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Chacune son Rêve

Chapter 7: VI LA MÈRE
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About This Book

A young physician composes a secret manuscript to record a traumatic sequence she cannot reveal, recounting how a nocturnal summons by a nun brings her from a rural refuge to assist in a violent childbirth that unleashes mystery, moral peril, and mounting responsibility. The account alternates intimate confession and documentary fragments, later read by a man who discovers the narrative's frightening resolution. The work examines conscience under professional duty, the weight of secrecy, the emotional toll of confronting suffering, and the uneasy interplay of private memory and public consequence.

VI
LA MÈRE

—«Allons... ma Flaviana... dis... ç'a été triomphal, cette répétition générale des Elfes

Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la fillette prononça cette phrase. Ah! comme elle-même ressemblait à un elfe, à une ombre légère, la mignonne danseuse du premier quadrille! Étendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et pâle, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et le linon des souples coussins.

Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle s'était tant réjouie de danser dans les Elfes!... Et voici que la répétition générale avait eu lieu—un gros succès,—sans que l'enfant prît la tête de son premier quadrille, où déjà on la regardait comme une petite étoile,—une étoile de cinq ou sixième grandeur. Hier soir, pendant les heures d'émotion, d'emballement, de joie, de peur et d'ivresse, Bertile, si passionnée pour son art, était là, toute seule, dans ce lit. Combien amèrement elle avait dû y pleurer! Ce matin, elle essayait de crâner, de sourire, pour ne pas affliger sa petite mère d'adoption. Mais celle-ci détourna les yeux, ne voulant pas voir les doigts effilés s'agiter si douloureusement autour d'un ruban qu'ils nouaient et dénouaient, énervés, fébriles, tandis que la jeune malade s'appliquait à feindre l'insouciance.

—«Triomphal... c'est beaucoup dire,» corrigea la célèbre danseuse. «Mais le public,—ce public délicat de répétition générale—a très chaleureusement accueilli l'œuvre.

—Et ses interprètes,» appuya Bertile avec une tendre malice.

—«Et ses interprètes,» acquiesça l'étoile, souriante.

—«Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a acclamée. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasmée, criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grâce, ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de fierté... que le théâtre croule... que tous les cœurs t'adorent... Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire... l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...»

Bouleversante consolation, qui fit éclater en sanglots la pauvre petite danseuse. L'émoi fut trop poignant. Toute sa jeune vie défaillante, menacée, et la désespérance infinie de son cœur, ne résistèrent pas à ce tableau d'une destinée qui, naguère encore, était son rêve.

—«Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par égoïsme, que je ne suis pas sincère... que je ne préfère pas ton bonheur, ton succès, à la joie de vivre, à l'espoir d'être moi-même heureuse.

—Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je sais bien comment tu m'aimes!... Chérie... chérie... calme-toi!...» chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile, dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lèvres sur le front moite, sur la joue fiévreuse, imprégnée du sel des larmes.

La fillette se serra contre elle, goûta la douceur d'être câlinée, rassurée, puis, séchant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon, elle essaya de sourire, pour demander:

—«Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?

—Ma loge en était pleine.

—Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver à cacher son âge, et qui attend avec désespoir d'être remerciée d'un jour à l'autre.

—Naturellement.

—Bonne Flaviana! Mais tu enlèves les cartes. Elle ne s'étonne pas, à la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...

—J'ai peur que si. Ou bien on l'a blaguée. Tu ne sais pas ce qu'elle a imaginé, cette fois?

—Quoi donc?...

—D'épingler tout de suite à une des corbeilles la carte de visite d'un des abonnés les plus chics. Et de qui?... devine...

—Oh! dis-moi!...

—Du prince Omiroff.

—Ça c'est drôle!...» cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire éclatant et joyeux de son âge. «Mais où l'avait-elle prise, cette carte!

—Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique. Elle aura chipé ça quelque part, d'avance, avec préméditation.»

Les deux danseuses s'égayèrent sans méchanceté de cette supercherie. Puis, Bertile, tout à coup songeuse, murmura:

—«Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...

—Quoi donc?

—Si ce qu'on prétend est vrai.

—Ce qu'on prétend?... à propos de lui?...

—A propos de lui... et... de toi.»

Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre son épaule.

—«Écoute...» chuchota l'étoile à l'oreille de sa petite amie, bien bas, les lèvres dans les cheveux fous...—«Je vais te le dire, ce que tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma sœur maintenant... Tu garderas mon secret?...

—Je te le jure.

—Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aimée, comme on l'affirme au hasard. C'est son frère Dimitri, qui m'a aimée. Je n'étais pas beaucoup plus âgée que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a épousée.

—Épousée!..

—Certes.

—Tu es princesse Omiroff?...

—Non. Car mon mari a cessé d'être prince pour me faire sienne. Notre union fut cause de sa disgrâce. Il perdit son titre, ses biens. Hélas! il ne les a recouvrés que pour mourir.

—Comment cela?

—Nous n'étions pas mariés depuis un an, lorsque la guerre contre le Japon éclata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si audacieuse diversion pour dégager Port-Arthur, ce fut si héroïque, si étonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre, fortune, tout... Peut-être n'eut-il pas le temps de savoir qu'il rentrait en grâce. Presque aussitôt il fut tué.

—Oh!... Et toi, toi... Flaviana?

—Moi?... J'avais quitté le théâtre pour vivre un songe de bonheur tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court. Je me retrouvai seule au monde, méprisée par la famille de mon mari, qui ne voulait pas me connaître. Je repris ma carrière de danseuse.

—Tu y es étoile. Ça vaut une couronne princière. Mais pourquoi le secret que tu gardes? N'as-tu pas été mariée? Tu as le droit...

—Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler d'un mariage qui ne me laisse pas même un nom?...

—Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa fortune, dis... Ça devait être énorme, la fortune d'un prince russe?

—Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays. J'ai eu l'amour de cet être adorable... Et son estime, puisqu'il m'éleva jusqu'à lui... C'est assez pour que je garde cette fierté de cœur, cette pureté de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.»

Bertile étreignit plus tendrement sa grande amie.

—«Oh!» soupira-t-elle, «comme tu dois être heureuse!

—Je l'ai été.

—Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux,» insista l'enfant qui ne concevait rien sinon l'éblouissement de l'aventure.

—«Je l'ai payé si cher!

—Est-ce que le prince Boris,—ton beau-frère en somme,—est méchant pour toi?

—Ni méchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il connaîtrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi, autrefois... Mais cela n'a pas duré.

—Quel bon mouvement?

—Il m'a témoigné une véritable sollicitude après le départ de son frère pour la Mandchourie... Mais les circonstances étaient spéciales...»

Flaviana hésita, s'interrompit. Bertile attendait. L'étoile coupa court:

—«Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?»

Un instant de silence. Les deux charmantes créatures rêvaient, blotties l'une contre l'autre. Elles rêvaient de l'amour, de leur jeunesse brève, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune croyait entendre trembler le cœur de l'autre. A la fin, Bertile proféra, très bas:

—«Quand on a aimé autant que tu as aimé le prince Dimitri, est-ce qu'on peut guérir, oublier?...»

Une flamme ardente brûla les joues de Flaviana, monta jusqu'à son front. Elle se détacha, comme blessée.

—«Pourquoi me poses-tu cette question?»

Bertile retomba en arrière, sur ses coussins. Ses yeux se mouillèrent. Elle dit seulement:

—«Pour savoir.»

Flaviana la regarda, aussi pâle maintenant que la petite malade.

—«Quand on a souffert,» murmura-t-elle, «il n'y a qu'un sentiment où le cœur puisse encore se prendre: la pitié.»

Sur les paupières humides de Bertile, lentement le voile des paupières s'abaissa. On eût dit que l'énigmatique réponse lui suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une douleur au-dessus de son âge. Une crispation désolée fit fléchir la bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite, anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'échapper, avec une intonation un peu amère, des lèvres ingénues:

—«Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais.

—Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit t'a trop émue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir?» grondait tendrement Flaviana,—elle-même troublée par l'accent, par l'expression, par l'air véritablement de mourante où, tout à coup, s'aggravaient les mots, la voix, l'aspect de la jeune fille.

Mais à la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le docteur Delchaume.

Le nom résonna étrangement. Flaviana et Bertile craignirent de se regarder. Pourtant elles se regardèrent, malgré elles. Alors, précipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'écria

—«Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demandé ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis guérie. Pas besoin...

—Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chérie.

—Non, non!...»

Bertile se défendit avec une obstination si frémissante, que Flaviana céda:

—«Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas sage, qu'elle est bien fiévreuse ce matin.»

En effet, ce furent ses premières paroles à leur ami, dans le petit salon.

—«Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait énervée?» demanda le jeune docteur.

Une ombre rose passa sur le délicat visage, au teint mat, de la célèbre danseuse.

—«Je crains qu'elle ne commence à prendre peur, à regretter...

—Quoi?» demanda Raymond.

—«Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie.

—Pauvre fillette!...» soupira le jeune homme.

—«Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...»

A cette question balbutiée, Raymond ne répondit que par un geste de découragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brûlant, s'attachaient à ceux de Flaviana. Le cœur de cet homme débordait de tout autre chose que de préoccupations professionnelles. Même l'état de sa gentille malade, préférée à cause de celle qui la protégeait, ne s'imposait pas à sa pensée. Pour lui, en ce moment, il ne s'agissait guère de Bertile.

—«Voilà plusieurs jours que vous cherchez à me parler, Raymond, sans que nous ayons pu...

—Oui... Vous aviez votre travail, vos répétitions, vous dansiez le soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientèle, j'ai eu ce procès, que j'ai voulu suivre...

Quel procès?...

—Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie...

—Ces misérables vous intéressaient?

—Ne dites pas «ces misérables», Flaviana. Il y a des dessous terribles à cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane Kachintzeff et son fiancé Pierre Marowsky... je les ai vus de près... Ce sont des êtres d'abnégation, de pureté, d'héroïsme... Enfin... laissons. L'une est acquittée, l'autre en prison. Le dernier mot n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela résout quelque chose? Flaviana... moi aussi, j'ai été un juge. Moi aussi, j'ai pesé dans la balance. Et... je me suis trompé.»

Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravité, avec étonnement,—avec quelque chose de plus: une souriante confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur.

—«Flaviana...» poursuivit-il.

Mais la jeune femme l'interrompit:

—«Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami?

—En doutez-vous?

—Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,—mon nom de théâtre. Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom, à moi. C'est celui que maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus ainsi.

—Chère Flavienne...» murmura Delchaume.

Troublée par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la fière artiste détourna les siens, tandis qu'ardemment il lui disait:—«Merci!»

—«Maintenant,» reprit-il, après une minute d'un de ces silences auxquels nulle parole n'équivaut, «je dois avant tout vous demander pardon, Flavienne. J'ai manqué de sincérité avec vous. Cependant, je croyais être dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur la vérité même... Du moins, je l'ai pensé...

—Moi aussi,» déclara la pensive créature avec simplicité. «N'ai-je pas mon secret, que je ne profane pas?»

Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il voyait, lui, la couronne princière, dont la merveilleuse femme était digne, et qu'elle aurait dû porter. En même temps, une pointe aiguë lui piqua le cœur. Ce secret, n'était-ce pas aussi un secret d'amour, sur lequel l'âme veuve se serait à jamais refermée?

—«Flavienne... Vous qui aimez mon petit François, l'aimeriez-vous encore s'il n'était pas mon fils?

—Pas votre fils!...»

Étrange cri!... La danseuse se dressait, dans une espèce d'égarement.

—«Pas votre fils!...» répéta-t-elle d'une voix plus sourde. «Le fils de votre femme?...»

Delchaume secoua la tête.

Flaviana, debout, se pencha,—car il restait assis,—crispa les doigts sur ses épaules, enfonça dans ses yeux des yeux presque hagards.

—«Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre femme?...

—Je l'ai cru sien... J'ai adopté, reconnu l'enfant que j'imaginais être celui de Francine... Mentir, c'était lui sauver l'honneur, à elle... Ma Francine!... Et elle était innocente... vous entendez!... pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes mains. J'ai mesuré l'immensité de mon amour... Pourtant je ne puis me pardonner de l'avoir supposée coupable, elle!... Vous comprenez maintenant que, même à vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...»

Il s'arrêta. Son émotion ne l'empêcha pas de constater celle de la jeune femme, de s'en étonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi, des pieds à la tête? D'où venait cette suffocation qui la faisait haleter, ce rire convulsif, à la fois douloureux et ravi, cette fixité des prunelles, où brillait une étincelle de folie. Une inquiétude contracta le cœur de Delchaume. Inquiétude qui devint de l'angoisse, lorsque la danseuse s'écria:

—«Ni le vôtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous... pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est à moi!»

Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air, considéra doucement les beaux traits où passait le désordre de la démence.

—«Flavienne... revenez à vous... Amie chérie, je ne reconnais pas votre calme, la dignité si ferme de votre âme... Faites un effort... Là... Ne parlez plus... Attendez.»

Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui demandait Raymond, elle sembla le faire à grand'peine.

Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait avec une sollicitude passionnée le retour de l'équilibre sur cette physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fierté. Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle était d'une pâleur extrême. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle. Tout à coup, sous les cils abaissées, deux larmes surgirent. Un sourire extasié détendit les lèvres. Puis, les prunelles se découvrirent, scintillantes de ravissement.

—«Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un espoir... affolant, oui... en effet... s'impose à moi, me transporte. Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en défendre. Et je frissonne en même temps d'épouvante à l'idée que je pourrais me tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid.

—Quel est donc cet espoir, Flavienne?

—L'enfant que vous élevez serait le mien.»

Delchaume se taisait, repris d'anxiété. Elle continua, délicieuse d'orgueil:

—«... Le petit prince Serge Omiroff.

—Serge!...» cria Delchaume.

Ce fut à lui de déraisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur lui-même, se frappa le front, revint à Flaviana:

—«Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose... Quel prodige!... Mais c'est à douter de soi, de ses sens!... Vous avez bien dit: «Serge?»

—Serge... oui... Serge!

—Pourquoi?... Quel est ce nom?

—C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais à mon mari, dans l'intimité, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je préférais...

—«Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde,» murmura Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice.

—«Que dites-vous?

—Mon enfant adoptif a été baptisé, enregistré à la mairie, avec le prénom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte où je le reconnaissais, ai ajouté celui de François...

—O mon Dieu!...» soupira la jeune femme.

La joie de cette évidence l'écrasa. Elle tomba sur un siège. Raymond s'agenouilla tout auprès. Hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient articuler une phrase suivie. Leurs mains s'étreignaient. Ils se cramponnaient l'un à l'autre, comme précipités dans l'espace par un cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs pensées. Leurs poitrines haletaient dans l'atmosphère du miracle.

—«Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort à sa naissance, comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupçon.

—Qui donc aurait commis ce crime?

—Le prince Boris.

—Encore lui!

—Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en l'absence de son frère.

—Il était près de vous?

—Lui-même, non. Et encore, je ne sais. J'ai été si atrocement malade! Il me semble l'avoir vu, près de mon lit... comme dans une hallucination...»

Raymond suggéra:

—«Au fond d'un château, à la campagne... dans une vaste chambre gothique, nue et démeublée, où vous agonisiez sous le chloroforme?...

—Comment... comment savez-vous?...

—Il avait mis des gens à lui autour de votre lit de douleur... Une garde... qui ne parlait pas français.

—C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont les Russes eux-mêmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-là, d'ailleurs, elle a été bonne pour moi.

—Et Francine?... ma Francine... qu'on amena près de vous, les yeux bandés... Vous étiez mourante... Vous souvenez-vous?...»

Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre femme lui donnant des soins.

—«C'est Francine,—jeune fille alors,—qui a sauvé votre enfant.

—On m'a juré qu'il n'avait pas vécu. Boris, plus tard, m'a déclaré qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetière, sur leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterré sous le nom de Serge Dimitriévitch, prince Omiroff.

—Il lui reconnaissait donc son titre?...

—Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gênait Boris,—ce n'est pas, comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrât dans sa maison. Mais il convoitait l'héritage, la part du fils aîné.

—Je croyais,» objecta Raymond, «qu'en Russie le droit d'aînesse n'existait pas.

—Non, pas régulièrement. Mais souvent il s'établit par la volonté paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volonté d'un père. Il y a la tradition. Ou même, je crois, une clause de l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux château historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute une province, au bord du Dniéper, sont indivis, et appartiennent à l'aîné, tandis que les cadets sont dédommagés par de l'argent. Le tsar ayant confisqué à Dimitri cette sorte de majorat, ne l'attribuait pas pour cela à Boris. Mais mon mari, une fois réintégré dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son frère héritait,—s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel héritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a déjà semé dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se composait sa part.

—Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que le prince Dimitri avait péri en Orient?

—S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans la retraite où je m'enfermais, et il m'a percé de cette nouvelle, brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il espérait de cet affreux procédé s'est produit. Je suis tombé raide, à demi morte. Il en a profité pour me faire soigner... à sa manière. Ses gens m'ont transportée dans cette maison de campagne dont je n'ai guère vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est né avant terme,—mort à ce qu'on m'affirma,—viable, comme je l'ai supposé parfois, en me refusant à le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour... à Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me disant de ne pas pleurer!...»

Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche riaient. Jamais Delchaume n'eût imaginé un telle vibration de tendresse. Certes, il connaissait le cœur admirable de Flaviana. Mais il n'avait pas vu la mère en elle. Et il devrait lui révéler la disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...—Flavienne, comme il l'appelait avec transport—la faire tomber d'une telle félicité dans une telle angoisse!... N'était-ce pas la pire épreuve, même après tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la préparer d'abord.

—«Réfléchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothèse... Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une idée me trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de tous les crimes,—et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant à sa mère,—ne fût-il pas allé jusqu'au bout, n'eût-il pas fait mourir le petit être qui naissait à la traverse de son ambition? Je vous parle ainsi, mon amie très chère... c'est que je frémis... Une désillusion... ne serait-ce pas affreux?

—Ah!» s'écria la danseuse avec exaltation, «mon cœur me confirme tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon émotion... Quand j'ai serré votre François dans mes bras, j'ai senti que c'était mon petit Serge, à moi.

—Je le crois,» avoua Delchaume. «Je crois que vous trouverez la confirmation de votre certitude dans le récit de ma malheureuse femme. Savez-vous qu'elle a payé de sa vie celle de votre enfant?»

Égoïsme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour s'intéresser à la jeune femme inconnue. Un seul désir maintenant la dominait, grandissait en elle, fermait son âme à tout raisonnement, à toute pitié, à toute curiosité rétrospective, et même à toute velléité de vengeance: revoir son fils, le presser contre son cœur, prendre possession de ce petit être.

—«Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers lui!...»

Comme il ne répondait pas, terrifié, Flaviana eut un soudain élan. Elle courut à un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta la miniature qu'elle avait déjà montrée à Delchaume. Un rire de triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette créature, déjà si belle dans la mélancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins déesse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une grâce rayonnante, une fraîcheur merveilleuse, jaillissaient de son cœur, imprégnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la contemplait, enivré et désespéré, tandis qu'elle baisait follement le petit portrait.

—«Cette ressemblance!... Mais la voilà, la meilleure preuve!... Son père... à son âge... Ne dirait-on pas le même être? Mon Dimitri!... Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...

—Flavienne...» prononça tristement le jeune homme.

Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de larmes.

—«Quoi donc?» demanda-t-elle, effrayée.

—«Ce bonheur, il n'est pas le vôtre encore. Il faudra patienter, l'attendre... le conquérir.

—Comment cela?

—L'enfant n'est plus avec moi.

—Mais...» balbutia-t-elle en pâlissant, «il est à Claire-Source, avec ses parents nourriciers?»

Delchaume secoua la tête.

—«Mon Dieu!...»

Quel gémissement!... Où était la joie de tout à l'heure? Les mots d'extase défaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait pas immédiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression taciturne, fermée, avec quelque chose de brusquement éteint, comme sous la tombée d'un voile de cendre.

Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'appréhension seule la suffoquait, entrât, déchirante, jusqu'au fond de son cœur pantelant. Le trésor qu'elle retrouvait lui était enlevé. Son précieux petit Serge était entre les mains de Boris. Cette fois l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni jouer.

S'il hésita naguère à faire mourir son neveu,—pitié, crainte, calcul, que savait-on?—il ne s'arrêterait pas aujourd'hui à des scrupules du même genre. Quels remords n'avait-il pas dû éprouver de sa magnanimité! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, chargée de jeter l'enfant à l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des représailles ténébreuses, protégea, sauvegarda le petit abandonné. Celle-là, il l'avait supprimée, par un assassinat. Comment garder l'illusion qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette fois, serait définitif? Ne possédait-il pas des exécuteurs de toutes ses volontés, même les plus scélérates, des instruments dévoués, muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prétexte qu'il fallait une police personnelle à ce haut personnage, menacé par les anarchistes.

«Qui sait,» pensa Delchaume—mais il n'osa le dire à Flaviana—«si ce faux Toulénine, cet abominable traître, démasqué dans l'affaire de la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit à ses ordres, le ravisseur même de l'enfant?... Que coûterait-il à un pareil misérable de tuer un innocent de quatre ans et de faire disparaître à jamais le petit corps léger?»

Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment même où la probabilité le consternait, Flaviana se redressait, soulevée par une inspiration. Longtemps elle était restée le visage plongé dans ses mains, sans paroles, sans larmes. L'énergique artiste n'appartenait pas à la catégorie des femmes qui récriminent et qui pleurent. Sa dure profession, exigeant une perpétuelle discipline, un perpétuel entraînement du corps, et la maîtrise constante de la physionomie, armait l'âme également chez celle-ci, qui dansait avec une si noble passion, un véritable feu sacré.

—«Mon ami,» dit-elle, «si mon fils vit encore demain, je ferai en sorte qu'il nous soit rendu.

—Est-ce possible?...

—Oui,» affirma-t-elle avec résolution.

—«Par quel moyen?

—Par celui-ci...»(elle regarda Delchaume au fond des yeux et proféra lentement): «Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte de naissance de Serge-François, de père et mère inconnus, en marge duquel se trouve la reconnaissance de paternité signée «Raymond Delchaume». Cette reconnaissance ne peut être attaquée que par le père véritable ou par la mère. Le père est mort. La mère...»

Elle se tut. Ses yeux ne se détournaient pas de ceux de Raymond, qui la contemplait lui-même fixement. Le cœur du jeune homme battait à grands coups. Une sourde émotion l'envahissait, qu'il n'analysait pas encore. Il n'osait parler, à peine penser.

Flaviana reprit:

—«Serge-François Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera pas ombrage à Boris, prince Omiroff, ne l'empêchera pas de recueillir l'héritage de Dimitri, son aîné.

—Alors,» hasarda Raymond, «vous renonceriez pour votre fils?...

—Ah! qu'on me le rende vivant!...» cria la mère avec passion.

—«Mais il serait à moi,» sourit Delchaume, «pas à vous.»

A ce mot, leurs yeux se mêlèrent encore, si tendrement, si profondément, avec une telle confiance, et se mouillèrent de telles larmes, que nulle explication ne fut nécessaire.

—«Il sera notre trésor, à tous deux,» murmura Flaviana. «A quel prix vous me l'avez racheté, Raymond! Il portera votre nom plus fièrement que celui de prince Omiroff. Et son père, j'en suis certaine, m'approuverait.»

Un sanglot, un soupir de surhumaine émotion contre les petites mains où il posait ses lèvres, fut toute la réponse de Delchaume. Pourtant sa raison masculine veillait, même dans cette minute d'ivresse sentimentale. Il émit une objection:

—«Quelle garantie donnerez-vous à Boris? Comment prouver à cet homme, auquel échappe toute vraie grandeur d'âme, qu'une fois l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution de son état civil?»

La jeune femme sembla perplexe.

—«Oui. Vous arriveriez à prouver que vous êtes la mère, que vous avez donné le jour à cet enfant en état de légitime mariage, vous attaqueriez ma reconnaissance de paternité... Vous pensez bien que je ne résisterai pas. Or, ceci, vous êtes toujours libre de le faire.»

Flaviana courba la tête. Puis, presque aussitôt, elle la redressa d'un mouvement fier. Les boucles sombres frémirent autour de son front.

—«Nous verrons bien,» dit-elle. «Aujourd'hui même, j'irai trouver Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien armé qu'il soit, cet homme n'a pas la même force qu'une mère qui veut sauver son enfant.»

VII
LE VIEUX-MOUTIER

Devant le lourd hôtel de l'avenue de Messine, un coupé s'arrêta. Modeste voiture de remise, louée au mois, qui n'attira l'attention de personne.

Pourtant un marmiton,—douze ans peut-être, le nez en trompette, tourné à flairer constamment les bonnes choses en équilibre sur le crâne tondu—s'arrêta lorsqu'il vit descendre une longue, souple, silhouette de femme. Vêtue de noir, elle paraissait drapée dans les étoffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint mat avait une pâleur chaude de camélia. La splendeur veloutée de ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche à la veste blanche.

—«Bonjour, madame Flaviana,» dit-il, sans hésiter.

Quel gamin de Paris, flânant aux vitrines des papetiers, n'avait ardemment rêvé devant le portrait de la célèbre danseuse?

Elle eut un faible sourire,—triste, mais si indulgent, si doux!—et, traversant le large trottoir, elle pénétra sous la voûte.

La porte cochère était ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses d'une auto. Le véhicule coupable de ces maculatures stationnait encore dans la cour, tout éclaboussé par la boue de ce jour d'hiver. Preuve d'une course assez intempestive, car il n'était guère plus d'une heure de l'après-midi.

Le concierge s'avança,—mais sans livrée ni casquette galonnée d'or. De sa loge partaient de gros rires.

Un air d'émancipation, de débandade, flottait dans cette maison, où, d'habitude, régnait une tenue soulignée d'arrogance.

—«Je voudrais,» dit la visiteuse, «parler au prince Omiroff.»

Le concierge roula de gros yeux stupéfaits, pendant que des têtes glabres çà et là surgissaient, insolemment curieuses.

—«Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout à l'heure.

—Déjà sorti!...» fut l'exclamation incrédule.

—«Pas sorti... parti,» accentua le portier. «Parti en voyage.

—Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il serait là pour moi.»

Elle voulut glisser une pièce d'or. L'homme recula.

—«Madame, c'est la vérité. Son Excellence a quitté Paris.

—Pour longtemps?» demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa voix.

—«Nous ne savons pas,» répliqua le cerbère,—non avec l'humilité de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut pas parler.—«Madame n'aura qu'à lire les journaux de ce matin. Son Excellence a fait passer une note.»

Flaviana, le cœur défaillant, sortit, fit quelques pas, très lentement, vers sa voiture.

Où aller? quelle décision prendre? L'idée de rentrer chez elle sans accomplir immédiatement une démarche pour retrouver son enfant, lui sembla odieuse, intolérable. Mais, en dehors d'une entrevue avec Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff? Où était-il? Pouvait-elle courir après lui?... prendre un train?... le rejoindre?...

Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note dont lui avait parlé le portier.

La danseuse, d'un coup d'œil, explora l'avenue. Où se trouvait le kiosque le plus proche? Elle en aperçut un à l'angle du boulevard Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce côté, sans même remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune garçon qui, précisément, quittait ce kiosque, et brandissait le Petit Parisien, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter à son intention.

Déjà elle avait remarqué sa physionomie bizarre, sous la voûte de l'hôtel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec des yeux de braise. Peut-être allait-il la saluer par son nom, comme le petit pâtissier. Mais il s'était tu, intimidé sans doute par le portier rébarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose à faire dans la princière maison. Puis, se ravisant, il en ressortait aussitôt. Habituée aux hommages naïfs des gamins de Paris, l'étoile attendait celui-ci, qui, prévenant son désir, s'était élancé pour lui quérir un journal. Pourtant elle s'étonnait du type sauvage: maigre figure aux traits basanés, busqués, larges prunelles de jais, svelte et souple corps de chat, leste à la course, mais gauche de gestes comme d'un très jeune homme poussé trop vite. La mise était médiocre: veston et pantalon disparates, usagés,—feutre mou, un peu roussi, et, autour du cou, une large cravate écarlate, masquant peut-être un linge douteux. Mais en quelle stupéfaction se changea le vague étonnement de Flaviana, lorsque ce garçon, lui offrant le Petit Parisien, chuchota:

—«La note est en avance. Le départ du prince a été simulé.»

Un cri de la danseuse:

—«Il est encore à Paris?

—Non... mais pas loin.

—Vous pouvez me dire où je le trouverais?...

—Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.»

Gravité, sincérité des grands yeux noirs. Flaviana n'hésita pas, ne discuta pas. N'eût-elle pas bravé tous les hasards, tous les risques pour la plus faible chance?...

—«Allons,» s'écria-t-elle, «menez-moi. Je me fie à vous. Quant à votre récompense, vous la fixerez vous-même, si vous dites vrai.

—Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.

—Qu'à cela ne tienne. Je sais où en prendre une. Montez d'abord avec moi, dans mon coupé.»

A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son cheval et se dirigea vers l'Étoile, sans s'inquiéter du compagnon admis par sa maîtresse à l'honneur de s'asseoir à côté d'elle dans la voiture.

«Encore un pauvre,» pensa-t-il, «qui lui raconte qu'il a sa mère à la mort et six petits frères et sœurs crevant la faim. Nous allons de nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.»

La philosophique résignation du brave serviteur fut troublée quand «Madame» s'étant assuré la location d'une imbattable quatre-vingts chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna congé pour le reste de la journée. Il se sentit humilié dans sa personne et dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce que ça voulait dire? C'était insulter à de braves bêtes comme la sienne que de donner leur nom à ces sacrés outils.

Hochant la tête, maussade, il écouta les instructions de «la patronne».

—«Retournez à la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, même pour dîner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai. Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquiétude. Ah!... et puis... Si le docteur Delchaume vient, Mélanie le préviendra, n'est-ce pas? que je lui téléphonerai aussitôt mon retour.»

La voilà, maintenant, l'étoile admirée, adorée de tout Paris, avec son étrange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui file à toute vitesse.

Flaviana considère le jeune garçon. Plus elle le regarde, plus elle lui trouve l'air d'un bohémien. Gêné, il dit:

—«Si vous voulez, madame, je monterai sur le siège, à côté du chauffeur.

—Vous auriez froid, peu vêtu comme vous l'êtes.

—Bah! je ne suis pas frileux.»

Flaviana crut entendre: «Je ne suis pas frileuse.» Mais elle ne s'y arrêta pas. Le jeune garçon pouvait s'être trompé de genre. Son accent décelait un étranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:

—«Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.

—D'où êtes-vous donc?

—De la Petite-Russie, près de Kasatine.

—Votre nom?

—Alexis Berditcheff.»

Il avait hésité une seconde, puis jeté très vite ce nom de Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, précisément. Mais Flaviana ignorait ce point géographique.

—«Vous me connaissez?» demanda la danseuse.

—«Non, madame.»

De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus populaire que celle des chefs d'État.

—«Alors, pourquoi m'avez-vous abordée?

—Il m'a semblé que vous éprouviez un vrai désespoir de ne pas rencontrer Omiroff.

—En effet.

—J'ai pensé: «Voilà une dame qui, pour un caprice, courrait au bout du monde.»

—Un caprice...» soupira la jeune femme.

—«Je me suis dit,» poursuivait Alexis, «que, riche et impatiente comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi pour guide. C'est arrivé, vous voyez.

—Vous vouliez donc partir?

—Oui.

—Pour rejoindre le prince?

—Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.

—Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?»

Le ton de Flaviana devenait défiant, sévère. Le garçon à figure de gitane, sourit:

—«N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...

—Allez! dites...

—Je suis dans la misère, à Paris. Je n'ai pas réussi à ce que je voulais y faire. Voilà que j'apprends le prochain départ du prince Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me rapatrierait peut-être avec les gens de son service. Ce matin, on m'a fait voir sur le Petit Parisien...

—La note communiquée à la presse... J'oubliais... Laissez-moi la lire,» interrompit Flaviana.

Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait glissé, et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone. Tout de suite, elle découvrit, en tête des échos: