—Je n’aimerais pas beaucoup, dit Clerambault, qu’un autre voulût pour moi, et il ne me plairait pas non plus de vouloir pour un autre. Je préférerais aider chacun à être libre et à ne pas gêner la liberté des autres. Mais je sais que je demande trop.
—Vous demandez l’impossible, dit Moreau. Quand on commence à vouloir, on ne s’arrête plus en chemin. Il n’y a que deux sortes d’hommes: ceux qui veulent trop—Lénine et tous les grands (ils sont bien deux douzaines dans toute l’histoire des siècles!)—et ceux qui veulent trop peu, ceux qui ne savent rien vouloir: c’est tous les autres; c’est nous, c’est moi-même!... Vous l’avez trop bien vu!... Je ne veux que par désespoir...
—Pourquoi désespérer? dit Clerambault. La destinée de l’homme se fait, chaque jour, et nul ne la connaît; elle est ce que nous sommes; être découragé, c’est la décourager.
Mais Moreau disait, avec abattement:
—Nous n’aurons pas la force, nous n’aurons pas a force... Croyez-vous que je ne voie pas quelles chances infimes de succès a, chez nous, la Révolution dans les conditions actuelles, après les destructions, es anéantissements économiques, la démoralisation, a lassitude mortelle, causés par ces quatre ans de guerre?...
Et il avoua:
—J’ai menti, la première fois que je vous ai vu, quand je prétendais que tous mes camarades sentaient comme nous la souffrance, la révolte. Gillot vous l’a bien dit: nous ne sommes qu’un petit nombre. Les autres, pour la plupart, bonnes gens, mais faibles, faibles!... Ils jugent assez bien les choses; mais plutôt que de se heurter la tête contre un mur, ils aiment mieux n’y pas songer, ils se vengent par le rire. Ah! ce dire français, notre richesse et notre ruine! Qu’il est beau, mais quelle proie il offre aux oppresseurs!... «Qu’ils cantent pourvu qu’ils payent!» disait cet Italien... «Qu’ils rient, pourvu qu’ils meurent!»—Et puis, cette terrible accoutumance, dont vous parfait Gillot. A quelques conditions, absurdes et pénibles, qu’on veuille astreindre l’homme, pourvu qu’elles se prolongent et qu’il soit en troupeau, il s’habitue à tout, il s’habitue au chaud, au froid, à la mort, ou au crime. Toute la force de résistance, on l’use à s’adapter; et après, on se tasse dans un coin, sans bouger, de peur que, si on changeait, on ne réveillât la souffrance engourdie. Il y a une telle fatigue qui pèse sur nous tous! Quand les armées reviendront, elles n’auront qu’un désir: oublier et dormir.
—Et Lagneau enragé, qui parle de tout chambarder?
—Lagneau? Je l’ai connu, depuis le commencement de la guerre. Je l’ai vu, tour à tour, cocardier, revanchard, annexionniste, internationaliste, socialiste, anarchiste, bolcheviste, je-m’en-fichiste. Il finira réactionnaire. On l’enverra se faire percer le flanc, rata plan, par l’ennemi qu’il plaira demain à nos gouvernants de choisir, parmi nos ennemis ou nos amis d’aujourd’hui... Le peuple est de notre opinion? Oui, et de l’opinion des autres. Le peuple est de toutes les opinions, à tour de rôle.
—Vous êtes le révolutionnaire, par découragement, dit en riant Clerambault.
—Il y en a beaucoup parmi nous.
—Gillot pourtant est sorti de la guerre plus optimiste qu’avant.
—Gillot peut oublier, dit amèrement Moreau, je ne lui envie pas son bonheur.
—Il ne faut pas le lui troubler, dit Clerambault. Aidez Gillot, il a besoin de vous.
—De moi? disait Moreau, incrédule.
—Il a besoin, pour être fort, que l’on croie en sa force. Croyez.
—Croit-on, par volonté?
—Vous en savez quelque chose!... Non, n’est-ce pas?... Mais on croit, par amour.
—Par amour de ceux qui croient?
—Est-ce que ce n’est pas toujours par amour, et seulement par amour, que l’on croit?
Moreau était touché. Sa jeunesse intellectuelle, brûlante et desséchée par la soif de connaître, souffrait comme les meilleurs de sa classe bourgeoise, du manque d’affection fraternelle. La communion humaine est bannie de l’éducation d’aujourd’hui. Ce sentiment vital, constamment refoulé, s’était avec méfiance réveillé, dans les tranchées, ces fossés de chair vivante, souffrante, empilée ensemble. Mais on craignait de s’y livrer. L’endurcissement commun, la peur de la sentimentalité, l’ironie, engainaient le cœur. Depuis la maladie de Moreau, l’enveloppe d’orgueil était moins résistante. Clerambault n’eut pas de peine à la briser. Le bienfait de cet homme était qu’à son contact les amours-propres fondaient, car il n’en avait point; et l’on se montrait à lui, comme il se montrait à vous, avec sa vraie nature, ses faiblesses et ses cris, qu’une fausse fierté enseigne à étouffer. Moreau, qui avait reconnu au front, sans trop se l’avouer, la supériorité d’hommes d’un rang social inférieur, ses compagnons ou ses gradés, éprouvait pour Gillot une sympathie à laquelle il était heureux que Clerambault fît appel. Clerambault lui formulait son secret désir qu’un autre eût besoin de lui.
Et Clerambault soufflait à Gillot d’être optimiste pour deux, de soutenir Moreau. Ainsi tous deux puisèrent une aide dans le besoin d’aider l’autre. Le grand principe de vie:
«Qui donne, il a.»
En quelque temps qu’on soit, quels que soient les désastres, rien n’est perdu, tant que reste dans l’âme de la race une étincelle de virile amitié. Réveillez-la! Rapprochez ces cœurs isolés, qui ont froid! Qu’un des fruits de cette guerre des nations soit du moins la fusion de l’élite des classes, l’union des deux jeunesses,—le monde du travail manuel et celui de la pensée, qui doivent, en se complétant, renouveler l’avenir.
Mais si le moyen de s’unir n’est pas que l’un des deux veuille dominer l’autre, il ne l’est pas davantage qu’il veuille être dominé par l’autre. C’est à quoi cependant les jeunes intellectuels de ces groupes révolutionnaires mettaient un étrange amour-propre. Ils rabrouaient doctrinalement Clerambault, au nom de ce principe que l’intelligence doit être mise au service du prolétariat... «Dienen, dienen!...», le mot final de l’orgueilleux Wagner. C’est aussi le mot de plus d’un orgueil déçu. Ou ils veulent être maîtres, ou être serviteurs.
—Le plus rare, en ce monde, c’est (pensait Clerambault) de trouver de braves gens qui veuillent, bonnement, être mes égaux. S’il faut y renoncer, tyrannie pour tyrannie, je préfère encore celle qui tenait les corps d’Ésope et d’Épictète esclaves, mais libres leurs esprits, à celle qui nous promet la liberté matérielle et l’esclavage d’âme...
Cette intolérance lui fit sentir son incapacité à se lier à un parti, quel qu’il fût. Entre deux partis opposés, la Révolution et la guerre, il pouvait affirmer—(il le faisait franchement)—ses préférences pour l’un: la Révolution; car elle seule offrait un espoir de renouveau; et l’autre tuait l’avenir. Mais préférer un parti ne signifie pas lui aliéner son indépendance d’esprit. C’est l’erreur et l’abus des démocraties de vouloir que tous aient les mêmes devoirs et s’attellent aux mêmes tâches. Dans une communauté en marche, les tâches sont multiples. Tandis que le gros de l’armée combat pour conquérir un progrès immédiat, d’autres doivent maintenir les valeurs éternelles au-dessus des vainqueurs de demain comme d’hier, car elles les dépassent tous, en les éclairant tous: leur lumière se projette sur la route, bien au delà des fumées du combat. Clerambault s’était laissé trop longtemps aveugler par ces fumées, pour se replonger dans celles d’une nouvelle bataille. Mais en ce monde d’aveugles, la prétention de voir semble une inconvenance, et peut-être un délit.
Il venait de constater cette ironique vérité, dans un entretien où ces petits Saint-Just lui avaient fait la leçon, en le comparant assez impertinemment à «l’Astrologue qui se laissa choir au fond d’un puits»:
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête?»
Et comme il n’était pas dénué d’humour, il trouvait quelque justesse à la comparaison. Oui, il appartenait un peu à la confrérie...
Cependant qu’ils sont en danger,
Soit pour eux soit pour leurs affaires...»
Mais quoi? Votre République pense-t-elle se passer d’astronomes, comme l’autre, la première, n’avait pas besoin de chimistes? Ou prétendez-vous les mobiliser? C’est alors que nous aurons chance de choir, de compagnie, tous, au fond du puits! C’est ce que vous voulez? Eh! je ne dis pas non, s’il ne s’agissait que de partager votre sort. Mais partager vos haines!
—Vous avez bien les vôtres! lui dit un de ces jeunes gens.
Et juste, à ce moment, un autre qui entrait, un journal à la main, cria à Clerambault:
—Eh bien, je vous félicite, l’ennemi Bertin est mort...
L’irascible journaliste venait d’être enlevé en quelques heures par une pneumonie infectieuse. Depuis six mois, il ne cessait de poursuivre avec rage tous ceux qu’il soupçonnait de chercher, de vouloir, ou même de désirer la paix. Car, de degré en degré, il en était venu à regarder comme sacrée, non plus même la Patrie, mais la Guerre. Parmi ceux qui étaient en butte à sa méchanceté, Clerambault bénéficiait d’un traitement de faveur; Bertin ne pardonnait pas à celui qu’il avait attaqué d’oser lui tenir tête. Les ripostes de Clerambault l’avaient d’abord exaspéré. Le silence dédaigneux que Clerambault opposa ensuite à ses invectives lui fit perdre toute mesure. La bouffissure de sa vanité hypertrophiée en ressentit une blessure, que seul pouvait venger l’écrasement total, définitif, de l’adversaire. Clerambault lui apparut non seulement comme un ennemi personnel, mais comme un ennemi public; et il s’acharna à en trouver les preuves: il fit de lui le centre d’un grand complot pacifiste, dont le ridicule eût sauté aux yeux, en d’autres temps; mais en ce temps-là, on n’avait plus d’yeux. Dans les dernières semaines, la polémique de Bertin avait dépassé en verve et en violence tout ce qu’il avait encore écrit; elle était une menace pour tous ceux qui étaient convaincus ou suspects de tremper dans l’hérésie de la paix.
Aussi, la nouvelle de sa mort fut-elle accueillie, dans la petite réunion, avec une satisfaction bruyante; et l’on fit son oraison funèbre en un style qui ne le cédait en énergie à aucun des maîtres du genre. Clerambault entendait à peine, plongé dans la lecture du journal. Un de ceux qui l’entouraient lui tapa sur l’épaule, et lui dit:
—Eh bien, cela vous fait plaisir?
Clerambault sursauta:
—Plaisir!... dit-il... Plaisir! répéta-t-il.
Il prit son chapeau et partit.
Il se retrouva dans la nuit de la rue, dont les lumières étaient éteintes, à cause d’une alerte aérienne.
Il revoyait dans sa pensée un fin visage d’adolescent, au teint d’une pâleur chaude, aux beaux yeux bruns caressants, les cheveux bouclés, la bouche mobile et rieuse, le timbre de voix chantant:—Bertin, tel qu’il était, à leur première rencontre, quand ils avaient l’un et l’autre dix-sept ans. Leurs longues veillées ensemble, les chères confidences, les discussions, les rêves... En ce temps, Bertin aussi rêvait! Même son sens pratique, sa précoce ironie, ne le défendaient pas des espoirs impossibles, des généreux projets de rénovation humaine. Ah! que l’avenir était beau à leurs regards d’enfants! Et comme à ces visions, en des minutes ravies, leurs deux cœurs se fondaient d’amoureuse amitié!...
Et voilà ce que la vie avait fait de tous deux! Cette lutte haineuse, cet acharnement insensé de Bertin à piétiner ses rêves de jadis et l’ami qui les gardait! Et lui, lui, Clerambault, qui s’était laissé prendre au même courant meurtrier, cherchant à rendre coup pour coup, à faire saigner l’adversaire... Et qui, au premier moment, en apprenant la mort de l’ancien ami—(il eut horreur de se l’avouer)—en avait éprouvé un sentiment de soulagement!... Mais qu’est-ce qui nous tient donc? Quel vertige de méchanceté, qui se retourne contre nous!...
Absorbé dans ses pensées, il s’était égaré. Il s’aperçut qu’il allait dans la direction opposée à sa maison. Dans le ciel sillonné par les antennes des projecteurs, on entendait d’énormes explosions: les zeppelins sur la ville, les grondements des forts, un combat aérien. Ces peuples enragés qui se déchirent... pour quel but?—Pour en arriver tous où en était Bertin. Au néant qui attendait également tous ces hommes, et toutes ces patries... Et ces autres, révoltés, qui discutent d’autres violences, d’autres idoles assassines à opposer aux premières, de nouveaux dieux de carnage, que l’homme se forge à lui-même pour tâcher d’ennoblir ses instincts malfaisants!
Ah! Dieu, comment ne sentent-ils pas l’imbécillité de leurs furieuses agitations, en face du gouffre où s’abîme, en chaque agonisant, l’entière humanité! Comment des millions d’êtres qui n’ont plus qu’un instant à vivre s’acharnent-ils à le rendre infernal, par leurs atroces et ridicules dissentiments d’idées! Des gueux qui se massacrent, pour une poignée de sous, qu’on leur jette, et qui sont faux! Tous, ils sont des victimes, également condamnées; et au lieu de s’unir, ils se combattent entre eux!... Malheureux! Donnons-nous le baiser de paix. Sur chaque front qui passe, je vois la sueur de l’agonie...
Mais un flot humain qu’il croisa,—hommes et femmes—criaient, hurlaient de joie:
—Il tombe! Il y en a un qui tombe! Il tombe! Les cochons brûlent!...
Et les oiseaux de proie, ceux qui planaient là-haut, jubilaient dans leur cœur, à chaque poignée de mort qu’ils semaient sur la ville. Comme des gladiateurs, qui s’enferrent dans l’arène, pour la satisfaction de quel Néron invisible?
O mes pauvres compagnons de chaînes!
CINQUIÈME PARTIE
Milton
Une fois encore, il se retrouva dans la solitude. Mais elle lui apparut, cette fois, comme il ne l’avait jamais vue, belle et calme, avec un visage de bonté, des yeux affectueux, et de très douces mains qui posaient sur son front leur fraîcheur apaisante. Et il sut que, cette fois, la divine compagne l’avait élu.
Il n’est pas donné à tout homme d’être seul. Beaucoup gémissent de l’être, avec un secret orgueil. C’est la plainte des siècles. Elle prouve, à l’insu de ceux qui se plaignent, que la solitude ne les a pas choisis: ils ne sont pas ses familiers. Ils ont poussé la première porte et se morfondent dans le vestibule; mais ils n’ont pas eu la patience d’attendre leur tour d’entrer! ou leurs récriminations les ont fait éconduire. On ne pénètre pas dans le cœur de l’amie solitude, sans le don de la grâce, ou le bienfait de l’épreuve pieusement acceptée. Il faut laisser à sa porte la poussière de la route, les voix criardes du dehors et les pensées mesquines, égoïsme, vanité, pitoyables révoltes des affections déçues, des ambitions blessées. Il faut que, pareille aux pures ombres Orphiques, dont les tablettes d’or nous ont transmis la voix mourante, «l’âme enfuie du cercle des douleurs» se présente seule et nue «à la fontaine glacée qui sort du lac de Mémoire».
C’est le miracle de la Résurrection. Celui qui vient de laisser sa dépouille mortelle et pense avoir tout perdu, découvre que d’aujourd’hui il entre dans son vrai bien. Non seulement soi-même et les autres lui sont rendus; mais il voit que jusqu’alors il ne les avait jamais eus. Dehors, dans la cohue, comment pourrait-il voir par-dessus les têtes de ceux qui l’enserrent? Et les plus proches mêmes qui, pressés contre sa poitrine, l’entraînent, il ne lui est pas possible de les regarder longuement dans les yeux. Le temps manque et le recul. On ne sent que les heurts des corps qui s’écrasent, dans leur commun destin étroitement coincés, et que charrie le torrent vaseux de la vie multitudinaire. Son fils, Clerambault ne l’a vu qu’après qu’il était mort. Et l’heure fugitive où lui et sa fille se sont reconnus était celle où les liens de l’illusion maléfique venaient d’être dénoués par l’excès de la douleur.
Or, voici qu’à présent où il s’était, dans la solitude, par la voie d’éliminations successives, retranché (eût-on dit) des passions des vivants, il les retrouvait tous dans une intimité lucide. Tous, non seulement les siens, sa femme, ses enfants, mais tous ces millions d’êtres qu’il avait cru faussement jusqu’alors embrasser, dans un amour oratoire. Ils venaient tous se peindre au fond de la chambre noire. Sur la sombre rivière du Destin qui emporte l’humanité, et qu’il avait confondue avec elle, lui apparaissaient les millions d’épaves vivantes qui se débattaient,—les hommes. Et chaque homme était soi, à lui seul un monde de joies et de souffrances, de rêves et d’efforts. Et chaque homme était moi. Je me penche sur lui, et c’est moi que je vois. «Moi», me disent ses yeux; et son cœur me dit: «Moi!» Ah! comme je vous comprends! Que vos erreurs sont miennes! Jusque dans l’acharnement de ceux qui me combattent, je te reconnais, mon frère, je ne suis pas dupe: c’est moi!
Alors, Clerambault se mit à regarder ces hommes, non plus avec ses yeux, avec les yeux de la tête, mais avec son cœur,—non plus avec sa pensée de pacifiste, de tolstoïen, ce qui est une autre folie,—mais avec la pensée de chacun, et en se muant en lui. Et il découvrit ces gens qui l’entouraient, ceux qui lui étaient le plus hostiles, ces intellectuels, ces politiciens. Il aperçut leurs rides, leurs cheveux blancs, le pli amer de leur bouche, leur dos courbé, leurs jambes cassées... Tendus, crispés, près de crouler... Comme ils avaient vieilli depuis six mois! Dans les premiers temps, l’exaltation de la lutte les soutenait. Mais à mesure que le combat se prolongeait et que, quelle que fût l’issue, les ruines devenaient certaines, chacun avait ses deuils, et chacun pouvait craindre de perdre le peu—l’infini—qui lui restait. Ils ne voulaient pas trahir leur angoisse; ils serraient les dents,.. Quelle souffrance! Et chez les plus croyants, le doute avait fait sa fissure!... Chut! Il ne fallait pas le dire. Si vous me le dites, vous me tuez... Clerambault, se souvenant de Mᵐᵉ Mairet, pénétré de pitié, promettait de se taire.—Mais il était trop tard; on savait ce qu’il pensait: il était la négation, le remords vivant. Et on le haïssait. Clerambault ne leur en voulait plus. Il les eût presque aidés à replâtrer leur illusion.
Quelle passion de foi à l’intérieur de ces âmes qui la sentaient menacée! Elle avait un caractère de grandeur tragique et pitoyable. Chez les politiciens, elle se compliquait du ridicule apparat de déclamations charlatanesques; chez les intellectuels, de l’entêtement burlesque de cerveaux maniaques. Mais, malgré tout, on voyait la plaie désespérée; on entendait le cri d’angoisse qui veut croire, l’appel à l’illusion héroïque. Chez de jeunes cœurs plus simples, cette foi prenait un caractère touchant. Pas de déclamations, pas de prétentions au savoir; mais une affirmation d’amour éperdu, qui a tout donné, et qui, en retour, attend une seule parole, la réponse: «C’est vrai!... Tu existes, bien-aimée, patrie, puissance divine, toi qui m’as pris ma vie et tout ce que j’aimais!...» On a envie de s’agenouiller au pied de ces pauvres petites robes noires,—mères, épouses et sœurs,—de baiser ces mains maigres qui tremblent de l’espoir et de la peur de l’au-delà, et de leur dire: «Ne pleurez pas! Vous serez consolées!»
Oui, mais comment les consoler quand on ne croit pas à l’idéal qui les fait vivre et qui les tue?—La réponse longtemps cherchée lui était venue maintenant sans qu’il l’eût vue entrer: «Il faut aimer les hommes plus que l’illusion et plus que la vérité.»
L’amour de Clerambault n’était pas payé de retour. Bien que depuis plusieurs mois il n’eût rien publié, il n’avait jamais été autant attaqué. En l’automne de 1917, les violences contre lui étaient montées à un diapason inouï. Risible disproportion entre ces fureurs et la faible parole de cet homme! Il en était de même en tous les pays du monde. Une douzaine de chétifs pacifistes, isolés, encerclés, sans moyens de se faire entendre dans aucun grand journal, élevant à peine la voix, honnête mais sans éclat, déchaînaient une frénésie d’injures et de menaces. A la moindre contradiction, le monstre Opinion tombait en épilepsie.—Le sage Perrotin, qui pourtant ne s’étonnait de rien, restant coi prudemment et laissant Clerambault se perdre (puisque le cœur lui en disait!) secrètement s’effarait devant ce débordement de stupidité tyrannique. Dans l’histoire, à distance, on en rit. Mais de près, on voit la raison humaine à deux doigts de craquer. Pourquoi les hommes ont-ils plus universellement perdu leur calme dans cette guerre que dans toute autre du passé? A-t-elle été réellement plus atroce? Enfantillage! Oubli intéressé de tout ce qui s’est fait, en notre temps, sous nos yeux: Arménie, Balkaniques, répression de la Commune, guerres coloniales, nouveaux conquistadores de la Chine ou du Congo... De tous les animaux, l’espèce la plus féroce fut toujours, nous le savons, l’humaine.—Est-ce donc que les hommes ont cru davantage à la guerre d’aujourd’hui?... Bien au contraire! Les peuples d’Occident en étaient arrivés au point d’évolution, où la guerre devient si absurde que, pour la faire, il n’est plus possible de conserver sa raison. Il faut la soûler. Délirer, sous peine de mort, de mort désespérée dans le noir pessimisme. Et c’est pourquoi la voix d’un seul qui conservait sa raison jetait dans la fureur les autres qui voulaient l’oublier. Ils avaient la terreur que cette voix ne les réveillât, et qu’ils ne se retrouvassent dégrisés, tout nus, et avilis.
De plus, en ce moment, les affaires tournaient mal pour la guerre. Les grandes espérances de victoire et de gloire, tant de fois rallumées, vacillaient. Il paraissait probable que, de quelque côté qu’on l’envisageât, la guerre serait pour tous une très mauvaise affaire. Ni les intérêts, ni les ambitions, ni les idéalismes n’y trouveraient leur compte. Et l’amère déception vue à court terme, des millions de sacrifices, pour un résultat nul, faisait cabrer de colère les hommes qui se savaient moralement responsables. Il leur fallait s’accuser, ou se venger sur d’autres. Le choix fut vite fait. Tous ceux qui avaient prévu, dénoncé leur échec et tâché de le prévenir, ils le leur attribuèrent. Chaque recul d’armée, chaque bévue de diplomates, se découvrit une excuse dans les machinations des pacifistes. Ces hommes impopulaires et que nul n’écoutait se trouvèrent investis par leurs adversaires du pouvoir formidable d’organiser la défaite. Pour que nul ne s’y trompât, on leur passa au cou l’écriteau: «Défaitiste»; comme les hérétiques du bon vieux temps, leurs frères, il ne restait plus qu’à les brûler. En attendant le bourreau, ses valets ne manquaient point.
On commença par prendre, pour se faire la main, des gens inoffensifs—des femmes, des instituteurs, obscurs, ou peu connus, sachant mal se défendre.—Et puis, on s’attaqua à de plus gros morceaux. L’occasion était bonne pour les hommes politiques de se débarrasser de rivaux dangereux, détenteurs de secrets redoutables et maîtres du lendemain. Surtout, on s’appliqua, selon la vieille recette, à mêler savamment les accusations, cousant en un même sac de vulgaires aigrefins et ceux dont le caractère ou l’esprit inquiétaient,—afin qu’en ce micmac le public éberlué n’essayât même plus de distinguer un brave homme d’un gredin. Ainsi, ceux qui n’étaient pas suffisamment compromis par leurs actes l’étaient par leurs relations. En manquaient-ils, on pouvait leur en prêter: on se chargeait même, au besoin, de leur en fournir de toutes faites sur mesure de l’acte d’accusation.
Pouvait-on assurer que Xavier Thouron était, quand il vint trouver Clerambault, en service commandé? Il était bien capable de venir pour son propre compte. Et qui donc eût pu dire exactement dans quelle intention? Le savait-il lui-même? Il y a toujours eu dans les marécages des grandes villes des aventuriers sans scrupules, fiévreusement désœuvrés, qui vont cherchant partout, comme les loups, «quem devorent». Ils ont d’énormes appétits et une curiosité de même. Pour remplir ce tonneau sans fond, tout leur est bon. Ils peuvent faire le blanc, ils peuvent faire le noir, il ne leur en coûte pas plus. Ils sont aussi bien prêts à vous jeter à l’eau qu’à s’y flanquer pour vous sauver: ils ne craignent pas pour leur peau; mais il faut nourrir l’animal qui est dedans,—et aussi, l’amuser.—S’il cessait un moment de grimacer et de bâfrer, il périrait d’ennui et de dégoût de son néant. Mais il n’y a point de risques; il est trop intelligent! Il ne s’arrêtera point pour penser, qu’il ne crève de sa belle mort, et debout, comme l’empereur romain.
Nul n’aurait donc pu dire ce que Thouron voulait au juste, lorsqu’il vint pour la première fois chez Clerambault. Il était comme toujours affairé, affamé, sans but, flairant un os. Il était de ceux très rares dans la profession (ce sont les grands journalistes), qui, sans se donner la peine de lire ce dont ils parlent, peuvent s’en faire hâtivement une idée vive, brillante, qui souvent, par prodige, se trouve même assez juste. Il récita sans trop d’erreurs à Clerambault son «Évangile», et il semblait y croire. Il y croyait peut-être, pendant qu’il le disait. Pourquoi pas? Il était aussi pacifiste, à ses heures: cela dépendait du vent et de l’attitude de certains confrères, dont il prenait la suite, ou bien le contre-pied. Clerambault fut touché. Il ne s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu qui y faisait appel. Et puis, il n’était pas gâté par la presse de son pays. Il se laissa donc extraire, d’abondance de cœur, ses plus intimes pensées. L’autre grugeait, dévotement.
Une connaissance aussi étroitement engagée ne pouvait en rester là. Il y eut échange de lettres, où l’un faisait parler, et où l’autre parlait. Thouron engageait Clerambault à mettre sa pensée en petits tracts populaires; et il se faisait fort de la répandre dans les milieux ouvriers. Clerambault hésitait, refusait. Non pas qu’il réprouvât, en principe, comme le font hypocritement les partisans de l’ordre et de l’injustice régnants, la propagande secrète d’une vérité nouvelle, quand nulle autre propagande n’est possible (toute foi opprimée couve dans les Catacombes). Mais, pour son compte, il ne se sentait pas fait pour cette action: dire tout haut ce qu’il pensait, et accepter ensuite les conséquences de sa parole, c’était son rôle; la parole se répandra d’elle-même: il n’avait pas à s’en faire le colporteur. D’ailleurs, un instinct secret, dont il eût rougi s’il lui avait permis de s’énoncer, le tenait en méfiance contre les offres de service de son commis voyageur. Il ne put toutefois mettre un frein à son zèle. Thouron publia dans son journal une apologie de Clerambault; il y racontait ses visites et ses conversations; il exposait les pensées du maître, et il les paraphrasait. Clerambault s’étonnait, en les lisant: il ne s’y reconnaissait plus. Cependant, il ne pouvait en rejeter la paternité, car il trouvait, enchâssées dans les commentaires de Thouron, des citations de ses lettres, dont les termes étaient exacts. Il s’y reconnaissait encore moins. Les mêmes mots, les mêmes phrases, prenaient dans le contexte où ils étaient greffés, un accent, une couleur, qu’il ne leur avait point donnés. Ajoutez que la censure, investie du salut de l’État, avait, dans les citations, coupé de-ci de-là des demi-lignes, des lignes, des fins de paragraphes, parfaitement innocents, mais dont la suppression suggérait à l’esprit surchauffé du lecteur les pires iniquités. L’effet d’une telle campagne ne se fit pas attendre; c’était de l’huile sur le feu. Clerambault ne savait à quel saint se vouer, pour décider son défenseur à se taire. Il ne pouvait lui en vouloir, car Thouron ramassait sa part de menaces et d’injures, largement, sans sourciller; son cuir en avait vu d’autres!
Quand ils eurent été tous deux copieusement arrosés, Thouron s’attribua des droits sur Clerambault; et, après avoir essayé de lui faire prendre des actions de son journal, il l’inscrivit, sans le prévenir, dans le Comité d’honneur. Il trouva fort mauvais que Clerambault qui l’apprit, quelques semaines plus tard, n’en fût pas satisfait. Leurs relations en furent refroidies, sans qu’il cessât, pourtant, d’arborer, de loin en loin, dans ses articles, le nom de «son illustre ami»... Celui-ci se laissait faire, trop heureux d’en être quitte, à ce compte. Il l’avait perdu de vue, lorsqu’il apprit, un jour, que Thouron était arrêté. On l’inculpait dans une affaire d’argent, assez malpropre, où la hantise du temps voyait la main de l’ennemi. La justice, docile au mot d’ordre d’en haut, ne pouvait manquer de trouver un lien entre ces tripotages et l’activité soi-disant pacifiste que Thouron exerçait dans son journal, d’une façon irrégulière, incohérente, en la coupant de brusques accès d’exterminisme. On le rattacha, comme il convenait, au «grand complot Défaitiste»; et le dépouillement de sa correspondance permit d’y compromettre tous ceux que l’on voulut: comme il avait eu soin de garder toutes ses lettres, et qu’il en avait de tous les partis, on n’avait que l’embarras du choix. On choisit.
Clerambault apprit, par les journaux, qu’il était un des élus. Ils exultaient!—Enfin! On le tenait donc! Tout s’expliquait maintenant. Car, n’est-ce pas? pour qu’un homme pense autrement que tout le monde, il faut qu’il y ait là-dessous quelque vilain mobile; cherchez, et vous trouverez... On avait trouvé. Sans plus attendre, un journal parisien annonça «la trahison» de Clerambault. Il n’y en avait point trace dans les dossiers de justice; mais la justice laisse dire, elle ne rectifie pas: ce n’est pas elle qui est en cause. Clerambault, convoqué chez le juge d’instruction, priait en vain qu’on lui dît son délit. Le juge était poli, lui montrait les égards qu’on devait à un homme de sa notoriété; mais il ne semblait nullement pressé d’en finir; il avait l’air d’attendre... Quoi donc?—Le délit.
Mᵐᵉ Clerambault n’avait pas l’esprit d’une Romaine—ou de cette fière Israélite, dans l’affaire célèbre qui divisa la France, il y a quelque vingt ans—que l’injustice publique, liguée contre le mari, liait plus étroitement à lui. Elle avait le respect instinctif et peureux de la bourgeoisie française pour la justice officielle. Bien qu’elle eût toutes les raisons de savoir que l’inculpation de Clerambault était sans fondement, être inculpé lui paraissait un déshonneur, dont elle se sentait éclaboussée. Elle ne le supporta pas en silence. En réponse à ses reproches, Clerambault prit, sans le faire exprès, l’attitude la plus propre à l’exaspérer. Au lieu de riposter, ou du moins de se défendre, il disait:
—Ma pauvre femme!... Mais oui, je te comprends... C’est malheureux pour toi... Mais oui, tu as raison...
Et il attendait que la douche fût finie. Cette acceptation démontait Mᵐᵉ Clerambault, qui enrageait de ne pas trouver prise; elle savait parfaitement que, tout en lui donnant raison, il ne modifierait rien à sa façon d’agir. En désespoir de cause, elle lui cédait la place et s’en allait déverser sa rancœur dans le sein de son trère. Léo Camus ne s’embarrassait pas de ménagements. Il l’engageait à divorcer. Il lui en faisait un devoir. C’était trop demander. La répugnance traditionnelle au divorce, réveillant en cette honnête bourgeoise sa fidélité profonde, lui faisait trouver le remède pire que le mal. Les deux époux restaient ensemble; mais leur intimité était perdue.
Rosine était presque toujours absente: pour oublier sa peine, elle préparait un examen d’infirmière, et une partie de ses journées se passait hors de la maison. Même quand elle y était, sa pensée n’y était point. Clerambault n’avait pas repris sa place d’autrefois dans le cœur de sa fille; un autre l’occupait: Daniel. Elle répondait froidement aux avances affectueuses de son père: c’était une façon de le punir d’avoir causé sans le vouloir l’éloignement de l’ami. Elle s’en rendait compte, et elle était trop juste pour ne pas se le reprocher; mais elle n’y changeait rien: l’injustice soulage.
Daniel n’oubliait pas plus qu’il n’était oublié. Il n’était pas fier de sa conduite; et, pour s’en atténuer le remords, il en attribuait la responsabilité à son entourage, dont l’opinion tyrannique avait fait pression sur lui. Il n’en était pas plus satisfait.
Le hasard vint au secours des deux boudeurs amoureux. Blessé assez sérieusement, bien que sans danger, Daniel fut ramené à Paris. Pendant sa convalescence, il rencontra Rosine. C’était près du square du Bon Marché. Il hésita, un instant. Mais elle n’hésita pas; elle vint à lui, ils entrèrent dans le square et commencèrent un long entretien qui, d’abord embarrassé, entrecoupé de reproches et d’aveux, aboutit à un parfait accord. Ils étaient si bien absorbés dans leurs tendres explications qu’ils ne virent point passer Mᵐᵉ Clerambault. La bonne dame, suffoquée de cette rencontre à laquelle elle était loin de s’attendre, se hâta de rentrer au logis pour faire part de la nouvelle à Clerambault:—car elle ne pouvait se tenir de lui parler, malgré leur mésentente. A son récit indigné, (elle ne pouvait admettre l’intimité de sa fille avec un homme dont la famille leur avait fait un affront), Clerambault ne répondit rien, selon sa nouvelle habitude. Il souriait, hochait la tête, et finalement il dit:
—Parfait.
Mᵐᵉ Clerambault s’interrompit, haussa les épaules, et fit mine de sortir; près de la porte de la chambre, elle se retourna et dit avec dépit:
—Ces gens t’ont insulté; ta fille et toi vous étiez d’accord pour qu’on cessât de les voir. A présent, ta fille qui s’est fait refuser par eux leur fait des avances; et tu trouves cela parfait! Il n’y a plus moyen de comprendre. Vous êtes fous.
Clerambault essaya de lui prouver que le bonheur de sa fille n’était pas qu’elle pensât comme lui, et que Rosine avait bien raison de réparer pour son compte les sottises de son père.
—Tes sottises... Oh! pour cela, fit Mᵐᵉ Clerambault, c’est la seule parole sensée que tu aies dite de ta vie.
—Tu vois bien! dit Clerambault.—Et il lui fit promettre de ne parler de rien à Rosine: qu’elle fût fibre d’arranger à sa guise son petit roman.
Quand Rosine rentra, elle était radieuse, mais ne raconta rien. Mᵐᵉ Clerambault eut grand’peine à se taire. Clerambault observait avec un affectueux amusement le bonheur revenu sur le visage de sa fille. Il ne savait pas exactement ce qui s’était passé; mais il s’en doutait bien:—Rosine l’avait gentiment jeté par-dessus bord. Les deux amoureux avaient conclu leur entente, aux dépens des parents. Tous deux avaient blâmé, avec une admirable équité, les exagérations opposées de ces vieilles gens. Les années de souffrance dans la tranchée avaient, sans ébranler son patriotisme, désabusé Daniel de l’étroit fanatisme de sa famille. Et Rosine—donnant donnant—avait admis doucement que son père s’était trompé. Elle n’avait pas eu un grand effort à faire pour mettre d’accord son cœur pieux et un peu fataliste avec l’acquiescement stoïque de Daniel à l’ordre établi. Ils étaient bien décidés à aller leur chemin ensemble, sans plus se soucier des dissentiments de ceux qui, comme on dit, venaient avant eux,—que, plus exactement, ils laissaient derrière eux. Ils ne voulaient pas davantage se préoccuper de l’avenir. Comme des millions d’êtres, ils ne demandaient au monde que leur part de bonheur actuel et fermaient les yeux sur le reste.
Mᵐᵉ Clerambault était sortie, dépitée que sa fille n’eût rien dit de sa rencontre. Clerambault et Rosine rêvassaient, chacun de son côté: Clerambault, assis à sa fenêtre et fumant; Rosine, tenant un journal, qu’elle ne lisait pas. Ses yeux heureux, qui erraient, cherchant à revoir les détails de la scène de tout à l’heure, rencontrèrent le visage fatigué de son père. Il avait une expression de mélancolie qui la frappa. Elle se leva et, debout derrière lui, elle posa la main sur l’épaule de Clerambault et dit, avec un petit soupir de compassion qui dissimulait mal la joie intérieure:
—Pauvre papa!
Clerambault, levant les yeux, regarda Rosine, dont les traits rayonnaient malgré elle.
—Et elle, dit-il, la petite, elle n’est donc plus pauvre?
Rosine rougit.
—Pourquoi dis-tu cela? fit-elle.
Clerambault la menaça du doigt. Rosine penchée sur lui, par derrière, appuya sa joue contre la joue de son père.
—Elle n’est plus pauvre? répéta-t-il.
—Non, dit-elle, elle est très riche, au contraire.
—Dis un peu ce qu’elle a...
—Elle a... d’abord, son cher papa...
—Oh! la petite menteuse! dit Clerambault, essayant de se dégager et de la regarder en face.
Rosine lui couvrit les yeux, la bouche avec ses mains.
—Non, je ne veux plus que tu regardes, je ne veux plus que tu parles...
Elle l’embrassa, et redit, en le câlinant:
Elle avait donc échappé aux soucis de la maison; et elle ne tarda même pas à s’envoler du nid. Elle avait achevé ses examens d’infirmière et fut envoyée à un hôpital de province. Les Clerambault sentirent plus péniblement le vide de leur foyer.
Le plus solitaire des deux n’était pas Clerambault. Il le savait, et plaignait sincèrement sa femme, pas assez forte pour le suivre, ni pour se détacher de lui. Lui, quoi qu’il arrivât maintenant, ne serait plus jamais dénué de sympathies. La persécution même les ferait naître, ou pousserait les plus réservées à s’exprimer.—Et juste à ce moment, lui en vint une bien chère.
Un jour qu’il était seul dans l’appartement, on sonna; il ouvrit. Une dame qu’il ne connaissait pas lui tendit une lettre, en disant son nom. Dans l’obscurité du vestibule, elle croyait s’adresser à un domestique, puis s’aperçut de la méprise. Il voulut la faire entrer.
—Non, dit-elle, je ne suis que la messagère.
Elle partit. Mais après son départ, il trouva un petit bouquet de violettes, qu’elle avait déposé sur le coffre près de la porte.
La lettre disait:
«Vous combattez pour nous. Notre cœur est en vous. Versez-nous votre souffrance. Je vous verse mon espérance, ma force et mon amour,—moi qui ne puis agir,—qui ne puis agir que par vous.»
Cette chaleur juvénile et les derniers mots, un peu mystérieux, émurent et intriguèrent Clerambault. Il évoquait l’image de la visiteuse, sur son seuil. Elle n’était plus très jeune: des traits bien dessinés, des yeux bruns et sérieux qui souriaient dans un visage fatigué. Où l’avait-il vue déjà? Tandis qu’il la fixait, l’image s’effaça.
Il la retrouva, deux ou trois jours après, à quelques pas de lui, dans une allée du Luxembourg. Elle passait. Il traversa l’allée, pour la rejoindre. Elle s’arrêta, en le voyant venir. Il lui demanda, la remerciant, pourquoi elle était partie si vite, sans se faire connaître. Et il s’aperçut à ce moment qu’il la connaissait depuis longtemps. Il la rencontrait naguère au Luxembourg, ou dans les rues autour, avec un grand garçon qui devait être son fils. Chaque fois qu’il les croisait, leurs regards le saluaient d’un sourire de respect familier. Et sans qu’il sût leur nom, sans qu’ils eussent jamais échangé une parole, ils faisaient partie, pour lui, de ces ombres amicales qui escortent notre vie quotidienne, et que nous ne remarquons pas toujours quand elles sont là, mais qui nous laissent un vide quand elles ont disparu. C’est pourquoi sa pensée se reporta aussitôt de la femme qui était devant lui au jeune compagnon qui manquait, à ses côtés. Et il dit, dans un élan d’intuition imprudente: (car, en ces temps de deuil, qui savait ceux qui étaient encore du nombre des vivants?)
—C’est votre fils qui m’a écrit?
—Oui, dit-elle. Il vous aime bien. Nous vous aimons depuis longtemps.
Une ombre de tristesse enveloppa le visage de la mère.
—Il ne le peut pas.
—Où donc est-il? Au front?
—Ici.
Après un instant de silence, Clerambault demanda:
—Il est blessé?
—Voulez-vous le voir? dit la mère.
Clerambault l’accompagna. Elle se taisait. Il n’osait la questionner. Il dit:
—Du moins, vous, vous l’avez toujours...
Elle comprit et lui tendit la main:
—Nous sommes bien proches l’un de l’autre.
Il insista:
—Mais pourtant, vous l’avez.
—J’ai son âme, dit-elle.
Ils étaient arrivés à la maison,—une vieille demeure XVIIᵉ siècle, dans une de ces rues étroites et antiques, entre le Luxembourg et Saint-Sulpice, où subsiste encore la fierté recueillie du vieux Paris. La grande porte, même en plein jour, était fermée. Mᵐᵉ Froment, devançant Clerambault, monta le perron de quelques marches, au fond de la cour dallée, et entra dans l’appartement du rez-de-chaussée.
—Mon petit Edme, dit-elle en ouvrant la porte de la chambre, une surprise!... Devine!...
Clerambault vit un jeune homme, étendu dans un lit, et qui le regardait. La blonde figure de vingt-cinq ans, que rosissait le soleil du soir, était illuminée par deux yeux intelligents, et paraissait si saine et si reposée qu’on ne pensait pas à la maladie, d’abord, en la voyant.
—Vous!... dit-il, vous ici!...
Une joyeuse surprise rendit ses traits plus jeunes encore. Mais ni le corps, ni les bras que les draps recouvraient ne firent un mouvement; et Clerambault, s’approchant, remarqua que la tête seule vivait.
—Maman, tu m’as trahi... disait Edme Froment.
—Vous ne vouliez donc pas me voir? demanda Clerambault, penché sur l’oreiller.
—Ce n’est pas tout à fait cela, dit Edme. Je ne tenais pas beaucoup à être vu.
—Et pourquoi? dit Clerambault, d’une bonne voix, qu’il tâchait de faire rieuse.
—Parce qu’on n’invite pas les gens à venir, quand on n’est plus chez soi.
—Et où donc êtes-vous?
—Ma foi, je pourrais jurer... dans une momie d’Egypte.
Il indiqua du regard le lit, son corps immobile.
—La vie n’y est plus, dit-il.
—Tu es le plus vivant de nous tous, protesta une voix près de lui.
Clerambault remarqua, de l’autre côté du lit, un grand jeune homme, de l’âge d’Edme Froment, qui semblait plein de force et de santé. Edme Froment sourit et dit à Clerambault:
—Mon ami Chastenay a tant de vie qu’il m’en prête.
—Ah! si je pouvais te la donner! dit l’autre.
Les deux amis échangèrent un regard affectueux.
Chastenay continua:
—Je ne ferais que te rendre une partie de ce que j’ai reçu de toi.
Et s’adressant à Clerambault:
—C’est lui qui nous soutient tous. N’est-ce pas, Madame Fanny?
La mère dit tendrement:
—Mon grand fils!... C’est bien vrai.
—Vous abusez, dit Edme, de ce que je ne peux plus me défendre... (Parlant à Clerambault.) Vous le voyez, je suis pris, je ne puis bouger.
—Blessé?
—Paralysé.
Clerambault n’osa pas demander de détails.
—Vous ne souffrez pas? dit-il.
—Je devrais peut-être le souhaiter; la douleur est encore un lien qui nous rattache au rivage. Mais j’avoue que je m’accommode du lourd silence de ce corps où je suis engainé... N’en parlons plus. Du moins, l’esprit est libre. S’il n’est pas vrai qu’il «agitat molem», il s’en évade souvent.
—L’autre jour, dit Clerambault, il est venu me visiter.
—Ce n’est pas la première fois. Souvent, il est allé à vous.
—Je me croyais si bien seul...
—Vous souvenez-vous, dit Edme, de la parole de Randolph à Cecil: «La voix d’un homme seul est capable en une heure de mettre en nous plus de vie que le fracas de cinq cents clairons sonnant sans trêve?»
—C’est aussi vrai de toi, dit Chastenay.
Froment sembla ne pas l’entendre et reprit:
—Vous nous avez éveillés.
Clerambault regarda les beaux yeux courageux et calmes du gisant, et dit:
—Ces yeux n’en avaient pas besoin.
—Ils n’en ont plus besoin, dit Edme. On voit mieux à distance, quand on s’est éloigné. Mais quand j’étais tout près, je ne distinguais rien.
—Dites-moi ce que vous voyez...
—Il se fait tard, dit Edme, je suis un peu fatigué... Voulez-vous une autre fois?
—Je reviendrai demain.
Clerambault sortit, et Chastenay le rejoignit. Il éprouvait le besoin de confier à un cœur qui pût en sentir la peine et la grandeur la tragédie dont son ami était le héros et la victime. Edme Froment, atteint d’un éclat d’obus à la colonne vertébrale, frappé en pleine vigueur, était un des jeunes chefs intellectuels de sa génération, beau, ardent, éloquent, débordant de vie et de rêve, amoureux et aimé, noblement ambitieux. Maintenant, un mort vivant. Sa mère, qui avait mis en lui tout son orgueil et son amour, le voyait condamné. Leur peine devait être immense; mais chacun la cachait à l’autre; et cette contrainte les défendait. Ils étaient fiers l’un de l’autre. Elle le soignait, le lavait, le faisait manger, comme un petit enfant. Et lui, se faisant calme pour lui donner le calme, la portait à son tour sur les ailes de son esprit.
—Ah! disait Chastenay, on devrait avoir des remords de vivre et d’être sain, de posséder des bras pour étreindre la vie, des jarrets souples pour marcher et bondir, de boire à pleine poitrine cette fraîcheur d’air bénie...
Il ouvrait les bras en parlant, levait la tête, respirait largement.
—Et le pire, reprit-il, baissant la tête et la voix, comme honteux,—le pire, c’est que je n’en ai pas.
Clerambault ne put s’empêcher de sourire.
—Oui, ce n’est pas héroïque, continua Chastenay. Et pourtant, j’aime Froment, comme nul autre au monde. Je me désole de son sort... Mais c’est plus fort que moi. Quand je pense à ma chance, parmi tant de sacrifiés, d’être ici en ce moment, ici avec tous mes sens, j’ai beaucoup de peine à ne pas montrer ma joie... Ah! c’est trop bon de vivre tout entier!... Pauvre Froment!... Vous me trouvez terriblement égoïste?
—Mais non, dit Clerambault. Vous parlez selon la saine nature. Si tous étaient sincères comme vous, l’humanité ne serait pas la proie du plaisir vicieux de la gloire dans la souffrance. Vous avez d’ailleurs tous les droits de savourer la vie, après avoir passé par l’épreuve.
(Il montrait la croix de guerre sur la poitrine du jeune homme).
—J’y ai passé et j’y retourne, dit Chastenay. Mais croyez bien que je n’y ai aucun mérite! Car je ne le ferais pas, si je pouvais faire autrement. Inutile de nous jeter de la poudre aux yeux. La poudre, aujourd’hui, sert à d’autres usages. On n’arrive pas à sa troisième année de guerre, en ayant conservé l’amour du risque ou l’indifférence au danger, si tant est qu’on l’eut au commencement. Et je l’avais, je dois l’avouer. J’étais un bon puceau de l’héroïsme. Mais il y a beau temps que j’ai perdu ma virginité! Elle était faite d’ignorance autant que de rhétorique. Une fois qu’elles sont tombées, le non-sens de la guerre, l’idiotie des massacres, la laideur, la duperie de ces affreux sacrifices crèvent les yeux des plus bornés. Et s’il ne serait pas viril de fuir l’inévitable, on ne fait rien non plus pour chercher ce qu’on peut éviter. Le grand Corneille était un héros de l’arrière. Ceux de l’avant que j’ai connus étaient, presque toujours, des héros malgré eux.
—C’est l’héroïsme vrai, dit Clerambault.
—C’est celui de Froment, répondit Chastenay. Le héros faute de mieux, faute de pouvoir être un homme... Mais ce qui le rend si cher, c’est qu’il est, malgré tout, un homme.
⁂
Clerambault vérifia la justesse de cette parole, dans le long entretien qu’il eut, le lendemain, avec Froment. Si la fierté de Froment ne se démentait pas dans la ruine de sa vie, il y avait d’autant plus de mérite qu’il n’avait jamais professé le culte de l’abnégation. Il avait eu de vastes espoirs, de robustes ambitions, que justifiaient ses dons et sa jeunesse heureuse. Pas un jour, il ne s’était fait, comme Chastenay, d’illusions sur la guerre. Il en avait tout de suite percé à jour la désastreuse ineptie. Il ne le devait pas seulement à son ferme esprit, mais à l’inspiratrice qui, depuis son enfance, avait tissé l’âme de son fils du plus pur de la sienne.
Mᵐᵉ Froment, que Clerambault trouvait presque toujours quand il venait voir Edme, se tenait à l’écart, assise près de la fenêtre, travaillant, de temps en temps enveloppant son fils d’un regard tendre. Elle était une de ces femmes qui, sans posséder une intelligence exceptionnelle, ont le génie du cœur. Veuve d’un médecin beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’ample intelligence avait fécondé la sienne, elle n’avait eu dans sa vie que ces deux profondes affections, bien différentes entre elles: presque filiale pour le mari, presque amoureuse pour le fils.
Le docteur Froment, homme instruit, d’esprit original, qu’il dissimulait sous des formes d’une douce politesse attentive à ne pas blesser les autres en se distinguant d’eux, avait été grand voyageur, pendant une partie de sa vie; il avait visité à peu près toute l’Europe, l’Égypte, la Perse et l’Inde; curieux non seulement de science, mais de religion, il s’intéressait particulièrement aux expressions nouvelles de la foi dans le monde: Bâbisme, Christian Science, doctrines théosophiques. En relations avec le mouvement pacifiste, ami de la baronne de Suttner, qu’il avait connue à Vienne, il voyait venir depuis longtemps la grande catastrophe, à laquelle l’Europe et ceux qu’il aimait étaient promis. Mais homme de courage, habitué à regarder les injustices de la nature, il avait cherché moins à se faire illusion ou à leurrer les siens sur l’avenir, qu’à leur faire l’âme forte pour supporter l’assaut de la vague qui accourait. Bien plus que ses paroles, son exemple avait eu sur sa femme—sinon sur le fils encore enfant, à l’époque de sa mort,—une vertu sacrée. Atteint du mal lent et cruel qui devait l’enlever,—un cancer de l’intestin,—il avait, jusqu’au dernier jour, poursuivi tranquillement sa tâche accoutumée, entourant ses aimés de sa sérénité.
Mᵐᵉ Froment avait conservé dans son cœur cette noble image, comme un dieu intérieur. La piété pour son compagnon mort tenait en elle la place de la religion chez d’autres. Sans croyance arrêtée sur l’autre vie, elle le priait, chaque jour, surtout aux heures intenses, comme un ami toujours présent, qui veille et qui conseille. Par ce singulier phénomène de reviviscence qu’on observe souvent après la mort d’un être cher, l’essence de l’âme du mari semblait avoir passé en elle. C’est pourquoi son fils avait grandi dans une atmosphère de pensée aux calmes horizons, bien différents des paysages fiévreux, où poussait la jeune génération d’avant 1914, inquiète, ardente, agressive, irritée par l’attente... Quand la guerre éclata, Mᵐᵉ Froment n’eut pas besoin de se défendre ni de défendre son fils contre les entraînements de la passion nationale: à tous deux elle était étrangère. Ils n’essayèrent pas non plus de résister à l’inévitable. Il y avait si longtemps que le malheur était en marche! Il s’agissait de le soutenir sans plier, en sauvant ce qui devait être sauvé: la fidélité de l’âme à sa foi. Mᵐᵉ Froment n’estimait pas qu’il fût nécessaire d’être «au-dessus de la mêlée», pour la dominer; et ce que firent par leurs articles deux ou trois écrivains de France, d’Angleterre, d’Allemagne, pour la réconciliation internationale, elle l’accomplit dans sa sphère limitée, plus simplement, mais plus efficacement. Elle avait conservé ses anciennes relations; et sans paraître gênée dans ces milieux infectés d’esprit de guerre, sans jamais entreprendre de vaines démonstrations contre la guerre, elle était, par sa seule présence, par sa parole tranquille, son lucide regard, son jugement mesuré, par le respect qu’inspirait sa bonté, le meilleur frein aux exagérations insanes de la haine. Elle répandait aussi dans les foyers susceptibles d’en être touchés les messages des libres Européens, les articles de Clerambault, qui n’en sut jamais rien; et elle eut la satisfaction de voir qu’ils atteignaient les cœurs. Sa plus grande joie fut que son fils lui-même en fut transformé.
Edme Froment n’avait rien d’un pacifiste tolstoyen. Au début de la guerre, il la jugeait une bêtise, encore bien plus qu’un crime. Si on l’eût laissé libre, il se fût retiré de l’action, comme Perrotin, dans le haut dilettantisme de l’art et de la pensée. Il n’eût pas essayé de combattre l’opinion, car il le jugeait vain: il ressentait alors pour la folie du monde plus de mépris que de pitié. Sa participation forcée à la guerre l’avait contraint à reconnaître que cette folie était si largement payée par la souffrance qu’il était superflu d’ajouter le mépris à la condamnation. L’homme se faisait à lui-même son enfer sur la terre: il n’avait pas besoin d’un autre arrêt. Et dans le même temps, la parole de Clerambault, qui lui était parvenue pendant une permission à Paris, lui avait révélé qu’il avait mieux à faire qu’à s’ériger en juge de ses compagnons de chaîne: en partageant leur charge, tâcher de les délivrer.
Seulement, le jeune disciple allait plus loin que le maître. Clerambault, dont la nature affectueuse, un peu faible, trouvait sa joie dans sa communion avec les autres hommes, et qui souffrait de s’en séparer, même dans leurs erreurs, doutait perpétuellement de soi, regardait à droite, à gauche, cherchait dans les yeux de la foule humaine un assentiment à sa propre pensée, et s’épuisait en efforts infructueux pour concilier sa loi intérieure avec les aspirations et les luttes sociales de son temps. Froment, le gisant, qui était doué d’une âme de chef dans un corps asservi, affirmait, sans un doute, le devoir absolu, pour qui porte la flamme d’un idéal puissant, de le dresser au-dessus des têtes de ses compagnons. Pourquoi chercherait-il à l’effacer timidement et à la fondre parmi la masse des autre lueurs? Il est faux, le lieu-commun des démocraties, que «Voltaire a moins d’esprit que Tout-le-monde»!... «Democritus ait: Unus mihi pro populo est... L’un vaut pour moi les milliers»...—La foi de notre temps voit dans le groupe social le faîte de l’évolution humaine. Qui le prouve? Moi, je vois, disait Froment, ce faîte dans l’individualité supérieure. Des millions d’hommes ont vécu et sont morts pour que surgisse une fleur suprême de pensée. Car telles sont les manières fastueuses et prodigues de la nature. Elle dépense des peuples, pour créer un Jésus, un Bouddhâ, un Eschyle, un Vinci, un Newton, un Beethoven. Mais sans ces hommes, que seraient-ils, ces peuples? Que serait l’humanité?... Nous ne relevons pas l’idéal égoïste du Surhomme. Un homme qui est grand est grand pour tous les hommes. Son individualité exprime des millions d’hommes, et souvent elle les guide. Elle est l’incarnation de leurs forces secrètes, de leurs plus hauts désirs. Elle les concentre, et déjà elle les réalise. Le seul fait qu’un homme a été Christ, a exalté, soulevé au-dessus de la terre, des siècles d’humanité et a versé en eux des énergies divines. Et bien que dix-neuf siècles se soient écoulés depuis, les millions d’hommes n’ont jamais atteint à la hauteur du modèle, mais ne se lassent pas d’y aspirer.—L’idéal individualiste ainsi compris est plus fécond pour la société humaine que l’idéal communiste, qui conduit à la perfection mécanique de la fourmilière. A tout le moins, est-il indispensable à l’autre, comme correctif et comme complémentaire.
Ce fier individualisme, que Froment exprimait en paroles brûlantes, affermissait l’esprit toujours un peu chancelant de Clerambault, indécis par bonté, doute de soi, et effort pour comprendre les autres.
Froment lui rendit encore un autre service. Plus instruit que lui de la pensée mondiale, ayant, par sa famille, des relations parmi les intellectuels de tous les pays, et lisant quatre ou cinq langues étrangères, Froment révéla à Clerambault les autres grands isolés qui, dans chaque nation, combattaient pour les droits de la conscience libre,—tout ce travail souterrain de la pensée comprimée, qui s’acharnait à chercher la vérité. Spectacle bien consolant: que l’époque de la plus effroyable tyrannie morale qui ait pesé, depuis l’inquisition, sur l’âme de l’humanité, ait échoué à étouffer dans une élite de chaque peuple l’indomptable volonté de rester libre et vrai!
Certes, ces individualités indépendantes étaient rares, mais leur pouvoir en était d’autant plus grand. Leur silhouette se découpait, saisissante, sur l’horizon vide. Dans la chute des peuples au fond du précipice où s’écrasent les millions d’âmes en un tas informe, leur voix retentissait comme le seul verbe humain. Et leur action s’affirmait par la rage de ceux qui la niaient. Il y a un siècle, Chateaubriand écrivait: