QUATRIÈME CONFÉRENCE
RENÉ
René passe pour une date importante de notre histoire littéraire. Rien n'empêche de dire que tout le romantisme vient de René. René est un type, René est un des noms le plus souvent cités pour signifier un état d'esprit qui a été à la mode pendant une grande partie du siècle dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute immortel. Or, René est un petit livre bizarre de quarante pages, où il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.
René parut pour la première fois en 1802, dans le Génie du christianisme. Qu'avait affaire René avec le reste de l'ouvrage, avec la démonstration des «beautés poétiques et morales de la religion chrétienne»? L'auteur nous le dit dans sa Défense, René, comme Atala, «tend à faire aimer la religion, et à en démontrer l'utilité.» Il prouve «invinciblement, et la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir». L'auteur a voulu peindre aussi les funestes conséquences de ces «rêveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau, et de l'amour outré de la solitude».
Et comment a-t-il conçu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer plus d'éloignement pour le cas de René, il a pensé, nous dit-il, qu'il devait prendre la punition de ce jeune homme «dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme» (?) «et que les anciens attribuaient à la fatalité.»—«L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine. Il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste, ou de Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux.»
Ainsi, pour punir le crime intellectuel de René, il paraît qu'il n'y a pas de châtiment plus convenable, plus congruent, plus nécessaire que de le faire aimer par sa sœur et de lui faire entendre, chuchoté par cette sœur sous le drap mortuaire de ses vœux, l'aveu de cet incestueux amour. Cela est vraiment bien étrange. En réalité, rien de moins attendu, dans cette histoire de René, que la passion de la sœur pour le frère et que la scène mélodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point que, quand on songe à René, on ne songe point à cette seconde partie du récit, mais seulement aux vingt premières pages. Et, d'autre part, si l'aventure d'Amélie faisait penser à quelque chose, ce ne serait certes pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Érope et de Thyeste, on y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du dix-huitième siècle.
Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a pas conçu René comme une histoire édifiante et propre à montrer la beauté et l'utilité de la religion chrétienne, puisque René a été écrit plusieurs années avant le Génie du christianisme. Et son sujet ne lui a été inspiré ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il l'a trouvé en lui-même, et près de lui.
1° René a été conçu et une première fois écrit, non seulement avant le Génie du christianisme, mais avant l'Essai sur les Révolutions et avant les Natchez. Ou plutôt René était d'abord une introduction à ce roman: car, dès les premières pages des Natchez, l'auteur appelle René «le frère d'Amélie», ce qui serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne précédait pas celle des Peaux-Rouges. C'est après coup, et seulement quand il a publié les Natchez en 1827, qu'il a indiqué (dans une note) que l'histoire de René était originairement placée dans le cours du roman. Mais il a oublié que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler René, dès le commencement, le «frère d'Amélie». Je ne serais pas éloigné de croire que René a été d'abord crayonné par Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le régiment.
Au reste, il me semble bien avoir gardé quelque chose de cette première rédaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajoutés) et sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du récit, le style de René me paraît plus ancien, plus rapproché du style habituel de la seconde moitié du dix-huitième siècle, plus dépourvu d'images inventées, moins original enfin que celui des Natchez.
Écoutez ceci:
... Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sur nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature. Jeune, je cultivais les muses; il n'y a rien de plus poétique, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie.
Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de la première enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal!...
Et cela continue sur ce ton... Cela ne saurait se comparer à Atala ni aux bons endroits des Natchez. Pas une expression trouvée (sauf «collines pluvieuses»), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait être de n'importe qui. Tout le monde écrivait comme cela avant la Révolution. Si nous ne savions pas que cela est de Chateaubriand, cela nous paraîtrait assez ordinaire. Et voilà pourquoi je pense que ces pages du début de René sont les restes d'une première rédaction presque enfantine que l'écrivain a voulu conserver en souvenir de son adolescence, et comme «porte-bonheur», et parce que, en somme, elles sont harmonieuses.
2° Si nous ne connaissions pas Lucile et si nous n'avions pas lu les Mémoires d'outre-tombe, nous pourrions croire qu'en effet Chateaubriand a voulu écrire, dans René, une nouvelle chrétienne, et que l'histoire de l'amour de la sœur pour le frère lui a été suggérée par la Bible ou la mythologie. Mais Amnon ni Thamar, Érope ni Thyeste n'y sont pour rien. Nous savons par les Mémoires que l'histoire de René, sauf la scène de l'église, est l'histoire de Chateaubriand et de Lucile. Il s'est donné le plaisir singulier de raconter cette aventure de leur âme (où il est vrai que, de son vivant, personne, excepté peut-être leurs amis intimes, ne les pouvait reconnaître); et, chose plus extraordinaire, il a voulu nous apprendre, après sa mort, que cette aventure était bien la sienne et celle de sa sœur.
Quelques-unes des premières pages de René sont très exactement autobiographiques; et presque tout René a été repris et développé dans les Mémoires (1re partie, 3e livre). Ce troisième livre fait même paraître René assez pauvre.
Il ne veut pas que ceux qui liront un jour les Mémoires s'y puissent tromper. (Toute sa vie, dans plusieurs de ses écrits et dans sa correspondance, il affectera de s'identifier avec le héros de la nouvelle de René et du roman des Natchez. Il dit dans René: «Livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.» «Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.» Et c'est Combourg, sauf le «lac» mis au lieu de l'étang. «Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette sœur; elle était un peu plus âgée que moi.» Comme dans les Mémoires. Le bruit des feuilles séchées sous les pas se retrouve dans les deux récits; «l'étang désert où le jonc flétri murmurait» (René) rappelle «les roseaux qui agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives» (Mémoires). Les promenades du frère et de la sœur sont les mêmes ici et là. Il est sensible que, ici et là, c'est la même histoire qu'il raconte, avec les mêmes souvenirs2.
Note 2: (retour)On me communique une lettre de Louis de Chateaubriand, neveu de Chateaubriand, datée du 10 octobre 1848 et adressée à Mme de Marigny, et où je lis ceci:
«Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les Mémoires d'Outre-Tombe) m'affligeait le plus, était ce qui concernait ma tante Lucile. J'étais si fortement inquiet à cet égard que je lui en ai écrit il y a quelques années pour lui exprimer que le tableau que son imagination traçait compromettrait une sœur très pure. Il m'a demandé, lorsqu'il m'a revu le lendemain si j'étais devenu fou, m'assurant qu'il n'y avait rien dans ses écrits qui fût de nature à donner atteinte à la pureté de sa sœur et à la sienne... Cependant j'étais toujours inquiet... des jugements de Dieu sur lui à cet égard...»
Lucile, dans les Mémoires, n'entre point, comme Amélie, au couvent. Mais «il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître.» Et sans doute, dans les Mémoires, il n'indique pas que Lucile ait été amoureuse de lui, ni qu'il s'en soit aperçu. Mais cependant faites attention à ceci: tout de suite après nous avoir peint leur vie en pleine solitude et après nous avoir dit: «Lucile était malheureuse», il raconte qu'il a tenté de se suicider,—avec un fort mauvais fusil, il est vrai.—Pourquoi? Il n'en donne d'autre raison que la dureté de son père, l'indifférence de sa mère et un «secret instinct» qui l'avertissait qu'il ne trouverait rien de ce qu'il cherchait dans le monde. Ainsi, des mois de rêveries exaltées avec Lucile; puis, tout d'un coup, tentative de suicide. À la suite de cela, il est, dit-il, malade pendant six semaines; et aussitôt guéri, cette sœur qu'il adorait, il demande lui-même à la quitter, et déclare qu'il veut aller au Canada défricher des forêts, tout comme le René de la nouvelle après la scène de l'église. Et, comme le René de René, le René des Natchez continuera d'être évidemment Chateaubriand lui-même.
Bref (et je ne dis rien de plus), Chateaubriand a fait tout ce qui était en lui pour que nous pussions supposer, par le rapprochement du texte de René et des Natchez et de celui des Mémoires, qu'il inspira une grande passion à sa sœur Lucile, un peu plus âgée que lui (charmante, mais mal équilibrée), et qu'il en fut lui-même fort troublé, comme l'indique ce qu'il fait dire à René par le Père Souël: «Votre sœur a expié sa faute; mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» Notez enfin que, après le voyage au Canada, c'est Lucile qui marie son frère. N'est-ce point pour se protéger elle-même?
Mais pourquoi Chateaubriand a-t-il tant tenu à nous faire deviner son secret, à nous suggérer l'idée qu'il ne fait réellement qu'un avec René, et Lucile avec Amélie? Par goût de l'étrange, pour l'orgueil de s'attribuer une aventure et des sentiments exceptionnels; autrement dit par romantisme, ainsi que l'explique cet aveu de René qui à la fois définit, dénonce et déshabille le romantisme: «Mes larmes avaient moins d'amertume lorsque je les répandais sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma sœur deviendrait à son tour moins misérable.» En d'autres termes: j'espérais que ma sœur, de son côté, jouirait de ce qu'il y a de distingué, de «pas commun» pour une sœur à aimer son frère d'amour.
Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette intéressante religieuse qui s'est donné le plaisir vraiment rare d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis, René aperçoit à une petite fenêtre grillée, «assise dans une attitude pensive» et qui «rêve à l'aspect de l'Océan», telle une religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant le départ de René, lui écrit, parlant de son couvent: «C'est ici la sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une âme sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont unies...; elle mêle divinement son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un cœur qui cherche à se reposer et d'une vie qui se retire.» Ainsi écrit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, après tout, est une jeune fille.
Il est,—dirai-je amusant? et pourquoi non?—de penser que ces deux histoires de volupté, René et Atala, auraient été écrites, si on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles engagèrent les gens à lire le reste du livre.
Mais enfin, dans ces quarante pages de René, qu'est-ce donc qui constitue le chef-d'œuvre? Ce n'est pas l'épisode mélodramatique de la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premières pages, plus anciennes, je persiste à le croire, et qui auraient aussi bien pu être écrites par Fontanes.
Non; mais, entre ces deux parties inégales, il y a une fort belle peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste, mais qui veut l'être, et qui s'ennuie, mais qui s'y complaît, et qui voudrait tout et qui est dégoûté de tout, et qui ne s'en sait pas mauvais gré.
Son père mort, il songe un moment à «cacher sa vie» dans un monastère. Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus»; il va «s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce». Il passe en Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de fatigue? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidèle de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir à la première rédaction de René): «Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours! etc...» Ensuite, il s'avise de vivre retiré dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient délicieux. Mais il est malheureux partout. «Hélas! je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?» Il est «seul sur la terre». Une «langueur secrète» s'empare de lui. Il «ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui.» «Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui était partout (?), je résolus de quitter la vie.»
Tout cela, en somme, était connu, et très connu, au temps où Chateaubriand écrivait René. Il nous en avertit lui-même (Défense du Génie du christianisme): «C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables... Le roman de Werther a développé depuis ce genre de poison.» Qu'est-ce donc que René a ajouté à Werther? Rien du tout. Il y a certes beaucoup plus de substance dans Werther que dans René.
Seulement, il y a dans René trois pages environ d'une harmonie et d'une tristesse délicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilènes qu'on peut se répéter indéfiniment, et où l'on trouve plus de volupté que dans les plus chantantes et les plus émouvantes phrases de Rousseau:
Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.
... J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur.
... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues, que ton cœur demande.»
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
(Notez que les fameux «orages désirés», que l'on cite toujours, et qui semblent désigner les orages de la passion, ne signifient ici que le «vent de la mort». Heureuse impropriété!)
Mais avec tout cela, René, dans René, n'est encore qu'un rêveur mélancolique. Ses rêveries sont exactement celles de Lamartine dans l'Isolement, le Vallon et l'Automne. C'est dans les Natchez que le caractère de René s'approfondit et s'achève. Il y devient,—avec le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,—le type même du personnage romantique.
Son aventure sentimentale lui a semblé si extraordinaire qu'il s'est considéré comme marqué à jamais pour une destinée unique. Il lui a paru que l'amour d'Amélie exigeait qu'il fût somptueusement amer et désespéré jusqu'à la mort, et qu'en attendant, persuadé de la supériorité de l'homme de la nature sur l'homme de la société, il se fît simplement Peau-Rouge.
Là, il avait cru oublier: mais «le souvenir de ses chagrins, au lieu de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître.»
Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout: aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer sans mourir.
Et voilà certes un rôle déplorable, mais avantageux.
Quand René demande à Adario la main de Céluta qu'il n'aime point, «elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.» Quel homme!
Et quand il a épousé Céluta:
Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude: son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté: il possédait tout cela et quelque chose gâtait cette possession... Il essaya de réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus belle que Céluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.
Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie: René troublait tout par sa présence: les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience et qui le portait à regret.
De plus en plus, quel homme!
Dans la deuxième partie des Natchez, René, dans la caverne des tombeaux, prononce des paroles d'où sont totalement absentes l'espérance et la foi, mais si belles que Mila lui dit: «Parle encore, c'est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis là!»
Et, peu après, dans la pirogue qui le conduit à la Nouvelle-Orléans, René écrit au crayon sur des tablettes:
Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon cœur vous idolâtrait autrefois. Serais-je devenu insensible à vos charmes?... Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé! ne te devais-tu pas apercevoir que ton cœur ferait ton tourment, quels que fussent les lieux habités par toi?... Rêveries de ma jeunesse, pourquoi renaissez-vous dans mon souvenir? Toi seule, ô mon Amélie, tu as pris le parti que tu devais prendre! Du moins, si tu pleures, c'est dans les abris du port: je gémis sur les vagues au milieu de la tempête.
Jusque-là, néanmoins, René est un type que nous connaissions. Déjà l'Oreste de Racine est l'homme qui se croit marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. Et c'est déjà le réfractaire et le révolté. De même Ériphyle (dans Iphigénie), amoureuse d'Achille pour s'être sentie pressée dans ses bras ensanglantés, se croit maudite, et s'en vante, et, à cause de cela, s'arroge tous les droits, orgueilleuse du secret de sa naissance, du mystère de sa destinée, et du don qu'elle possède, comme Oreste, de répandre le malheur autour d'elle. Seulement, Racine nous donne Oreste et Ériphyle pour ce qu'ils sont, le premier pour un malade, la seconde pour une très méchante fille: au lieu que Chateaubriand adore René, et non seulement l'absout, mais l'admire et le glorifie. Et pareillement Hugo, Dumas et Sand adoreront Didier, Antony et Lélia, auxquels René léguera son âme vaniteuse et triste.
Mais il me semble qu'il y a encore quelque chose de plus dans le René des Natchez, à cause de la lettre à Céluta.
René lui écrit cette lettre un peu après avoir reçu la nouvelle de la mort d'Amélie. Il l'écrit sans nulle nécessité, pour le plaisir, et tout en sachant qu'elle fera souffrir la pauvre petite Peau-Rouge, qui n'y comprendra rien, sinon qu'il est malheureux et qu'il ne l'aime pas. Mais cette lettre exprime un magnifique délire; et, bien qu'elle soit très connue, il est utile que je vous en relise les passages les plus significatifs.
Ceci, d'abord, où vous êtes libres de voir une confession personnelle de l'auteur.
Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse: ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop aimé: l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence (?). Tout amour me fit horreur; un modèle de femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher; intérieurement consumé de passions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré glacé sous la main du malheur.
Et ceci:
Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi: vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule devant cet abîme: laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant, tu m'as appelé dans la solitude, tu m'as dit: «René, René! Qu'as-tu, fait de ta sœur?» Suis-je donc Caïn?
Ceci encore:
Quelle nuit j'ai passée!... Je cherchais ce qui me fuit; je pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur: un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!
Et surtout ceci:
... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes! Je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.
Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire: je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré: ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et des loisirs, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.
(Ceci est à rapprocher d'un passage singulier des Mémoires (1re partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur à Londres, il a retrouvé, mariée et mère de deux grands garçons, cette Charlotte qu'il avait aimée à Bungay pendant l'exil. Et il termine, violemment, par ces mots inattendus: «Si j'avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre après m'avoir été offertes.» Et c'est bien là le tréfond de René: car, dans l'alinéa suivant, qui est fort obscur et où il n'y a que cette phrase de claire, il parle des «folles idées peintes dans le mystère de René», qui «l'obsédaient» et faisaient de lui «l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre».
Nous avons maintenant le mal de René tout entier, à tous ses degrés, avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.
À l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job; celle qui fait dire à l'ecclésiaste que tout est vanité, que tout a été fait de poussière et retourne à la poussière; que celui qui augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouvé plus amère que la mort la femme, dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore existé et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui; c'est-à-dire le sentiment de l'inutilité de nos désirs à cause du néant de leur objet; donc, en même temps que l'impossibilité de ne pas désirer, le détachement anticipé de son désir, et, par suite, avec l'incapacité d'agir, l'inquiétude et à la fois le vide du cœur.
Cela est très vieux. Cela est notamment dans Sénèque (De tranquillitate animi). Pour échapper aux agitations et aux déceptions, Sérénus s'est jeté dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve l'inquiétude et l'ennui, (tædium, fastidium...) «cet ennui, ce mécontentement de soi-même, cette agitation d'une âme qui ne peut se reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mélancolie, la langueur (mœror marcorque), et les mille fluctuations d'une âme indécise..., l'irritation d'une âme qui maudit le sort, se plaint du siècle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie et qu'elle est excédée d'elle-même.»
Enfin: «Quelques-uns ont pris le parti de mourir, en voyant qu'à force de changer, ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux blasés: «Quoi! toujours la même chose!» Fastidio illis esse cœpit cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque eadem?
Pascal aussi a fort bien parlé de ce mal. Quand même, dit-il, on se verrait à l'abri du malheur, «l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par l'état propre de sa complexion.»
Et Bossuet: «C'est la maladie de la nature... Ô Dieu, que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte Thérèse a de la vie... La persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine...»
Et Fénelon: «Le monde me paraît une mauvaise comédie... Je me méprise encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix.»—«Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je tiens à tout d'une certaine façon... mais d'une autre j'y tiens très peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous l'expliquer...»
Je pourrais continuer indéfiniment à cueillir pour vous ces fleurs d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans René?
Ceci surtout, que René a su faire, de la tristesse, de la mélancolie, de l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupté. Il l'avoue lui-même très volontiers et souvent: «C'est dans le bois de Combourg, dit-il au troisième livre des Mémoires, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité.»
La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles il nous décrit, il nous développe son mal dans tous ses livres montrent assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de ce mal, et à tous ses degrés, impliquent, chez celui qui l'éprouve, la conscience de sa supériorité et le goût de se considérer comme le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de la banalité des choses et de leur impuissance à nous contenter. La mélancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie inégale à nos rêves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre désir dépassent la réalité. Ou bien, dans l'instant même où nous goûtons le plaisir, nous le sentons éphémère, et, au milieu de la fuite de tout, nous désirons ce qui ne passerait pas. La mélancolie résulte aussi de l'incapacité de jouir par l'abus de l'analyse de soi. La mélancolie, le goût passionné de la solitude, vient encore de ce que nous nous percevons différents des autres hommes, par conséquent supérieurs à eux: la mélancolie est alors misanthropie; donc, encore et toujours, plaisir d'orgueil.
L'ennui, c'est la mort du désir, qui a été trop souvent trompé, ou qui ne peut plus s'attacher à des objets qu'il connaît trop et qui sont toujours les mêmes. La mélancolie, ce serait plutôt, à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté; c'est l'éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues; et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en connaître le néant. Et, puisque la forme extrême du plaisir est la volupté, et que tout plaisir se rattache à cette forme extrême ou même en participe, la mélancolie est encore le souvenir de la mort associé à la volupté; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le petit squelette d'ivoire des fêtes antiques), soit qu'il la rende plus déchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son cœur, a subordonné l'univers à son plaisir, sachant que la mort guette sa volupté, voudrait que sa volupté elle-même donnât la mort: il le voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie transcendante, que le moment où une femme lui a dû le bonheur ne fût suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et difficiles à exprimer avec une clarté parfaite. Mais on sait la grande tristesse, et facilement exaspérée, qui est au fond de la volupté, surtout cause de l'impossibilité où elle est de s'assouvir jamais. Vous vous rappelez le mot de Lucrèce: «Du milieu même de la source des plaisirs surgit quelque chose d'amer.» Et vous connaissez aussi la parenté de l'amour et de la mort, et comment l'idée de celle-ci surexcite celui-là. Lorsque René veut poignarder Céluta «pour fixer le bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donné ce bonheur»; lorsqu'Atala, soufflée par Chateaubriand, désire «que la divinité s'anéantisse, pourvu que, serrée dans les bras de Chactas, elle roule d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde», on sent assez ce que le désespoir de René et d'Atala contient d'orgueil délirant et, si j'ose dire, de remède impie à la souffrance.
Mais au reste ce n'est plus là de l'ennui ou de la mélancolie: c'est un état extrême de la sensibilité, et comme une fureur que Chateaubriand n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-être même n'est-ce que de la littérature, c'est-à-dire la peinture d'une disposition d'âme imaginée plutôt qu'éprouvée. Et c'est aussi ce qu'il y a de plus proprement «romantique» dans le mal de René.
Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand a réellement connues et profondément exprimées. D'abord l'amour de la solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et qui se confond donc un peu avec le «narcissisme». Puis la misanthropie, celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet çà et là, celle de l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mélancolie charmante, qui jouit mieux de l'éphémère parce qu'il est éphémère et à cause de la difficulté que nous avons à concevoir un plaisir éternel; la mélancolie qui consiste à trouver sa propre tristesse intéressante, touchante, la mélancolie qui nous fait faire plus d'attention à nos sensations agréables en nous les montrant plus fugitives et en y mêlant doucement, sans brutalité et sans une vision trop concrète, l'idée de la mort; la mélancolie que La Fontaine a si justement placée dans son énumération des voluptés:
Il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
Cette mélancolie, ah! oui, Chateaubriand l'a connue, et aussi la misanthropie, et l'amour de la solitude.
Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute l'ennui, je doute qu'il en ait fait sérieusement l'expérience. Il a beau dire partout qu'il «bâille sa vie», ce n'est qu'une phrase. Il me paraît impossible qu'un homme d'un si fort tempérament, si «bon garçon» et d'une gaieté si facile avec ses amis; qui a tant écrit et qui a été tellement possédé de la manie d'écrire; dont la vie est une si superbe «réussite»; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses titres et de ses honneurs; qui a joui avec tant de surabondance et si naïvement d'être ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprimé son ennui par un choix de mots et avec un éclat dont il se savait si bon gré; il me paraît impossible que cet homme-là se soit ennuyé beaucoup plus que le commun des hommes.
L'homme qui s'est ennuyé, c'est Senancour.
Sainte-Beuve, en analysant les Rêveries de Senancour (1798) dit que «le monde de René a été découvert quatre ans avant René, par celui qui n'a pas eu l'honneur de le nommer.» Et cela est vrai. Senancour est bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a donné du mal de René des définitions autrement précises et profondes. Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqué (nullement intolérant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever à personne l'aide ou la consolation d'une foi religieuse): mais c'est un esprit vigoureux et vraiment libre. Il est plein de pensées. Sa vie, du reste, comprimée, contrainte, et qui est une suite de malheurs obscurs, est mieux faite que la vie émouvante et brillante de Chateaubriand pour nourrir le mal qu'ils ont décrit tous les deux. Déjà dans les Rêveries, puis dans Obermann (commencé un an avant la publication de René), Senancour, outre les autres formes de la tristesse, peint excellemment l'ennui. Non, jamais homme ne s'est ennuyé comme celui-là. Le mot d'ennui revient comme un tintement, surtout dans le premier volume d'Obermann. Sainte-Beuve lui-même, qui a tant de goût pour Senancour, ne peut s'empêcher de dire: «À force d'être ennuyé, Obermann court le risque à la longue de devenir ennuyeux.» Mais il faut ajouter tout de suite que ce style, parfois abstrait, embarrassé et prolixe, est souvent très beau de force, de justesse et même de couleur. Écoutez quelques-unes de ces plaintes dures et précises:
Dans les Rêveries:
La sagesse elle-même est vanité. Que faire et qu'aimer au milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours.
Dans Obermann:
L'avenir incertain, le présent déjà inutile, et l'intolérable vide que je trouve partout.
Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être...
Que ne puis-je être content de manger et de dormir? Car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable...
Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je le trouve inutile...
Je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de mes misères, et ce comique d'opposition qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses...
Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue?
D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux...
Il y a évidemment beaucoup plus de substance dans les méditations d'Obermann que dans les rêveries de René. Senancour est un philosophe, Chateaubriand un poète. L'un est un stoïcien, l'autre un épicurien. Senancour, dans ses spéculations les plus libres sur l'amour et le mariage (car il disserte de tout), garde une austérité. Chateaubriand est la volupté même. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la négation métaphysique. Chateaubriand a été un des plus illustres parmi les enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperçu. Senancour n'a rien été. Il a failli être sous-préfet de Napoléon, mais il n'a pas même été cela. On ne sait presque rien sur lui. On croit que le mariage qu'il avait fait n'était pas délicieux. Il fut presque pauvre et mourut caché.
C'est Senancour qui, ayant tué le désir, a véritablement connu l'ennui. C'est lui qui, toujours, a réellement éprouvé d'avance que tout est vain et que tout nous trompe, et qui a vécu en refusant la vie. Le vrai René, c'est Obermann, «ce René sans gloire», comme l'appelle Sainte-Beuve.
Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde. Rien ne prévaut contre la chevelure bleue du génie des airs ou contre l'appel aux orages désirés. C'est ainsi.
Mais, si sèchement et durement triste, ou même si ennuyeusement ennuyé que soit souvent Obermann, l'aveu lui échappe que la mélancolie, la tristesse, le non-désir, la non-espérance, même l'ennui, ne sont jamais la pire souffrance, ne sont peut-être pas une souffrance, sont peut-être même une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil, soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de notre esprit:
Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère à la joie...
Jeune homme,... vous chercherez des délassements, vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité, vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même...
C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives...
Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais, si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès de désirs, ni cette surabondance de facultés; nous ne jouirions plus du plaisir d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui nous entoure, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être...
D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus... Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous.
Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un des plaisirs habituels de René mieux que René ne l'expliquera jamais.
Au reste Senancour, à mesure qu'il avance dans la vie, sans être jamais heureux (mais est-il possible et est-il nécessaire de l'être?) paraît moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige l'infini, il s'aperçoit peu à peu que cela n'a peut-être pas beaucoup de sens; et ces plaintes-là et ces récriminations-là reviennent plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, réimprime et mêle ses Rêveries, son traité de l'Amour et son Obermann: ses livres ne lui sont donc pas indifférents. Il ne meurt qu'à soixante-treize ans. Il attend la fin des journées. Quand on s'applique à cela, quand on se distille à soi-même son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime très profondément la nature. Il l'a beaucoup plus regardée, je crois, et a beaucoup plus vécu dans son intimité que Chateaubriand. Il l'a associée à tous ses sentiments et à tous ses actes; il s'est apaisé et même engourdi en elle. Il a, autant qu'il était en lui, rythmé sa vie selon celle de la nature. Il a été, un peu après Ramond, un peintre excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la forêt (ce fut Fontainebleau). Il a préféré le soir au matin et l'automne au printemps parce que c'était son goût et, en somme, par sensualité, parce qu'il redoutait trop de joie et de lumière. Et il est mort parfaitement résigné. On peut très bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs précis et concrets: car on tire une douceur de son ennui même.
Si cela a pu arriver à ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de ce brillant et vaniteux René? Il faut le reconnaître, la tristesse n'est pas un mal; la tristesse, même profonde, n'est pas une souffrance. Ce n'est pas non plus, évidemment, un plaisir: si je le prétendais, vous ne me croiriez pas. C'est un état intermédiaire, non pas peut-être créé, mais perfectionné par l'intelligence humaine.
Chateaubriand,—encore plus efficacement que Senancour, parce que Chateaubriand réfléchissait moins,—se défend, par la mélancolie, contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait rentrer dans les causes générales de sa vague tristesse. Voici peut-être la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la mélancolie une parade contre la douleur.
CINQUIÈME CONFÉRENCE
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
Chateaubriand était donc toujours à Londres. Il venait de terminer, je pense, la rédaction définitive des Natchez, dont Atala et René faisaient partie, lorsqu'il reçut cette lettre de sa sœur, madame de Farcy:
Saint-Servan, 1er juillet.—Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire; et si le ciel touché de mes vœux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort.
Après avoir cité cette lettre au livre IX des Mémoires, il écrit effrontément (1822): «Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur! Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?» Si on lui avait répondu que non, il aurait été bien étonné.
Il continue: «Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'Essai, comme l'instrument de mon crime. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle fut l'origine du Génie du christianisme». (Une des origines, oui, il est possible.)
Et il rappelle la première préface du livre:
Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers («au delà des mers» veut dire simplement «de l'autre côté de la Manche»), ma sœur elle-même n'existait plus: elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai pas cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru.
Il a donc reçu une lettre de sa sœur morte lui annonçant la mort de sa mère; il a pleuré; il est devenu chrétien. Cela est fort beau; mais cela est un peu arrangé. (Voyez Victor Giraud, la Genèse du Génie du christianisme.) En réalité, la lettre par laquelle madame de Farcy annonçait à son frère la mort de leur mère lui est parvenue bien avant la mort de madame de Farcy; et lorsqu'il apprit cette mort de sa sœur, le Génie du christianisme était déjà fort avancé. Mais l'auteur tenait à sa phrase: «Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort...» Il resterait donc que, dans la préface d'un livre conçu avec des larmes et pour la plus grande gloire de Dieu, il altère la vérité pour produire plus d'effet (ce qu'il a fait d'ailleurs toute sa vie). Et cela n'est certes pas un crime, mais cela ne marque pas un très grand sérieux,—ni, comme dit le Psaume, «un cœur profondément contrit et humilié».
Il continue, dans les Mémoires: «Je m'exagérais ma faute: l'Essai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur... Il ne fallait pas grand effort pour revenir du scepticisme de l'Essai à la certitude du Génie du christianisme.»
Cela paraît assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'Essai, «s'il était philosophe par les opinions, il ne l'était point par les conclusions» (Sainte-Beuve). Il niait le progrès, ce dogme capital des philosophes. Il avait pour les encyclopédistes les sentiments de Rousseau. Il inclinait vers une espèce de christianisme social. Les protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un chapitre sur la Réforme: «Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne». (2e part., chap. XL.) Il disait, à propos d'Épiménide: «Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le baume de la religion dans le secret des cœurs. Il ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme.» Il n'était, en tout cas, qu'un impie intermittent. Et sa sensibilité était restée chrétienne. Cette sensibilité régnait partout dans Atala, René, les Natchez, et aussi la croyance à l'utilité sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du Père Aubry et du Père Souël. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre une apologie de la religion,—du moins le genre d'apologie qu'il entreprit,—n'avait pas à revenir de très loin.
Enfin, il était naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que les émigrés, et même les plus touchés de l'esprit du dix-huitième siècle, revinssent à la foi chrétienne, ou pour le moins au respect de la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impiété des plus grands criminels de la Révolution. Il ne leur paraissait pas ragoûtant de continuer à penser comme ces gens-là. Les doctrines étaient jugées par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et les prêtres, la Révolution avait créé entre eux une solidarité que les plus corrompus même de l'ancien régime acceptaient par point d'honneur. Madame de Duras dit très bien (dans une note de son roman d'Édouard, 1825), après avoir indiqué la corruption de la fin du dix-huitième siècle: «Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale...: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses.» Or l'honneur fut éminemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-être sa seule vertu.
Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excès du malheur, le besoin d'un recours, durent réveiller les impressions religieuses de leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère, il revit ses années de Combourg et du collège de Dol,—et sa première communion qu'il raconte ainsi dans les Mémoires: «J'approchai de la Sainte Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le Saint-Sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans... Je tremblais de respect...» (Il écrit cela trente ans après). En revenant du Canada, il avait chanté, à la vue des côtes de Bretagne, le cantique des marins à Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au cœur.
Des milliers et des milliers de Français, en France ou dans l'exil, étaient dans les mêmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait déjà et qui avait été aussi incrédule que lui, était repris du désir de croire. En 1790 déjà, Fontanes écrivait à Joubert: «Ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal... que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans principes, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.» (Cité par V. Giraud.) Joubert, que Chateaubriand allait connaître, et qui avait eu, lui aussi, sa période d'incroyance, écrivait: «La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en le rendant trop horrible.» Et encore: «La religion est la poésie du cœur; elle a des enchantements utiles aux mœurs.» (Il écrivait cela après le Génie du christianisme, mais il le pensait depuis le commencement de la Révolution.) On sentait qu'il faut une religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le monde, après la grande orgie d'impiété, de sottise, de cruauté et de destruction, portait en soi le Génie du christianisme, en attendant qu'un seul l'écrivît.
Et quelques-uns en écrivaient déjà des fragments. La Harpe, converti comme Chateaubriand, entreprenait une Apologie de la religion. Ballanche écrivait, en 1797, le livre Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts, que Chateaubriand n'a sans doute pas lu, mais où se trouve pourtant le titre même de son livre: «(À propos du Télémaque). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du christianisme!» (Cité par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paraître en 1802 un livre intitulé Du retour à la religion. Rivarol, incrédule, mais clairvoyant, écrivait dans le Discours préliminaire de son Nouveau Dictionnaire de la langue française: «Il me faut, comme à l'univers, un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées... Le vice radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au cœur. Or... le cœur est tout... Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.» (Cité par V. Giraud.) Bonald, dans sa Théorie du pouvoir (1796), expliquait que le salut de la France était dans le retour aux principes monarchiques et surtout catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publié, en 1796, ses profondes et magnifiques Considérations sur la France, que Chateaubriand avait lues (d'après V. Giraud). Or, Maistre annonce, à la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second chapitre, Chateaubriand put lire ceci: «L'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on le croit... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout à l'état de guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.» Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est écrit pour moi.
Étant donnés son éducation, son enfance chrétienne, sa sensibilité, le tour de son imagination, et qu'il était parmi les victimes de la Révolution et par conséquent de l'impiété révolutionnaire; que, même dans sa période d' «égarements» et de doute, il n'avait pas cessé d'être ému par les «beautés» de la religion; que, tout jeune, il avait eu la fureur d'écrire (douze heures par jour à l'occasion) et sur les grands sujets, et que jamais peut-être on ne vit jeune écrivain débuter par d'aussi énormes ouvrages; que, dans l'Essai et même dans les Natchez, la préoccupation religieuse est fréquente; qu'il voulait la gloire, et que c'est peut-être la seule chose qu'il ait voulue énergiquement; qu'il voulait jouer un grand rôle par la plume; qu'à cette époque la grande œuvre à écrire, le «livre à faire», c'était une apologie de la religion chrétienne, condition et commencement de la reconstruction sociale; que cela était «dans l'air»; que, Rivarol étant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme, Maistre étant étranger et ayant un génie trop insolent, Chateaubriand était le seul qui pût écrire ce livre attendu, de telle façon qu'il fût à la fois splendide, populaire et efficace... il était presque nécessaire que Chateaubriand écrivît le Génie du christianisme.
Il l'écrivit donc. Il le commença dès les premiers jours de 1799 (d'après Biré) et fit imprimer une partie du premier volume chez les Dulau, «qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré».
(Chateaubriand nous dit dans les Mémoires que le simiesque abbé Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abbé lui-même, dans son poème de la Pitié, qu'il avait composé à Brunswick un peu auparavant, célébrait la pitié chrétienne, disait la charité des sœurs grises et de l'abbé Carron; et c'était déjà, au deuxième chant, comme une pâle petite esquisse des derniers chapitres du Génie du christianisme; tant tout le monde avait la même chose dans l'esprit!)
Cependant, Bonaparte était devenu premier consul. Beaucoup d'émigrés rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il emportait avec lui Atala, René et les premières feuilles imprimées du Génie du christianisme. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans. Il rentra à pied par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées. Paris avait l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou. Chateaubriand était d'ailleurs devenu Anglais de manières et, «jusqu'à un certain point, de pensée». Mais il retrouve Fontanes et rencontre Joubert. Et peu à peu il goûte la sociabilité française, «ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé». Il goûte le pittoresque moral et le pêle-mêle de cette société, qui commence pourtant à se réorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout le monde était saisi après de tels bouleversements. Il n'a pas le sou, il emprunte pour vivre, mais il déborde d'espérance. Il travaille avec une allègre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert, à ce moment-là, du mal de René.
On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatriés, qu'il compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non! À propos du livre de madame de Staël, De la littérature dans ses rapports avec la morale, il publie dans le Mercure de France une Lettre à M. de Fontanes où il montre que c'est au christianisme, non à la philosophie, que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit dans le préambule de cette lettre: «... Je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tiré en partie de ce livre futur.» Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Staël une très élégante et très adroite réclame de son propre livre, et il signe—déjà—«l'auteur du Génie du christianisme». Cette lettre eut un très grand succès. «Cette boutade, dit-il dans les Mémoires, me fit tout à coup sortir de l'ombre.»
Mais le coup de maître, ce fut la publication d'Atala à part. Nous avons vu ce qu'Atala avait de nouveau et par où elle séduisit les imaginations. Mais surtout quelle victorieuse idée d'annoncer, par un fragment de cette espèce, par une histoire mélancolique et chastement sensuelle, pleine des images de la volupté et de la mort, une apologie de la religion! À coup sûr, cette apologie ne serait pas austère ni rebutante; l'auteur connaissait, autant que la poésie de la nature, la poésie des passions; son livre serait un trésor de suaves descriptions et d'émotions distinguées. Les femmes l'attendaient comme un roman.
C'est de la publication d'Atala (dit Chateaubriand dans les Mémoires) que date le bruit que j'ai fait dans le monde... Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues représentant Chactas, le Père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur le théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion...
Il fut «enivré». «J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour.» On se le disputa. Les femmes s'arrachèrent un mot de sa main, une «enveloppe suscrite par lui», que l'on «cachait avec rougeur, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure». «Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient, dit-il, les plus périlleuses.» Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi, sœur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame Récamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. «Le rideau, dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.»
Surtout,—avec Fontanes et Joubert, avec Molé, Pasquier, Chênedollé, qui fréquentaient chez elle,—il connut madame de Beaumont, née Pauline de Montmorin. Il fut passionnément aimé d'elle, et assurément il l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui était madame de Beaumont, lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'André Beaunier: Trois amies de Chateaubriand. Elle avait eu un père massacré à l'Abbaye, une mère et un frère guillotinés, une sœur morte en prison, puis une vie morne et décolorée... J'ai vu son portrait par madame Vigée-Lebrun. Elle n'était pas belle; elle avait, un peu, un museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grâce, cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait pour toucher. D'ailleurs une âme élevée et un grand courage.
Chateaubriand nous dit que le succès d'Atala l'avait déterminé à «recommencer» le Génie du christianisme dont il y avait déjà deux volumes imprimés. En le recommençant, il le «christianisa», je crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny-sur-Orge. Il y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est là qu'il remania et termina son livre, dans une fièvre joyeuse, attendrie par la présence d'une amie malade, mais à qui son mal laissait alors des trêves. «Madame de Beaumont, dit-il, avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais.» Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses forces, le défenseur de la foi. Apparemment c'est à elle que furent lues d'abord, à mesure qu'elles étaient écrites, les pages du texte définitif. Ces lectures ne durent pas être sans volupté pour elle et pour lui.
Comment l'apologiste de la religion se fût-il souvenu de sa femme?
L'apparition du livre était, depuis deux ans, annoncée, attendue, préparée; préparée par la rumeur des salons ressuscités, par la Lettre sur le livre de madame de Staël, par la sensuelle Atala, par les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public et son retour spontané à l'ancien culte («Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait», dit Chateaubriand lui-même en parlant de l'année 1801); préparée enfin, on peut le dire, par le premier consul en personne.
Quelle «réclame» pour un livre que le traité d'Amiens et le Concordat!
Le 18 avril 1802, jour de Pâques, un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et le rétablissement du culte. «Le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales autorités.» (Thiers.) Et le même jour le Génie du christianisme parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le Moniteur.
Je ne vois guère que l'Énéide qui ait rencontré des conditions analogues de publicité. La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable «réussite». Autant que j'en puis juger, le Génie du christianisme a été le plus grand succès de toute l'histoire de notre littérature (même pour la vente, si on tient compte du temps, de la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).
Chateaubriand put se considérer comme étant, avec Bonaparte, le restaurateur du culte. Il put dire: «Bonaparte et moi.» Et il n'y manqua pas.
Le livre qui eut une telle fortune était-il un chef-d'œuvre? Il le parut et il devait le paraître. Il avait des parties à la fois attendues et neuves.—Était-il une œuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner d'abord.
Je me suis dit pour commencer:
—Chateaubriand a été certainement incrédule entre vingt et trente ans. En 1798, il l'était parfois jusqu'au nihilisme. Là-dessus, il écrit le Génie du christianisme. Que s'était-il donc passé? Il n'avait pas eu de «nuit» à la Pascal; autrement il nous l'aurait raconté. Il avait été fortement ému en apprenant la mort de sa mère et ce que sa mère avait souffert par lui. Sa conversion avait été encore déterminée, ou hâtée, par le désir d'écrire le livre réparateur que tout le monde attendait. Que valait sa conversion? De quelle espèce était sa foi?
Il y a une vingtaine d'années, au temps des mystères de Maurice Bouchor et des cigognes de M. de Vogüé, on rencontrait fréquemment dans les livres, et même au théâtre, un sentiment que j'avais appelé «la piété sans la foi».—La piété sans la foi, disais-je, consiste à bien comprendre, à respecter et à goûter, pour la bienfaisance de leurs effets, pour la beauté de leur signification et aussi pour la grâce de leurs représentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas... Cette piété n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime les vertus et les rêves qu'a suscités la foi dans des millions et des millions de têtes et de cœurs; on aime les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus... On aime aussi la poésie, la douceur et tour à tour l'allégresse espérante et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont d'éternellement vrai, l'humanité étant l'éternelle suppliante. On aime enfin, (dans un mystère comme celui de la Nativité), sous le sens littéral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire à un dogme révélé pour être profondément sincère en appelant un Sauveur. Depuis dix-neuf siècles on chante tous les ans: «Venez, divin Messie», comme si le Messie n'était pas venu encore. S'il est un cri que tout le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du cœur, c'est apparemment celui-là. Quand la race humaine disparaîtra, ce sera encore en appelant au secours, et peut-être en essayant de rêver que le secours lui est venu.
Voilà des sentiments que certes Chateaubriand n'eût pas reniés, et que même il nous a peut-être aidés à avoir; mais il semble pourtant qu'il y ait eu dans son cas un peu plus que la piété sans la foi, alors que la foi venait d'avoir ses martyrs, que l'Église était teinte de son propre sang, et que l'imagination était remuée par tout ce tragique. «J'ai pleuré, j'ai cru», il faut tenir grand compte de cette déclaration. Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par persuasion de sa nécessité sociale, avec un sincère attendrissement, et avec un ardent désir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrétien sérieux, celle qui tient tout l'homme, même quand il pèche; qui est toujours présente à son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui façonne à chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de foi dans n'importe quelle page des Pensées de Pascal que dans tout le Génie du christianisme. La foi de Chateaubriand, affirmation de politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne ni ne le dirige; ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle Atala, ni de choisir la maison de sa maîtresse pour y achever son apologie de la vraie religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu'à la fin de sa vie et dans le temps même de ses plus beaux gestes de chevalier de la foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi nihilisme. Boutades élégantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrétien ne se permettrait pas.
Je sais bien qu'on peut croire sans une «pratique» complète. Mais enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sûr de la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosité, assurément innocente et même louable, m'a fait demander à M. Victor Giraud si, depuis le Génie du christianisme, Chateaubriand communiait. M. Victor Giraud m'a répondu: «Voici mon impression. Je serais étonné que Chateaubriand n'eût pas fait ses Pâques en 1799, après la conversion; je serais étonné qu'il les eût faites de 1801 jusqu'à une époque assez difficile à déterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il les faisait régulièrement dans les dernières années de sa vie. Si cette impression est fondée, vous avouerai-je qu'elle ne m'empêche pas de croire à la sincérité religieuse de Chateaubriand? 1° Video meliora... et 2° les trois quarts des écrivains sont beaucoup plus sincères en écrivant qu'en vivant.» Cela me semble parfaitement juste.
Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consulté un théologien; et j'ai vu que l'Église était moins difficile que moi; et j'ai admiré sa connaissance de l'homme et sa très sagace indulgence.
Le théologien m'a répondu:
«La foi proprement dite ou «foi divine» (au sens de foi à Dieu) consiste en ce que l'on croit une vérité révélée et qu'on la croit à cause de l'autorité de Dieu qui la révèle.
»Ainsi donc l'objet de la foi est une vérité révélée,—non évidente de soi, et plutôt mystérieuse,—que l'esprit accepte, sans pouvoir se démontrer qu'elle est une vérité, et seulement parce qu'il sait qu'elle est une vérité révélée par Dieu...
»Préalablement à la «foi divine» ainsi conçue doit se placer une enquête de l'esprit se demandant quelles raisons il a de penser qu'en effet il y a des vérités qui ont été révélées par Dieu, et que le Christ, par exemple, avait mission de parler pour Dieu... Cette enquête constitue l'apologétique chrétienne...