Le dimanche, en revenant de la grand’messe, il allait déjeuner chez sa vieille sœur, rendre visite à son autre sœur et à ses petites nièces. Avant les vêpres, il se hasardait parfois à venir au café Clément feuilleter les journaux illustrés. Il faisait ses délices du Rire et restait en contemplation devant les Forains. «—Il y a du Balzac en lui, et puis, comme c’est dessiné... En voilà un qui n’a pas passé par l’Ecole... Il sait son affaire... Il vous campe un caractère, un vice, une passion, en trois coups, et c’est bête comme chou... C’est la vie qu’on coudoie ici... Voyez.» Parfois, sur un coin de table, sur un bout de papier, il copiait une silhouette, ou bien jetait vingt sous au garçon et emportait le journal.
Il allait aux vêpres. Il suivait les sermons du carême, ceux de l’abbé Tardif notamment, esprit ardent, ouvert, original comme le sien, à qui il rendait quelquefois visite, et qui, un jour, lui donna la joie d’entendre décrire un de ses paysages du haut de la chaire même de Saint-Sauveur. En sortant, il aimait à s’attarder sur la petite place crépusculaire, devant la cathédrale, au pied du monument élevé à Peiresc par son ami Solari, et à y discuter religion et philosophie avec un des maîtres de la Faculté, Georges Dumesnil, dont il prisait infiniment la conversation nourrie et les aperçus ingénieux.
«—Vous avez eu là un bon maître, me disait-il... Voilà ce qui m’a manqué, voilà ce qui manque aux jeunes peintres qui viennent, un maître, un bon maître, un enseignement parti du cœur, de l’expérience, et plus sensible, plus vivant d’exemple que de théorie dogmatique... Dumesnil met dans tout ce qu’il dit une chaleur, une sorte de regard d’âme qui vous pénètre et qui vous fait penser, comme malgré vous... En peignant le lendemain, je me souviens parfois de ce qu’il m’a dit la veille, et mon travail n’en souffre pas, comme lorsque quelque idée m’obsède à mon chevalet, au contraire... Il est très clair et très cordial, français. Ça revigore de se rappeler, quand la besogne flanche, qu’il y a à côté de vous, dans la même ville, un bougre comme lui penché peut-être au même moment sur son établi.»
Il aimait cette idée de la solidarité dans le labeur. Devant son atelier de la rue Boulegon s’activait une importante ferronnerie; il y descendait souvent le soir, s’asseyait dans un coin, à côté de la forge, et méditait, dans l’haleine du travail, devant les gestes des forgerons, suivait leurs ombres dansantes sur le mur, parfois esquissait en quelques traits une strophe surprise de l’actif poëme en sueur.
«—Ne bougez plus, criait-il d’une voix tonnante... Une minute!»
Il sabrait sa feuille d’indications. Puis, brusquement retombé de son art à sa timidité, il jetait une pièce d’argent sur l’enclume: «—Vous boirez à ma santé...» et, l’épaule basse, rasant les établis, il s’enfuyait. On ne le revoyait plus de quelques jours. Tous les ouvriers l’aimaient beaucoup. Obscurément les gens du peuple ont la conscience de toute maîtrise, et lorsqu’à cette autorité cachée se joignent, comme chez Cézanne, la simplicité et la bonté, ils sont prêts à tous les dévouements. J’ai vu un de ces serruriers suivre, de loin, le vieux maître, lorsqu’il sortait de chez lui, pour le délivrer des gamins qui, sans qu’il s’en aperçût, s’amusaient à l’exciter en le huant.
Dans cet état terrible, cette sorte d’hallucination morale où il tombait après une trop forte tension d’esprit, une trop longue séance de recherche obstinée, il s’en allait parfois, rasant les murs, sans rien voir de la rue, dans son vêtement de travail encroûté de couleurs, les poches en loques, tous les boutons partis, il s’en allait, prêtant à quelque être vaguement rencontré, et qui l’avait peut-être salué, des motifs prodigieux de le persécuter. On le suivait, on l’espionnait, croyait-il. Il hâtait le pas, heurtait les passants, s’enfuyait. Les enfants criaient à la chienlit. Il arrivait à son atelier des Lauves, fermait portes et fenêtres, se barricadait et les poings crispés, devant quelque toile crevée parfois dans un accès de désespoir ou de rage, il se demandait ce qu’il avait pu faire aux êtres et aux choses pour être entouré ainsi d’une si unanime hostilité, lui qui aimait tout, qui ne voulait que le bien du monde et ne cherchait en toute apparence que le rayonnement d’une universelle bonté. Il dramatisait tout. Rien de banal ne pouvait lui demeurer dans l’âme sans qu’il le mouvementât jusqu’au tragique.
On fut, il faut l’avouer, particulièrement ignoble avec lui. Une coterie, à Aix, sans qu’on puisse en expliquer la cause, le haïssait à mort. Le mot n’est pas excessif. Un de ces lourdauds, un jour, ricana assez haut pour que je l’entende, comme Cézanne passait: «—Au mur!... On fusille des peintres pareils.» C’était un photographe qui avait des prétentions à la sculpture et très écouté dans son petit monde. Un clérical soutenait que l’affaire Dreyfus était très explicable, puisque le gouvernement laissait circuler de tels énergumènes et tolérait qu’à Paris on exposât de telles infamies, tandis qu’un autre, radical notoire, expliquait à sa façon l’engouement de la capitale pour l’ami de Zola. Celui-là avait vu, de ses yeux vu, le tableau au Salon qui avait fait la réputation tapageuse de Cézanne et de l’impressionnisme: un homme en ballon qui se soulageait en plein azur et, «il faut être juste, avouait ce connaisseur, l’excrément était, tombant dans le ciel, un morceau de peinture admirable, mais il n’y avait vraiment que ça. Le reste n’était pas même dessiné, une peinture d’enfant.» C’est à moi que, devant une tablée ricanante, ce convaincu commentait ainsi la gloire de Cézanne; si je ne revoyais le rire épais, le triomphe ébahi des autres, je n’en croirais pas encore mes oreilles.
«Nous en ferions tous autant,» d’ailleurs, c’était, c’est encore la rumeur unanime. Un soir, sur les bords de l’Arc, Cézanne était «au motif». Un brave peintre, un des flambeaux d’Aix, vient à passer. Il s’arrête. Un sourire de pitié le penche vers le pauvre fou qui bariole de verts si crus cette espèce de damier où il se refuse à reconnaître un paysage. Une vague sympathie l’émeut pourtant vers ce vieillard si appliqué. Il lui prend ses pinceaux. Cézanne le regarde, ahuri, consterné.
«—Passez-moi votre palette... Je vais vous apprendre, moi... Tenez... Tenez.»
Une touche ici, une touche là. Deux ou trois fois, consciencieux, il va contre la branche même vérifier le ton, confronter son vert à celui de la nature. Il revient, plaque, s’emporte, il s’ingénie, il sue, il triomphe. Il se lève, s’éponge d’un mouchoir parfumé: «—Voilà...»
Mais Cézanne s’est rassis. Il n’a pas dit un mot. Il prend son couteau à palette et lentement, largement, d’un seul coup, il râcle le bel arbre avec toutes ses feuilles et même le petit bonhomme que, dans un coup d’inspiration, l’autre, de chic, avait assis à l’ombre du beau tronc. Et lui aussi: «—Voilà...» dit-il.
Dernièrement un autre, voulant illustrer un poëme dédié au grand solitaire, a barbouillé au bas des nobles vers le calembour d’une tête d’âne, contre laquelle, les yeux fermés d’horreur, un petit amour—tout l’esprit courtois du dix-huitième siècle—décoche une flèche révoltée, mais de bon goût. «—Vous aimez Cézanne, a répondu celui-ci, je le déteste. Je prends position devant la postérité.»
Mais d’autres au grotesque joignaient la perfidie. Cézanne avait noué quelques utiles relations dans le petit monde dévot qui entourait sa sœur aînée. L’immonde article où Henri Rochefort, ignorant tout de l’art et de la vie de Cézanne, le traînait dans la boue comme ami de Zola, dreyfusard notoire autant que peintre malhonnête, parut. Trois cents exemplaires en furent commandés à l’Intransigeant et glissés la nuit sous la porte de tous ceux qui de près ou de loin pouvaient avoir manifesté quelque sympathie pour Cézanne. Tous les méchants ragots qui parvenaient à celui-ci le bouleversaient. Des lettres de menaces, de grossières injures anonymes lui étaient aussi adressées rue Boulegon. On y calomniait sa famille, ses rares amis. On lui intimait l’ordre de débarrasser de sa présence la ville qu’il déshonorait. Qui sait, dès lors, si cette séquelle de petits voyous acharnés un temps à poursuivre Cézanne n’y était poussée que par l’insouciante et facile cruauté, le plaisir méchant de bafouer un vieux songeur original?
Lui en souffrait aux larmes. Il n’osait plus passer sur le cours Mirabeau. L’idée de la persécution s’ajoutait à toutes ses désespérances. Il ne travaillait plus que dans la fièvre ou dans le dégoût. Les joies passagères, l’espèce de confiance que lui avaient apportées le séjour à Aix d’Emile Bernard, de Charles Camoin, les visites que lui avaient faites Maurice Denis, Hermann-Paul et K.-X. Roussel, s’en allaient, s’évanouissaient lentement. Une sorte de détestation pour lui-même, pour son travail réalisé, l’envahissait maintenant, croissait avec sa désolation. Jamais, je crois, on n’eut un tel mépris de l’œuvre faite. Il en était totalement détaché. Ses toiles, les plus belles, traînaient à terre, il marchait dessus. Une, pliée en quatre, calait une armoire. Il en abandonnait dans les champs, il en laissait pourrir dans les bastidons où les paysans les mettaient à l’abri. Dans son goût fanatique de la perfection, son culte de l’absolu, elles ne représentaient pour lui qu’un moment, quelque élan inexpressif vers la formule qu’il n’intégrerait jamais. Il n’y ajoutait pas plus d’importance qu’un saint à la matérialité de ses bonnes œuvres accomplies pour l’amour de Dieu. Il les oubliait aussitôt, pour s’émouvoir à un labeur plus significatif. Réaliser, comme il disait, il voulait réaliser. Il portait cette idée en lui comme un Pascal celle de son salut. Et jamais ainsi il n’était, ne pouvait être satisfait. Chaque toile atteignait un point de perfection qui pour lui ne marquait qu’une étape, que son esprit toujours en mouvement dépassait aussitôt. Il s’acharnait dès lors sur une autre qui, tant qu’il y travaillait, lui rayonnait tout l’idéal possible. Et c’était toujours la même recherche éperdue, le même tourment mystique. Il fuyait, par excès de scrupule, ces beaux sujets qui l’habitaient, toujours les mêmes,—refaire la Moisson de Poussin, les Joueurs de cartes de Lenain, opposer à l’Apothéose d’Homère, d’Ingres, son Apothéose de Delacroix, et, comme couronnement à cette œuvre, image suprême, les Baigneuses...
Les imagiers du moyen âge subissaient leurs sujets, se disait-il, les Vénitiens aussi. Il n’y a qu’à peindre ce qu’on voit. Un peintre doit tout peindre, avoir dans son art la même objectivité que Flaubert dans le sien, une soumission parfaite au monde et à l’objet, suivre une certaine fatalité de l’œil. Les plus humbles réalités inspirent peut-être les toiles les plus magnifiques. Oui, il y a une fatalité de la vision. Le tempérament fait son choix, n’aperçoit que ce qui le dégage et le renforce. Le monde prend un caractère. Tout ce qu’on voit est beau. Etait-ce indifférence, détachement dernier de tout? Etait-ce sens aigu des difficultés que multiplie un idéal lyrique dans une œuvre qu’on veut toute d’observation et de fidélité? C’était plénitude morale, absorption de tout l’être dans le métier, sentiment profond que la forme importe seule et que, quelle que soit la matière, elle seule signifie, perpétue la maîtrise de l’homme,—pourvu que, comme une prière, une caresse, un geste d’amour arraché à l’abstraction, elle ait, cette forme intense, force et fraternité de vie.
Dans cette petite ville tatillonne, à côté de cette famille dévote, épuisé par l’existence, poursuivi par la persécution sous le premier affaissement de sa royale intelligence, aux premiers froids de la vieillesse, une haine de l’originalité lui venait, un amour des classiques, un culte de la tradition. Ce terrible constructeur de valeurs nouvelles voulait, en s’endormant des rêves de la mort, appuyer ses mains chancelantes à quelque chose de continu, de grand, d’indestructible. Il avait son œuvre. Il n’y croyait pas. Elle était là, vivante, immense, immortelle, et comme une fille amoureuse, prête à le consoler, toute pétrie de lui. Il ne la voyait pas. Il avait beau, transfiguré un soir par l’admiration de quelques ouvriers, dans un cercle anarchiste, bondir vers un contradicteur et s’écrier, superbe: «—Vous savez bien qu’il n’y a qu’un peintre de vivant, moi!» Non, non, il ne le croyait pas. Il ne le croyait plus. Il m’écrivait vers la même époque, en juillet 1902: «Je méprise tous les peintres vivants, sauf Monet et Renoir, et je veux réussir par le travail.» Et un an après, en septembre 1903: «Je dois travailler six mois encore à la toile que j’ai commencée. Elle ira chercher au Salon des Artistes français le sort qui lui est réservé.» Il cherchait une confirmation. L’indépendant, le solitaire, au soir de son travail, une fois au moins voulait déposer le faix de son doute, avoir durant une heure, humilié peut-être, en dehors de ses proches, la preuve évidente que son art, la certitude que sa vie n’avaient pas été vains.
Cet être immense, ces yeux passionnés de génie auraient voulu se refléter, se connaître enfin à l’humble miroir des plus faibles prunelles. A un jeune peintre timide qu’il eût aimé, je crois, à former comme un disciple, il écrivait: «Je vous parlerai plus justement que n’importe qui sur la peinture.» C’était en toute humilité. De plus en plus les simples l’attiraient. Une bonté bouddhiste l’attendrissait vers tout être et vers toute chose. Il aurait voulu communier avec tous. Est-ce cette fraternité des âmes qu’il allait chercher à l’église? Ou l’image de la tradition d’une foi palpable, le cours social d’une doctrine qui dure dans sa liturgie permanente et sa discipline renouvelée? Y berçait-il la nostalgie d’une vie paisible qui l’avait toujours fui, d’un vieil Aix imaginé survivant sous ces nefs, aux abords de ce cloître où avait peint Granet et de ces rues dévotes où Malherbe rêvait? Voulait-il dans sa «roublardise» innocente, et pour avoir la paix, amadouer, comme il le disait parfois, les jésuites qui s’ingéniaient autour de sa vieille sœur et convoitaient le Jas? Tantôt, avec un tremblement, lorsqu’un prêtre passait, il vous murmurait: «:—Les curés sont terribles... Ils vous mettent le grappin dessus.» Et tantôt, à un catholique fervent, à son ami Demolins qui lui demandait: «Maître, croyez-vous?» il répondait: «Mais nom de Dieu, si je ne croyais pas, je ne pourrais pas peindre.» A M. Emile Bernard voulant lui suggérer l’idée de peindre un Christ, il objectait: «—Je n’oserais jamais; c’est trop difficile... D’autres l’ont fait mieux que moi...» Il mettait donc le respect et l’orgueil de son art au-dessus de la prière et de l’humilité de sa foi. Mais au Tholonet je l’ai vu, après les vêpres, tête nue, magnifique, en plein soleil, avec autour de lui un grand cercle de jeunes gens respectueux, derrière le dais suivre la procession des Rogations et s’agenouiller sur la route, au bord des blés, avec des larmes dans les yeux. Je l’ai entendu, lui, si positif d’ordinaire, célébrer la rhétorique biblique de Bossuet et admirer cette inflexible et dense raison qui lui fait ramener à l’apparition du Christ toute l’histoire universelle. Ces flottantes synthèses, ces perspectives catholiques l’enchantaient, lui qui détestait la pompe des Lebrun. Mais il aimait surtout les pauvres, les humbles, les ignorants, et c’est en cela surtout qu’on le pouvait dire chrétien. Il avait aussi un grand respect des familles établies, de la bonne noblesse provinciale. Il le poussait au point qu’ayant à rendre visite à l’un des descendants de Mirabeau, M. Lucas de Montigny, qui toujours lui avait témoigné de l’intérêt, il se fit tailler un vêtement neuf pour la circonstance et ne le remit jamais plus. Je dus même l’accompagner «chez le gentilhomme», sonner, et la porte ouverte, la refermer derrière lui; il n’eût jamais osé entrer.
Autant il méprisait le bourgeois parvenu, autant il estimait l’aristocrate né. Mais sa vraie passion était pour le peuple, l’ouvrier, le paysan, le laborieux. Il ne fréquentait pour ainsi dire qu’eux. Tous en ont conservé un souvenir attendri. Il était avec eux d’une charité royale et non seulement de bourse, mais surtout de cœur et d’esprit. Il aurait voulu les mêler à ses émotions, comme il les mêlait à son œuvre. Lorsqu’il allait «au motif», que de fois, m’a raconté son cocher, se dressait-il brusquement dans la voiture, prenait le bras de cet homme: «—Regardez... ces bleus, ces bleus sous les pins... Ce nuage là-bas...» Il rayonnait d’extase, et l’autre qui n’apercevait que des arbres, du ciel, pour lui toujours les mêmes, sentait pourtant, m’avouait-il, comme une vague force, une émotion l’envahir et qui lui venait de Cézanne, debout, transfiguré, les mains crispées à l’épaule du rustre, et tout plein d’une évidence qui le sanctifiait.
Une autre fois, le soleil tapait fort. On arrivait à mi-hauteur d’une montée accablante. Harassés, le cheval et le cocher s’étaient endormis. Cézanne, au lourd soleil, sans un mot, sans un geste, pour ne pas attrister, attendit leur réveil; se frottant naïvement les yeux, ce fut lui qui eut l’air de s’être ensommeillé.
Dans les rues montueuses d’Eguilles son mouvement instinctif était toujours d’aider les autres, de pousser le charreton trop chargé d’un paysan, de prendre aux mains défaillantes d’une vieille la cruche d’eau qu’elle portait. Il aimait les bêtes. Il aimait les arbres. Vers la fin, dans son besoin de solitude tendre, un olivier devint son ami. Lorsque dans son atelier des Lauves, il avait fait une bonne séance, à la nuit tombante, il descendait devant sa porte, il regardait ses jours, sa ville s’endormir. L’olivier l’attendait. La première fois qu’il était venu là, avant d’acheter le terrain, tout de suite il l’avait remarqué. Il l’avait fait entourer d’un petit mur, tandis qu’on bâtissait, pour le protéger de toutes meurtrissures. Et maintenant, le vieil arbre crépusculaire avait comme un regard de sève et de parfum. Il le touchait. Il lui parlait. Le soir, en le quittant, parfois, il l’embrassait. Toute la ville, au pied de la murette, venir mourir, couchant ses tuiles roses, ses calmes boulevards. Au fond, les bleues collines se soulevaient un peu. On devinait la mer. Les clochers de miel et de sel, les tours de l’Horloge et du Saint-Esprit profilaient sur la nue leurs strophes italiennes. Une rumeur paisible montait des pauvres rues. La nuit rousse répandait Aix, ses fumées, l’automne, à travers la campagne. Cézanne, solitaire, écoutait l’olivier... La sagesse de l’arbre lui entrait dans le cœur.
«—C’est un être vivant, me disait-il un jour, je l’aime comme un vieux camarade... Il sait tout de ma vie et me donne d’excellents conseils... Je voudrais qu’on m’enterre à ses pieds...»
Car sa fin approchait. Solari s’en était allé, mort à l’hôpital. Il ne voyait plus personne. De loin en loin il buvait pensivement quelque bouteille de vieux vin, s’abandonnait une soirée à cette consolation misérable qui lui donnait l’illusion de quelque joie meurtrière, pour retomber le lendemain dans des regrets plus farouches, une solitude plus abominable, que son art, son travail n’arrivaient même plus à peupler. Sa maladie le persécutait; ses jambes enflaient, ses yeux larmoyaient, cuisants. De nouveaux scrupules alors le tourmentaient, attaquaient les points les plus vulnérables de lui-même, lui laissant croire qu’atteint, toute sa vie, d’une maladie de la vue, il avait, sans s’en douter, déformé la réalité. Tout, même la foi en son passé, se retirait de lui. A quoi sert, chez les meilleurs, tant de martyre sans croyance? Que nous veut la nature? Il souffrait dans son corps, son cœur et son esprit. Et, saint d’une nouvelle espèce, dans sa vie comme dans son art, il s’endormait baigné des clartés artistiques d’un avenir humain qui lui fermait les yeux. Détaché de tout, jusque de sa douleur, il n’en goûtait même pas la vertu. Les derniers mois, il ne pouvait presque plus suivre une conversation. Quand on lui jouait au piano cette ouverture du Freischütz dont son âme rêveuse naguère raffolait, il s’endormait. Pesamment. L’envie subite de faire un portrait l’emportait encore parfois. Il l’abandonnait vite. Un sommeil avant-coureur le prenait, partout où il se trouvait, en voiture, chez lui, et même devant la toile à couvrir. Au lieu de peindre, il partait en quête d’un «motif» merveilleux où il se serait traduit tout entier. Il cherchait, autour d’Aix, le paysage à construire qui fût comme une confirmation à sa conception du monde des couleurs, où le drame de sa raison et de sa sensibilité se résoudrait dans la même logique et la même émotion. Il travaillait encore, constamment, mais plus par la réflexion et la poursuite intérieure que par la copie directe, et toujours en lutte contre ce sommeil de néant qui s’emparait de ses yeux, de son intelligence, de sa chair. L’index entre les deux yeux, les mains en abat-jour, il se plantait, dans les rues d’Eguilles, sur les pentes du Tholonet, aux bords de l’Arc, devant un morceau de terre et de ciel: «—Quel roublard que ce père Chardin avec sa visière, hein?...» faisait-il. Il branlait la tête, laissait retomber ses bras, découragé. «—Il faut voir les plans... Nettement... Tout est là.» Il méditait. Une cendre impalpable tombait sur ses regards, lui voilait l’univers que brusquement déchirait un éclair. Il pleurait.
Du fond de cette brume, tout crispé, il peignait, ayant, un matin, dressé son chevalet devant le mont Victoire. Il tenait son motif. Il peignait. Un de ces temps gris qu’il aimait maintenant, un rire pâle, un de ces doux matins de vieillesse du monde. Il peignait... Quand sa voiture vint le chercher, son cocher le trouva, grelottant, sa palette à la main, trempé d’eau. La pluie avait cessé. Un ciel d’argent sérénisait les champs. L’arc-en-ciel nimbait le mont tragique. Cézanne sans rien voir, put à peine remonter en voiture. Un livre, son vieux Virgile, roula dans la boue.
«—Laissez-le, et laissez ma toile,» râla-t-il. Il avait la fièvre. Il délirait. On le coucha. Toute la nuit il revit, à l’horizon de sa toile, là-bas, à l’horizon de sa pensée et de sa vie, une Sainte-Victoire comme jamais encore il ne l’avait admirée. Il la peignait, divine. Il la voyait éclatante, surnaturelle, véridique, dans son essence et son éternité. Il la revoit peut-être encore... Il ne se leva plus.
DEUXIÈME PARTIE
CE QU’IL M’A DIT...
J’ai dit à peu près tout ce que j’ai appris, soit en le fréquentant, soit d’après ceux qui l’approchèrent, tout ce que je sais de la vie de Cézanne. C’est une vie de saint. Le moins possible j’y ai mêlé ses théories sur l’art, ne rapportant une de ses conversations que lorsqu’elle pouvait faire saillir un point caché de son caractère, éclairer un des côtés de son âme mystérieuse. Ces matières sont infiniment délicates. Si objectif que l’on se veuille, toujours un peu de soi inconsciemment y pénètre. Et puis je ne suis pas peintre, et j’ai peur, si respectueux que je me sente, de trahir peut-être, et bien malgré moi, la doctrine profonde, l’enseignement qu’on pourrait dégager de tous ces propos. Pourtant ma mémoire fidèle les a recueillis avec pitié. Je vais essayer de les transcrire tels quels, m’aidant de ses lettres, autant de celles qu’il m’adressa que de celles que j’ai pu me procurer ou qui furent publiées par ceux qui les reçurent, comme la précieuse correspondance que nous communique M. Emile Bernard à la suite de ses Souvenirs. Toutes les fois que je le pourrai, je transcrirai les paroles mêmes de Cézanne. Je n’inventerai rien,—que l’ordre dans lequel je les présente. Après de longues méditations, je me suis décidé à les grouper toutes pour mieux en marquer la portée, en trois grands dialogues. Autour de trois conversations, imaginaires, entre cent autres que j’eus en réalité avec lui, dans les champs, au Louvre et dans son atelier, j’ai ramassé tout ce que j’ai pu recueillir et tout ce dont j’ai pu me souvenir de ses idées sur la peinture: il parlait, et je crois qu’il pensait, ainsi.
LE MOTIF
«La nature est plus en profondeur qu’en surface.»
Ce jour-là, dans le quartier de la Blaque, non loin des Mille, à trois quarts d’heure d’Aix et du Jas de Bouffan, sous un grand pin, au bord d’une verte et rouge colline, nous dominions la vallée de l’Arc. Il faisait bleu et frais, un premier matin d’automne dans la fin de l’été. La ville, cachée par un pli de coteau, se devinait à ses fumées. Nous tournions le dos aux étangs. A droite, les horizons de Luyne et le Pilon du Roi, la mer qu’on devine. Devant vous, au soleil virgilien, la Sainte-Victoire, immense, tendre et bleuâtre, les vallonnements du Montaiguet, le viaduc du Pont de l’Arc, les maisons, les frissonnements d’arbres, les champs carrés, la campagne d’Aix.
C’est le paysage que Cézanne peignait. Il était chez son beau-frère. Il avait planté son chevalet à l’ombre d’un bouquet de pins. Il travaillait là depuis deux mois, une toile le matin, une l’après-midi. L’œuvre était «en bon train». Il était joyeux. La séance touchait à sa fin.
La toile lentement se saturait d’équilibre. L’image préconçue, méditée, linéaire dans sa raison, et qu’il avait dû, à son habitude, ébaucher d’un trait rapide de fusain, se dégageait déjà des taches colorées qui la cernaient partout. Le paysage apparaissait comme un papillotement, car Cézanne avait lentement circonscrit chaque objet, échantillonnait, pour ainsi dire, chaque ton; il avait, de jour en jour, insensiblement, d’une harmonie sûre, rapproché toutes ces valeurs; il les liait entre elles d’une clarté sourde. Les volumes s’affirmaient, et la haute toile maintenant tendait à ce maximum d’équilibre et de saturation qui, selon Elie Faure, les caractérise toutes. Le vieux maître me souriait.
Cézanne:
—Le soleil brille et l’espoir rit au cœur.
Moi:
—Vous êtes content, ce matin?
Cézanne:
—Je tiens mon motif... (Il joint les mains.) Un motif, voyez-vous, c’est ça...
Moi:
—Comment?
Cézanne:
—Eh! oui... (Il refait son geste, écarte ses mains, les dix doigts ouverts, les rapproche lentement, lentement, puis les joint, les serre, les crispe, les fait pénétrer l’une dans l’autre.) Voilà ce qu’il faut atteindre... Si je passe trop haut ou trop bas, tout est flambé. Il ne faut pas qu’il y ait une seule maille trop lâche, un trou par où l’émotion, la lumière, la vérité s’échappe. Je mène, comprenez un peu, toute ma toile, à la fois, d’ensemble. Je rapproche dans le même élan, la même foi, tout ce qui s’éparpille... Tout ce que nous voyons, n’est-ce pas, se disperse, s’en va, La nature est toujours la même, mais rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui, donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses changements. Il doit nous la faire goûter éternelle. Qu’est-ce qu’il y a sous elle? Rien peut-être. Peut-être tout. Tout, comprenez-vous? Alors je joins ses mains errantes... Je prends, à droite, à gauche, ici, là, partout, ses tons, ses couleurs, ses nuances, je les fixe, je les rapproche... Ils font des lignes. Ils deviennent des objets, des rochers, des arbres, sans que j’y songe. Ils prennent un volume. Ils ont une valeur. Si ces volumes, si ces valeurs correspondent sur ma toile, dans ma sensibilité, aux plans, aux taches que j’ai, qui sont là sous nos yeux, eh bien! ma toile joint les mains. Elle ne vacille pas. Elle ne passe ni trop haut, ni trop bas. Elle est vraie, elle est dense, elle est pleine... Mais si j’ai la moindre distraction, la moindre défaillance, surtout si j’interprète trop un jour, si une théorie aujourd’hui m’emporte qui contrarie celle de la veille, si je pense en peignant, si j’interviens, patatras! tout fout le camp.
Moi:
—Comment, si vous intervenez?
Cézanne:
—L’artiste n’est qu’un réceptacle de sensations, un cerveau, un appareil enregistreur... Parbleu, un bon appareil, fragile, compliqué, surtout par rapport aux autres... Mais s’il intervient, s’il ose, lui, chétif, se mêler volontairement à ce qu’il doit traduire, il y infiltre sa petitesse. L’œuvre est inférieure.
Moi:
—L’artiste, en somme, serait donc pour vous inférieur à la nature.
Cézanne:
—Non, je n’ai pas dit cela. Comment, vous coupez dans ce bateau? L’art est une harmonie parallèle à la nature. Que penser des imbéciles qui vous disent: le peintre est toujours inférieur à la nature! Il lui est parallèle. S’il n’intervient pas volontairement... entendez-moi bien. Toute sa volonté doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait. Alors, sur sa plaque sensible, tout le paysage s’inscrira. Pour le fixer sur la toile, l’extérioriser, le métier interviendra ensuite, mais le métier respectueux qui, lui aussi, n’est prêt qu’à obéir, à traduire inconsciemment, tant il sait bien sa langue, le texte qu’il déchiffre, les deux textes parallèles, la nature vue, la nature sentie, celle qui est là... (il montrait la plaine verte et bleue) celle qui est ici... (il se frappait le front) qui toutes deux doivent s’amalgamer pour durer, pour vivre d’une vie moitié humaine, moitié divine, la vie de l’art, écoutez un peu... la vie de Dieu. Le paysage se reflète, s’humanise, se pense en moi. Je l’objective, le projette, le fixe sur ma toile... L’autre jour, vous me parliez de Kant. Je vais bafouiller, peut-être, mais il me semble que je serais la conscience subjective de ce paysage, comme ma toile en serait la conscience objective. Ma toile, le paysage, tous les deux hors de moi, mais l’un chaotique, fuyant, confus, sans vie logique, en dehors de toute raison: l’autre permanente, sensible, catégorisée, participant à la modalité, au drame des idées... à leur individualité. Je sais. Je sais... C’est une interprétation. Je ne suis pas un universitaire. Je n’oserais pas m’aventurer ainsi devant Dumesnil... Ah! bon Dieu, que j’envie votre jeunesse! tout ce qui bouillonne là! Mais le temps me pousse... J’ai peut-être tort de blaguer comme cela... Pas de théories! Des œuvres... Les théories perdent les hommes. Il faut avoir une sacrée sève, une vitalité inépuisable pour leur résister. Je devrais être plus rassis, comprendre qu’à mon âge tous ces emballements ne me sont plus guère permis... Ils me perdront toujours.
Il s’était rembruni. Souvent, après un éclat d’enthousiasme, il retombait ainsi accablé. Il ne fallait pas alors essayer de le tirer de sa mélancolie. Il devenait furieux. Il souffrait... Après un long silence. Il avait repris ses pinceaux, regardait successivement sa toile et son motif.
Non. Non. Tenez. Ça n’y est pas. L’harmonie générale n’y est pas. Cette toile ne sent rien. Dites-moi quel parfum s’en dégage. Quelle odeur dégage-t-elle? voyons...
Moi:
—La senteur des pins.
Cézanne:
—Vous dites cela parce que deux grands pins balancent leurs branches au premier plan... Mais c’est une sensation visuelle... D’ailleurs l’odeur toute bleue des pins, qui est âpre au soleil, doit épouser l’odeur verte des prairies qui fraîchissent là chaque matin, avec l’odeur des pierres, le parfum de marbre lointain de la Sainte-Victoire. Je ne l’ai pas rendu. Il faut le rendre. Et dans les couleurs, sans littérature. Comme le font Baudelaire et Zola qui par la simple juxtaposition des mots embaument mystérieusement tout un vers ou toute une phrase. Quant la sensation est dans sa plénitude, elle s’harmonise avec tout l’être. Le tourbillonnement du monde, au fond d’un cerveau, se résout dans le même mouvement que perçoivent, chacun avec leur lyrisme propre, les yeux, les oreilles, la bouche, le nez... Et l’art, je crois, nous met dans cet état de grâce où l’émotion universelle se traduit comme religieusement, mais très naturellement, à nous. L’harmonie générale, comme dans les couleurs, nous devons la trouver partout. Tenez, si je ferme les yeux et que j’évoque ces collines de Saint-Marc, vous savez, le coin du monde que j’aime le mieux, c’est l’odeur de la scabieuse qu’elles m’apportent, le parfum que je préfère. Toute l’odeur forestière des champs, je l’entends pour moi dans Weber. Au fond des vers de Racine je sens un ton local, à la Poussin, comme sous certaines pourpres de Rubens s’éploie une ode, un murmure, un rythme à la Ronsard.
Vous savez que lorsque Flaubert écrivait Salammbô, il disait qu’il voyait pourpre. Eh bien! quand je peignais ma Vieille au chapelet, moi, je voyais un ton Flaubert, une atmosphère, quelque chose d’indéfinissable, une couleur bleuâtre et rousse qui se dégage, il me semble, de Madame Bovary. J’avais beau lire Apulée, pour chasser cette obsession qu’un moment je craignis dangereuse, trop littéraire. Rien n’y faisait. Ce grand bleu roux me tombait, me chantait dans l’âme. J’y baignais tout entier.
Moi:
—Il s’interposait entre vous et la réalité, entre vos yeux et le modèle?
Cézanne:
—Pas du tout. Il flottait, comme ailleurs. Je scrutais tous les détails des vêtements, la coiffe, les plis du tablier, je déchiffrais le sournois visage. C’est bien après que j’ai constaté que la face était rousse, le tablier bleuâtre, comme ce ne fut qu’une fois le tableau fini que je me souvins de la description de la vieille servante au comice agricole. Ce que j’essaie de vous traduire est plus mystérieux, s’enchevêtre aux racines mêmes de l’être, à la source impalpable des sensations. Mais, c’est cela même, je crois, qui constitue le tempérament. Et il n’y a que la force initiale id est le tempérament qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre. Je vous disais tout-à-l’heure que le cerveau, libre, de l’artiste doit être comme une plaque sensible, un appareil enregistreur simplement, au moment où il œuvre. Mais cette plaque sensible, des bains savants l’ont amenée au point de réceptivité où elle peut s’imprégner de l’image consciencieuse des choses. Un long travail, la méditation, l’étude, des souffrances et des joies, la vie l’ont préparée. Une méditation constante des procédés des maîtres. Et puis, le milieu où nous nous mouvons habituellement... ce soleil, écoutez un peu... Le hasard des rayons, la marche, l’infiltration, l’incarnation du soleil à travers le monde, qui peindra jamais cela, qui le racontera? Ce serait l’histoire physique, la psychologie de la terre. Tous plus ou moins, êtres et choses, nous ne sommes qu’un peu de chaleur solaire emmagasinée, organisée, un souvenir de soleil, un peu de phosphore qui brûle dans les méninges du monde. Il fallait entendre mon ami Marion là-dessus. Moi, je voudrais dégager cette essence. La morale éparse du monde c’est l’effort qu’il fait peut-être pour redevenir soleil. C’est là sa notion, son sentiment, son rêve de Dieu. Partout un rayon frappe à une porte obscure. Une ligne partout cerne, tient un ton prisonnier. Je veux les libérer. Les grands pays classiques, notre Provence, la Grèce et l’Italie telles que je les imagine, sont ceux où la clarté se spiritualise, où un paysage est un sourire flottant d’intelligence aiguë... La délicatesse de notre atmosphère tient à la délicatesse de notre esprit. Elles sont l’une en l’autre. La couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se rencontrent. C’est pourquoi elle apparaît toute dramatique, aux vrais peintres. Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif impérieuse du soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette pesanteur retombe... Ces blocs étaient du feu. Il y a du feu encore en eux. L’ombre, le jour, a l’air de reculer en frissonnant, d’avoir peur d’eux; il y a là-haut la caverne de Platon: remarquez quand de grands nuages passent, l’ombre qui en tombe frémit sur les roches, comme brûlée, bue tout de suite par une bouche de feu. Longtemps je suis resté sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire, parce que j’imaginais l’ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas, tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre. Au lieu de se tasser, elle s’évapore, se fluidise. Elle participe toute bleutée à la respiration ambiante de l’air. Comme là-bas, à droite, sur le Pilon du Roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide, miroitante. C’est la mer... Voilà ce qu’il faut rendre. Voilà ce qu’il faut savoir. Voilà le bain de science, si j’ose dire, où il faut tremper sa plaque sensible. Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir d’abord les assises géologiques. Songez que l’histoire du monde date du jour où deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes cosmiques, cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant, je les vois monter, je m’en sature en lisant Lucrèce. Sous cette fine pluie je respire la virginité du monde. Un sens aigu des nuances me travaille. Je me sens coloré par toutes les nuances de l’infini. A ce moment-là, je ne fais plus qu’un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé. Je viens devant mon motif, je m’y perds. Je songe, vague. Le soleil me pénètre sourdement, comme un ami lointain, qui réchauffe ma paresse, la féconde. Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne peindrai et que je n’ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu. Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques m’apparaissent, des couches s’établissent, les grands plans de ma toile, j’en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les roches sous l’eau, peser le ciel. Tout tombe d’aplomb. Une pâle palpitation enveloppe les aspects linéaires. Les terres rouges sortent d’un abîme. Je commence à me séparer du paysage, à le voir. Je m’en dégage avec cette première esquisse, ces lignes géologiques. La géométrie, mesure de la terre. Une tendre émotion me prend. Des racines de cette émotion monte la sève, les couleurs. Une sorte de délivrance. Le rayonnement de l’âme, le regard, le mystère extériorisé, l’échange entre la terre et le soleil, l’idéal et la réalité, les couleurs! Une logique aérienne, colorée, remplace brusquement la sombre, la têtue géométrie. Tout s’organise, les arbres, les champs, les maisons. Je vois. Par taches. L’assise géologique, le travail préparatoire, le monde du dessin s’enfonce, s’est écroulé comme dans une catastrophe. Un cataclysme l’a emporté, régénéré. Une nouvelle période vit. La vraie! Celle où rien ne m’échappe, où tout est dense et fluide à la fois, naturel. Il n’y a plus que des couleurs, et en elles de la clarté, l’être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette exhalaison des profondeurs vers l’amour. Le génie serait d’immobiliser cette ascension dans une minute d’équilibre, en suggérant quand même son élan. Je veux m’emparer de cette idée, de ce jet d’émotion, de cette fumée d’être au-dessus de l’universel brasier. Ma toile pèse, un poids alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l’horizon. De mon cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment. Où est l’air, la légèreté dense? Le génie serait de dégager l’amitié de toutes ces choses en plein air, dans la même montée, dans le même désir. Il y a une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité! Et tout oublier pour cela. Devenir elle-même. Etre alors la plaque sensible. Donner l’image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru avant nous.
Moi:
—Est-ce possible?
Cézanne:
—Je l’ai tenté.
Il baissa la tête, puis la releva brusquement, dominant le paysage et dévorant sa toile d’une longue caresse des yeux. Il eut un sourire pâle.
Qui sait? Tout est si simple et si compliqué.
Moi:
—Vous disiez qu’il faut tout oublier. Pourquoi alors cette préparation, toute cette méditation devant le paysage?
Cézanne:
—Hélas, parce que je ne suis plus innocent. Nous sommes des civilisés. Le souci classique est en nous, que nous le voulions ou non. Je veux m’exprimer lucidement en peinture. Il y a une espèce de barbarie, plus détestable que l’école même, chez les faux ignorants: on ne peut plus être ignorant aujourd’hui. On ne l’est plus. Nous apportons la facilité en naissant. Il faut la briser; elle est la mort de l’art. Quand je songe à ces premiers hommes qui ont gravé leurs rêves de chasse sous la voûte d’une caverne ou à ces bons chrétiens qui ont peint leur paradis à fresque sur la paroi des cimetières, qui se sont faits, qui se sont tout fait, leur métier, leur âme, leur impression. Etre ainsi devant un paysage. En dégager la religion. Il me semble à certains jours que je peins naïvement. Je suis le primitif de ma propre voie. Je voudrais avec la foi de ma gaucherie, écoutez un peu, atteindre la formule... pleinement réaliser. Car, on a beau dire, c’est la pire des décadences que de jouer à l’ignorance et à la naïveté. Sénilité. On ne peut plus ne pas savoir aujourd’hui, apprendre par soi-même. On respire son métier en naissant. Mal. Et il faudrait au contraire régler tout cela. De toutes parts, on baigne dans cette vaste école laïque qu’est la société. Oui, il y a un classicisme, celui qui correspond à ces écoliers-là, que j’abomine plus que tout. Alors j’imagine que comme pour Dieu, ainsi que disait l’autre, si un peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Oui, beaucoup de science ramène à la nature. Par insuffisance comprise du pur métier.
Moi:
—Insuffisance du métier?
Cézanne:
—Oui, le métier abstrait, finit par dessécher, sous sa rhétorique qui se guinde en s’épuisant. Voyez les Bolognais. Ils ne sentent plus rien... Il ne faut jamais avoir une idée, une pensée, un mot à sa portée, lorsqu’on a besoin d’une sensation. Les grands mots, ce sont les pensées qui ne sont pas à vous. Les clichés sont la lèpre de l’art. Tenez, la mythologie, en peinture, on peut la suivre à la trace, c’est l’histoire du métier envahissant. Quand on a peint des déesses, à la fin, on n’a plus peint de femmes. Faites le tour des Salons. Un bougre ne sait pas rendre les reflets de l’eau sous les feuilles, il y colle une naïade. La Source d’Ingres! Qu’est-ce que ça a à faire avec l’eau... Et vous, en littérature, vous tartinez, vous criez: Vénus, Zeus, Apollon, quand vous ne pouvez plus dire, avec émotion profonde: écume de la mer, nuages du ciel, force du soleil. Y croyez-vous à ces patraques olympiennes? Alors?
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.