraiment compte. Jean ne redoute plus la tendresse ni même n'a le loisir de l'appréhender: il en subit l'étreinte, si impérieuse qu'elle enlève à l'esprit toute capacité d'analyse. Et voici que leurs âmes, après un dialogue palpitant, vont se rencontrer moins loin des profondeurs…
—Mademoiselle Bertrand, Je vous demande pardon, s'écrie Jean, à brûle pourpoint. Je ne me suis pas encore informé de votre père. Ne m'en voulez pas, je vous en prie…
—Ah oui, c'est vrai! dit-elle, toute angoissée d'avoir si longtemps, depuis l'arrivée du jeune homme, écarté son père de la mémoire où tout le jour il avait régné.
—Il va mieux, n'est-ce pas?
—Mon père?… oui… Je…
—Vous m'inquiétez!
—Ce n'est pas ce que je veux dire… il a repris la besogne aujourd'hui même et j'espère qu'il s'est bien acquitté de la fatigue…
—Eh! bien, pourquoi hésitiez-vous?
—C'est que… je l'avais oublié! dit-elle, avec une franchise naïve, et d'une telle manière que Jean ne put ignorer que de lui la distraction pénible était née. Il ne s'était guère envolé que cinq minutes depuis la seconde où Jean l'atteignit sur la rue Ruade: et de quelle tristesse vive ne s'est-elle pas blâmée d'avoir sa peu longtemps négligé son père!
—Alors, à chaque minute du jour, la pensée de votre père vous a suivie? dit-il, parce qu'il est facile de comprendre.
—A ma place, n'auriez-vous pas eu peur? Il est encore si peu ce qu'il était. Il a tellement d'orgueil au travail qu'il serait tombé sur place avant de quêter du répit. A toutes les minutes du jour, j'ai eu peur…
—N'est-ce pas avoir un coeur loyal d'ouvrière canadienne-française que d'être affectueuse à ce point? murmure Jean, plus touché que le calme des paroles ne le témoigne.
—S'il suffit d'aimer son père pour être loyale, je le suis… Mais je me demande pourquoi je suis extraordinaire de l'aimer: je voudrais faire autrement que je ne le pourrais pas.
—On doit aimer son père, très bien… mais l'aime-t-on souvent comme vous l'aimez?
Lucile dilate vers lui ses yeux profonds d'ébahissement et de doute. Il répète, la voix plus douce, irrésistible:
—Oui, mademoiselle Bertrand… comme vous l'aimez…
—Il est vrai que je l'aime beaucoup, prodigieusement, que je l'aime autant qu'il y a moyen d'aimer… Tant d'autres aiment leur père autant que j'adore le mien! Il ne faut pas m'en faire un éloge.
—Vous l'aimez comme très peu de jeunes filles aiment, je le sais et j'insiste!
—Comment cela, je vous en prie?
—Au cours de mes visites à votre père, je vous ai observée, comprise.
Je connais votre coeur…
—Fait-il autre chose que son devoir?
—Le devoir, quand s'y joint un coeur comme le vôtre, est plus que le devoir…
—Je ne vous comprends pas…
—L'héroïsme!… Non plus l'héroïsme des contes où des choses incroyables arrivent, mais le dévouement si généreux, si pur, si fidèle qu'un seul mot paraît digne de lui: l'héroïsme… simple, admirable!
—Qu'il est facile d'être unie héroïne! plaisante la jeune fille, rougissante. Bientôt, je serai sûre que vous vous moquez de moi.
—Je suis déjà sûr, moi, que vous n'avez pas de confiance en moi… C'est la deuxième fois depuis dix minutes que vous m'accusez de mensonge.
—A la façon dont nous nous comprenons, ne l'oubliez pas…
—A quelle des deux façons?
—C'est vrai, il y en a deux…
—L'une où je suis un vilain trompeur, et l'autre où… où je…
—Où vous croyez ne pas l'être? insinue-t-elle avec une ombre de malice au bord des yeux.
—Pardon, où je ne le suis pas le moins du monde, et je l'affirme! répond-il, quelque peu décontenancé.
L'apostrophe piquante l'intrigue, le déroute. Assuré que Lucile, trop droite, trop noble d'instinct, ne fait pas d'avances grotesques et déplaisantes, mais ne se livre qu'à une humeur bien féminine, à celle d'agacer un peu l'homme qui admire et flatte, il ressent que la taquinerie lui porte un coup juste. Bien qu'une arrière-pensée perfide ne la lui ait pas dictée, n'a-t-elle pas intuitivement raison, sans beaucoup le percevoir? Ne voile-t-il pas un mensonge d'une sincérité qui le dupe lui-même? Sans doute, il n'avoue que ce qu'il éprouve, mais l'intention de prononcer, au terme de la route, un impitoyable adieu s'empare de la volonté, lui commande.
C'est alors qu'il se rappelle, un effroi le traversant, la décision ferme de ne plus se rendre auprès de Lucile. A coup sûr, il ne refoule pas assez la sympathie qu'elle fait sourdre en lui: déloyal, il insiste pour qu'elle ne se méfie pas de lui, pour qu'elle espère. Quelque chose d'intime, en effet, l'accuse d'avoir semé l'espérance au coeur de la jeune fille. Comment pourra-t-il, de manière à ce qu'il n'y reste pas de blessure, l'en retirer? Ne vaut-il pas mieux s'éloigner d'elle à l'instant même. Il peut, sans faillir à la courtoisie, ne pas l'escorter plus loin qu'au guichet de la Traverse. Ils ont précisément abandonné la ruelle Sault-au-Matelot, pour engager leurs pas sur la rue Dalhousie. Tous deux ne discernent qu'à travers des formes incertaines et de l'indécise lumière, les particularités du lieu où ils cheminent. Lucile timide hésite à croire. Jean se hâte de ne plus être indécis: comment la prévenir de ne plus l'attendre jamais? Rien d'assez rusé, d'assez délicat, d'assez probe ne contente son esprit. S'il va la reconduire jusqu'à Lévis, il trouvera le langage habile et doux qui la fera comprendre et le sauvera de la cruauté. D'une voix un peu rigide, sous prétexte qu'il veut désormais simuler l'indifférence, il insinue:
—Vous ai-je fait de la peine, mademoiselle?
An fond d'elle-même, une voix secrète dénonce à Lucile combien l'âme du jeune homme tout-à-coup change et durcit. Une pâleur lui tire le visage: elle est alarmée, se torture… Sans le vouloir, fut-elle insolente ou ridicule? Quelques secondes viennent de s'enfuir. Jean, d'un regard furtif, entrevoit, le malaise dont elle est douloureuse; il s'effraye de la deviner une telle sensitive…
—Eh bien, oui, j'aurais pu vous faire de la peine, redit-il. Les malentendus ne sont pas rares… Vous aviez l'impression que je me moquais de vous. Je crus vous respecter…
—Et moi, je n'ai pas cru vous offenser!… Si j'avais eu peur de vous blesser, je n'aurais rien dit. Vous n'aviez pas compris que je badinais?… Vous me faisiez des louanges, c'était une manière de les accepter. Je ne sais pas comment je me serais tirée d'affaire autrement. J'ai eu foi en votre sincérité, mais n'aurais-je pas été sotte de ne rien répondre?…
Elle a parlé sans aigreur, mais d'un accent net et qui réclamait un droit, qui vibrait comme une défense. Elle n'était pas arrogante ni querelleuse, elle avait la sensibilité fière: à la modestie s'alliait une dignité qu'il ne fallait pas méconnaître. Jean ne se pardonne pas d'avoir été presque rude à force de raideur, il en a la certitude maintenant. Peu importe qu'il ait essayé de lui faire oublier les tendres paroles suggestives d'espérance: il a voulu n'être pas cruel, il n'a réussi qu'à la froisser, qu'à l'attrister. De la faire souffrir, il est bouleversé: un désir aigu de réparer le maîtrise…
—Je vous remercie de m'avoir accompagnée jusqu'ici, dit alors la jeune fille. Vous êtes venu vous informer de mon père: je vous remercie pour lui! Je n'ai pas besoin de vous dire que, tous les jours, il parle de vous, qu'il n'oubliera jamais votre fidélité auprès de lui!
Ainsi donc, elle ne s'est leurrée d'aucune espérance. La vanité ne loge pas sous le front de lis. Jean se remémore qu'elle n'a jamais tenté de l'éblouir, de l'ensorceler. Du charme inné seul rayonnait d'elle. Il respire largement d'être sûr: elle n'aura pas de chagrin.
—Me refusez-vous d'aller plus loin? demande-t-il, avec trop de joie.
—Ne vous êtes-vous pas assez dérangé pour moi?
—Je suis trop heureux de l'avoir fait!
Il est devenu superficiel, il est lointain, Lucile en a l'âme comme déchirée. Les veux noirs se creusent d'une tristesse infinie. Le jeune homme surprend leur détresse qui cherche à fuir… Un flot de miséricorde l'attendrit, l'inonde à la gorge.
Il ignore ce qu'il doit croire, il s'égare au milieu des contradictions nombreuses dont il est assailli. Dominé par le besoin de ne pas la quitter aussi malheureuse, il court, au guichet, n'entend pas Lucile bredouiller une protestation, se procure les billets nécessaires et, du ton le plus bas et le plus humble, il dit:
—Venez, mademoiselle!… Il faut vous hâter! Le bateau est à la veille de partir.
Quelques moments plus tard, leur causerie effleure des insignifiances. Installés au pont supérieur du bateau qui trépide sous eux, ils ont leurs épaules serrées l'une contre l'autre: ils s'étaient nichés dans l'unique place offerte à leurs regards, il avait bien fallu ne pas être plus distants l'un de l'autre. D'être si voisin de la jeune fille et de sentir quelques-uns des cheveux venir le caresser au visage et s'envoler comme effarouchés de leur audace, Jean cède à un élan d'affection profonde: c'est du respect très élevé, une douceur inexprimable d'être fort, d'être bon et de protéger. Comme si rien de morose et d'inquiétant ne les eût séparés tout à l'heure, ils babillent avec une gaîté discrète.
—Vous m'auriez fait des gros yeux si voua aviez perdu le bateau à cause, de moi.
—Je n'ai pas encore appris à les faire…
—Il en est qui l'apprennent, si vite!
—Comment l'avez-vous appris, monsieur le docteur, vite ou lentement?
—Je ne m'en souviens plus, j'étais très jeune…
—Mais vous n'avez pas oublié comment les faire?
—Qu'est-ce que vous en savez, mademoiselle?
—Ce que vous en dites!
—Et qu'est-ce que j'en ai dit, s'il vous plaît? dit-il, moqueur.
—Que, depuis l'âge où vous les avez appris sans le savoir, vous vous êtes rendu souvent compte que vous le saviez.
—Le mot souvent est de vous.
—C'était pour tâcher de voir comment vous faites les gros yeux…
Après s'être réjouis de la boutade, ils recommencèrent à bavarder, moqueurs, exultants d'une joie incompréhensible. Jean perçoit les alentours comme en un décor d'irréel, subtils et confus. Les silhouettes grises de quelques ouvriers, là même, remuent de gestes bizarres, indistincts: leurs voix discordantes se fondent en une vague cadence. Le vacarme de toutes les paroles qui montent, de tous les rires qui s'entrechoquent, de tous les bruits qui volent est une mélodie puissante qu'une distance imaginaire affaiblit. La foule, est un grouillis de formes gaies ou sombres, hommes ou femmes, quelconques, indéfinissables. Vers le coin de l'horizon où le soleil se prépare longuement à fuir, une clarté magique dore les têtes et les épaules des gens, les colonnettes et le parquet du bateau, recouvre le Saint-Laurent d'un riche velours, transfigure au loin les vaisseaux alanguis le long des quais. Du fleuve il arrive un chant de gouttelettes ruisselantes et de remous harmonieux. Une guirlande pâle de mystère s'enroule autour de la falaise de Sillery. Tous les coloris, tous les sons, toute la nonchalance et tout le bonheur du soir, on dirait que l'orchestre des Italiens les fait tressaillir en l'âme des airs canadiens: ils éclatent, ils s'amollissent, ils rêvent, ils se raniment, ils s'exaltent, les refrains de jadis, ils renaissent, ils empoignent, ils font courir des bouffées d'orgueil. Sur l'aile de la transition la plus légère accourt maintenant la chanson d'Isabeau: tour à tour, elle folâtre et berce. De la musique, auparavant, Jean n'avait reçu que de fugitives caresses, transports et soupirs venus de fort loin jusqu'à lui. Dès que la mélopée d'Isabeau se met à vivre, il lui semble que lui-même s'éveille, il écoute avec le plus ému de lui-même, il se rappelle combien ce thème, joué par Yvonne distraite il y a quelques semaines, l'avait secoué, attendri, soulevé! Une émotion plus définie, plus consciente, aujourd'hui le pénètre! il ne s'alarme plus d'être attiré par le charme de Lucile, de regarder son beau profil avec tendresse…
—Je ne puis entendre l'air d'Isabeau sans qu'il me rende un peu distrait: vos dernières paroles m'ont échappé; me pardonnez-vous?
—Puisque vous êtes toujours distrait, alors… je serais bien mauvaise de m'offenser!…
—Vous avez raison, je n'aurais pas dû vous fausser compagnie de la sorte, mais vous faire connaître ma joie.
—Je ne vous ai pas fait de reproches!
—Pas même le plus sournois des reproches?
—Ce serait l'occasion de me fâcher, monsieur Fontaine.
—Sournois… il faut se comprendre.
—Sournois sans être hypocrite.. sournois franchement, n'est-ce pas?
—Sournois gentiment, comme les jeunes filles ont l'art de l'être.
—Il n'y a plus moyen de me fâcher!
—Ainsi, vous ne m'en voulez plus?
—De m'avoir oubliée pour Isabeau? dit-elle, malicieuse. Ah non, je ne suis pas jalouse.
—Isabeau n'est pas formidable.
—Ah! je ne sais pas… n'est-elle pas dangereuse, Isabeau, quand elle rend un jeune homme si distrait?
—Vous supposez qu'il existe une Isabeau réelle? demanda-t-il, en riant d'un coeur léger.
—Je n'ai pas le droit de savoir, pas même le droit de supposer…
Il allait dire: «Ne supposez rien, vous savez tout!» Ne serait-il pas malhonnête d'affirmer ainsi la liberté de son coeur? La crainte d'activer en elle une espérance que, de nouveau se contredisant encore, Jean pressentit vivante, le maintint silencieux. D'ailleurs, il fallait déserter le bateau: les commandements banals de l'accostage cinglaient l'air, le quai repoussa le flanc gauche d'un heurt violent. La masse des passagers grouillait, un cortège s'allongeait à la file, on commençait à plonger dans l'escalier vers la passerelle. Il n'est pas facile, à de pareilles minutes de hâte générale et de fièvre en l'atmosphère, de réfléchir d'une pensée vigoureuse, de démêler un problème. Les alternatives d'une joie parfaite et d'une refroidissante analyse taquinent l'esprit de Jean. Il est moins positif, moins tranchant, moins résolu que tout à l'heure. S'éloignera-t-il à jamais de l'exquise ouvrière! Il n'a pas le loisir de conclure, il lui faut se placer à la remorque de la foule…
Le débarquement s'opère avec lenteur, comme avec nonchalance. Lucile et Jean, qu'intimide une gêne soudaine et mystérieuse, s'ingénient à faire revivre un dialogue alerte entre eux. Ils se buttent au même obstacle sans cesse: ils ont l'obsession d'être gauches, d'être émus, de n'être plus les mêmes l'un pour l'autre. La voix de Jean, sans qu'il le veuille, est caressante et plus rêveuse qu'à l'ordinaire, celle de Lucile tombe en murmures de tristesse.
—Beaucoup de monde à cette heure du jour! dit Jean Fontaine, alors qu'ils remontaient la passerelle inclinée de la rue sur le ponton.
—Oh oui, beaucoup!
—Y en a-t-il autant chaque jour?
—Tous lea jours, c'est comme cela…
Une gêne entre eux s'attarde: leurs coeurs frénétiquement sautent.
—Ce n'est pas toujours comme cela, reprend-il, avec un sourire.
—Je l'oubliais, c'est le premier jour comme cela.
Un silence entre eux plane comme un oiseau de bonheur…
Jean a voulu s'écrier: «Ce n'est pas le dernier jour comme cela! j'espère!» Au moment même, il le désirait, il n'avait qu'obéi à un frémissant appel de son être. Mais l'intuition qu'il en serait dissuadé par le devoir, l'illumine, le contient: n'avait-il pas été sur le point de laisser jaillir une exclamation décisive, parce qu'elle eût lié son honneur, eût ajouté de nouvelles entrevues à celle-ci déjà troublante? Un dilemme en toute sa netteté le fascine: la revoir encore, ce sera bientôt l'amour en lui-même ou la barbarie d'une illusion déchirée en elle. Et les deux hypothèses également l'effarouchent. A supposer même qu'il aimât plus tard l'ouvrière, n'écraserait-il pas cet amour? Pour la première fois, il s'avoue, avec une étrange résignation, un commencement de tendresse pour la jeune fille. Il ne s'explique pas même d'avoir été si naïf. Il découvre en lui que, depuis les premiers jours, le doux sentiment est éclos, n'a cessé de vivre toujours plus large et plus invincible. Il le sent palpiter, grandi, fort, pénible à déraciner. N'a-t-il pas déjà souffert de l'arracher de lui-même? A coup sûr, il eut pitié de Lucile, lorsqu'il voulut ne pas l'enchanter de perfides espérances: mais de nier ainsi l'attraction dont elle le charmait, de tuer une à une les fortes impulsions vers elle, de faire jeûner son âme d'elle depuis le jour où il avait cru la séparation finale entre eux, ne s'était-il pas infligé des tourments qui peu à peu lui rendaient plus vive une subtile angoisse? Alors qu'il voulait la détourner de l'aimer, il travaillait à la proscrire de lui-même. Il s'interroge avec loyauté, regarde longtemps le merveilleux profil de l'ouvrière: est-il vrai qu'elle a ravi la tranquillité de son âme? Sentant peser sur elle une contemplation si vive, Lucile vers lui fit resplendir ses yeux noirs, sans coquetterie, sans arrière-pensée de séduire, et le coeur de Jean défaillit… Le jeune médecin eut souvenance des malaises nerveux par lesquels sa science diagnostiquait de telles commotions. Il sourit de son inexpérience presque ingénue, admit qu'elle avait suscité en lui de la réelle tendresse. Habitué aux notions limpides, conquises par une méditation laborieuse et sûre, il ne songea même pas à définir quelle affection le ravissait, profonde ou éphémère.
Loin d'être terrifié par elle, saisi par un revirement d'humeur bizarre, il s'abandonne à l'ivresse qu'il éprouve. Bien que leurs paroles soient plutôt rares et superficielles, tous deux pressentent le bonheur dont ils se bouleversent l'un l'autre. Ils se sont dirigés le long de la rue maussade, étouffante qui mène à la Côte du Passage. Lents, leurs démarches égales font l'ascension de l'escarpement tortueux. Le rythme chaud de leur accent résonne jusqu'aux profondeurs les plus lointaines de leur être…
—Cela ne vous fatigue pas de gravir cette côte? s'inquiète Jean.
—Elle est si près de la maison! dit-elle, bien douce.
Cette réponse n'est-elle pas merveilleuse de naturel et presque sublime? Jean se propose d'élucider l'énigme d'un esprit tellement gracieux et vif chez une ouvrière. Comment la beauté seule de la jeune fille jusqu'ici l'a-t-elle émerveillé? Tout chez elle n'est-il pas enchanteur?
—Ah! je comprends, mademoiselle, la joie d'en approcher vous soulève…
—Oui, comme si elle me portait dans ses bras!
—Être porté dans les bras de la joie, savez-vous que l'expression est jolie! murmure-t-il.
—J'aime encore mieux la chose que l'expression. Vous n'ignorez pas que, pour moi, les expressions… eh bien…
—Vous ne vous rompez guère la tête à les chercher? badine Jean.
—Cela s'explique, n'est-ce pas?
—Le naturel est un charme que l'on ne définit pas.
—Je ne vous imaginais que très sérieux.
—Je vous affirme que je suis sérieux, autant que vous pouvez vous l'imaginer…
Elle objecte avec scepticisme:
—Bien vrai?
—Parce que je vous déclare un peu d'admiration?
—Vous me traitez comme un jeune homme de votre rang n'y manque pas, avec politesse, avec… bonté.
—Et la bonté, est-ce de la politesse? murmure-t-il, avec douceur.
—Vous avez raison, ce n'est pas la même chose, c'est quelque chose de… de…
—Oui, mademoiselle, quelque chose de plus…
Le regard dont Jean Fontaine accompagne cette phrase banale et que Lucile accueille avec ivresse, témoigne bien dea choses que les mots n'avouent pas… La jeune fille en a l'âme toute radieuse et lourde. Il lui semble, en effet, qu'elle va crouler sous la joie profonde. Elle ne peut que se taire, espérer que rien n'éteindra cette riche lumière en elle, que le jeune homme parlera sans la détruire d'un souffle glacé. Pour ne pas la perdre, elle dissipe tous les assauts contre elle; tous les raisonnements. Il est vrai que son compagnon n'est si bienveillant, si attable que parce qu'il y est forcé par l'habitude de la politesse: a-t-il pu se nouer entre eux d'autres sentiments qu'un lien de protection de lui à elle? Il est presque devenu son ami, à force de s'être dévoué: tandis qu'il est pour elle un être suprêmement généreux, d'une intelligence admirable. Elle n'avait jamais ressenti la gratitude avec une bonté si aiguë au fond de l'âme et telle qu'elle ne devrait jamais finir…
Et Jean, plus la minute de la séparation est imminente, sent faiblir l'énergie de la vouloir. Dès qu'il songe à ne pas avoir de pitié, une tristesse lourde l'oppresse et le coeur saute avec beaucoup de tumulte. L'effroi d'induire Lucile à l'amour s'apaise. Le jeune homme cède à l'émotion douce, entraînante… Elle occupe tout son être, elle en a banni le reste: il reviendra la chercher, la subir, la vivre profondément…
IX
LE SANGLOT DE THÉRÈSE
—Me permets-tu d'aller jouer avec les petites filles sur la grève? demande Thérèse Bertrand à la grande soeur.
—Mais…
—Il n'y a pas de «mais», il y en a une, tiens la plus petite des trois, qui m'a fait un sourire et puis une signe… Regarde comme elle a l'air fin, il me semble que nous nous accorderions bien… Vous ne vous occupez pas de moi, tous les deux…
Jean Fontaine, à la courbe des joues, aux lignes amples du front, s'éclaira d'une rougeur incommodante. L'indiscrétion de l'enfant narguait à l'improviste, un trouble avec brusquerie l'envahissait, le frappait de mutisme, tandis que Lucile, d'un ton fébrile, déconseillait Thérèse d'être opiniâtre:
—Tu ne les connais pas!
—Ça ne fait rien! Il n'y a pas besoin de cérémonies entre petites filles. Ce n'est pas la première fois que je me présente… Je suis toujours bien reçue…
—Et si tu ne l'étais pas, cette fois?
—J'y vais, Lucile!
La grande soeur crispa des doigts fermes sur le poignet frémissant de
Thérèse, celle-ci eut un accès de peine:
—Mais pourquoi? Tu ne comprends donc pas que j'aurais un gros plaisir? gémit-elle, un sanglot crevant la gorge délicate.
—Sois raisonnable! Elles sont des étrangères. Il y en a une qui te sourit, les deux autres te causeront peut-être du chagrin. Tiens! elle essaye de les faire sourire aussi, elles ne veulent pas, elles ont un regard dur!
—Comment peux-tu me tenir et voir cela en même temps?
—Vas-y, petite folle! s'écrie, Lucile, avec un rire harmonieux et scandé.
Il déborde si naturel, avec des gazouillements si frais, un rythme si limpide, le rire à la fois sonore et tendre. Jean regrette que la musique ne s'en prolonge guère; lorsque de la sorte elle vient à lui, n'a-t-il pas l'illusion d'être caressé, d'être remué par l'envol d'une âme claire et grave? Quand celle-ci lui ouvre un peu ses ailes, ne se sent-il pas au bord d'une mystère qui l'attire?
Une curiosité ardente le lui veut faire découvrir…
—C'est bon d'être si jeune, dit Lucile, revenue à l'émotion qu'elle désire éloigner de son être.
—Que voulez-vous dire?
—Eh bien, oui, d'être si jeune, de…
—De trouver aisément du bonheur?
—Je ne sais pas… oui, c'est à peu près ce que je pensais. Vous expliquez bien les choses que je ne suis pas capable de mettre en paroles…
—C'est vous qui me les suggérez, les paroles, c'est votre âme.
—Elle est si ordinaire, mon âme! Il me semble que parfois, votre manière de parler n'est plus ordinaire, mais si belle, si profonde… Pourquoi me flatter ainsi? Vous m'avez défendu de ne pas vous croire, et c'est impossible de vous croire.
—Prenez garde au mot impossible, mademoiselle.
—Prenez-y garde vous-même! répond-elle, songeuse.
Jean est cloué de stupéfaction. Elle ne le défie certes pas de vaincre le charme dont elle enjôle. Implore-t-elle avec humilité de ne pas la conduire à la souffrance? Elle n'a que jeté une des saillies imprévues chez elle coutumières. Aussi, dit-il avec légèreté:
—Est-il impossible d'avouer ce que l'on pense?
—Je ne fais pas autre chose, je dis ce que je pense. Ce n'est pas cela qui est impossible, c'est vous croire…
Il est conquis par la riposte, il sourit, il plaisante:
—Vous n'avez pas du tout confiance en moi, alors?
—Ce n'est pas généreux comme moyen d'exiger une réponse!
—Nous nous perdons, mademoiselle, et nous ne savons plus où nous sommes.
—Ah! vous le savez bien!
—Où donc, je vous en prie?
—Mais c'est à vous de répondre, je vous ai posé une question…
—Dois-je vous répéter qu'auprès de vous, malgré moi, j'admire? s'écrie
Jean, avec une sincérité vibrante.
—Vous admirez? redit-elle, comme navrée, les cils un moment affolés, le bouleversement du coeur lui brillant au fond des yeux…
Des vagues infimes se gonflent au rivage du Bout de l'Ile, et leurs soupirs, lorsqu'elles se brisent le long des contours, ressemblent à une complainte amoureuse. Des éclairs de joie s'allument au flanc des rochers gris palpitants de lumière. Le fleuve est un ruissellement d'or qui fascine. Les arbres chuchotent des mots d'une douceur infinie…
Sur une terrasse fruste au bout du parc, il y a des bancs qu'atteignent les arômes de l'onde. Quand la chaleur n'est pas trop brûlante, il est merveilleux d'y aller s'asseoir. Le soleil aujourd'hui répand avec largesse une tiédeur saine au milieu de laquelle il est bienfaisant de vivre. Les deux amis ne songent pas encore à déserter la lumière si bonne…
Le jeune homme n'avait pas du tout prévu que Lucile demeurerait silencieuse d'attendrissement. Comment, le plus tôt possible, ramener le sourire paisible entre eux?
Il est vrai qu'il a dévoilé, malgré lui, l'admiration accrue pour elle: mais ne pourrait-il pas se mieux contenir, dissimuler, ne pas l'émouvoir d'une joie aussi périlleuse? C'est elle qui, sans cesse ingénieuse à dénaturer les effusions de Jean, devint sereine la première.
—Pourquoi me dites-vous de pareilles choses? dit-elle, rieuse et tranquille.
Une gaieté moqueuse tressaille dans la voix de Jean:
—C'est la dernière fois.
—Je m'en doutais.
—Expliquez-vous!
—C'est impossible!
—Ce mot-là vous est très cher!
—Il est commode, il est nécessaire… les jeunes filles en ont souvent besoin!
—Surtout quand les jeunes gens ne veulent pas qu'elles s'en servent.
—Admettez que j'ai raison de l'appeler au secours, monsieur.
—Je n'aime pas trop de mystère…
—Du mystère? Mais puis-je vous forcer à me répéter ce que vous me disiez? Je serais stupide: vous avez juré que c'était la dernière fois!
N'est-ce pas là du jugement fin, de la subtilité charmante? Jean se laisse ravir: il n'a d'autre répartie qu'un sourire d'émerveillement.
—Je ne suis donc pas mystérieuse! conclut-elle, après le doux silence.
—Tout de même, je ne l'avais pas juré.
—Presque!
—Ai-je eu le ton si rude?
—Vous n'êtes jamais rude envers moi! fait-elle, impulsive et reconnaissante.
Un afflux de tendresse noie le coeur de Jean…
—Je serais un lâche de vous faire de la peine, s'écrie-t-il, affectueux et grave.
Pour voiler ce qu'elle éprouve, elle s'empresse d'être gentille:
—Vous parlez comme si vous étiez coupable…
—Je le suis au moins d'avoir été brusque.
—Non, vous dis-je!
—Je le sais!
—Vous m'avez surprise un peu, c'est tout! finit-elle par dire, vaincue, rougissante d'avoir laissé poindre son chagrin.
Assez maîtresse d'elle-même pour ne pas discontinuer son badinage, une déception quelque peu âpre lui avait du moins fait mal, lorsque Jean, soudain frivole, avait presque raillé: «C'est le dernière fois!» Un tumulte d'angoisses vagues l'assaillit: «Eh quoi! songea-t-elle, je l'avais cru sérieux. Il m'a parlé d'une voix si sympathique, si franche. Il ne peut m'avoir trompée. Il ne me promettait rien, c'est vrai. S'il m'admire sincèrement, pourquoi devient-il si indifférent? Je ne sais plus quoi penser, moi! S'il ne m'a donné aucune autre espérance, j'ai le droit d'espérer qu'il ne ment pas, que son admiration est réelle!» Toutes ces réflexions ne la détournèrent pas de sa présence d'esprit. Elle désirait tant ne plus être mordue par le doute, mais il fallait que Jean lui-même le calmât. Sans avoir jusqu'ici prêté l'oreille à la présomption, sans avoir consenti au rêve d'être courtisée par le jeune homme, sans même s'être flattée qu'à la revoir il finirait par la chérir, elle n'avait pu, si fine et intuitive, ne pas pressentir combien le jeune homme avait pour elle de l'estime et un respect ému. Est-il étonnant qu'elle chasse l'anxiété, dès qu'elle s'insinue en elle? Il ne peut, traîner contre elle un dessein ignominieux, petit à petit l'induire à l'opprobre. Elle s'insurge contre le soupçon, croit du meilleur de son âme à la noblesse, à la chevalerie de Jean Fontaine. Aux aguets, confiante, elle attend son retour aux paroles graves, à l'admiration dont, elle est si fière. C'est un orgueil radieux qu'aucune vanité n'assombrit: avec quel ravissement ne l'a-t-elle pus vu s'inquiéter de l'avoir offensée, avec insistance, avec le besoin d'être positif, elle en est sûre! Oh, comme elle a le désir de lui témoigner une reconnaissance vive de ne pas la mépriser, de lui faire l'honneur de sa courtoisie, devant tous, et de lui tenir des propos d'ami véritable!…
Et l'intelligence agile et riche de la jeune fille étonne Jean. D'où lui viennent, ces délicatesses d'âme, une telle alacrité de jugement, d'aussi jolies trouvailles de l'esprit? N'est-il pas admirable qu'elle soit toujours convenable, réservée sans pruderie, exubérante sans vulgarité, noble sans niaiserie! Peut-on être plus délicieuse, avec plus de grâce et de goût? Jean n'a-t-il pas la sensibilité la plus vivante, et n'est-elle pas déchirée par les vulgarités de caractère et les mesquineries de pensée? Quelques maladresses, quelques trivialités, quelques sentiments désagréables devraient échapper à Lucile au fil de la causerie familière. L'énigme de cette retenue, de cette finesse morale attire Jean qui veut la saisir. Il résout de la faire causer d'elle-même, de son existence, de ses rêves, de son âme profonde…
Après la minute de silence où leurs âmes essayèrent tant de s'expliquer l'une l'autre, il reprit avec une humilité qui rassura Lucile davantage:
—Votre surprise.. je crois plutôt… que c'était de la peine… oh! légère… un désappointement qui brise un peu… Ne dites rien, nous nous sommes compris! C'est ma faute: je fus superficiel après avoir déclaré ma vraie pensée!
—Mais non, c'est ma faute, parce que j'ai douté.
—Nous ne recommencerons pas à nous quereller, dit-il. Nous sommes très loin de ce que je désirais savoir tout à l'heure. Quand vous avez dit: «C'est beau, c'est bon d'être si jeune», n'avez-vous pas laissé paraître un regret quelconque? Votre père est guéri: vous êtes adorée par toute votre famille… J'ai cru voir dans vos paroles une ombre; de tristesse… Je ne veux pas être indiscret: ne me répondez que si vous le jugez bon vous-même.
—Cela m'embarrasse beaucoup…
—Oubliez que je vous ai demandé cela!
—C'est comme… des nuages en moi… c'est, impossible d'avoir les mots. Tenez, j'aurais besoin de vous pour me deviner, pour m'exprimer.
—Vous êtes heureuse et vous ne l'êtes pas?
—Non, ce n'est pas cela, il me semble que rien ne manque, que je suis vraiment heureuse… et pourtant, c'est un peu cela…
—Il manque quelque chose? ajoute Jean, avec un sourire.
—C'est presque rien…
—Et c'est beaucoup!
—Je l'ignore….
—Ne le devinez-vous pas?
—Je me laisse faire par l'impression… je n'essaye pas de la comprendre… je sens que je ne suis pas capable… c'est comme si j'attendais et si j'avais déjà ce que j'attends, de la tristesse et de la joie… N'est-ce pas ridicule, tout cela?
—Mais non! protesta son ami.
—Il me semble que ce n'est pas ridicule, mais… nécessaire. Tenez, cela me rappelle ce qu'on nous enseigne à l'église: le bonheur entier n'est pas de ce côté de la vie… A force d'en parler, cela devient plus clair… Ce doit être le besoin du grand bonheur complet… Ici-bas, nos joies ne sont que… le début du ciel. Et notre être fait pour tout le ciel souffre de n'en avoir qu'un peu, de l'attendre encore…
—Je vous comprends, murmure-t-il.
—Comment me procurez-vous une telle confiance en moi? J'espérais que vous m'expliqueriez vous-même, et j'ai tout dit sans hésiter, sans doute… Je crois que c'est à peu près cela, oui, monsieur Fontaine, à peu près cela, de la tristesse et de la joie, un peu de joie à la surface et beaucoup de tristesse au fond…
—Et ceux qui rient toujours, n'est-ce pas le contraire?
—La tête rit, le coeur pèse toujours… ils finissent par le savoir.
—Un jour, ils savent qu'en réalité leur coeur était lourd! redit Jean, comme un écho vibrant aux profondeurs de son être…
Il est plus ému que jamais il ne le fut auprès de Lucile. L'attrait qui d'elle émane et le pénètre, s'illumine et devient comme une chose vivante en lui. C'est de son propre coeur, étrange et bouleversé, défaillant et doux, qu'il a malgré lui chanté le lourd bonheur. Toutes les hésitations fondent, tous les leurres par lesquels il refusait l'amour s'envolent. Il est empoigné, asservi, enivré… Parce que Lucile, enfin, n'est plus une apparition voilée d'une buée sentimentale, un être uniquement réel en la mémoire qui refait l'original et l'idéalise, un rêve splendide créé avec un peu de beauté qu'on grandit soi-même, parce que Lucile elle-même lui est chère! Par quel aveuglement systématique et injuste se laissa-t-il obscurcir les yeux? Il était facile de voir ce qu'elle était, la loyauté du coeur, la haute et sereine envolée de l'âme, la clarté de l'intelligence, la noblesse innée d'elle-même entière. Auprès d'elle, il avait cédé à l'orgueilleux instinct de l'homme du monde qui, malgré sa bonhomie et sa déférence envers quelqu'un des classes inélégantes, croit toujours décerner une faveur. Tout ce qu'il pouvait fournir de condescendance et de respect, la jeune fille de l'ouvrier le reçut; bien que sa beauté opérât vivement sur l'imagination du protecteur, il n'en avait pas moins conscience d'être plus élevé, plus raffiné, plus distingué qu'elle. Et c'est un peu comme, du haut d'une falaise, on contemple une fleur jolie et fragile perdue là-bas au milieu des rochers, qu'il la regardait. Il était charmant de la voir si pure et fière, elle ne valait pas qu'on se donnât le trouble de l'aller cueillir. Après avoir tergiversé quelques minutes, il se flatta de n'avoir agi qu'activé par l'abnégation la plus belle, il se rendit le témoignage que pour une autre famille ouvrière, en des circonstances identiques, sans une adorable Lucile pour venir l'appeler au dévouement, il se fût prodigué avec les mêmes efforts et la même constance. N'éprouvait-il pas un intense plaisir à consoler, à secourir, à sauver? A connaître l'âpre jouissance du sacrifice, ne s'exaltait-il pas? Un soir que les frères de Lucile, au retour de l'ouvrage, se joignirent pour lui manifester leur gratitude et leur affection; des larmes ne débordèrent-elles pas jusqu'à ses yeux du coeur tout-à-coup submergé par une félicité inconnue? Il s'est rappelé bien des fois combien celles-ci furent bonnes en dépit de leur violence: pour se mentir chaque fois, d'ailleurs, pour se convaincre davantage que la seule joie de la pitié surabondante grandissait au fond de lui-même. Il ne se lassait pas de voir Lucile exquise et sérieuse, discrète et retenue, mais si l'émotion du coeur l'embrasait comme brûlée au vif et devenait inexprimable, c'était la pitié encore, avivée par un long sourire…
Jean ne s'habituait pas au sourire de la jeune fille. Plus il en recevait la tendre lumière, moins il le connaissait…
N'est-ce pas de lui, pourtant, qu'il gardait le souvenir le plus émouvant? Plus il y rêvait, plus celui-là le fuyait et l'attirait: il avait, l'hallucination étrange de rôder au seuil du mystère… Il ne s'ingéniait pas à comprendre le sourire énigmatique, il en admirait la rêverie inconsciente et vague. Il n'est pas indispensable d'avoir une initiation artistique excessive, pour ne pas s'en tenir à une impression terne devant le beau: Jean avait le goût assez mûri pour que tout l'épanouissement des traits de Lucile en un rire méditatif l'émerveillât.
Lorsqu'elle sourit ainsi, de son âme ardente visible, elle captive, elle impose comme de la vénération émue. Un reflet vermeil s'épand sur le visage qu'il échauffe. Les lèvres se prolongent en courbes plus molles et vibrantes. Les joues dilatées grouillent de tressaillements. Les yeux, surtout, creusés, insondables, irradiés, se remplissent d'âme douce jusqu'à leurs profondeurs, il semble…
Longtemps donc, le jeune homme ne perçut d'un tel sourire que l'étincelle et la beauté physique, ne songeant guère à en pénétrer la cause, les sources génératrices: il se complaisait si volontiers à ce culte du charme visible qu'il négligeait de réfléchir, même un peu, sur les qualités morales et la noblesse d'une vie si modeste. Tout l'être intime, dérobé, supérieur, de la jeune fille ne l'intéressait que médiocrement, échappait en définitive à la vision de son intelligence, à l'éloge de son admiration.
Pourvu qu'il oubliât les parents, le milieu social, le travail de Lucile, elle était ravissante et harmonieuse. Dès qu'il revoyait l'entourage où elle avait grandi, elle ne cessait pas d'être belle, mais autrement, inférieure et indigne. Elle avait beau n'être jamais vulgaire ou sottement exubérante ou niaisement banale, il ne l'en estimait presque pas. Les manières de la jeune fille sans mignardise étaient gracieuses: il le constatait avec indifférence. Elle parlait une langue qui, sans imprévu ou richesse, était bonne et souple: à peine l'en louangeait-il. Elle causait de ses actes et des choses avec une distinction constante: il n'y discernait rien d'extraordinaire. Autant de finesse morale et de coeur ardent ne parvenaient pas à le séduire, elle n'était que la jeune fille de François Bertrand, une enfant douce et humble qu'il protégeait, à laquelle il faudrait bientôt faire un adieu sans remords et le moindre souci…
Il errait, puisqu'au moment de la séparation attendue avec froideur, un regret le tourmenta, réagit ensuite par une tristesse énervante. Il ne faillit pas, si rusé à rejeter l'amour par d'infinis prétextes, à détruire ces alarmes. Un attachement réel en lui s'était accru pour la famille Bertrand, et la satisfaction personnelle de lui avoir été sympathique et bienfaisant lui causait une jouissance. A l'heure où il fallut s'éloigner de l'une et renoncer à l'autre, il eut un chagrin subtil à se rappeler tant d'émotions profondes qu'il ne revivrait plus. La brisure d'abandonner Lucile fut de la souffrance à peine différente, aussi confuse, aussi nerveuse, aussi destinée à un prompt oubli…
Il y a quelques jours, impuissant à ne pas être entraîné vers elle, en dépit d'un ultimatum à lui-même de ne plus la voir, il reconduisait Lucile jusqu'à Lévis, jusqu'à la demeure paternelle. Cette entrevue lui démontra que l'amour l'avait envahi, sournois. A l'heure même où cette découverte l'éblouit, il ne s'efforça pas d'amoindrir en lui l'impérieux sentiment, il ne pouvait y réussir, trop dominé par la forte et, douce angoisse de le connaître en lui. Après avoir obtenu de Lucile un consentement joyeux à le laisser revenir auprès d'elle, alors qu'il dégringolait avec fièvre la Côte du Passage, il fut assiégé par un pêle-mêle de réflexions tumultueuses. Il s'estima ridicule de n'avoir pas même soupçonné qu'il aimait. Il s'empressa d'interroger cet amour et de savoir quel il était, sincère ou illusoire, mystique ou passionné, durable ou nécessaire. De l'analyse à tête calme eût seule conclu: aussi, beaucoup d'affirmations se battirent dans son esprit qu'elles ne gagnèrent ni l'une ni les autres: plus elles venaient à la rescousse, chacune à son, tour, plus Jean ignorait à laquelle se livrer, triste et indécis. Le plus sage à faire, jugea-t-il enfin, puisque la solution ne lui viendrait que le lendemain, était de s'imaginer l'hypothèse la plus alarmante comme vraie et de l'envisager avec franchise. Il admit, pour le besoin d'être moins perplexe, qu'une tendresse ardente, complète, invincible, à l'égard de Lucile le possédait, ne le lâcherait pas. Il fut alors comme frappé d'une crainte indéfinie au premier choc: mais la cause en devint lumineuse aussitôt. L'impétuosité, la violence de sa nature l'épouvantaient: s'il aimait vraiment, de tout son être, avec une conviction décisive, un abandon irrépressible du coeur, deux conséquences imposaient une alternative poignante: il devrait étrangler la passion au fond de lui-même ou se faire l'époux de Lucile. A l'évocation de l'ouvrière montée jusqu'à lui, il subit d'abord un frisson, une commotion de l'âme. Elle était si belle, si tranquille, si finement chaste, intelligente avec une si agréable spontanéité! La certitude l'en saisit avec force, il aimait Lucile Bertrand, il eut presque absolue l'impression de l'aimer avec ardeur, sans reprise de lui-même, assujetti, accablé par tant de joie…
Puis les doutes affluèrent, les difficultés placèrent entre la jeune fille et lui une barrière hautaine qui lui parût démesurée, infranchissable. Le préjugé de classe, ainsi que des épines faisant reculer les mains désireuses d'atteindre une rose, enfonça un aiguillon acéré en plein coeur de Jean. Il fut déchiré, il souffrit, il se rebella… En même temps qu'une blessure entrait au plus intime de sa vie, une ombre opaque lui pesait sur le cerveau comme un nuage pénètre dans l'atmosphère. Écrasé sous l'amas des objections à un tel mariage, il chancela: il hésita, il s'inquiéta, il se tourmenta, il ne sut quelles pensées accueillir. Les résolutions les plus opposées l'attirèrent l'une après l'autre, il s'irrita. Et quand il revit la maison prétentieuse et royale de Gaspard Fontaine, il avait l'âme encore flottante, égarée, bizarre et grincheuse…
Au souper, le père et la soeur flairèrent le trouble qu'il déguisait mal, insistèrent et, las de ne pas réussir, le harcelèrent de taquineries. Yvonne feignait auprès de lui l'insouciance la plus espiègle, depuis le jour où il ouvrit ses yeux sur les conséquences d'une union avec Lucien Desloges, pour dérober les craintes, les indécisions qu'elle ressentait. Et depuis ce même jour Gaspard, échappé à ce que les paroles de son fils eurent de puissant et d'irrésistible, appréhendait la mise en demeure de communiquer son blâme et son indifférence. Une simple allusion l'eût gêné, parce que de la part de Jean, poli jusqu'à l'extrême, elle aurait équivalu à une demande impérative de se prononcer. Il se réjouissait que le moment de le faire tardât, se prédisant avec erreur que Jean lui-même finirait par abattre son enthousiasme. Tout ce qui, néanmoins, le détournait d'un malaise entre eux, était bienvenu de l'industriel, inspirait à sa verve une gaieté inextinguible: grâce à une plaisanterie d'Yvonne, Jean morose, après l'avoir quelque peu effarouché, l'amusa et lui assouplit la langue qui devint loquace et railleuse avec bienveillance. Le nom de Marthe Gendron fut décoché avec un cliquetis de rires et de malices gentilles. Le jeune homme avec eux se mit à badiner, eut conscience d'avoir été grotesque à force d'avoir été songeur et de ne pas avoir révélé pourquoi. Gomme si un dédoublement intime l'eût partagé en deux êtres, il put à la fois continuer la méditation profonde et sourire aux siens. Elle ne pouvait que s'aiguiser, au milieu du luxe et de toutes les élégances, à la vue des mets subtils, par l'emprise de toutes les habitudes chères et distinguées, l'obsession du jeune homme, obsession d'un amour à préciser d'une résolution, à choisir, d'une souffrance à guérir. Bien que ressaisi par l'ambiance amollissante, Jean garda intact le souvenir de Lucile, et le dernier regard demeura limpide en lui: rien de sa clarté heureuse ne s'effaça… Le retour à la vie somptueuse aurait pu atténuer l'impression vécue au moment de la séparation. Le contraire, étrangement, survint. Comme si une muraille se fût empilée roche à roche, l'obstacle à coup sûr grandit, les objections s'accumulant, dignes ou mesquines. Mais aucune de celles-ci, croyait-il du moins par une ruse de l'imagination, ne provenait de la jeune fille pour laquelle tant de respect lui adoucissait le coeur. Il lui sembla qu'elles étaient différentes d'elle, qu'elles étaient froides et mornes, entre elle et lui opposaient une ombre qui lui donnait le frisson, qu'il avait peur de traverser. Mais elle paraissait ignorer une telle angoisse, puisque les grands yeux noirs ne se lassaient pas de l'émouvoir, débordants de félicité pure…
Le soir, il voulut s'arracher à la tyrannie de ses inquiétudes. Il espéra que la vie étincelante de la terrasse Dufferin engourdirait la fièvre. Une molle draperie d'azur et d'étoiles enveloppait la ville et les horizons de trouble et d'infini… Jean, à ses deux amis qu'une pareille exubérance intriguait quelque peu, jetait à profusion du sarcasme, des phrases et de l'esprit, il avait les joues vermeilles de nervosité aiguë. Ce fut en vain qu'il jasa autant qu'un verbomane, que des éclats de rire l'empoignèrent, qu'il tâcha de frémir au contact de l'allégresse générale, énorme, de n'avoir plus conscience que d'elle plus forte que l'obsession agaçante. La vision de Lucile au-dessus de la foule lui revenait toujours en un mirage de sorcellerie. Quand il ne luttait pas contre la griserie du souvenir, il trouvait cela ineffable d'être ainsi persécuté. Mais l'irrésolution se hâtait de l'aigrir, pensée lancinante qui devenait une torture. Des soucis de mondain, presque laids, certes peu généreux, lui insinuèrent que le plus sage était d'étrangler sans délai une passion qui le menaçait de douleurs et d'embarras. Par ses relations, ses habitudes, l'inclinaison de sa nature, la discipline des convenances, n'était-il pas lié à une société dont l'arrêt prononcerait coupable l'ouvrière transmuée en madame Jean Fontaine?
Le coude alangui sur une table du café, voluptueusement à l'aise au milieu des toilettes raffinées et des groupes à la mode les plus éclatants, chez lui parmi la fièvre des conversations légères et l'éblouissement des lumières, des bijoux et des regards, énervé, mais las, l'énergie somnolente, il fut débordé par la sensation que la jeune fille était inférieure, indigne. Il crut même quelque temps s'être décidé à la ligne de conduite auparavant claire et inévitable, à ne plus retourner vers elle. Quelques lignes diplomatiques d'adieu, bien adroites, bien mûries, bien effectives, pacifieraient les exigences, les clameurs de la conscience. Et d'ailleurs, la conscience en gémirait-elle? Irritable, à cause des réflexions persistantes, de l'effort pour les évincer, de l'insuccès, il se sentit méchant tout-à-coup, dominé par une sorte d'impatience féroce. Des soupçons injustes, lâches, l'étreignirent. Il ne les secoua pas à l'instant même. Lucile, avec une hypocrisie rouée de femme, s'était mise en lumière avantageuse, avait masqué l'intention de plaire et de se capter un mari magnifique. Jean scruta sa mémoire pour y chercher les indices, les preuves de ce hideux intérêt. Il fut indispensable de questionner le visage, le sourire, les yeux de la jeune fille. Il repoussa violemment leur charme, leur émotion franche, il désira trouver en eux de l'imposture et de la comédie. Mais trop nimbés de reconnaissance et de bonté, trop ravissants, ils combattirent, insistèrent, furent victorieux de l'insulte, de la colère. Le coeur de Jean leur céda, fut emporté vers le repentir; et là, en ces lointains de la conscience, il eut de la pitié, de la souffrance, il eut honte de lui-même, il pressentit qu'un amour très grand triomphait, il connut l'extase de s'abandonner à lui…
Plus tard, au cours des heures tendues où le sommeil refusa de l'en affranchir, l'obsession le reprit, le hanta d'ombres pénibles. Il dormit enfin, mais il fut alarmé par des cauchemars et beaucoup de réveils brutals intervinrent. Il reçut d'une pareille nuit le mal de tête le plus âpre: le cerveau, d'un écrasement vigoureux, l'alourdissait tout entier. Jean ne dirigeait sa pensée qu'avec paresse et torture: il lui sembla qu'une paralysie partielle en affaiblissait l'élan. Peu à peu, le problème en lui se redressa, plus intense que la veille. Il éprouva encore une brisure de la dépression: elle reculait, elle s'évanouit. Un courage fervent, domptait l'âme, la poussait à connaître, à ne pas fuir, à vouloir. Jean, avec l'illusion d'être froid, parce qu'il est des moments d'énergie brûlante où l'on se croit impassible à force d'avoir l'esprit lucide, plus encore avec droiture et probité, Jean s'interrogea, se pénétra longuement. Devant l'image de Lucile, dont nulle préoccupation maussade aujourd'hui ne ternissait la douce et blanche lumière, il voulut ne pas se mentir à lui-même, accepter en leur plénitude les conclusions d'un jugement loyal. C'était l'heure pour lui de ne plus se laisser ravir par un idéalisme flottant, de ne plus errer au caprice d'une sensiblerie amusée, c'était l'heure de fixer le devoir et d'y fermement courir. Après l'accalmie des instincts médiocres, le soir précédent, il crut succomber à un amour tenace et merveilleux. Si puissante en fut l'ivresse qu'il ne devait plus en contester la profondeur, la nécessité, le lien durable avec sa vie même… Il n'est pas étonnant que, le lendemain, sous l'empire d'une clairvoyance réagissante, il ait ramassé toute sa raison contre cette passion pour l'analyser et la juger. Jusqu'ici, entraîné par un penchant auquel il se donnait avec bonheur, il n'a pas étudié le caractère, la pensée, l'énigme supérieure de l'humble amie. Il ne méprisa pas, il fut aveugle. N'ignorait-il pas le plus intime, le plus touchant, le plus sacré d'elle-même? Ceci l'attira, le retint comme le réel devoir montant de la conscience: aller vers Lucile, afin de lui être juste, de l'approfondir et d'illuminer son amour aux rayons d'une expérience vigilante. De cette décision, il ressentit un apaisement indicible…