WeRead Powered by ReaderPub
Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) cover

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette)

Chapter 46: V
Open in WeRead

About This Book

L'ouvrage mêle récits et méditations autour d'une apparition mariale, combinant description des messages et commentaires théologiques. L'auteur expose avertissements et paroles prophétiques, critique la mollesse spirituelle du clergé et des fidèles, et invite à une conversion radicale par la pénitence et la compassion pour les âmes souffrantes. Le ton oscille entre défense passionnée de la piété populaire et pamphlet doctrinal, alternant témoignage personnel, exégèse religieuse et dénonciation des travers contemporains, tout en cherchant à ranimer la ferveur et l'obéissance ecclésiale.

[84] La Vierge très-pure se sert d’une expression énergique, pour faire entendre que, dans un seul exemple d’intempérance, elle veut flétrir les plaies hideuses du sensualisme. Ne pouvant découvrir ces plaies sous les yeux des enfants, elle nous les signale suffisamment, puisque non seulement dans le langage de la Sainte Écriture, mais dans toutes les langues, le mot « chiens » désigne les pécheurs qui ne cachent pas la honte de leurs vices.

« N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants ? »

Tous les deux nous avons répondu : — Oh ! non, Madame.

La Sainte Vierge s’adressant à Maximin : « Mais toi, mon enfant, tu dois bien en avoir vu une fois vers le Coin[85], avec ton père. L’homme de la pièce dit à ton père : Venez voir comme mon blé se gâte. Vous y allâtes. Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, il les frotta, et ils tombèrent en poussière. Puis, en vous en retournant, quand vous n’étiez plus qu’à une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain en te disant : Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais pas qui mangera l’année prochaine, si le blé se gâte comme cela. »

[85] Le Coin est le nom d’une terre située à quelque distance de Corps.

Maximin répondit : — C’est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas.

La Très-Sainte Vierge a terminé son Discours en français : « Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple. »

La Très-Belle Dame traversa le ruisseau ; et, à deux pas du ruisseau, sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu’elle attirait à elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m’enivrait, qui semblait me faire fondre le cœur), elle nous a dit encore :

« Eh bien ! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple. »[86]

[86] La Sainte Vierge montre l’importance qu’Elle attache à son enseignement. Elle est venue, en effet, nous ramener à l’observation « in spiritu et veritate » de la Loi de Dieu. Elle a si bien résumé, dans son discours, les enseignements de son Fils, qu’il est impossible de parler d’une manière utile aux chrétiens, aux religieux et aux ecclésiastiques de nos jours, sans retomber, qu’on le veuille ou non, dans ce qu’Elle vient de dire. Aussi, après avoir commencé comme son Fils : « pœnitemini » (Marc, I, 15). « Si mon peuple ne veut pas se soumettre », elle termine comme lui : « Docete omnes gentes » (Math. XXVIII, 19) « Vous le ferez passer à tout mon peuple ». Ces dernières paroles, elle les redit. Un souverain ne répète pas un ordre qu’il vient de donner ; mais Elle fit entendre aux enfants que, la première fois, il s’agissait de la partie de son discours destinée à être rendue immédiatement publique, et, la seconde fois, des secrets.

Puis elle a continué de marcher jusqu’à l’endroit où j’étais montée pour regarder où étaient mes vaches. Ses pieds ne touchaient que le bout de l’herbe sans la faire plier. Arrivée sur la petite hauteur, la Belle Dame s’arrêta, et vite je me plaçai devant elle, pour bien, bien la regarder, et tâcher de savoir quel chemin elle inclinait le plus à prendre ; car c’était fait de moi, j’avais oublié et mes vaches et les maîtres chez lesquels j’étais en service ; je m’étais attachée pour toujours et sans condition à Ma Dame ; oui, je voulais ne plus jamais, jamais la quitter ; je la suivais sans arrière-pensée, et dans la disposition de la servir tant que je vivrais.

Avec Ma Dame, je croyais avoir oublié le paradis ; je n’avais plus que la pensée de bien la servir en tout ; et je croyais que j’aurais pu faire tout ce qu’elle m’aurait dit de faire, car il me semblait qu’Elle avait beaucoup de pouvoir. Elle me regardait avec une tendre bonté qui m’attirait à Elle ; j’aurais voulu, avec les yeux fermés, m’élancer dans ses bras. Elle ne m’a pas donné le temps de le faire. Elle s’est élevée insensiblement de terre à une hauteur d’environ un mètre et plus ; et, restant ainsi suspendue en l’air un tout petit instant, Ma belle Dame regarda le Ciel, puis la terre à sa droite et à sa gauche, puis Elle me regarda avec des yeux si doux, si aimables et si bons, que je croyais qu’elle m’attirait dans son intérieur, et il me semblait que mon cœur s’ouvrait au sien.

Et tandis que mon cœur se fondait en une douce dilatation, la belle figure de Ma Bonne Dame disparaissait peu à peu : il me semblait que la lumière en mouvement se multipliait ou bien se condensait autour de la Très-Sainte Vierge, pour m’empêcher de la voir plus longtemps. Ainsi la lumière prenait la place des parties du corps qui disparaissaient à mes yeux ; ou bien il semblait que le corps de Ma Dame se changeait en lumière en se fondant. Ainsi la lumière en forme de globe s’élevait doucement en direction droite[87].

[87] Maximin : « Nous ne vîmes plus qu’un globe de feu s’élever et pénétrer dans le firmament. — Dans notre langage naïf, nous avons appelé ce globe le second soleil. Nos regards furent longtemps attachés sur l’endroit où le globe lumineux avait disparu. Je ne puis dépeindre ici l’extase dans laquelle nous nous trouvions. Je ne parle que de moi ; je sais très-bien que tout mon être était anéanti, que tout le système organique était arrêté en ma personne. Lorsque nous eûmes le sentiment de nous-mêmes, Mélanie et moi nous nous regardions sans pouvoir prononcer un seul mot, tantôt levant les yeux vers le ciel, tantôt les portant à nos pieds, et autour de nous, tantôt interrogeant du regard tout ce qui nous environnait. Nous semblions chercher le personnage resplendissant que je n’ai plus revu. »

Je ne puis pas dire si le volume de lumière diminuait à mesure qu’elle s’élevait, ou bien si c’était l’éloignement qui faisait que je voyais diminuer la lumière à mesure qu’elle s’élevait ; ce que je sais, c’est que je suis restée la tête levée et les yeux fixés sur la lumière, même après que cette lumière, qui allait toujours s’éloignant et diminuant de volume, eut fini par disparaître.

Mes yeux se détachent du firmament, je regarde autour de moi, je vois Maximin qui me regardait, je lui dis : « Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon père[88], ou la Sainte Vierge, ou quelque grande sainte. » Et Maximin lançant la main en l’air, il dit : « Ah ! si je l’avais su ! »

[88] Voilà un passage qui a certainement semblé bien insignifiant à bon nombre de lecteurs. Mélanie qui prend la Belle Dame pour « le bon Dieu de son père » ! Quel style ! Quelle idée singulière de nous transcrire de la sorte, en plein récit officiel du Grand Fait, cette remarque enfantine, pour ne pas dire mesquine ! Était-ce pour égayer la narration par la réplique assez terre-à-terre de Maximin qui, d’habitude, a des réparties plus originales ? Vraiment cette petite ligne est bien insignifiante…

Pour ceux qui ont eu le bonheur de connaître personnellement la pieuse narratrice, cette ligne anodine est l’une des plus charmantes du récit. Elle la leur fait revivre ; elle leur rappelle une des délicatesses de ce caractère aussi admirable en réalité qu’avide d’ombre et d’oubli.

« Mémin, cela doit être le bon Dieu de mon père. » Vous paraît-elle seulement insignifiante, cette phrase, ne la trouvez-vous pas aussi un peu choquante, si vous vous souvenez de cette allusion que nous avons eu déjà l’occasion de faire aux apparitions célestes si multipliées dont avait été favorisée la petite enfance de Mélanie ? Quoi ! depuis une dizaine d’années elle vivait dans la familiarité presque constante de Celle qu’elle appelait sa Mère ; et, dans cette journée du 19 septembre, elle ne la reconnaît pas ! Elle se trompe aussi grossièrement ! Elle la prend pour le « Bon Dieu de son père » ! De qui se moque-t-on ici ? N’est-ce pas une effronterie, plutôt qu’une phrase « insignifiante ? »…

Et nous qui avons eu la joie de voir Mélanie de près, cette parole qu’elle se rappelle avoir dite à Maximin nous comble d’allégresse ! Nous la voyons, ce jour-là, telle que nous l’avons toujours connue.

Elle ne se moquait pas, certes, de Maximin, pas plus qu’elle ne se moquait, par exemple, de moi vers la fin de sa vie, en me laissant croire que c’était par inattention, indifférence, paresse ou originalité, qu’elle arrivait en retard, ou même n’arrivait pas du tout à l’église à son heure habituelle, un ou deux jours par semaine. Je n’aurais jamais su le mystère si, un jour de semblable absence, je n’étais rentré chez elle à l’improviste, sans qu’elle eût le temps de faire disparaître un preuve matérielle de ses sanglants stigmates. J’abusai de ma prétendue autorité. Il lui fallut s’expliquer. Et, malgré elle, pressée par mes questions, elle m’avoua que Notre-Seigneur crucifié, lui apparaissant, l’associait aux souffrances de sa Passion… Et tout ce qu’on saura d’elle, un jour, c’est par des moyens pareils qu’on en a surpris la connaissance…

Oh ! que l’humilité était belle dans cette âme formée par l’« Aimable Frère » ! C’est bien Lui qui avait enseigné à cette âme, avec le « Sacramentum Regis », l’art difficile de « cacher le secret du Roi » ! Ces effusions des intimités divines, il fallait les dérober à tout regard étranger… et on dirait que tout le travail de sa vie extérieure consistait à les cacher. Une âme qui est dans des rapports quasi ininterrompus avec le monde surnaturel et qui ne doit laisser apercevoir cela à personne ! Une âme qui est à l’école de Celui qui sait tout, et qui doit tout ignorer !… Elle avait pris le bon moyen, elle se mettait, comme par instinct, au niveau de ceux qui lui parlaient.

J’ai été témoin, à ce sujet, de choses véritablement stupéfiantes et que l’heure viendra peut-être de raconter… Au 19 septembre elle était enfant, et elle parlait à Maximin comme aurait parlé un enfant. Ce lui est si naturel qu’elle ne s’aperçoit pas même qu’elle met en œuvre la plus belle des vertus ; et tout simplement, sans s’en douter, elle la pratique, elle en est tout embaumée, en plein public : car lorsqu’on publie un récit comme le sien, on est bien au milieu de la foule ! Mais que lui importe ? Elle n’y pense pas ! Et elle écrit la phrase « insignifiante » : « Cela doit être le bon Dieu de mon père » !…

Le soir de ce grand jour, sa maîtresse la trouvera dans l’écurie FONDANT EN LARMES. Ces larmes qu’elle avait retenues devant Maximin, elle saura bien les comprimer encore, dès qu’elle s’apercevra qu’elle n’est pas seule. Elle ne doit pleurer qu’en secret sur ces choses dont elle doit paraître la messagère inconsciente, mais qu’elle a trop bien comprises… Qu’importe du reste qu’elle verse ou non des larmes ? On les mentionnera, et c’est tout : nul ne songe à demander : Pourquoi ? Elle a fermé toutes les curiosités avec sa phrase enfantine sur « le bon Dieu de son père ».

Je m’exprimais mal tout à l’heure, en disant que Mélanie se mettait au niveau de son milieu. Verrait-on dans ces mots quelque chose comme une condescendance orgueilleuse qui la poussait, non sans quelque dédain, à s’incliner de la sorte ? Non, ce n’est pas elle qui se mettait à ce niveau. Elle n’avait qu’à se laisser faire : c’est l’« Aimable Frère » qui faisait tout.

Entre ses mains, l’âme humble n’a qu’à se prêter : Mélanie tout simplement se prêtait. Et c’était vraiment si simple que personne ne songeait à s’en étonner. Notre-Seigneur se fait ainsi des âmes qui ne sont que pour Lui de belles fleurs pour son « Jardin fermé ». La Bergère disparaît-elle assez dans ce long récit où, pourtant, elle est perpétuellement en scène !…

L’heure viendra, que j’attends avec impatience, de soulever tous ces voiles, « Opera Dei revelare honorificum est ». Qu’il nous suffise, pour le moment, d’admirer, sans essayer de les comprendre, toutes ces précautions divines. Notre-Seigneur aimait tant cette âme, qu’il la voulait pour Lui et rien que pour Lui. Et elle, comme elle se soumettait, docile et simple, à toutes les exigences de l’Ami céleste ! Prenez-la deux ans après l’Apparition : les écrivains ont tôt fait de nous dire que jusqu’à l’âge de 17 ans et malgré les soins des Religieuses de Corps, elle ne put être suffisamment instruite pour faire sa première communion, et ne put apprendre l’alphabet[89]. Ils trouvent là l’occasion facile d’un savant commentaire du texte : « Quæ stulta sunt mundi elegit Deus ut confundat sapientes. » C’est dur pourtant pour une jeune fille de passer pour sotte à ce point ! Recevoir les leçons du grand docteur, de l’Éternelle Sagesse en personne, avoir été formée à cette école, et ne pouvoir, devant le jury de la première communion, réciter la lettre du catéchisme !… On n’a pas remarqué que, tout d’un coup, sans qu’elle s’en rendît compte elle-même, elle s’était trouvée aussi instruite que ses compagnes… Son âge de 17 ans expliquera tout : il est tout naturel en effet qu’une jeune fille de 17 ans, profondément ignorante la veille, sache lire le lendemain. Personne n’en fut surpris ; et l’on put voir enfin cet enfant, à l’esprit si longtemps borné, prendre place dans les rangs des petites communiantes de onze ans. Toute la paroisse de Corps était convaincue qu’elle communiait pour la première fois… Comme l’« Aimable Frère » cachait bien des secrets ! Non, la « Petite Sœur » ne se mettait pas au niveau de son milieu ; c’était Lui qui la mettait, par amour, par « préservatif », bien au-dessous de ce niveau.

[89] Pour qu’elle apprît à lire, elles ne lui enseignèrent pas de vive voix la lettre du catéchisme : « Quand vous saurez lire, lui disait-on, vous l’apprendrez dans votre livre et ferez votre première communion. »

V

Le soir du 19 septembre, nous nous retirâmes un peu plus tôt qu’à l’ordinaire. Arrivée chez mes maîtres, je m’occupais à attacher mes vaches et à mettre tout en ordre dans l’écurie. Je n’avais pas terminé, que ma maîtresse vint à moi en pleurant et me dit : « Pourquoi, mon enfant, ne venez-vous pas me dire ce qui vous est arrivé sur la montagne ? » (Maximin n’ayant pas trouvé ses maîtres, qui ne s’étaient pas encore retirés de leurs travaux, était venu chez les miens, et avait raconté tout ce qu’il avait vu et entendu.) Je lui répondis : « Je voulais bien vous le dire, mais je voulais finir mon ouvrage, auparavant. » Un moment après, je me rendis dans la maison, et ma maîtresse me dit : « Racontez ce que vous avez vu ; le berger de Bruite (c’était le surnom de Pierre Selme, maître de Maximin) m’a tout raconté. »

Je commence, et, vers la moitié du récit, mes maîtres arrivèrent de leurs champs ; ma maîtresse, qui pleurait en entendant les plaintes et les menaces de notre tendre Mère, dit : « Ah ! vous vouliez aller ramasser le blé demain ; gardez-vous en bien, venez entendre ce qui est arrivé aujourd’hui à cette enfant et au berger de Selme. » Et se tournant vers moi, elle dit : « Recommencez tout ce que vous m’avez dit. » Je recommence ; et, lorsque j’eus terminé, mon Maître dit : « C’est la Sainte Vierge, ou bien une grande sainte, qui est venue de la part du Bon Dieu ; mais c’est comme si le Bon Dieu était venu lui-même ; il faut faire tout ce que cette Sainte a dit. Comment allez-vous faire pour dire cela à tout son peuple ? » Je lui répondis : « Vous me direz comment je dois faire, et je le ferai. » Ensuite il ajouta en regardant sa mère, sa femme et son frère : « Il faut y penser. » Puis chacun se retira à ses affaires.

C’était après le souper. Maximin et ses maîtres vinrent chez les miens pour raconter ce que Maximin leur avait dit, et pour savoir ce qu’il y avait à faire : « Car, dirent-ils, il nous semble que c’est la Sainte Vierge qui a été envoyée par le Bon Dieu ; les paroles qu’Elle a dites le font croire. Et Elle leur a dit de le faire passer à tout son peuple ; il faudra peut-être que ces enfants parcourent le monde entier pour faire connaître qu’il faut que tout le monde observe les commandements du Bon Dieu, sinon de grands malheurs vont arriver sur nous. » Après un moment de silence, mon maître dit, en s’adressant à Maximin et à moi : « Savez-vous ce que vous devez faire, mes enfants ? Demain, levez-vous de bon matin, allez tous les deux à Monsieur le Curé, et racontez-lui tout ce que vous avez vu et entendu ; dites-lui bien comment la chose s’est passée ; il vous dira ce que vous avez à faire. »

Le 20 septembre, lendemain de l’apparition, je partis de bonne heure avec Maximin. Arrivés à la Cure, je frappe à la porte. La domestique de Monsieur le Curé vint ouvrir et demanda ce que nous voulions. Je lui dis (en français, moi qui ne l’avais jamais parlé) : « Nous voudrions parler à Monsieur le Curé. » — « Et que voulez-vous lui dire ? » nous demanda-t-elle. — « Nous voulons lui dire, Mademoiselle, qu’hier nous sommes allés garder nos vaches sur la montagne des Baisses, et après avoir dîné, etc., etc. » Nous lui racontâmes une bonne partie du discours de la Très-Sainte Vierge. Alors la cloche de l’église sonna ; c’était le dernier coup de la Messe. Monsieur l’abbé Perrin, curé de la Salette, qui nous avait entendus, ouvrit sa porte avec fracas : il pleurait ; il se frappait la poitrine ; il nous dit : « Mes enfants, nous sommes perdus, le bon Dieu va nous punir. Ah ! mon Dieu, c’est la Sainte Vierge qui vous est apparue ! » Et il partit pour dire la Sainte Messe. Nous nous regardâmes avec Maximin et la domestique ; puis Maximin me dit : « Moi, je m’en vais chez mon père, à Corps. » Et nous nous séparâmes.

N’ayant pas reçu d’ordre de mes Maîtres de me retirer aussitôt après avoir parlé à Monsieur le Curé, je crus ne pas faire mal en assistant à la Messe. Je fus donc à l’église. La Messe commence, et, après le premier Évangile, Monsieur le Curé se tourne vers le peuple et essaie de raconter à ses paroissiens l’apparition qui venait d’avoir lieu, la veille, sur une de leurs Montagnes, et les exhorte à ne plus travailler le Dimanche ; sa voix était entrecoupée par des sanglots, et tout le peuple était ému. Après la Sainte Messe, je me retirai chez mes maîtres. Monsieur Peytard, qui est encore aujourd’hui Maire de la Salette, y vint m’interroger sur le fait de l’apparition ; et, après s’être assuré de la vérité de ce que je lui disais, il se retira convaincu.

Je continuai de rester au service de mes Maîtres jusqu’à la fête de la Toussaint. Ensuite je fus mise comme pensionnaire chez les religieuses de la Providence, dans mon pays, à Corps.

VI

La Très-Sainte Vierge était très-grande et bien proportionnée ; elle paraissait être si légère qu’avec un souffle on l’aurait fait remuer, cependant elle était immobile et bien posée. Sa physionomie était majestueuse, imposante, mais non imposante comme le sont les Seigneurs d’ici-bas. Elle imposait une crainte respectueuse. En même temps que Sa Majesté imposait du respect mêlé d’amour, elle attirait à Elle. Son regard était doux et pénétrant ; ses yeux semblaient parler avec les miens, mais la conversation venait d’un profond et vif sentiment d’amour envers cette beauté ravissante qui me liquéfiait. La douceur de son regard, son air de bonté incompréhensible faisait comprendre et sentir qu’elle attirait à Elle et voulait se donner ; c’était une expression d’amour qui ne peut pas s’exprimer avec la langue de chair ni avec les lettres de l’alphabet.

Le vêtement de la Très-Sainte Vierge était blanc argenté et tout brillant ; il n’avait rien de matériel : il était composé de lumière et de gloire, variant et scintillant. Sur la terre il n’y a pas d’expression ni de comparaison à donner.

La Sainte Vierge était toute belle et toute formée d’amour ; en la regardant je languissais de me fondre en elle. Dans ses atours, comme dans sa personne, tout respirait la majesté, la splendeur, la magnificence d’une Reine incomparable. Elle paraissait belle, blanche, immaculée, cristallisée, éblouissante, céleste, fraîche, neuve comme une Vierge ; il semblait que la parole Amour s’échappait de ses lèvres argentées et toutes pures. Elle me paraissait comme une bonne Mère, pleine de bonté, d’amabilité, d’amour pour nous, de compassion, de miséricorde.

La couronne de roses qu’elle avait sur la tête était si belle, si brillante, qu’on ne peut pas s’en faire une idée ; les roses de diverses couleurs n’étaient pas de la terre ; c’était une réunion de fleurs qui entouraient la tête de la Très-Sainte Vierge en forme de couronne ; mais les roses se changeaient ou se remplaçaient ; puis, du cœur de chaque rose il sortait une si belle lumière qu’elle ravissait et rendait les roses d’une beauté éclatante. De la couronne de roses s’élevaient comme des branches d’or et une quantité d’autres petites fleurs mêlées avec des brillants.

Le tout formait un très-beau diadème, qui brillait tout seul plus que notre soleil de la terre.

La Sainte Vierge avait une très-jolie Croix suspendue à son cou. Cette Croix paraissait être dorée, je dis dorée pour ne pas dire une plaque d’or ; car j’ai vu quelquefois des objets dorés avec diverses nuances d’or, ce qui faisait à mes yeux un bien plus bel effet qu’une simple plaque d’or. Sur cette belle Croix toute brillante de lumière, était un Christ, était Notre Seigneur, les bras étendus sur la Croix. Presque aux deux extrémités de la Croix, d’un côté il y avait un marteau, de l’autre une tenaille. Le Christ était couleur de chair naturelle, mais il brillait d’un grand éclat ; et la lumière qui sortait de tout son corps paraissait comme des dards très-brillants, qui me fendaient le cœur du désir de me fondre en lui. Quelquefois le Christ paraissait être mort : il avait la tête penchée, et le corps était comme affaissé, comme pour tomber, s’il n’avait pas été retenu par les clous qui le retenaient à la Croix.

J’en avais une vive compassion, et j’aurais voulu redire au monde entier son amour inconnu, et infiltrer dans les âmes des mortels l’amour le plus senti et la reconnaissance la plus vive envers un Dieu qui n’avait nullement besoin de nous pour être ce qu’il est, ce qu’il était et ce qu’il sera toujours ; et pourtant, ô amour incompréhensible à l’homme ! il s’est fait homme, et il a voulu mourir, oui mourir, pour mieux écrire dans nos âmes et dans notre mémoire l’amour Fou qu’il a pour nous ! Oh ! que je suis malheureuse de me trouver si pauvre en expression pour redire l’amour, oui, l’amour de notre bon Sauveur pour nous ! mais, d’un autre côté, que nous sommes heureux de pouvoir sentir mieux ce que nous ne pouvons exprimer !

D’autres fois le Christ semblait vivant ; il avait la tête droite, les yeux ouverts, et paraissait être sur la Croix par sa propre volonté. Quelquefois aussi il paraissait parler : il semblait vouloir montrer qu’il était en Croix pour nous, par amour pour nous, pour nous attirer à son amour, qu’il a toujours un amour nouveau pour nous, que son amour du commencement et de l’année 33 est toujours celui d’aujourd’hui et qu’il sera toujours.

La Sainte Vierge pleurait presque tout le temps qu’Elle me parla. Ses larmes coulaient une à une lentement jusque vers ses genoux ; puis, comme des étincelles de lumière, elles disparaissaient. Elles étaient brillantes et pleines d’amour. J’aurais voulu La consoler, et qu’Elle ne pleurât plus. Mais il me semblait qu’Elle avait besoin de montrer ses larmes pour mieux montrer son amour oublié par les hommes. J’aurais voulu me jeter dans ses bras et lui dire : « Ma bonne Mère, ne pleurez pas ! je veux vous aimer pour tous les hommes de la terre. » Mais il me semblait qu’Elle me disait : « Il y en a tant qui ne me connaissent pas ! »

J’étais entre la mort et la vie, en voyant d’un côté tant d’amour, tant de désir d’être aimée, et d’un autre côté tant de froideur, tant d’indifférence… Oh ! ma Mère, Mère toute, toute belle et tout aimable, mon amour, cœur de mon cœur !…

Les larmes de notre tendre Mère, loin d’amoindrir son air de majesté, de Reine et de Maîtresse, semblaient, au contraire, l’embellir, la rendre plus aimable, plus belle, plus puissante, plus remplie d’amour, plus maternelle, plus ravissante ; et j’aurais mangé ses larmes, qui faisaient sauter mon cœur de compassion et d’amour. Voir pleurer une Mère, et une telle Mère, sans prendre tous les moyens imaginables pour la consoler, pour changer ses douleurs en joie, cela se comprend-il ? O Mère plus que bonne ! Vous avez été formée de toutes les prérogatives dont Dieu est capable ; vous avez comme épuisé la puissance de Dieu ; vous êtes bonne, et puis bonne de la bonté de Dieu même ; Dieu s’est agrandi en vous formant son chef-d’œuvre terrestre et céleste.

La Très-Sainte Vierge avait un tablier jaune. Que dis-je, jaune ? Elle avait un tablier plus brillant que plusieurs soleils ensemble. Ce n’était pas une étoffe matérielle, c’était un composé de gloire, et cette gloire était scintillante et d’une beauté ravissante. Tout en la Très-Sainte Vierge me portait fortement, et me faisait comme glisser à adorer et à aimer mon Jésus dans tous les états de sa vie mortelle.

La Très-Sainte Vierge avait deux chaînes, l’une un peu plus large que l’autre. A la plus étroite était suspendue la Croix dont j’ai fait mention plus haut. Ces chaînes (puisqu’il faut donner le nom de chaînes) étaient comme des rayons de gloire d’un grand éclat variant et scintillant.

Les souliers (puisque souliers il faut dire)[90] étaient blancs, mais un blanc argenté, brillant ; il y avait des roses autour. Ces roses étaient d’une beauté éblouissante, et du cœur de chaque rose sortait une flamme de lumière très-belle et très-agréable à voir. Sur les souliers, il y avait une boucle en or, non en or de la terre, mais bien de l’or du paradis.

[90] Maximin : « Lorsque je dois parler de la Belle Dame qui m’est apparue sur la Sainte Montagne, j’éprouve l’embarras que devait éprouver saint Paul en descendant du troisième ciel. Non, l’œil de l’homme n’a jamais vu, son oreille n’a jamais entendu ce qu’il m’a été donné de voir et d’entendre.

« Comment des enfants ignorants, appelés à s’expliquer sur des choses si extraordinaires, auraient-ils rencontré une justesse d’expression que des esprits d’élite ne rencontrent pas toujours pour peindre des objets vulgaires ? Qu’on ne s’étonne donc pas si ce que nous avons appelé bonnet, couronne, fichu, chaînes, roses, tablier, robe, bas, boucles et souliers en avait à peine la forme. Dans ce beau costume, il n’y avait rien de terrestre ; les rayons seuls et de nuances différentes s’entrecroisant, produisaient un magnifique ensemble que nous avons amoindri et matérialisé.

« Une expression n’a de valeur que par l’idée qu’on y attache ; mais où trouver, dans notre langue, des expressions pour rendre des choses dont les hommes n’ont nulle idée. C’était une lumière, mais lumière bien différente de toutes les autres ; elle allait directement à mon cœur sans passer par mes organes et cependant avec une harmonie que les plus beaux concerts ne sauraient reproduire, que dis-je ? avec une saveur que les plus douces liqueurs ne sauraient avoir.

« Je ne sais quelles comparaisons employer, parce que les comparaisons prises dans le monde sensible sont atteintes du défaut que je reproche aux mots de notre langue ; elles n’offrent pas à l’esprit l’idée que je veux rendre. Lorsqu’à la fin d’un feu d’artifice la foule s’écrie : « Voici le bouquet », y a-t-il un rapport bien grand entre une réunion de fleurs et un ensemble de fusées qui éclatent ? Non, assurément ; eh bien ! la distance qui sépare les comparaisons que j’emploie et les idées que je veux rendre est infiniment plus considérable encore. »

La vue de la Très-Sainte Vierge était elle-même un paradis accompli. Elle avait en Elle tout ce qui pouvait satisfaire, car la terre était oubliée.

La Sainte Vierge était entourée de deux lumières. La première lumière, plus près de la Très-Sainte Vierge, arrivait jusqu’à nous ; elle brillait d’un éclat très-beau et scintillant. La seconde lumière s’étendait un peu plus autour de la Belle Dame et nous nous trouvions dans celle-là ; elle était immobile (c’est-à-dire qu’elle ne scintillait pas), mais bien plus brillante que notre pauvre soleil de la terre. Toutes ces lumières ne faisaient pas mal aux yeux et ne fatiguaient nullement la vue.

Outre toutes ces lumières, toute cette splendeur, il sortait encore des groupes ou faisceaux de lumières, ou des rayons de lumière, du Corps de la Sainte Vierge, de ses habits et de partout.

La voix de la Belle Dame était douce ; elle enchantait, ravissait, faisait du bien au cœur ; elle rassasiait, aplanissait tous les obstacles, calmait, adoucissait. Il me semblait que j’aurais toujours voulu manger de sa belle voix, et mon cœur semblait danser ou vouloir aller à sa rencontre pour se liquéfier en elle.

Les yeux de la Très-Sainte Vierge, notre tendre Mère, ne peuvent pas se décrire par une langue humaine. Pour en parler, il faudrait un séraphin ; il faudrait plus, il faudrait le langage de Dieu même, de ce Dieu qui a formé la Vierge Immaculée, chef-d’œuvre de sa toute-puissance.

Les yeux de l’Auguste Marie paraissaient mille et mille fois plus beaux que les brillants, les diamants et les pierres précieuses les plus recherchées ; ils brillaient comme deux soleils ; ils étaient doux de la douceur même, clairs comme un miroir. Dans ses yeux on voyait le paradis ; ils attiraient à Elle ; il semblait qu’Elle voulait se donner et attirer. Plus je la regardais, plus je la voulais voir ; plus je la voyais, plus je l’aimais, et je l’aimais de toutes mes forces.

Les yeux de la Belle Immaculée étaient comme la porte de Dieu, d’où l’on voyait tout ce qui peut enivrer l’âme. Quand mes yeux se rencontraient[91] avec ceux de la Mère de Dieu et la mienne, j’éprouvais au-dedans de moi-même une heureuse révolution d’amour et de protestation de l’aimer et de me fondre d’amour.

[91] La Sainte Vierge n’a pas permis au petit berger de voir ses yeux. Il n’a pu la voir pleurer : il ne savait pas ce qu’étaient ces étincelles de lumière qui disparaissaient vers les genoux de la Belle Dame. Elle ne lui a pas même permis de contempler son visage : « J’ai pas pu voir sa figure qui éblouissait. »

En nous regardant, nos yeux se parlaient à leur mode, et je l’aimais tant que j’aurais voulu l’embrasser dans le milieu de ses yeux qui attendrissaient mon âme, et semblaient l’attirer et la faire fondre avec la sienne. Ses yeux me plantèrent un doux tremblement dans tout mon être ; et je craignais de faire le moindre mouvement qui pût lui être désagréable tant soit peu.

Cette seule vue des yeux de la plus pure des Vierges aurait suffi pour être le Ciel d’un bienheureux ; aurait suffi pour faire entrer une âme dans la plénitude des volontés du Très-Haut parmi tous les évènements qui arrivent dans le cours de la vie mortelle ; aurait suffi pour faire faire à cette âme de continuels actes de louange, de remerciement, de réparation et d’expiation. Cette seule vue concentre l’âme en Dieu et la rend comme une morte-vivante, ne regardant toutes les choses de la terre, même les choses qui paraissent les plus sérieuses, que comme des amusements d’enfants ; elle ne voudrait entendre parler que de Dieu et de ce qui touche à sa Gloire.

Le péché est le seul mal qu’Elle voit sur la terre. Elle en mourrait de douleur si Dieu ne la soutenait. Amen[92].

[92] « Amen, qu’il en soit ainsi ! » Immense souffrance et abandon toujours à la volonté divine… Comme la sainte enfant se peint admirablement dans ce cri impersonnel qui est ici d’une sublime simplicité ! La connaissance que Dieu lui donnait des péchés qui se font sur la terre, l’« odeur » du péché est la seule souffrance dont elle se soit plainte… Pour expier, elle pleura tellement qu’elle devint aveugle pendant son séjour à Darlington. Elle recouvra la vue par un miracle, mais ses larmes ne cessant de couler, sa vue redevint très-faible.

Castellamare, le 21 novembre 1878.

Marie de la Croix, Victime de Jésus,
née Mélanie Calvat, Bergère de la Salette.

Nihil-obstat ; imprimatur.

Datum Lycii ex Curia Epii, die 15 Nov. 1879.

Vicarius Generalis
Carmelus Archus Cosma