—Je ne l'insulte pas, que je sache!
—Y a-t-il une différence?
—Je le fais vivre!
—Tu donnes sans amour! Pourquoi n'aimes-tu pas l'ouvrier? Il est la race aussi… Il y a si peu longtemps, il me semble, que tu fus ouvrier toi-même: tu l'as donc oublié? Cela ne te remue pas d'y songer? Les oeuvres nationales ne te séduisent pas? Le moins que tu puisses faire, n'est-ce pas d'aimer ta race en l'ouvrier? Rappelle-toi combien la fraternité est nécessaire: le peuple a la haine de ceux qui montent et ceux qui montent renient le peuple d'où ils s'élèvent! Arrogance, envie, indifférence, tout cela nous affaiblit, nous perd, et tout cela existe parce qu'il manque de la bonté, de l'amour… Allons, mon père, sois généreux, sois patriote, ne renie pas la noblesse du travail, permets-moi d'aimer une jeune fille admirable de notre race! Enfin, tu l'accordes, n'est-ce pas?
Gaspard a tressailli: la vigueur, l'autorité, la passion du fils émeuvent, beaucoup le père, son visage est tendu par une hésitation poignante… L'opposition tenace amollit…
Un spasme d'émotion violente saisit le jeune homme, un souvenir lui a sillonné la mémoire d'un éclair, le cerveau d'un argument terrible:
—Oui, rappelle-toi l'ouvrière qui fut ma mère! s'écrie-t-il, avec tendresse, un sanglot lui rompant la voix.
Puis, silencieux, frémissant, il espère la magnanimité de Gaspard… Celui-ci, livide soudain, vacillant, s'attarde à une vision qui le possède et le tourmente. Il avait aimé vraiment la compagne morte à l'aube de leur prospérité. Pendant quelques semaines, il fut tellement broyé, tellement idiot, que le courage lui déserta les veines. Quand elle revint, l'ambition le pénétra davantage, l'apaisa, le captiva, l'empoigna tout entier. Bientôt, se noua entre le succès et lui l'intime lien fidèle, obsédant, que rien ne pouvait détruire…
Les premiers sourires lointains de la richesse brillent, en sa mémoire, il a défailli sous l'ancienne torture, il a blêmi d'un chagrin sincère, mais le défilé des spéculations hardies et des triomphes repasse en lui, l'éblouit, le hante, l'affole. Toute la volupté d'avoir anéanti les obstacles, entassé les gains, construit le million, de vouloir les autres millions et d'en être sûr lui allume le sang, lui afflue au cerveau qu'elle exalte. Devant la vision vaste de son orgueil, tout le reste s'efface: devant la conscience aussi aiguë d'être puissant et, magnifique, rien d'humain n'égale son énergie, sa constance et sa fierté de lui-même. La véhémence habituelle de sa vanité l'inonde, irrésistible, absolue. Jean est un rêveur absurde: on a changé d'os et de chair, on n'appartient plus au peuple, quand on le dépasse ainsi, quand on le sent, esclave et misérable, si loin au-dessous de soi! L'image de l'épouse lui apparaît encore, mais différente, agrandie, étincelante de l'auréole qui l'enveloppe lui-même. Si la compagne des années rudes leur avait survécu, ne diviserait-elle pas avec lui la puissance et l'éclat de sa victoire? Elle aurait aussi la sensation de l'abîme entre le peuple et elle, se dresserait offensée contre le mariage stupide et inconvenant. Jean déraisonne: est ce qu'on aime l'inférieur? Quand on ne l'insulte pas, quand on l'a payé, nourri. traité avec droiture, n'est-ce pas la justice et n'est-ce pas assez? La fortune hausse, transforme, affine, irradie un homme: par la loyauté, l'audace, la renommée, la splendeur, n'a-t-il pas accompli sa tâche envers la race? Quel est ce dévouement bizarre qu'on lui impose? Faut-il que pour sa race il devienne une espèce ridicule de sauveur, un héros de feuilleton panaché d'idéal? Il entend déjà gazouiller et frémir les quolibets de ses amis au Club, il voit se dilater voluptueusement leurs sourires: il a l'effroi des envieux féroces dont, l'ironie se fera plus joyeuse et, plus meurtrière. Un frisson d'épouvante l'ébranle; l'hostilité contre l'amie de Jean se referme plus étroite sur son âme, comme un étau de glace où elle devient rigide…
A la vue des traits qui se ramassent en une décision brutale, inflexible, des rides noires tendues à la racine du nez, Jean d'abord est fasciné comme par un mystère, inerte d'une paralysie morale. Un malaise bientôt s'insinue à travers son être, y devient intense, fouille le coeur d'une blessure intolérable. Eh quoi! le nom de sa mère est lui-même impuissant! Jean est épouvanté de lui-même, il endigue une accusation de mépris contre son père. Ah! le supplice alors de lui garder la chère vénération, la tendresse inviolable! Il appuie avec vigueur sa main sur le front, pour que n'en éclatent pas les mots qui flétrissent et châtient… Est-ce la paroxysme de la souffrance? Toute la fureur comprimée se détend, se diffuse, s'affaiblit. Une indulgence presque lâche, croit-il, remue Jean au plus sensible de lui-même et noie ses yeux de quelques larmes adoucissantes…
—Ta mère dirait non, si elle vivait encore! dit, enfin Gaspard, avec sécheresse, le regard froid comme du marbre.
—Si tu savais comme j'ai souffert, il y a un instant!
—Tu commences à être plus raisonnable! Il est temps!
—Tu ne m'as pas compris…
—Tu n'en démords pas?
—J'aime Lucile, absolument, pour la vie!
—Comme elle t'a bien garrotté, la coureuse de fortune! Il faudra qu'elle lâche prise!
—Tu n'as paa le droit de l'outrager!
—J'ai toujours bien celui de la refuser comme bru!
—Mon père! supplia Jean, le coeur saignant de détresse.
—J'ordonne!
—Eh! bien, non, mon père, mon bon père, tu ne feras pas cela! Je ne le veux pas… ou plutôt, attends un peu, il faut que je réfléchisse, que je sache, que je me délivre de cette angoisse! Oui, attends-moi un peu, n'est-ce pas?…
Inébranlable et despotique, le voici donc le refus du père. Jean s'y heurte l'âme comme on se meurtrit, la tête à du roc, à du fer, à des choses qui brisent, qui assomment… Il ne subit pas tout de même le désespoir qu'il redoutait: à force de l'avoir pressenti, ne l'a-t-il pas rendu impossible? Le choc de l'orgueil paternel lui fait beaucoup de mal, il ne détruit pas son courage et sa lucidité. Plus forte que sa douleur, une autre sensation la lui fait maîtriser, la domine, bientôt l'engourdit, celle de rechercher et de vouloir une décision. Jusqu'ici, l'hypothèse du choix à faire entre son père et Lucile ne l'a pas réellement angoissé. La croyant imaginaire et déloyale envers Gaspard, il n'osait l'accueillir et l'affronter. L'image d'une impasse vers laquelle il serait peut-être forcé, mais d'une impasse mal définie, peu certaine, l'émouvait parfois d'une terreur brève. Il n'appréhendait que de la colère et un entêtement farouche, mais qui céderait à la prière, à l'amour… Tout, ce qui abondait en lui d'affection douce et puissante, le fils en vivifierait sa réclamation de bonheur. Malgré les retours du doute et les secondes poignantes d'effroi, une certitude lutta, prévalut en l'esprit de Jean, le rassura toujours après la crainte: elle était si débordante, si vigoureuse, si absolue, la tendresse pour la femme choisie, que l'obstacle devant elle sombrerait…
Hélas! l'obstacle est là même, résiste, ne fléchira pas. C'est la première fois que Jean regarde en face longtemps, de toute son âme raidie et ferme, avec un besoin impérieux de se décider, l'alternative qui menace. L'acuité de la réflexion est telle que maintenant la douleur paraît s'abolir. D'une force qu'il reçoit des profondeurs de l'être, force inéprouvée jusqu'alors, le cerveau du jeune homme combat le doute, essaye de rejoindre une solution, de conquérir la vérité. Gaspard est rude et n'est, pas généreux: tout de même, au coeur de Jean se presse et gonfle la tendresse filiale. Des souvenirs pêle-mêle défilent, attirent la volonté. Comment pourra-t-il renoncer au père chéri malgré tout, qu'il ne doit, pas humilier, qu'il ne veut pas torturer? C'est donc impossible…
Alors, il faut livrer Lucile et lui-même au chagrin lourd, inexprimable. Quelque chose de terrible, comme un spasme d'agonie, saisit l'âme de Jean: comme s'il fallait cela pour ne pas mourir, il se serre la poitrine d'une main violente… C'est fini déjà, l'atroce peine: il respire longuement plusieurs fois, il est délivré, il ne reste plus en lui que du mal paisible…. Des lors l'intelligence a plus de force pour agir, plus de liberté pour savoir. Une clairvoyance plus intense l'illumine, elle entrevoit, elle analyse avec puissance. Jean est conscient d'une résolution que se prépare en lui, de moins en moins craintive ou douteuse. Il faut qu'il ne déçoive pas Lucile, qu'il demeure fidèle à l'espérance dont lui-même l'a ravie. Fut-il coupable de s'engager à la faire bienheureuse, avant qu'il eut rendu Gaspard solidaire de sa promesse? Il est possible qu'il n'ait pas agi d'une façon inattaquable: mais il n'a songé ni à l'inconvenance, ni à l'irrespect d'une telle conduite, il s'est, laissé diriger par une impulsion vigoureuse de tout lui-même, avec la certitude qu'il s'abandonnait au bonheur et au devoir… Il en est sûr, il en a l'esprit comme plus vaste, il n'est plus libre de balancer, de choisir; il doit, si Gaspard ne faiblit pas, refuser de plier lui-même. Ah! quelle tristesse profonde en lui, quel amour de fils, quelle révolte, quel supplice de ne pas obéir! Et cependant, il faut qu'il désole son père, qu'il se torture lui-même. Il ne peut contenir l'élan d'un pouvoir soudain, irrésistible au plus vivant de son être: il s'agite en lui non de l'égoisme seul, une passion extrême à laquelle il est malgré lui docile ou même une crainte d'être lâche envers la jeune fille, mais un enthousiasme bizarre, moins vague à chaque seconde, le pénétrant davantage et de lumière et d'énergie. D'une vie sourde et constante, l'idée patriotique en lui s'était développée, affermie: la conviction n'était plus seulement idéale, mais impatiente d'agir. Elle vient de s'émouvoir: une tâche lumineuse éclaire l'esprit de Jean, le sollicite à la décision, à la volupté d'être fort et d'être bon. Il se souvient de la rêverie intense en face des plaines d'Abraham, plusieurs mois auparavant, de l'ardeur un moment ressentie pour les humbles de la race. Comme il fut naturel alors de l'apaiser sans remords, avec la sécurité de l'égoisme et de l'indifférence! Il revient, tout-à-coup, mais réel, mais puissant, le désir autrefois méprisé de répandre le sourire là où il y avait des larmes… Un autre chagrin l'oppresse: il abandonne le rêve du laboratoire, de la science inspiratrice, glorieuse. Oh! quelle sincérité, quelle passion déjà l'unissait à lui! Quelle angoisse de le briser en lui-même! La volonté fixe est à ce point victorieuse qu'elle détourne sans effort le songe brillant, que la vocation admise par elle y domine avec absolutisme. Pourrait-il, d'ailleurs, sans la tendresse qu'il faudrait arracher de l'âme, garder le même courage et la même ambition devant l'avenir? Il ne l'a jamais perçu aussi nettement ni aussi violemment senti qu'à la minute même, il aime Lucile de l'affection indicible, douce et forte, merveilleuse et vraie, qui pousse un homme à devenir le meilleur, le plus énergique et le plus noble qu'il puisse être. Déserterait-il à jamais l'épouse élue? Oh! la déchirure du coeur! la tristesse effroyable! la longue amertume! la source d'aigreur et de faiblesse! Il ne serait plus le même homme, il pressent qu'il aurait perdu la foi en l'amour… Or, il croit à l'amour, il veut y croire sans cesse. La grandiose vision d'amour, celle où la race grandit et s'auréole par le convergence des initiatives et des coeurs, l'illumine de nouveau, le fascine et le stimule. Ah! que devant elle il est seul et chétif! Mais qu'importe? il ira droit au peuple, à l'âme des humbles, il saura, il parlera, il attendrira, il fécondera, il accroîtra la somme de vie et d'amour… Plus tard, quand son père aura tout compris, Jean n'aura-t-il pas fait l'apprentissage du dévouement et de la puissance? Un tressaillement de joie, presque de délire, secoue le jeune homme. Il est en possession de la certitude qui l'affranchit du remords, sinon de la souffrance: Gaspard sera lui-même frappe d'amour…
Un bonheur âpre inonde Jean, l'obsède: il entrevoit, il sait, il veut, il exulte…
Gaspard, vaguement positif d'avoir le dessus, commande:
—Il y a dix minutes que j'attends! s'écric-t-il.
La douleur est soudain plus acérée aux entrailles du fils.
—Il faudra nous séparer, mon père? dit-il, et sa voix crève aux profondeurs de la gorge.
—Es-tu fou? Ah! mauvais fils! Ah! m…
—Jean l'interrompt avec effroi:
—N'en dis pas davantage, je te l'ordonne, ou mieux que cela, je t'en supplie! Ne me déchire pas de blessures. Si tu savais comme j'ai déjà trop de peine!… Il faut que je te désobéisse, te dis-je! Tu sais pourquoi? Hélas! rien n'amollit ta… ton orgueil. Même après ton refus bien… dur, je t'aime profondément: il me semble que je ne t'ai jamais aimé autant, parce que je te fais beaucoup de mal et que j'en souffre d'une façon inexprimable… Il le faut, te dis-je! Je ne puis faire autre choix… Oh! qu'il serait facile de nous guérir tous les deux! Tu n'as qu'un mot à dire. Allons, mon père, je te le demande au nom de tout le cher passé entre nous, aie la générosité de vouloir, bénis mon amour!
—Tu ne feras pas cela, mon Jean, tu ne m'abandonneras jamais! s'écrie Gaspard, dont l'âme de père a frémi, s'angoisse. A mon tour de supplier! Je ne puis te permettre ce mariage, je ne puis faire autrement… Est-ce ma faute? Ça ferait un scandale. Nous perdrons du prestige, le ridicule fait déchoir… Tu ne comprends donc pas? J'ai eu tant de misère à monter, à me faire une place dans le meilleur monde… On rira de nous, te dis-je, on dégoisera contre nous, on fera de nous des imbéciles, des bouffons, on… je te déclare que c'est stupide, que c'est impossible!… Et, puis, j'aurai bien du chagrin de le voir partir…
—Avant, longtemps, mon père, tu me comprendras, je te reviendrai…
—Si tu pars… jamais! crie soudain Gaspard, acerbe, impitoyable, avec de la rancune plus sombre, plus sauvage, plus concentrée.
XIV
CE QUE DISAIT LA FLAMME….
On vient d'apporter au logis des Bernard le merisier de chauffage et les vivres dont ils avaient tant besoin. Au moment où l'un de leurs voisins, inopinément; tomba chez eux comme un rayon chaleureux de la Providence, ils constituaient une famille alanguie par la misère, déchue jusqu'aux échelons extrêmes du délabrement, à la veille d'être étranglée par les spasmes de la faim. Ils étaient des gens si timides et si fiers, qu'ils avaient résolu de ne pas gémir devant leurs semblables et qu'ils se laissaient mourir, plutôt que de forfaire à leur serment de ne jamais implorer l'aumône…
Ils dépérissaient et s'engourdissaient tous, le père, la mère et les six enfants, ils se rapprochaient de l'agonie quand les voisins, d'une façon ou de l'autre, apprirent l'histoire lamentable. Tout près de la mansarde où elle avait eu lieu, parmi un essaim touffu de travailleurs, le docteur Fontaine occupait un bureau, de pratique médicale. Depuis un mois, à travers les âmes des humbles, la confiance au jeune médecin gonflait, la rumeur des éloges éclatant vers lui grossissait Les voisins des Bernard, eux aussi, n'ignoraient pas qu'il prodiguait son intelligence et son coeur aux gueux comme aux ouvriers fort à l'aise et coururent à lui… Aussitôt, le soir, il s'est lancé à travers la nuit, les rafales étouffantes et les âpres soufflets d'un ouragan de neige…
Tandis que les Bernard, enfin secoués hors de leur léthargie, s'abattent sur le pain, le fromage et les fruits, goulûment, comme sur une proie des oiseaux carnassiers, avec de petits cris de brutes affamées, que leurs doigts raidis par le froid se détendent à faire les gestes avides, Jean Fontaine s'introduit au milieu d'eux. Pour ne pas irriter les miséreux farouches, les voisins ne leur avaient délégué que l'un d'entre eux, celui qui avait déniché tout ce malheur horrible. A l'instant, celui-là, un travailleur lui-même, attise le feu qu'il vient de faire jaillir au sein d'un poêle malingre, dévoré par la rouille. Les yeux de Jean s'appesantissent de larmes au tableau d'inénarrable dénûment, d'assouvissement féroce. L'homme est si hâve et décharné, la femme est si jaune et amincie, les enfants, quatre garçons et deux petites filles, si pâles et chétifs! Jean regarde les faces terreuses, les chevelures désordonnées, les bouches gourmandes, les yeux baignés d'une volupté stupide, les haillons, les quelques meubles et ustensiles vieillis, misérables. Un long frisson de miséricorde empoigne le jeune homme, un désir intense de bonté l'embrase. Ils n'ont pas encore dit une parole de reconnaissance ou de joie, les pauvres êtres affolés par la rage d'apaiser leur faim: Jean attend qu'elle éclate de leur cerveau reprenant connaissance de la vie…
La flamme, à l'intérieur du poêle, palpite et s'agrandit. Plus vive, la chaleur se déverse, inonde la pièce qui dégèle. Avec des cris de bêtes satisfaites encore, d'un instinct puissant de revivre, les Bernard se traînent jusqu'au brasier. Jean la voit briller et sourire, jusqu'au milieu de la petite ouverture, la flamme souple et bienfaisante. Il se laisse éblouir, subjuguer par elle. Joyeuse étrangement, d'une voix ardente, elle tient un langage, et c'est confus, grave et tendre, et cela malgré lui l'attire…
Il fait, écho d'une âme lointaine à la jubilation du voisin, orgueilleux de son dévouement, du bien-être qu'il ramène à tous ces gens terrassés par la douleur. Il s'est écrié:
—Bonté du ciel! Que ça fait du bien de les voir! Pensez-vous? Monsieur le docteur, si vous les aviez vus quand on les a trouvés, le coeur vous aurait fendu. Regardez-moi cela, ils ressuscitent, ils sourient: que c'est bon d'être charitable!
—C'est un devoir et un grand bonheur! dit Jean, vaguement.
—Comment te sens-tu, Bernard? Es-tu assez fort pour me répondre? interroge le voisin.
Un sourire, en effet, se répand sur le visage du père, un feu vif a tressailli aux profondeurs de son regard. Cette flamme, comme celle du brasier, fascine Jean, le bouleverse d'un attendrissement mystérieux…
Il ajoute lui-même pour que Bernard, le gueux s'apprivoise:
—Nous sommes vos amis… N'aie pas honte!… Nous savons que ce n'est, pas de ta faute. Je suis médecin, je comprends tout…
—Bien vrai? dit enfin Louis Bernard, les prunelles démesurées, mais d'où l'hébétude enfin se retirait.
—N'ai-je pas bien deviné, mon ami? répéta Jean, c'est la maladie qui t'a découragé… Sur ton visage, j'aperçois beaucoup de vaillance… Tu es brave, si brave, qu'au jour de la misère noire tu n'as pas voulu qu'on allât mendier…
Un coloris soudain transforma les traits de l'ouvrier, son front, s'érigea fier comme celui d'un roi. Jean ne se lassait pas de contempler la flamme à chaque instant plus radieuse, plus attirante un fond des yeux adoucis par le martyre, électrisés d'espérance. Qu'elle est mystérieuse, l'auréole ceignant la tête difforme et salie!
Louis Bernard s'est exclamé, vibrant:
—Oh! monsieur! que vous êtes bon de ne pas me croire un lâche! J'avais toujours espérance… Je voulais me remettre au travail, je n'ai pas pu… Dans ma famille, on ne quête pas, voyez-vous… Il faut que ce soit des gens comme vous deux pour que je ne me fâche pas!…
Et il narra la simple et affligeante histoire. La mère, échevelée, maigre à vous figer de peur, sembla revivre elle-même, accumula des mots de souffrance et de gratitude. Les enfants, sauvages d'abord, idiots et muets, s'éveillèrent à l'exubérance, parlèrent, se lancèrent avec allégresse des taquineries, des éclats de rire. Sur les visages des garçons et des petites filles, Jean contempla une lueur chaude qui tour à tour fulgure et se voile un peu. Il sent combien les sons de leurs gorges vibrent de joie ardente. Il revient au rayon d'orgueil et de vitalité, plus frémissant que tout à l'heure, dont les yeux de Louis se sont allumés. Il regarde la physionomie de l'épouse se ranimer, s'irradier vite, s'embellir de confiance et de tendresse. De nouveau, il se laisse retenir, émouvoir par la flamme du poêle vaillante et bonne. Elle s'est fortifiée, elle s'est épandue, elle est devenue profonde. La rumeur de sa chanson, de ses éclats d'ardeur n'est-elle pas triomphale? Jean l'écoute d'un ravissement de tout lui-même on se mêlent du rêve et de la méditation lucide. Ce qu'elle module ainsi, ce qu'elle exalte, en un rythme large et chaud, n'est-ce pas la résurrection à la vie de tout une famille de la race, le renouveau de l'amour et de l'ambition en l'âme d'un foyer? C'est par elle, par la générosité des frères, que renaissent le nimbe d'allégresse vibrant, aux joues des petits, la flambée d'intelligence et d'amour dont pétille le sang du père, le brasier de tendresse revenu au coeur de la mère. Et, n'est-ce pas elle encore, cette ivresse dont Jean tressaille, exulte, est consumé, l'ivresse d'accroître la vigueur, la beauté, la puissance, l'espoir de la race? Il faut raviver l'énergie, l'orgueil de ces gens-la, pour qu'en déborde autant de force et de bonté que possible. Jean Fontaine longuement s'attache à la flamme intense aux yeux des garçons et des petites filles: qui peut deviner ce que fourniront à leur race les intelligences qu'on ranime, les coeurs dont on réchauffe l'élan vers l'effort, et la bonté? Oh! qu'il est heureux, Jean Fontaine, en face de la vie qu'il soutient, qu'il accélère, qu'il accumule, d'avoir été fidèle au rêve de sacrifice, de compassion infinie!…
Quand le récit des époux Bernard est achevé, Louis devient la proie d'une confusion bizarre et conclut avec modestie:
—C'était fou, monsieur le docteur, de m'entêter comme cela! Mais je ne pouvais faire autrement…
Jean, les yeux lourds de larmes, ne peut rien répondre à l'ouvrier fier: il écoute, navré de bonheur, la flamme qui chante la folie de l'héroïsme éternel de France… …………………………………………
Des pleurs de miséricorde très doux roulent nombreux sur les joues de Lucile Fontaine. Jean a fini d'évoquer le tableau de misère, de dépeindre avec un accent de victoire la restauration du foyer déchu… L'émotion de la jeune femme bientôt se déplace, elle pense de la famille renaissante à l'époux fort, et magnanime. Le coeur entier de Lucile frémit de lui appartenir. D'un long regard creusé d'une tendresse éperdue, elle admire, elle caresse. Il semble qu'un rayonnement nouveau, plus pur qu'à l'ordinaire, resplendisse au front de Jean ce soir. Elle a beau se rappeler toutes les nuances de lumière dont le visage énergique s'illumine, elle est sûre qu'un enthousiasme plus beau le transfigure. Les yeux de l'époux s'égarent en une vision de douceur: elle n'ose la détruire et garde un silence d'amoureuse…
La pièce où leurs rêves vivent d'amour n'est, pas vaste. Il est modeste en sa parure de meubles, de cadres et de bibelots, mais il émane d'eux comme un parfum d'extase. Lucile a transfusé pour ainsi dire, son âme de femme qui aime en chacune des humbles choses, et toutes elles tressaillent d'une joie subtile et profonde. Jean qui souffre d'avoir tourmenté son père et d'en attendre encore le pardon, a fait ouvrir à l'un des murs une cheminée comme il y en avait une au foyer paternel, une cheminée à la façon de jadis. Elle n'est pas élevée, elle n'est pas large, elle est modique, mais elle ressemble pour la forme et l'âme à celle qu'il n'oublie pas…
Tandis que l'ouragan se lamente au dehors et que les tourbillons en vagues sifflantes déferlent, qu'un froid tranchant pénètre jusqu'à la moelle des passants, des bûches rougeoient au fond de la cheminée. La flamme lance, déroule ses plis riches de pourpre et d'or. Comme une draperie mouvante, une clarté rose ondule, colore mollement l'espace et les traits des époux… Jean la regarde se déployer et frémir, se souvient d'une autre flamme, de celle qui chante au poêle des Bernard l'héroïsme et la fraternité… Alors que Lucile, enivrée d'un rêve sublime, a l'hallucination que le feu de l'âtre l'embrase elle-même…
Une intuition subtile et brusque enfin l'éveille: Jean, trop longtemps, demeure loin d'elle. N'a-t-il pas assez livré de lui-même à la famille des gueux? Elle désire que son coeur s'éloigne d'eux pour lui revenir: elle a un besoin indicible qu'il ne batte plus que pour elle seule…
—Je commence à être jalouse, dit-elle, avec un reproche voilé d'exquise tendresse.
—Jalouse? questionne Jean, avec une raillerie très affectueuse Je ne te comprends pas, Lucile…
—A te voir sourire; je sais que tu as compris. Tu veux que je parle, n'est-ce pas? Je connais tes ruses!
—Puisque mon sourire a parlé le premier…
—Ah! Jean! c'est habile autant qu'il y a moyen de l'être, mais tu ne m'échapperas pas, tu m'entends! dit-elle, beaucoup plus gaie.
—Nous allons bien voir. Et d'abord, c'est à ton tour de parier…
—J'ai dit tant de choses déjà…
—Je ne m'en souviens plus.
—Jean! s'écria Lucile, avec une protestation vive de tout son être.
Comme il fallait peu de chagrin pour la faire beaucoup souffrir! Jean eut le remords de sa plaisanterie malicieuse:
—Tu fus jalouse, en effet, dit-il avec finesse.
Un cri profond d'amour se précipite des lèvres de la jeune femme:
—Jalouse, oui, jalouse! Ton coeur était si loin de moi!
—Quelle erreur! nos coeurs ne s'éloignent jamais l'un de l'autre.
—Je les veux plus près encore!…
—Regardons-nous longtemps, Lucile…
Après le regard où longtemps ils se redisent, leur union douce et merveilleuse, Jean continue:
—N'est-il pas vrai que nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre?…
—Tu ne regretter rien, mon Jean béni? dit-elle, avec tant de gratitude, qu'il en a le coeur bien faible d'ivresse.
—Je t'aime! s'écrie-t-il, Je ne t'ai jamais aimée comme ce soir! Il me semble que tous les jours, dans l'avenir, je ne t'aurai jamais aimée autant qu'à ceux qui viendront. Rêvons ensemble, veux-tu? Comme tu avais tort d'être jalouse de la flamme! C'est elle que tu haïssais, n'est-ce pas? Regarde comme elle est chaleureuse, comme elle est tendre, comme elle est certaine! Elle enveloppe, elle illumine, elle inspire, elle chante! Ecoute les sons joyeux, la mélodie profonde. Tu l'entends, ma Lucile bien aimée? Mon langage est presque celui d'un enfant, mais il est grave et mystérieux comme le vrai bonheur. Comme elle est forte, comme elle est suave, la flamme de notre foyer! N'en sois pas jalouse, elle se réjouit de notre amour. Ecoute-la bien, c'est de nos âmes qu'elle tressaille. Plus je l'entends, plus j'écoute l'harmonie de ton âme. Et ton âme, n'est-ce pas la mienne? Sans la lumière si douce reçue de la tienne, qu'est-ce que la mienne serait devenue? Quand je contemple ainsi la flamme, ne sois pas jalouse, ma Lucile bénie, j'y vois tes grands yeux noirs s'éclairer ou s'approfondir… Je songe à leur franchise, à leur ardeur si bonne… N'est-ce pas ton âme qui m'a rendu brave et content de vivre? Comme je t'aime! Comme je suis heureux! Sans toi, je n'aurais jamais eu le courage d'aimer le peuple. Si je me dévoue, si je suis fort et si j'ai pitié, si je réchauffe des coeurs et ranime des volontés, si j'ajoute à ma race de la vie et de l'amour, si je sens croître en moi le désir et la puissance d'être utile, je le dois à la tendresse qui brûle au fond de tes beaux yeux noirs… Ne sois pas jalouse de la flamme, elle s'émeut de nos âmes, elle chante l'amour, le nôtre, celui de la race, de la patrie…
Lucile, à travers un sanglot, balbutie:
—Les bûches ne durent pas longtemps, mais la flamme vit toujours…
Des larmes aux yeux des époux jaillirent, ils ont cru entendre la flamme éveiller le premier cri de l'enfant qu'ils désirent… ……………………………………….
Une longue aspiration d'air soulève la poitrine de Gaspard Fontaine. Beaucoup de chagrin s'amasse en lui, l'oppresse, et bien des fois le coeur du vieillard ne peut tout le contenir, s'ouvre s'ouvre d'un grand soupir qui diminue la souffrance. On dirait, en effet, qu'il n'est plus le même, qu'en peu de mois il a faibli, qu'il est humilié, le fier parvenu, qu'il va s'écrouler bientôt, le robuste homme d'affaires. Comme il a les traits amincis par du songe et de la peine, comme il a le regard lointain, lourd de sagesse et de repentir!
—Pourquoi n'as-tu rien a me dire? implore Yvonne Desloges. J'ai besoin de ta force.
Elle a triomphé de l'orgueil, elle vient de révéler sa déception, le martyre de ne plus être aimée…
Gaspard, enfin, d'une voix bouleversée que Jean n'avait jamais entendue, murmure:
—Quand on n'a plus de joie soi-même, est-on capable d'en fournir aux autres?
—Tu penses à Jean, mon père? Oh! pardon! s'écrie la jeune femme, impulsive.
—Comme je l'aimais, sans le savoir! Quand il est parti, je ne le lui ai pas dit, mais cela m'a déchiré! La colère a tenu bon, c'est elle qui m'a empêché de le retenir. Eh! bien, je n'ai pas cessé d'en avoir du chagrin, mais du chagrin… à tel point que je voudrais toujours pleurer! Il est si bon, si ardent, si affectueux, mon Jean! Il me ressemble, tu sais: c'est, de l'énergie, du caractère! Et puis, je lui ai fait du mal: il doit souffrir, n'est-ce pas?
—Nous souffrons tous, mon cher papa…
—C'est vrai… Pardon, ma petite fille! Tu m'apprends ta peine, je me fâche: tu m'arrêtes, tu ne veux pas que je me fâche. Tu veux endurer sans te plaindre. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, que je te dise? Je suis rude, je n'ai pas le don de guérir ces choses-là, moi. Qu'est-ce que tu veux, ma pauvre Yvonne? Viens me voir, souvent, si cela te fait du bien. Nous… serons tristes ensemble…
Ils redescendent au fond de leur être si désolé. Tandis que la flamme, au sein de l'âtre, palpite et s'égaye, Elle ne se lasse pas d'être claire, d'être orgueilleuse. Elle s'élance, elle s'élargit, elle s'incline comme des fleura de pourpre à la brise, elle s'agite comme des drapeaux. Comme elle est heureuse de vivre! Elle crépite d'allégresse et d'exubérance, elle module un air de triomphe.
Au dehors, l'ouragan traverse lea plaines d'Abraham d'une énorme clameur. Yvonne et Gaspard se sentent l'Ame plus glacée, plus lugubre, quand des gémissements plus aigus les ébranlent d'un frisson. Ils s'empressent alors, d'un élan instinctif, de revenir à la flamme douce et gaie. Le père, à la voir aussi bienfaisante, aussi généreuse, éprouve une sensation inconnue d'apaisement et de bonté… C'est comme si la douleur au plus intime d'elle-même s'en allait très loin, calme, bénigne, lorsqu'Yvonne entend la flamme vivre et lui murmurer de l'espérance…
Gaspard, hélas! avec une maladresse cruelle, suggère de la consolation:
—Ça durera peut-être pas, l'indépendance de ton mari?
Farouche, elle réplique:
—Il ne m'aimera jamais!…
—Tu le vois bien que je ne peux rien faire!
—Main oui, puisque nous sommes tristes ensemble…
De la cheminée vient une chanson grave et tendre qui berce, endort peu à peu leur tristesse…
—Il est si facile de te guérir, mon père! dit Yvonne timide.
—Tu yeux que je le fasse revenir à moi?
Une gêne durcit le visage du père, quelque chose d'agressif a fait la voix sèche. Yvonne en a du malaise à travers les nerfs et devient plus humble encore:
—J'ose à peine dire oui…
—Plus tard…
—Mais pourquoi?
—Tu le sais bien! J'ai de l'indulgence, de la bonté, ce soir. Tous tes jours, le remords me serre au coeur, mais il y a des heures—j'ai honte de t'avouer cela—quand je me retrouve au milieu de mes affaires, dans le train de la besogne, de la distraction, quand je redeviens Gaspard Fontaine le millionnaire et que je me sens moins son père, il y a des heures où j'ai souvent contre lui de la fureur sourde et de la rancune. Cela diminue, mais il en reste encore. Mais oui, c'est le premier jour où je ne l'ai pas offensé, pas du tout! Ah, j'espère que c'est fini! comme ça fait du bien!…
—Ce sera demain…
—Plus tard… Je le reverrai quand j'aurai plus souffert, quand j'aurai le droit de ne plus Rougir…
—Eh! bien, moi, je le verrai demain! Je ne l'ai vu qu'une fois depuis son mariage, j'ai refoulé le besoin d'aller vers lui, je lui aurais tout dévoilé: quelle honte! Ah non, je ne peux pas lui confier ma douleur!
—Vas-y, ma fille! comme il va te guérir, lui!
Un éclat de joie plus intense, plus victorieux, jaillit de la flamme.
Elle s'anime davantage, il semble qu'elle exulte…
Une rafale stridente hurla, remplit la maison d'effroi et de plaintes.
Mais la flamme ne s'effraya pas, continua le chant de bonheur…
—Qu'as-tu, mon père? s'écria Yvonne, terrifiée d'une angoisse confuse.
Gaspard, une main rivée à la poitrine, l'autre crispée sur le bras gauche du fauteuil, se tenait droit comme un arbre rigide, une stupeur fixe aux prunelles.
—Ne t'inquiète pas, mon enfant, dit-il bientôt, avec une douceur étrange. Attends un peu que ce soit plus clair en ma tête… Au bruit de la rafale, une pensée m'a saisi, m'a fait peur, m'a bouleversé, me fait comprendre une foule de choses… Eh bien, oui, ma petite Yvonne, sous nos pieds, autour de nous, c'est la plaine d'Abraham. Il m'a semblé entendre les gémissements innombrables des morts. Ils m'ont accusé, ils m'ont ordonné. Comme il a raison, mon Jean! C'est pour nous qu'ils ont aimé jusqu'à la mort! Je comprends ce que Jean voulait, ce qu'il a fait: il faut de l'amour toujours…
Yvonne, comme en rêve, murmure:
—Pourvu que la flamme ne s'éteigne pas aux foyers de la race, les ouragans sifflent en vain pour la détruire…
Yvonne et Gaspard se remémorent l'enthousiasme de Jean. L'une sent que les tâches magnanimes engourdiront son martyre; l'autre veut être digne de son fils, veut agir, veut aimer… Tous deux ainsi se laissent pénétrer par l'éloquence de la flamme. Elle ne se lasse pas de rire et de chanter, la flamme allègre et bonne. Elle est large, elle est forte, elle verse des lueurs de rêve, de mystère et de clarté profonde. Comme elle est ancienne, la flamme canadienne-française, comme elle vibre de puissance et d'héroïsme! Sur les plaines d'Abraham, elle veille, elle est plus grande, elle est plus radieuse, parce que l'âme des braves l'attise, parce qu'elle est immortelle…
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Préface
I.—Au ras des cimes.
II.—Les ailes à terre.
III.—Un adonis québécois.
IV.—L'apathie générale, immense.
V.—Au foyer des Bertrand.
VI.—La chanson d'Isabeau.
VII.—Le rêve de fraternité.
VIII.—Le visage merveilleux de reconnaissance et de loyauté.
IX.—Le sanglot de Thérèse.
X.—La jolie américaine.
XI.—La détresse profonde.
XII.—L'idylle de bonté.
XIII.—Le père et le fils.
XIV.—Ce que disait la flamme.
End of Project Gutenberg's Ce que disait la flamme, by Hector Bernier