XII
PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE
—«Why, t'is not awfully jolly... What do you think? [2]»
[2] «Vraiment, ce n'est pas d'une gaieté folle... Qu'en pensez-vous?»
Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant familière à Boris Omiroff.
Ce qui n'était pas «d'une gaieté folle»—ou, traduction littérale: «pas terriblement joyeux»—c'était le paysage fuyant de part et d'autre du wagon-salon réservé au prince.
Le rapide transsibérien, ayant dépassé Omsk, filait à une vitesse vertigineuse, suivant une ligne qu'on eût dit le diamètre d'une circonférence d'eau congelée. Tellement unie était la plaine immense, sous son tapis de neige, que les légers accidents de terrain semblaient à peine de petites vagues figées. Tristesse plus poignante que la tristesse du désert, car la lumière, qui joue sur l'or des sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boréal. Bien qu'on approchât de midi, rien ne laissait deviner la présence du soleil derrière cette voûte immobile de plomb et d'étain, où roulaient, comme prisonnières, des vapeurs fumeuses et rouillées. Tristesse plus oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur perpétuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibérien pouvaient se croire les visionnaires effarés d'une planète morte. Certains paysages lunaires doivent ressembler à ces steppes hibernales.
Et Frederick de Hawksbury répéta qu'il ne trouvait pas ce spectacle «terriblement joyeux».
—«Vous êtes difficile, mon cher adversaire,» dit Omiroff. «Moi, j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche à toute minute d'une fiancée que j'adore. Et mes idées ne seraient pas plus souriantes si ce train où nous sommes traversait une vallée fleurie, sous un soleil radieux. D'où vous vient cette humeur morose? N'avez-vous pas pris tout à l'heure, comme je l'ai fait, une bonne douche glacée. Rien ne vous dispose aussi allégrement, et l'on ne se doute plus qu'il fait vingt-cinq degrés de froid dehors.»
Hawksbury, enfoncé dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes allongées, les coudes calés aux deux bras du meuble, et les bouts des doigts juxtaposés suivant son habitude, considéra le prince, qui allait et venait, fumant une cigarette.
Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obéir à Flaviana, il étudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du grand seigneur fantasque, intrépide, aventureux, joyeux vivant, bon garçon, en apparence ouvert à la généreuse civilisation moderne, il retrouvait le barbare, le féodal, l'être d'égoïsme, de tyrannie, de brutalité, dont le type subsiste héréditairement là où il est conservé, préservé, maintenu par le régime autoritaire.
Pourquoi l'homme évoluerait-il quand le milieu, demeurant immuable, ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en Russie par une évolution normale, a peu de chances de s'établir par le terrorisme révolutionnaire. La violence, généralement, appelle la violence. L'action suscite la réaction. Cependant c'est pour faire franchir au moyen âge, attardé dans l'âme slave, les étapes le séparant du vingtième siècle, que les intellectuels opprimés précipitent les temps à coups de bombes.
Quels abîmes creusent entre les hommes les siècles qu'ils ne vivent pas tous également vite!... Être des sauvages ensemble, c'est un élément de bonheur, plus certain que d'être les sociétés millénaires, où se coudoient des individus de tous les cycles historiques, où des âmes ténébreuses de l'âge de pierre, des âmes nomades des époques pastorales, des âmes crédules des temps mystiques, des âmes de guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans, de démagogues, doivent s'enfermer dans le plus récent idéal, créé d'après la plus récente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.
Il y avait certainement trois à quatre cents ans de distance entre le membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous deux se tenaient dans un élégant salon, qu'emportait à près de cent kilomètres à l'heure une machine lancée par le dernier miracle de la science sur deux lignes d'acier allant de Moscou à Vladivostock. Mais ce prodige moderne, en égalisant leurs gestes, leur façon de vivre, n'égalisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois, ils se marquaient l'un à l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur duel, n'ayant été provoqué par aucune offense grave, ne pouvait les brouiller, bien que Boris se plaignît encore plaisamment de souffrir de l'épaule. Et leur destinée semblait être de devenir cousins par alliance, Boris devant épouser lady Maud.
—«Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne,» avait proposé Hawksbury, après avoir accepté l'hospitalité du prince dans le formidable château des Omiroff, en Petite-Russie.
Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'à Irkoutsk n'eût été qu'une randonnée en traîneau sur les domaines du prince.
Frédéric se disait: «Peut-être obtiendrai-je enfin ce qu'espère Flaviana.» Car il s'était heurté au mutisme de Boris, à une résolution de ne rien reconnaître, de ne rien comprendre. Il s'y heurtait toujours. Mais une autre pensée occupait l'Anglais, grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: «Je dois dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle ne persistera pas à épouser un tel homme, un être sans scrupules, sans véritable honneur.»
D'après les dépêches échangées, les voyageurs rencontreraient à Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours de voyage les séparaient encore de cette ville. A mesure qu'on s'en rapprochait, la délicieuse figure de Maud s'évoquait plus souvent, avec une réalité plus vivante, dans la pensée de lord Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle était, délicate, fière, farouchement virginale, très affinée de principes, et, malgré tout, si indépendante, et d'une telle générosité d'esprit et de cœur, Hawksbury trouvait de plus en plus intolérable l'idée de son mariage avec Boris.
A se préoccuper de Maud, fiancée, de Flaviana, mère, d'étranges interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour laquelle des deux, maintenant, éprouvait-il une anxiété plus troublante? Quel genre d'émotion le secouait soudain lorsque la brune figure, gravement passionnée, s'effaçait par instants derrière la splendeur dorée de l'auréole blonde, lorsque le sourire hautain, capricieux, puéril, mais si captivant, de l'enfant gâtée, se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la divine danseuse? L'Anglais, devant l'énigmatique Fée des Elfes, songeait en soupirant qu'il possédait la clef de l'énigme, et il la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?... Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggérait plus la frénétique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et alors la piqûre d'une singulière jalousie lui perçait les moelles, éperonnait son aversion pour le Russe jusqu'à la haine, jusqu'à la rage. Quand celui-ci eut énoncé sa profession de foi joyeuse dans la vie,—ou plutôt dans les voluptés de la vie,—lord Hawksbury lui dit à brûle-pourpoint:
—«Je ne conçois pas qu'un être de jouissance et d'insouciance tel que vous ne saisisse pas l'occasion de se débarrasser à jamais d'une obsession pénible, d'une menace constante, persiste à traîner jusque dans sa vie d'homme marié le poids d'une action abominable, et bien plus dangereuse qu'abominable.»
A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colère, ni surprise. Il eut plutôt le mouvement de quelqu'un à l'oreille de qui résonne tout à coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient à travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant son interlocuteur.
—«Tiens!» s'écria-t-il, «vous ne m'aviez plus reparlé de ça depuis Moscou.
—Vous refusiez de m'écouter.
—Je n'aurais pas eu cette impolitesse.
—Vous ne me répondiez pas. Cela revient au même.
—Auriez-vous réfléchi, prince?
—J'ai réfléchi à ceci: c'est que, malgré ce qu'il y a de peu aimable pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le cousin germain de ma future femme, doit m'engager à en tenir compte.
—Cela veut dire?...
—Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence dédaigneux, je vous donnerai une explication... loyale.
—Loyale?
—En doutez-vous, Hawksbury?» dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il ajouta d'un ton léger:—«Vous ne voulez pas que nous nous servions encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.
—Voyons votre explication.
—Écoutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,» proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie électrique. «Le perpétuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le cœur.
—Du champagne à onze heures du matin, et à jeun!» s'écria l'Anglais.
—«Préférez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garçon qui les compose à miracle.
—Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emporté votre château de l'Ukraine dans ce diable de train?
—Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai voyagé moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous savez, ce domestique, Sémène, qui m'a rejoint à Moscou?... il a une recette!... Vous m'en direz des nouvelles.
—Va pour le cocktail,» dit Frederick, dont l'idée n'était que d'entendre au plus tôt ce que Boris avait promis de lui révéler.
Justement, ce fut Sémène qui répondit au coup de sonnette du maître,—le Sémène qu'Omiroff avait donné pour second à Flatcheff, le Sémène qui glissait des avertissements dans les chaussures de Katerine Risslaya, le Sémène qui avait joué un rôle dans l'Allée des Tombeaux.
Après plusieurs télégrammes adressés au prince comme émanant de son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle à jamais retombé du sarcophage, l'homme était venu lui-même. Il avait calculé le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le séjour en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant à Moscou, au passage du voyageur, il était certain de se faire emmener. Sa prévision se réalisa. Voilà pourquoi sa taille athlétique, dans la livrée un peu voyante, apparut en se courbant à l'étroite porte du couloir.
—«Tiens! pourquoi toi?» demanda sévèrement son maître, qui attendait le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de service.
—«Votre Excellence nous excusera,» répondit Sémène avec l'humilité de rigueur. «Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un mélange des fils. Et alors... au tableau...
—Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, déguerpis. Va préparer un cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien à faire ici.»
Un instant après, Vassili, plein d'importance et de dignité, présentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille et de glace pilée. L'ayant posé sur une table, il se préparait à servir, quand le prince le congédia d'un geste. Mais aussitôt celui-ci se ravisa:
—«Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie détraquée?
—La vérité, Excellence. Il y a quelque chose de dérangé.»
Le front de Boris se contracta.
—«Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train où circulent tant de gens, je veux être chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler qui m'est nécessaire.»
Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre de la terreur secrète, profonde. Boris Omiroff pouvait l'étourdir, sa terreur, il pouvait la dominer, car il était brave. Il pouvait même l'oublier, à certains moments,—mais il ne pouvait pas faire qu'elle ne vécût au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnât partout. Il se savait guetté comme une proie,—peut-être pas plus farouchement, mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages officiels, ayant vécu, comme lui, dans la frénésie de l'autorité sans bornes et du bon plaisir, avec le lourd héritage de la sauvagerie de leurs pères. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un peu des flots de sang versés, qui servirait d'exemple? Parfois, un brutal frisson le secouait, malgré qu'il en eût, dans le sursaut de la pensée soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pâli.
—«Et je parie,» cria-t-il avec une fureur grondante, «que pas un de vous n'est fichu de me réparer cette sonnerie.
—Pardon, Excellence.
—Et qui cela?... Toi, peut-être?...»
Puis, comme Vassili secouait la tête, Boris hurla:
—«Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit pénétrer dans mon wagon, tu le sais bien.
—Sans doute, Excellence.
—Les portes sont toujours fermées à clef?... Tu y veilles?... Et il n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste du train?
—Tout cela est en règle, suivant vos ordres, Excellence.
—Alors?...» demanda le maître, un peu radouci.
—«Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Sémène... Il est très fort pour toutes ces machines d'électricité. C'est lui qui réparait les plombs sautés, les petits accidents de ce genre, à Paris.
—Comment veux-tu que je le sache?
—Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?
—Oui... Et le plus tôt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.»
Omiroff, à cette minute—et il s'en rendait compte, d'où cette exaspération—subissait une étrange déroute de ses nerfs. Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit à douze ans.
—«Pardonnez-moi, mon cher,» reprit-il en anglais. «J'oubliais que je vous ai promis deux mots d'explication.» Et alors, se retournant vers le valet de chambre:—«Dans dix minutes... Vassili... le temps de boire ceci tranquillement... tu enverras Sémène pour réparer cette sonnerie.»
Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry.
Du bout d'un chalumeau, Frédéric huma quelques gouttes du cocktail.
—«Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?...» demanda le Russe, qui vida aussitôt sa seconde coupe.
Le sang qui, tout à l'heure, colorait son visage, y revint, s'y fixa. La superbe figure s'altéra de brutalité. Les mâchoires se contractèrent, le maxillaire inférieur férocement projeté en avant. Les yeux, d'un bleu doré, se brouillèrent de fibrilles pourpres. Un sourd juron échappa au prince.
Lord Hawksbury se représenta sa belle cousine, cette Maud, douce et fraîche comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers en fleur. Une telle grâce d'âme et de corps!... Et la révélation pour elle—la première révélation—du véritable tempérament de cet homme!...
Omiroff achevait la bouteille de champagne.
—«Dieu! que j'avais soif!» dit-il, la bouche pâteuse, à demi ivre. Et, sans transition:—«Donc, voilà, Hawksbury... Voilà pourquoi vous ne devez pas,—non ce n'est pas digne de vous,—donner dans ces histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle. Elle est restée un peu fêlée depuis les événements... fâcheux pour elle, j'en conviens... La mort de mon frère... Leur fils mis au monde avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui, savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez bien... Je vais vous en faire le serment—le serment le plus sacré pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je vous le jure par notre tsar, notre pape, notre père!»
Hawksbury frémit. L'accent de Boris eût porté la conviction même chez un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son souverain.
Au même instant, Sémène paraissait,—les dix minutes étant écoulées,—avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme il entrait, le prince répéta,—et ce fut étrange,—avec un regard vers ce domestique, un regard comme de connivence:
—«Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit, est mort.»
Hawksbury vit distinctement l'homme en livrée tressaillir. Il eut le choc de ses yeux, levés sur lui, dans un effarement, une interrogation anxieuse, puis détournés aussitôt.
«C'est ce garçon-là,» pensa l'Anglais, «qui a dû lui apporter la nouvelle, en le rejoignant à Moscou. Le meurtrier peut-être... Et cependant... ses yeux...»
La physionomie de ce Sémène frappait Frédérick. Il eut voulu le revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils, puis un paquet de fils électriques.
Une autre intuition troubla Hawksbury.
«Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et à cause d'elle, que cet abominable Omiroff s'est décidé à supprimer le pauvre petit être? Il aura trouvé que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse Flaviana!...»
Exacte prescience. L'ordre qui décidait Flatcheff à agir, transmis dans un langage conventionnel, était parti de l'Ukraine, tandis que le prince traitait Frederick en hôte pour lequel on ne saurait avoir trop d'égards, dans cette demeure de légende qu'il possédait au bord du Dniéper. Et Sémène lui avait apporté la nouvelle de la disparition éternelle de son neveu, enfermé dans le sarcophage, endormi sans souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose énorme de chloroforme. Suivant le récit de l'étudiant transformé en valet de chambre, Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps nécessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le départ des époux Kourgane. Il les faisait embarquer à Marseille, à destination de quelque pays de soleil, où ils allaient finir leurs jours.
Maître de lui-même, comme en toute circonstance, le comte de Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon où Sémène se préparait à réparer la sonnerie.
«Je ne poursuivrai mon chemin côte à côte avec ce diable de Russe (this devil of a Russian)», se disait-il, «que pour empêcher ma cousine de l'épouser.»
Plein de mélancolie et de dégoût, il considéra le grand corps du prince, vautré sur un divan. A la portée de Boris était une seconde bouteille de champagne, que celui-ci avait entamée sans même se servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le liquide coulait ainsi plus agréablement dans son gosier, Boris le buvait maintenant à la régalade. Était-ce son humiliante frayeur, presque avouée, des nihilistes?... Était-ce l'évocation de sa petite victime, qui portait Boris à la distraction étourdissante de l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au vertige de l'ivresse.
—«Où allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garçon va avoir fini tout de suite. N'est-ce pas, Sémène?
—Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.
—Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour un empire,» ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne un invincible sommeil. Il murmura encore:—«Ne manquez pas... pour déjeuner. Vous savez, à une heure, pas avant.»
Hawksbury hésita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrêtât, quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon, il n'y avait que la cabine à coucher du prince, son cabinet de toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais préféra s'éloigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler sans l'accompagnement de ses ronflements, la désolation des steppes sibériennes.
Au dehors, c'était toujours le même tapis morne de la neige, la même étendue, le même aspect de planète maudite, sous le même ciel lourd et livide.
Comme il passait devant la porte vitrée du salon, Frédéric jetant machinalement un coup d'œil à l'intérieur, vit Sémène qui soulevait le tapis presque au pied du divan où reposait son maître.
«Tiens! quel drôle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.»
Pensée fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention pût s'arrêter à un détail. Toutefois il s'étonna tout à fait en trouvant, à un autre retour, le volet intérieur fermé. Prenant la poignée de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer dans ce salon, où le prince l'avait prié de se considérer comme chez lui. La porte résista. On avait dû pousser le verrou. Interloqué, presque offensé, de se voir relégué ainsi dans le couloir, il réfléchit que Boris, somnolent et à moitié ivre, ne l'apercevant plus, pouvait le croire retourné dans son propre compartiment. Les wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un cerveau chaviré n'y regardait point de si près.
—«What a beast! (Quelle brute!)» grommela Frederick. Et, tout seul, il ne se défendit pas de sourire. «Je rentrerai quand son domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernière fois que je serai son hôte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,—et il faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,—je n'ai rien à faire avec cet homme, qui a trois ou quatre siècles de moins que moi. Il est contemporain de son effrayant château-fort, sur le Dniéper...»
Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-même devant l'implacable blancheur sibérienne,—blancheur à peine trouée de temps à autre par un petit amas noir, d'où montait un peu de fumée, comme une haleine, et qui était un village.
Cela passait en éclair le long du train frénétique. Là aussi, il y avait des êtres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrès ne ferait qu'espacer les hommes, les échelonner à des distances infiniment plus grandes au moral que n'étaient matériellement celles des routes de la terre quand la vapeur ne les dévorait pas?
Sa rêverie absorbait Frederick. Puis tout à coup:
—«C'est drôle... ce domestique n'en finit pas...»
Une colère soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'étendre, lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'était pas dans le salon du Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gêner? Il allait bien voir.
Impérieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment où couchait Boris. La porte, cette fois, céda tout de suite.
—«Parfait, je vais en prendre à mon aise.»
Le lit, durant la journée, représentait une large et moelleuse banquette. D'un coup d'œil Frederick embrassa ce nid capitonné, où il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit. Une ombre passait devant la fenêtre, en face de lui,—une forme agile et rapide, qui s'en allait, à contresens de la marche du train.
L'effet physique de surprise passé, le voyageur ne s'étonna pas autrement. «Mais c'est égal,» pensa-t-il, «à une vitesse pareille, je n'aurais pas cru semblable exercice possible,—même à des employés que l'accoutumance enhardit.»
Deux minutes après, étalé de tout son long, le comte Hawksbury coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matinée. Il ne devait luncher qu'à une heure, et sa montre ne marquait pas encore midi.
A ce moment même, dans le dernier compartiment du wagon de seconde classe qui suivait immédiatement la voiture du prince Omiroff, deux voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.
La jeune femme était blonde, avec des cheveux épais, taillés courts sur la nuque, une figure laide, ardente, où la palpitation d'une vie forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination supérieure à la beauté. L'homme,—un géant,—portait une expression, au contraire, placide, concentrée, dans de grands membres aux gestes rares, comme sur un visage défiguré par un œil mort et par une cicatrice.
—«Pierre,» dit la jeune femme, «nous approchons du fleuve. Là-bas, il y a une traînée de brouillard qui marque le cours de l'Obi.»
Ses lèvres se crispèrent après cette remarque si simple. Et il y eut un éclair dans ses yeux d'eau phosphorescente.
—«Ma Tatiane...» murmura seulement son compagnon, en glissant un bras autour d'elle.
Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une espèce d'avidité pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla comme en songe, sans s'appuyer sur son fiancé.
—«Oui... le voilà, le fleuve... le fleuve maudit... C'est là, sur ses bords, que mon père, cet être de science et de pensée, allait draguer du sable, une lourde chaîne aux chevilles... D'ici, on pourrait presque apercevoir—j'ai étudié la carte—les murs de son bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff, le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est là... c'est là!...»
Elle se dressa, véritablement égarée, les mains tendues vers l'espace blême, vers des amas obscurs qui, là-bas, pouvaient être des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix déchirée, déchirante:
—«Père!... Père!...»
Marowsky la saisit alors d'une étreinte si frémissante de pitié, qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie, tragique:
—«Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafrée, ton œil perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfoncée dans ta chair? N'est-ce pas Boris Omiroff qui a commandé de tirer, à ce soldat, parce que tu osais avancer la tête entre les barreaux de ta prison?...
—Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas ici pour la justice?
—Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir. Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon père...
—Qu'importe!» dit doucement Marowsky. «Ce que nous faisons, nous ne le faisons pas pour nous, mais pour nos frères... pour l'exemple... pour l'avenir.»
Soudain, ils sursautèrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut à la portière, l'ouvrit...
Un homme s'élança, tomba plutôt qu'il ne s'assit... Mais aussitôt se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrêta le bras du fiancé de Tatiane, qui allait refermer la portière. Un signe de tête... Pierre aperçut, comprit. Son geste, en claquant le lourd battant, eût rompu le fil qu'apportait le nouveau venu—un fil enveloppé d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les appartements pour les transmissions électriques de sonnerie ou de lumière. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant l'extrémité de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en dedans, avant de clore la portière.
—«Ah! Sloutvine,» dit alors Tatiane. «Vous voilà donc!... Trois jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez à l'heure qu'il faut,» ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystère du pays de neige et de silence.
Sloutvine,—le Sémène encore vêtu de la livrée des Omiroff,—passa la main sur son front.
—«C'était dur, le long du train?...» demanda Pierre.
Un haussement d'épaules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu'à regarder ce visage blême, maculé de suie, cette bouche encore convulsive, ces mains aux ongles saignants. Oui, cela avait été dur, à la vitesse infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon à l'autre. Mais c'était fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil électrique. Les deux parties en étaient isolées. Sloutvine les démaillota, sortit de sa poche un commutateur,—une de ces vulgaires poires, munies d'un bouton sur lequel on appuie pour établir le courant. Vivement il lia sur les deux petites bornes les tronçons du fil, et revissa l'enveloppe de bois.
Alors, sans une parole, il tendit l'objet à Tatiane.
Quel recul!... quelle pâleur!...
Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfonça leur flamme limpide jusqu'à l'âme de Sloutvine.
—«Seul?» demandèrent ses lèvres blanches et tremblantes.
—Vous me le jurez?
—Je le jure. J'ai enfermé l'Anglais dans le couloir. Il ne peut être atteint.
—Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps... Aucun innocent ne souffrira?
—Aucun... Faisons vite.
—Donne...» pria son fiancé, qui craignait de la voir défaillir d'horreur.
Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son être, scintillant sous les paupières un peu obliques.
—«Non... pour toi... Pour mon père... Pour tous nos martyrs...»
Elle pressa le bouton électrique.
Minute immobile... Leurs cœurs mouraient dans leurs poitrines... Rien ne les avertit... Était-elle accomplie, l'œuvre terrible?... Comment croire que tout était résolu par ce faible geste d'un doigt de femme?...
Les saccades régulières du train, frappant le silence formidable de leurs âmes, y roulaient en tonnerre, parmi des échos d'épouvantement.
Mais, soudain...—ne se trompaient-ils pas?...—la course effrénée du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osèrent se chercher, s'interroger... Oui... voilà... c'en était fait... On avait dû tirer une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne, à lui?... Vivait-il encore?...
Nulle parole ne leur vint aux lèvres. Qu'importait maintenant? Ils avaient agi suivant leur conscience,—cette conscience collective qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frères,—connus et inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystérieux vouloir de la fatalité.
Sloutvine, pourtant, par une sorte de mécanisme où ses propres sentiments n'avaient guère de part—car la peur, le souci de sa sécurité s'effaçaient dans la solennité de ce qu'il appelait sa mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure—accomplit hâtivement ce que ses amis et lui-même avaient décidé d'avance.
D'abord, il coupa le fil électrique au bord de la portière, en lança le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie, tandis que la longue partie libre, déroulée par lui le long du train en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, traînait, se tordait entre les roues, qui, bientôt, la morcelèrent.
En même temps—et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le dire—Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un paquet qu'il jetait sur la banquette: des vêtements, vite sortis par leurs mains fiévreuses,—vêtements grossiers, salis, de paysan sibérien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des bottes, un bonnet de fourrure râpé. Sloutvine eut instantanément changé sa livrée contre ce costume, dont la vraisemblance devint frappante lorsqu'il eut enfoui son crâne tondu sous une longue perruque aux mèches grasses, et caché ses joues glabres dans les frisures d'une barbe d'aspect non moins répugnant.
Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs coussins de la banquette, et le montraient décousu d'avance sur un des côtés et à demi vidé de sa garniture intérieure. Dans ce vide, ils enfouirent la livrée dont venait de se dépouiller leur ami. Puis ils refermèrent l'ouverture à grands points cachés sous le galon.
Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrêt du train aurait dû les surprendre avant leurs précautions achevées. Mais l'illusion de leur angoisse les avait trompés. Le rapide ne stoppait pas. Après un simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son élan de vertige.
—«Comment!... Qu'est-ce que cela signifie?» murmura Tatiane.
—«Raté!...» s'écria Marowsky.
—«Non,» dit Sloutvine.
Les fiancés le regardèrent. Et ce fut pour eux comme un appesantissement de cauchemar, le face à face avec le moujik impossible à reconnaître, avec cet étranger, qui leur parlait de ce qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mêmes.
—«Non,» répéta l'homme aux cheveux sales, à la barbe broussailleuse, «ce n'est pas raté. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit n'a pas dû dépasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'étonne, c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donné l'alarme.
—Mais,» observa Marowsky—la voix basse, étranglée, «si le train ne s'arrête pas, tu es perdu. Ton costume... c'était pour te mêler à des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose... l'accident... Un contrôleur peut t'apercevoir maintenant. Que dirons-nous?...»
Sloutvine s'approcha de la portière, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane s'interposa.
—«C'est de la folie. Vous vous tueriez!
—Je ne veux pas vous compromettre.
—Ah! qu'importe.
—Non... Avec vos passeports si bien établis, vous deux, vous êtes insoupçonnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amérique... le pays libre...
—Jusqu'à ce que nous revenions vers les nôtres...
—Soyez heureux,» dit Sloutvine. «Adieu...»
Il se dégageait de leur étreinte, leur assurant qu'il ne sauterait pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent. Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe pour donner de l'eau à la machine.
Comment?... Un arrêt réglementaire... Leurs yeux lurent sans y croire: Krasnoyarsk. Nul ne savait donc rien encore?
Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser à terre.
Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers, baraquements, machines au repos, dans ce dédale qui obstrue les abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperçut, il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant sauté sur le marchepied avant l'entrée en gare, et qui descendait à l'endroit de son travail.
On s'étonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrêt inattendu, à Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'était là une mesure de faveur pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du wagon-restaurant ce qu'il leur était trop difficile de préparer dans leur petite cuisine ambulante de la voiture particulière,—puisque cette voiture, par excès de précaution chez leur maître, ne communiquait avec aucune autre.
Le lourd convoi se déroula peu à peu le long du quai, avec des chocs espacés, des fusées de vapeur, un halètement rauque, le bloquement des freins. Ce fut une agitation immédiate aux portières, de ceux qui s'élançaient dehors, et de la nuée de moujiks se précipitant pour rendre un service, obtenir une aubaine.
Soudain, des coups de sifflets, précipités, stridents, des gens qui courent, la figure décolorée, les yeux fous. Des soldats paraissent, les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se répand. De pauvres diables, qui se hâtent au hasard, sont appréhendés brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.
Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent. Un homme arrive, amené on ne sait par qui. Sur son passage, des voix, instinctivement basses: «C'est le médecin.»
Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fêlée, au wagon de luxe, achève de se détacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitôt, vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les têtes se dressent... Il faut voir à l'intérieur. Mais les stores sont baissés brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule, des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.
Ce fut à cette minute seulement que Hawksbury, étendu sur le divan-couchette du prince Omiroff, se réveilla. La sensation de l'arrêt, puis des rumeurs confuses, après avoir modifié ses rêves, interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un étrange sentiment d'angoisse, il se dressa. Un piétinement s'assourdissait, sur le tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait là pour passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, où le service se faisait si discrètement? Pourquoi? Il ouvrit.
Un uniforme de policier russe le frôla rudement. Puis une face rogue surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprît. Même une main se posa sur son bras. Il eut un sursaut révolté.
Alors, dans le remous de ces corps indécis, par ces gestes qu'on fait sans savoir, aux instants de fatalité où la pensée est suspendue, Frederick de Hawksbury se trouva à la porte du salon. Et, ce qui lui frappa les yeux, sans que son entendement démêlât rien encore de la scène incohérente, ce fut une vitre cassée sur le débris restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une évidence de catastrophe jaillit pour lui de ce détail, peu tragique en lui-même. Le sang venait d'une main qui s'était coupée à cette vitre dans la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici dans l'âme de l'Anglais. Ce fut comme une coulée de glace entre ses épaules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.
—«Vassili!» cria-t-il, en reconnaissant la livrée voyante parmi des épaules sombres.
Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et mouillé de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dévouement à son maître était la raison même de vivre, gémit:
—«Milord... Milord!...» d'un tel accent que les autres s'écartèrent.
Et alors voici ce qui apparut à Frederick de Hawksbury.
Boris Omiroff demeurait encore étendu sur le divan, à peu près dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, était saccagé,—le bois disloqué, l'étoffe crevée, les paquets de laine et de crins soulevés, dispersés, et inondés de sang. Dans ce fouillis, la belle tête du prince russe se renversait, la face en l'air, le menton tendu, la bouche ouverte, les yeux révulsés, toute criante, semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle fût, on la voyait, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perçait l'âme tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.
D'un geste, Vassili montrait à l'Anglais ce qu'il fallait deviner plutôt que voir. Car nul encore n'avait osé déranger l'attitude d'immobilité terrible. Le crâne de Boris, en arrière, devait être à demi emporté. Car où donc s'achevait ce fort débris de bois garni d'une ferrure, où se répandait...—horreur!...—une substance graisseuse et rosâtre.
Dans le cou,—dans le cou solide, arrondi comme un marbre,—une espèce d'énorme écharde, fichée ainsi qu'une flèche, eût suffi peut-être à provoquer la mort.
Des réflexions s'échangérent, entre le commissaire de la gare, le chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:
—«Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi précise besogne. Avec quelle adresse a-t-on dû jeter cela par la portière, du dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et où étiez-vous, milord? où étiez-vous?...»
Une exclamation.
Cette fois, nul truchement ne fut nécessaire. L'Anglais vit quelqu'un se relever. Un fil traînait sur le tapis, un fil électrique... Des mains le saisirent, le suivirent jusqu'à son point d'attache, à la paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.
Hawksbury se rappela le domestique qui, tout à l'heure, réparait cette sonnerie. Devant sa vision intérieure se replaça l'image de cet homme travaillant à terre, glissant quelque chose sous le tapis, si près du divan, si près de la tête...
Il releva les yeux... Cette tête...
Ouvrant les lèvres, il allait clamer son soupçon, sa certitude. Quelque chose l'arrêta. Le regard du serviteur, le regard étrange dardé vers lui quand Boris avait affirmé la mort de l'enfant. Ce regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.
Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait à son tour le fil électrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique indignée, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit que le mot:
—«Sémène... Sémène...»
Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit à les conduire. Il allait leur livrer son camarade.
Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on attendit et qu'on reçut les ordres télégraphiés de Pétersbourg... En vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...
L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.
Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immédiates recherches, laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobilisés à Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'éloignant, purent apercevoir, remisée sous un hangar devant lequel défila leur train, cette chose, qu'ils regardèrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec ses vernis brillants, ses panneaux armoriés, dont les volets clos laissaient filtrer de jaunes lueurs—les cierges se consumant dans la chapelle ardente.
On attendait de faire exécuter à ce sépulcre ambulant la manœuvre des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant vers Pétersbourg. Des popes priaient jour et nuit près du corps du dernier des Omiroff.
Boris reposait là, et sa tête, appuyée sur l'oreiller, avait été bourrée de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin qu'elle restât d'aplomb et ne croulât pas, la face levée, dans le renversement, le cri, l'épouvante, de sa terrifique agonie.