Il m’entraîne.
Oui, comme Flaubert a tiré le roman de Balzac, Courbet, peut-être, de l’emportement romantique, de la véracité expressive de Delacroix, a tiré... Vous rappelez-vous dans ce voyage qu’il fait, le père Flaubert, dans Par les champs et par les grèves, cet enterrement qu’il raconte et cette vieille qui pleure comme il pleut... Chaque fois que je le relis, je pense à Courbet... La même émotion, dans le même art... Voyez.
Nous arrivons. Il est empourpré. Il rayonne. Son pardessus qu’il tient par une manche derrière lui balaie le parquet. Il redresse sa haute taille. Il exulte. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Lui, si timide d’habitude, jette à droite et à gauche des regards de triomphe. Le Louvre est à lui... Dans un coin, il avise une échelle de copiste. Il bondit.
Enfin!... Nous allons le voir.
Il traîne l’échelle. Il y grimpe.
Venez. Venez... Sacrédié!... Que c’est beau...
Les gardiens accourent, l’interpellent.
Foutez-moi la paix... Je regarde Courbet... Placez-moi ça dans son jour, et on ne vous embêtera plus...
Il trépigne sur sa petite plate-forme.
Mais non, voyez ce chien... Velasquez! Velasquez! Le chien de Philippe est moins chien, tout chien de roi qu’il était... Vous l’avez vu... Et l’enfant de chœur, ce rouge joufflu... Renoir peut y venir...
Il se monte, il se grise.
Gasquet, Gasquet... Il n’y a que Courbet qui sache plaquer un noir, sans trouer la toile... Il n’y a que lui... Ici, comme dans ses rochers et ses troncs, là-bas. Il pouvait, d’une coulée, descendre tout un pan de vie, l’existence minable d’un de ces gueux, voyez, et il revenait ensuite, avec pitié, par bonhomie de doux géant qui comprend tout... La caricature se trempe de larmes... Ah! laissez-moi tranquille, vous là-bas. Allez chercher votre directeur... Je lui alignerai deux mots, à cet homme...
On s’attroupe. Il fait une véritable harangue.
C’est une infamie, nom de Dieu!... Non, à la fin, mais c’est vrai... Nous nous laissons toujours faire... C’est un vol... L’Etat, c’est nous... La peinture... c’est moi... Qui est-ce qui comprend Courbet?... On le fout en prison dans cette cave... Je proteste... J’irai trouver les journaux, Vallès...
Il crie de plus en plus fort.
Gasquet, vous serez quelqu’un un jour... Promettez-moi, que vous ferez porter cette toile à sa place, dans le salon carré... Nom de Dieu, dans le salon des modernes... dans la lumière... Qu’on la voie...
Les gardiens ramassent son pardessus, son melon.
Foutez-moi la paix, vous autres... Je descends... Nous avons en France une machine pareille, et nous la cachons... Qu’on foute le feu au Louvre, alors... tout de suite... Si on a peur de ce qui est beau... Au salon des modernes, Gasquet, au salon des modernes... Vous me le promettez...
Il dégringole de l’échelle. Il promène un regard de maîtrise sur tout l’attroupement qui nous entoure...
Je suis Cézanne.
Il devient encore plus rouge... Il se fouille. Il fourre des louis dans la main des gardiens... Il s’enfuit, en m’entraînant... Il pleure.
L’ATELIER
«Je me suis juré de mourir en peignant.»
Cézanne achevait le portrait de mon père. J’assistais aux séances. L’atelier était vide. Seuls, le chevalet, la petite table à couleurs, la chaise où s’asseyait mon père, et le poêle le meublaient. Cézanne travaillait debout... Des toiles, en tas, contre le soubassement, dans un coin. Une douce lumière égale et que bleutait le reflet des murs. Sur une étagère de bois blanc, deux ou trois plâtres et des livres. Lorsque j’arrivais, Cézanne allait chercher un vieux fauteuil déjà à moitié dépaillé qui traînait dans la chambre à côté. Mon père fumait sa pipe. Nous causions.
La plupart du temps, quoiqu’il eût ses brosses et sa palette en main, Cézanne regardait le visage de mon père, le scrutait. Il ne peignait pas. De loin en loin, un coup tremblotant de pinceau, une mince touche appuyée, un vif trait bleu qui cernait une expression, dégageait, affirmait un coin fugitif de caractère... C’était le lendemain que je retrouvais, sur la toile, le travail de pénétration accompli la veille.
Ce jour-là, un après-midi de fin d’hiver, l’air sentait le printemps autour du Jas. Le ciel mielleux s’appuyait aux vitrages. Cézanne ouvrit un des châssis.
Cézanne:
—Tu n’auras pas froid, Henri?... Le restouble sent l’amandier... Il fait bon... Mais, sacrédié! il faut que je referme... Ces sacrés reflets... Un rien, savez-vous...
C’est bien difficile,
Mais c’est bien plus beau
Que la peinture à l’eau...
Mon père:
—Tu chantes?... C’est que ça marche bien aujourd’hui...
Cézanne:
—Pas mal.... Ça ne te rase pas, à la fin, de poser... Ecoute, ce n’est pas pour dire, mais tu me rends un fier service... Tu as une assiette...
Mon père, plaisantant:
—Extraordinaire.
Cézanne, se tournant vers moi:
—Une assiette morale, que je lui envie... Il ne se fait pas de bile, votre père... Jamais... Je voudrais rendre ça, trouver les tons, la justesse de ton qui rende ça... Un point d’appui moral! C’est moi qui ai cherché ça dans ma vie.
Mon père:
—Plains-toi.
Cézanne:
—Ah! Chacun sait ce qui bout dans sa marmite... Moi, je te connais, parce que je te peins... Ecoute un peu, Henri. Toi, tu as la certitude. C’est ma principale espérance. La certitude! Chaque fois que j’attaque une toile, je suis sûr, je crois que ça va y être... Mais, tout de suite, je me souviens que j’ai toujours raté, les autres fois. Alors je me mange le sang... Toi, tu sais ce qui est bien, ce qui est mal, dans la vie, et tu vas ton chemin... Moi, je ne sais jamais où je vais, où je voudrais aller avec ce sacré métier. Toutes les théories vous foutent dedans... Est-ce parce que je suis un timide dans la vie? Au fond, quand on a du caractère, on a du talent... Je ne dis pas que le caractère suffise, qu’il suffise d’être un brave homme pour bien peindre... Ce serait trop facile... Mais je ne crois pas qu’une crapule puisse avoir du génie.
Moi:
—Wagner.
Cézanne:
—Je ne suis pas musicien... Et puis, entendons-nous, une crapule, ce n’est pas avoir un tempérament du diable, et avec ce tempérament, se débrouiller pour rester toujours quelqu’un... Un ami... N’est-ce pas, Henri?... Garder les mains propres, quoi. Les artistes, parbleu, tous plus ou moins, nous godaillons toujours un peu, à droite et à gauche... Il y en a qui, pour arriver... oui, mais ceux-là, justement ce sont ceux, je crois, qui n’ont pas de talent. Il faut être incorruptible, sur son art, et pour l’être dans son art, il faut s’entraîner à l’être dans sa vie... Hein, Gasquet, le vieux Boileau?
En somme, il y a le savoir faire et le faire savoir. Quand on sait faire, on n’a pas besoin de faire savoir. Ça se sait toujours.
Mon père:
—Mais le petit me dit que tu n’as pas la place que tu devrais avoir.
Cézanne:
—Laisse-le dire... Moi, je dois rester chez moi, ne voir personne, travailler... Ma place, ma place!... Ce serait d’être content de moi. Et je ne le suis pas. Je ne le serai jamais. Je ne puis l’être. Jusqu’à la guerre, tu le sais, j’ai vécu dans les emmerdements, j’ai perdu ma vie. Ce n’est qu’à l’Estaque, en réfléchissant, quand j’ai bien compris Pissarro, un peintre comme moi, que ton petit connaît... C’était un acharné. L’amour enragé du travail m’a pris. Ce n’est pas que je n’aie pas travaillé avant, j’ai toujours travaillé. Mais ce qui m’a toujours manqué, tiens, c’est un copain comme toi, avec qui je n’aurais jamais parlé de peinture, mais avec qui on se serait compris sans rien se dire... Ah! Henri! Quand je te peins, quand je te vois là... c’est l’évocation pour moi de plus de quarante ans passés. Puis-je dire qu’une Providence m’a fait te connaître? Si j’étais plus jeune, je dirais que c’est pour moi un point d’appui et un réconfort. Un stable dans ses principes et son opinion, c’est épatant... Je sens tout ça en te voyant tirer sur ta pipette.
Mon père, ému et gêné:
—Et quoi encore?
Cézanne:
—Quoi encore? Je m’associe de plein cœur au mouvement d’art que ton fils détermine et qu’il doit caractériser. Tu n’as pas idée comme c’est vivifiant, pour un vieil abandonné comme moi, de trouver autour de soi une jeunesse qui consente à ne pas vous enterrer immédiatement.
Il se tourne vers moi.
Oui, oui, groupez-vous. Lancez votre revue, vos Mois dorés, votre Pays de France, affirmez les droits séculaires de notre pays. Appelez à vous toutes les initiatives qui ont fait leur preuve. Il n’est pas possible, écoutez un peu, que l’homme qui se sent vivre et qui a gravi, consciemment ou non, le sommet de l’existence, entrave la marche de ceux qui viennent à la vie. Tous ceux qui vous précèdent sont des garants. Dans tous les ordres. Le chemin qu’ils ont parcouru est un indice pour la voie à suivre, et non pas une barrière à vos pas. Ils ont vécu, par ce seul fait, ils ont l’expérience. Ce n’est pas se diminuer que reconnaître ce qui est... Vous êtes jeune, vous êtes bien heureux, vous avez la vitalité... Ah! Henri... quand nous avions cet âge!... Ta mère m’en parle. Elle est dans ta maison la mère de la sagesse que tu représentes. Je sais qu’elle se souvient de cette rue Suffren
qui fut notre berceau. Il est impossible que l’émotion ne me vienne en pensant à tout ce beau temps écoulé, sans s’en douter, et qui est sans doute la cause de l’état d’esprit actuel dans lequel nous nous trouvons. Ah! si j’avais une belle formule, c’est ça que je peindrais dans ton visage, c’est ça qui se verrait sous ma couleur, c’est ça qui resterait de ton portrait... Reprends la pose. Travaillons.
Nous nous taisons. Mon père tire sur sa pipe. Les mains de Cézanne tremblent. Il pose quelques touches. Il va, il vient, à travers l’atelier. Il est de nouveau immobile devant sa toile.
Mon père:
—Tu as vu cette exposition de Ziem?
Cézanne:
—En voilà encore un qui n’est né nulle part... Tous ces bougres qui s’en vont en Orient, à Venise, en Algérie, chercher le soleil, est-ce qu’ils n’ont pas un bastidon sur le champ de leurs pères? Si tu veux me parler d’un provençal, parle-moi de Puget. En voilà un qui sent l’ail, et Marseille, et Toulon, même à Versailles, sous le soleil de cuivre de Louis XIV. Il y a du mistral dans Puget, c’est lui qui agite le marbre. Et puis c’est de la sculpture décorative, comme la sculpture doit être... Vous rappelez-vous, au Louvre, tout ce que nous avons dit devant le Persée et Andromède, le petit corps potelé de vierge blotti dans le giron du grand guerrier, à la Bossuet, et ces trous d’ombre qui peignent en saillie, mettent tout en relief, en couleurs, comme dans ces dessins de Rembrandt où la seule qualité des noirs donne tous les vertiges du prisme. C’est Puget qui a trouvé ça. La sculpture avant lui se présentait d’aplomb, tout d’un bloc de lumière cristallisée. Lui, il a peint, il a ombré. Il s’est servi de l’ombre ambiante comme ses contemporains des dessous. Allez voir l’effet qu’il en tire, à Toulon, sous le balcon des Cariatides. Sur les photographies, les dessins du Saint Sébastien et du grand évêque de Gênes, c’est renversant, c’est parlant. Le classique ne l’a pas éteint, lui.
Moi:
—Mais au fond, qu’entendez-vous par classique?
Cézanne:
—Je ne sais pas... Tout et rien.
Moi:
—Je vous ai entendu dire que vous étiez classique, que vous vouliez l’être.
Il réfléchit un moment.
Cézanne:
—Imaginez Poussin refait entièrement sur nature, voilà le classique que j’entends.
Il se remet à peindre. Le portrait est très avancé, sur la joue et sur le front demeurent deux carrés blancs. Les yeux vivent. Deux fins traits bleus prolongent le dessin du chapeau presque jusqu’au bord de la toile. Il a commencé à couvrir, à fondre l’un de ces traits en attaquant les fonds. Un oiseau se butte aux vitrages.
Mon père:
—Entrez.
Cézanne, qui suit sa pensée:
—Ce que je n’admets pas, c’est un classique qui vous borne... Je veux la fréquentation d’un maître qui me rende à moi-même... Toutes les fois que je sors de chez Poussin, je sais mieux ce que je suis...
Il s’arrête de peindre et de regarder son modèle. Il ramasse sa pensée.
Il est un morceau de la terre française tout entière réalisée, un Discours de la méthode en acte, un espace de vingt, cinquante ans de notre vie toute entière portée sur la toile, avec la plénitude
de la raison et de la vérité... Et de plus, et avant tout, c’est de la peinture... Il est allé à Rome, n’est-ce pas? Il y a tout vu. Tout aimé, tout compris. Eh bien! il a rendu ça, cette antiquité, française, sans rien perdre de sa verdeur, de sa nature à lui. Il a tranquillement continué les autres, tout ce qu’il a trouvé beau avant lui... Moi, je voudrais de même le continuer, lui... le rendre de son temps, sans le gâcher, sans gâcher ni lui, ni moi, si j’étais classique, si je pouvais devenir classique... Mais on ne sait jamais. L’étude modifie notre vision à tel point que l’humble et colossal Pissarro, tenez, se trouve justifié de ses théories anarchistes. Moi, je procède très lentement, vous avez pu le remarquer. La nature s’offre à moi si complexe. Les progrès à faire sont incessants, sans que j’aille y mêler encore un rêve de raison. Parbleu! Un Poussin de Provence, ça m’irait comme un gant... Vingt fois j’ai voulu refaire sur le motif Ruth et Booz... Je voudrais, comme dans le Triomphe de Flore, marier des courbes de femmes à des épaules de collines, comme dans l’Automne donner à une cueilleuse de fruits la gracilité d’une plante olympienne et l’aisance céleste d’un vers de Virgile... Ce que Puvis lui doit à cette Automne... Je voudrais mêler la mélancolie au soleil... Il y a une tristesse de la Provence que personne n’a dite et que Poussin aurait accoudée à quelque tombeau, sous les peupliers des Alyscamps... Je voudrais, comme Poussin, mettre de la raison dans l’herbe et des pleurs dans le ciel... Mais il faut savoir se contenter... Il faut bien voir son modèle et sentir très juste, et si alors je m’exprime avec distinction et force, voilà mon Poussin, voilà mon classique à moi... Il y a le goût. Le goût est le meilleur juge. Il est rare.
Moi:
—Comme tout ce qui est beau.
Cézanne:
—Oh! ce que je veux dire, c’est que l’artiste ne s’adresse qu’à un nombre excessivement restreint d’individus. Et il en connaît toujours trop, au fond, de son vivant. Il doit vivre dans son coin, avec ses motifs, ses réflexions, ses modèles. Caractériser... Et surtout, entendez-moi bien, il doit dédaigner l’opinion qui ne repose pas sur l’observation intelligente des caractères. Il doit redouter l’esprit littérateur... Ton petit me comprend, Henri... Cet esprit qui fait si souvent s’écarter le peintre de sa vraie voie, l’étude concrète de la nature, pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles. Nous l’avons dit cent fois... Ah! les critiques! Ces Huysmans!... J’ai toujours envie de leur écrire, à tous ceux qui me tournent autour: Il y a trois choses qui constituent le fond du métier, que vous n’aurez jamais et vers lesquelles je m’efforce depuis trente-cinq ans, trois: scrupule, sincérité, soumission. Scrupule devant les idées, sincérité devant soi-même, soumission devant l’objet... Soumission absolue à l’objet, c’est Sainte-Beuve qui a trouvé ça dans un Lundi sur Gautier... Tu es l’objet, Henri, pour le quart d’heure... Maître du modèle et des moyens d’expression, il n’y a qu’à peindre ce qu’on a sous les yeux et persévérer logiquement. Travailler sans croire à personne, devenir fort. Le reste, c’est de la foutaise...
Il a repris sa palette. Il jette de vifs coups d’œil sur le visage de mon père.
Je voudrais les y voir, tiens, devant ta gueule, tous ceux qui écrivent sur nous, avec mes tubes et mes pinceaux dans les pattes... A mille lieues... Au diable, s’ils se doutent comment en mariant un vert nuancé à un rouge on attriste une bouche ou on fait sourire une joue. Vous sentez, vous, que chaque coup de pinceau que je donne c’est un peu de mon sang mêlé à un peu de sang de votre père, dans le soleil, dans la lumière, dans la couleur, et qu’il y a un échange mystérieux qui va de son âme qu’il ignore à mon œil qui le recrée, et où il se reconnaîtra... si j’étais un peintre, un grand peintre!... Chaque touche doit correspondre, là, sur ma toile, à une respiration du monde, de la clarté, là-bas, sur ses favoris, sur sa joue. Nous devons vivre d’accord, mon modèle, mes couleurs et moi, nuancer ensemble la même minute qui passe. Si vous croyez que c’est simple de faire un portrait... Ecoutez un peu, il faut le modèle d’abord... L’âme!... Geffroy m’avait décidé à attaquer le portrait de Clemenceau. Je commence. Tout marche bien d’abord. Il arrivait, la badine aux doigts, fendant, comme un jeune homme, la cravate flottante, le mou gris sur l’oreille... La France était à lui. Je m’appliquais, il parlait. De tout. Eblouissant, et mauvais comme une teigne, avec ça. Des coups de bistouri... Tout marchait. A la troisième séance, je me bute. Un mur. Vous comprenez, le modèle m’avait travaillé, en dedans. Je voyais. J’ai beau imaginer un bleu amer, des jaunes acérés. A la maison crisper des lignes. Rien. Un mur. Je voyais. Je voyais... Alors, un beau matin, j’ai tout foutu en plan, la toile, le chevalet, Clemenceau, Geffroy... Cet homme ne croyait pas en Dieu... Comprenez-vous, j’en avais le cœur net. Allez faire un portrait, avec ça...
Mon père:
—Dis donc, j’y crois, moi... Tu ne me laisseras pas en plan?
Cézanne:
—Oh! toi... Ah! non, par exemple... Toi, tu me fais trouver des choses. Je te copie, doucement, lentement. J’ai les couleurs de l’amitié...
Il se tourne vers moi.
Vous me dites qu’Elie Faure a écrit un livre d’amitié sur Carrière... Quand Carrière enveloppe toutes ses familles de la même brume tendre, c’est qu’il a le sens obscur de cette émotion des couleurs... Vous avez vu sa première communiante au musée de Toulon, les deux bons vieux, et cette espèce d’aube douce qui mange tout... Mais il ne va pas plus loin que son sentiment... Ça fait les dessous, ça... Il faut aller au-delà de son sentiment, dépasser, avoir le culot de l’objectiver, de vouloir rendre carrément ce qu’on voit en sacrifiant ce qu’on sent, en ayant sacrifié ce qu’on sent... Vous comprenez, il suffit de sentir... Ça ne se perd jamais, son sentiment... Ce n’est pas que je le condamne. Au contraire, je le dis souvent, hier encore, tenez, à un jeune homme, un soldat, Girier, Girieud, qu’on m’a présenté au «Clément». Un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un art... Mais l’émotion, c’est le principe, le commencement et la fin; le métier, l’objectif, la pratique est au milieu... Entre toi, Henri, et moi, je veux dire entre ce qui fait ta personnalité et la mienne, il y a le monde, le soleil... ce qui passe... ce que nous voyons en commun... Nos habits, nos chairs, les reflets... C’est là-dedans qu’il faut que je pioche... C’est là où le moindre coup de pinceau à côté fait tout dévier. Si je ne suis qu’ému là-dedans, je te flanque l’œil de travers... Si je tisse autour de ton regard tout l’infini réseau des petits bleus, des marrons qui y sont, qui s’y conjuguent, je te ferai regarder comme tu regardes, sur ma toile... Une touche après l’autre, une touche après l’autre... Et si je suis froid, si je dessine, si je peins, comme à l’école... je ne verrai plus rien. Une bouche, un nez, de convention, toujours les mêmes... sans âme, sans mystère, sans passion... Chaque fois que je me mets devant mon chevalet, je suis un autre homme, moi, et toujours Cézanne... Comment peuvent-ils s’imaginer, les autres, qu’avec des fils à plomb, des académies, des mensurations toutes faites, établies une fois pour toutes, on peut s’emparer de la changeante, de la chatoyante matière... Ils se crétinisent, se stupéfient, se solidifient... Un bloc dans la cervelle, une vitre, une géométrie... Ils feraient mieux de faire
l’anatomie qui brusquement nous donne l’intuition du jeu des muscles, des mouvements de la peau, si nous voulons composer, dresser un bonhomme debout, sans modèle... Delacroix se levait à quatre heures du matin, pour aller, aux abattoirs, voir écorcher des chevaux... Aussi, voyez ronfler ceux de son plafond... L’anatomie!... Ils ne voient plus rien. Ils n’ont jamais rien vu... La règle, les règles, le dessin, leur dessin. Tout est là pour eux... Mais la diversité infinie, c’est le chef-d’œuvre de la nature...
Tenez, Gasquet, votre père... Il est assis, n’est-ce pas? il fume sa pipe... Il n’écoute que d’une oreille... Il pense, à quoi? Une bouffée de sensations lui vient, d’ailleurs... Son œil n’est pas le même... Une infinitésimale proportion, un atome de lumière a changé, du dedans, et s’est rencontrée avec la nappe toujours la même, ou presque toujours la même, qui tombe du vitrage.
Alors vous voyez, ce petit, petit ton, ce minuscule ton qui ombre, sous la paupière, s’est déplacé... Bon... Je corrige. Mais alors mon vert léger, à côté, je le vois, il sort trop. J’assourdis... Et je suis dans un de mes bons jours, aujourd’hui. Je me raidis. J’ai ma volonté en main... je continue, par touches insensibles, tout autour. L’œil regarde mieux... Mais l’autre, alors. Pour moi, il louche. Il regarde, il me regarde, moi. Tandis que celui-ci regarde sa vie, son passé, vous, je ne sais pas, quelque chose qui n’est pas moi, qui n’est pas nous...
Mon père:
—Je pensais à l’atout que j’ai gardé hier jusqu’à ma troisième levée...
Cézanne:
—Vous voyez... Eh! bien, Rembrandt, Rubens, Titien savaient d’un coup, dans un compromis sublime, fondre toute leur personnalité à eux dans toute cette chair qu’ils avaient sous les yeux, l’animer de leur passion, et avec la ressemblance des autres, glorifier leur rêve ou leur tristesse... Exactement... Je ne puis pas, moi...
Moi:
—C’est que vous aimez trop les autres...
Cézanne:
—C’est que je veux être vrai... Comme Flaubert... Arracher la vérité de tout... Me soumettre...
Moi:
—C’est peut-être impossible.
Cézanne:
—C’est très difficile... En me substituant, en partie, à votre père, j’aurais mon ensemble... Et je me servirais des indications d’ombres et de lumières... Je me rapprocherais de la réalité. Je la veux toute entière... Autrement, à ma manière, je ferais ce que je reproche aux Beaux-Arts. J’aurais, dans la cervelle, mon type préconçu et je calquerais la vérité sur lui... Tandis que c’est moi que je veux calquer sur elle. Qu’est-ce que je suis, moi?... L’atteindre dans son âme, la rendre comme elle est. Et si je m’y casse les reins, tant pis. J’aurai essayé. J’aurai frayé une voie. D’autres viendront plus solides, plus subtils... qui feront avec la figure ce que Monet a fait avec le paysage... Ils photographieront... comprenez-moi bien, mais ils photographieront des âmes, des caractères, un homme... Et d’autres alors de ces impressions tireront un grand art, une psychologie colorée, une philosophie de l’Homme...
Rubens a tenté ça avec sa femme et ses enfants, vous savez, la prodigieuse Hélène Fourment du Louvre, toute rousse, en chapeau, avec l’enfançon nu... et Titien, avec son Paul III entre ses deux neveux, du musée de Naples, une page de Shakespeare...
Moi:
—Et Velasquez?
Cézanne:
—Ah! Velasquez, c’est une autre histoire. Il s’est vengé... Vous comprenez, cet homme, il peignait dans son coin, il se préparait à nous descendre des forges de Vulcain et des triomphes de Bacchus, de quoi couvrir tous les palais d’Espagne... Un imbécile, pour lui être agréable, en parle, le traîne chez le roi... On n’avait pas inventé la photo à cette époque... Faites-moi mon portrait, à pied, à cheval, ma femme, ma fille, ce fou, ce mendiant, celui-ci, celui-là... Velasquez devint le photographe du roi... le joujou de ce détraqué... Alors, il a tout ravalé en lui, son œuvre, sa grande âme... Il était en prison... Impossible de fuir... Il s’est terriblement vengé. Il les a peints avec toutes leurs tares, leurs vices, leur décadence... Sa haine et son objectivité n’ont fait qu’un... Comme Flaubert son Homais et son Bournisien, il a peint son roi et ses bouffons... Il ne ressemble pas, lui, aux portraits qu’il peint, tandis que, remarquez, Rubens, Rembrandt, c’est toujours eux, on les reconnaît sous tous les visages... Et il y a aussi un autre précurseur, Goya. Sa Maja vestida et sa Maja desnuda... C’est l’amour, lui, qui a fait le miracle... Il était si effrayant, si laid. Vous l’avez vu dans son portrait, avec son tube énorme. Nous réussissons toujours nos portraits, parce que là nous ne faisons qu’un, comprenez-vous, avec le modèle... Il était terrible, Goya. Quand il a eu cette duchesse, cette mince aristocrate, ce corps brun entre les bras... Il n’a rien eu à inventer. Il a été amoureux. Il a peint la femme. Une femme... Et partout ensuite, on la retrouve. La minute de grâce n’a pas duré. Son imagination dévorante l’a de nouveau emporté. La duchesse d’Albe est partout, en ange, en courtisane, en cigarière, dans son œuvre. Elle est devenue son poncif. Comme Hélène Fourment pour Rubens ou sa fille pour le vieux Tintoret... Ce sont d’immenses imaginatifs, des Shakespeare, des Beethoven. Je voudrais être...
Moi:
—Quoi?
Il balbutie.
Cézanne:
—Rien... Cézanne... Et tenez... La pose est finie, Henri. C’est assez pour aujourd’hui. Merci... Tenez...
Il va au tas de toiles, cherche... Il sort trois natures mortes, il les étale contre le mur, à terre. Elles éclatent, chaudes, profondes, vivantes, comme un pan de mur surnaturel, et toutes enracinées pourtant dans la plus quotidienne réalité. Dans l’une, sur une nappe, un compotier, avec quatre pommes, un raisin, un verre à pied, élancé, évasé comme un calice, à demi-plein de vin, un tas de pommes, un couteau. Elle se détache sur une tapisserie à fleurs. A gauche, dans le coin, elle est à moitié signée... L’autre, sur une table de bois grossièrement équarrie, offre une prodigieuse corbeille, un panier de fruits à moitié enveloppés d’un linge, des poires sur la nappe, un service à café, la cafetière, le sucrier, et une sorte de pot, d’alcaraza à losanges. A droite, sur un coin entrevu de cheminée, une palette, un flacon à essence. Tout contre, des châssis de toiles. Au fond, sur le plancher fuyant, une chaise, le bas d’une chaise rustique dont le bord de la toile coupe la paille... Et la troisième c’est, élégante, savoureuse, lucide, une œuvre toute de France, décorative et pourtant aiguë,—se détachant à demi sur une riche étoffe drapée à larges plis, à sourds ramages, un Amour de plâtre, les bras coupés, à sa droite une assiette de poires, à sa gauche un tas de prunes. Au fond, imprévue, bourgeoise, mais d’un métier si gras, d’un faire si étourdissant, une cheminée à la prussienne, comme on en use encore dans les bastides de Provence.
Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être touché là... dans ces natures mortes... Je me suis scrupuleusement conformé à l’objet... J’ai copié... Ecoutez un peu, quel sort vous paraît le plus à plaindre? Etre dénué, n’est-ce pas? Eh bien! je me suis un peu donné là. Je ne serai pas tout à fait dénué, dans le temps, si, comme vous voulez bien me l’affirmer, après ma mort, on s’occupe encore un peu de moi... Voilà... Regardez ça... Dites-moi franchement votre avis... Et toi aussi, Henri.
Moi:
—Mais c’est plus grand que tout ce qu’on a peint depuis les Vénitiens... Il y a des fruits verts du Tintoret, à San Rocco, un morceau de sa Crucifixion replié et miraculeusement conservé dans toute sa fraîcheur, des pommes qui ressemblent à ça... Mais que c’est beau! que c’est beau! Il y a plus de vie, dans ces fruits, que dans bien des visages...
Cézanne:
—Voilà que vous vous emballez... Je ne me monte pas le coup, allez... Cette corbeille-là, je l’ai offerte à mon cocher, en souvenir de moi, pour plus tard, vous comprenez, il soigne bien maman, cet homme... Eh bien! il a été content, il m’a bien dit merci... Mais il m’a laissé la toile... Il a oublié de l’emporter... Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise?... Autant peindre, puisque c’est mon destin.
Moi:
—Maître...
Il a un grand geste calme de bras sceptiques qui retombent, de face désespérée, d’ironiques regards, mais de volonté indomptable.
Cézanne:
—Je me suis juré de mourir en peignant, plutôt que de sombrer dans le gâtisme avilissant qui menace les vieillards qui se laissent dominer par des passions abrutissantes pour leurs sens... Dieu m’en tiendra compte.
Moi:
—Et même, si vous n’avez pas, comme nous, la certitude que vous êtes un des plus grands peintres qui aient jamais...
Cézanne:
—Taisez-vous.
Moi:
—Vous avez du moins la consolation du travail.
Cézanne:
—Je n’aime que lui. Et la peinture... C’est si bon et si terrible de s’installer devant une toile vide. Celle-là, tenez, il y a des mois de travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. Nous parlions des portraits. On croit qu’un sucrier ça n’a pas une physionomie, une âme. Mais ça change tous les jours aussi. Il faut savoir les prendre, les amadouer, ces messieurs-là... Ces verres, ces assiettes, ça se parle entre eux. Des confidences interminables... Les fleurs, j’y ai renoncé. Elles se fanent tout de suite. Les fruits sont plus fidèles. Ils aiment qu’on fasse leur portrait. Ils sont là comme à vous demander pardon de se décolorer. Leur idée s’exhale avec leurs parfums. Ils viennent à vous dans toutes leurs odeurs, vous parlent des champs qu’ils ont quittés, de la pluie qui les a nourris, des aurores qu’ils épiaient. En cernant de touches pulpeuses la peau d’une belle pêche, la mélancolie d’une vieille pomme, j’entrevois dans les reflets qu’elles échangent la même ombre tiède de renoncement, le même amour du soleil, le même souvenir de rosée, une fraîcheur... Pourquoi divisons-nous le monde? Est-ce notre égoïsme qui se reflète? Nous voulons tout à notre usage. Il y a des jours où il me paraît que l’univers n’est plus qu’une même coulée, un fleuve aérien de reflets, de dansants reflets autour des idées de l’homme... Le prisme, c’est notre première approche de Dieu, nos sept béatitudes, la géographie céleste du grand blanc éternel, les zones diamantées de Dieu... Je te parais un peu maboul, Henri?...
Mon père:
—Non, non. Le petit te comprend.
Cézanne:
—Les objets se pénètrent entre eux... Ils ne cessent pas de vivre, comprenez-vous... Ils se répandent insensiblement autour d’eux par d’intimes reflets, comme nous par nos regards et par nos paroles... C’est Chardin, le premier, qui a entrevu ça, a nuancé l’atmosphère des choses... Il était à l’affût, constamment... Vous vous rappelez son beau pastel, où il s’est représenté armé d’une paire de besicles, une visière faisant auvent... C’est un roublard, ce peintre... Remarquez qu’en faisant chevaucher sur votre nez un léger plan transversal d’arête, les valeurs s’établissent mieux à la vue... Eh bien! il l’avait remarqué avant nous... Il ne négligeait rien. Aussi a-t-il surpris toute cette rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette poussière d’émotion qui enveloppe les objets... Mais il est un peu sec... C’est peut-être encore un peu trop serti... Dessinez, dessinez, oui, parbleu, dessinez, mais c’est le reflet qui est enveloppant, la lumière, par le reflet général, c’est l’enveloppe... Voilà ce que je cherche... Et voilà pourquoi ces trois natures mortes, au fond, tenez, depuis que je vous parle, je ne les aime plus.
Moi:
—Comment, maître?... Plus vous parlez, au contraire, mieux je les vois, plus je les aime, plus je les comprends... Elles sont comme vivifiées encore par tout ce que vous dites.
Cézanne:
—Ecoutez un peu, quand on se met à bêcher Chardin, comme je viens de le faire, il faut apporter d’autres résultats.
Moi:
—Mais Chardin n’a pas cette clarté, il paraîtrait tout assourdi à côté de ce panier bleuâtre, de cet Amour... Il y a du chromo dans Chardin, à côté...
Cézanne:
—Taisez-vous... Vous me feriez croire que vous ne comprenez rien à ce que je tente... Moi, je ne trouve pas ça vivant, enveloppé...
Il me montre l’Amour de plâtre dans sa nature morte.
Ici, tenez, ces cheveux, cette joue, c’est dessiné, c’est habile, là, ces yeux, ce nez, c’est peint... Et dans un bon tableau, comme je le rêve, il y a une unité. Le dessin et la couleur ne sont plus distincts; au fur et à mesure que l’on peint, on dessine; plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise. Voilà ce que je sais, d’expérience. Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. Le contraste et les rapports des tons, voilà le secret du dessin et du modelé... Tout le reste, c’est de la poésie. Qu’il faut avoir dans la cervelle, peut-être, mais qu’il ne faut jamais, sous peine de littérature, essayer de mettre dans sa toile. Elle y vient toute seule.
Il va prendre un livre sur l’étagère, son vieux Balzac. Il feuillette la Peau de chagrin.
Oui, vous avez vos métaphores, vos comparaisons. Quoiqu’il me semble que de constamment multiplier les «comme», c’est comme nous, quand notre dessin se voit trop. Il ne faut pas tirer les gens par la manche... Mais nous, nous n’avons que nos tons, la visibilité... Tenez, tenez... Il parle d’une table servie, il fait sa nature morte, Balzac, mais à la Véronèse... Une nappe...
Il lit:
«... blanche comme une couche de neige fraîchement tombée et sur laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds.»
Toute ma jeunesse, j’ai voulu peindre ça, cette nappe de neige fraîche... Je sais maintenant qu’il ne faut vouloir peindre que «s’élevaient symétriquement les couverts» et «de petits pains blonds». Si je peins «couronnés» je suis foutu... Comprenez-vous? Et si vraiment j’équilibre et je nuance mes couverts et mes pains comme sur nature, soyez sûr que les couronnes, la neige, et tout le tremblement y seront... Dans le peintre, il y a deux choses: l’œil et le cerveau, tous deux doivent s’entr’aider; il faut travailler à leur développement mutuel, mais en peintre: à l’œil, par la vision sur nature; au cerveau, par la logique des sensations organisées qui donne les moyens d’expression. Je ne sors plus de là. Je vous l’ai dit, un jour, je crois, devant le motif. Je vous le répète encore. Dans une pomme, une tête, il y a un point culminant, et ce point est toujours—malgré l’effet, le terrible effet: ombre ou lumière, sensations colorantes—le plus rapproché de notre œil. Les bords des objets fuient vers un autre placé à votre horizon. C’est mon grand principe, ma certitude, ma découverte. L’œil doit concentrer, englober, le cerveau formulera... Et puis, j’ai encore noté ça, sur les marges du Chef d’œuvre inconnu, un fameux livre, soit dit entre nous, autrement empoignant, autrement profond que l’Œuvre, et que tous les peintres devraient relire au moins une fois par an... J’ai noté ça... Voici sans conteste possible, je suis très affirmatif...