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Cézanne

Chapter 6: IV LA VIEILLESSE
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About This Book

Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. ) Au pied du mont Victoire, dans une plaine semée d’un blé qui, dit - on, donne le meilleur pain du monde, parmi des coteaux plantés de pins et d’oliviers, dans cette morte ville d’Aix, qui ne garde de son ancienne splendeur qu’une morgue mélancolique, en un de ces pâles mois où le froid ensoleillé de Provence sent déjà poindre les fleurs aux branches des amandiers, Paul Cézanne vit le jour — exactement le 19 janvier 1839.

Fut-ce Rubens qui le troubla de nouveau, raviva, avec son opulent lyrisme et sa vie luxueuse, les regrets que les petits maîtres hollandais furent loin, avec leur vision mesquine et leur métier borné, de combler dans cette âme obsédée et toujours en quête de l’impossible? Il revint à Paris, se souvint de Zola, courut auprès de lui, qui maintenant écrivait Nana, cette Nana que Manet allait peindre, confirmer ses théories naturalistes, affirmer son réalisme, et se l’affirmer à lui-même peut-être plus qu’aux autres. Il fit un séjour à Médan. Il voit beaucoup Renoir, qui fait son portrait. L’an d’après, en 1881, il repartit pour Aix. Dès lors il partagea son travail et son temps entre la Provence, Paris et l’Ile-de-France.

Quand les terres rougeâtres, les roches livides, les labours poussiéreux fatiguaient ses yeux brûlés et, par périodes, vite


... ces verdures traînantes où se reflètent toutes les respirations de l’eau... P. 75

injectés de sang, il regagnait la Marne et Fontainebleau. Il s’enfonçait sous les futaies ou revenait le long de la Seine. Il peignit à Montigny, à Marlotte, à Barbizon. A Giverny il rencontrait Claude Monet; il le fréquentait peu, pas plus que Pissarro, Renoir et Sisley, les seuls dont il se souvint plus tard, «la bande impressionniste à qui il a manqué un maître, des idées», avouait-il parfois. Toute une saison pourtant il vécut côte à côte avec Renoir. Il n’aimait pas Degas. «Je préfère Lautrec», disait-il. A Paris, il mangea quelquefois, chez le même marchand de vins, avec Auguste Rodin dont, goguenardait-il, il admirait plus la roublardise paysanne que l’art symbolique et sûr.

«—Il a du génie, faisait-il,... et un bas, un bon bas de laine. Il venait, avec sa blouse plâtreuse, s’asseoir à côté des maçons... C’est un finaud, il leur rivait leur clou; mais j’aime beaucoup ce qu’il fait. C’est un intense... On ne le comprend pas encore, ou tout à contre-sens. Il faut qu’il ait un rude tempérament pour résister à la pommade de tous ces petits Mauclairs... A sa place, j’aurais une rude frousse... Il a de la chance. Il réalise.»

Il voyait aussi Guillaumin et quelques bons camarades dans un café des Batignolles. Il exécrait Puvis de Chavannes, au point de vouloir expulser de chez moi la reproduction que j’en avais de l’hémicycle de la Sorbonne.

«—Quelle mauvaise littérature!» disait-il.

Il me parla quelquefois, et toujours avec sympathie, de Van Gogh, dont il se plaisait à admirer deux toiles chez moi, et de Paul Gauguin; je ne crois pas qu’il les soit allé voir, comme on l’a prétendu, à Arles. Il rencontra Gauguin chez le père Tanguy et au café, mais rarement.

Il n’avait de vrais amis que les arbres. Ces sous-bois frissonnants, ces ponts sur des mares, ces feuillages profonds où toutes les gammes des verts se gorgent des sèves de la forêt, ces verdures traînantes où se reflètent toutes les respirations de l’eau, datent de cette époque. Ses toiles d’alors sont touffues, fraîches, d’une vie paisible, avec leurs chemins sourds, leurs fuites heureuses, leurs maisons de clarté épanouie; elles sont reposantes avec leurs hauts peupliers tranquilles, leurs rivières endormies où trempent de beaux nuages descendus jusqu’aux herbes, leurs émeraudes nuancées, leurs échappées de brumes forestières. Aux environs d’Aix, au contraire, il cherche des aspects brutaux, ramassés, presque renfrognés de collines ardentes, des profils tragiques de ravins secs, des arbres sans feuilles, de massives maisons carrées, des toits flambants et roussis, des champs encigalés où sous la paille rase la terre fendillée s’écaille. Il ne retrouve quelque verte tendresse que lorsqu’il s’attache à rendre, sœur de la sienne, la vieille rêverie des bassins, des lions moussus du Jas de Bouffan, les façades de la maison paternelle, l’ordonnance classique des sombres allées où les marronniers, redevenus sauvages, éclaircissent leurs branches sur le gravier barbu du parc abandonné. Il fait quelques portraits. Il songe au tableau des Moissons. Il imagine, en une ébauche très poussée, dont la collection Bernheim-Jeune possède une réplique, il imagine, à la manière du Poussin, mais toute parente de la campagne qui environne le Jas, une plaine biblique à moitié moissonnée, avec, au premier plan, un groupe de rustres qui se reposent, mangent et boivent en plein soleil. Une femme les sert. Ils sont en bras de chemise et en chapeaux de paille. Un, entre ses coudes nus, hausse une dame-jeanne pansue et, la tête renversée, reçoit un long jet de vin dans la gorge. Un grand arbre, un pin tordu, se dresse. Plus loin, d’autres faucheurs s’enfoncent dans les blés énormes, et la vague jaune, sous le ciel de pourpre bleue, bat les coteaux ordonnancés que contemple un château, la bastide du Diable, où Cézanne revint et qu’il loua dans ses dernières années, ravi par la haute façade dominant les pinèdes du Tholonet.

Il peignit aussi les Baigneurs, refusés dans le legs Caillebotte pour la honte éternelle du Luxembourg,—le ciel de marbre bleu aux nuages d’apocalypse, le vacillement de la terre, le mont Victoire comme rapetissé, écrasé sous l’effroi cosmique qui passe, et les hommes indifférents, les anatomies tranquilles, leur puissance michelangesque au bord de ce Jugement des choses qu’ils ne soupçonnent pas. C’était, de telles toiles, la flambée romantique qui revenait encore de loin en loin et lui léchait le cerveau d’une fièvre où il se dégorgeait. Il s’apaisait, se contraignait, se classicisait, si je puis dire, dans ses natures mortes où, dans le pli des étoffes, l’arrangement des objets, fixés une fois pour toutes[13], son grand style se contentait et laissait, sans peur, sa délicate sensibilité se nuancer librement, sans autre souci que d’assourdir son opulente finesse ou, comme par jeu, d’attendrir sa trop riche vigueur. Il atteignait, en spiritualisant des pommes et du vin, tant il les dégageait de tout ce qui n’était pas joie de la couleur pure, la substance même de son émotion. Il contentait «le besoin d’harmonie et la fièvre de l’expression originale» qui fait le fonds de son génie. Il dépassait Chardin.

Il eut une joie imprévue, la rencontre qu’il fit de Monticelli à Marseille. Ce fut une soudaine amitié. Sac au dos, ils partirent tous deux pour un mois, battirent, comme jadis il l’avait fait avec Zola, tout le pays autour de Marseille et d’Aix. Pipes fumées au seuil des fermes, discussions interminables, pochades brossées par Monticelli tandis que Cézanne récitait de l’Apulée ou du Virgile; Monticelli raffola de cette escapade, en garda un souvenir longtemps radieux. Je tiens ce détail du peintre Lauzet qui a gravé dans une suite d’album magnifique une vingtaine des plus belles œuvres de Monticelli. Cézanne, lui, ne m’en parla jamais. Il avait ainsi pour certaines de ses joies une sorte de pudeur qui le faisait se cloîtrer au fond de lui-même pour y garder farouchement la mémoire des minutes heureuses. Les choses de l’amitié lui parurent toujours merveilleuses et profondes, avec je ne sais quoi de jaloux qu’il ne fallait pas galvauder. J’ai appris, par exemple, qu’il avait à Paris, rue Ballu, un vieux camarade, un cordonnier chez qui il allait passer de longues heures silencieuses, qu’il aida, paraît-il, dans des circonstances graves, mais sur lequel jamais il ne soufflait mot. On le surprit parfois, assis dans la boutique poisseuse, affectueux, reposé, son sourire penché sur le pauvre travail de son ami, comme en contemplation devant les vieilles tiges et les bottines rapiécées; mais il faisait grand mystère et se cachait pour le venir voir. Avec mon père et ses vieux compagnons de collège il montrait des délicatesses de cœur infinies. Tous ceux qui l’ont approché de très près l’ont chéri sans réserve. D’un mot, d’un geste, d’un regard, ce farouche sentimental, cet expansif si retenu savait exprimer toutes les richesses d’une charité d’autant plus raffinée qu’en un seul elle s’adressait pour ainsi dire à tous. Il avait la bonté des grands sous la réserve des naïfs et des forts, des forts dont on a trop souvent gaspillé les avances. Aussi sa susceptibilité était-elle toujours frémissante. Il exigeait désormais des autres les attentions qu’il ne leur ménageait jamais. Sa sensibilité devenait presque maladive. Un sourire échangé entre une servante et Zola, au haut d’un escalier, un jour qu’il arrivait en retard, m’a-t-il raconté, empêtré de paquets, le chapeau cabossé, l’éloigna de Médan pour toujours. Sa misanthropie, dans la tension brûlante de tout son être et l’angoisse de plus en plus nourrie de ses recherches, se changeait comme chez Jean-Jacques en crises de défiance qui touchaient vite à l’idée de la persécution. L’Œuvre venait de paraître. Pourtant il m’affirma toujours, et il ne mentait jamais, que ce livre n’était pour rien dans cette brouille avec son vieux compagnon.

En 1885, après un séjour en Normandie chez son ami Chocquet dont il peignit alors le fameux portrait se détachant sur un feuillage vert, Cézanne vint à Médan. Il y passa tout le mois de juillet. Zola écrivait l’Œuvre. Il dut sûrement beaucoup causer du livre et en lire d’importants fragments à Cézanne. Les premiers chapitres du volume toujours émurent profondément celui-ci, il les déclarait d’une vérité à peine transposée et intimement touchante pour lui qui y retrouvait les plus belles heures de sa jeunesse. Lorsque, ensuite, le livre bifurque avec le caractère de Lantier guetté par la folie, il sentait bien qu’il n’y avait là qu’une nécessité de plan, qu’il devenait, lui, tout à fait absent de la pensée de Zola, que Zola, en somme, n’avait pas écrit ses mémoires, mais un roman et qui faisait partie d’un vaste ensemble longuement médité. La figure de Philippe Solari, représenté sous les traits du sculpteur Mahoudeau, était très faussée aussi, pour le besoin de l’action, et Solari ne songea, pas plus que Cézanne, à s’en formaliser. Son culte pour Zola, ne défaillit jamais. Et ce dernier, lorsque je le vis à Paris, quinze ans après l’Œuvre, me parla de ses deux amis avec la plus admirative affection. C’était aux environs de 1900. Il aimait toujours Cézanne, malgré sa bouderie, de toute l’amitié d’un grand cœur fraternel, «et même, me dit-il en propres termes, je commence à mieux comprendre sa peinture, que j’ai toujours goûtée, mais qui m’a échappé longtemps, car je la croyais exaspérée, alors qu’elle est d’une sincérité, d’une vérité incroyable.»

En septembre 1885, Cézanne revint reprendre foi à Aix. Il peignit dans les alentours, à Gardanne. Il vivait chez des paysans, louant une chambre à la ferme, couchant même parfois au grenier, roulé dans un drap jeté sur la paille, mangeant à la table commune, travaillant tout le jour. C’est le moment où il coupe de la barre du Cengle les flancs de la Sainte-Victoire, dans des toiles sans ciel, où il dépouille de toute ombre les collines de Montaiguet, balance d’âpres pins sur des plaines fuyantes, isole des bastides dans des carrés de labours et de blés, où il profile la chaîne bleue du Pilon du Roure sur la respiration miroitée d’une mer qu’elle cache, mais qu’on devine à la clarté humide, au sourire marin où trempent ses sommets... C’est le moment surtout où il peint, sous toutes ses faces, ce village de Gardanne enraciné dans son coteau, le clocher rugueux, le troupeau roussi des maisons, les toits brûlés, une masse de grands feuillages mettant toujours une fraîcheur, un puits de lumière verte quelque part dans la chaleur, et sur la colline sèche les deux moulins, les deux tours abandonnées. Il simplifie. Il ramasse, concentre les lignes, mais nuance de plus en plus les ombres, verse, sans le chercher, comme une humanité dans le paysage. Une humanité grêle, pauvre, étriquée encore, qui prête aux choses une vertu acariâtre, aux roches, aux nuages un aspect maussade, aux couches d’air une massivité, qui dépouille et schématise, qui montre encore trop le labeur, mais qui, on le sent déjà, va désormais aller s’approfondissant, nourrie de clarté, fluide, spiritualisée, fondue, bue par la terre, absorbée par le ciel, toute infusée dans la nature et toute la nature infusée en elle. Il faut avoir vu, entassées dans les combles du Jas de Bouffan, pêle-mêle, les centaines de toiles, pour la plupart inachevées, souillées, martelées, de cette époque, pour comprendre le travail sourd, pénible, le martyre heureux avec lequel Cézanne s’est emparé de son âme et de cette terre, les a, pour ainsi dire, emboîtées, imbriquées l’une en l’autre, dans le même regard, le même métier. Toiles presque blanches où sous le seul treillis des lignes bleues et de quelques taches vertes se profile une épaule de colline, un rire d’arbre, un chemin chaud; toiles presque vides, bourrées par places, échantillonnées comme un écheveau de soie de toutes les nuances de l’arc-en-ciel juxtaposées; damiers presque géométriques sabrés de longues ombres claires; grands pans de murs croulant au bord d’abîmes à peine dessinés; blocs d’arbres enchevêtrés, ici minces et fins panaches à peine indiqués d’une teinte fuyante, là troncs massifs, racines pesantes s’agriffant à la roche,—on suit, sous ces fouillis, ces manques, ces clartés, le lent cheminement d’une raison sensible, la conquête, vingt fois abandonnée, vingt fois reprise, d’une logique colorée aux prises avec une émotion respectueuse, on descend jusqu’aux couches profondes, aux assises de la pensée de Cézanne. Cette analyse de la matière intime est aussi ténue, aussi aiguë que la psychologie innombrable de Dostoïevski dénouant les fils de l’âme humaine. Elle est aussi émue, aussi baignée, dans son austérité, de bonté et d’amour. C’est là-dessus que Cézanne établira, qu’il établit son art. La fleur légère, l’air duveté de ses plus beaux paysages reposeront sur cet âpre métier, s’enracineront dans cet obstiné labour.

Pendant qu’il se livre à ce labeur enivrant, son père, tombé en enfance, maniaque d’avarice, cachant des sous sous les pierres du Jas, meurt, en 1886. Il se détache de plus en plus des hommes. Quelques paysans, le soir, à la veillée, ruminent près de lui. La terre le pénètre. Il se décante, si j’ose dire, de toute fausse culture et de tous préjugés. Il redevient, lui l’extrême civilisé, un primitif naïf. Sa roide et âpre nature, pleine de finesses si singulières, ne mettra désormais toutes ses séductions que dans le charme comme ajouré de ses toiles austères. Il s’enfonce dans sa sainteté, le détachement de tout ce qui n’est pas la peinture.

Seul un ami, Antoine Marion, professeur à la Faculté des sciences de Marseille et conservateur du muséum d’histoire naturelle, vient le voir, le dimanche, de loin en loin, dresse un chevalet à côté du sien, le rattache au monde, en lui parlant de ses travaux géologiques, d’un aixois, le marquis de Saporta, son collaborateur avec lequel il est en train d’établir la grande hypothèse évolutive de la migration des arbres devant les froids du pôle, de la lutte des espèces végétales s’adaptant entre elles. Esprit vif, tempérament clair, Antoine Marion expose, le pinceau à la main, les idées darwiniennes, la découverte qu’il a faite, au pied de la Sainte-Victoire, de squelettes d’anthropoïdes. Il trace, à profonds traits, l’histoire du globe, la naissance dans ce coin de Provence des paysages qu’ils peignent, leur premier affleurement au-dessus des glaces, leurs séculaires transformations, et que dans toutes leurs couleurs et leurs nuances se perpétue la vie inscrite de leurs origines. Il s’exalte. Un frisson de science enveloppe les deux hommes, perdus dans la poussière. Cézanne s’arrête de peindre... Les sillons fument. Les pins embaument. Les vieilles pentes du monde s’azurent d’un bleu plus irréel d’être ainsi mieux compris. L’immense sensibilité du peintre vacille de nouveau dans toutes ses recherches. Le mystère géologique se surajoute au tourment mystérieux d’aimer la terre et les éléments pour eux-mêmes. Comme toujours, dans ce cerveau halluciné de savoir et d’amour, des théories s’ébauchent, qu’il rapporte tout de suite à son art. La science le mord cette fois, comme la littérature naguère. Il pense. Il réfléchit. Il souffre.

Il doute.

Au moment où il allait toucher la réalisation, cette inquiétude le ravage d’un coup. Il veut atteindre la structure même de la terre sous la face passagère et ses saisons. Il n’a rien peint, il n’a rien fait, se dit-il, labouré d’amertume et d’espoir. Il tourne brusquement le dos à la route qu’il suivait, au point de vue qu’il avait si péniblement conquis sur la nature et lui-même. Ame pathétique toujours en gestation, la plus émouvamment créatrice peut-être qui fut jamais, tout ce qui l’approche le modifie. Il s’en empare, le multiplie, l’absorbe. Un lyrique dégoût l’envahit de ce qui eût pu le satisfaire hier. Rien ne le satisfera jamais. Pour peindre, il lui faut ne rien voir que son œuvre. Même ses amis, même ses enthousiasmes lui sont nuisibles, le dépriment, le détournent. Il faut qu’il soit seul. Grand drame de conscience chez cet artiste affamé de tendresse! L’homme n’est jamais seul. Cézanne, nous le verrons plus tard, fait d’un arbre, d’un olivier, son ami. Il aime. Et plus il veut qu’on le comprenne, plus il s’appuie sur la raison pour être aimé des autres,—plus il s’éloigne d’eux. Son intelligence le tue.

IV

LA VIEILLESSE

«Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de petits faits. Il faut qu’un sentiment profond embrasse l’ensemble et en fasse l’unité,» dit Renan, en parlant de Jésus, dans son premier volume de l’Histoire des Origines du Christianisme. Je n’oserais toucher au «sentiment profond» qui anima toute la vie de Cézanne et en fit l’unité, si je ne l’avais approché. Je le connus en 1896. Il n’avait que cinquante-sept ans, mais, brûlé par son martyre intérieur, découragé, souffrant, il paraissait déjà un vieillard. Sa constitution robuste se redressait encore, crispée, nouée dans sa forte race, mais des maux de tête violents l’attaquaient presque chaque soir, le diabète le torturait. Il excédait constamment sa puissance. Nerveux, les yeux striés, le cerveau ravagé, la fièvre au cœur, son doute l’abattait. Travaillant dans la joie, il eût peint jusqu’à cent ans comme le Titien. Il surmenait la bête en lui, faisant toujours ces longues promenades dont il avait gardé la passion, escaladant le mont Victoire, seul, le carnier au dos, sous le soleil ou sous la pluie. Sobre, il déjeunait souvent d’un morceau de fromage, de pain et de quelques noix, sans quitter l’atelier. Un verre de bon vin là-dessus, une tasse de café, et ce régal d’ascète le soutenait jusqu’au soir. Il abominait l’alcool, mais adorait les vieux vins de pays, dont il arrosait de temps en temps quelque large ribote avec Solari ou Paul Alexis. Après les premières chaudes rasades, une flambée comme surnaturelle le mettait debout, redressait ses épaules un peu voûtées, lui embrasait la face. Une étrange lucidité l’animait. Une logique drue, un enthousiasme serré amenaient son émotion à son expression la plus haute. Son lyrisme éclatait. Une irrésistible éloquence le traduisait jusqu’aux plus intimes ressources de la langue et de sa pensée. Qui ne l’a pas écouté dans une de ces heures, où il apparaissait tout entier sublime, ne sait rien de lui. Sa misanthropie, ses airs farouches tombaient. Son érudition, sa tendresse, ses souvenirs se prodiguaient. Il enchaînait les théories, refaisait le monde, aimait, comprenait tout. Son génie persécuté triomphait tout entier. Ironique, ardent, joyeux, sa bonté constructive embrassait toutes choses. C’est ainsi sans doute qu’il eût toujours vécu, si la gloire fût venue à lui.

La première fois que je le vis, il était au café. Solari, Numa Coste, mon père causaient avec lui. C’était un dimanche, à l’heure de l’apéritif. Ils étaient attablés sur le cours Mirabeau, à la terrasse du café Oriental, que fréquentaient Alexis et Coste. La nuit tombait des grands platanes. La foule endimanchée rentrait de «la musique». Un soir provincial tranquillisait la ville. Ses amis parlaient, lui, les bras croisés, écoutait et regardait. Le crâne chauve, avec sur la nuque de longs cheveux gris encore abondants, une barbiche et d’épaisses moustaches de vieux colonel cachant sa bouche sensuelle, rasé de frais, le teint coloré, il eût paru quelque grognard à la retraite, n’eussent été le large front bosselé de génie, d’une courbe, d’une plénitude admirables, et les yeux sanglants, dominateurs, qui s’emparaient tout de suite du monde et ne vous lâchaient plus. Ce jour-là une jaquette de bonne coupe lui enserrait le torse, un torse robuste de paysan et de maître. Un col bas lui découvrait le cou. Sa cravate noire était parfaitement nouée. Il négligeait parfois sa toilette, traînant en sabots et en chapeau dépenaillé. Il était «bien mis» lorsqu’il y songeait. Il avait dû, ce dimanche-là, passer la journée chez sa sœur.

Je n’étais rien, presqu’un enfant. J’avais vu dans une vague exposition aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m’était entrée dans les yeux. Ces deux toiles m’avaient ouvert le monde des couleurs et des lignes, et depuis une semaine je m’en allais enivré d’un univers nouveau. Mon père m’avait promis de me présenter à ce peintre, bafoué de toute la ville. Je le devinai, là. Je m’approchai, je lui murmurai mon admiration. Il rougit, se mit à bégayer. Puis il se redressa, me déchargea un regard terrible qui me fit rougir à mon tour, me brûla jusqu’aux talons.

«—Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein?»

Il ébranla le guéridon d’un formidable coup de poing. Les verres tintèrent. Tout chavira. Je crois que je n’ai jamais eu une plus grande angoisse. Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains m’empoignèrent.

«—Asseyez-vous là... C’est ton petit, Henri? dit-il en s’adressant à mon père... Il est gentil...» Sa voix de colère traînait maintenant, toute attendrie de bonté, et se tournant vers moi: «—Vous êtes jeune... Vous ne savez pas, vous. Je ne veux plus peindre. J’ai tout lâché... Ecoutez un peu, je suis un malheureux... Il ne faut pas m’en vouloir... Comment puis-je croire que vous coupez dans ma peinture, pour deux toiles que vous avez aperçues, alors que tous ces... qui pondent de la copie sur moi n’y ont jamais vu goutte... Ah! ils m’en ont fait un mal, ceux-là... C’est Sainte-Victoire surtout qui vous a tapé dans l’œil. Voyez-vous ça? Elle vous plaît, cette toile... Demain, elle sera chez vous... Et je la signerai...»

Il se retourna vers les autres.

«—Causez, vous. Moi, je veux bavarder avec le petit. Je l’emmène... Si on soupait ensemble, dis, Henri?»

Il vida son verre, me prit sous le bras. Nous nous enfonçâmes dans la nuit, sur les boulevards, autour de la ville. Il était dans un état d’exaltation incroyable. Il m’ouvrit son âme, me dit son désespoir, l’abandon où il se mourait, le martyre de sa peinture et de sa vie, ce «sentiment profond», cette «unité» dont parle Renan et que je voudrais rendre, et dont, ce soir-là, j’eus le frisson, plus loin que l’admiration, jusqu’à l’extase. Je touchais son génie, du cœur. Il m’était sensible. Je n’aurais jamais cru qu’on pût être si grand et si malheureux, et je ne savais plus, lorsque je le quittai, si j’avais la religion de sa souffrance humaine ou le culte de son don surnaturel.

Durant une semaine, je le vis chaque jour. Il me mena au Jas de Bouffan, me montra ses toiles. Il fit de grandes courses avec moi. Il venait me chercher le matin, nous ne rentrions que le soir, fourbus, poussiéreux, mais vaillants, prêts à recommencer le lendemain. Ce fut une semaine d’emportement où Cézanne avait l’air de se régénérer. Il était comme ivre. Une même naïveté, je crois, unissait mon ignorante jeunesse à son candide et plein savoir. Tous sujets nous étaient bons. Il ne parlait jamais de lui, mais, au seuil de la vie où j’entrais, il aurait voulu, me disait-il, me léguer son expérience. Il regrettait que je ne fusse pas peintre. Le pays nous exaltait. Il m’en découvrait, il m’en prolongeait toutes les beautés dans toutes les perspectives de son lyrisme et de son art. Il renaissait, à mon enthousiasme. Ce que je lui apportais n’était rien, qu’un souffle de jeunesse, une foi où il rajeunissait. Mais dans cette grande âme tout ce qu’on jetait, le moindre bruit, avait des échos immenses. Il voulait faire mon portrait, celui de ma femme. Il commença celui de mon père. Il l’abandonna dès la première séance, tenté par les escapades que nous faisions au Tholonet, au pont de l’Arc, les repas ensoleillés, arrosés de vieux vin. C’était au printemps. Il étreignait la campagne avec des yeux ravis. Les premières verdures l’émouvaient. Tout l’attendrissait. Il s’arrêtait pour voir fuir la route blanche ou se balancer un nuage. Il ramassait une poignée de terre humide qu’il pétrissait comme pour la posséder de plus près, la mieux mêler à son sang reverdi. Il buvait au creux des ruisseaux.

«—C’est la première fois que je vois le printemps,» disait-il.

Toute sa confiance aussi refleurissait. Il finissait par me parler de son génie. Un soir, dans un abandon de son être, il m’avoua: «Je suis le seul peintre vivant.»

Puis il serra les poings, tomba dans un sombre silence. Il rentra farouche. Comme si un désastre s’était abattu sur lui. Le lendemain, il ne vint pas. Il ne me reçut pas au Jas. J’insistai vainement, durant quelques jours. Puis je reçus ce billet:

«Cher monsieur, je pars demain pour Paris. Je vous prie d’agréer l’expression de mes meilleurs sentiments et mes plus sincères salutations.»

C’était le 15 avril. Les amandiers avaient passé fleurs, autour du Jas où j’allais rôder pour évoquer le maître parti. La frise amie du Pilon du Roi s’inquiétait d’un pâle azur dans le soir. C’est là-devant, dans tous ces champs, ces vergers et ces murs, que Cézanne peignait. Brusquement, le 30, je le rencontrai, revenant du Jas, le carnier à l’épaule, rentrant à Aix. Il n’était pas parti. Mon premier mouvement fut de courir à lui. Il marchait, accablé, effondré en lui-même et comme foudroyé, sans rien voir, semblait-il. Je respectai sa solitude. Une infinie, une douloureuse admiration m’angoissa. Je le saluai. Il passa, sans nous apercevoir, sans me rendre mon salut du moins. Le lendemain, je reçus la poignante, la terrible, la prodigieuse lettre que voici...

J’ai longtemps hésité à la transcrire. Elle est d’une nudité d’âme épouvantable. Mais cette âme y respire, tout entière souffrante, avec un tel sanglot, elle est d’une humilité si farouche, d’une humanité si tragique, d’une si divine détresse, qu’il me semblerait, au contraire, trahir son culte, en refusant ces larmes brûlantes à la religion de ses fidèles. Que ceux qui ont ri de cet homme comme de tout ce qui les dépasse avec une apparence de faiblesse, le sachent à la fin. Il y a des regards qui torturent les charitables, et tout génie est charité en son essence. Voilà jusqu’où peut mener l’incompréhension d’une œuvre par ceux à qui elle s’adresse, à quel supplice intérieur la persécution anonyme peut livrer un artiste tout pétri de bonté et de force, né pour aimer et consoler les siècles, mais rejeté par les siens et son temps. Pour moi, derrière ces lignes sanglantes, je vois monter le visage dramatique de mon vieux maître, tel qu’il s’est peint, un jour, presque hagard, immense et doux, halluciné et volontaire, d’une tendresse qui vous fouille et tout surgi, en sa colère bleue, d’on ne sait quelle ombre évangélique où a passé Rembrandt.

«Cher Monsieur Gasquet,

«Je vous ai rencontré au bas du cours ce soir. Vous étiez accompagné de Madame Gasquet. Si je ne me trompe, vous m’avez paru fortement fâché contre moi.

«Si vous pouviez me voir en dedans, l’homme du dedans, vous ne le seriez pas. Vous ne voyez donc pas à quel triste état je suis réduit? Pas maître du moi, l’homme qui n’existe pas, et c’est vous qui voulez être philosophe, qui voulez finir par m’achever. Mais je maudis les X... et les quelques drôles qui pour faire un article de cinquante francs ont attiré l’attention sur moi. Toute ma vie j’ai travaillé pour arriver à gagner ma vie, mais je croyais qu’on pouvait faire de la peinture bien faite sans attirer l’attention sur son existence privée. Certes un artiste désire s’élever intellectuellement le plus possible, mais l’homme doit rester obscur. Le plaisir doit résider dans l’étude. S’il m’avait été donné de réaliser, c’est moi qui serais resté dans mon coin avec les quelques camarades d’atelier avec qui nous allions boire chopine. J’ai encore un brave ami de ce temps-là, eh bien, il n’est pas arrivé, n’empêche pas qu’il était bougrement plus peintre que tous les galvaudeux à médailles et décorations, que c’est à faire suer, et vous voulez qu’à mon âge je croie encore à quelque chose? D’ailleurs, je suis comme mort. Vous êtes jeune, et je comprends que vous vouliez réussir. Mais à moi, que me reste-t-il à faire dans ma situation, c’est de filer doux, et n’eût été que j’aime énormément la configuration de mon pays, je ne serais pas ici.

«Mais je vous ai assez embêté comme ça, et après que je vous ai expliqué ma situation, j’espère que vous ne me regarderez plus comme si j’avais commis quelque attentat contre votre sûreté.

«Veuillez, cher Monsieur, et en considération de mon grand âge, agréer mes meilleurs sentiments et souhaits que je puisse faire pour vous.»

Je courus au Jas. Dès qu’il me vit, il m’ouvrit les bras. «—N’en parlons plus, dit-il, je suis une vieille bête. Mettez-vous là. Je vais faire votre portrait.»

Je ne posai que cinq ou six fois. Je crus qu’il avait abandonné cette toile. Je sus plus tard qu’il y avait consacré une soixantaine de séances et que, lorsque durant nos entretiens, il me scrutait d’un regard fixe, c’est qu’il songeait à son œuvre, et qu’il y travaillait, après mon départ. Il voulait dégager la vie même, des traits, le frisson, de la parole, et sans que je m’en doute, il m’amenait à l’état d’expansion où il pouvait surprendre l’âme de l’être dans l’emportement passionné de la discussion et l’éloquence secrète que même le plus humble emprunte à sa colère ou à son enthousiasme. C’était d’ailleurs un de ses procédés, surtout lorsqu’il attaquait un portrait, de travailler souvent, le modèle parti. C’est ainsi qu’il a peint le beau et perspicace portrait de M. Ambroise Vollard. Durant de nombreuses séances, Cézanne, paraît-il, donnait à peine quelques coups de pinceau, mais ne cessait de dévorer des yeux son modèle. Le lendemain M. Vollard retrouvait la toile avancée par trois ou quatre heures de labeur acharné. Le portrait de mon père fut peint aussi d’après la même méthode. J’insiste, parce qu’on a souvent prétendu que Cézanne ne pouvait pas peindre, et même n’avait jamais peint, sans le modèle immédiat. Il avait la mémoire des couleurs et des lignes, comme pas un peut-être; c’était par une soumission à la Flaubert, «la contemplation des plus humbles réalités», qu’il s’astreignait avec une volonté terrible à la copie directe où son lyrisme s’enchaînait. «La lecture du modèle et sa réalisation, écrivait-il, est quelquefois très lente à venir.» De là, je crois, cette âpreté apparente qui cache la tendresse humaine de ses plus belles toiles. Ici encore, sa raison constructive s’appuyait, pour mieux la dominer, sur la réalité austère et maîtrisait son imagination sensible. Une fois, dans son portrait à lui, il a laissé l’émotion l’emporter. Et la toile, dans un musée idéal, peut être suspendue entre un Rembrandt et un Tintoret; elle rayonne de la même intensité ramassée, de la même concentration glorieuse.

Durant tout ce premier mois de mai où je le connus, je le vis presque chaque jour. En juin, il partit pour Vichy. Il y fit une saison avec sa femme et son fils. Il est joyeux.

«Le temps pluvieux et maussade, à notre arrivée, m’écrit-il, s’est rasséréné. Le soleil brille et l’espoir rit au cœur. J’irai tantôt à l’étude.»

J’irai tantôt à l’étude... Il ne cesse jamais de travailler. A peine arrivé dans un pays, il s’en empare. Le travail est sa vie. Pas de ces flâneries, de ces vagues excuses à soi-même qu’apportent à la plupart un changement d’habitudes, les fatigues ou la distraction du voyage. Cézanne est chez lui partout. La nature est toujours là qui l’attend. S’il pleut, même dans une chambre d’hôtel il a vite fait de grouper une nature morte. S’il fait beau, il va à l’étude. Il se passe plutôt de manger que de peindre. Il mourrait, s’il ne travaillait plus.

Vers la fin de juillet, il s’installa à Talloires avec sa famille. Ces gras paysages de la Haute-Savoie l’inclinent à l’ironie.

«C’est une zone tempérée, écrit-il. L’altitude des collines environnantes y est assez grande. Le lac, en cet endroit resserré par deux goulets, semble se prêter aux exercices linéaires des jeunes misses. C’est toujours la nature assurément, mais un peu comme on nous a appris à la voir dans les albums des jeunes voyageuses.» Il ne retrouve quelque enthousiasme que pour parler de l’hôtel de l’Abbaye où il est descendu. «Il faudrait la plume descriptive de Chateau[14] pour vous donner une idée du vieux couvent où je loge.»

Mais à l’horizon de sa pensée, c’est la Provence qu’il regrette, dont il rêve, qu’il revoit brasillante et nue, toute nette, par opposition à ces lourds pâturages. Dans ces bas crépuscules de lacs et de montagnes où, même l’été, traîne toujours quelque brume, il reconstitue dans ses songeries «tous les chaînons qui le rattachent à ce vieux sol natal si vibrant, si âpre, et réverbérant la lumière à faire clignoter les paupières et ensorceler le réceptacle des sensations.» Il craint qu’ils ne viennent à se briser et, ajoute-t-il, «à me détacher pour ainsi dire de la terre où j’ai ressenti même à mon insu.»

Plus il s’en éloigne, plus il aime sa terre. Ouvert à tout dans sa jeunesse, il revient, en vieillissant, vers son centre, «ses propriétés psychiques». Comme on sent que ces verts mous de Talloires l’excèdent. La grâce païenne d’Aix, la finesse brûlante de la vieille province romaine l’ont désormais conquis tout entier. Pour plaire aux siens, cependant, dans sa bonté toujours conciliante, il ira passer encore l’hiver à Paris.

«J’ai consacré pas mal de jours, écrit-il, à trouver un atelier pour y passer l’hiver. Les circonstances, je le crains fort, vont me retenir quelque temps à Montmartre, où se trouve mon chantier. Je suis à une portée de fusil du Sacré-Cœur, dont s’élancent dans le ciel les campaniles et clochetons.»

Il a loué un atelier, cité des Arts, non loin de celui de Carrière, mais il ne voit personne. Il relit Flaubert. Il peint. L’âge descend sur lui.

«Je ne puis pas dire, écrit-il à un jeune ami, que j’envie votre jeunesse, c’est impossible, mais votre sève, votre inépuisable vitalité.»

Un peu de gloire lui arrive pourtant. Les marchands de tableaux commencent à se disputer, et jusqu’à l’étranger, ses œuvres. A l’Hôtel Drouot, on pousse ses toiles. On en expose quelques-unes. De loin même, un certain agiotage essaie de le cerner. Il reste indifférent, impassible. Il veut ignorer toutes ces rumeurs qui, pour lui, demeurent vaines, tant que, dit-il, ironiquement, il n’a pas accroché au Salon de Monsieur Bouguereau. A part lui, les jours où rien ne l’abat, il en appelle à la postérité. Elle vient lentement. De jeunes peintres, quelques littérateurs demandent à lui être présentés. Maurice Denis travaille à son Hommage. Quand il arrive dans une exposition, chez Durand-Ruel, on s’écarte, on le salue, on lui fait respectueusement fête. Il ne s’en aperçoit pas. Camille Pissarro, Renoir, Guillaumin, ceux qu’il estime, le traitent comme ils le doivent et comme il le mérite. Il ne les fréquente pas, ne les rencontre que de loin en loin; pourtant sa solitude lui pèse.


...la pomme de Cézanne parle à l’esprit par le chemin des yeux. P. 95...

Claude Monet, qu’il admire comme le plus grand peintre vivant et qui touche au sommet de sa gloire, devant moi, un jour, l’appelle presque son maître, lui dit la place immense qu’il tient dans la peinture contemporaine et la renaissance qui va sortir de lui. Il sourit vaguement, lui donne une brusque poignée de main et s’enfonce dans la foule du boulevard, en bougonnant: «Allons travailler.»

A ses soucis d’esprit, ceux du corps s’ajoutent. On dirait qu’au moment où elle lui devient le plus nécessaire, sa belle santé l’abandonne. Sa forte constitution se délabre. Le diabète l’énerve. Il doit suivre un régime. Il n’a pas perdu cependant l’habitude des longues courses à travers Paris qui rompent les jambes et le cerveau, distraient du doute, réduisent l’inquiétude. Les rares jours où il ne travaille pas, il vient flâner au petit soleil de la Seine, le long des quais, bouquine vaguement, se plante sur les ponts, passe des heures à voir couler Paris. Sa plus sereine joie, une fois par semaine, c’est d’aller contempler les Poussins du Louvre, de demeurer tout un après-midi en extase devant Ruth et Booz ou la Grappe de la Terre promise, d’étudier les grands Rubens, le portrait d’Hélène Fourment, le Débarquement de Marie de Médicis. Ce que M. Sérusier appelle «le spiritualisme de Cézanne»[15] s’affirme de plus en plus dans ses toiles. Pourtant une inépuisable soif de réalisme rend encore le trait pesant, une sorte de matérialisme trop lourd, appuyé, en réaction contre son idéalité à son gré trop lyrique. Rubens et Poussin se le disputent. L’abondance de l’un, l’ordonnance de l’autre le hantent à la fois. Il voudrait, en la soumettant à cet ordre, amener cette vie à la plénitude. Et il complique encore son tourment et ses recherches par son obstination à ne vouloir en outre jamais s’évader de la réalité la plus proche, la serrer toujours de plus près. «Je n’ai rien négligé,» disait Poussin. Il craint de ne pouvoir jamais se rendre un tel témoignage, lui que l’ampleur des grands lyriques attire et persécute. Obstinément, il se répète cette phrase devant «les grandes machines» et leur «bouillie épatante», il s’en fait une formule, s’y raccroche comme à un garde-fou. Et, au moment de quitter Rubens et Véronèse, il court se rassurer, en jetant un coup d’œil à Chardin, il fait une station devant l’Enterrement à Ornans. Parfois il pousse jusqu’aux Egyptiens. Il rôde dans les salles fraîches, lit, dans la Vie artistique de M. Gustave Geffroy, les pages sur la momie, qu’il savait presque par cœur. Il revient lentement chez lui, l’esprit accablé d’images, d’idées, de souvenirs. Ce n’est plus cette alacrité de naguère. Une grande lassitude s’empare de lui maintenant. L’approche du soir, le départ du soleil lui deviennent redoutables. C’est la tombée, les premiers crépuscules de la vieillesse. Tout s’en va et se décolore. Est-ce la solitude qui redouble avec la fatigue?

«Je suis à bout de forces, écrit-il à peu près à cette époque. Je devrais avoir plus de raison et comprendre qu’à mon âge les illusions ne me sont plus guère permises, et elles me perdront toujours.»

Quel obstiné! Il s’est de nouveau réfugié à Aix. Il a loué au Tholonet un bastidon, au revers d’une colline, sur une barre de rochers, et que garde un cyprès pyramidal qu’on aperçoit de tous les points de la plaine.

«En avons-nous mangé, disait-il, des haricots et des pommes de terre dans ce tubet!»

Il y venait jadis avec Zola; c’est le pays de la Faute de l’Abbé Mouret, des terres brillantes et des mottes rouges, des carrières de marbre des Infernets, du vieux barrage romain près du château de Galliffet, de «la petite mer», comme on l’appelle à Aix, où, le long d’une gigantesque muraille enserrant toute une vallée, l’ingénieur François Zola capta les eaux de son canal. Le mont, tantôt massif, écrasant, tantôt fluide et cristallin, orfévré par le couchant, domine tout. Plus que jamais Cézanne en raffole. A ses pieds, dans ce bastidon, il passe tout l’été de 1897. Il le peint sous tous ses visages. Il part d’Aix, le matin, à la pointe de l’aube, pour ne rentrer qu’à la fin du jour. Il soupe, le soir, et couche chez sa mère qu’il entoure de soins et de respects attendris. Elle est infirme; il lui fait faire des promenades en voiture, la mène se chauffer au soleil du Jas. Il la porte lui-même, mince et fluette comme une enfant, entre ses bras encore robustes, de la voiture à son fauteuil. Il lui raconte mille plaisanteries affectueuses. Il ne redevient farouche que lorsque la victoria s’engage sur le cours Mirabeau, où ils habitent. Avec une sorte de bravade, de toute sa haute taille, il semble protéger l’invalide affalée à côté de lui sur les coussins.

Il ne voit personne. Il peint. Je vais souvent passer des journées entières avec lui, ou bien je le rejoins, à la tombée du jour, avec ma femme, et nous dînons sous une tonnelle, au crépuscule, et le bon vin chassant la lassitude, il s’exalte, il est heureux; dans la voiture qui nous ramène, à moitié endormi déjà, il rêve tout haut d’avenir comme un jeune homme, il précise ses recherches, il resserre, en mots admirables, «la formule» qu’il atteint, qu’il va atteindre, réaliser demain. Solari parfois vient nous rejoindre, Edmond Jaloux[16] ou quelque jeune poëte, Joseph d’Arbaud, Emmanuel Signoret, Marc Lafargue, Léo Larguier, que je lui présente, quelque timide admirateur qui, pour le contempler de plus près, vient dîner à la même auberge et naïvement le couve des yeux. Il s’en égaie un moment, l’accueille, lui fait place à table. Comme un vieux maître, on l’entoure, on le fête. Il se livre, il rayonne. Ce n’est plus le solitaire farouche. Le souper tourne au banquet platonicien. Le soir rustique, autour de lui, se peuple d’œuvres qu’il évoque. Cette jeunesse le ragaillardit. Il se laisse, de brèves soirées, aller à quelque espoir de gloire, car, me dit-il, «les yeux jeunes ne mentent pas».

«—Je suis peut-être venu trop tôt, ajoute-t-il. J’étais le peintre de votre génération plus que de la mienne... Vous êtes jeune, vous avez la vitalité, vous imprimerez à votre art une impulsion que seuls ceux qui ont l’émotion peuvent lui donner. Moi, je me fais vieux. Je n’aurai pas le temps de m’exprimer... Travaillons...[17]»

C’est l’éternel refrain. Et il travaille. Lentement. Ardemment. Obstinément. L’œuvre presque achevée, il l’abandonne parfois, la laisse au soleil, à la pluie, reprise par le paysage comme la pousse, l’expression d’une saison qu’une autre sève, une autre image remplacera. Et d’autres fois, au contraire, lorsqu’elle est bien en train, il la couve, la soigne, comme un être vivant. Un jour, par un après-midi de mistral, où nous venions le surprendre avec mon ami Xavier de Magallon, croyant qu’il ne travaillait pas, nous le trouvâmes trépignant sur la roche, les poings serrés, pleurant de grosses larmes, devant sa toile crevée, emportée par la rafale. Et comme nous courions la ramasser, bousculée dans les buissons de la carrière:

«—Laissez-la, laissez-la, cria-t-il... J’allais m’exprimer, cette fois... Ça y était, ça y était... Mais ça ne doit pas arriver. Non. Non... Laissez ça.»

Le grand paysage où rayonnait la Sainte-Victoire au-dessus des vallons bleutés, tout frais, tout tendre et radieux, engluait les broussailles où l’enfonçait le vent. Meurtri, griffé, il saignait comme un être. Nous voyions, crevés par la bourrasque, les pans roux de la toile, les marbres rouges, les pins, le mont bijouté, le ciel intense... C’était, confronté à la nature même, un chef-d’œuvre qui l’égalait. Cézanne, les yeux hors de la tête, regardait avec nous. Une colère énorme, une folie, nous ne sûmes quoi l’emporta. Il marcha au tableau, le prit, le lacéra, le jeta sur les roches, à coups de soulier le creva, le piétina. Puis tout contre il s’affaissa, et nous montrant le poing comme si nous étions responsables: «Foutez le camp, mais foutez-moi le camp...» Et cachés dans les pins, nous l’entendîmes pleurer plus d’une heure comme un enfant.

Il avait ainsi de terribles exaspérations. Son cœur s’y dégonflait d’un coup. L’amertume amassée crevait dans la colère, mais la tendresse et l’ironie reprenaient vite le dessus. La bonté était au fond de lui, comme le génie. Un drame, une idée cachée l’a torturé toute sa vie. Un sanglot qu’il n’a confié à personne. Il lui opposait le travail. Heureux, quand l’œuvre «marchait». Désespéré, malade et taciturne, quand cette consolation le fuyait, lorsqu’un obstacle sur sa toile, l’arrêtait. Elie Faure qui, sans l’avoir approché, est un de ceux pourtant qui ont le mieux deviné Cézanne, a admirablement caractérisé tout cet humain côté de sa grande existence morale, cette sorte de tragique et d’intérieure victoire qu’il s’était obligé à constamment remporter sur lui-même.

«Rien ne l’attirait dans le monde, dit Faure, hors les combinaisons colorées et formelles que la lumière et l’ombre imposent aux objets pour révéler à l’œil des lois si rigoureuses qu’un haut esprit peut les appliquer à la vie pour lui demander ses directions métaphysiques et morales.»

Cézanne demandait à ces lois de l’accorder d’abord avec lui-même. Il se poursuivait, il se cherchait en elles. Etre un bon ouvrier, bien remplir son métier, c’était pour lui la clef, la base de tout. Bien peindre, pour lui, c’était bien vivre. Il se mettait tout entier, il se portait avec toute sa puissance dans chacun de ses coups de pinceau. Il faut l’avoir vu peindre, dans une tension douloureuse, une prière de toute la face, pour imaginer ce qu’il mettait d’âme dans son labeur. Tout son être tremblait. Il hésitait, le front congestionné et comme gonflé de sa pensée visible, le buste ramassé, le cou dans les épaules, et les mains frémissantes jusqu’au moment où, solides, volontaires, tendres, elles posaient la touche, sûres, et toujours de droite à gauche[18]. Il se reculait un peu alors, jugeait, et ses yeux de nouveau se reportaient sur les objets; lentement ils en faisaient le tour, les conjugaient entre eux, les pénétraient, s’en emparaient. Ils se fixaient sur un point, terribles. «—Je ne puis les arracher, me dit-il un jour... Ils sont tellement collés au point que je regarde qu’il me semble qu’ils vont saigner.» Des minutes, un quart d’heure parfois, coulaient. Une sorte de sommeil semblait le prendre. Il s’enfonçait aux racines dernières de la raison et du monde, où la volonté de l’homme peut-être rencontre la volonté des choses, s’y régénère ou s’y absorbe. Il s’en arrachait, frissonnant, reprenait le cours de sa toile, de sa vie, y captait d’un ton l’émotion mystérieuse, l’extase, le secret surpris. Au monde de la représentation il apaisait l’angoisse du désir. Mais rien, l’amour seul peut-être, apaise le désir. Le martyre recommençait...

Comme on comprend dès lors le mot de Renoir: «—Comment fait-il? Il ne peut mettre deux touches de couleur sur une toile, sans que ce soit très bien.» Et d’autre part, comme on comprend aussi ce qu’en disait Gauguin: «Il joue du grand orgue constamment[19].» Oui, l’art de Cézanne est sérieux, profond, comme l’existence. Il peint avec toute sa vie. Comme ce Baudelaire qu’il aimait tant, il s’interdit toute allusion nulle, au prix du sang. Pas de fioritures, de temps ou de couleurs perdus. Rien qui séduise. La peinture est chose grave. Et lui, d’une habileté consommée, telle que la prouvent certaines aquarelles, déconcertantes d’«enlevé», ou tels traits délicats, hardis, la bouche, les cils du Jeune homme au gilet rouge, par exemple, et le premier jet conservé de certaines ébauches, il arrive, pour qui ne l’a pas étudié de près, à donner l’apparence d’un métier impuissant, douloureux, chaotique, alors qu’une paix bienfaisante se dégage au contraire de la plupart de ses toiles dans une sérénité où tout s’apaise sous une pensée sourde de bien-être et de compréhension. Il se sentait la responsabilité de ses dons. Souvent il m’a dit qu’il regardait l’art comme une consolation. Il gardait pour lui le tourment et l’effort, tendait aux autres le miroir consolateur. Lorsqu’il se faisait tracer par Antoine Marion l’histoire physique de la terre ou qu’il me faisait exposer le système de Kant ou la philosophie de Schopenhauer, une préoccupation analogue le redressait soudain. «—Un art qui n’a pas l’émotion pour principe n’est pas un art!» criait-il.

Plus il allait, plus il recherchait l’émotion. Mieux sa raison s’ordonnait, austère, âpre, sans défaillances, mieux aussi sa sensibilité épanouissait, au-dessus d’elle, la fleur de cette émotion, comme un sourire de printemps sur les fortes assises et les dures pentes de la Victoire qu’il peignait.

Une fois encore il la quitta pourtant. Il passe l’hiver de 1898 à Paris, et à peu près toute l’année suivante. Il habitait un appartement à Clichy, tout près de son atelier. Il en sortait peu. Il y fit des portraits, ses grandes natures mortes, s’enfonça de plus en plus dans le culte des Vénitiens et du Poussin, dans la désespérance aussi. Ce sursaut que lui avaient apporté les jeunes enthousiastes qui l’entouraient à Aix, s’éteignait dans sa solitude brumeuse, sous la vieillesse qui tombait. De petites intrigues s’ingénièrent à le faire douter de tout. Il fut de plus en plus seul. Son amertume redoubla. Malgré la gloire qui venait, et la fortune maintenant, il dédaignait toutes choses. Son fils seul, qu’il adorait, parvenait à lui arracher un sourire. Son régime, le diabète qui s’acharnait lui interdisaient jusqu’aux joies innocentes, au lyrisme du vin. Plus rien n’avait de goût pour lui. Il trouvait confus, maussade tout ce qui naissait sous ses doigts, sur ses toiles. Sachant qu’on commençait à faire argent de tout, et jusqu’à ces lambeaux qu’il méprisait le plus de sa pensée, il déchirait ou brûlait à présent ses ébauches abandonnées, les râclait ou les rayait de coups de couteau. De moins en moins il croyait à son génie. Cette sorte de succès, de mauvais aloi pour lui, ces préparations de bourse aux tableaux autour de son œuvre, l’inquiétaient.

«—Ils préparent un coup... un mauvais coup,» disait-il.

Si on reproduisait une de ses toiles, si l’une d’elles atteignait un bon prix à l’Hôtel Drouot, si on en montrait quelques-unes, à l’étranger, dans quelque significative exposition, à la place d’honneur, il se mettait en colère dès qu’on lui en apportait la nouvelle.

«—Qu’est-ce que ça prouve, tout ça?» faisait-il.

Un jour, je le décidai à visiter avec moi, rue Laffitte, une exposition d’ensemble, où une quarantaine de ses toiles étaient accrochées. Le succès était immense. Toute la jeune peinture, tout ce qui compte à Paris s’était brusquement enthousiasmé. Je le lui avais dit; il avait haussé les épaules. Il entra. Il fit lentement le tour, comme le plus humble des visiteurs. Deux ou trois fois il cligna de l’œil devant un magnifique paysage. Comme honteux, il serra en tremblant la main du marchand de tableaux qui se prodiguait. Il avait visiblement hâte de s’enfuir. Nous sortîmes, et, à peine sur le trottoir: «—C’est épatant! Il a tout encadré.»

Une autre fois, je courus lui annoncer, avec mille précautions, que le musée impérial de Berlin venait d’acquérir et d’installer deux de ses plus belles toiles, un paysage acheté jadis chez le père Tanguy par Jacques-Emile Blanche, et une nature morte.

«—Allez, me répondit-il, ils ne me recevront pas au Salon, pour ça.»

Et ce fut tout.

A quelqu’un qui, le lendemain, lui affirmait: «—Vous entrerez au Louvre...»

«—Le Louvre, répondit-il, oui... N’empêche que tous les jurés sont des cochons.»

Et avec un de ces subits éclats de mémoire et de colère qui le redressaient:

«—Ceux de 67 ont refusé l’Eté de Monet... Alors!... Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi... Ce sont toujours les mêmes... Des amateurs. De jolis cocos!»

Un moment, des amis s’employèrent pour lui faire obtenir la croix.

«—Moi décoré?... goguenardait-il. Allons donc! Je suis la bête noire de Roujon.»

Il détestait d’ailleurs d’une haine presque enfantine tout ce qui portait l’estampille officielle. Les hochets, les bourgeois, toutes les suffisances l’énervaient. La Légion d’honneur lui apparaissait une bouffonnerie puérile, «mais diantrement forte, puisqu’on peut mener les hommes avec ça... Napoléon s’y connaissait. Comme en tout, le salaud! ajoutait-il. Il a fait corriger son tableau à David.»

Il eut l’abomination constante des Beaux-Arts. Il ne faisait d’exception que pour l’Université.

«—Elle vient de loin, faisait-il... La Sorbonne et saint Louis, le Collège de France et François Iᵉʳ... Deux amis des peintres, ces deux rois... Giotto et Titien ont rudement marqué le coup... Puis, j’aime les grands corps établis, l’Université, les ordres religieux, les Salons... oui, les Salons, s’ils étaient ce qu’ils devraient être... Tout le mal vient des écouillés des Beaux-Arts... Ah! Roujon! Roujon!... Il faudrait se défendre contre de tels types qui mettent l’art en coupe réglée, avoir une corporation établie, un corps d’état, écoutez un peu, où on contenterait son amour de la discipline, sans trop perdre de son bon sentiment bohème, comprenez-vous?... Moi, je voudrais avoir des élèves, un atelier, leur léguer mon amour, travailler avec eux, sans rien leur apprendre... Un couvent, un moutier, un phalanstère de peinture où on s’entraînerait ensemble... Vous viendrez nous de parler du Tintoret ou de Sophocle, comme Taine... Mais pas de cours, pas d’enseignement de la peinture... Le dessin passe encore, ça ne compte pas, mais la peinture, c’est en regardant soi-même les maîtres, la nature surtout, qu’on apprend, et en voyant peindre les autres... Mais tout cela, ce sont des rêves... Travaillons.»

C’est sur la terrasse de quelque café du boulevard où il s’était égaré avec moi, devant le flot des passants qui l’amusait un instant, qu’il rêvassait ainsi. Il se levait bien vite. Des camelots l’entouraient, se l’étant signalé les uns aux autres, car il achetait tout, dans sa divine impuissance à peiner deux yeux qui le regardent. Il chargeait les bras de ma femme de paniers de fleurs en papier, de petits singes pelucheux, de pastilles, de jouets.

«—Donnez ça à des gosses, faisait-il en appelant une voiture... Il faut que les enfants soient heureux.»

Et lui-même parfois jouait comme un enfant, avait des extases naïves où il dissimulait peut-être quelque immense timidité. Je le revois, durant tout un repas, à la maison, où, parmi une quinzaine de personnes, ses plus chauds admirateurs d’alors, il tomba en arrêt devant un timbre de table et,—comme un enfant, oui, vraiment,—ne cessa de le faire sonner, avec des yeux ravis.

«—C’est épatant... Je puis récidiver?» demandait-il.

En un quart d’heure après, oubliant le timbre, la table et nous tous, il eut sur Delacroix une de ces prodigieuses improvisations où il se livrait tout entier.

Mais cette fougue à Paris, à peine née, l’abandonnait. Il retombait aussitôt dans l’inquiétude et le dégoût. Un marasme, une vie grise lui oppressait le cœur. Son labeur devenait plus pénible. Il ne croyait plus à la durée de son œuvre, mais quand même il s’obstinait. Parfois, à bout de souffrance, devant ses yeux les tons, les lignes se brouillaient. Alors il s’asseyait sur sa vieille chaise de paille. De grosses larmes espacées lui coulaient, une à une, sur les mains, qui le faisaient sursauter, le tiraient de son sommeil terrible, où il s’enfonçait, tout éveillé. Lui, si méticuleux toujours pour tout l’attirail de son métier, n’avait même plus la force de se lever pour nettoyer sa palette ou laver ses pinceaux. Et la nuit le surprenait ainsi, immobile, crucifié,—la nuit, la vieillesse, l’impuissance, la mort.

«Pour l’heure présente, m’écrivait-il, je continue à chercher l’expression de ces sensations confuses que nous apportons en naissant. Si je meurs, tout sera fini, mais, qu’importe?»

Pour mourir, il revint à Aix. En 1900. Il y passa six ans. Six années de plein travail, de presque solitude, de soumission parfaite à la lente douleur, au néant qui venait. Sa mère était morte, trois ans avant, en 1897. On avait vendu le Jas. Il habitait un second étage, à la rue Boulegon. Il s’y fit d’abord construire un atelier dans les combles, sous les toits, puis, vite dégoûté, il acheta un terrain, à la traverse des Lauves, et s’y fit bâtir une petite maison avec un vaste atelier dominant toute la plaine et la ville d’Aix. Entre temps, il avait loué, au-dessus de Tholonet, le château Noir, qu’on appelle aussi château du Diable, par la fantaisie d’un marchand de suie, du charbonnier enrichi qui l’avait fait élever et de haut en bas badigeonner de noir. Le soleil et la pluie heureusement avaient lavé la noirâtre façade. Elle était toute dorée, sous ses tuiles rouges, entre ses verts bouquets de pins, lorsque Cézanne l’habitait, telle qu’elle apparaît si souvent dans les derniers grands paysages qu’il a peints dans ces parages.

Sa vie, à cette époque, était réglée comme celle d’un moine. Il se levait avec le jour, le plus souvent allait à la première messe, rentrait, une heure durant—comme jadis le Tintoret copiant des centaines de fois certaines têtes de Vitellius—copiait quelque plâtre, l’écorché de Michel-Ange surtout, sous toutes ses faces, tournant autour de lui pour s’assurer de tous les mouvements, au crayon, au pinceau, à l’huile, à l’aquarelle, tantôt le détachant sur le mur gris-bleuté de l’atelier, tantôt au centre d’une sommaire nature morte, et même contre un arrosoir, comme je l’ai vu longtemps dans une chambre du Jas de Bouffan. Car cette habitude lui venait de loin. Ensuite, et selon la saison et le temps, il travaillait à l’œuvre en train, portrait, paysage, nature morte, à l’atelier ou dans les champs. Il feuilletait, cinq minutes, entre les séances d’une heure, une heure un quart, quelque livre, deux ou trois pages de Sainte-Beuve ou de Charles Blanc, le Traité d’Anatomie de Tortebat, tout poussiéreux, vénérable, «de l’Académie des Beaux-Arts, soulignait-il, et du grand siècle». Son Baudelaire, débroché, en loques, traînait toujours là, à portée de la main. Aux murs une grande gravure, encadrée de noir, le Sardanapale de Delacroix, une photographie, fixée par quatre punaises, des Sirènes de Rubens, et les Romains de la Décadence de Couture. Dans un écrin de velours rouge, à terre, sur la petite table à pinceaux, sur une chaise, mais toujours fermé à clef, la petite toile, richement encadrée, de Delacroix, l’Agar au désert, dont il a fait une copie. Un mois durant, il piqua aussi au mur les Sabines, «ce David!» faisait-il, ironique, et, parfois, des dessins de Daumier et de Forain coupés dans les journaux. Mais tout cela ramassé dans un coin, près d’une planche en bois blanc supportant quelques plâtres, les murs, autant dire, étaient comme nus, immenses, peints à la colle, gris-bleu, soulignés d’une ligne bleuâtre à hauteur de cimaise. Pas de meubles. Des toiles s’entassaient le long du soubassement, pêle-mêle. Dans le salon du Jas de Bouffan il avait fait une copie admirable, haute en couleur, vigoureuse, d’un Lancret, une danse dans un parc, et ébauché deux ou trois scènes bibliques, une Madeleine, un homme gigantesque, superbe, vu de dos, appuyé à un rocher, contre un torrent, et, au fond, au-dessus du divan, le portrait de son père et les Quatre Saisons. Ici, plus rien de tel. L’ascétisme, la nudité. Dans sa chambre, rue Boulegon, à la tête de son lit, un dessin de Signorelli, l’homme portant l’autre, du Louvre, la fameuse aquarelle de fleurs de Delacroix acquise de M. Vollard, après la vente Chocquet, et dont il était littéralement fou, et au-dessus de sa commode quelques aquarelles de lui, des marronniers du Jas, une barque sur la Marne, simplement encadrées.

Un soir, le poëte Léo Larguier, essayant de reconstituer un de ses poëmes pour le réciter au vieux maître, tenait ses yeux obstinément fixés sur l’aquarelle de la barque, souvenir cher de quelque coin où Cézanne avait dû venir peindre souvent et dont il devait aimer la présence: «—Emportez-la,» dit-il. Il eût tout donné. Que de fois, m’a plus tard raconté son cocher, il lui offrit quelqu’une de ses toiles, la grande nature morte, la corbeille de pêches, notamment, que cet homme hésitait à emporter. Cézanne insistait: «—En souvenir de moi... Vous avez toujours bien soigné maman... Plus tard ça vous fera plaisir.» Dans sa salle à manger, un paysage d’Aix, une nature morte. C’était là tout son luxe. Il n’aimait que son travail.

Vers onze heures, il allait à la douche. «—La messe et la douche, c’est ce qui me tient d’aplomb,» me disait-il. Il déjeunait frugalement. A pied parfois, en voiture le plus souvent, il partait ensuite et jusqu’à la nuit il travaillait «au motif». Des enfants dans la rue l’escortaient, tiraient sa veste, lui jetaient des pierres. Tassé sur les coussins de la voiture, il faisait semblant de dormir. Il pleurait. Un soir d’hiver, il rentrait du motif. Il pleuvait. Les enfants le couvraient de boue. «Il était endormi, m’a raconté le cocher, il roula sous les roues. Je le relevai tout meurtri...» Les voyous le laissèrent depuis. Mais dans son apparent sommeil, vers quel néant plus profond s’était-il peut-être penché, de quel désespoir sous les roues son cocher l’avait-il éveillé? On pense, malgré soi, à la fin de Balthazar Claës, aux dernières pages de la Recherche de l’absolu... Cézanne atteignait le sien.

Il rentrait à la tombée du jour, dînait à peine, à moins qu’il n’eût Solari, le jeune peintre Camoin ou quelque rare invité avec lui, et se couchait «avec les poules». Certaines soirées d’hiver en attendant le dîner, il feuilletait sa collection des volumes de Charles Blanc, y lisait l’histoire des peintres et même s’amusait à en copier certaines reproductions, qu’il retransformait lentement. Il partait de là pour songer, méditer, le crayon à la main. Ce qui, tout jeune, le ravissait, les rêves, les inspirations qu’il tirait des numéros du Magasin Pittoresque qui lui tombaient sous la main, le cherchait-il, sur ses vieux jours, dans les pauvres pages et les mauvaises planches de Charles Blanc? Tout suffit à une cervelle comme la sienne, pour réveiller l’imagination engourdie et trouver, à côté du labeur quotidien, un délassement qui fructifie encore en œuvres peut-être et en réflexions. Il n’y a pas à répondre à la naïveté ou à la suffisance de ceux qui, oubliant que Cézanne a passé, en somme, une ou deux années de sa vie dans le Louvre, a visité les musées de Flandre, a couru, six lustres durant, toutes les églises et les expositions de Paris, a pas mal voyagé en France, et en touriste très averti, a passé des journées à compulser des photographies de toutes sortes, à dévorer une véritable bibliothèque, lui qui, d’une culture générale très profonde, sinon très apparente, était, comme pas un, informé sur tout ce qui touchait à son art, il n’y a pas à répondre à ceux qui croient ou prétendent que les médiocres volumes de Charles Blanc faisaient tout son bagage et tous ses documents et que ses fautes de dessin—ses fautes de dessin!—viennent des reproductions défectueuses qui, soi-disant, lui révélaient les maîtres. La prodigieuse force d’un Cézanne s’empare de tout. Dans sa solitaire chambre d’Aix, si Charles Blanc lui tombe sous la main,—par quel hasard? il serait amusant de le découvrir, et les tomes restèrent longtemps dépareillés,—il en tire tout ce dont son appétit lyrique a faim. Il s’en enivre sourdement. Il transforme, il magnifie ces mornes images, comme il faisait jadis, sous la lampe paternelle, en attendant le souper, des gravures de modes que lui laissait colorier sa mère. C’est l’arrangement, le sujet, la composition toujours qui le passionnent et l’entraînent. Ce sont ces noms de peintres sous leurs reproductions qui le font rêver. Pour le reste, personne n’a rien à lui apprendre. Il faut ne l’avoir jamais vu au Louvre, devant Zurbaran ou Jordaens, ne l’avoir jamais entendu, chez Durand-Ruel, discuter avec Monet ou Renoir, il faut ne l’avoir jamais vu, ni entendu vraiment pour oser prétendre le contraire. Je m’indigne. Lui eût haussé les épaules. Il feuilletait Charles Blanc, relisait Stendhal, Goncourt et Vigny. Dans une vieille édition il adorait Racine. Apulée et Virgile faisaient toujours ses délices. C’est Apulée qu’il resavourait dans le texte entre les poses de la Vieille au chapelet.

Le dimanche, il faisait un brin de toilette, allait à la grand’messe à la basilique, distribuait ses aumônes, une rangée de pauvres le guettant le long de Saint-Sauveur et même ayant fini par s’échelonner de la cathédrale chez lui, pour mieux l’accaparer. Il donnait tout ce qu’il avait. Vers la fin, sa sœur Marie, qu’il craignit toujours, «l’aînée», comme il l’appelait, quoiqu’elle eût deux ans de moins que lui, vieille fille acariâtre et dévote, se crut obligée d’intervenir. C’est elle qui régla avec la femme de ménage qui avait ordre de ne laisser à Cézanne que cinquante centimes sur lui, chaque fois qu’il sortait. Le chapeau à la main, alors, avec la politesse, la mansuétude d’un saint François, il s’excusait auprès du pauvre qui l’abordait. Et tous deux parfois, parmi les piailleries des enfants, au milieu de la rue, ils restaient là, en rougissant.

Il se décida à faire poser l’un d’eux, dans son atelier des Lauves, ce Vieux à la casquette de la collection Pellerin qui fait le pendant, poignant et magnifique, à la Vieille au chapelet de la collection Doucet. C’est dans ces deux toiles, je crois, que toute la foi, la bonté, l’âme profonde de Cézanne s’est exprimée avec le plus d’art conscient, de sincérité directe, d’émotion abandonnée. Ce sont ces deux tristes visages qui le font le frère de Rembrandt et de Dostoïevski. Leur place est au Louvre,—dans le coin idéal où l’humanité se transfigure sous les plus mornes apparences, se reconnaît dans la fraternité des plus misérables vertus.

Cézanne en fut-il satisfait? Dix-huit mois au jas de Bouffan, il s’acharna sur la Vieille au chapelet. La toile achevée, il la jeta dans un coin. Elle s’empoussiéra, roula à terre, méconnaissable, piétinée sans égards. Un jour je la reconnus, je la trouvai contre le poêle, sous le seau à charbon, recevant du tuyau de zinc une lente goutte de vapeur qui de cinq minutes en cinq minutes dégoulinait sur elle. Je ne sais quel miracle l’avait conservée intacte. Je la nettoyai. Elle m’apparut... La pauvre fille était là, toute affaissée, obstinée, résignée, butée, avec, effritées comme deux vieilles briques, ses grosses mains de serve jointes, collées au chapelet, son gros tablier de cotonnade bleue, son gros châle noir de servante bigote, sa coiffe, son museau de mystique écroulée. Un rayon pourtant, une ombre de pitié consolait d’une vague lumière son vide front baissé. Toute racornie et méchante, une bonté l’enveloppait. Son âme desséchée tremblait toute, réfugiée au geste de ses mains.

Cézanne me dit son histoire. A soixante-dix ans, religieuse sans foi, elle avait, dans un sursaut d’agonie, enjambé sur une échelle le mur de son couvent. Décrépite, hallucinée, rôdant comme une pauvre bête, il l’avait recueillie, l’avait vaguement prise comme bonne, en souvenir de Diderot et par naturelle bonté, puis l’avait fait poser, et maintenant la vieille défroquée le volait comme dans un bois, lui revendant, pour essuyer ses pinceaux, ses serviettes et ses draps qu’elle lacérait en chiffons, en murmurant les litanies; mais il continuait à la garder, fermant les yeux, par charité. Dans sa bonté, son cœur d’homme sensible est là tout entier comme son cerveau d’artiste souffrant s’est tout entier, et très étrangement, traduit dans l’épisode du mendiant à la casquette.

Il faisait poser le vieillard. Souvent le pauvre, malade, ne venait pas. Alors Cézanne posait lui-même. Il revêtait devant un miroir les sales guenilles. Et un étrange échange ainsi, une substitution mystique, et peut-être voulue, mêla, sur la toile profonde, les traits du vieux mendiant à ceux du vieil artiste, leurs deux vies au confluent du même néant et de la même immortalité. On reconnaît, sous la loqueteuse casquette, un Cézanne désabusé, une lamentable ambition qui va sommeiller enfin au repos gagné dans le dégoût, et en même temps un cœur attendri, un regard de pauvre confiant qui voit venir à lui l’aumône fraternelle du bon riche qui peut-être l’envie. Les verts lugubres, les coulées chaudes et livides à la fois, les empâtements sordides, les vêtements encroûtés, la face ravagée et fiévreuse, toute la toile sue la misère atroce, misère d’un corps robuste que le malheur, la faim ont délabré, misère d’une âme immense que tous ses rêves, son art ont déçue... Ce Vieux à la casquette est significatif des jours crépusculaires, de l’agonie du peintre. Plus qu’une œuvre, c’est comme un testament moral. C’est là peut-être qu’il faut chercher et méditer le dernier mot que le vieux Cézanne ait dit sur la vie et sur lui-même. De ce corps, de ce visage dégradés, en leur infusant son âme il a tiré, comme Shakespeare, une espèce de roi inconscient dans sa farouche sainteté.