—Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce qu'elle fait...»
En même temps, elle appuyait par deux fois son index grêle sur la sonnerie électrique.
—«Mélanie, ma bonne Mélanie... venez un peu. Papa dîne avec moi. Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien à redire?
—A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout à l'heure: «De voir un peu son papa, ça lui ferait du bien, à cette petite. Mais je crains d'inquiéter monsieur Pageant en le faisant appeler.»
La grosse personne donna des indications à une jeune camériste alerte, qui dressa le couvert, prépara la dînette.
—«Alors?» chuchota Bertile, avec un sourire espiègle, «tu as donc la permission de dix heures. On ne te grondera pas, à la maison?
—Ne parle pas de ta belle-mère,» fit l'ancien hercule en serrant le poing. «J'ai failli lui régler son compte tout à l'heure.
—Fais pas ça, papa. Elle t'aime à sa manière, et les petits aussi. N'y a que moi qui étais dans le chemin.
—C'était à cause de toi, justement.
—Comment, puisque je ne suis plus là?...
—Elle ne t'a pas joué quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque piège?»
La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible impression de cet après-midi, c'était donc vrai? Le vilain homme avait osé la relancer jusque sur la scène. Une combinaison de la fruitière, qui avait dû l'amener. Et tout le monde croyait à une hallucination. Elle-même avait fini par y croire.
Son père, occupé à savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'à l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mangé?), négligeait d'observer la fillette. Il accepta donc sa réponse:
—«Mais non, papa. Ne la soupçonne pas à tort. Tu es bien tranquille, n'est-ce pas? quand tu lui cèdes. Après tout, elle fait marcher la maison.
—A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte ensuite toute la journée.
—Elle est bonne mère pour Titine et Totor.
—Oh! elle les gâte trop, ou elle les roue de coups.
—Enfin elle les aime bien.
—Je ne le nie pas.
—Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intérieur à cause de moi. Ta femme m'a considérée comme une étrangère dont on peut tirer parti sans scrupule. C'est dans la nature, ça. Faut pas te buter... Tu as d'autres enfants...
—Une étrangère... On ne vend pas une étrangère. C'est la traite des blanches.
—Chut!... chut!...» fit Bertile, qui avança gentiment sa main fluette pour fermer la bouche de son père. Et la fillette ajouta rêveusement:
—«Qui sait? Elle pensait peut-être faire mon bonheur. Il y en a tant, au premier quadrille, qui appelleraient ça une bonne aubaine.»
Le brave Pageant hocha la tête. Le fin repas qu'il venait d'expédier le disposait à l'indulgence. Sa colère tombée, il n'aurait jamais l'énergie de braver sa querelleuse épouse, et il savait gré à sa fille de lui prêcher la ligne de conduite où il se rallierait fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.
—«Mais enfin,» demanda-t-il, «pourquoi es-tu couchée? Quel est ton mal? Je te vois maigre, pâlotte...
—Bah!» dit-elle, «ce n'est rien.»
Un observateur plus avisé que l'humble frotteur eût remarqué l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette jolie tête de quinze ans, le ton las, désenchanté, des quatre mots que soupirèrent les lèvres puériles.
—«Rien... mais quoi?» insista le père. «On n'est pas au lit, à ton âge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?
—Non,» fit-elle avec un vif redressement du buste, «ce n'est pas la peine. Il ne faudrait pas le déranger pour si peu, le docteur Delchaume.
—Ah! il ne regarde pas au dérangement, celui-là,» déclara Pageant. «Voilà un médecin qui a du cœur pour les pauvres gens... A venir des trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un rouge liard.
—Comment le sais-tu?» demanda Bertile.
Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes. Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les petites mains frémissantes entrelaçaient nerveusement leurs doigts.
—«C'est donc depuis que tu es partie?» fit le père. «Oui... Et je ne t'ai pas raconté? Ta petite sœur... Titine... Elle nous en a fichu un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.
—Oh! Comment?...
—Une nuit, elle s'est mise à étouffer, à râler... Son corps raide comme du bois... Les yeux hors de la tête.
—Quelle horreur!...
—J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je connaissais. Et puis, il avait été si gentil au moment de la scarlatine.
—Il est venu?... comme ça?... dans la nuit?
—Tout de suite.
—Qu'il est bon!...» murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le regard en haut, les mains jointes, en extase.
—«Tu peux le dire... Il a sauvé la gosse.
—Qu'est-ce qu'elle avait?
—De l'asthme enfantine, qu'il a dit.»
Il y eut une minute de silence. Le père Pageant considérait le visage exalté, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappée que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du docteur Delchaume. Tout à coup, elle dit:
—«Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme ça puisse être malheureux?
—Dis donc, petite,» fit-il bonassement, «en serais-tu amoureuse, par hasard, de ton docteur Delchaume?»
La fillette tressaillit et se redressa, comme secouée d'un choc galvanique.
—«Oh! papa... c'est méchant ce que tu dis là!..
—Histoire de rigoler un peu.
—Faut pas.
—C't'idée! Il est gentil garçon... Un peu vieux pour une gamine comme toi...
—Vieux!... Il n'a pas trente ans.»
Le père eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse parla très vite, tandis qu'une flamme de fièvre la transfigurait d'un éclat soudain.
—«Ne continue pas, père... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...
—Allons!...
—Ce ne serait pas moi...
—Et qui?
—Oh! la seule capable de guérir un cœur comme le sien... La meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!»
L'enfant, ce nom jeté, retomba en arrière, reprit son visage lointain, son visage d'au-delà, et murmura doucement, comme pour elle-même, avec un accent intraduisible, dont l'âme simple du père se troubla:
—«J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il croit qu'on ne fait pas attention.»
Ces mots furent prononcés sans amertume, sans blâme, tendrement... Toutefois il en émanait quelque chose de triste dont le pauvre père sentit l'étreinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui secouerait son malaise.
Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile, emportée par un rêve, semblait oublier sa présence, une porte s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.
—«Eh quoi?» s'écria Raymond, en marchant vers le lit. «Ça ne va pas, mignonne. Qu'est-ce que nous avons?» Puis, reconnaissant l'honnête frotteur:—«Bonjour, père Pageant. On est venu tenir compagnie à sa fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future étoile.»
Ce ton enjoué, c'était un de ses devoirs professionnels. «Le père doit être inquiet, puisqu'il est accouru,» pensait-il. «Commençons par dissiper cela.»
La petite malade ne lui fournit guère d'éclaircissements. Elle avait eu une syncope après la répétition. Le jeu des lumières l'avait éblouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se couchât. Elle ne savait pas que le docteur fût prévenu.
—«Votre «petite mère» m'a envoyé un mot pour me prier de passer,» dit Delchaume. «Cette «petite mère-là» a plus de sollicitude peureuse qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens!» ajouta-t-il, en lui prenant le poignet pour consulter le pouls, «qu'est-ce que ces menottes glacées? Avez-vous des frissons?»
«Ses mains étaient brûlantes avant qu'il entrât,» se dit Pageant. «Allons, ça y est... la voilà toquée de son séduisant docteur. Et à ce point!... Bon sang!... Pourvu que ça ne soit pas du chagrin pour elle.»
L'idée le traversa, en éclair: «Si ma gredine de femme avait eu raison? Les filles des pauvres gens, ça leur coûte bien cher d'être sages!...» Mais son cœur de brave homme repoussa la suggestion: «Ça lui coûtera ce que ça lui coûtera... Et à moi aussi. J'aime mieux tout, que de la voir mal tourner.»
Cependant, lorsque Delchaume l'arrêta dans la chambre voisine pour lui dire que «c'était assez sérieux», le pauvre ouvrier eut un tragique sanglot.
—«Courage, mon brave homme, rien n'est désespéré.
—Sauvez-la, monsieur le docteur.
—C'est son âge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse même... Elle n'a pas seize ans.
—Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?
—De la névrose... de l'anémie... La tuberculose la guette. Nous n'en sommes pas là. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait être gaie, courir au soleil... Son métier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle danse...
—Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?
—C'est affaire à madame Flaviana et à moi, ça, papa Pageant. Ne vous inquiétez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une providence... De mon côté...
—Oh! vous l'avez déjà installée là-bas, à Claire-Source, dans votre maison de campagne.
—Elle y retournera.
—Bien,» fit sans élan le pauvre père qui pétrissait son chapeau dans ses mains. «Seulement...
—Seulement... quoi?
—Rien.
—Vous avez une idée qui vous tourmente, Pageant.
—Non, m'sieu le docteur.
—Si.
—Oh! ben, c'est bête... Je me dis comme ça: madame Flaviana est bien bonne, vous aussi, vous êtes bon. Et, tout de même, je me demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?
—Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui la déteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet pas?... Voyons, Pageant!...
—Ah! m'sieu le docteur,» murmura ce pauvre homme simple, avec des larmes plein les yeux, «y a des choses douces qui font mourir aussi bien que les choses cruelles...»
Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pensée délicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme pathétique l'émut. Il adressa encore à l'humble ouvrier quelques paroles réconfortantes, puis, comme se rappelant tout à coup un détail important, il revint en arrière et rouvrit la porte de Bertile.
—«Pardon, mignonne,» dit-il, «j'ai oublié... Voulez-vous demander à madame Flaviana de me fixer elle-même le moment de ma prochaine visite. Je souhaiterais qu'elle fût là, pour lui parler de vous, de votre santé. Mais je voudrais qu'elle ne fût pas pressée, car j'ai à l'entretenir d'un autre sujet... peut-être longuement.»
Victor Pageant, resté dans l'autre pièce, entendit la voix de sa fille:
—«Je ferai votre commission, docteur.
—Vous direz bien à madame Flaviana que j'ai à lui communiquer des choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?»
—«Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves... Oui, je le lui dirai.»
Un désir presque irrésistible saisit Pageant, de rentrer dans la chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras d'ancien hercule autour de la frêle créature, comme pour la défendre de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie de l'embrasser, mieux que tout à l'heure, avec une tendresse moins maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre leur montrait le chemin.
Pageant descendit, prit congé du jeune médecin, qui montait en voiture, et s'en alla, le dos voûté, sous la nuit, sans pensée distincte, le cœur vide, et pourtant si lourd!...
V
EN COUR D'ASSISES
—«Tatiane Kachintzeff, levez-vous!»
L'injonction retentit, brève et dure. Ce fut une surprise dans le public. Le président, connu pour son extrême courtoisie, adoptait généralement des formules plus enveloppées, un ton plus doux, lorsqu'il s'adressait à des femmes, fût-ce à des accusées. Mais on s'étonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette singulière, dont on eût douté si elle était d'un garçon ou d'une jeune fille.
La voilà donc, cette étrangère sur qui tant de légendes avaient couru.
Les regards qui, de cette salle des assises, bondée pour le sensationnel procès, convergeaient sur elle, purent discerner, sous l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un cœur féminin, lorsque Tatiane, avant de se soumettre à l'interrogatoire, chercha d'abord les yeux de son fiancé.
Assis deux places plus loin, sur le même banc, Pierre Marowsky la contemplait avec la naïve adoration d'un croyant pour son idole. Séparés par les longs mois de la prison préventive, ils se trouvaient enfin rapprochés. La béatitude de se voir les soulevait—c'était évident—au-dessus de toutes préoccupations.
—«Votre nom?» demanda le président.
—«Tatiane Fédorovna Kachintzeff.
—Votre âge?
—Vingt-deux ans.
—Où êtes-vous née?
—A Pétersbourg.
—Votre père y était professeur?
—Et écrivain.
—C'est vrai. Mieux eût valu pour lui qu'il se contentât de ses leçons.
—Aucun être libre ne partagera votre avis, monsieur le président.»
Un frisson courut. Quelle fierté dans cette réponse! Et la figure même de l'accusée en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais d'un teint éblouissant, portée sur un cou élevé, blanc et frais, découvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses yeux légèrement bridés, mais d'une clarté surprenante, tout changea d'aspect, prit une beauté inattendue.
Sans s'offusquer de la riposte, le président reprit:
—«Tout le monde est libre de composer des écrits séditieux. Mais on le paie cher, la plupart du temps. Votre père, Fédor Kachintzeff, fut arrêté, condamné, déporté en Sibérie.
—Gloire à lui, monsieur le président.
—Nous ne chicanerons pas votre piété filiale,» dit ironiquement le magistrat.
Changeant alors de ton, et avec une nuance d'égards, il ajouta:
—«Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous êtes allée rejoindre votre père, en exil, au bagne. Vous aviez quatorze ans à peine. Vous avez effectué presque entièrement à pied ce terrible voyage...»
Un murmure, favorable à l'accusée, monta, presque imperceptible. Le président s'arrêta, promena sur la foule des assistants un regard sévère.
—«Je comprends,» s'écria-t-il, «qu'un mouvement de sympathie échappe, surtout à la partie féminine de l'auditoire, pour l'enfant, pour la fille dévouée, qu'était alors Tatiane Kachintzeff. Cependant, je veux qu'on le sache, je suis résolu à ne tolérer aucune manifestation.»
Un silence—glacial ou pénétré?...—accueillit cette déclaration, prononcée du ton le plus énergique. Poursuivant l'interrogatoire, le président reprit:
—«Vous trouvâtes votre père à l'hôpital, très malade?
—Non, pas malade... mourant.
—Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.
—D'un accident?
—Non.
—Et de quoi donc?...»
Point de réponse. Une figure de pierre, où flamboyaient des yeux pleins d'horreur.
—«Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prétendez insinuer, ce que vous avez cru peut-être.»
Même mutisme. Même immobilité impressionnante.
—«L'accusée, messieurs les jurés,» reprit le président, «est victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi. Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a persuadé, là-bas, au bagne,—son père lui-même, en exigeant d'elle un serment de vengeance,—que Fédor Kachintzeff succombait à de mauvais traitements, à des brutalités, coïncidant avec la présence du gouverneur général, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui décédé.»
Une voix s'éleva, celle du défenseur de Tatiane Kachintzeff:
—«Je vous demanderai respectueusement de préciser, monsieur le président. Veuillez expliquer au jury que Fédor Kachintzeff, cet écrivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique, avait été soumis à un châtiment corporel,—contre les règlements mêmes,—au plus déshonorant, au plus barbare des supplices: il avait été f...»
Un cri affreux, déchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras en avant de la cloison de bois, saisissait à l'épaule son avocat, arrêtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et désespérée.
Le public s'émut. Des gens se levèrent, pour voir ce qui arrivait. Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:
—«Son père a été fouetté, par l'ordre du vieux prince Omiroff.
—Cela se fait donc encore?
—Pourquoi a-t-elle crié?
—Elle devient folle quand on évoque ce souvenir.
—Kachintzeff étant un condamné politique, et d'origine noble, on ne devait pas...
—Alors?...
—Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas salué le gouverneur général Omiroff.»
La voix du président tout à coup s'éleva:
—«Il résulte des rapports des médecins, comme de l'autopsie, que le détenu Kachintzeff était d'une constitution robuste, très capable de supporter la peine infligée,—et qu'on ne saurait voir dans cette peine la cause de sa mort.»
L'avocat de Tatiane riposta aussitôt:
—«L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succombé au désespoir, à la honte?»
Le président.—«Je ne puis, maître, vous laisser avancer davantage sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procès d'un directeur de bagne sibérien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a pas à s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part à un complot et à la fabrication d'engins destinés à faire périr le prince Boris Omiroff, fils de l'ancien gouverneur général de la province d'Irkoutsk.»
Le défenseur.—«Mais vous-même, monsieur le président, déclariez que le jury devait être éclairé sur les faits qui auraient pu susciter chez la fille de Kachintzeff une idée de vengeance?»
Le président.—«Non pas les faits, dont nous ne saurions préjuger ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accusée en a reçue. On a pu facilement troubler, égarer, cette âme de quatorze ans. Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la genèse. Nous allons, du reste, savoir par elle-même... Tatiane Kachintzeff, levez-vous.»
La jeune Russe, retombée assise, comme en faiblesse, après son terrible mouvement d'angoisse, écarta la main dont elle se cachait le visage, et se dressa.
Le président.—«Votre père, avant de rendre le dernier soupir, vous imposa, à vous, presque enfant, une mission de vengeance?»
Tatiane.—«Non, monsieur le président.»
Le président.—«Il vous a dicté une formule de serment?»
Tatiane.—«Non.»
Le président.—«Cependant, il a accusé?»
Tatiane.—«Personne.»
Le président.—«Il s'est plaint?»
Tatiane.—«Non.»
Le président.—«Que vous a-t-il donc dit de lui-même... de ses souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...»
Tatiane.—«Rien.»
La fierté farouche de ce «Rien»! Un silence tomba. La suite de l'interrogatoire se fit attendre.
Tous les regards se fixaient sur cette tache pâle qui était le visage de Tatiane, et qui se détachait là-bas, parmi toutes ces choses sombres, embues par l'atmosphère de cendre dont le triste jour de novembre emplissait cette salle des assises.
Les trois autres accusés intéressaient moins. Même la brune Katerine Risslaya, dont pourtant la réputation de beauté s'était établie par les portraits publiés dans les journaux. Son type sémite—profil busqué, larges yeux de jais—venait bien en photographie. Mais l'auditoire éprouvait une déception à la découvrir fanée, sans jeunesse, bien qu'elle n'eût pas trente ans, et tellement dépourvue d'expression qu'avec son teint jaunâtre, sans nuances, on eût dit une figure de cire. Des deux hommes, le fiancé de Tatiane, Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'était un grand gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage eût été aussi beau que son corps athlétique, bien proportionné, si une double cicatrice ne l'eût un peu défiguré, couturant la joue droite, déformant le sourcil gauche, sous lequel l'œil ne regardait pas clairement, et, peut-être, ne voyait plus. A côté de lui, son camarade, blond aussi, mais très différent, faisait penser, avec ses traits plutôt celtiques, sa grosse moustache fauve, à un Vercingétorix halluciné. Dans le masque légendaire du héros arverne, deux yeux pleins de candeur et de rêve, des yeux très clairs, toujours perdus vers d'invisibles au-delà, luisaient en contraste, comme des fleurs tendres et mouillées sur la face d'un roc.
Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou plutôt le président continuait à poser des questions qui, pour la plupart, restaient sans réponse. La jeune fille se refusait à donner aucune explication sur la soirée tragique de la Petite-Barrerie.
—«Vous étiez venue là,» demandait le président, «pour assister à des expériences d'explosifs, et peut-être pour apprendre le maniement des engins meurtriers?
—J'étais là pour obéir à un mot d'ordre que vous ne connaîtrez jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre idée... elle reste insaisissable.
—Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile à reconstituer. On a retrouvé, fort évidentes, sur les parois éboulées de l'espèce de grotte sablonneuse, les traces d'une première explosion. Et vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause restée indéterminée,—peut-être un bruit quelconque annonçant l'arrivée de la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au piège,—une brusque inquiétude,—un faux mouvement—déterminèrent l'éclatement de la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un, ce vieillard, que vous surnommiez le «martyr», Michel Gorlianoff, périt instantanément... L'autre n'eut qu'une main estropiée. Celui-là, Yvan Toulénine, devrait être sur ce banc, avec vous...
—Oh! non... plutôt en face, entre les jurés et l'avocat général.»
Une stupeur. Qui avait parlé?... Ce n'était pas la voix pure, le léger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures... Pourtant cela venait du banc des accusés.
Déconcerté un instant, le président se reprit vite.
—«Katerine Risslaya, levez-vous.»
L'étrange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive d'Orient, étira sa silhouette misérable. La mise de pauvresse, la maigreur, l'air d'indifférence douloureuse, firent pitié.
—«Katerine Risslaya, vous aggraverez singulièrement votre cas par des outrages au jury et à la magistrature. Je devrais même sévir immédiatement.»
La sauvage créature interrompit:
—«Je n'ai pas outragé le jury, ni les magistrats.
—Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulénine.
—C'est Toulénine que je voulais outrager.»
Des rires fusèrent, mal contenus, irrésistibles. Du côté même de la Cour, on vit voltiger des sourires. La naïveté évidente, l'attitude, l'intonation, tout fut d'un comique énorme. Katerine expliqua:
—«Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous accusent. Les juges le savent bien que c'est un traître, que c'est lui qui nous a livrés.» Elle se tourna vers ses compagnons, dont les yeux indignés se fixaient sur elle.—«Je ne pouvais pas vous le dire, à vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le «martyr» avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?... Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir où l'on nous a arrêtés, j'ai surpris...
—Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!...» tonna le président.
Elle demeurait debout, les lèvres entr'ouvertes, hésitante, ahurie. Mais son avocat lui dit quelque chose à voix basse, et elle retomba sur son banc.
Maintenant les accusés échangeaient furtivement de singuliers regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troublés d'inquiétude. Ce Toulénine, un révolutionnaire célèbre qui, à plusieurs reprises, emprisonné dans son pays, stupéfia le monde par ses évasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'être échappé une fois de plus? Le public l'avait admis sans hésiter au lendemain du coup de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines, des mois, s'écoulèrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord, puis plus précis, flottèrent, prirent corps, venus on ne savait d'où. Quelques journaux d'opinions très avancées entreprirent une campagne. Ils se faisaient fort d'établir que le Toulénine de la Petite-Barrerie n'était pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort ou végéterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laissé croire qu'il s'était échappé, pour revêtir de son prestige un agent provocateur, envoyé sous son nom parmi les réfugiés de Paris. C'est ce faux Toulénine qui aurait organisé les expériences d'explosifs, et prévenu la Sûreté Générale du lieu choisi pour y procéder. Quoi d'étonnant si, dès le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliquât très clairement dans quelles circonstances il avait pu s'échapper. La déclaration de cette Katerine Risslaya, la brusquerie énervée du président lorsqu'il lui imposa silence,—il n'en fallait pas plus pour éveiller l'esprit frondeur, les soupçons malins d'un public d'assises.
Un des principaux éléments de ce public, la foule des avocats, professionnellement opposée à la magistrature, se tient prête à fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains, artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences des procès retentissants, y apportent le sentimentalisme à la mode, la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos mœurs, à l'antipathie pour toute répression. Quand il s'agit d'un crime qualifié de politique, et qu'on voit au banc des accusés une héroïne de vingt ans, mystérieuse, d'une séduction âcre, tragique, comme cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible qu'une atmosphère sympathique à la défense ne se crée pas dans la salle. Tout de suite, dès que fut mentionnée la trahison possible jetant là ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le même état d'âme que si cette trahison avait été prouvée. Chaque détail dont se renforçait l'hypothèse fut souligné par de significatifs murmures. Tel ce fait que les matières explosives trouvées chez Pierre Marowsky lui avaient été fournies par Toulénine,—ce que le jeune Russe ne dit pas, mais ce que fit établir son défenseur. Les correspondances compromettantes saisies chez les inculpés étaient plus ou moins dirigées, provoquées, ou même signées, par Toulénine. Les lettres écrites de sa main engageaient toujours à fond leurs destinataires.
Chose bizarre!... plus on essayait de déterminer l'œuvre de ces quatre pauvres conspirateurs, plus elle échappait, pour laisser l'accusation en présence d'une seule action prépondérante, directrice, celle du seul accusé qui ne fût pas là: Toulénine. Et chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux accusés, peu à peu, en même temps qu'aux jurés et au public, et qu'ils en fussent, à la longue, cruellement éblouis, comme d'une vérité dont ils eussent éprouvé plus d'horreur et d'épouvante que de soulagement, bien qu'elle leur gagnât,—ils devaient le sentir—la sympathie apitoyée des auditeurs.
La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses réponses de commentaires dont la netteté ingénue et cynique réjouissait une assistance de raffinés. Cette candeur de barbare provoquait le rire des Parisiens. Un moment vint, toutefois, où cette fille sauvage, née sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever l'hilarité. Ce fut lorsque le président lui demanda quelles raisons elle avait eues d'entrer dans le complot.
—«On vous a dit,» fit-elle (suivant fidèlement la tactique de Tatiane) «qu'il n'y avait pas de complot.
—Enfin, vous étiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la Petite-Barrerie, avec vos co-accusés ici présents?
—J'y étais avec Tatiane.
—Eh bien, vous aviez un but, une idée? Vous saviez pourquoi vous deviez vous y rencontrer avec vos amis?
—Je n'ai qu'une amie.
—Qui cela?
—Tatiane Kachintzeff.
—C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec Tatiane Kachintzeff, dans la carrière de sable de la Petite-Barrerie?
—J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, ça m'était bien égal. Elle m'avait dit: «Viens.» D'ailleurs, la route est longue, de la station du chemin de fer jusque-là. Elle n'avait pas dîné. Je pensais que j'arriverais à la faire un peu manger, en marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des figues sèches.»
Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce moment! quel silence!
La Risslaya se tourna, étonnée de ne plus entendre rire. On vit maintenant que, hors de sa misère, elle aurait été belle. Une douceur veloutée fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche fléchissait de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix même changeait.
L'étudiante, sans la regarder, baissait la tête, avec un effort de rigidité. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lèvre.
Le président.—«Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa démarche?»
Katerine Risslaya.—«Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontré le vieux Michel, vous savez bien, «le martyr», et qu'il nous a dit: «Ne montez pas dans le bois, Toulénine trahit, vous êtes perdues!...»
Le président.—«Michel Gorlianoff vous a dit cela?»
Katerine.—«Oui.»
Le président.—«A quel moment?»
Katerine.—«Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte à la carrière de sable.»
Le président.—«Que fit mademoiselle Kachintzeff?»
Katerine.—«Elle ne l'a pas cru. Elle l'a traité comme si lui-même était le traître. Mais elle s'est tournée vers moi, et elle m'a dit: «Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me suis pas.»
Le président.—«Et vous?»
Katerine.—«Je l'ai suivie.»
Un frémissement, une houle légère d'émotion. La Risslaya ne faisait plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:
—«Elle a bien dit ça, cette gitane. Regardez... Elle est presque belle...»
Le président reprenait:
—«Croyiez-vous au danger?
—Il y en a toujours dans des histoires comme ça.
—Et vous n'alliez là, de gaieté de cœur, que par amitié? Mais vous aviez assisté à des réunions, vous aviez entendu parler ceux qui vous associaient à leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient, eux?
—Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...»
Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitôt, un silence plus absolu, car le président posait la question:
—«Pourquoi êtes-vous ainsi dévouée à Tatiane Kachintzeff?
—Parce qu'elle m'a sauvée... oui, elle m'a sauvé la vie. Mais elle a fait plus...»
La pauvre fille hésita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait son visage ravagé, gonflait son cœur. Elle voulait parler. Mais dans l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses lèvres se fermèrent, et des pleurs ruisselèrent de ses yeux sauvages.
—«Parlez,» insista le président, qui s'adoucit.
Tatiane baissait maintenant la tête, à ce point que, derrière la balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle son front s'appuyait.
—«Eh bien, voilà...» proféra sourdement Katerine... «J'étais arrivée à Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un café chantant, à Odessa... Mais il m'a quittée... Ce que je suis devenue...» Sa voix sombra. Un frémissement visible agita ses épaules.—«Une nuit, du côté de Montrouge, j'allais être assommée par un bandit qui prétendait avoir des droits sur moi, des droits comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,—non, mais comme le chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants accoururent: Tatiane et son fiancé, Pierre Marowsky. L'apache et ses amis leur tombèrent dessus. Ils se battirent, là... dans ce faubourg de Paris... Une bataille corps à corps, sanglante, telle que je n'en vis jamais de pire, dans les nuits de là-bas, le long des sentiers de la steppe, où les loups attendent qu'il en reste un par terre quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emportée. Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reçu un coup de couteau. Depuis, elle m'a gardée, elle m'a nourrie, elle qui n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille si pure!—Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement comme un garçon, et qu'elle aime, et soit aimée... et qu'elle reste pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mère...—Cette savante... qui a des brevets et des diplômes... Elle m'a traitée dès la première minute comme si j'étais son égale, sa sœur.»
La Risslaya, ayant prononcé ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune question du président ne suivit immédiatement. Le silence de la vaste salle semblait écouter encore. Elle ajouta donc, et ce fut très simple:
—«Voilà pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane Kachintzeff.»
Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de l'huissier audiencier.
Le président devenait soucieux. Pierre Marowsky, de même que sa fiancée, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au Vercingétorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais nul ne lui eût connu un nom de famille, il se lança dans des divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimériques que toutes les élucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.
Maintenant s'évoquaient les accusés qui ne pouvaient pas répondre. L'un en fuite... ce Toulénine, dont le rôle apparaissait si obscur. Et l'autre... celui dont le corps avait été déchiqueté par la bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrières de la Petite-Barrerie. Celui-là, Michel Gorlianoff, «le martyr», qui saurait jamais de quelle façon exacte il reçut la mort?... Lui qui, si près du rendez-vous, prévenait Tatiane d'une trahison probable de Toulénine... Voulut-il supprimer le faux frère, délivrer ses amis de ce péril vivant? Fût-ce lui qui détermina l'éclatement de l'engin, sacrifiant sa vie au salut commun? Fût-ce Toulénine, deviné par lui, qui le foudroya en échappant. Nul ne pouvait le dire. Pas même les complices de ces hommes, puisque, à la minute tragique, les quatre autres se tenaient à distance, attendant la déflagration, et pensant ne voir s'éparpiller et couler que du sable,—non du sang. Le long interrogatoire des inculpés laissait le mystère intact. Même il en épaissit les ombres.
Y verrait-on plus clair à la seconde audience, qui comportait l'audition des témoins?
Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas. L'accusation l'avait cité, en sachant fort bien qu'on n'amènerait pas facilement à la barre ce magnifique étranger. D'ailleurs, il n'avait rien à dire, prétendait ignorer tout de la tentative d'assassinat dirigée contre lui. Cependant, jusqu'à la dernière minute, le public espéra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres gestes surexcitent la curiosité parisienne. Sa réputation de beau Slave, de duelliste intrépide et heureux, de viveur aux fastueuses traditions, de prodigue aux revenus inépuisables, sa désinvolture à porter dédaigneusement sur sa seule tête les haines politiques accumulées par toute sa race, même les légendes inspirées par son orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les tréteaux du monde. Ce fut un déboire lorsque le président de la Cour d'assises lut l'attestation des médecins, certifiant qu'une complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure reçue en duel, empêchait le prince d'apporter un témoignage oral.
Une certaine compensation s'offrit à cet auditoire, dont les visages se tendaient d'une avidité féroce, dont les narines humaient l'odeur du scandale et du crime, comme elles auraient humé, dans la baraque de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prétoire, entre les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice élaborée par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages suintantes d'ordure, ces hommes raffinés, ces femmes élégantes, guettaient également la minute où l'un de leurs semblables serait broyé, moralement ou matériellement. Les os craqueraient, les chairs saigneraient, ou bien, sur le déchirement des cœurs, les faces pâliraient, tressaillantes... C'était cela qu'il fallait voir.
A défaut de ce dompteur célèbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer à la barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intéresser. C'était lord Frédéric Hawksbury.
Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'était Hawksbury qui l'avait infligée à l'invincible bretteur. Et dans quelles conditions!... Lui-même, touché grièvement au premier feu, mais ne laissant pas deviner qu'il fût atteint, et tirant d'une main qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait, à son flanc, la trouée de la balle.
On chuchotait son nom, et toutes les particularités que ce nom rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury traversait une partie de la salle.
—«C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de fleurs lumineuses à Flaviana, le soir du gala, au Pré-Catelan.
—Flaviana... oui. Il en est fou.
—On assure qu'il veut l'épouser.
—Que non.
—Pourquoi?
—Elle accepterait, voyons!
—Pas sûr.
—Est-ce à cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?»
L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:
—«Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?
—Ce sont les questions d'identité.
—Justement... Je voudrais savoir son âge.»
Frédéric de Hawksbury déclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi, la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix ans de plus, mais s'imaginait paraître à peine la trentaine et se rajeunir par ce dédain.
L'Anglais prêta serment.
—«Dites ce que vous savez,» fit le président.
—«Ce que je sais?...» répéta Hawksbury, merveilleusement à son aise et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait avec sa voix, avec sa physionomie glabre et régulière d'Anglo-Saxon, ajoutait à son exotisme si caractéristique.
—«Oui,» reprit le président. «C'est vous, lord Hawksbury, qui avez demandé d'être entendu comme témoin. Et vous l'avez demandé si tard que l'instruction était close.
—Il fallait la rouvrir,» observa Hawksbury. «Le juge m'aurait entendu... voilà. L'instruction était rouverte.»
Le rire, éteint depuis la Risslaya, se réveilla faiblement.
Le président.—«Pourquoi n'avez-vous pas souhaité de parler plus tôt?
—Parce que je n'avais pas reçu la lettre de ma cousine.»
On rit plus haut. Frédéric se tourna, à demi, dédaigneux:
—«Les auditoires français ont le rire facile. Ma cousine, monsieur le président, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin. Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la région himalayenne, le Thibet, la Chine.
—Votre cousine est intéressée au procès actuel?» demanda le président, non sans quelque scepticisme.
—«Ma cousine était fiancée au prince Omiroff, monsieur le président.»
Un mouvement se produisit, même sur les sièges de la Cour.
Le président.—«Vous dites «était», monsieur. Ne l'est-elle plus?
—Elle l'était à Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.»
L'hilarité, cette fois, fut plus discrète. L'observation ironique de l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.
Le président.—«Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...»
Lord Hawksbury.—«Lady Maud Carington.»
Le président.—«Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la plupart anonymes.»
Lord Hawksbury.—«Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.»
Le président.—«Comment?»
Lord Hawksbury.—«Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leçons de russe.
—Ah! ah!...» s'écria le président, non sans un accent de triomphe. «Ainsi l'accusée avait trouvé ce moyen de s'introduire parmi les plus proches relations de celui dont elle méditait la mort. La perfidie se glissait là, près d'une jeune fille, d'une fiancée!...»
Sous le regard foudroyant du magistrat, l'étudiante russe eut un geste de dénégation.
Le président.—«Allons donc! Taxerez-vous de fausseté la déposition de lord Hawksbury?
—Pardon!» s'écria le témoin, «ce n'est pas contre ma déposition que mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprétation, monsieur le président.
—Expliquez-vous,» prononça le magistrat, un peu décontenancé par le ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.
Lord Hawksbury.—«Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner des leçons à ma cousine, c'était tout simplement pour gagner sa vie, et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle ignorait que lady Maud fût la fiancée du prince Omiroff...»
Le président.—«Qui vous le garantit?»
Lord Hawksbury.—«Le jour où elle l'apprit, par hasard, elle se retira, cessa de voir mes parentes.»
Le président.—«Vos parentes?»
Lord Hawksbury.—«Oui, lady Maud et sa mère, la duchesse de Carington.»
Le président.—«Mais que dit-elle à son élève?»
Lord Hawksbury.—«Qu'elle la plaignait profondément.»
Le président.—«Singulière pitié, d'une malheureuse pour une jeune fille des plus comblées. Pitié plutôt insolente.»
Lord Hawksbury.—«Permettez, monsieur le président. La pitié ne va pas nécessairement de l'opulence à la misère. Elle va du caractère fort, qui se sent au-dessus de l'épreuve, au cœur fragile, que le malheur menace.»
Le président.—«Le malheur, en l'espèce, était d'épouser le prince Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accusée porte au prince.»
Lord Hawksbury.—«Ou de l'intérêt qu'elle porte à ma cousine.»
Le président.—«Messieurs les jurés apprécieront. Est-ce tout ce que vous aviez à nous communiquer, monsieur?»
Lord Hawksbury.—«Pardon. J'ai à vous communiquer la lettre de ma cousine.»
En vertu de son pouvoir discrétionnaire, le président ordonna que cette lettre serait versée aux débats, et qu'on allait en donner immédiatement lecture au jury. Comme elle était écrite en anglais, on introduisit un traducteur juré, tandis que le membre de la Chambre des Pairs allait s'asseoir à côté du précédent témoin.
Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrême-Orient, plus de deux mois après l'événement, le drame sanglant de la Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne maîtresse de russe. Elle envoyait à son cousin une sorte d'attestation, qu'il eût à produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et l'attachement véritable voués par elle à l'étudiante.
«J'ai rarement rencontré», écrivait-elle, «une personne d'âme si parfaitement droite et haute. Je ne préjuge pas de ce qu'elle a pu faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le déclarer aux juges.»
A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappelé à la barre.
Le président.—«Votre cousine dit que vous connaissez l'accusée. Est-ce exact?»
Lord Hawksbury.—«J'ai rencontré plusieurs fois mademoiselle Tatiane au château de Beauplan, où demeuraient ces dames, et je savais que la duchesse de Carington et sa fille en étaient positivement enthousiasmées.»
Le président.—«Vous partagiez leur enthousiasme?»
Lord Hawksbury.—«J'ai beaucoup de déférente considération pour mademoiselle Kachintzeff.»
Le président.—«Ainsi, dans une famille comme la vôtre, appartenant à la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse révolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses idées.»
Lord Hawksbury.—«Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de mademoiselle Tatiane était une des raisons de notre estime.»
Le président.—«Lady Maud, en écrivant sa lettre, ne savait pas que l'assassinat de son fiancé fût l'objet du complot de la Petite-Barrerie.»
Lord Hawksbury.—«Je ne pourrais vous le dire.»
Le président.—«Sans doute eût-elle modifié le tour chaleureux de son certificat.»
Lord Hawksbury.—«Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que non. Elle décrit ce qu'elle a pensé de mademoiselle Tatiane pendant les leçons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultérieur ne lui permettrait de le défigurer.»
Le président.—«Je vous remercie, milord Hawksbury.»
Quel contraste entre le témoin qui s'éloignait de la barre et la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait. L'Anglais,—haute stature sèche et fine, tête modelée par des siècles de race, allure altière, élégance de tenue: redingote, pantalon foncé, haut-de-forme étincelant, grosse cravate de soie piquée d'une perle,—croisa une femme du peuple, vêtue d'un deuil vulgaire, et dont la face boucanée, mâchurée de rides, révélait des années de rude travail, dans une atmosphère aux alternatives violentes.
—«Votre nom?» demanda le président.
R.—«Jouin... la veuve Jouin.»
Le président.—«Il n'y a pas longtemps que vous êtes veuve?»
R.—«Six mois, monsieur.»
Le président.—«Votre mari était le patron d'un atelier pour l'émeulage des limes?»
R.—«Oui.»
Le président.—«Qui dirige cet atelier aujourd'hui?»
R.—«Moi.»
Le président.—«Votre âge?»
R.—«Quarante ans.»
Le président.—«Vous jurez de dire la vérité? Vous n'êtes ni parente ni alliée des accusés? Vous n'avez pas été à leur service, ni eux au vôtre?»
R.—«Mais... monsieur le président...»
Le président.—«Quoi?»
La femme jouin.—«Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.»
Le président.—«Ça ne s'appelle pas «être au service». Prêtez serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre gant.»
La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.
Le président.—«Votre mari... «le père Jouin», comme on l'appelait à la Chapelle, est mort d'un accident?»
R.—«Oui.»
Le président.—«Quel accident?»
R.—«Il a été tué par l'explosion de sa meule.»
Le président.—«Vous avez des enfants, n'est-ce pas?»
R.—«J'avais deux fils.»
Le président.—«Vous en avez perdu un?»
R.—«J'ai perdu les deux.»
Le président.—«Ah! d'après le dossier, il me semblait...»
R.—«J'ai appris la mort de l'aîné la semaine dernière.»
Le président.—«Mais il n'avait que dix-sept ans?»
R.—«Oui. Il était allé s'embaucher en province, rapport à la mort de son père. Ça y faisait mal, à c't'enfant, parce qu'il avait répondu au patron: «Moi, travailler sur une meule fêlée, jamais!» Alors le père Jouin s'y était mis à sa place, et c'est comme ça que le malheur est arrivé à l'un plutôt qu'à l'autre. Alors, Prosper, le gamin, est parti pour la Somme, où nous avons des parents. Il est entré à l'usine de Gamache, et...»
Elle eut un geste, que le président interpréta:
Le président.—«Un accident, lui aussi?»
R.—«Oui, six mois après le père, jour pour jour. Sa meule a explosé, l'a coupé en deux.»
La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla guère. Mais ceux qui l'entendirent n'oublieront pas.
Le président.—«Et... votre autre fils?...»
R.—«Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas de raison... Il faisait l'espiègle, dans l'atelier... Une courroie l'a pris... C'est pas long, monsieur le président.»
Encore une fois, dans la salle où les hommes jugent, proportionnent les responsabilités et les peines, un silence écrasant tomba. La petite silhouette noire, à la barre des témoins, se faisait plus petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gênée d'avoir dû révéler l'atrocité de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait, prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter une couronne tellement imposante et ensanglantée. Ses épaules se voûtaient un peu dans la «confection» de drap noir, et, sous la capote de crêpe achetée chez une mercière de faubourg, on voyait s'incliner son cou, maigre, brunâtre, cordé comme un filin, sur lequel erraient de petites mèches prématurément grisonnantes.
Après quelques mots, qui voulurent être pitoyables, mais qui parurent piteux—la vision d'horreur ayant été trop forte,—le président poursuivit son interrogatoire:
—«Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs idées?... ont-ils un mauvais esprit?»
Des rumeurs s'élevèrent. La salle bourdonna comme une cloche, après le choc du marteau. Le président, ainsi avisé de sa maladresse, s'irrita.
—«Brigadier,» cria-t-il au chef des municipaux, «faites entrer vos hommes, qui sont là, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on l'emmène.» Puis, revenant au témoin:—«Saviez-vous que Pierre Marowsky fût un anarchiste, un partisan de l'action directe?»
La veuve répondit:
—«Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky est Russe. Mais nous sommes obligés d'embaucher souvent des étrangers. Les Français ne veulent plus être émeuleurs de limes. C'est trop dur.»
Le président.—«Faisait-il de la propagande nihiliste?»
R.—«Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le «travail dans les bottes», comme nous disons. On ne s'entend pas, d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que les hommes.»
Le président.—«Mais dehors?... au cabaret?...»
R.—«Les émeuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le président. Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y mettrait bon ordre.»
Le président.—«C'est donc un métier de héros que le vôtre?»
Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais, aussitôt, ils s'apaisèrent. Car, tranquille, la femme répondait:
—«Comme beaucoup de métiers dangereux, monsieur le président.»
Le président.—«Qu'avez-vous donc à dire de Pierre Marowsky?»
R.—«C'était un ouvrier modèle. Toujours le premier au poste, le dernier à partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour où mon pauvre mari est mort, Pierre Marowsky a risqué sa vie pour nous autres. Il s'agissait d'arrêter le noyau disloqué de la meule, qui tournait à sa vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute à l'autre. Pierre s'est avancé tout auprès, ce que personne n'osait, pour débrayer, comme on fait chez nous, à la pièce de bois.»
Un crépitement de bravos.
—«Je vais faire évacuer la salle!» clama le président. «Encore une question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double cicatrice à la figure, l'a-t-il reçue chez vous, dans l'exercice de son métier?»
La directrice de l'atelier d'émeulage hésita. Son regard inquiet, embarrassé, chercha celui du fiancé de Tatiane, ne le rencontra pas.
Le président.—«Vous êtes ici, madame, pour dire la vérité.»
R.—«Mais il a dû la dire, lui, à l'instruction.»
Le président.—«Il a refusé de répondre sur ce point. Allons, je vois que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez juré de dire toute la vérité.»
R.—«Cette blessure, monsieur le président, on la lui a faite dans son pays.»
Le président.—«Qui cela... on?... le savez-vous?»
R.—«Des réfugiés en ont parlé devant moi.»
Le président.—«Alors?...»
R.—«Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans cette prison, c'était défendu de mettre la tête à la fenêtre. Il a voulu voir...»
Le président.—«Quoi?»
R.—«Un chef, un officier, qui passait.»
Le président.—«Eh bien?»
R.—«Ce chef a donné l'ordre à la sentinelle de tirer...»
Un «oh!» de révolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire attention, cette fois, le président demanda:
—«Vous a-t-on dit le nom de l'officier?»
R.—«C'était un prince... Comment, déjà?... Un de ces noms de là-bas, en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant: Boris Omiroff.
—Merci, madame. Vous pouvez vous retirer,» dit le président.
Le surlendemain, après le réquisitoire et les plaidoiries, le jury s'enferma dans sa salle de délibérations, où il resta plus de deux heures. Il en revint pour déclarer non coupables Tatiane Kachintzeff, Katerine Risslaya et Wladimir, l'illuminé. Des applaudissements retentirent. Mais ils se changèrent en murmures quand le chef du jury proclama la culpabilité de Pierre Marowsky, complice dans la fabrication des bombes et la préparation d'un assassinat. Avec indifférence, on écouta la même phrase appliquée à Toulénine, l'absent. Chacun d'eux—Toulénine par contumace—fut condamné à cinq ans de réclusion.
Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle était celui de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fiancé, et, échangeant avec lui un regard que les tendres spectatrices imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la flamme héroïque, la merveilleuse énergie.