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Cézanne

Chapter 12: TOILES
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About This Book

Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. ) Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit - on, donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches des amandiers, Paul Cézanne vit le jour — exactement le 19 janvier 1839.

Il lit.

«Une sensation optique se produit dans notre organe visuel qui nous fait classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par des sensations colorantes...»

Il ricane.

La lumière n’existe donc pas pour le peintre.

Il reprend.

«Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la première de ces abstractions étant comme un point d’appui autant pour l’œil que pour le cerveau, nous pataugeons, nous n’arrivons pas à avoir notre maîtrise, à nous posséder. Pendant cette période, nous allons vers les admirables œuvres que nous ont transmises les âges, où nous trouvons un réconfort, un soutien, comme le fait la planche pour le baigneur...»

Il jette le livre.

Mais dès que nous sommes peintres, nous nageons en pleine eau, en pleine couleur, en pleine réalité. Nous nous colletons directement avec les objets. Ils nous soulèvent. Un sucrier nous en apprend autant sur nous et sur notre art qu’un Chardin ou un Monticelli. Il est plus coloré. Ce sont nos tableaux qui deviennent des natures mortes. Tout est plus irisé que nos toiles, et je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre pour avoir les plus beaux Poussins et les plus beaux Monets du monde... L’ombre tassée, l’ombre peinte, la lumière assassinée, horreur! la clarté morte... On marche dans un pays d’aveugles... Par quels sens, avec quels sens percevez-vous donc le soleil? Nos tableaux, c’est de la nuit qui rôde, de la nuit qui tâtonne... Les musées sont des cavernes de Platon. Sur la porte je ferai graver: «Défense aux peintres d’entrer. Il y a le soleil dehors.» Un peintre commence à peindre, ce qui s’appelle peindre, à quarante ans, un peintre de nos jours. Les autres, à cet âge, lorsqu’il n’y avait pas de musée, avaient presque achevé leur œuvre. Un peintre aujourd’hui ne sait rien. Jusqu’à quarante ans, oui, qu’il fréquente les musées, je le lui ordonne. Après qu’il retourne dans ces cimetières simplement pour s’y reposer et y méditer sur son impuissance et sur sa mort... Les musées sont des lieux odieux. Ils puent la démocratie et le collège. Je peins mes natures mortes, ces natures mortes, pour mon cocher qui n’en veut pas, je les peins pour que les enfants sur les genoux de leurs grands-pères les regardent en mangeant leur soupe et en babillant. Je ne les peins pas pour l’orgueil de l’empereur d’Allemagne et la vanité des marchands de pétrole de Chicago. On donne dix mille francs d’une de ces cochonneries; on ferait mieux de me donner un mur d’église, une salle d’hôpital ou de mairie, et de me dire: «Foutez-vous là... Peignez-nous un mariage, une convalescence, une belle moisson...» Alors, peut-être, je sortirais ce que j’ai dans le ventre, ce que je porte là depuis que je suis né, et ce serait de la peinture... Mais je rêve, je me saoule, je m’exalte... A quoi ça mène? A m’empêcher de travailler mieux... Travailler!... Il n’y a que ça... La peinture, va, Henri, c’est bougrement difficile... On croit toujours la tenir, on n’y est jamais... Ton portrait, c’est un morceau, et tu comprends ce qu’il faut s’échiner sur un visage, des yeux qui regardent, une bouche qui parle... Eh bien! ce n’est encore rien. Pour faire des tableaux, il faudrait presque pouvoir descendre un morceau comme ça par jour... Tintoret le faisait, et Rubens... Et il n’y a pas que la figure... Ces natures mortes, c’est la même chose. Elles sont aussi denses, aussi multiples. Il y a un métier par objet. On ne sait jamais son métier... Je peindrais cent ans, mille ans sans m’arrêter, qu’il me semble que je ne saurais rien...

Les anciens, eux, nom de Dieu, je ne sais pas comment ils s’y prenaient pour abattre des kilomètres de besogne... Moi je me dévore, je me tue, à couvrir cinquante centimètres de toile... N’importe... C’est la vie... Je veux mourir en peignant...

Il tombe brusquement dans une de ces rêveries qui lui étaient coutumières. Il regarde son poing fermé. Il y suit les passages des lumières aux ombres.

Ce n’est pas tout ça... Tout cela, écoutez un peu, c’est de la blague... Ce que je veux, c’est faire avec de la couleur ce qu’on fait en blanc et en noir avec le tortillon.

Un grand silence encore. Puis, il me regarde, et je sens ses yeux qui, jusqu’au fond de moi, par delà moi, jusqu’au fond de l’avenir, m’éblouissent. Il a un grand sourire résigné.

Un autre fera ce que je n’ai pu faire... Je ne suis, peut-être, que le primitif d’un art nouveau.

Puis, une sorte de révolte effarée le traverse.

C’est effrayant, la vie!

Et comme une prière, dans le soir qui tombe, je l’entends qui, plusieurs fois, murmure:

Je veux mourir en peignant... mourir en peignant...


Seigneur, vous m’aviez fait puissant et solitaire.

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

De Vigny

P. Cézanne

Aix, 4 Janvier 1901

Mon cher Gasquet,

Je viens vous remercier pour la bonne lettre que vous m’avez écrite. Elle me prouve que vous ne me lachez pas. Si l’isolement trempe les forts, il est la pierre d’achopement des incertains. Je vous avouerai qu’il est toujours triste de renoncer à vivre, tant que nous sommes sur terre. Me sentant moralement avec vous, je résisterai jusqu’au bout.

P. Cézanne

TABLE DES ILLUSTRATIONS

TOILES—Reproductions en couleurs
Cézanne Frontispice
Les Joueurs de cartes18
Le Pont74
Nature morte94
Le Jugement de Pâris156
Portrait de Chocquet196
DESSINS
Le Mercure164
La Guerre184
Le Milon de Crotone190
L’Amour de plâtre192
AUTOGRAPHES
Seigneur, vous m’aviez fait...208
Lettre à Joachim Gasquet.209

TOILES

Cézanne
Le Père de Cézanne dans le fauteuil.
...une tête de mort...
Le Jeune homme et la Mort.
...dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs...
Achille Emperaire.
L’Orgie.
...un bain de femmes.
Le Bain, de la collection Pellerin.
L’Estaque.
La Mer.
Auvers-sur-Oise.
Gustave Geffroy.
...les grands corps sacrés...
Gardanne.
Le Château du diable.
L’Ecorché.
La Vieille au chapelet.
Le Vieux à la casquette.
»          »
Joachim Gasquet.
La Sainte-Victoire.
La Carrière des Pauvres.
La Ferme.
Le Chemin du Tholonet.
Le Grand pin.
Les Rochers de l’Estaque.
«La Barque du Dante».
Bacchanale.
«Agar au désert».
Henri Gasquet.
Le Compotier.
Le Panier de fruits.
L’Amour aux fruits.

PEINTURES MURALES

Le Père de Cézanne en casquette.
La Madeleine.
Le Christ.
La Danse.

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE
PAGES.
Ce que je sais ou ai vu de sa vie 9
I. La Jeunesse11
II. Paris37
III. La Provence61
IV. La Vieillesse85
DEUXIÈME PARTIE
Ce qu’il m’a dit...125
I. Le Motif 129
I. Le Louvre159
III. L’Atelier187
Table des Illustrations211

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-CINQ
JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SIX
PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE,
BRUGES, (BELGIQUE).

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Cézanne

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“Le papa!” me dit-il brusquement. P. 14

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Son portrait du moins demeure. P. 17

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...une tête de mort, sur une serviette rugueuse, en face d’un pot au lait... P. 30

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{231}


... il peignit son Jeune homme et la Mort. P. 30

...dans une toile qu’il fit de ses deux sœurs... P. 36...

Il a peint d’Emperaire un portrait étonnant... P. 39...

...toute cette série de fêtes, ces orgies, ces vagues mythologies naturalistes qui l’apparentent aux Vénitiens... P. 45...

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{239}


...c’était un bain de femmes sous des arbres... P. 55

La grande toile du Bain de la collection Pellerin... P. 56

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{241}


L’Estaque

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{245}


Il peignait la mer... P. 64

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...il est à Auvers-sur-Oise. P. 66

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...le prodigieux portrait qu’il en a peint... P. 69

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{251}


...les grands corps sacrés, l’après-midi d’été... P. 73

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...ce village de Gardanne... P. 80

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...il avait loué au-dessus de Tholonet, le château Noir... P. 106

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...copiait quelque plâtre... P. 107

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...à la Vieille au chapelet de la collection Doucet... P. 111

Il faisait poser le vieillard. P. 112

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Alors Cézanne posait lui-même. P. 112

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Joachim Gasquet

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C’est le paysage que Cézanne peignait. P. 129

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...des objets, des rochers, des arbres... P. 130 et 131

La Ferme

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...redevenir classique par la nature... P. 140

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Les arbres sensibles P. 150

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...avoir les tons têtus des rocs... P. 153

Copie de «La Barque du Dante» de Delacroix

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Je suis un sensuel. P. 163

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Peinture murale du Jas de Bouffan

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Ne peignons que ce que nous avons vu, ou que ce que nous pourrions voir... P. 172

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...une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse, d’un Lancret... P. 108

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...lAgar au désert, dont il a fait une copie... P. 107

Cézanne achevait le portrait de mon père. P. 187

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Dans l’une, sur une nappe... P. 200

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L’autre, sur une table de bois... P. 200

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Et la troisième... P. 200

NOTES:

[1] En juin 1899 il écrivait à mon père: «... les sentiments que ton fils a réveillés en moi, ton vieux condisciple du pensionnat Saint-Joseph, car en nous ne s’est pas endormie la vibration des sensations répercutées de ce bon soleil de Provence, nos vieux souvenirs de jeunesse, de ces horizons, de ces paysages, de ces lignes inouïes, qui laissent en nous tant d’impressions profondes...»

[2] Qu’est-elle devenue? Les Joueurs de cartes du Louvre, ceux de la collection Pellerin et ceux de la collection Bernheim-Jeune n’en étaient que la préparation. La dernière fois que je l’ai vue, c’était au Jas. Elle mesurait trois mètres et contenait cinq personnages presque grandeur nature.

[3] Il savait les Fleurs du Mal par cœur.

[4] «... d’une timidité souffrante, le peint plus tard Zola, qu’il cachait sous une fanfaronnade de brutalité.»

[5] Après, le livre bifurque. Claude Lantier, pour les nécessités du roman, agit et parle d’après la logique héréditaire des Rougon-Macquart, et non plus d’après le portrait jusque-là fidèle de l’ami sur lequel Zola a greffé son personnage. Cézanne lui-même, Philippe Solari, Numa Coste, Huot, tous personnages transposés de la réalité dans le roman et mêlés à la vie tantôt vraie, tantôt imaginaire de Lantier, m’ont toujours confirmé dans les mêmes vues. J’y reviendrai plus loin.

[6] En dehors du témoignage de Solari, auquel il faut joindre ceux que j’ai recueillis de la bouche d’Huot et de Numa Coste, il n’y a qu’à feuilleter la correspondance de jeunesse de Zola, pour être sûr que l’influence dans le «sens» du naturalisme, c’est le romancier qui l’a reçue du peintre. Toutes les lettres du jeune Zola de cette époque débordent d’«idéalisme»,—le mot y est plusieurs fois répété,—tant moral que littéraire. C’est Ary Scheffer qu’il propose à son ami comme modèle. Une haine vigoureuse l’anime, en propres termes, contre le «réalisme». On pourrait multiplier les textes. Dante et Shakespeare, George Sand et Michelet, le Michelet de l’Amour, sont ses grandes adorations. Voir surtout son esquisse à Baille d’un volume sur les poètes et le plan de l’immense épopée qu’il veut écrire lui-même. Ce n’est qu’en 1864, dans sa théorie de l’Ecran (lettre à Valabrègue) que pour la première fois il se déclare réaliste. Cézanne l’avait toujours été. C’est le fond de son tempérament. Son romantisme lui venait en grande partie de Zola.

[7] Dans une lettre au jeune peintre Camoin qui allait passer une saison à Giverny, il écrivait, vers la fin de sa vie: «Je souhaite que l’influence artistique que ce maître [Claude Monet] ne peut manquer d’exercer sur l’entourage plus ou moins direct qui l’environne, se fasse sentir dans la mesure strictement nécessaire qu’elle peut et doit avoir sur un artiste jeune et bien disposé au travail.»

[8] Un passage de M. Emile Bernard sur Camille Pissarro, dans ses Souvenirs sur Paul Cézanne, pourrait paraître aller là-contre: «Jusqu’à quarante ans, fait dire M. Bernard à Cézanne, j’ai vécu en bohème, j’ai perdu ma vie. Ce n’est que plus tard, quand j’ai connu Pissarro, qui était infatigable, que le goût du travail m’est venu.» Or, Cézanne connut Camille Pissarro en 1863. Des textes en font foi. Il avait alors vingt-quatre ans. Dix ans plus tard, en 1873, il passe avec lui toute une saison à Pontoise, où ils s’installent ensemble, à l’Hermitage. En 1874, Pissarro grave le fameux portrait où Cézanne apparaît, le nez en bec d’aigle, en casquette, en houppelande. Il avait trente-cinq ans.

[9] Cette idée devait le hanter. Me montrant un jour, au musée d’Aix, comme je l’ai raconté, son vieil ami Emperaire, il me murmura aussi: «Frenhofer». Et sur un album-confidences, que j’ai entre les mains, à la demande: «Quel est le personnage de roman qui vous est le plus sympathique?» Paul Cézanne a répondu: «Frenhofer». L’anecdote que je cite plus haut est empruntée aux Souvenirs sur Paul Cézanne, de M. Emile Bernard.

[10] Je cite la phrase de mémoire. Je l’ai cherchée dans Théophile Gautier, sans pouvoir la trouver. On me dit qu’elle est de Flaubert.

[11] Le volume des Etudes philosophiques où se trouvent la Peau de chagrin, Jésus-Christ en Flandre, Melmoth réconcilié, le Chef-d’œuvre inconnu, la Recherche de l’absolu, tout fripé, sali et décousu, était un de ses livres de chevet.

[12] Un jour qu’il vit, chez moi, cette phrase d’Auguste Comte en épigraphe à une brochure de M. Charles Maurras, il resta longtemps rêveur, puis: «C’est vrai... Comme c’est vrai,» dit-il.

[13] Le peintre Le Bael qui, plus tard, fut son voisin aux environs de Paris et pour qui Cézanne se prit d’affection, m’a raconté avec quels soins il préparait les valeurs de ses natures mortes, glissant par exemple, sous des pêches, des tons un à un jusqu’à ce que les fruits se présentent dans la lumière, avec les tons, qu’il cherchait. «La composition de la couleur, disait-il, la composition de la couleur!... Tout est là. Voyez au Louvre, c’est ainsi que Véronèse compose.»

[14] C’est ainsi qu’il appelait toujours Chateaubriand. Même au restaurant, il demandait, à l’ébahissement des garçons: «Un Chateau.» Et quand on apportait un Château-Laffitte, il exultait comme un enfant qui a fait un bon tour, et faisant laisser la bouteille, bien entendu, il redemandait: «Et maintenant un Chateau, un vrai!» Il avait ainsi des coins de gaminerie charmante, qu’il garda jusqu’à ses derniers jours.

[15] «Il est, dit M. Sérusier, le peintre pur. Son style est un style de peintre, sa poésie est de la poésie de peintre. L’utilité, le concept même de l’objet représenté disparaissent devant le charme de la forme colorée. D’une pomme d’un peintre vulgaire, on dit: J’en mangerais. D’une pomme de Cézanne on dit: C’est beau. On n’oserait pas la peler, on voudrait la copier. Voilà ce qui constitue le spiritualisme de Cézanne. Je ne dis pas, et avec intention, idéalisme, parce que la pomme idéale serait celle qui flatte les muqueuses et la pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des yeux... Une chose est à remarquer, c’est l’absence de sujet. Dans sa première manière, le sujet était quelconque, parfois puéril. Après son évolution, le sujet disparaît, il n’y a qu’un motif.» (Cité par M. Maurice Denis, Théories, p. 244.)

[16] Edmond Jaloux, dans Fumées dans la Campagne, a tracé ce portrait de Cézanne: «Soudain la porte s’ouvrait. Quelqu’un entrait avec un air presque exagéré de prudence et de discrétion. Il avait figure de petit bourgeois ou de fermier aisé, finaud, cérémonieux avec cela. Il avait le dos un peu rond, un teint hâlé, marqué de teintes brique, le front nu, des cheveux blancs s’échappant en longues mêches, de petits yeux perçants et fureteurs, un nez bourbonien, un peu rouge, de courtes moustaches tombantes et une barbiche militaire. Tel j’ai vu Paul Cézanne à sa première visite, tel je le reverrai toujours. J’entends sa manière de parler, nasillarde, lente, méticuleuse, avec quelque chose de soigneux et de caressant. Je l’écoute discourir sur l’art ou la nature, avec subtilité, avec dignité, avec profondeur.

«Un jour qu’il déjeunait à la maison, il regarde des abricots et des pêches, disposés dans une jatte, et il nous dit:

«—Regardez comme la lumière aime tendrement les abricots, elle les prend tout entiers, elle entre dans leur pulpe, elle éclaire tous leurs côtés! Mais elle est avare envers les pêches, dont elle ne rend lumineuse qu’une moitié.

«Il faisait ainsi de petites remarques judicieuses que personne ne semblait avoir faites. Une autre fois il déclara, tandis que je cheminais auprès d’eux, le long de la rue Cardinale:

«—Un artiste, voyez-vous, doit faire son œuvre, comme un amandier fait ses fleurs, comme un escargot fait sa bave...»

[17] Ai-je besoin de dire que ces paroles, d’ailleurs, la plupart de celles que je mets dans la bouche du vieux maître, sont des fragments de lettres qui seront publiées, après ma mort. Elles résument parfaitement ce que je lui ai entendu dire si souvent. Toutes les fois que je l’ai pu, j’ai préféré le témoignage écrit, et écrit par lui-même, à celui de mes notes ou de ma mémoire.

[18] L’involontaire caricature qu’en a fait M. Hermann-Paul, dans sa toile de Cézanne au travail, peut, par contraste, en donner l’impression. Elle a toute l’exactitude de l’envie.

[19] «Soyez persuadé que la peinture colorée entre dans une phase musicale. Cézanne, pour citer un ancien, semble être un élève de César Franck. Il joue du grand orgue constamment, ce qui me faisait dire qu’il est polyphone.» (Paul Gauguin, Racontars d’un Rapin.)