Les Mémoires de mon ami
Mon ami Charles L… est mort, la semaine dernière. Quand je dis que Charles L… fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement ! Tous les cinq ou six ans, nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés, toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.
— Ah ! c’est toi !
— Quel bon vent ?
— On ne se voit jamais !
— Que veux-tu ? C’est la vie !
— Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable !
— Certainement !
— De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant !
— Alors, à bientôt, n’est-ce pas ?
— A bientôt !
Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard d’une nouvelle rencontre !
— Ah ! c’est toi ?
— Quel plaisir de se revoir, hein ?
— Ne m’en parle pas !… Et qu’est-ce que tu fais ?
— Toujours la même chose !… Et toi ?
— Moi aussi !… Il faudrait pourtant se voir un peu !
— Ça oui, par exemple !
— Un de ces jours, hein ?
— C’est ça ! Un de ces jours, mon vieux !
— Alors, à un de ces jours !…
— Ah ! nous en avons des choses à nous dire ! Crois-tu ?
— Depuis le temps !… à un de ces jours !
Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la Laponie.
Tout ce que je savais de lui, du moins, tout ce que je soupçonnais de lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon que ce sont des braves gens ! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui, si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas. C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait distinguer à première vue le trait des lèvres.
— Ah ! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous assure !
Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna.
— Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle… une séparation si brusque… on a de la peine à s’y faire !
— Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.
Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras…
— C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux…
Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit :
— Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin… Lui aussi, monsieur, il écrivait !… Il écrivait ses mémoires !… J’aurais pensé à tout de sa part, excepté à cela… Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des livres, bien sûr !… Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le pauvre homme !…
Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste d’acquiescement qu’un geste de protestation.
— Ah ! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par méchanceté — il n’était pas méchant pour deux sous, — mais parce qu’il n’avait pas de jugement… pas d’intelligence !… C’était… enfin… quoi, c’était rien du tout !
Et elle soupira :
— Ah ! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.
Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais pas en humeur d’écouter… Et, vivement, je ramenai à son point de départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis du sentiment.
— Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi ?… Et pourquoi m’apporter ce manuscrit ?…
— Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez… Mon Dieu ! je me doute bien que ce n’est guère intéressant… Si c’est sa vie qu’il raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle !… Pourtant, on ne sait jamais !… Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie… il avait, pour vous… une admiration sans bornes !…
— Il était bien bon !… maugréai-je…
— Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié… Dame, après tout !… Dans la position où je suis, ça ne serait pas une mauvaise chose… On m’a raconté qu’il y avait des livres qui rapportaient des mille et des cents !…
Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table.
— Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me marquer votre mari… Mais vous savez combien on a peu de temps à soi, dans la vie… Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même ?
La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua :
— C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique… Et puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son écriture !…
Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier…
— Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence… Votre mari était caissier dans une maison de commerce !…
— Oui, monsieur !…
— Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires… est-ce qu’il en parlait devant vous ?
— Il ne parlait jamais de rien devant moi !… Il ne parlait jamais !…
— Ah !
Nouveau silence.
— Vous avez des enfants ?
— Non, monsieur… Heureusement… dans la position où je suis, qu’est-ce que j’en ferais ?… J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.
Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.
— Plutôt l’autre !… accentuai-je en la reconduisant…
Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots : Mes mémoires.
Je retournai encore cette page et me mis à lire… mais dès les premières phrases je demeurai stupide… C’était tout simplement admirable… Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.
Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs, toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.
Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin… Et je me suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on se rencontre et comme on se croise avec un inconnu !
Ah ! le pauvre visage !… Et qu’il me désole !… Aucun néant, aucune mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis !
Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides… Par exemple, mes yeux sont morts ; aucune flamme n’y parvient ; aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints… Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais d’eau… Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur !… Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier !
D’un caissier !
Et c’est juste !… Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui, en effet, qu’on nomme un caissier ? Puisque toute la journée, toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, et du savant, et du pauvre — ah ! le pauvre servile ! — tout cela éclairé des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai !… Et leurs mains, toutes leurs mains !… Ah ! toutes leurs mains, ah ! l’horreur de toutes leurs mains sur les petites tablettes des guichets !
Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil : Jamais il n’exista un être humain aussi enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et profondément vivant que je le fus : mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté ! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs… J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir — et j’ai accompli, toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie !… Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi !… Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur…
Eh bien ! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi… Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…
Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…
Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !…
Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…
Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre vent de Nord-Ouest.
— Qu’est-ce que tu as fait encore ?… Pourquoi rentres-tu si tard ?… Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin… Tu n’es bon qu’à çà !
Oh ! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches, lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de ces cavernes pleines d’or, où je vis !
Ma femme !
Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité absolue où je suis de dire : non ! à quelqu’un, de me défendre contre les gens et contre les choses.
Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué… Ah ! ces lamentables dimanches !… Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à charge, combien ils me pesaient sur le crâne ! C’étaient de pauvres gens d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se plaindre que le commerce n’allait pas !… Certes, jamais, à aucun moment de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât bien… Le commerce ne va jamais bien… Il ne va pas, pour toutes sortes de raisons comiques et contraires ; il ne va pas, un jour, à cause de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne ; ceux-ci accusent les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce ; ceux-là, les républicains, par leurs divisions… Si les Chambres sont réunies, quel malheur pour le commerce ! si elles sont en vacances, quelle catastrophe !… Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de faire fortune, en peu de temps.
— Eh bien ! comment ça va-t-il ? demandais-je, régulièrement, chaque dimanche.
— Ça va mal ! répondaient-ils.
— Vraiment ?… De quoi souffrez-vous ?
— Nous ne souffrons pas… mais c’est le commerce qui ne va pas !…
Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout… Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.
On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris qu’un, hélas !… Et ce fut ma femme !…
Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet… Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout… et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée…
Les vieux amis avaient une fille.
Une fille !… Hélas, oui !… Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait pu naître de ce double néant !…
Elle s’appelait Rosalie !…
Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien !… Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… comment dirai-je !… oui, une chose « qui n’a pas été ».
On peut être très laid et très émouvant ; on peut être très laid et garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie ; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches… moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances mystérieuses et profondes !… Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre créature… J’ai dit qu’elle était anguleuse… Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles… Non, pas même cela… Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était apparent… Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son ombre… Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses contours… Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par hasard, aurait frotté la manche…
Et voici ce qui se passa, un dimanche.
Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude… et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours…
— Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement… En deux mots, voici la chose…
Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait, ah ! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix !…
— Voici la chose, répéta-t-il… Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille… Elle vous aime, quoi !… Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes… mais elle a une âme, une âme comme tout le monde !… Vous, vous n’êtes pas beau… Vous n’êtes pas un aigle… Mais enfin vous avez une bonne place… et puis vous êtes un brave garçon… C’est ce qu’il faut, dans un mariage… Sans compter que nous sommes de vieux amis… et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille… vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous… C’est évident… Donc, il faut vous marier tous les deux… et le plus vite possible !… Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas… Mais je sais que vous n’êtes pas un homme intéressé… Vous êtes un brave garçon… D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage…
Il parla longtemps… Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes…
A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps… mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours… Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les mystères et toutes les secousses de l’amour… J’avais aimé plus que des femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche… J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines… Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides, tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement, physiquement… Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois…
Et voilà que tout cela allait disparaître… et que sur tout cela l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger…
Le vieil ami de ma famille parlait toujours… Il parlait encore quand ces dames rentrèrent… Alors il se leva, et il dit :
— Vous ne savez pas !… Charles me demandait la main de Rosalie ! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle… mais je la lui ai donnée tout de même… Est-ce vrai, Charles ?
J’aurais voulu crier, hurler… prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages… Je répondis :
— C’est vrai !…
Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore :
— Embrassez-vous, mes enfants !
Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du « commerce qui ne va pas ». En vain j’essayai de rappeler à moi les visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes amantes… Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais !…
Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi… Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est, ce ne fut pas de sa faute… Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était ? Est-ce que du chardon qui pousse entre les pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux gras et chauds ?… Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté, une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique ?
Je conviens qu’il eût été plus généreux à moi, et non seulement généreux, mais d’un sens artiste et humain, d’éprouver de la pitié envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre elle à de vulgaires et méchantes moqueries… Car, pour les âmes hautes, rien n’est plus touchant, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes… Hélas ! qui donc plaint les infirmes ?… Les bossus, par exemple, ne sont-ils pas l’objet des rires de tout le monde ?… Ah ! je me demande aussi si je n’ai pas gaspillé, en cette pauvre bonne mentale qu’était ma femme, si je n’ai pas gaspillé, bêtement, d’immenses trésors de joie esthétique et d’amour !…
Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent de leur province, fort agités et troublés. Ils ne le trouvaient pas à leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi « un établissement meilleur et conforme à notre situation sociale »… Même, ils s’indignèrent et m’accablèrent de reproches.
— A ton âge… caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant toi… tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et qui n’a pas le sou, comme Rosalie ! Mais c’est de la folie !… Et comment ?… Et pourquoi ?…
A toutes leurs questions, je répondais :
— Je ne sais pas.
Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose.
Ah ! les soirées mémorables et pénibles, et comiques aussi qui, chaque fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces !… Oh ! les discussions aigres, sournoises et colères, toujours les mêmes, où il était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je n’étais pas un aigle… d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie !… Car les vieux amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas vouloir donner de dot à leur fille… mieux que cela, ils entendaient garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune fille…
— Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon ?… criait le père… Qu’est-ce que je mettrais dans mon salon, à la place du piano ?…
Et ma mère répliquait :
— Le piano ne vous appartient pas… Il est à Rosalie…
— Rien, ici, n’est à Rosalie…
— Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en ménage !…
Le père s’obstinait :
— Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout entier… Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à nous !… Nous avons une part… Il ne sortira pas d’ici.
— C’est honteux !… Une telle avarice, ça n’a pas de nom !… Vous êtes un mauvais père !… Et tout cela, je vous demande un peu, pour un piano !…
— Mais mon salon ?… Alors quoi ?… ça ne sera plus un salon !
— Hé ! je me fiche un peu de votre salon !… Je ne pense qu’à ce qui est juste et au bonheur de ces enfants…
Et cela finissait par une crise de larmes, par une crise de nerfs, dans laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche :
— Mon piano !… Il est à moi !… Je l’ai payé… Je veux mon piano !
C’était ma mère qui, toujours, menait le débat… Elle était tout d’une pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Jamais, en aucun cas, elle n’admettait la contradiction… Mon père, lui, hochait la tête, approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme s’il attrapait, au passage, des vols de mouches… C’était un excellent homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune espèce d’idées… Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout, dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux hommes. Cela, d’ailleurs, satisfaisait pleinement son inertie physique et mentale, et aussi sa peur des responsabilités.
Un jour, durant ces préliminaires interminables qui donnèrent à mon mariage de si beaux présages d’union et de bonheur, un jour qu’ils étaient, elle, à bout d’arguments, lui, à bout de gestes approbatifs, ma mère se tournant vers moi, s’écria :
— Et toi ?… Pourquoi ne dis-tu rien ?… Mais dis donc quelque chose !… Tu es là comme une borne !… C’est tout ton avenir qui s’engage, c’est toute ta vie qui se discute !… Et tu ne dis rien !… Et tu n’oses pas ouvrir la bouche !… Et tu n’es même pas à la conversation !… Et tu nous regardes comme des curiosités !… Voyons, dis quelque chose !…
Je ne savais que dire… Tout cela m’écœurait profondément… Je répondis :
— Ça m’est égal ! Tout m’est égal !
— Tais-toi, alors ! fit ma mère.
Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une voix de vaincu…
— Vous me saignez aux quatre membres… Et qu’est-ce que je ferai de mon salon, désormais ? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre ainsi à la gorge !… surtout quand vous savez que le commerce ne va pas !…
Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le voile blanc, et la figure si pauvre, si grise, si effacée de Rosalie, dans le nuage nuptial… Et je passe aussi, sur le landau et le repas dans une gargote de la banlieue !… Ce fut simplement hideux.
Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête — oh ! sa tête anxieuse et rêche à la fois — sortant hors des draps !…
J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais… C’étaient les Pensées, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le lit, près de Rosalie…
Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas… elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent…
— Rosalie lui dis-je… savez-vous ce que c’est que l’amour ?
— Non !… je ne sais pas !… bégaya-t-elle.
— Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose… Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal… C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais…
Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme… Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne… Oh ! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique !… Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux… Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses… Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade… une odeur de pourriture !… Alors, je fermai le livre… Et, moi aussi, je m’endormis !
Telle fut la première nuit de nos noces !…
Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer… Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve… Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout ! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création !… Que ne l’ai-je réveillée ? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie ? Le pouvais-je ?… Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes ses passions… Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne parle pas seulement par la voix ; on parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair… du sang… de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de danses, de fêtes et de fleurs !… Et je l’en ai chassée !
Et pourtant, elle avait pleuré ! La nuit de notre mariage, si petite, si pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré !… C’est donc qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance, d’amour !…
Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des larmes d’imploration silencieuse ?… Pourquoi ce corps triste, cette chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et retenues contre mon corps et contre ma chair ?… Et pourquoi ne l’ai-je pas saisie dans mes bras en lui disant :
— Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu pleures !… La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus repoussantes, et elles les transforment en beautés… C’est comme le soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change, en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant !… Vois l’eau !… Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même, par elle seule ?… Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète… Tu es, chère âme, une eau qui n’a rien reflété encore… Et voici, enfin, la lumière, je te donne enfin la lumière !…
La vérité est que j’aurais bien voulu lui dire tout cela… Je ne le pus… Je vous jure que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer… Je suis atteint d’une impuissance singulière… Il se passe en moi des choses extraordinaires et tumultueuses, et je suis en état permanent de création… J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus violents enthousiasmes… Il y a des moments où il me semble que je suis soulevé de terre, et que j’atteins aux cimes éblouissantes de l’absolu… Mais tout cela qui bouillonne en moi, demeure en moi, caché en moi, et n’apparaît pas sur ma face et ne franchit jamais l’abîme de silence qu’est ma bouche.
Je ne dis donc rien à Rosalie… je ne lui dis jamais rien !
Nous ne parlions pas.
Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre mariage. Je rentrais, comme de coutume, de mon travail. Et je trouvai Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait.
— Pourquoi pleures-tu ? lui demandai-je… Est-ce qu’on t’a fait de la peine ?
— Non !
— Est-ce que tu es malade ?
— Non !
— Alors, pourquoi pleurer ?…
Et, tout à coup, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses sanglots, comme par une grande fièvre, et elle me dit :
— Oh ! mon petit homme !… mon petit homme !… mon petit homme !…
Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait. Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente ; la peau de son visage rayonnait ; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien.
— Allons ! allons ! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut pas pleurer, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler votre petit homme. Je ne suis pas un petit homme…
Elle sanglota longtemps. Et elle s’écriait, entre des spasmes :
— Je suis trop malheureuse… Non, je suis trop malheureuse !
Doucement, je lui demandai :
— Pourquoi êtes-vous malheureuse… Il vous manque donc quelque chose ?…
Et elle répondit !
— Oui ! Il me manque quelque chose… Il me manque quelque chose dans la tête, dans le cœur, dans les bras… partout !… Oui, il me manque d’être vivante, je vous assure… Et cette vie à laquelle j’aspire, cette vie, vous ne voulez pas me la donner !… Je serai donc toujours morte ?
— Allons !… Allons !… lui dis-je… Calmez-vous !… Il est temps que nous dînions !…
C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de notre ménage… Au lieu de rester calme et silencieuse, peu à peu, elle devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans la maison, me dépouilla de toute espèce d’autorité. Puis, bientôt, comme je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me couvrir, me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas… J’étais la cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage. Et j’avais toujours à mes trousses, comme un roquet rageur, sa voix, sa voix colère, sa voix qui ne cessait pas une minute de m’envoyer avec les reproches habituels, toutes les variétés d’insultes domestiques…
Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me distribua les douze sous de mon omnibus…
Que m’importait d’entendre sa voix ? Je ne l’écoutais pas. Que m’importait de n’avoir pas d’argent ? Je n’avais aucun besoin, aucun vice antérieur, pas même le goût de la charité !… L’argent me dégoûtait. A force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le haïr. Il ne me représentait que de sales visages, de sales choses, des crimes !
Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent ; ma vie était ailleurs : elle était en moi !
Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau.
Ma maison !…
En dépit des taquineries et des irascibilités, de jour en jour plus agressives, de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison. Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très vite à m’abstraire, non seulement de sa présence morale, mais encore — et c’était l’important — de sa présence matérielle. Les gens qui habitent près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets et les roulements des trains… C’est ce qui m’advint, pour ma femme. Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus ; elle avait beau glapir ses reproches éternels avec une voix aigre et perçante, je ne l’entendais plus. A force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure si fortement close aux contingences du ménage, et aux extériorités de la vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié, et de reprendre mes rêves d’autrefois… Les princesses aux lourdes robes de brocart, les vierges pâles dévorées d’amour mystique, les courtisanes aux cheveux d’or, à la peau peinte, toutes revinrent me visiter, plus splendides, plus hardies, plus savantes en caresses, et je m’embellis à nouveau de les aimer, selon leur chair et selon leur âme, éperdument !
Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit, au bénéfice de mes sensualités. Bien au contraire, je le cultivais avec soin… Après le dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de ma femme, nous passions dans une petite pièce, ridiculement meublée qui nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano, le piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait les Adieux de Marie Stuart, sous un globe ! Mais rien, ni la jardinière en bois rustique, ni les chromolithographies qui ornaient les murs, ne m’était une offense ou un agacement… Ma femme s’installait, devant un petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la journée ; ou bien elle raccommodait, avec une patiente vertu, d’ignobles chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique fauteuil — un fauteuil Voltaire recouvert de reps grenat, — et, les bras sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je pensais. Oui, en vérité, je pensais ! Dédaignant les vaines éruditions, je créais des formes spirituelles, j’échafaudais les plus audacieuses philosophies, et bien des fois j’obligeai l’histoire, la science, les littératures, les morales, les religions et les cosmogonies, à repasser dans des matrices vierges… Quand je serai arrivé au chapitre de mes idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que j’ai reconstruit… c’est quelque chose d’effrayant et qui m’étonne souvent.
Quelquefois, ma femme — je continue à lui donner ce nom, — s’irritait de ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de la rue, un fiacre qui passait, une boutique qui se fermait, et la trompe lointaine d’un tramway. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle s’écriait :
— Est-ce une vie ?… Non… non… J’en ai assez à la fin !… Ça m’étouffe !… avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil… et qui ne parle jamais !… Mais si tu étais impuissant, si tu étais incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire ! Je ne puis plus !… je ne puis plus !…
Et comme je ne répondais pas :
— Mais dis donc quelque chose !… n’importe quoi ! ah misérable !… Il n’a même pas l’air de m’entendre !… Et ne jamais sortir… être toujours en prison, comme une criminelle !… Voyons : depuis que nous sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi ?… Que suis-je ici ?… Pas même ta domestique… Quelque chose de moins qu’une chienne !… une domestique, on lui parle… une chienne, on la caresse !… Toi… ah ! toi… mais dis donc un mot… mets-toi en colère… que j’entende ta voix !… Rien ! Rien !…
Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles :
— Non… non… ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça !… Je m’ennuie… je m’ennuie… je m’ennuie !… Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.
Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.
Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente :
— Vous vous ennuyez, Rosalie ?… C’est de votre faute, et non de la mienne. Je n’y puis rien… Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je porte le monde en moi… parce que j’ai tout en moi !… Vous, vous n’avez rien en vous… que vous-même… Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez !… Mais faites comme je fais… Remontez les siècles et bousculez l’histoire… Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le bonheur… Et vous ne vous ennuierez plus !…
Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs… elle avait, au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs ; et sa peau grise se tachait de plaques rougeâtres… Elle ne disait plus rien, parce qu’elle avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge, et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées… Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes ; et elle s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles… Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi… près de moi qui, sur des draps d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté ; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait !… Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait… Maintenant, je n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs fois, porté vers elle !…
Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide… Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous… Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent :
— On voit bien que c’est toi qui portes les culottes… D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux !…
Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, regardait le ventre, le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait :
— Eh bien !… Quoi donc !… Ça ne s’arrondit pas encore ! Ah ! vous y mettez le temps, sapristi !…
Et comme Rosalie baissait les yeux :
— Eh bien, quoi ! expliquait-il… Il n’y a pas de honte !… Moi, avec ta mère, le premier mois ça y était !… Mais ce n’est peut-être plus la mode aujourd’hui !… Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute mieux !… Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à élever… et ça ne donne guère de satisfaction !… Amusez-vous, allez !… Amusez-vous !…
— Et le commerce, beau-père ? demandais-je pour donner un autre tour à la conversation.
— Le commerce ? mon cher garçon, mais il ne va pas du tout… Jamais il n’a été plus mal… Et comment voulez-vous que le commerce aille ?… Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin !
— Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant… il n’y a plus de religion ! Il n’y a plus de famille !
— Parbleu !… Il n’y a plus rien de rien !… Et qu’est-ce que j’ai lu ce matin dans mon journal ?… Il paraît que l’Angleterre fait encore des siennes !… Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi… Est-ce vrai ?… Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre !…
Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que « le commerce n’allait pas » qu’il ne pouvait pas aller… nous rentrions chez nous…
Dans la rue :
— Tu vois !… me disait Rosalie… comme c’est flatteur de s’entendre dire des choses pareilles par ses parents !… Mais toi, rien ne te fait !…
Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus… Oh ! ces visages, dans l’omnibus !… ces visages mornes, tassés et roulant, dans l’omnibus !… Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux !…
On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord, cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un grand remords ; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire.
Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.
Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.
— Ce n’est rien !… disait-elle. C’est une indigestion… J’ai sur l’estomac comme une boule… Ce n’est rien !
A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante :
— Ce sont les haricots de l’autre jour… Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé… Mais ça n’est rien !
On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait :
— Ça n’est rien !… disait-elle en nous regardant d’un regard un peu effrayé… Ça n’est rien… Je sens que c’est une boule… là… N’est-ce-pas que ça n’est rien ?
— Mais non !… Mais non !… affirmais-je…
— Mais non !… Mais non !… répétait le beau-père avec assurance… Ça n’est rien !… Parbleu ! ça se voit que ça n’est rien !… Il faut qu’ils passent, voilà tout !…
Un soir — c’était un samedi, je me souviens — le visage de ma belle-mère s’altéra tout à coup… Ses narines se pincèrent affreusement… L’ossature s’accusa, creusant des trous noirs sous les yeux et dans les joues… Son regard, qui, déjà, ne voyait plus les mêmes choses que nous, devint trouble et vitreux… Elle respirait avec peine, avec effort… Sur son front qui se bronzait la sueur roulait en grosses gouttes glacées… Et semblant ne plus nous reconnaître, elle balbutiait péniblement :
— Ça… n’est rien… Partons… pour… la… campagne… pour… la… camp…
Elle ne put achever.
— Comme c’est long à passer !… observait le beau-père, dont le calme et la confiance persistaient. Moi, ça m’est arrivé, une fois, avec des escargots !… Ça n’est rien…
Il estima qu’elle devait prendre du rhum, qui est un remède souverain pour les indigestions…
— Quand elle aura pris du rhum, ce sera fini !
Moi, je voyais la mort près d’elle. Moi, je sentais la mort sur elle…
— Elle est très mal !… dis-je gravement. Appelez vite un médecin !
— Mais non ! mais non ! s’obstina le beau-père. Et pourquoi un médecin ? Un médecin l’effrayerait… Si elle était si mal que vous le dites, elle le saurait mieux que nous, bien sûr !… Ça n’est rien !…
Quand elle commença de râler, il commença, enfin, de s’inquiéter.
— Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien… Elle a une drôle de mine… C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne passent pas font du ravage !
Les haricots ne passèrent pas… Ce fut la belle-mère qui passa… Elle passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer… Ses doigts, seuls, grattèrent un peu la toile des draps… C’était fini !
Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père s’écria :
— Ah !… par exemple !… C’est trop fort !… C’est trop fort !… Mourir d’une indigestion !… pour des haricots qui ne passent pas ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi !… Pauvre Héloïse !…
Et il s’écroula dans un fauteuil, comme une masse, en proie à une douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une voix hachée :
— Jamais je ne croirai ça… jamais… je ne croirai ça !… Une indigestion de haricots !… C’est trop fort !… Est-ce que vraiment elle est morte ?… Ça n’est pas possible !…
Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très indifférent… Je ne jouissais même plus de ses ridicules… je ne m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé d’être durant toute sa vie. Elle avait toujours été pour moi d’une inexistence si totale que, bien des fois, en évoquant sa mort possible, je n’avais éprouvé aucune émotion, de quelque nature que ce fût… Peu m’importait, véritablement, qu’elle fût morte ou vivante, car il me semblait qu’elle était morte depuis des siècles !
Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis pris d’un grand chagrin et d’un grand remords, chagrin de l’avoir perdue, remords de ne l’avoir pas aimée ! Est-ce une chose mystérieuse et stupide que la mort !… Pourquoi l’aurais-je aimée ?… Et pourquoi l’aimais-je, maintenant ?… Son visage immobile et qui était devenu tout petit en se refroidissant, ses yeux fermés, ses mains maigres allongées sur le drap, toute cette chose si insupportablement funèbre, si inexplicablement douloureuse qu’est un cadavre, même un cadavre de chien ou de rat, oui, tout cela qui allait bientôt se diluer, tout cela fit que j’eus le cœur serré, comme si je venais de perdre quelqu’un de très cher et de très beau… Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner cette impression soudaine, rien que parce qu’elle n’était plus, parce qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et des beautés prodigieuses… Et je pleurai sur elle, je pleurai abondamment… Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la verrais plus, je pleurai sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et je pleurai aussi sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et sur tout, et sur rien !
Je revois le lamentable salon où, tous les trois, tantôt vautrés sur les meubles et tantôt jetés dans les bras l’un de l’autre par de brusques tendresses, nous passâmes le reste de la nuit à pleurer et à chanter sur les modes les plus tristes, les extraordinaires vertus de la morte.
— Pauvre Héloïse !… gémissait le beau-père. C’était une femme héroïque et qu’on ne connaissait pas… Je n’étais rien sans elle… Et maintenant qu’elle est partie, que vais-je devenir ?…
— Père, père !… sanglotait Rosalie. Petit père chéri !… Quel affreux malheur !
— Je n’ai plus que vous, mes enfants, je n’ai plus que vous !… Ah ! vous ne saviez pas ce qu’était Héloïse !… Elle avait un bon sens merveilleux… Elle s’entendait au ménage comme pas une… et si économe !… Et puis, elle était l’âme de ma maison de commerce ! Je n’ai plus de ménage, plus de maison de commerce, plus rien, plus rien… Je n’ai plus que vous !…
— Et quelle belle-mère c’était pour moi !… m’exclamais-je. Quel trésor de tendresse ! Comme elle nous soutenait ! Comme elle renforçait notre union de ses chers conseils !… C’est horrible !… horrible !…
— Elle était si généreuse !… si dévouée !…
— Si intelligente !…
— Elle était si belle !…
— Elle avait tant d’esprit !
— Elle ne pensait qu’aux autres !… Elle s’oubliait toujours !… Et si bonne aux pauvres !
— Une sainte !…
— Mieux qu’une sainte : une femme !
— Ah ! mon Dieu !…
Nous disions tout cela sans rire, avec des exaltations, des enthousiasmes sincères dont le comique me paraît, aujourd’hui, d’une irrésistible gaieté, d’une folie à la fois macabre et singulièrement exhilarante…
Et ce qui fut plus comique encore, ce fut quand, après l’enterrement de l’admirable, héroïque, intelligente, généreuse et dévouée belle-mère, ma femme et moi nous rentrâmes dans notre appartement, changés tous les deux, et meilleurs, et sublimes, oui, en vérité, sublimes.
— Ah ! mon cher petit mari, s’écria ma femme, maintenant il faut nous aimer… C’est si peu de chose que la vie !
— Oui ! oui ! ma chère petite femme… Aimons-nous… aimons-nous… serrons-nous l’un contre l’autre !
— Ne nous disputons plus jamais… Soyons indulgents à nos faiblesses, à nos défauts… La mort vient si vite !…
— Nous nous aimerons toujours…
— Nous ne nous quitterons plus jamais.
— Nous sortirons toujours ensemble.
— Oui ! oui ! oui…
— Ah ! vois-tu, on ne se comprend bien qu’au contact du malheur !
— Aimons-nous… aimons-nous…
Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant d’extases ! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la transfigurait !…
Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du salon ; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore qu’autrefois… Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que jamais, je ne l’écoutais pas.
Je ne l’écoutais plus !…
Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon enfance. Je n’ai pas la prétention de penser que ma vie ait quelque intérêt historique ou autre. Et ce n’est pas par orgueil que j’écris ces souvenirs. Mais je crois que toute vie, même celle d’un être anonyme et obscur comme je fus, a toujours, pour celui qui sait lire, un intérêt humain.
Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon éducation. Ils m’avaient créé sans joie ; ils m’élevèrent sans amour. Je crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était un être faible, et sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu. Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus, pour ainsi dire, que ma mère. Elle ne m’aimait pas ; du moins elle semblait ne pas m’aimer. Elle n’avait jamais pour moi que des paroles aigres ; et des paroles elle passait facilement aux taloches. C’était une petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés d’une voix coupante : « Un enfant ne doit jamais parler ». De très bonne heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée intérieure, cette faculté de rêve, qui m’a permis de vivre, et de vivre souvent des vies merveilleuses.
Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas, comme on dit, de très bonnes affaires ; il en faisait même souvent de mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles, dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant qu’il eût rien dit.
— Qu’est-ce que tu as encore fait aujourd’hui ?… Tu t’es encore fait mettre dedans, bien sûr !…
— Mais, ma bonne, mais, ma bonne…
— Il n’y a pas de ma bonne !… C’est dégoûtant d’avoir un mari si bête !… un homme stupide qui ne sait qu’apporter la misère dans son ménage. Et le petit ? que veux-tu que nous en fassions du petit ? Je n’ai même pas pu lui acheter une paire de chaussures ! Quand on est un idiot, on n’a pas d’enfant !…
— Mais, ma bonne…
— On n’a pas d’enfant ! C’est une honte, te dis-je !
Ces scènes se reproduisaient presque tous les soirs. Mais mon père en avait acquis l’habitude. Elles glissaient sur lui comme les averses sur un parapluie. Et, le dos rond, le visage indifférent, il se mettait à table et dévorait silencieusement sa soupe.
La plupart du temps, j’étais couché, lorsque mon père rentrait. Mais si, par hasard, je ne l’étais pas, c’était même chose pour moi, car il ne m’adressait pas la parole, dans la crainte de déplaire à sa femme. Et il m’embrassait, pour la forme, d’une bouche que je sentais indifférente et lasse. Souvent il ne m’embrassait même pas. Ah ! je le vois toujours avec sa grosse figure humble et servile et sa barbe malpropre, et sa toque, et sa peau de chèvre, qui lui donnaient l’air d’une grosse bête débonnaire et domestique !…
Ce fut ma mère qui me donna mes premières leçons… Elle avait la prétention de m’apprendre à lire et à écrire. Vous pensez avec quel succès ! Vous voyez d’ici quel maître calme et patient j’avais en elle. Elle voulait que j’eusse répondu à ses questions avant qu’elle ne les eût formulées… Elle ne souffrait pas que je réfléchisse un seul instant. Aussi, au bout de huit jours, après m’avoir administré sur les joues force gifles, et sur les doigts force coups de règle, elle déclara que j’étais trop bête pour apprendre quoi que ce soit.
— C’est son père tout craché ! répétait-elle… On n’en tirera jamais rien !…
Elle décida pourtant qu’on m’enverrait à l’école primaire chez les Frères. Là, je me montrai un élève studieux, rangé, intelligent, de quoi ma mère ne voulait pas convenir. Lorsqu’on lui parlait de moi avec éloges, elle s’emportait.
— Qu’est-ce que vous me dites ?… s’écriait-elle… C’est un enfant indécrottable, on n’en peut rien tirer… C’est son père tout craché !
Il y avait, dans la petite ville que nous habitions, une sorte de petit collège communal, et dans ce petit collège, une sorte de petit professeur qu’on appelait « Monsieur Narcisse ». Ce Monsieur Narcisse venait souvent chez nous. C’était un petit brun, timide et prétentieux, d’une assez jolie figure et que ma mère prenait plaisir à recevoir. J’avais remarqué que Monsieur Narcisse était le seul être au monde envers qui ma mère se montrât douce et affectueuse. Elle le regardait avec admiration, et même avec quelque chose de plus que de l’admiration. Sa voix, quand elle lui parlait, devenait subitement pleine de tendresse. Cela m’étonnait et, bien que je ne susse pas pourquoi, cela me gênait infiniment. Je ne voyais jamais venir Monsieur Narcisse chez nous sans une sorte de peine et presque sans une sorte de honte. Je ne cherchais pas à expliquer ce sentiment. Je le subissais avec une étrange violence. Monsieur Narcisse me tapotait la joue avec amabilité ; quelquefois, il me prenait sur ses genoux et m’embrassait avec de gentilles paroles. Mais, chose curieuse, je sentais très bien que ces paroles gentilles et ces caresses n’étaient pas pour moi. D’ailleurs, lorsqu’il était là, je ne restais jamais longtemps, et ma mère ne tardait pas à me dire :
— Allons, mon petit Georges, va jouer dans ta chambre.
Un jour, Monsieur Narcisse me dit :
— Est-ce que vous seriez content, mon petit Georges, si je vous apprenais le latin et le grec ?
— Il ne faut pas vous donner cette peine, répliqua ma mère en roulant des yeux humides de joie… Georges n’est pas un enfant comme les autres. Il n’apprendra jamais rien… C’est son père tout craché !
— Mais non, je vous assure, insista Monsieur Narcisse. Moi, je m’en charge. Je pourrais venir deux fois par jour… le matin, avant la classe… et après midi… Est-ce que cela vous plairait ?
— Mon Dieu !… comme vous êtes bon !… s’écria ma mère… Mais quelle charge ce serait pour vous !
— Elle me serait très douce, je vous le jure !…
— Vous êtes trop bon, Monsieur Narcisse… vous êtes… en vérité…
Ma mère ne put pas achever, tant elle était émue. Et il y avait dans ses petits yeux noirs une flamme étrange… une flamme qui me fit presque pleurer… Et, tout à coup :
— Non… non… criai-je… Je ne veux pas !…
Et je me mis à fondre en larmes… Monsieur Narcisse essaya de me calmer, et j’entendis ma mère qui disait :
— Laissez-le donc ! Monsieur Narcisse… c’est un petit sot !… Vous n’en tirerez rien !… C’est son père tout craché !… Naturellement, il ne veut rien faire pour sa famille… Il aime mieux rester une bête toute sa vie ou que sa famille dépense des mille et des cents pour son éducation.
Enfin, après des explications de toute sorte, malgré ma résistance qui avait d’ailleurs faibli sous les regards sévères de ma mère, il fut décidé que Monsieur Narcisse serait mon professeur, qu’il m’apprendrait le grec, le latin, l’histoire et la tenue des livres — la tenue des livres, surtout !…
Une fois qu’il fut parti, ma mère me flanqua, d’abord, une gifle, puis une autre, puis une autre, et elle me dit, blanche de colère :
— Ah ! je t’apprendrai à pleurer et à faire la bête, devant Monsieur Narcisse ! Et que je te voie le regarder de travers, et le mal recevoir ! Tu auras à faire à moi, petit imbécile…
Et elle ajouta :
— Tu me feras le plaisir d’être levé et prêt, demain, à sept heures, pour ta première leçon… Un professeur comme ça…
Il fut, en effet, mon professeur, Monsieur Narcisse… Et vous allez voir de quelle manière… et ce qu’il m’enseigna.
Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de celle-ci que par une mince cloison de briques. Elle n’était pas luxueuse. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de paille en composaient le mobilier. Je revois encore le papier qui la tapissait, un papier vert sombre, orné de tout petits anges roses qui volaient entre des banderoles fleuries. Mais le papier n’était plus vert, les anges n’étaient plus roses et les banderoles avaient presque disparu. Tout cela avait acquis, par le temps et le manque d’entretien, un ton uniformément pisseux, fort désagréable à voir. Sans compter que, décollé par l’humidité et mangé par la moisissure, le papier se déchirait en maints endroits, et pendait, le long du mur, ainsi qu’une peau morte.
Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans, à peine. Autrefois, elle servait de débarras ; et il y avait de tout, de vieux vêtements, de vieux harnais, de vieux coffres, des sacs d’avoine et des rats. Moi, je couchais dans la chambre de mes parents qui était bien plus belle, car il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat ; une peau de renard, un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis ; une toilette d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un globe. Il va sans dire que cela me paraissait le dernier mot du confortable et du faste… J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son indicible tristesse.
Une nuit, je fus réveillé en sursaut… La lampe brûlait encore sur la table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre… Quand on sort du sommeil, brusquement, violemment, les bruits, les ombres, les objets, même familiers, prennent une intensité et des formes, ou plutôt, des déformations extraordinaires. Le cauchemar ou le simple rêve subsiste en eux avec toutes ses exagérations et ses incohérences… Que s’était-il passé ?… Qu’avais-je vu ?… Qu’avais-je entendu ?… Je ne saurais le dire exactement ; ce que je sais, c’est que, sous l’impression de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix rauques, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui ressemblaient à des gémissements et à des râles… je me dressai, soudain, hors des draps, et, soudain, d’une voix épouvantée, d’une voix qui appelait au secours, je me mis à crier :