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Ce que disait la flamme

Chapter 14: XIII
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About This Book

The narrative follows Jean Fontaine after he earns his medical diploma and confronts hollow triumph and longing for purpose; his efforts to uplift his sister Yvonne into a nobler view of life collide with her attraction to trivial social amusements and a romantic entanglement with Lucien. Interwoven are appeals to youthful patriotism and social reconciliation between rich and poor, psychological reflection on inner states, and vivid Quebec settings that mirror characters' emotions. The prose emphasizes idealism and moral exhortation, favoring luminous, suggestive description and implication over explicit argument.

—Sortons ensemble alors, comme tu veux, la face gelée d'indifférence, d'indifférence habile, il va sans dire…

—Ah! tu railles!

—Si peu, Lucien!

—Et si j'estime que c'est trop, moi?

—Eh! bien, je rétracte la différence! répondit-elle, souriante et câline.

Comme elle était gracieuse et frêle, ainsi vêtue de linon mauve! Et Lucien, d'un égoisme opiniâtre, la faisait souffrir. Au lieu de s'amollir, il rétorqua, plus dur, avec un rictus de malice à la bouche:

—Si tu avais réfléchi avant de parier, tu n'aurais pas à me cajoler maintenant.

Il vient de renoncer à la forme élégamment arrondie qui lui était féconde, il a même été vulgaire. Yvonne est ébahie de douleur.

—Une parole d'amour t'exaspère, alors? reprocha-t-elle, d'une voix faible.

—Tu appelles cela de l'amour, toi?

—Si tu savais comme j'ai le coeur gros!

La plainte résonnait sincère et presque désolée: il ne pouvait en narguer l'appel, il s'emporta, Il nia, espérant ainsi la faire moins juste.

—Tu m'avais offensé, dit-il. Tu étais intéressée à me tenir un langage de caresses.

—Oh! combien de caresses tu me dois à ce compte-là! s'écria-t-elle, rapide et quelque peu révoltée.

—Affirmes-tu qu'il m'arrive de te froisser, de te rudoyer?

—Tu m'abandonnes, Lucien! redit-elle d'une effusion ardente.

—C'est ridicule! Inutile d'y revenir!

—Tu n'as plus la même douceur…

—Tu te l'imagines!

—Ni le même respect qui me rendait si heureuse…

—Faut-il que je m'agenouille devant toi comme un moine aux pieds de sa
Madone?

—Je parle de cette bonté dont les femmes ont tant besoin lorsqu'elles aiment…

—Pourquoi ne me le disais-tu pas tout de suite, que je te rudoie, que je te martyrise?…

—Peut-être…

—Comment? peut-être?… Je comble la mesure et c'est à peine assez?

—Tu ne sauras jamais quelle est la chute de mon rêve!

—Jusqu'où m'avais-tu donc soulevé?

—Jusqu'à l'amour!…

—Et ton amour s'est abattu comme ton rêve?

—Lucien: tu n'as pas le droit!… supplia-t-elle. Tu te joues de moi, réellement… Nous nous séparons, nous nous perdons!… Je souffre beaucoup…

—Je n'ai pas dit que tu me détestais, concéda-t-il, avec une fatuité peu discrète.

Yvonne l'en exonéra de tout son coeur: ne gardait-il pas toujours la fierté d'être chéri par elle? Il n'était, donc pas impossible encore de l'attendrir. Une flambée de joie irradia les prunelles de la jeune femme.

—Puisque tu m'aimes, il est si facile de nous expliquer avec générosité, d'esquisser notre bonheur le long de l'avenir!…

—Mais ni n'es donc pas heureuse! s'exclama Lucien, les lèvres serrées et nerveuses, le front raidi par l'impatience. Tu me permettras d'en être ahuri.

—J'ai peur… Laisse-moi parler, je t'en prie!… J'en ai besoin…

—Enfin, je vais en savoir quelque chose!

Lucien modula cette phrase d'un rythme langoureux, où la moquerie se laissait clairement percevoir. Cela figea presque toute la confiance d'Yvonne, la mena vite à la dépression de tout à l'heure… Elle ne comprenait pas son humilité, sa résignation. Comment son caractère avait il pu se libérer ainsi de l'orgueil qui se rebiffait d'un rien, de la sensibilité querelleuse? Elle se remémore le temps, si près d'elle encore, où l'insolence la plus bénigne de Lucien lui valait une rebuffade, où elle ne tolérait pas ses plus infimes sarcasmes. Et maintenant, elle s'incline, elle courbe, elle s'affaisse…

Le pronostic de Jean surgit en sa mémoire. Elle n'a pu l'oublier, lucide, fort, presque certain. Ce qu'il prédisait était simple, mais incroyable! Elle refusa de le craindre, et, il s'écroule sur elle d'une lourdeur qui la terrasse. Lucien ne demande pas, déteste l'amour qui est le don total, voulu, magnanime de soi-même. Une pareille affection l'ennuie, l'irrite, le fait rire. Il va la lasser, l'anéantir par des saillies, bientôt par des invectives. Cela parut impossible et c'est vrai!…

Elle ne s'indigne pas, aucune rage ne lui fermente dans le sang. Tout le coeur meurtri accepte la désillusion, la souffrance. Jusqu'alors, n'y avait-il pas au fond d'elle-même une attente vague, mais inévitable de ce qui arrive? Les paroles de Jean s'étaient, pour ainsi dire, incrustées en elle: à vouloir les effacer, elle n'avait réussi qu'à les accentuer davantage. De cette lutte morale avait commencé pour elle un sentiment inconnu de responsabilité: puisqu'elle se livrait d'elle-même à ce mariage, puisqu'elle détournait les objections, se garantissait. le bonheur qu'elle espérait, elle n'aurait de comptes à rendre qu'à elle-même du succès ou de la faillite de son rêve. Tant d'amour, sans doute, affaiblit les doutes jusqu'à les rendre exécrables. Mais dès que les premières malices de Lucien le lui permirent, ils reprirent d'assaut la conscience d'Yvonne. Comme ils étaient changés, comme ils étaient puissante! La sensation de responsabilité écrasante de nouveau s'appesantit, sur elle. La torture devinée par Jean la cernait, d'un lien plus étroit chaque jour, la briserait, mais elle se rappela sans cesse qu'elle s'était elle-même offerte au désastre possible.

Comme il s'est rué vite sur elle, le désastre de l'espoir qui l'avait exaltée! Au bonheur dont elle avait, fixé les contours à l'avance, dont elle devait s'assurer l'existence au gré de son désir, elle croyait d'un instinct irrésistible, d'une volonté solide. Elle l'entrevoyait si lumineux, si haut, si prochain que, fatalement, elle en serait bientôt nantie, pour toujours…

Elle sent, elle se désespère qu'il se dissipe, mirage derrière lequel se préparait le vide!… L'impression est trop navrante, il faut qu'elle réagisse d'un ultime effort pour triompher de l'amertume qui surabonde on l'âme. La querelle où Lucien l'a poussée, est solennelle, décisive. Yvonne est, assez maîtresse d'elle-même pour savoir qu'en ce moment, les attitudes futures des époux l'un vis-à-vis de l'autre se déterminent. Une oppression vive la mord au coeur, fait bondir sa poitrine. Si elle défaillit, si elle a le dessous, elle deviendra impuissante, contre Lucien, à tel point, qu'elle n'aura plus le courage de défendre son idéal: alors qu'elle y est si attachée encore, malgré tout, à la mission de noblesse et d'amour. Avant que le chagrin ne l'en désenchante, c'est l'heure d'y convier son mari, d'être touchante, d'être énergique, d'être victorieuse. Elle devient belle d'enthousiasme et de tendresse. Après tant de railleries et de violences, comment vit-il encore, cet amour suprême qui pardonne, s'humilie et espère?

Lucien, pendant les quelques minutes de cette méditation poignante, n'a pas osé continuer ses boutades, ses ricanements. Quelque chose de mystérieux et de fort, un moment, le paralysait… La voix de la jeune femme est palpitante de conviction et de ferveur quand elle délivre enfin du silence.

—Oui, mon cher Lucien, il faut que tu sois généreux, que tu m'écoutes de ton âme entière! Si tu refuses, j'en aurai du chagrin, énorme pour la vie. J'ai confiance en toi, sans mesure, puisque je veux t'associer à un idéal. Ne fais pas une moue arrogante: il s'agit d'un idéal vrai, large, facile, qui nous donnera, qui nous maintiendra le bonheur… Oui, j'en suis certaine, comme de notre mariage, comme de notre amour! Je me suis fourvoyée, il y a un instant; nous nous aimons encore, beaucoup, hautement, n'est-ce pas? Tu veux que cela dure! Eh bien, moi, je sens toute ma vie là, tu m'entends, et je veux qu'elle y demeure! Ou plutôt, je te supplie d'y bien réfléchir, avec ce qu'il y a de plus sincère, de plus grave en toi! Est-ce assez pour nous d'être élégants, d'être éclatants, d'être gentils et modernes comme tu le désires? J'ai peur, ne te moque pas de moi, cher ami, j'ai peur d'une joie trop légère, trop amollissante. Elle nous inclinerait peu à peu vers l'affection moindre, quelconque, superficielle… Me pardonnes-tu, maintenant, ces inquiétudes, ces reproches qui t'agaçaient? Je te demande, et c'est la mon idéal, j'espère de toi beaucoup d'amour! Comme tu l'exiges, rien de fade ou de mièvre, de banal ou de sot, mais de l'amour très noble, superbement ambitieux, de l'amour puissant!… Nous sommes riches, nous devons être utiles… Je rêve que tu deviennes magnifique d'amour et, de bonté. Comme le dit mon frère Jean, notre race a besoin des coeurs et. de l'énergie de ses fils. Nous donnerons un peu de nous-mêmes à des oeuvres sociales et nationales pour le relèvement, pour la survivance de notre race. Jean t'expliquera, il m'a entraînée, il t'entraînera! Vois-tu, Lucien, j'ai peur du luxe seul, de l'oisiveté: elle nous séparera, elle nous roulera vers le malheur… Dis-moi, si un grand dévouement nous lie, nous passionne, nous élève ensemble, notre amour n'en sera-t-il pas lui-même renouvelé, fortifié, meilleur, plus sacré, plus éternel? Nous en reparlerons, je serai plus claire, tu verras mieux. Promets-moi d'y songer, de m'être loyal! bientôt, mon cher ami, tu voudras, je te posséderai merveilleusement! Oh! que je serai heureuse!

En définitive, c'est de la manie… La hantise du rêve patriotique lui revient. Lucien n'avait, pas douté jadis que ce ne fût qu'une puérilité de jeune fille, un caprice d'imagination étourdie. Il n'est, plus en face d'une obsession fugitive, il se heurte à un voeu net, et solide, à un ordre qu'on lui donne à travers des larmes puissantes. Bien qu'Yvonne, en effet, suppliât et se servît de mots humbles, de la vigueur éclatait dans sa voix et de la conviction flambait dans son regard: elle a été si vibrante, si bonne, si gentille de force et de tendresse, l'épouse qu'à sa manière il aime, qu'une émotion le mordit au coeur un instant. Il en fut terrifié presque aussitôt. Ne vaut-il pas mieux sans délai calmer cette fièvre sentimentale, avant qu'elle ne détienne un ennui, de la perpétuelle hystérie? Il cherche une manoeuvre d'attaque, en voici une qui frappera droit au but: il accusera sa femme de le soupçonner, de l'outrager…

—On dirait, ma chère Yvonne, que je suis le plus redoutable des maris! dit-il, narquois et rude. Tu m'entends bien, c'est la dernière fois que tu m'humilies de la sorte. Si tu conçois le mariage comme un internement, il y a des asiles de vieillards où nous pourrions…

—C'est assez, Lucien, je l'exige! Tu ne sais pas ce que tu me fais! Je dois ne pas te le dire. Enfin, oui, c'est cela. Tais-toi!

Elle sent frémir en elle de la haine méchante, agressive, tout-à-coup. Elle s'épouvante de la colère amassée dans les veines, des paroles venimeuses qu'elle retient à la bouche. Elle se révolte contre l'arrogance de Lucien, elle est incapable d'en être lacérée davantage. Elle veut laisser ralentir la course du sang, redescendre au fond d'elle-même la paix, l'énergie de pardonner… Elle respire avec douleur, la poitrine lourde et, serrée… Les yeux s'effarent, tendus vers les profondeurs de l'âme. Lucien, muselé par le cri violent de sa femme, un peu mécontent de sa lâcheté, boude et s'énerve, plus résolu à la lutte, à la raillerie… La volonté de l'autre, d'une poussée brusque, rejette la haine. A travers le cerveau congestionné d'effort, une conclusion s'élabore, apparaît. La menace de Jean comme un glas tinte en sa mémoire: «Il étouffera ton amour par des sarcasmes, et ce sera bien dur!» avait-il prédit. Ces paroles retombent en elle avec une pesanteur indicible: comme elles oppriment de leur masse, comme elle en est à jamais écrasée! N'avait-elle pas senti le malheur s'entr'ouvrir comme un abîme et l'attirer vers lui? Depuis quelques jours, à la veille d'y crouler, ne subissait-elle pas les affres du vertige? D'une chute rapide, lui navrant le coeur, elle vient de s'y abattre. Un vide énorme se creuse en l'être, des battements drus et pénibles secouent, les tempes, elle se rive les deux mains au coeur afin de le soulager, de l'aider à vivre…

Le visage est est d'une blancheur livide. Un désir la soutient, la ravive seul. Il faut que longtemps des sanglots âpres débordent…

—C'est bien, tu peux aller voir tes amis, revenir quand cela te plaira! dit-elle, avec un accent très faible, d'une suprême douceur.

—T'aperçois-tu combien ton idéal est chimérique, naïf, inélégant, de mauvais goût?

—Sans doute…

—Tu me comprends?

—Oui, enfin…

—Que tu es gentille, ma petite Yvonne!

—Profondément, Lucien…

—Qu'est-ce que tu veux dire?

—Enfin, vas-tu me laisser seule! implore-t-elle, véhémente.

—Pourquoi cette fureur, ce ton d'impératrice?

—Je t'en supplie, Lucien, ne vois-tu pas que j'ai besoin de… oui de… réfléchir? Il faut que je médite longtemps, que je m'apaise… Vois-tu, j'ai souffert beaucoup… Oh! je sais ce que tu vas dire! J'avoue que tu as raison, je suis seule responsable… Je veux être seule à me faire des reproches, à me guérir… De grâce, accorde-moi ce bonheur! Je n'en puis plus!

—Sois donc heureuse, ma chère! dit-il, susceptible et mordant.

Et, léger comme un faune, il s'en alla bêtement, féroce…

XII

L'IDYLLE DE BONTÉ

Jean ne peut différer plus longtemps l'émouvante promesse d'amour à Lucile: une puissance merveilleuse l'emporte vers elle. Il est stupéfié d'avoir aussi bien refoulé un si grand besoin de lui dévoiler sa tendresse. Dès qu'elle et lui se retrouvent, il est tellement heureux que le coeur lui déchire d'une joie absolue, qui tire à elle sa vie entière…

Il faut que, ce soir même, la joie profonde soit transmise à Lucile, pour qu'elle-même en connaisse le ravissement. Des alternatives de confusion et d'enthousiasme font tressaillir le jeune homme: il a la volonté brûlante d'offrir le plus sacré de lui-même, et il a peur d'une façon étrange…

Il vient, de s'assurer davantage que les époux Bertrand n'ont pas cherché à lui accrocher leur jeune fille au bras, convoité une mirifique alliance. Sinon, leur ruse n'aurait pas d'égale, et, ils sont les êtres les plus ouverts, les plus spontanés, les plus honnêtes qui se voient. Ils pensent, de leur Lucile un monceau de bonnes choses: qui pourrait leur en amoindrir le droit? Jean préfère n'avoir, en leur manière de lui parler d'elle, relevé aucun système de louanges tendancieuses, aucune mise en valeur pour le mariage, rien de cet étalage de perfections qui horripile. Dans leur éloge, il n'y avait que de l'affection vivante et simple, de la reconnaissance touchante…

En quelques semaines, François Bertrand a reconstruit, sa vigueur et son élan au travail. Sa gaieté saine et large retentit comme autrefois Germaine peu à peu se familiarise au triomphe, selon son expression, de le posséder au complet

Ainsi donc, ils ont causé, depuis un quart d'heure environ,—il est huit heures—à l'intérieur d'un salon peu cossu, les deux époux modestes, leur Lucile et Jean. Thérèse, à l'esprit de laquelle on ne s'est pas adressé, n'a pas dénoué ses lèvres jolies et graves.

—Après le bon Dieu, c'est à vous que je dois le plus! avait redit
Germaine à Jean qui vantait l'ouvrier de sa ferme carrure.

Le jeune médecin, une seconde, ressentit la honte de celui qui craint d'avoir, recherché la gratitude. Impulsif, il s'écria:

—Le médecin de famille a tout fait! J'ai peut-être ajouté à l'espérance qu'il fallait, mais il fut le sauveur, lui, j'y tiens!

—Il T n une chose bien sûre, dit François, avec un bon sens brusque. Il n'y avait pas besoin d'y être pour que je le sache! Lui, le médecin d'ici, il était obligé de le faire, tandis que vous, c'était de la pure bonté… Ah! mon cher docteur, je n'oublierai jamais ça, parole d'honneur!…

—Et, moi donc! s'écria Lucile, d'une ardeur instantanée, qui lui fit le visage étincelant d'amour.

—Jean la contempla, eut le coeur traversé d'un long tressaillement. Puis, il fut saisi par l'obligation d'être sensible à l'élan de la jeune fille. Un peu timide, il répondit:

—Oh! que je suis orgueilleux de votre erreur, mademoiselle!

—Je suis bien plua fière de ma vérité, moi!

—De cette façon, nous nous accordons un peu mieux?…

Un accès de jubilation triomphante gazouilla:

—Je le savais bien, que j'aurais le dessus! dit Lucile.

—Tous les deux, nous sommes ainsi dans la vérité? insinua Jean, avec la mélodie profonde qui chaque fois remuait la jeune fille d'une violente douceur.

Une telle émotion lui révéla le sens intime des paroles affectueuses, elle s'effraya… Ne les avait-elle pas sollicitées? Aussi dit-elle, craintive, oppressée:

—Ne me croyez pas si ambitieuse que je l'ai paru…

—Je vous ai comprise…

Une exclamation de joie déborda:

—Oh! merci!

—Oh! que je vous remercie moi-même! s'écria Jean, qu'un flot de gratitude envahissait. Comme elle était délicieusement héroïque de ne pas avoir accueilli le rêve d'un mariage éclatant!

—Lucile tâche en vain de pénétrer l'énigme, elle ouvre sur Jean des yeux ravissants de surprise.

—Vous ne comprenez pas? dit-il, avec une espièglerie Tendre.

—J'essaie de tout mon esprit…

—Il serait, plus facile de le découvrir avec votre coeur…

Une divination sourde trouble la jeune fille: elle pressent quelque chose de merveilleux et d'inexprimable… Elle n'ose pas croire au bonheur qui s'annonce au fond d'elle-même, elle ferme l'oreille aux battements fiévreux de son coeur, elle plaisante à la manière des femmes bouleversées lorsqu'elles dissimulent:

—Mon coeur a si peu d'esprit…

—Il en a trop, mademoiselle…

—Vous êtes plus mystérieux que jamais.

—Cela vous taquine?

—Cela m'amuse beaucoup.

—Je vais prolonger le mystère, pour vous faire plaisir?

—Je voudrais pourtant savoir comment il se fait, que mon coeur a trop d'esprit.

—Je veux dire qu'il est trop humble, qu'il n'a pas assez confiance, dit le jeune homme, d'une ancienne ardeur contenue avec puissance…

Oh! le serrement de joie sans bornes à l'âme de Lucile! A l'instant même, elle ne peut qu'en frémir, que la faire durer le plus possible…

Les époux Bertrand, comme si l'intuition de l'amour entre le docteur Fontaine et leur enfant les eût tout à coup éblouis, restaient là, frappés de mutisme. Peu à peu graves, attentifs, ils devinèrent, ils furent ébahis qu'aucun orgueil ne leur vînt. D'un regard où leur pensée commune leur fut, transparente, ils s'aperçurent combien ce qu'ils attendaient les ferait heureux. Le silence actuel est pénible, les intimide: après l'excuse de fatigue ou de travail, balbutiée rapide, François et Germaine s'esquivent pour aller donner libre cours à leur espoir, à leur contentement si grand…

Qu'il est formidable, qu'il est vaste, qu'il est bon, le silence entre les deux âmes qui s'attirent, qui se cherchent, qui ont peur de se rejoindre! Jean s'efforce de réunir les phrases si naturelles, si abondantes, si faciles avant qu'il eût à les laisser jaillir: elles se sont défaites, elles arrivent par lambeaux disparates, lambeaux d'incohérence et de banalité. L'ordonnance harmonieuse de sa déclaration d'amour est en déroute, il n'y a plus que du pêle-mêle, de la gêne, de la tendresse insaisissable que rien ne peut définir. Combien de fois depuis la promenade au Bout de l'Ile, au cours de plusieurs semaines, il avait tenu des propos d'admiration et de ferveur à l'image sainte de l'aimée! Les scrupules suscités par le préjugé de caste mondaine, préjugé de raffinements divers et sans nombre, scrupules auxquels d'abord il s'attardait, ont cessé de revenir: ce qu'ils exigeaient lui parut superficiel ou inutile, parfois mesquin. Auprès de la jeune fille, un ravissement absolu dominait Jean… Aujourd'hui, il est stupéfié d'avoir si volontiers espacé les visites à la jeune fille, si longtemps comprimé ce désir de la revoir sans cesse. Les influences les plus variées concouraient à cette réserve, à une réelle torture. Le mariage d'Yvonne et de Lucien Desloges allait bientôt s'accomplir. Jean ne s'était pas rebellé: son langage à la soeur adorée n'avait-il pas été limpide, sincère et complet? Il respectait la liberté d'une décision contre laquelle il avait opposé le plus convaincu, le plus vibrant, le meilleur de lui-même, il se bornait à souffrir une anxiété poignante aux approches de l'acte irréparable. Il connaissait, la profondeur, la générosité, la noblesse d'affection auxquelles Yvonne, ressaisie par l'élan supérieur de sa nature, avait abouti. Un soir, comme aux jours de l'adolescence première, elle était venue, câline, fraternelle, émouvante, s'asseoir au-près de lui, presque s'agenouiller. D'une voix chaste et passionnée tour à tour, parfois craintive ou ingénue, elle avait narré ses méditations, ses angoisses, la renaissance de l'ambition altière, elle avait murmuré la tendresse nouvelle, haute et prodigieuse. Et dea larmes s'étaient ramassées dans les yeux du frère incapable de la contredire, de lui faire du mal. Que valaient-ils, en ce moment d'exaltation, les arguments contre Lucien Desloges? Cet amour différent, prêt à la lutte, assuré de la victoire, ne les vouait-il pas d'avance à l'échec? Les devinant stériles, ne doutant pas de la douleur où ils plongeraient Yvonne, Jean n'aurait-il pas été féroce de l'en menacer encore? Elle était si désolée, si humble de s'être aigrie contre Jean, elle requérait son indulgence avec tant de charme qu'il s'empara de l'exquise tête blonde et, l'attacha longtemps à son coeur, longtemps…

Pendant qu'il gardait Yvonne à lui d'une pareille étreinte, il eut l'âme reprise par le souvenir de Lucile. Il fut déchiré jusqu'aux profondeurs de l'être par une douleur qui se fondit eu l'émotion la plus suave. Oh! qu'il serait bienheureux de maintenir aussi longuement l'aimée sur sa poitrine! La décision intime qu'elle deviendrait son épouse se confirma, sembla beaucoup plus tenace en lui. Hélas! l'orgueil de Gaspard avait été comme chauffé à blanc par l'éclat de l'alliance avec les Desloges. Gaspard trépignait de satisfaction, il n'avait jamais été aussi jovial, expansif, puéril et vain, il ne s'habituait pas à l'accroissement de splendeur. Si Jean eût osé dès lors lui dévoiler son coeur, affirmer le choix de Lucile comme femme, le père se serait tordu le visage à s'en divertir… Et d'ailleurs, ne venait-il pas de parcourir les phases d'un combat moral où il avait failli lui-même se tourner en dérision? Un scandale gonflait, sous lui comme une vague. Tous les jours, l'accent de l'indignation grondait plus fort, plus acerbe. Il était impossible que le docteur Fontaine recherchât la compagnie d'une ouvrière pour la conduire au mariage, il ne restait qu'une conclusion à choisir: Jean Fontaine caressait une espérance lâche et féroce. Lucile Bertrand, si jolie, si digne, si délicieuse, l'attirait comme proie naive à séduire. La nouvelle s'accrédita, se précisa de piquants détails, s'aggrava de preuves surgies en des imaginations fécondes. Ou flétrissait à peine la jeune fille, on écrasait le jeune homme d'une masse d'horreurs et de malédictions. Il vint une heure où ce fut de l'exaspération, de la colère extrême, un besoin aigu de punir et d'assommer…

Comme on était muni d'une arme bien tranchante, d'une souplesse infinie, à coup sûr meurtrière, le ridicule, on la pointa contre lui, on l'en déchira, on la lui enfonça jusqu'au plus saignant du coeur. Il fallut bien alors, en effet, qu'il s'aperçût de l'aversion qu'il inspirait. De toutes les façons, dès qu'un incident minime lui en eût imposé la crainte, il sentit le blâme de l'opinion le narguer, s'appesantir sur lui. Des éclats de rire le souffletaient, des sarcasmes l'écorchaient au vif, des sourires de compassion entraient jusqu'au fond de son âme leur ironie comme un dard. Oh! comme il en eut de la honte et du tourment! La moquerie âpre, inlassable, de toutes parts se refermait sur lui pour l'étreindre, l'avilir et le châtier…

Il fut sur le point de lui obéir, de perdre l'équilibre. Il voulait se libérer d'une torture qu'il n'avait plus la force de vivre. Pendant quelques jours, il accueillit l'hypothèse de rejeter Lucile. On n'avait, pour le honnir, que des preuves fantaisistes, on reconnaîtrait la méprise et l'injustice, on lui redonnerait l'honneur. A prévoir ainsi la joie de la réparation et de la vengeance, il ressentit le calme tant désiré…

C'est comme si la violence de la confusion soulevée en lui par le ridicule eût aboli les autres sentiments, l'amour aussi. Lucile, toutefois, ne cessait pas d'être merveilleuse en la mémoire du jeune homme, aucun désenchantement ne l'avait révolté contre elle. Mais une force déprimante exécutait son oeuvre, contre laquelle il fallait tout son être pour réagir: aussitôt qu'il en eut, dominé l'action, Jean la crut moins formidable, il éprouva même l'énergie de la refouler hors de son âme. Contre elle il amassa tout à coup de l'endurance, de la conviction, de la puissance intérieure. D'une impulsion libre, la volonté revécut pour ainsi dire, claire, impérieuse: elle reprit l'essor vers le but, le devoir, la vigueur, la beauté… La conscience de la destinée vers laquelle Jean s'acheminait, remonta au fond de lui-même et toute la fièvre de l'amour le ressaisit. La sensation fut un mélange de douceur et d'humiliation profondes. Oh! la surprise, l'ingratitude, la laideur, la veulerie d'un tel oubli! Qu'il était mystérieux, ce reniement d'une tendresse aussi loyale, aussi complète! L'assurance d'avilir été malgré lui traîné par la vague irritée de l'opinion, ne le délivrait, pas d'une souffrance qui l'oppressa lourdement: n'avait-il pas été faible et vil? C'est d'un élan plus invincible, plus généreux, plus absolu qu'il se redonna… Des perspectives élargies ravirent son imagination, le firent, tressaillir à l'aspect de leur sublime étendue. Jusqu'alors, l'égoisme seul, une joie toujours plus infinie de retrouver le sourire et l'âme de Lucile Bertrand le poussait vers la jeune fille. Il essaya de le contenir, il fut débordé. Asservi de la sorte à l'amour, il ne retint guère une pensée qui lui sillonna la tête et qui aurait dû l'émouvoir: à se lancer contre les obstacles dressés entre lui et l'ouvrière, à détruire en lui les fibres d'une vanité mesquine, à ne pas arracher en poltron de sa vie le sentiment fort éclos au meilleur d'elle-même, ne s'attachait-il pas d'une pleine franchise, d'un lien réel à l'idéal de fraternité qui l'avait remué d'une ardeur intense? N'avait-il pas failli se livrer au dédain contre le peuple, être complice de l'indifférence à l'égard dea humbles, refuser son coeur à l'union canadienne-française? Ne le fascinait-elle pas, ne le persuadait-elle pas tout entier, le jeune homme ardent et sincère, il y a quelques mois, la vision d'une sympathie organisée, féconde, entre les groupes de la race? La conviction patriotique issue des émotions nouvelles au Congrès, des réflexions ardues et pénétrantes, des certitudes acquises, ne perdait rien de sa fermeté, de son espérance. Mais l'amour croissait, devenait exclusif, atténuait le reste en l'âme de Jean. L'image de Lucile, constante, radieuse, éloignait les autres pensées, les autres souvenirs. Comment l'avait-elle jusqu'ici bien peu frappé, la relation rigoureuse entre le rêve patriotique et la grande tendresse? Elle aurait lieu sous la poussée de l'amour, l'entente des classes, l'unité de la race, l'envolée prodigieuse vers la force et la gloire. Ah! que cela devint lumineux, sûr, infaillible, parce que son propre amour illuminait Jean, l'inondait lui-même de dévouement, de pitié, de vaillance!…

Depuis lors, avec une affection renouvelée, moins impulsive et aveugle, plus consciente et intuitive, il chérit Lucile vraiment, d'un élan supérieur. Il eut l'obsession de ne pas l'avoir aimée, il en eut de la peine étrange qui dura. Il aurait voulu toujours l'avoir estimée, ennoblie ainsi, ne l'avoir jamais abaissée de la hauteur de son orgueil et des préjugés infimes. Animée par de tels regrets, fortifiée par l'ardeur plus vive, par la certitude, par l'adhésion claire de la volonté, comme elle se creusa, comme elle s'élargit, comme elle se fit, douce, la tendresse de Jean pour l'ouvrière! Elle ne contenait, rien de vague ou de stupidement romanesque, elle transportait le jeune homme d'une joie saine et clairvoyante, pour ainsi dire. Elle devint un respect bizarre, indicible, qui lui rendait Lucile auguste, une émotion poignante qui la lui faisait nécessaire…

Jean veut le lui dire, avec des mots bien des fois appris, qu'elle est indispensable au bonheur, à la vie, à l'avenir. Hélas! il ne trouve plus que des accents banals et rigides, mornes et indignes, mais il est grotesque d'être ainsi figé par le silence, et il prononce une phrase gonflée d'amour, au hasard:

—Nous n'avons donc rien à nous dire, Lucile…

Il ne l'avait, jamais nommée de la sorte, il ne lui avait, jamais parlé d'une telle voix bouleversée. La confusion agace beaucoup le jeune homme. Les syllabes attendries pénètrent Lucile de crainte et de ravissement. Elle n'ose toucher au silence, elle désire que Jean la trouble encore…

La hardiesse regagne Jean Fontaine: il insinue, taquin:

—J'attends, Lucile!…

—Quoi donc, monsieur Fontaine? élude-t-elle, charmante.

—Vous le savez, pourquoi ne pas m'obéir?

—Ah! vous donnez des ordres! c'est plus mystérieux encore…

—N'ai-je pas obéi, moi?

—Vous ordonnez que je vous appelle Jean? s'écria-t-elle, exubérante, de la pourpre chaude au visage.

—Vous ne me dites pas cela de la manière dont je vous redis Lucile…

Il répétait chaque fois le nom de la jeune fille avec une admiration lente, en un murmure passionné de l'âme entière. Un embarras inexprimable affolait Lucile, elle s'efforçait d'y échapper pour n'être pas idiote, par de l'espièglerie, de la naïveté joyeuse et volontaire.

—N'ai-je pas obéi? dit-elle, exquise de malice.

—Vous vous moquez de moi.

—Vous savez bien que non!

—On n'est pas sérieuse quand on se moque… Vous êtes plus gaie qu'à l'ordinaire, trop gaie…

—Il le faut bien, monsieur Fontaine.

—J'exige que vous tranchiez la tête à ce Monsieur Fontaine!

—Là! je ne vous obéis plus! Si je la tranche, il n'y aura plus de Jean!

—Vous voulez donc le garder? s'écria-t-il, une auréole de triomphe lui jaillissant au visage.

—Il le faut bien, Jean, que je sois gaie…

Il n'y a plus de badinage sur les lèvres, plus de malice au bout des yeux qu'envahit le bonheur. Le regard et le sourire de la jeune fille ont torturé Jean d'une félicité aiguë. Puis, ce fut de l'ivresse, une extase calme, de la bonté sans mesure au coeur. Il songea enfin qu'il devait ne pas commander, ne pas la forcer à l'aveu, il se repentit d'une rudesse imaginaire.

—Je vous demande pardon, Lucile, dit-il, avec de l'affection intense.

Elle s'égaya de nouveau, beaucoup moins, de cette humeur enjouée qui rêve, qui est de la tristesse douce:

—Si vous saviez comme vous m'avez fait peu de chagrin!

Il ne lui fit pas le reproche d'être légère, cette fois. Il devint lui-même enjoué, pour mieux se résoudre aux paroles décisives. Il suggéra:

—Vous me pensez ridicule, n'est-ce pas?

—Il était convenu que je ne m'étais pas moquée de vous…

—C'est vrai! comme vous êtes…

—Ne me dites pas de choses incroyables, je vous en prie! interrompit-elle, avec plus de méditation profonde que d'exubérance taquine.

Elle sentait grossir en elle de l'opposition contre la promesse d'amour prochaine…

—J'allais vous dire ce que je pense depuis que je vous ai connue! s'écria-t-il, railleur à son tour. Cela ne vous intéresse pas, je le garderai pour moi.

—Toujours?

—Jusqu'à ce que vous désiriez m'entendre!

—Suis-je distraite? dit-elle, haletante.

—Vous me fuyez, Lucile, vous ne voulez pas me croire! Il y a si longtemps que j'étouffe, il me semble, de garder le silence. Je ne suis pas venu, je dois avoir couru ce soir. Des paroles douces, oh! si douces, m'obsédaient, me parurent dignes de vous. Dès que je vous ai revue, je les ai perdues… Il ne m'arrive que des morceaux de phrases insignifiants, qui ne contiennent rien de ce que je sens pour vous… Ah! que c'est profond, Lucile, que c'est bienfaisant, que cela rend noble et joyeux de vivre! Dites, vous ne refusez pas? J'ai besoin de vous, de votre sourire, de votre âme si haute, si brave!…

Lucile immobilise sur Jean des yeux éperdus, navrés d'extase. Tressaillante jusqu'aux profondeurs les plus vives de l'être, elle écoute l'harmonie d'amour. Elle est impuissante contre l'émoi, contre la défaillance… Elle a le vertige de vouloir en mourir…

Jean s'étonne du mutisme, de la pâleur de Lucile. Des secousses brusques remuent la poitrine de la jeune fille: elle a presque fermé son regard, le visage est comme rigide…

C'est qu'elle est étreinte par quelque chose d'inévitable, de dur. Un malaise accablant la tient. Comme elle est inférieure, comme elle est pauvre, comme elle est lointaine! En cette minute, elle n'éprouve qu'une tension de volonté âpre…

De la douleur transperce Jean Fontaine: il s'épouvante à l'hypothèse de n'être pas aimé.

—Lucile, vous ai-je offensée? dit-il, enfin, anxieux jusqu'à l'extrême.

—C'est le contraire, Jean…

—Mais alors?… je… je…

—Vous m'élevez trop, je n'ai pas le droit, j'ai peur…

—Je vous admire, je vous aime d'être aussi délicate, mais il faut n'y plus songer, n'est-ce pas?

—Je ne le peux pas!…

—Vous me croyez donc faux?

—Ah! Jean! qu'est-ce que vous me dites-là? dit-elle, un sanglot lui déchirant la gorge.

—Pardon, mon amie! L'inquiétude me rend féroce! Oubliez cela, je ne veux plus que ça vous fasse du mal!

—C'est impossible, je le sais! Que cela me fait de la peine de vous voir si triste! Je n'ai pas de mots pour vous remercier de votre générosité, de l'honneur que vous me faites… Vous allez le comprendre vous-même. Je ne suis pas capable de vous dire cela. Je suis trop inégale, trop étrangère à vous, je suis certaine que vous le regretteriez. Je vous ennuierai, je serai dépaysée, je serai gauche au milieu des vôtres: je serai l'intrigante, l'enjôleuse pour l'argent… Ne voyez-vous pas que je dois être courageuse au-delà de ce que je peux dire? Je le dois à votre bonheur!…

—Ce que vous devez à mon bonheur, c'est vous! Je ne veux plus entendre ces scrupules, il me faut d'autres paroles, celles dont je vivrai toujours après les avoir entendues!

Comme devenue insensible par l'inflexibilité de la résolution prise, elle interrompit si ardente qu'il eut à la laisser grossir l'obstacle:

—Non, vous dis-je, mon ami, c'est impossible! Je vais être franche… Il y a quelques semaines, j'ai lu le récit du mariage de votre soeur. Quelle fête! quelle richesse! quelle élégance! Tout à coup, des larmes ont bondi à mes yeux, je me sentais petite, si loin de vous, triste jusqu'au fond du coeur… Puis, je me suis aperçue combien j'étais sotte, vaniteuse. Vous ne veniez à moi qu'irrégulièrement, je ne pouvais espérer de l'amour chez vous… Est-il bieu vrai qu'alors vous m'aimiez? Ah! non, c'est trop de fortune, trop de splendeur! Votre soeur, une des plus séduisantes femmes de Québec, rougirait de moi. Vous-même, Jean, ne vous fâchez pas, je devine qu'un jour vous penseriez comme Madame Desloges, comme eux tous… Vous êtes si bon, vous cacheriez votre humiliation, vous pardonneriez… Mais je le sentirais! Il n'y aurait plus qu'une chose à faire, ce serait mourir!… Ah! non, je ne le peux pas!

Des sanglots rudes la saisirent à la gorge. Une détresse lui faisait, le coeur lourd à en devenir folle…

Jean se précipite vers elle. Il détache lentement des yeux et du front qu'elle pressait, la main secouée de fièvre. Au bord de la chaise où Lucile est défaillante de douleur, il prend place avec un respect infini. Puis, d'un geste paisible et doux, il incline sur sa poitrine la tête frémissante, la tête bénie. Il parle avec des murmures venus du plus lointain, du meilleur de l'être:

—C'est fini, Lucile!… C'est fini, n'est-ce pas? Vous ne savez pas combien je souffre, combien vous me déchirez!… Vos sanglote me font du mal, à toute mon âme, il faut qu'ils s'arrêtent. Entendez-vous, Lucile, je ne veux pas! J'ai le droit de vouloir puisque je vous aime! Ce n'est pas du caprice, de l'exaltation, c'est de la tendresse profonde, tout moi-même est à vous!… Avant la promesse que je vous ai faite, j'ai réfléchi. Tout ce que vous dites, ne me le suis-je pas dit? Ce que vous dites est sublime, et… c'est fou! J'ai besoin de vous, Lucile, de votre coeur, de votre tête si fine, si douce!…

Les épaules de la jeune fille ne sont plus agitées par la violence de la peine, ses larmes deviennent tranquilles et bonnes. Une joie ineffable l'inonde entière, alors que Jean Fontaine achève de la consoler, de la guérir:

—Vous m'aimez, Lucile… votre grand chagrin n'en est-il pas la preuve? Vous m'aimez, comme je vous aime, pour toute la vie, avec toute la vie… N'est-ce pas vrai, ma douce amie? Pourquoi ne pas me le dire? J'ai besoin de l'entendre… Ne pensez plus à mon rang, à vos inquiétudes. Ne serai-je pas là, moi? Je vous jure ma protection, mon dévouement, ma tendresse éternelle… Lucile, je vous aime! refusez-vous le bonheur?

—Ah! que vous êtes bon! dit-elle, à voix très basse, d'une suavité qui le bouleverse jusqu'aux larmes.

—C'est fini, votre souffrance?

—Il me semble que je n'ai jamais souffert…

—Pourquoi n'aviez-vous pas de confiance en moi, Lucile?

—Je ne m'en souviens plus, Jean…

—Depuis longtemps, je souffrais de ne pas tout vous dire…

—Ah! que vous êtes bon! que vous êtes généreux! que vous êtes…

—Heureux, Lucile, heureux par vous, par votre noblesse, par votre franchise, par votre douceur!…

—Quand l'espérance venait, je la chassais de moi-même! Ah, quel martyre alors!…

—C'est fini, Lucile, pour toujours?

—Je vous aime, Jean! dit-elle, avec une extase profonde.

Longtemps, leurs coeurs s'étreignirent d'aveux, de sourires…

XIII

LE PÈRE ET LE FILS

L'enivrement <le la douce confidence persiste, s'approfondit: Jean revient au chemin Saint-Louis… Le long de la Grande Allée méditative sous la lune et les étoiles, le tramway file avec impatience. Il y a peu de voyageurs, peu d'arrêts en la course vers la demeure paternelle. Jean, le plus tôt, possible, va faire accepter par son père la tendresse qui le domine et si puissamment l'attendrit. Elle est devenue si entière, si impétueuse et définitive au cours de l'aveu, qu'il a fini par ne plus tenir compte de la vanité de Gaspard Fontaine et des répugnances qu'il en avait jusque là, redoutées. L'opposition qu'il entrevoyait, par la violence et l'absolutisme qu'elle aurait, l'effarouchait au point d'avoir éloigné la confiance et l'effusion. Bien qu'il n'eût pas sondé l'orgueil de son père en toute sa profondeur, en toute son étendue, il en était malgré lui témoin assez pour qu'il en eut perçu la vigueur, l'essence. Et il n'ignorait pas que l'industriel peu à peu retirait son coeur au peuple au milieu duquel il avait d'abord battu, faisait rayonner sur les pauvres, les travailleurs, une presque royale indifférence, un mépris toujours grandissant…

La certitude qu'il aimait ne put s'aviver en l'âme de Jean sans que l'obsédât le souci d'y rendre Gaspard sympathique. Mais outre la prétention surabondante qu'il n'ignorait pas, n'y avait-il pas l'obstination à laisser croupir dans l'oubli le projet d'action patriotique? Plusieurs mois s'enfuirent à tire d'aile et le père, habile, se tenait loin de toute allusion même au plaidoyer du fils pour la race. Ne fallait-il pas, surtout, battre en brèche et abolir ce périlleux antagonisme entre les classes, entre les parvenus et les modestes? L'industriel s'empressant de méconnaître et de refuser lit tâche de fraternité, Jean augura que Gaspard se camperait, despotique et agressif, entre Lucile et lui…

Aussi, Jean se torturait-il. Plus son amour l'empoignait, s'identifiait à la vie même et plus la nécessité, d'y faire consentir le père le harcelait, plus il vacillait en face de la décision à prendre. Non pas qu'il fût dénué d'assurance virile en lui-même: une énergie tenace lui circulait dans les veines. Il s'attendait, comme à un destin lié aux circonstances et à la nature exaltée de Gaspard, à un refus rude, inflexible. Et les conséquences l'en terrifiaient, le pétrifiaient à l'avance. Comment franchir un ultimatum de celui qu'il vénérait si fort on se libérer d'un amour que tout lui-même voulait garder? D'ailleurs, il ne se sentait pins le droit ni l'ignominieux courage, de renoncer à Lucile. Il avait perçu, admis les responsabilités d'une courtoisie assidue auprès d'elle, s'en était de lui-même porté garant. Si maintenant la jeune fille l'aimait à ce degré d'admiration et de profondeur, lui-même l'y avait conduite et stimulée. La perspective de violer l'espérance qu'elle ne s'avouait pas à cause d'une humilité admirable, mais qui sourdement lui filtrait au coeur, révoltait Jean: comme il serait félon et dur!…

Ce n'était qu'une obsession éphémère dont il n'accueillait pas l'objet comme probable, qui servait du moins à décupler sa force de vouloir. Il ne se donnait un pareil effroi que pour en accroître son amour, pour s'enflammer à ne pas le trahir. Celui-ci devint extrême, invincible: il semblait à Jean que rien n'en pourrait comprimer la vie profonde, l'élan pour briser les obstacles. Le jeune homme en devait subir les entraînements et les ordres, parce que le meilleur de lui-même y adhérait, les croyait inséparables du bonheur et de la justice…

La prévision seule d'attrister son père, d'enfreindre son orgueil, de s'ériger on adversaire devant lui, tempérait cette ardeur. Et pourtant, elle ne se désespérait pas: elle se ferait si habile, si respectueuse, si émue, quelle dissiperait l'antagonisme. Il y eut, une heure de triomphe, ce soir, où Jean cessa de l'appréhender, où il n'eut plus la crainte de dévoiler son amour, où l'indulgence paternelle lui parut facile à surprendre…

Au coin de l'avenue des Érables, il quitte le tramway. Une démarche fiévreuse l'emporte. Il est irrésistiblement déterminé: Gaspard entendra tout, s'il ne s'est pas encore livré au repos. Une lumière atténuée, bleuâtre, informe Jean que son père ne s'est pas retiré de la salle à fumer. Le coeur lui saute à grande allure, ses tempes sont battues de chocs rapides. Il est remué, il est nerveux, mais sa résolution ne bouge pas en sa volonté. Il n'entrevoit rien de la nuit belle et capiteuse, il gravit l'escalier de pierre comme si une meute l'eût traqué…

Gaspard Fontaine, les sourcils ramassés, le regard froid comme une lame, rumine de la colère. On l'a trompé, un profit gigantesque lui échappe, l'humiliation le hante. Sa renommée d'homme d'affaires perspicace est offerte en cible aux railleurs. Il est infatué sans mesure de son adresse à conduire les opérations commerciales. Il en tire sa plus grande félicité de vivre. Aux grands efforts de l'énergie qui ne se vouent pas à elles, c'est avec parcimonie qu'il accorde un éloge, qu'il décerne de l'estime. Il fallut toute la passion débordante et toute la supplication grave de Jean pour que, le soir où il réclama de lui une tentative énergique d'amour et de sacrifice, il obtînt de lui cet intérêt, cette émotion, ce penchant à se dévouer fugitif. S'il eût mieux vu l'âme de Gaspard, une adhésion aussi vague, même passagère, l'aurait confondu, émerveillé…

Il dura donc bien peu, l'acquiescement du père à l'idéal patriotique du fils. Dès le lendemain, celui-là révisait son assentiment superficiel, le discuta, le contremanda. Une espèce de honte le prit de ne pas l'avoir aussitôt refusé. Installé en sa chaise curule d'homme d'affaires, il s'étonna de lui-même presqu'avec douleur. Il était anormal qu'il se fût délecté d'un pareil sentimentalisme. Eh bien, oui, il avait failli parler, se compromettre, s'emballer, vouloir. Dieu merci! il ne s'était pas mis en cette disgracieuse posture. Comme facteur de succès en des carrières spéciales, en, politique surtout, le zèle patriotique avait de la décence. Que viendrait-il ajouter à sa veine, à sa richesse, le dévouement à la race? Il en déduisit que ce serait accomplir une tâche risible. Un enthousiasme aussi candide ferait s'esclaffer l'opinion: cette peur n'aurait-elle pas suffi à paralyser en lui tout velléité d'un grand amour?

Il ne restait plus qu'à détourner Jean d'une illusion, d'un nuage. Des ardeurs l'embrasaient souvent: la fourberie et la lâcheté facilement lui inspiraient de chaudes protestations. Était-ce l'activité jamais assouvie de l'intelligence qui les lui faisait oublier si tôt? Pourquoi s'attacherait-il à ce rêve longtemps? Bien qu'il eût soulevé tant de coeur et d'âme, l'apaisement n'aurait-il pas lieu? Gaspard n'alla pas plus loin que cette logique. Il n'osait tout de suite et avec droiture braver la déception de Jean, il attendit que sa passion élevée d'elle-même s'effondrât… Et voici que tous les deux, avec mystère, silencieux et comme timides, ils s'interrogent d'un regard inflexible, le buste redressé. Le père occupe le fauteuil où il se prélasse d'ordinaire, il a cessé tout à coup d'y enfouir son dos et sa tête languissamment. Il ne sait pourquoi lui remonte en l'esprit l'idéal patriotique de son fils, avec une telle clarté, une force aussi violente. La résolution qui raidit les traits du jeune, homme l'effraye et le tient, sur le qui vive. Et Jean ne se laisse pas affaiblir par la rudesse et la méfiance épandues sur les traits de son père, les regarde bien en face pour en soutenir la colère, s'il le faut. Au premier choc, il a chancelé d'inquiétude. La décision trop ferme a repris l'offensive, il est prêt. Tous les deux, étranges, sans une parole, sans un geste, se préparent, devinent qu'entre eux accourent, des choses décisives et graves…

—Que je suis heureux de te trouver ici, mon père! s'est écrié Jean, lorsqu'il a rejoint l'industriel.

—Ce n'est, pas la première fois que tu m'y rencontres! répondit l'autre, contrarié, maussade.

Depuis lors, depuis une minute écrasante, ils luttent à qui rompra le silence, la tension d'âmes…

Enfin, le fils interroge:

—Qu'y a-t-il?

—Qu'est-ce qu'il y a? fait l'autre, sans désarmer.

—Avant que tu ne m'aies expliqué, je n'ai pas le droit de songer à moi…

—Je n'y comprends rien!

—Tu as l'air si… irrité, si dur! Ton accent glace comme un vent d'Ouest!

—Tu as quelque chose à me dire? Allons, qui doit se soumettre ici?

—Je te respecte sans mesure, mais ce serait de l'égoïsme que de t'obéir. Il y a comme une souffrance en toute ta manière d'être, et je dois la savoir!

—Tu es trop roué, Jean!

—Ce n'est pas de la ruse, mais de la convenance de l'amour de fils!…

Il est sincère. D'abord, le renfrognement de son père lui a conseillé la vigilance. Il ne voulut pas exposer sa confidence aux risques d'une humeur aigrie, mais une impulsion soudaine l'attendrit: une angoisse visible obsédait son père qu'il devait un peu guérir, parce qu'il allait en requérir de la bonté, Jean lui-même se sentit pour lui gonflé de compassion.

Gaspard, amolli par les dernières paroles de son fils, s'obstine à garder la bouche close. Le fils, pressant, répète:

—Si tu as des ennuis, de la peine, si on t'a humilié, pourquoi ne pas m'en rendre solidaire? Il y a trop peu de confiance entre nous!

—A qui la faute?

—Tu as raison, nous sommes tous deux coupables! Commençons à vivre plus l'un de l'autre, dis-moi ce qui t'afflige…

—Que t'importe?

Jean éprouva qu'on rejetait son offre de sollicitude, de vie plus absolument affectueuse: quelque chose d'aigu lui fouilla le coeur.

—Tu ne veux donc pas que nous soyons amis? dit-il, avec beaucoup de tristesse.

—Tu ne m'as pas saisi! protesta l'autre, sincère. J'ai voulu dire que ça ne pouvait pas t'intéresser: tu t'en moques joliment, des affaires, du négoce…

—Jean s'empressa d'interrompre:

—Tu sais bien que non! Ce serait ridicule: je te dédaignais!

—Après tout, c'est vrai.

—Eh bien?

—Il s'agit, d'affaires. La spéculation sur les immeubles nous prend tous, je me suis laissé emporter comme les autres.. A quoi servent des détails quand on a perdu?

—Mais je les réclame, ces détails, mon père!

—Un joli magot me glisse entre les doigts, c'est, tout!

—Il y a autre chose!…

—Et quoi donc, s'il vous plaît? railla Gaspard. Ma foi! on dirait que tu en es sûr!

—Comme de ta parole d'honneur!

—Tu me flattes, tu veux me demander quelque chose… A tes ordres, mon cher!

—Une perte d'argent ne t'aurait pas aigri aussi profondément, Comme je le disais, on a dû t'humilier, te berner…

—Ah! diable! tu as touché juste, mon petit Jean! s'écria-t-il, exaspéré soudain. On m'a joué de la façon la plus malpropre, la plus inqualifiable, la plus… la plus outrageante! C'est le mot, on m'a insulté! On m'a exclu d'un syndicat après m'avoir supplié d'en faire partie. Ils vont faire des bénéfices gros comme le poing. Il y en a parmi eux à qui j'ai rendu des services. Ils m'ont tous flanqué là, sous prétexte que je n'avais pas accepte tout de suite. Dis, mon Jean, n'est-ce pas stupide?… On dira que je n'ai pas eu de flair, qu'ils ont bien fait de me jeter par-dessus bord! Ah! les gueux!

—Es-tu bien certain qu'on fera des gorges chaudes à ton sujet?

—Les jaloux, les farceurs, tous ceux qui s'amusent en déchirant…

—La jalousie ne tue que ceux qui doutent!

—Que tu me fais du bien! Je me buttais à l'humiliation connue à un mur. Elle était devant moi, il n'y avait pas moyen de la faire bouger, et, cela m'enrageait, me faisait mal, tu m'entends? Je ne suis pas capable d'en dire plus long. Enfin, tu crois? Il était si facile d'y penser, et c'est possible! En somme, je n'ai que…

—En somme, tu as fini de te forger des alarmes? A la bonne heure! ton visage prend la forme d'un sourire!

Jean se réjouit d'avoir manoeuvré avec délicatesse. Un rayonnement de sérénité adoucit les yeux de Gaspard: il ne traîne plus en lui que bien peu d'épouvanté, il est si improbable qu'il devienne la risée de tout le monde… L'orgueil sûr de lui-même, à flots abondants, le remplissait de nouveau tout entier. Il redevenait, en quelques secondes, le dompteur habile du succès: voilà qu'il émane du crâne dressé avec arrogance, du regard fixe et contemplatif de soi, d'un coloria chaleureux et spécial dont les traits semblent vivre, d'une façon qu'ont les lèvres d'onduler l'une sur l'autre et qui leur donne une moue de bouche féminine.

Jean ne pense ni grotesque ni énorme cette fatuité, parce qu'elle va lui servir. Ne la regarde-t-il pas s'élever comme un bon augure? C'est elle qu'il faut assaillir, mais rassasiée, amollie de la sorte, elle sera moins sur la défensive, plus irrésistiblement prise de biais et captivée. Le peu d'hésitation qui voltigeait encore en l'esprit du jeune homme s'évanouit Un peu d'émoi qui demeurait au coeur s'en éloigne. Quoiqu'il n'exploite pas cet orgueil du père sans un tressaillement de remords, Jean le caresse davantage:

—Il est impossible d'ébranler une réputation d'homme d'affaires enracinée comme la tienne! dit-il.

—On ne sait jamais, nia l'autre d'une voix qui langoureuse acquiesçait.

—Si tu perdais la fortune, très bien! Est-il dangereux que tu fasses banqueroute?

—Elle est incomparable, celle-là!

—Alors, c'est convenu!

—Ma réputation?

—Elle est plus forte qu'eux ensemble.

—Les envieux, mon fils… Après tout, c'est vrai!

Entre eux le malaise s'était dilué, l'hostilité involontaire affaissée. Un rapprochement bizarre de leurs êtres les unissait. Gaspard, indolent et jouisseur aux profondeurs du lourd fauteuil, un cigare de luxe aux lèvres, observe son fils d'un tendre et long regard. Sa vanité se transporte vers son fils en qui elle se repose doucement. Bientôt, il se rappelle qu'une confidence lui a été promise, il questionne, habile:

—A mon tour de t'arracher une épine du pied! Tu rongeais quelque chose tout à l'heure, n'est-ce pas?

Dans le fauteuil Gaspard s'allonge avec plus de volupté encore. Jean s'apprête lui-même à devenir communicatif, et un frisson l'a remué pourtant. Les manières de dire qui s'offrent lui déplaisent toutes, le stupéfient de leur gaucherie ou de leur insuffisance.

—Tu ne te dépêches pas! fait l'autre, surpris et narquois.

—J'essaye de… Je voudrais…

—Qu'est-ce qu'il y a? Je ne suis pas allé du train de midi à quatorze heures, moi!

—Pardon, mon père, on a été obligé de te mettre l'épée dans les reins! s'écria Jean, un sourire d'affectueuse raillerie lui détendant le visage.

—Et tu as le tour de cette épée-là, car j'ai marché de l'avant!

—Eh bien, mon cher père, en avant! Tu m'as fourni le début qui me gênait, la confiance en moi-même et en toi! J'ai besoin de ton coeur… Le coeur seul, vois-tu, doit s'ouvrir à de telles choses… Élargis le tien bien vaste, pour qu'il comprenne le mien tout entier, à chacun des mots, à chacune des secondes…

—Tout cela pour me dire que tu aimes une jeune fille, je suppose? Tu appelles cela marcher de l'avant? Mais on dit: j'aime Antoinette… Lucie… l'aînée de Pierre… de Jules… on fait claquer cela dru comme un nom de victoire!

—Nous le ferons claquer ensemble, tu me le promets?

—Comme si tu pouvais avoir fait une bêtise!

—Tu connais bien François Bertrand, un de tes meilleurs ouvriers, mon père? fit Jean, à brûle pourpoint.

—Qu'est'ce qu'il vient faire ici, lui?

—Mon bonheur, mon cher et grand bonheur! Sa jeune fille, Lucile, est ravissante, douce à l'extrême!… Te rappelles-tu que François Bertrand fut si malade? Elle vint un jour,—tu étais absent—t'avertir qu'une rechute l'avait assommé. J'eus pitié d'elle, je ne pus faire autrement. Je me rendis souvent auprès de François, je soutins l'énergie de la famille, l'espérance de Lucile. J'aidai un peu à sauver le père, la jeune fille m'en témoigna une gratitude qui me bouleversait. Je l'aimais, vois-tu, je l'aimais de toute la franchise, de toute la bonté, de toute la puissance de mon âme. Je te vois durcir le visage, tes yeux s'esquivent… Il ne faut pas, ton refus serait un malheur! Allons, mon père, sois bon, sois affectueux, donne-nous justice, à elle et à moi! Nous nous aimons de cette force d'amour que rien n'arrête…

—Est-ce un défi? intervint Gaspard, très sec.

Elle se soulageait enfin, par un cri de guerre, l'hostilité qui s'amassait en Gaspard. L'étonnement ne l'ahurit que trois ou quatre secondes: un flot mélangé d'horreur et d'autorité prête à jaillir l'inonda, l'oppressa. Quelque chose d'implacable lui durcissait la volonté comme du fer. Contre eux, François Bertrand, Lucile, de la colère l'a bientôt soulevé… C'est plus que de l'animosité impulsive, c'est de la haine irréfléchie, déjà profonde et tenace, qu'il subit, dont il accueille avec un plaisir de vengeance les invectives et les arrêts. Tant de choses lourdes se pressent qu'il ignore de laquelle il se déchargera la première. Oh! qu'il voudrait, d'une seule explosion, faire éclater son dédain et son indignation. L'appel du jeune homme à l'indulgence, à la largeur d'esprit, ses paroles à la fois énergiques et tendres tombèrent comme sur du granit: elles retardèrent un peu la fureur de Gaspard contre son fils…

Jean, que cette exclamation cinglante a pétrifié d'abord, qu'une anxiété plus brutale a ressaisi, dont une vague de défaillance a submergé l'âme, est redevenu certain de lui-même, de la bravoure à l'avance résolue. La conviction impérieuse qu'il gagnerait l'assentiment du père à son amour le possède: il se sent l'intelligence ferme et nette, le coeur inépuisable de constance à vouloir, à se défendre, à conquérir. N'a-t-il pas de l'ascendant, du magnétisme, grâce à l'instruction que l'autre vénère, à l'affection plus vivace entre eux qu'ils ne se le témoignent? Oh! comment choisir la formule qui sans délai va s'attaquer à l'objection formidable? Il la pressent, mais il ignore de quelle façon, avec quelle virulence le père la médite, avec quelle rancune il la réfrène péniblement. Jean songe à la lui faire diviser pour en combattre, en affaiblir chacune des parties.

Il s'écrie, après un mutisme dont ils ont usé pour tendre leurs volontés jusqu'à l'extrême:

—Vous défier? Mais ce serait ridicule, avant de savoir quelle est votre pensée!… J'ai cédé à la puissance de mon amour…

—Il est moins fort que moi, car je saurai bien te le faire passer!

—As-tu bien des raisons, profondes et infranchissables, de me défendre
Lucile Bertrand?

—Tes Bertrand, je les déteste!

—Le jour où tu connaîtras Lucile…

—Si tu la connaissais aussi bien que moi, ça ne te prendrait pas de temps à la lâcher, va!…

—Que veux-tu dire? s'écria Jean, abasourdi, ne sachant guère ce que
Gaspard venait de suggérer.

—Ah! ils sont finauds, tes Bertrand! ils sont rusés, ils t'ont bien fagoté! Le fils d'un millionnaire, on n'en rit pas, c'est de la besogne superbe! Je la vois d'ici, ta Lucile! Une minaudeuse, une vertueuse, une perfection, un ançe par ici, un ange par là! Ça se comprend, quel parti, quelle veine, ça vaut la peine d'être charmante et douce, et… tout le reste que tu m'as dit; Et le père François, ça s'explique encore mieux: pourquoi n'est-il pas resté avec moi autrefois? Il a trouvé plus commode de se sauver, de me laisser tout seul! En a-t-il fait, du mauvais sang, de me voir devenir si riche! C'est un moyen pas banal de se venger! Tu ne t'en es donc pas aperçu, de leurs courbettes, de leurs manigances, de leur vénalité? Tiens, je ne veux plus en entendre parler, cela m'enrage, me… crispe!

Et, de fait, il avait débité cette tirade avec assez de véhémence et de rapide colère pour en être suffoqué, haletant, exaspère.

—J'en appelle à ton bon sens habituel! voulut expliquer Jean, avec tout le respect concevable.

L'autre lui trancha la parole, incisif:

—Si tu as perdu le tien, puis-je ne pas avoir conservé le mien?

—Est-ce légitime, sans l'avoir vue, de me refuser celle que j'aime?

—Il faut qu'elle t'ait, comme je l'affirme, enjôlé! C'est impossible de le comprendre autrement, te dis-je!

—Admets-tu qu'elle puisse être bonne?

—Te n'ai pas dit le contraire!

—Charmante?…

—Cela va Bans dire!

—Digne?…

—Veux-tu dire par là, qu'elle n'a pas eu recours à des roueries de femme pour t'entortiller? Je ne le crois pas!

Son langage s'atténue, se précipite moins, relâche un peu de la vigueur. Un renouveau de confiance active l'énergie du fils. Diplomate, celui-ci concède:

—Supposons ensemble qu'elle m'a capté avec diplomatie…

—Avec hypocrisie, te dis-je!

—C'est très bien, mais toujours est-il que je ne m'en suis pas aperçu, que je l'aime profondément, comme si elle eût été loyale!

—Ton amour? Prends-tu cela au sérieux? Allons donc!

—Mon père!…

—L'indignation à présent! Toute la rengaine! Avant six mois, tu t'en moqueras bien, de ta grande passion!

—Je ne m'indigne pas, je souffre…

Lu voix de Jean tressaille d'une vive plainte. Il est torturé, plus que jamais auparavant, de la dissemblance morale entre son père et lui. Qu'il est douloureux polir lui de se heurter A l'étroitesse d'âme aussi irréductible, à un mépris si têtu de tout idéalisme! Les mesquineries de la nature de son père, le fils n'en fut, jamais aussi douloureux qu'à la minute où celui-là, vulgaire et bête à l'excès, ridiculise sa tendresse pour Lucile.

Un frémissement de révolte lui secoue les nerfs, niais il ne tarde, pas il la calmer: il lui répugne de forfaire à l'infini respect jamais violé. N'envenimerait-il pas l'antagonisme ainsi? Non, de la déférence, du pardon, de l'amour sans bornes, de l'amour jusqu'au dernier instant, de la lutte, jusqu'après la défaite, s'il faut en être accablé!…

—Mon cher père, tu ne tentes même pas de me comprendre, de nous comprendre, elle et moi! dit-il, indulgent.

—Il suffit que je me comprenne et ce mariage ne se fera pas, je le déclare une dernière fois! s'exclame l'autre, et dans ses prunelles éclatait une lueur farouche de décision.

Sans aigreur on sans ironie, mais avec une solidité d'accent extraordinaire, le jeune homme rétorque:

—Tu as honte des Bertrand!

—Pour mon fils, oui!

—Une alliance avec la famille de l'un de tes ouvriers, fut-il irréprochable, la jeune fille eût-elle en son coeur le bonheur de ton fils, te ravale et t'humilie?

—C'est un mariage de roman, de la folie, une mésalliance!

—T'allier par le sang au peuple, c'est un déshonneur, une déchéance?

—Je m'abaisse!

—Mais qui donc es-tu?

Cette interrogation imprévue, saisissante, foudroie Gaspard. Un effort violent lui meut le cerveau pour que lui vienne une réponse, et elle ne jaillit pas. D'une intuition confuse, il discerne l'impasse où il est acculé par elle: il sait qu'elle va le forcer à des admissions gênantes, il s'insurge contre la volonté de Jean qui les réclame. Son fils le cerne, le fascine, le maîtrise, l'irrite: sous des apparences d'amour et de respect, sans la moindre parole qui soit volontaire ou imprudente, il impose et il commande, et le père commence à être excède par tant de courage, d'opiniâtreté, de tension à ne pas dévier du but ardemment voulu. Une conviction aussi inflexible entame sa propre assurance. Son refus avait éclaté prompt, fatal, irraisonné, indiscutable. Tout son être, d'une impulsion véhémente, avait protesté contre l'alliance à une famille d'ouvrier. Avec une sorte d'horreur, il éloigne la menace d'un tel mariage. La même crainte le saisit, lui lise le coeur, celle de l'opinion à l'affût des scandales pour les honnir, des maladresses pour les cribler de railleries. Entre celle-ci dont il est le serf, à laquelle il permet bien de l'envier, mais non de le rendre burlesque, entre elle et son fils, il n'hésite pas: il s'obstine à la craindre…

—Qui es-tu? redit son fils, plus vibrant, certain de l'arme dont il frappe.

—Ton père! s'écrie l'antre, avec une emphase autoritaire.

—Eh bien?

—Quoi?

—Ne me refuse pas le bonheur!

—C'est ridicule! c'est…

—Qui es-tu, mon père?

—Mais je le veux, ton bonheur! Ta femme, on en rira: Seras-tu heureux quand tous la mépriseront?

—Oui, parce qu'elle tient, plus de place en mon âme qu'eux tous!…

—Mon fils, un héros de mélodrame!

—Dans les mélodrames, ça finit, toujours bien, répliqua Jean, avec une malice affectueuse.

—Ça finira bien, mais comme je le veux!

—Ah! mon père! je me suis donc trompé! Tu ne le souviens plus de l'entretien que nous eûmes, ici même, il y a plusieurs semaines? Je gardais l'espérance de t'avoir ému: ta physionomie devint pâle de gravité profonde alors… Souviens-toi de mes paroles, de ton attendrissement… Pourquoi dédaignes-tu le peuple?