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Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) cover

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4)

Chapter 4: 1853
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About This Book

A chronological collection of journallike entries spanning multiple years, presenting firsthand observations of political events, diplomatic dealings, court and social life, and travel impressions. The entries mix immediate reportage with personal reflection and anecdote, alternating public commentary and private reaction to contemporary affairs. Editorial additions such as annotations, a biographical index, and reproductions of a portrait and autographs provide context and help orient readers through the work's episodic, memoirlike structure.

1853

Nice, 5 janvier 1853.—Je trouve, dans une lettre de Paris, de Mme Louis de Talleyrand, une phrase qui me paraît juste: «On respire ici sous l'oppression, tant l'anarchie a fatigué, mais on en prévoit le retour, et la tristesse domine, au fond, tous les esprits non officiels.»

J'ai achevé les Mémoires de Cosnac. Si des deux volumes on en faisait un seul, il pourrait être des plus piquants, car il s'y trouve quelques coins de coulisses qui n'étaient point encore venus jusqu'à nous. Puis l'auteur était évidemment un esprit fin, prompt, vif, original, hardi, libre d'allures, par hauteur plus que par licence, ce qui le plaçait presque au niveau de ceux de qui dépendait sa fortune. La charmante Henriette d'Angleterre y paraît sous le jour le plus touchant [51].

Mes lettres de Berlin disent que, pour la politique générale, le voyage de l'Empereur d'Autriche y a fait merveille, mais que pour la question douanière elle n'a pas fait un pas. La cuisine parlementaire qui se fait en ce moment à Berlin y cause une grande agitation; on en est ému et inquiet.

Nice, 8 janvier 1853.—Dans l'Indépendance du 3 janvier se trouve la liste officielle des sénateurs: Mouchy, La Rochejaquelein et Pastoret étonnent! La Maison Impériale y est aussi; du moins, est-elle toute prise dans les sommités bonapartistes, il n'y a rien à y reprendre.

Mon fils Alexandre [52], qui est arrivé hier, et la poste m'ont apporté de Paris une quantité de lettres, dont je vais donner quelques extraits: 1o «Ici on se querelle, on se boude, l'hiver est triste; notre pauvre société française n'existe plus; il n'y a plus un salon possible; chacun vit dans son coin. Vous aurez vu les noms des grandes et premières charges avec leurs énormes cumulants, traitements, dans les gazettes. Voici ceux des chambellans: MM. de Flamarens, d'Arjuzon, de Quitry, Walsch, de Belmont, et quelques autres encore que j'oublie en ce moment. Chaque chambellan aura un traitement de dix mille francs. Il n'y aura plus de Clichy pour les sénateurs, leur prison sera le Luxembourg.»

2o «Vous aurez vu les grandes charges de la Maison Impériale. Elles ont amené la démission de sénateur du prince de Wagram, qui s'attendait à être Grand-Veneur, son père l'ayant été sous l'Empire, et le fils connaissant mieux que personne la vénerie.

«La société est intenable. L'aigreur réciproque de chaque fraction, à son comble, l'anathème contre MM. de Pastoret et de La Rochejaquelein presque unanime.

«M. Molé est revenu accablé et dérouté de Champlâtreux.

«Depuis que les journaux n'osent plus rien dire, les faux bruits nous inondent: je ne vous donne donc pas pour certain que c'est le duc de Guiche qui ira à Berlin remplacer M. de Varennes, M. de Béarn allant à Bruxelles, ce qui mécontente les Broglie.»

3o «Les lettres de créance du ministre de Prusse ont tardé à arriver jusqu'il y a six jours. On en était de bien mauvaise humeur ici, et on le montrait d'une façon bien gauche. Les lettres envoyées à M. de Kisseleff ne contenaient pas les mots: Monsieur mon frère, tandis que celles de l'Autriche et de la Prusse les portaient. L'ordre était donné aux ministres de ces deux Puissances de ne remettre leurs lettres que si celles de Russie étaient acceptées, et on ne voulait pas les recevoir. Cependant, tout s'est arrangé, Kisseleff vient de remettre les siennes, les autres le seront demain.»

4o «Rien ne peut vous donner une idée de ce qu'a été le séjour de la Cour Impériale à Compiègne. Entre autres, on y a joué des charades en action. Sur le mot curé, par exemple, les dames, à quatre pattes, faisaient les chiens, etc.

«L'Empereur est décidément fort amoureux d'une Espagnole, Mlle de Montijo. Il lui a montré la couronne impériale préparée pour l'Impératrice. On dit ce joyau splendide. Pour le faire valoir, l'Empereur a voulu que la belle Espagnole l'essayât, à quoi elle s'est prêtée sans difficulté, accueillant même ce que cet augure pouvait avoir de personnel pour son avenir.

«Il paraît que les trois Cours du Nord reconnaissent le fait impérial, mais non comme provenant d'un droit hérité, ni même transmissible par héritage: Napoléon élu Empereur par la nation, voilà tout. Louis-Napoléon a reçu officieusement communication de cette rédaction à Compiègne; ayant au premier moment comprimé l'impression qu'elle lui faisait, le soir l'effet a éclaté par de violentes attaques de nerfs et de colère, pendant lesquelles il menaçait de faire immédiatement entrer l'armée française en Belgique. On a fait chercher au plus vite les Ministres pour le calmer. Ils y sont parvenus avec peine. C'est là le vrai de cette indisposition qui l'a retenu à Compiègne, au delà du premier terme fixé pour la durée de ce séjour.»

Nice, 11 janvier 1853.—J'ai reçu hier une très affectueuse lettre de la Reine Marie-Amélie, en réponse à une lettre de bonne année. Elle m'est parvenue par Mme Mollien, qui était chargée de me la faire arriver. Celle-ci me mande que Mme la Duchesse d'Orléans était allée, avec ses enfants, passer les fêtes de Noël et du jour de l'An avec sa sainte belle-mère; que, depuis, elle est retournée à la belle habitation qu'elle a louée près de Plymouth; elle s'y ennuie beaucoup, à ce qu'il paraît, et, au printemps, elle veut changer, non seulement de lieu, mais aussi de pays. On ne sait point encore celui qu'elle choisira.

Nice, 15 janvier 1853.—J'avance dans la lecture de l'histoire de Louis XVII [53], si profondément émouvante. Il ne s'y trouve rien de nouveau en fait de grands événements; les contours extérieurs du quadruple drame du Temple sont connus de tout le monde; mais des détails curieux dans leur révélation abondent et remplissent ce cadre de larmes et de sang d'une manière habile, parce que la vérité est prise sur le fait, qu'elle se sent partout, se reconnaît à des signes certains et met ainsi le lecteur directement aux prises avec tous les bourreaux et toutes les victimes. C'est une douleur et une angoisse qui saisissent à la première page du livre et qui s'accroissent jusqu'à la dernière, sans aucune relâche. J'en suis parfois malade, parce que la torture devient contagieuse, et cependant je ne sais pas quitter cette agonie si barbare et si admirablement chrétienne, et sublime jusque dans ce malheureux enfant, qui se retrouve en mourant le petit-fils de saint Louis. Je sais bon gré à l'auteur, M. de Beauchesne, d'avoir consacré tant de soins à cette courte vie de dix ans, qui se trouve être celle d'un enfant, d'un homme, d'un vieillard, d'un martyr.

Mon fils Louis [54] m'a apporté une lettre de Paris dont voici l'extrait: «L'intérêt des derniers jours ici a roulé sur la reconnaissance par les Puissances du nouveau titre impérial de Louis-Napoléon. Cet intérêt a été vif. Louis-Napoléon a hésité pendant quarante-huit heures à accepter les lettres de créance. La raison politique l'a emporté; il s'est appuyé, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, sur les termes aimables et amicaux de l'Empereur de Russie, pour passer par-dessus ce qui y manquait, et il l'a fait d'assez bonne grâce. Mais c'est un sacrifice qu'il a fait, il ne le cache pas à certaines personnes. En gardera-t-il rancune? C'est là la question. Je suis porté à le croire. Il y a une chose certaine, c'est que, sans désirer la guerre positivement, et voulant surtout que la France ne l'accuse pas de la faire par ambition personnelle, il ne la craint pas; il croit qu'elle tournerait à son avantage, et que son nom aurait, sur les bords du Rhin, l'effet qu'il a eu dans le midi de la France. Que ce soit une illusion ou non, une pareille conviction suffit pour tout commencer. Rien n'est prochain, cependant cela est sûr. Il y a une autre chose certaine, c'est que c'est une tête froide, qui travaille toujours, qui se croit sûre de ne pas se tromper, et qui n'abandonne jamais ses desseins. La réalité, qui a justifié ses plus chimériques espérances, donne raison d'avance à toutes celles qu'il peut former désormais. Or, il a dans l'esprit l'idée qu'il est appelé à faire de grandes choses pour la France, et même pour l'Europe. Toutes ces conditions ne présentent pas une grande sécurité pour l'avenir.

«L'intérieur est très calme; de longtemps les difficultés ne viendront pas de là. On se rapproche peu du nouveau Gouvernement. Nous sommes vis-à-vis de lui comme l'étranger, nous ne lui disons pas: mon frère.

«On songe toujours au mariage; j'y crois l'Empereur décidé, mais on ne trouve pas de Princesse; tout a échoué; il y en a d'ailleurs fort peu. Il serait possible qu'il s'en passât, et qu'il épousât une femme quelconque, afin d'avoir une postérité. Cela ne grandirait pas la situation. En tout, l'opinion s'arrête très difficilement à l'idée qu'il aura des successeurs, et elle est surtout très hostile à Jérôme et à son fils.»

Nice, 21 janvier 1853.—Les lettres reçues hier de Paris tournent toujours autour du même sujet: le mariage de Louis-Napoléon. Je lis dans les journaux l'étonnant discours qu'il a adressé au Sénat et aux Corps constitués. Il faut lire cette allocution in extenso; le Journal des Débats donne ce texte en entier [55].

La sœur de Mme de Montijo a épousé Lesseps, autrefois Consul; voilà une petite parenté toute gentille! Eugénie [56] a choisi comme témoins le duc d'Ossuna et le marquis de Bedmar, qui ont accepté de la conduire à l'autel.

On voulait marier le fils de Jérôme avec Mlle de Wagram, mais il a reculé devant la parenté Clary, qu'il trouve au-dessous de sa dignité. Cela flattera le Roi de Suède [57]. Quel tohu-bohu que tout ceci!

Nice, 22 janvier 1853.—C'est décidément un mariage d'amour que fait Louis-Napoléon. On me mande que Mlle de Montijo, élevée dans une pension de Paris, est fort belle, de grande naissance par son père; sa mère est fille d'un consul anglais, ce qui explique la teinte anglaise du genre de beauté, nullement espagnol, de la nouvelle Impératrice, car il n'est pas question de formes morganatiques; ainsi, point de Princesse. J'en suis charmée. Mais quelle charge, à l'âge et avec la santé du sposo, d'avoir une femme jeune, belle et méridionale! et cela dans l'entourage Bonaparte et l'atmosphère qui l'enveloppe.

Voici d'autres détails que j'ai glanés dans mes lettres de Paris, qui ne sont remplies que du mariage: Mlle de Montijo a de vingt-cinq à vingt-sept ans; beauté hautaine avec des cheveux auburn qu'elle tient de sa mère irlandaise; elle a des allures hardies. On raconte que jouant à cache-cache dans les saturnales de Compiègne, l'Empereur l'aurait découverte cachée derrière le rideau d'une chambre, où, se croyant seul avec elle, il aurait voulu l'embrasser étroitement, et qu'elle l'aurait repoussé en disant: «Pas avant d'être Impératrice.» Une autre personne, cachée tout auprès, prétend avoir entendu ce propos.

Le Conseil des Ministres a été très opposé à ce mariage. Les entours immédiats en sont très peinés. Légitimistes et orléanistes sont charmés de cette équipée matrimoniale et de tout ce qu'elle promet.

Nice, 28 janvier 1853.—J'ai eu hier une nouvelle qui me va au cœur. Le Cardinal-Prince-Évêque de Breslau est mort à son château épiscopal de Johannisberg le 19 de ce mois. Je m'attendais d'autant moins à une fin aussi prochaine que j'avais reçu le 22 une lettre de son secrétaire particulier, écrite par ses ordres, en date du 13, dans laquelle, en m'envoyant sa bénédiction pour l'année 1853, il me remerciait de mon constant intérêt, de mes vœux, et me faisait donner les détails satisfaisants d'une crise salutaire, longtemps espérée en vain par les médecins, enfin effectuée, depuis laquelle le sommeil et l'appétit se reproduisaient sensiblement. Eh bien! six jours après, il a été enlevé à ses amis, à l'Église! Et à quelle époque? Il ne nous appartient pas de demander à la Providence: Pourquoi? mais il est permis de pleurer, de prier, et surtout de suivre l'exemple de cette angélique patience qui ne s'est pas démentie un instant durant de si longues et de si cruelles souffrances. Je perds personnellement en lui un appui, une consolation à laquelle j'attachais un prix infini. Sa bonté ne s'était jamais démentie pour moi depuis 1845. Pendant huit années, il a toujours été un ami à la fois sincère et indulgent, sachant faire la part de toute chose. Je conserverai à sa mémoire la plus vive reconnaissance, et je le place dans le ciel à côté de cet autre ami chrétien dont j'ai tant aussi éprouvé l'indulgente affection [58]. Il me semble qu'à Rome on devra comprendre quelle perte cette mort sera pour l'Église en Allemagne. Le goût personnel du Roi de Prusse pour le Cardinal, l'influence réelle, souvent magique qu'il exerçait d'autant plus sur le Monarque qu'il était lui-même entraîné par tout ce que celui-ci a de séduisant, avaient formé un lien direct, qui était devenu la seule étoile qui brillât encore en Prusse à notre horizon religieux.

Nice, 30 janvier 1853.—Les journaux nous ont apporté hier la nomination de la maison de l'Impératrice Eugénie [59]. La Grande-Maîtresse est toute naturelle, la Dame d'honneur aussi, dans une Cour qui dérive du véritable Napoléon; mais les Dames du palais sont prises dans le plus petit monde, et les Messieurs aussi. C'est drôle, d'y fourrer tant de parenté et de faire avancer sa voiture, fermer une portière, ouvrir une fenêtre, porter châles et manteaux, par des cousins.

Un des jeux de mots de Paris est de dire que l'Impératrice sera la femme la mieux habillée, parce que tout Paris l'habille.

On dit que l'Impératrice a toute une kyrielle de prénoms; qu'on a hésité longtemps sous lequel elle serait plus habituellement désignée, qu'on avait flotté surtout entre Eugénie et Eudoxie, et qu'enfin on s'était tenu au premier, le second sentant trop le Bas-Empire.

Nice, 1er février 1853.—La duchesse d'Albuféra m'écrit ce qui suit: «La liste des Dames de l'Impératrice n'a été arrêtée qu'après plusieurs refus. Celui de la duchesse de Vicence a été absolu. On trouve la liste officielle fort terne.

«Le couple impérial se rendra à Saint-Cloud après la cérémonie et y passera quelques jours; les fêtes officielles recommenceront au retour. L'amour de l'Empereur est tel que samedi 22, pendant le bal des Tuileries, il a quitté la nombreuse compagnie pour aller passer deux heures dans ses petits appartements, où Mlle de Montijo s'était rendue. Son appartement coûte un million d'ameublement; les plus magnifiques cadeaux lui seront votés; la Ville de Paris lui offre un collier valant six cent mille francs.

«L'étiquette dans la cérémonie du mariage sera calquée sur les plus anciennes traditions; rien n'y manquera; il y aura même de plus un dais et le trône dans Notre-Dame, ce qui ne s'était pas pratiqué jusqu'à présent, dit-on.

«Vous verrez dans les journaux qu'on sème des jardins et qu'on en plante en une nuit pour fleurir et ombrager le cortège.»

Nice, 2 février 1853.—Il paraît qu'on pense, comme je le prévoyais, au baron de Kettler pour remplacer le cardinal Diepenbrock. C'est assurément le meilleur choix que l'on pourrait faire. M. de Kettler a beaucoup de zèle, de fermeté; beaucoup plus d'activité corporelle que le Cardinal; il visitera davantage son diocèse; il parlera tout aussi bien, au moins en chaire; il a aussi un extérieur imposant; il est bien né, bien apparenté, généralement estimé et honoré, mais il n'a pas l'onction, la grâce, la suavité, l'élégante dignité, l'à-propos dans la conversation, le tact aussi fin, aussi sûr; il alarme moins, et il n'exercera pas la même séduction personnelle sur le Roi. Ils avaient servi tous les deux dans l'armée, et M. de Kettler porte même sur son noble et austère visage une marque de son naturel guerroyant.

Nice, 4 février 1853.—J'ai reçu plusieurs lettres de Paris. Voici, en résumé, quelques détails: à la cérémonie du mariage à Notre-Dame, la princesse Mathilde était fort théâtralement arrangée, avec un air triste et contrarié; l'Impératrice très belle; on dit que sa seule imperfection est d'être plus grande, assise, qu'on ne s'y attend quand elle est debout. Elle a dit que, sacrifiant sa liberté et sa jeunesse, elle donnait plus qu'elle ne recevait, aussi se laisse-t-elle adorer. Les Dames avaient l'air terre-à-terre, mais décent. Les décorations de Notre-Dame splendides, mais les Cardinaux n'ayant pas grand air; c'est, qu'excepté M. de Bonald, il n'y en avait pas un seul de bonne maison.

Une circonstance sûre, mais qu'on ne publie pas pour ne pas éveiller les superstitions, c'est qu'en rentrant de Notre-Dame par une autre route que celle par laquelle le cortège s'y était rendu, la voiture impériale surmontée d'une grande couronne, en passant sous la voûte du Pavillon de l'Horloge, les chevaux entrés, elle n'a pas pu avancer. Le cocher, surpris, a donné des coups de fouet aux chevaux, qui, alors, ont fait tomber l'obstacle, lequel n'était ni plus ni moins que cette couronne, trop haute pour le portail, et qui a volé en éclats! Ominous! [60]

Nice, 5 février 1853.—Quelqu'un arrivé de Paris ici dit que, pendant les cérémonies du mariage impérial, la population était curieuse, mais froide; que l'Impératrice a paru moins jolie qu'on ne s'y attendait; en effet, il me revient qu'elle était d'une pâleur extrême, ce qui nuisait à son éclat. Les marchands vendent énormément, sans doute, dans cette frénésie de luxe, mais les affaires proprement dites restent assez stagnantes, le public ne prenant encore aucune confiance, et tout apparaissant jusqu'à présent fantasmagorie.

On me dit ce qui suit dans une lettre de Paris arrivée hier: «M. Molé vient d'être très malade d'une fluxion de poitrine, une saignée l'a sauvé. La princesse Lieven languit et se traîne misérablement dans une complaisance admiratrice et plate de tout ce qui est, sans compter pour rien les turpitudes des gens qu'elle accueille avec transport, comme porteurs de nouvelles et dépositaires du pouvoir. Elle parle de ses anciens amis avec un dédain qui révolte; jamais la rage du succès ne s'est montrée avec un plus incroyable cynisme.»

On m'écrit aussi que la duchesse de Hamilton était en simple particulière dans une tribune, à cause du grand deuil de son beau-père. Elle paraissait fort triste, et aurait désiré un autre mariage pour le parent qu'elle aime beaucoup.

Nice, 6 février 1853.—Hier, veille de la Sainte-Dorothée, ma patronne. Le matin, j'avais été par politesse chez la comtesse d'Orestis, à une bataille de confetti qu'elle avait arrangée dans son jardin pour la Société russe et anglaise. Ce plaisir particulier aux Italiens, quand la multitude passionnée y prend part dans un long espace comme le Corso à Rome, a quelque chose d'original, de fiévreux, de contagieux dont j'ai éprouvé moi-même la frénésie; mais dans un petit jardin, avec peu de monde, où d'ailleurs on se tapait de trop près, et, par conséquent, beaucoup trop fort, c'était un plaisir à froid, très peu récréatif. Aussi, au bout de trois quarts d'heure, je suis rentrée chez moi.

Le soir, je voulais me coucher, quand, tout à coup, les portes se sont ouvertes, et plus de vingt-cinq personnes sont entrées chez moi, avec un déluge de bouquets, de vers, de dessins, de souvenirs de toutes sortes. Puis, mes enfants, qui étaient dans le secret, ayant fait éclairer et orner de fleurs la grande salle, j'y ai trouvé un concert charmant tout organisé. Le vieux marquis de Negro avait, pour l'occasion, composé une hymne qui a été chantée à ravir et répétée aux cris de bis de la compagnie. Tout cela a duré jusqu'à une heure du matin. J'étais exténuée de fatigue, de reconnaissance, d'émotion.

Mme d'Avenas écrit à ma fille que l'avant-veille de son mariage, l'Impératrice Eugénie est allée au Sacré-Cœur de Paris où elle a passé quelques années de son enfance. Mme d'Avenas s'y trouvait par hasard; elle a trouvé l'Impératrice charmante, naturelle, simple, voulant revoir tous ses souvenirs de jeunesse, et jusqu'à la sœur converse qui la lavait. Cette visite a eu un bon retentissement dans le monde pieux.

Nice, 10 février 1853.—La poste m'a apporté une lettre de la maréchale d'Albuféra qui me dit ceci: «Les personnes qui reviennent de Saint-Cloud parlent du bonheur dont on y jouit. Il y aura, le Mardi gras, bal d'intimes aux Tuileries. Les toilettes sont resplendissantes; on porte beaucoup d'or et d'argent, non seulement dans les étoffes, mais encore dans les rubans et les fleurs. Les formes des robes restent les mêmes, seulement on a adopté pour les robes habillées des queues de trente centimètres; c'est un acheminement au grand habit.»

M. de La Marmora vient de recevoir, par voie télégraphique, la nouvelle d'un soulèvement à Milan et dans plusieurs autres villes de la Lombardie. Les poignards mazziniens auraient joué, mais le canon autrichien l'aurait emporté; les détails manquent [61].

11 février 1853.—Il est arrivé tout à l'heure des lettres de Milan disant ce qui suit: «Pendant le Carnaval, des Milanais masqués et armés ont surpris et forcé les troupes qui gardaient le Palais. Cependant la garnison, bientôt ralliée, a pris sa revanche et a vengé les soldats et officiers, parmi lesquels un colonel, qui avaient été massacrés.» On dit même que des potences sont dressées sur les places publiques.

Je lis l'ouvrage du père Theiner sur Clément XIV [62]. C'est d'un grand intérêt. Le tableau de l'époque qui en fait l'introduction est habilement tracé. Je n'en suis que là jusqu'à présent. Le bruit que fait cet ouvrage en prouve l'importance. C'est évidemment un livre sérieux, puisé à des sources bien authentiques. Les Jésuites font habilement de n'y pas répliquer et d'éviter une polémique prolongée sur ce terrain que M. Crétineau leur a rendu le mauvais service de provoquer. On me mande que les amis des Pères Jésuites font tous leurs efforts pour obtenir que ce livre soit mis à l'index à Rome, mais que le Saint-Père s'y refuse. Je crois, j'oserais même dire que je sais qu'en effet il y a de fort bonnes raisons pour qu'il ne laisse pas toucher l'auteur, qui a puisé ses inspirations, disons même son audace (car il y en a beaucoup dans une telle communication), dans des encouragements supérieurs.

13 février 1853.—M. Avigdor est venu m'assurer que les troubles de Milan avaient cessé. Il m'a, de plus, apporté la proclamation incendiaire de Mazzini, qui, de sa personne, paraît avoir été à Bellinzona. Le bruit court ici qu'on aurait découvert une vaste conjuration à Bologne; que des troubles auraient éclaté à Bologne et une révolte à Monza; on ne peut trop encore y voir clair, et quoique je ne doute pas que la victoire restera à l'autorité légale, je n'en suis pas moins troublée en pensant qu'il y a un pays tellement miné et en effervescence.

Le Journal des Débats a donné deux passages relatifs à l'arrestation de M. de Saint-Priest et à la lettre qu'il écrit à ce sujet. Tout palpite encore sur cette pauvre terre de France, travaillée par tant de passions diverses [63].

Voici l'extrait d'une lettre que mon fils Alexandre a reçue hier de Paris: «A propos de Carmélites, savez-vous que M. Cousin, poussé par son amour rétrospectif pour Mme de Longueville, va très souvent aux Carmélites de la rue d'Enfer, et qu'il ne veut plus écrire une ligne sans la soumettre à la Supérieure, qui est une personne du plus haut mérite, dit-on. Elle lui envoie ses manuscrits revus et corrigés, et il se soumet en enfant à ses décisions [64]. C'est fâcheux qu'il n'ait pas pris plus tôt ce parti, mais on ne peut qu'applaudir à cette complète conversion. J'ai toujours estimé les hommes qui reviennent; il faut pour cela autant de courage que de conscience et de sincérité.

«Si l'on s'est égayé à l'étranger de notre nouvelle comète, comme vous l'appelez (l'Impératrice), je vous assure qu'ici les sonnets, les pamphlets, les calembours pleuvent de tous côtés, et dans toutes classes, comme dans tous les salons. Je trouve cela plus déplorable que risible, car à quelque parti qu'on appartienne, il est triste de voir notre pauvre France tombée si bas. Cette malheureuse Impératrice a été tellement traînée dans la boue que, ne fût-ce que par charité chrétienne, je serais portée à la défendre. Tout en faisant la part de l'excentricité de son caractère, on s'accorde généralement sur la bonté de son cœur. Quant à moi, elle a fait ma conquête à Notre-Dame, pas comme beauté, mais par sa dignité et le pieux recueillement de son maintien.

«Savez-vous aussi l'affaire de M. Veuillot avec l'abbé Gaduel? Cet homme est incorrigible [65]

Nice, 14 février 1853.—Il est arrivé hier ici un aide de camp du Roi de Sardaigne, qui a raconté qu'en effet Mazzini s'était avancé jusqu'à Lugano ou Bellinzona, mais que Kossuth, moins prudent, s'était aventuré jusqu'à Voghera. C'est par les autorités autrichiennes que le comte Apponyi en a été averti, ainsi que du passage projeté de certains réfugiés avec armes et munitions, qui devait s'opérer à Stradella. Sur la demande d'Apponyi, on a envoyé des troupes pour disperser le rassemblement, saisir les munitions, etc.; mais on est arrivé, avec ou sans bonne volonté, trop tard à Voghera pour se saisir de Kossuth, qui avait pris le large.

Nice, 18 février 1853.—On m'écrit de Paris: «La tentative faite à Milan prouve que les socialistes ne se tiennent pas pour battus. Aussi la mise en liberté de quatre mille trois cents détenus, en France, a-t-elle produit une véritable terreur dans nos provinces. J'espère encore que ce mouvement milanais suspendra l'exécution de cet acte de clémence; ce serait un grand bonheur.

«On dit que les personnes qui allaient à la Cour de l'Empereur avant son mariage devront être représentées, pour permettre d'éliminer celles qu'on désire en écarter.

«L'Impératrice, jusqu'à présent, ne décide rien par elle-même. Elle soumet tout à l'Empereur, même la robe qu'elle doit porter; ils ne se quittent pas; on dit l'Empereur éperdument amoureux.

«M. de Caulaincourt, second fils de la duchesse de Vicence, épouse Mlle de Croix; il avait été refusé plusieurs fois à cause d'un œil de verre. La mère est enchantée de ce mariage. La jeune personne est riche, bien née et bien élevée. La duchesse de Périgord est moins charmée du mariage de son fils Paul: les Saint-Aignan ne donnent que 15000 francs de rente à leur fille, dont ils retiennent 6000 francs pour frais de nourriture et de logement.

«Il est certain que le maréchal de Castellane avait reçu l'ordre, par le télégraphe, d'entrer en Savoie et de s'emparer du Comté de Nice, si le mouvement milanais n'avait pas été étouffé tout de suite, probablement sous le même prétexte et avec la même durée qui a mené et qui fait rester les Français à Rome.»

Nice, 23 février 1853.—Que dire de cette nouvelle horreur tentée à Vienne [66]. Je suis encore sans détails; je ne sais que ce que disent les nouvelles télégraphiques, qui, même, ne sont pas d'accord entre elles. Toujours est-il que ce charmant Empereur a été blessé. Dieu veuille qu'il n'y ait pas de mauvaises suites pour ce jeune Souverain, qui annonce de si belles qualités et dont l'Allemagne a bien grand besoin à l'heure qu'il est.

Nice, 25 février 1853.—J'ai reçu de Vienne, de mon beau-frère [67], quelques lignes écrites après l'attentat contre l'Empereur. La blessure avait énormément saigné, mais les médecins la déclaraient sans danger. L'émotion, l'indignation, étaient générales dans toutes les classes; le peuple s'est porté à l'Archevêché, demandant qu'un Te Deum fût chanté à l'instant à Saint-Étienne, pour rendre grâce à Dieu que le coup n'ait pas été mortel.

Un Espagnol est arrivé ici de Paris. Il est l'ami de la sœur du marquis de Bedmar et de Mme de Toreno. Cette sœur, qui se nomme Incarnation de son nom de baptême, a épousé le beau M. Manuel, l'agent de change élégant, héros d'assez éclatantes aventures. Mme Manuel était l'amie de cœur de Mlle de Montijo, mais l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût reçue à la Cour de l'Impératrice. Enfin, à force d'insistances, celle-ci a obtenu de voir, le matin, en particulier, cette amie de cœur. Dans cet entretien, il paraît que la jeune couronnée s'est jetée en pleurant dans les bras d'Incarnation, disant qu'elle se sentait enfermée dans une cage, dorée à la vérité, mais hermétiquement fermée; qu'elle n'était maîtresse de rien, et qu'elle n'avait eu aucune liberté pour la composition de sa maison.

Il faut lire dans le Journal des Débats du 22 de ce mois un article sur l'ouvrage du Père Theiner par M. de Sacy. Il n'y est ni janséniste, ni philosophe, il y est homme de discernement judicieux et impartial, résumant parfaitement l'ouvrage, l'appréciant sans dénigrement, et portant un jugement juste, sain, modéré, et, à mon avis, excellent sur les Jésuites, non pas les Jésuites de l'institution ni ceux d'aujourd'hui, mais ce qu'ils étaient au moment de leur suppression, et ce qu'ils tentent toujours plus ou moins à redevenir.

Le Galignany du 17 février contient la réponse de Mme Tyler, seconde femme de l'ex-Président des États-Unis, à la fameuse lettre collective des dames anglaises [68]. Elle est plus rude que l'article que John Lemoinne a fait à ce sujet. Il paraît que les dames américaines, au lieu d'être flattées d'avoir été traitées en sœurs par quelques grandes dames anglaises, sont fort blessées de leurs conseils. Mme Tyler les traite avec une ironie sanglante et le leading article du Times à ce sujet [69], que le Galignany rapporte également dans la même feuille du 17, n'est pas moins désagréable pour les dames anglaises que pour celles du Nouveau Monde. On dit les Duchesses, Marquises et Comtesses de la Grande-Bretagne, signataires de l'Épître, très embarrassées, et aux regrets que leur vaniteuse charité leur ait fait faire une semblable démarche. Il est sûr qu'il est impossible d'en avoir fait une plus ridicule.

Nice, 26 février 1853.—J'ai reçu hier des lettres de Paris, dans lesquelles on me dit ce qui suit: «Les amis du Gouvernement ont regretté encore plus que ses ennemis l'arrestation du vicomte de Saint-Priest; je crois qu'il n'y aura, en définitive, que M. Tański de sérieusement atteint. Il correspondait avec plusieurs Cours étrangères, et leur faisait passer, outre des bulletins politiques, tous les couplets, les quatrains, les pamphlets qui pullulent sur l'Impératrice. On a trouvé chez lui, entre autres, la minute d'une lettre de lui, adressée à lady Holland, à Naples, remplie des lazzi que le mariage impérial a provoqués. Walewski et Rothschild ont fait de grands efforts pour obtenir sa liberté, mais inutilement. Ce même Tański était aussi dans l'intimité du prince Jérôme-Napoléon.

«Les témoins espagnols de l'Impératrice, au mariage civil et religieux, n'ont pas été invités depuis aux Tuileries, pas même au bal du Mardi Gras, où il y avait trois cents personnes. Cependant, ils ont dîné hier avec Leurs Majestés, à l'exception du marquis de Bedmar qui a fait dire qu'il partait le matin même pour Madrid.

«Le prince Murat n'a paru ni à la Cathédrale ni aux Tuileries; il est resté sous sa tente, blessé de n'avoir pas eu l'Altesse impériale et le même rang que le groupe Jérôme.»

Nice, 27 février 1853.—On me mande de Vienne que le jeune Empereur, par la violence du coup qui lui a été porté, a cru dans le premier moment avoir reçu un coup de feu et être assailli par plusieurs. Aussi tira-t-il son sabre pour se défendre. Il put ensuite faire cent pas sans chanceler, après lesquels il fut obligé de se laisser conduire par son aide de camp, le comte O'Donnell. Son premier mot à celui-ci a été: «Ceci vient de Milan», et en revoyant sa mère: «Je partage le sort de mes braves soldats de Milan.»

L'Archiduchesse Sophie est dans un état affreux, elle a vraiment l'aspect de la Mère de douleur. Elle prévoit des chances de récidive dans l'avenir et a perdu toute sécurité.

On me mande de Paris que Cousin s'est passionné pour l'Impératrice Eugénie, et qu'il en parle avec la même exaltation que de Mme de Longueville. N'y a-t-il pas là de quoi faire tressaillir la poussière de Port-Royal?

Nice, 28 février 1853.—Ma sœur m'écrit de Vienne, du 21, que la vue du jeune auguste blessé est encore trouble.

Elle me dit aussi qu'à Milan la haute noblesse était venue, en corps et en voitures de gala, offrir au général Gyulay ses compliments de condoléances à l'occasion de l'attentat, et que le général leur aurait dit, en les recevant, qu'il regrettait de devoir à une aussi douloureuse circonstance l'honneur de faire leur connaissance.

Il vient de paraître dans le nord de l'Italie une nouvelle proclamation de Mazzini, qui dit qu'il ne faut pas se décourager par l'avortement de l'insurrection de Milan, puisqu'il ne s'agit que d'attendre quelques jours pour voir des événements plus décisifs; ce qui, d'après les dates, coïnciderait avec l'attentat de Vienne. D'après les journaux, on devait tenter un coup de main sur la forteresse de Bude. Toutes ces trames ont également leurs échos dans le Grand-Duché de Posen, et dans le cœur même de Berlin.

Nice, 1er mars 1853.—Mon beau-frère Schulenbourg, qui est arrivé hier de Vienne, nous a conté bien des particularités sur l'Autriche et la Lombardie qu'il vient de traverser. Les dernières nouvelles télégraphiques que Radetzky avait reçues de Vienne pendant que Schulenbourg était à Vérone portaient que l'état cérébral du jeune Empereur offrait de la gravité; la vue était tellement affectée que le pauvre blessé ne pouvait pas supporter la plus petite lueur; il était obligé de rester dans la plus parfaite obscurité, et son ouïe était tellement surexcitée qu'il entendait distinctement tout ce qui se passait à trois chambres de la sienne. On craignait un épanchement du sang au cervelet. Deux minutes avant l'accident, l'Empereur avait montré au comte O'Donnell un groupe de trois hommes à mines sinistres, en lui disant: «Voilà des brigands.» Aussitôt que le meurtrier fut terrassé, ce groupe a disparu. On a envoyé un prêtre hongrois à l'assassin pour remuer sa conscience et lui faire faire des aveux; il paraissait s'y être décidé et avoir déjà commencé. Les arrestations continuaient de tous côtés.

Cet événement, joint aux troubles et conspirations de Milan et de Hongrie, rapprochera beaucoup les puissances continentales de l'Empereur Napoléon III. On veut faire cause commune et se mettre en faisceau contre le danger commun, et notamment se montrer unis et imposants à la Suisse et à l'Angleterre. Tout tourne au profit de Louis-Napoléon, jusqu'au danger de l'assassinat, dont il court, avec des souverains légitimes, les terribles chances.

L'exaspération contre les Anglais, à Vienne, est telle, qu'au Te Deum de Saint-Étienne, lord Westmorland a pu entendre, s'il comprend l'allemand, des paroles, dites fort haut, et des plus rudes à ses oreilles. Le prince de Metternich, qui n'était pas rentré à la Chancellerie d'État depuis les événements de 1848, s'y est rendu, aussitôt après l'attentat, pour savoir par les Ministres qui étaient réunis, des nouvelles de l'Empereur. C'est noble et bien.

Nice, 3 mars 1853.—Lady Westmorland m'écrit une lettre toute désespérée sur l'attentat contre l'Empereur, auquel elle est d'autant plus sensible que toute la mission souffre de l'exécration vouée à l'Angleterre; je cite ses mots. On voulait faire un scandale devant la maison habitée par les Westmorland. La police a eu beaucoup de peine à l'empêcher, et il n'y a que la connaissance qu'on a des sentiments personnels de lord Westmorland qui fasse qu'on les tolère à Vienne, et elle ajoute: «J'ai l'espoir que les choses sont arrivées à un point tel, que notre Cabinet devra et pourra mettre fin aux menées des abominables gens réfugiés et conspirant en Angleterre contre le repos européen. Mais j'en serais beaucoup plus sûre si mon oncle, le duc de Wellington, vivait encore pour élever la voix.»

Schulenbourg a vu avec peine qu'en Saxe le public de toutes les classes était mal satisfait du mariage du Prince Albert avec la Princesse Carola [70]. On n'y trouve ni alliance politique utile, ni entourage de famille brillant; on n'aime pas l'origine maternelle; puis, pas de fortune, le jeune ménage sera tout simplement pauvre, 40000 écus de rente à eux deux pour tout potage; c'est, dans leur position, n'avoir rien. Du reste, la Famille Royale elle-même (mais elle seule) est très affectueuse pour la Princesse Carola et le jeune homme éperdument amoureux. On avait désiré qu'il épousât l'Archiduchesse Élisabeth, la jeune veuve qui habite Brünn, mais aussitôt qu'il eut aperçu la Princesse Carola, qui, par hasard, se trouvait à Brünn en ce moment, et quoique l'Archiduchesse soit infiniment plus belle, il a dit à un neveu de Schulenbourg: «Celle-ci ou aucune.»

Nice, 5 mars 1853.—On m'écrit de Paris ceci: «La clémence de l'Empereur a un effet déplorable sur les provinces, où on s'alarme du retour de ces misérables [71]. Les sociétés secrètes sont en pleine vigueur; elles se dissimulent, mais ne se dissolvent pas; les Préfets courageux l'écrivent, ceux qui ne veulent ni inquiéter ni déplaire se taisent lâchement. M. de Persigny, qui s'est élevé fortement, et contre le mariage, et contre l'amnistie, est en froid avec les Tuileries. Le vent y est revenu à M. de Morny. On dit l'intérieur impérial assez triste; l'épuration des dames, un peu trop gaies, est positive.»

Mes nouvelles d'Allemagne confirment la conspiration hongroise, le projet d'assassiner l'Archiduc-Gouverneur, et à Berlin on a découvert des trames semblables. L'émoi a été vif à Charlottenbourg. Il paraît certain que les trois Cours du Nord feront simultanément des démarches sérieuses pour rompre les repaires anarchiques, et rien ne pouvait mieux servir l'Empereur Napoléon III, car avec lui on forcera la Suisse et le Piémont; sans lui cela deviendrait difficile, et comme lui aussi est menacé des poignards socialistes, son intérêt se trouve identique avec celui des trois souverains, et l'entente en deviendra plus cordiale.

Dans les Cours de l'Europe, on est devenu très indifférent pour le rejeton de la branche aînée des Bourbons, et on est tout simplement hostile aux d'Orléans, parce qu'on est persuadé, non sans raison, qu'avec eux reviendrait ce détestable libéralisme bavard, qui a enfanté 1848, et que le jugement faux et vaniteux, enfin tout ce que représentait Mme la Duchesse d'Orléans, créerait bien plus de dangers à l'Europe que la dictature actuelle.

Nice, 8 mars 1853.—Il paraît certain que Mazzini et Saffi se sont embarqués sur une frégate anglaise qui a longtemps côtoyé Villefranche et toute la rivière de Gênes.

Lord Minto se promenait l'autre jour sur l'Acquasola de Gênes, bras dessus bras dessous avec le secrétaire de Kossuth!

La frégate a relâché à Livourne. Plusieurs midshipmen [72] sont descendus dans la ville, y chantant des airs et des paroles révolutionnaires en italien. Ils ont été arrêtés par la police autrichienne. Le commandant de la frégate les a réclamés; on les lui a refusés et la frégate a dû prendre le large sans eux.

Nice, 13 mars 1853.—La maréchale d'Albuféra m'écrit de Paris: «Vous désirez savoir la couleur des yeux de l'Impératrice. Ils sont bleus; mais elle se peint les sourcils et les cils en noir, ce qui fait un contraste avec ses cheveux blond ardent et donne beaucoup de piquant à son visage. Tout le monde la trouve belle. On la disait grosse, mais comme elle a valsé au bal du Mardi Gras, on ne sait plus trop que penser. Savez-vous pourquoi l'Impératrice Eugénie est la première écuyère de France? C'est qu'elle a sauté la barrière du Trône! Voilà un des lazzi avec lesquels on se console ici.»

Gênes, 18 mars 1853.—Je suis arrivée ici aujourd'hui à midi. La route était encore fort encombrée de rochers détachés de leurs cimes par les déluges de pluie, et ils entravaient singulièrement notre marche, malgré les efforts des cantonniers occupés au déblayage. J'ai déjà visité les églises de l'Annunziata, du Gesù, de Santo-Ciro et de San Lorenzo, l'Albergo di poveri et l'Ospedale di Santa Caterina. Tout cela a de l'intérêt et complète assez bien mon giro génois.

Alexandrie, 18 mars 1853.—Adieu le Midi, le ciel pur, la mer bleue; adieu palmiers, myrtes, roses et oliviers! Nous avons traversé ce matin, par une pluie froide, ou plutôt par une neige fondue, cette partie nue et rude des Apennins. C'était fort laid et fort triste. A Bussana nous avons pris le chemin de fer. Nous étions entassés dans un wagon avec trois Anglais, dont l'un, Irlandais très loquace, revenant des Grandes Indes, les deux autres revenant de Rome et de Naples.

Vérone, 22 mars 1853.—Nous avions quelque espérance d'atteindre Vérone dès hier au soir, ce qui, en effet, nous eût été facile, si nous n'avions pas manqué de dix minutes le dernier départ du chemin de fer. Il a donc fallu rester à Mantoue, où nous étions pitoyablement gîtés dans un détestable petit cabaret, les auberges passables étant encombrées par les parents de ceux qu'on juge en ce moment à Mantoue, non pas à la suite des derniers événements de Milan, mais en conséquence de la grande conspiration découverte en novembre dernier [73]; quatorze cents personnes sont gravement compromises; cinq ont déjà été exécutées dans un des forts de Mantoue. L'Empereur vient d'en gracier un grand nombre et de commuer la peine des autres. Mais, Mantoue, cette forteresse déjà si sérieuse et si obscure en elle-même, vue ainsi au travers des torrents d'une pluie glaciale, et sous le voile lugubre des conspirations et des tragédies réelles, dans une petite chambrette dont les vitres étaient cassées et la cheminée était pleine, non pas de feu, mais d'une fumée épaisse, offrait le plus triste séjour.

Vérone, 24 mars 1853.—L'Archiduchesse Sophie a fait un touchant cadeau au comte O'Donnel, cet aide de camp qui était près de l'Empereur d'Autriche au moment de l'attentat contre sa personne. Elle lui a donné une bague très simple, contenant une grosse turquoise, qui s'ouvre, et sous laquelle se trouve une mèche des cheveux ensanglantés de l'Empereur, qui lui ont été coupés après l'attentat. En lui donnant cette bague, l'Archiduchesse a dit au comte O'Donnel: «Ce n'est pas un cadeau impérial, c'est le souvenir d'une mère reconnaissante.»

On a fait à Vienne plusieurs bons mots, dont j'ai retenu les suivants: Le général Haynau est mort le même jour et presque à la même heure que l'Archevêque de Vienne, qui se nommait Milde (ce qui en allemand veut dire douceur). On dit donc, que malgré la férocité attribuée à Haynau, il est mort mit milde [74]. Voici le second bon mot. Le général Leiningen, en mission à Constantinople, a obtenu des Turcs de ne plus appeler les chrétiens des chiens; mais à la condition expresse que, désormais, il ne serait plus permis aux chrétiens de donner à leurs chiens le nom de Sultan. Ceci est bien digne du théâtre des Variétés.

Une question plus sérieuse, plus importante, c'est l'arrestation à Milan d'un avocat, chez lequel on a saisi des papiers très explicatifs des projets mazziniens et, entre autres, la preuve qu'à un jour fort prochain, il devait éclater à Naples, Florence et Gênes, des explosions formidables, et mieux organisées que ne l'a été la dernière échauffourée de Milan. On a aussitôt expédié des courriers sur les différents points menacés qui, très probablement, seront arrivés à temps pour empêcher les bombes d'éclater.

Vérone, 25 mars 1853.—Le maréchal Radetzky, m'ayant très poliment fait exprimer ses regrets qu'un reste de grippe ne lui permit pas de venir chez moi, j'ai été hier chez sa femme, où le Maréchal s'est rendu. L'appartement est beau, commode et chaud, la vieille dame fort polie; mais l'intérêt principal se fixait, naturellement, sur l'illustre vieillard, qui complète, pour moi, la série des illustres guerriers contemporains, que j'ai tous connus plus ou moins. Cette série commence par Souvarow qui, à Prague, lorsque son fils cherchait à épouser ma sœur, m'a fait sauter et gambader avec lui, quand j'avais sept à huit ans; ses originalités, encore plus que sa gloire, l'ont fixé dans mon souvenir. Napoléon, avec ses capitaines célèbres; Wellington, Schwarzenberg, Blücher, et maintenant Radetzky, et d'autres encore, m'ont été connus d'assez près, pour pouvoir conserver une impression distincte de leur individualité; et je sais apprécier cette longue chaîne d'illustrations contemporaines.

Il est impossible d'avoir été plus naturellement obligeant, simple, et, en même temps, plus aimablement communicatif que le feld-maréchal Radetzky l'a été avec moi. Sa verdeur, son entrain, à quatre-vingt-six ans, sont une véritable merveille; mais il lui faut soigner une toux qui est incessante depuis quelques jours. Il était parfaitement rassuré sur les suites de la grande conspiration (qui se tramait et qui devait éclater hier), depuis qu'en outre de l'arrestation de l'avocat Milanais, on a aussi opéré celle d'un riche banquier de Bologne. Ici, on est obligé de faire garder les puits des casernes par des sentinelles, pour empêcher l'exécution du projet découvert de les empoisonner; les détails les plus douloureusement curieux abondent.

Vérone, 26 mars 1853.—J'ai eu hier la visite du général Benedeck, une des plus brillantes célébrités des dernières campagnes d'Italie et de Hongrie. Il est maintenant chef d'état-major du feld-maréchal Radetzky. Sa position ici est très importante et, par le temps qui court, très lourde. Il est doux, modeste, poli; sa conversation mesurée sans être froide; ses blessures ont rendu sa santé délicate; il est maigre et de taille moyenne.

Les uns disent que l'ennui commence à régner aux Tuileries; d'autres, au contraire, que les tendresses y sont extrêmes et que l'Impératrice est très touchée des soins constants et charmants dont elle est l'objet. En dehors des grandes soirées, il y en a de petites qu'on dit fort gaies. Pour les présentations à l'Impératrice, l'étiquette ne laisse pas que d'être sévère. Elle consiste en une simple défilade. Mme Le Hon en était furieuse et le disait tout haut.

J'ai reçu une lettre de Mme Mollien, désolée du bruit, qui se répandait de tous côtés, que Mme la Duchesse d'Orléans épousait M. de Montguyon; et elle espère que toute cette histoire est une invention.

Voici les extraits de deux lettres: la première est de M. de Falloux, la seconde du duc de Noailles:

Premier extrait: «Je suis mal au courant des directions actuellement prédominantes à Venise; j'ai eu le chagrin de me trouver en désaccord avec un premier mouvement de M. le Comte de Chambord. A la suite du 2 Décembre, j'aurais voulu que l'élite seule du parti légitimiste représentât, en se retirant de tout, la protestation morale, mais qu'on laissât le gros de nos amis à leurs mairies, à leurs Conseils généraux, y fonder ou y développer les écoles religieuses, qui seules rendront la France, à l'avenir, une nation sur laquelle on puisse régner. Une ligne plus cassante, plus hostile a été préférée [75]. Je conçois que cela fut bien tentant pour le Chef de la maison de Bourbon; cependant, j'ai persisté à croire que les conseils donnés étaient exagérés et funestes. Quant à la fusion, M. le Comte de Chambord l'a toujours désirée et a beaucoup témoigné ce désir. On y a mal répondu; et il a fini par être blessé, sans cependant y renoncer ou la repousser absolument. Les d'Orléans répètent beaucoup qu'ils ont fait de nouvelles démarches; mais, de fait, ces démarches étaient des conditions déplacées. Voilà où on en est aujourd'hui. C'est une situation bien dangereuse pour tout le monde. Ce sont les Princes d'Orléans qui ont fait l'Empire; ils suivent une ligne de conduite toute propre à fortifier cet Empire. Tant que la France ne verra pas un grand et fort gouvernement à mettre à la place de ce qui lui donne aujourd'hui le repos matériel, elle ne s'en dégoûtera pas. Mais il faut craindre aussi les illusions du Comte de Chambord. Tant qu'il n'a pas d'enfants, le principe réside bien encore en lui, avec tous ses avantages; mais la réalité, la perpétuité de la Maison de Bourbon, sont dans la branche cadette. Le Comte de Chambord est donc fort paralysé, lui, dont la valeur première est l'hérédité; il ne faudrait donc pas qu'il voulût avoir trop rigoureusement raison, sans vouloir tenir compte de l'état de démoralisation où la France est plongée, sans réfléchir qu'une nation, dans un tel état, est accessible à tous les coups de main. M. le Comte de Paris grandit, M. le Comte de Chambord prend des années, l'action du temps est donc bien inégale pour les deux, et il faudrait tout concilier, en unissant tout indissolublement. Je sais bien que, sans nous autres légitimistes, aucun gouvernement ne durera, mais la France est trop épuisée pour supporter de nouvelles expériences; et si on ne lui ôte pas en commun la chance de se tromper, sa prochaine erreur serait la dernière et la France serait en lambeaux... avant vingt ans. Je voudrais que, des deux côtés, on fût bien persuadé de cette vérité.»

Second extrait: «La fusion est aussi éloignée que jamais. Le fait est que, malgré quelques semblants, les d'Orléans n'en veulent pas, la façon dont ils l'entendent la rendant a priori impossible. Ils ne veulent s'engager vis-à-vis du Comte de Chambord que dans le cas où la volonté nationale se sera prononcée à son égard et lorsque le fait se sera joint au droit. Quant à l'Angleterre, elle ne fera rien contre les réfugiés; on ne pourrait l'y forcer que si la France était à la tête des autres puissances pour l'y obliger, et c'est ce qu'elle ne fera pas. Du reste, point de projets de guerre clairs et arrêtés; mais l'Empereur Napoléon a dit hier, à quelqu'un, qui me l'a répété immédiatement: «La France n'a toute sa puissance et toute son influence que dans l'action. Quand l'Europe est en repos, les vieilles monarchies l'emportent toujours sur elle, et il faut bien avouer que je suis né d'hier.» Ceci a été dit à propos de la rapidité du succès de la mission du Comte de Leiningen à Constantinople [76]

Vérone, 27 mars 1853, jour de Pâques.—Il a fait hier un joli petit semblant de printemps dont, bien vite, j'ai profité pour aller au Giardino Giusti, que j'avais envie de revoir. Les violettes y abondaient, et nous nous sommes livrés à de fort douces illusions, sous les cyprès séculaires égayés par le chant des oiseaux, qui tous paraissaient en belle humeur. Nous avons gagné les terrasses supérieures, d'où la vue était très nette, riche et variée. Nous nous sommes laissés conduire ensuite à un théâtre antique, destiné jadis aux jeux olympiens. Un propriétaire d'ici a acheté et fait abattre les maisons qui encombraient ces ruines; elles paraissent avoir couvert un très grand espace. Des pierres colossales reproduisent ce caractère de grandeur, imprimé à tous les monuments d'une puissance en elle-même gigantesque.

Vérone, 29 mars 1853.—J'ai été hier dire adieu au maréchal Radetzky, toujours retenu par les restes de la grippe. Il a fort agréablement causé dans son cabinet, où je l'ai trouvé, écrivant d'une main aussi ferme que ses conceptions sont claires et lucides. Il m'a montré une belle miniature, représentant l'Empereur François-Joseph, que l'Archiduchesse Sophie lui a envoyée, en y joignant quelques vers des plus touchants. La Maréchale m'a menée dans la bibliothèque, où se trouvent, sous verre, les bâtons de maréchaux autrichien et russe; le second est fort orné de diamants; le premier, moins brillant, est plein d'allusions, de noms, de dates, de symboles. Le tout repose sur un piédestal en bronze, fondu dans l'airain d'un des canons pris à Novare.

Venise, 30 mars 1853.—Au bout de ce prodigieux chemin de fer, qui traverse la lagune, pour enchaîner insolemment l'épouse de la mer à la terre, Pierre d'Aremberg m'attendait hier, au débarcadère. Il s'est placé dans notre gondole pour descendre avec nous le Canal grande, au bout duquel est l'Albergo Danieli où nous sommes descendus. Les salons sont grands, avec la belle vue sur Santa Maria della Salute, San Giorgio Maggiore, la Riva degli Schiavoni et son bruyant mouvement: tout ce grand et vivant tableau se perdant dans le lointain de la mer. La route de Vérone, ici, est charmante, traversant une large vallée, bordée à gauche par les Alpes Tyroliennes, à droite par les monts Euganéens; les unes couvertes de neige et de glace, les autres se dessinant en pointes aiguës sur un ciel, qui s'était enfin purifié.

Venise, 31 mars 1853.—Ma cousine Emma de Chabannes [77], pour laquelle j'avais un petit paquet, est venue me voir et me dire que sa Princesse pensait, avec plaisir, qu'elle pourrait enfin faire ma connaissance personnelle. La Princesse part après-demain, pour aller passer quinze jours à Modène; j'y vais ce matin, et ensuite chez la Duchesse de Berry.

Hier j'ai été dans la matinée, en gondole, à l'église degli Scalzi, la plus riche de Venise, et à celle de Santa Maria gloriosa dei Frari, la plus intéressante par ses monuments funéraires. Les Carmes déchaussés qui soignent l'église degli Scalzi sont très polis, et m'ont accueillie à merveille. Ils m'ont montré un autographe de leur patronne, sainte Thérèse, qu'ils conservent sous verre et qui n'est pas placé pour être vu commodément; ensuite je suis rentrée. Il faisait un froid humide fort déplaisant; aussi suis-je restée chez moi, tout le reste du jour, à ne voir de Venise que ce que ma fenêtre veut bien m'offrir; à la vérité, c'est beaucoup, beaucoup à voir, beaucoup aussi à entendre, parce que la voix humaine, dans ses plus diverses inflexions, se charge ici de remplacer le bruit des roues et le piaffement des chevaux.

Venise, 1er avril 1853.—Il faisait positivement chaud dans la gondole qui m'a descendue hier, à midi et demi, au Palais Cavalli. L'accueil y a été fort bon, la conversation facile. Le Comte de Chambord a une bonne figure ouverte et de la rondeur dans les manières, mais il ne faut le voir qu'assis. Quant à la Comtesse de Chambord, elle a toutes mes préférences: dignité, grâce, naturel, politesse bienveillante, taille superbe, bel air, yeux intelligents, cheveux admirables, dents blanches, sourire aimable. L'inégalité de son visage ne va pas jusqu'à la contorsion ni à la grimace. Sa conversation est fort en harmonie avec son extérieur; enfin, elle est ce qu'elle doit être, la position donnée; position si touchante, si élevée, si triste, si difficile, dont la simplicité la tire mieux que toutes les habiletés ne pourraient le faire. Bref, elle m'a plu au delà de ce que je supposais; son mari moins, quoique sa candeur et la loyauté répandues sur ses traits aient de l'attrait. Il a un beau front, droit, élevé; sa conversation est bonne, sage, mais je ne la trouve pas élevée; puis il est, ce me semble, de très belle humeur; je ne sais pas si je n'aimerais pas mieux un nuage de mélancolie.

Le palais Vendramin a des allures toutes différentes. Mme la Duchesse de Berry est devenue d'une laideur suffocante: laideur, allures, gestes, son de voix, plaisanteries, tout est commun jusqu'au vulgaire; bonne femme au fond, mais hurluberlue dans son langage et grotesque de sa personne. Le comte Lucchesi [78] n'est pas plus beau, mais il est poli et se tire en maître absolu de sa très difficile position; il fait les honneurs du palais, plus en grand maréchal qu'en époux; mais on sent la main de fer sous le gant de velours. Les trois enfants, issus de ce mariage (la petite fille, née à Blaye, a eu le bon esprit de mourir, il y a longtemps), ne se sont pas montrés.

Après ces deux audiences, je suis allée au jardin botanique, créé en 1815, par ordre de l'Empereur François: j'y ai vu de fort belles plantes; on n'est pas fâché de se retrouver par moments sur des petits carrés de terre ferme.

Lady Westmorland me mande ce qui suit, en date de Vienne du 28 mars: «Lord Stratford de Redcliff a été ici, pendant quelques jours, en route pour Constantinople. Il a eu une audience de l'Empereur et en a été très content, ainsi que du comte Buol. Ils paraissent être tout à fait d'accord sur les affaires de Turquie; c'est une goutte de consolation, car, du reste, il y a une irritation et une animosité des deux côtés, qui nous font passer de mauvais moments. Vienne est fort triste; point de bals, un mauvais opéra et un ballet détestable.»

Venise, 2 avril 1853.—J'étudie Venise de mon mieux. Je vois peu à la fois, mais bien en conscience et avec force livres et recherches. Hier nous avons été visiter San Giorgio avec son magnifique perron, d'où la vue est si belle. Palladio a mis tout son art dans cette église, très correcte par conséquent, mais froide dans ses lignes, sa couleur et ses formes; mais dix belles colonnes de marbre antique, quelques belles figures en bronze et un ou deux souvenirs historiques lui donnent de l'intérêt. Les tableaux s'y perdent par l'humidité de cette île, qu'on va fortifier, et qui deviendra un point de défense formidable. L'église des Capucins, Il Redentore, également du Palladio, a ses mérites et ses défauts; ceux-ci fort augmentés par des ornements d'un goût affreux, imaginés par les bons franciscains, qui ne sont guère artistes. Leur sacristie contient trois Jean Bellini de prima sorte, et, comme contraste, une série de crachoirs, d'une configuration si étrange que je n'ai pu comprendre leur destination que par l'explication que m'en a donnée le Père sacristain. Celui-ci a la plus belle, la plus longue et la mieux tenue, peignée, brossée et brillante de toutes les barbes de capucins que j'aie jamais vues. Il m'a prise en bonne part, et, au dernier moment, il a ouvert une petite armoire contenant une figurine en cire qu'on dit être: il vero Ritratto del santissimo Fondatore degli ordini mendicanti [79]. Le fait est que c'est tellement ainsi qu'on se représente saint François d'Assise que, pour moi du moins, je ne mets pas en doute que ce ne soit là son véritable portrait. Enfin, je suis rentrée, bien fatiguée. Après le dîner, je me suis assoupie, mais pas longtemps, car le chant des gondoliers qui, en chœur, égayent leur station au Molo, m'a fait vite ouvrir la fenêtre pour les mieux entendre. C'était fort joli.

Venise, 3 avril 1853.—Il y a de bien belles choses à admirer ici; mais il y en a trop. Je ne sais comment le mois que je veux passer à Venise suffira pour tout ce que l'un et l'autre me dit de voir. J'ai vu d'admirables Paul Véronèse à l'Académie delle belle arti, où je suis restée deux heures dans une véritable admiration. La collection n'y est pas nombreuse, mais les chefs-d'œuvre y abondent: presque tous de cette admirable école vénitienne qui, depuis que je sais distinguer les tableaux, est celle qui m'a toujours satisfaite plus que toute autre.

Venise, 4 avril 1853.—Hier dimanche, j'ai été faire ma prière à l'église des Saints-Apôtres, dont on célèbre la fête le 3 avril. Il y avait, par conséquent, grande funzione dans cette église qui leur est consacrée; beaucoup de lumière, de belles orgues, mais des voix et des chants rappelant beaucoup trop l'opéra. L'église, en elle-même, n'est pas intéressante; d'ailleurs, n'y étant que pour assister à la grand'messe, je l'ai fort peu examinée. Ce qui m'a singulièrement plu et touchée, c'est une procession passant sur la Riva degli Schiavoni, et portant chaque année, au premier dimanche après Pâques, aux malades qui n'ont pu faire leurs dévotions à l'église, leur portant, dis-je, la communion pascale, soit dans leur palais, soit dans le taudis de leur misère. C'est bien, c'est naturel, comme l'est toujours notre mère l'Église.

A midi et demi, j'étais au palais Vendramin, où Mme la Duchesse de Berry m'avait dit de me rendre, pour me montrer en détail ce charmant et magnifique établissement que les arts dans leur plus belle expression, le goût dans sa perfection, le confort dans tout son bien-être, l'histoire dans ses traditions, et le luxe dans sa splendeur, se sont plu à différentes époques à orner. Depuis des colonnes de jaspe sanguin, de toutes grandeurs, provenant du temple de Diane, à Éphèse, jusqu'à une botte de Louis XIV, sur le talon de laquelle Van der Meulen a peint une des batailles gagnées par le Roi, depuis des tableaux prima sorte de Jean Bellini, Andrea del Sarto, etc., etc., jusqu'à des portraits du pauvre petit Louis XVII, il y a de tout; et tout est bien ordonné, bien à sa place, l'appartement bien distribué, des vues superbes; même un jardin, chose si rare ici, où le manque d'arbres, de fleurs et de verdure finit par fatiguer les yeux qui en cherchent vainement le repos et le rafraîchissement. Je suis restée deux heures à suivre Mme la Duchesse de Berry, et à écouter les explications très obligeantes et très intéressantes que me donnait le comte Lucchesi; il est un cicerone vraiment habile; je crois qu'il allège les pénibles honneurs qui lui sont dévolus, en se plongeant dans les arts et la curiosité.

Venise, 5 avril 1853.—Ma matinée d'hier a été consacrée à la basilique de Saint-Marc, à son trésor et à l'inspection plus détaillée de la Piazza et de la Piazzetta. Il y aurait trop à en dire pour en indiquer ici le détail, je me bornerai à en tracer mon impression.

Bâtie sur le modèle de Sainte-Sophie, de Constantinople, l'Orient y a mis son cachet particulier, de telle sorte qu'on a d'abord quelque peine à se sentir dans une église du culte catholique romain; aussi, quoique Saint-Marc ne soit pas à comparer comme grandeur, ni à Saint-Pierre, ni au dôme de Milan, ni à celui de Cologne, reste-t-il digne d'être mis sur la même ligne, parce que rien de semblable ne se trouve en Europe. Ce n'est ni l'anéantissement qui terrasse à Saint-Pierre, ni le respect qu'inspire Cologne, ni les élancements joyeux que provoque Milan; mais c'est un fragment du temple de Salomon. Je voudrais pouvoir me confesser à Saint-Pierre, prier à Cologne, chanter le Te Deum à Milan, et rêver aux Croisades à Saint-Marc.

Venise, 6 avril 1853.—J'ai été visiter, hier, les ateliers de Schiavone et de Nerli. Les artistes vivants ont trop à lutter, ici, contre les comparaisons inatteignables qui les entourent. Schiavone habite une partie de l'élégant palais Foscari-Giustiniani. Nerli, qui est Prussien plein de talent, occupe les mansardes de l'immense palais Pisani, dont les dimensions contrastent avec le délabrement des détails.

Venise, 8 avril 1853.—Hier, j'ai été au couvent des Arméniens de l'île Saint-Lazare, que les études arméniennes de lord Byron ont rendu particulièrement célèbre: nous y avons vu le vieux moine qui lui donnait des leçons. C'est un bel établissement, propre, bien tenu, où on fait poliment accueil aux étrangers. L'air y est bien meilleur qu'en ville, et un joli jardin, dans le milieu du cloître intérieur, rappelle, par sa végétation, ceux des villas de Nice: c'était un vrai rafraîchissement de retrouver de la verdure et des fleurs. L'imprimerie, la bibliothèque, l'église, la sacristie, tout nous a été ouvert et montré par un jeune moine, fort bien élevé, parlant français et italien.

Le duc de Lévis, qui m'avait demandé, à jour et heure fixe, un entretien, est venu chez moi; notre conversation, qui s'est longtemps prolongée, m'a confirmée dans la conviction que ce n'est pas d'ici que partent les difficultés à la fusion.

Venise, 9 avril 1853.—Nous avons senti une tempête que la Bora nous a envoyée de Trieste, en vraie rivale malicieuse. J'étais, le soir, au palais Vendramin, et le canal montait si haut dans le Canal Grande que je suis arrivée chez Mme la Duchesse de Berry avec le mal de mer. C'était une petite soirée en famille, où le whist, le thé et un peu de conversation ont rempli une couple d'heures. Dans la matinée, j'avais été faire une longue station au palais des Doges; j'y ai vu et revu des merveilles artistiques, historiques, et de curieux manuscrits dans le cabinet particulier du bibliothécaire. Le palais des Doges est ma grande préférence à Venise, car il semble que toutes les grandes ombres puissent encore y être évoquées, au moindre mot, à chaque pas, à chaque soupir.

M. de Bacourt étant venu passer un mois à Venise, la correspondance subit alors une interruption.

Berlin, 14 mai 1853.—Je suis arrivée, avant-hier à une heure après midi, à Potsdam; j'ai été invitée pour le thé et le souper au Château. J'y ai vu arriver le Duc et la Duchesse de Gênes: le Duc est beau et a une sérieuse attitude. Je trouve seulement que son sérieux touche au sombre et au taciturne, plus que son âge ne le comporte; du reste, sa femme est si gaie, si fraîche, si ouverte, si naturelle, qu'évidemment elle est heureuse. Elle ressemble infiniment d'extérieur à feu la Reine des Belges [80], avec une expression plus gaie. Le Roi Léopold a fait ici feu des quatre pieds pour être agréable. On trouve son fils par trop bien élevé, tant il est poli, doucereux, courbé en humilité: la vraie école paternelle. On dit qu'il serait beau si son long nez ne profilait pas une ombre semblable à l'ombre classique du mont Athos (réflexion de Humboldt, naturellement). Ici, le Ministère est divisé, la Famille Royale divisée, la Cour divisée, les questions communales parlementaires et religieuses en effervescence. Il paraît que c'est le chanoine Fœrster qui sera Prince-Évêque de Breslau. Il est bon prêtre, homme d'esprit, grand prédicateur, bon écrivain, actif ami des jésuites: il ne paye pas de mine, il manque de calme, il n'est pas gentilhomme, mais il n'appartient, en aucune façon, au clergé niveleur. Personnellement, je ne pouvais désirer un meilleur choix. Il n'est point encore proclamé!