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Clerambault

Chapter 4: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

A reflective novel traces a family centered on a devoted father who composes an ode to peace and preaches the primacy of individual conscience as war spreads. It juxtaposes quiet domestic scenes with public denunciations of mass opinion and state pressure that erode personal freedom. The parents grapple with pride and horror when their grown son goes to the front, and his letters—bravado mingled with discovery of unexpected resilience—both comfort and disturb them. Through intimate portraits, moral essays, and wartime correspondence, the narrative examines how collective fervor subsumes singular souls and argues for solitary moral courage in the face of social and institutional coercion.

L’extraordinaire lumière où s’épanouissaient les âmes, hier encore douillettes et engourdies, que le destin jetait dans le cercle infernal de la guerre! Lumière de la mort, du jeu avec la mort! Maxime, ce grand enfant gâté, délicat, dégoûté, qui, en temps ordinaire, se soignait comme une petite maîtresse trouvait une saveur inattendue dans les privations et les épreuves de sa vie nouvelle. Émerveillé de lui-même, il en faisait parade dans ses lettres gentiment fanfaronnes, qui ravissaient le cœur de ses parents. Ni l’un ni l’autre n’était Cornélien, et la pensée d’immoler leur enfant à une idée barbare leur eût causé de l’horreur. Mais la transfiguration de leur cher petit, qui s’était subitement mué en héros, leur causait une plénitude de tendresse qu’ils n’avaient jamais éprouvée. L’enthousiasme de Maxime leur communiquait, en dépit de l’inquiétude, une ivresse. Il les rendait ingrats pour la vie de naguère, la bonne vie paisible, affectueuse, des longs jours monotones. Maxime exprimait pour elle un amusant dédain. Elle lui semblait ridicule, après qu’on avait vu ce qui se passait «là-bas»... «Là-bas», on était content de dormir trois heures par nuit, à la dure, ou sur une botte de paille, la semaine des quatre Jeudis;—content de déguerpir, à trois heures du matin, pour se réchauffer avec trente kilomètres de marche, sac au dos, et prendre un bain de sueur, qui durait huit à dix heures—content, surtout content de rencontrer l’ennemi, afin de souffler un peu, couché derrière un talus, en canardant le Boche... Ce petit Cyrano disait que le combat reposait de la marche. Quand il contait un engagement, on eût dit qu’il était au concert, ou bien au cinéma. Le rythme des obus, le bruit de leur départ et celui de leur éclatement, lui rappelaient les battements de timbales dans le divin scherzo de la Neuvième Symphonie. Aussitôt que les moustiques d’acier, espiègles, impérieux, rageurs, sournois, perfides, ou simplement animés d’une aimable désinvolture, faisaient bruire au-dessus des têtes leur boîte à musique aérienne, il avait une émotion de gamin de Paris qui se sauve de la maison pour voir un bel incendie. Plus de fatigue! L’esprit et le corps alertes. Et quand venait le «En avant!» attendu, on se relevait d’un bond, léger comme une plume, et, sous la giboulée, on volait au plus prochain abri, dans la joie de la découverte, comme le chien qui sent le gibier. On filait à quatre pattes, on rampait sur le ventre, on galopait plié en quatre, on faisait de la gymnastique suédoise à travers les taillis... Cela faisait oublier qu’on ne pouvait plus marcher; et quand tombait la nuit, on se disait: «Tiens! c’est le soir déjà! Qu’est-ce qu’on a donc fait aujourd’hui?...» A la guerre, concluait le petit coq gaulois, il n’y a de pénible que ce qu’on fait en temps de paix,—la marche sur les grandes routes...

Ainsi parlaient ces jeunes gens, aux premiers mois de campagne. Les soldats de la Marne, de la guerre qui marche. Si elle eût continué, elle eût refait la race des va-nu-pieds de la Révolution qui, partis pour la conquête du monde, ne surent plus s’arrêter.

Il fallut bien qu’ils s’arrêtassent. A partir du moment où ils marinèrent dans les tranchées, le ton changea. Il perdit son entrain, son insouciance gamine; il se fit de jour en jour viril, stoïque, volontaire, crispé. Maxime continuait d’affirmer la victoire finale. Puis, il n’en parla plus; il parlait seulement du devoir nécessaire.—De cela même il cessa de parler. Ses lettres devinrent ternes, grises, fatiguées.

A l’arrière, l’enthousiasme n’avait pas diminué. Clerambault persistait à vibrer comme un tuyau d’orgue. Mais Maxime ne rendait plus l’écho attendu, provoqué.


Brusquement, il arriva pour une permission de sept jours. Il n’avait pas prévenu. Dans l’escalier, il s’arrêta, ses jambes étaient lourdes; bien qu’il semblât plus robuste, il se fatiguait vite; et il était ému. Il reprit son souffle, et monta. Au coup de sonnette, sa mère vint ouvrir. Elle cria de saisissement. Clerambault, qui errait à travers l’appartement, dans l’ennui et l’attente éternelle, accourut, en clamant. Ce fut un beau tapage.

Après quelques minutes, on fit trêve aux étreintes et au langage inarticulé. Poussé vers une fenêtre, assis bien en lumière, Maxime fut livré à l’inspection de leurs regards ravis. Ils s’extasiaient sur son teint, ses joues pleines, son air de bonne santé. Son père, lui ouvrant les bras, l’appela: «Mon héros!»—Et Maxime, les mains crispées, sentit brusquement l’impossibilité de parler.

A table, on le couvait des yeux, on buvait ses mots: il ne dit presque rien. L’exaltation des siens l’avait arrêté net, dans son premier élan. Heureusement ils ne s’en apercevaient pas; ils attribuaient son silence à la fatigue et aussi à la faim. Clerambault parlait d’ailleurs pour deux. Il racontait à Maxime la vie des tranchées. La bonne madame Pauline était devenue une Cornélie de Plutarque. Maxime les regardait, mangeait, les regardait: un fossé était entre eux.

A la fin du repas, quand, rentrés dans le cabinet du père, ils le virent installé dans un fauteuil et fumant, il fallut bien en venir à satisfaire l’attente de ces pauvres gens. Il commença donc à décrire sobrement l’emploi de ses journées; il mettait une pudeur à écarter de son récit tout mot exagéré et les images tragiques. Ils écoutaient, palpitants d’attente. Ils attendaient toujours, quand il avait fini. Alors, ce fut de leur part un assaut de questions. Maxime y répondait, en quelques mots, vite éteints. Clerambault essaya de réveiller «son gaillard», lui poussa jovialement quelques bottes:

—Voyons, raconte un peu... Un de vos engagements... ça devait être beau!... cette joie, cette foi sacrée!... Cristi!... Je voudrais voir cela, je voudrais être à ta place!...

Maxime répondit:

—Pour voir toutes ces belles choses, tu es mieux à la tienne.

Depuis qu’il était dans la tranchée, il n’avait pas vu un combat, à peine un Allemand; il avait vu la boue, et il avait vu l’eau.—Mais ils ne le croyaient pas. Ils pensaient qu’il parlait ainsi par esprit contrariant, selon son habitude d’enfant.

—Farceur! dit Clerambault, avec un bon rire, alors, qu’est-ce que vous faites, tout le jour, dans vos tranchées?

—On se gare; on tue le temps. C’est le plus grand ennemi.

Clerambault lui appliqua sur l’épaule une tape amicale.

—Vous en tuez aussi d’autres!

Maxime s’écarta, vit le bon regard curieux de son père, de sa mère, et dit:

—Non, non, parlons d’autre chose!

Et après un moment:

—Voulez-vous me faire un plaisir? Ne me questionnez plus aujourd’hui.

Ils acquiescèrent, étonnés. Ils jugèrent que son état de fatigue avait besoin de ménagements; et ils furent aux petits soins. Mais Clerambault, à tout instant, repartait malgré lui dans des apostrophes qui quêtaient une approbation. Le mot de «Liberté» ponctuait ses tirades. Maxime avait un pâle sourire et observait Rosine. L’attitude de la jeune fille était singulière. Quand son frère était entré, elle s’était jetée à son cou. Mais depuis, elle se tenait sur la réserve, on eût dit: à distance. Elle n’avait pas pris part aux questions des parents; bien loin de provoquer les confidences de Maxime, elle paraissait les craindre; l’insistance de Clerambault la mettait à la gêne; la peur de ce que son frère aurait pu dire se trahissait, à des mouvements imperceptibles ou de fugitifs regards, que seul saisissait Maxime. Il éprouvait la même gêne; il évitait de se trouver seul avec elle. Cependant, ils n’avaient jamais été plus rapprochés, d’esprit. Mais il leur en eût trop coûté de se dire pourquoi.

Maxime dut se laisser exhiber aux connaissances du quartier; on le promena dans Paris, pour le distraire. Malgré ses robes de deuil, la ville avait repris son visage riant. Les misères et les peines se cachaient au foyer, et dans le fond des cœurs fiers. Mais l’éternelle Foire, dans les rues, dans la presse, étalait son masque satisfait. Le peuple des cafés et des salons de thé était prêt à tenir vingt ans, s’il l’eût fallu. Maxime, avec les siens, assis à une petite table de pâtisserie, dans le joyeux papotage et l’arome des femmes, voyait la tranchée où il venait d’être bombardé, vingt-six jours de suite, sans pouvoir bouger de la fosse gluante et gorgée de cadavres, qui servaient de murailles... La main de sa mère se posa sur la sienne. Il s’éveilla, vit les yeux affectueux des siens qui l’interrogeaient; il se reprocha d’inquiéter ces pauvres gens; et souriant, il se mit à lorgner et à parler gaiement. Son entrain de grand gamin était revenu. Le visage de Clerambault, sur lequel avait passé une ombre, s’éclaira de nouveau; et son regard, naïvement, remerciait Maxime.

Il n’était pourtant pas au bout de ses alertes. Au sortir de la pâtisserie—(il s’appuyait sur le bras de son fils)—ils se croisèrent dans la rue avec un enterrement militaire. Il y avait des couronnes, des uniformes, un vieux de l’Institut, son épée dans les jambes, et des instruments de cuivre qui ronflaient une lamentation héroïque. La foule se rangeait avec recueillement, et Clerambault, s’arrêtant, se découvrit avec emphase; sa main gauche serrait plus fortement le bras de Maxime. Il le sentit tressaillir, et regardant son fils, il lui trouva un air étrange; il crut que Maxime était ému, et voulut l’entraîner. Mais Maxime ne bougeait pas. Maxime était ahuri:

—«Un mort!» pensait-il. «Tout ça pour un mort!... Mais là-bas, on marche dessus... Cinq cents morts au tableau, c’est la ration normale.»

Il eut un mauvais petit rire. Clerambault, effrayé, le tira par le bras:

—Viens! dit-il.

Ils s’éloignèrent.

—«Si on voyait!» pensait Maxime, «si ces gens voyaient!... Toute leur société craquerait... Mais ils ne verront jamais, ils ne veulent pas voir...»

Et ses yeux, cruellement aigus, découvrirent tout à coup autour de lui... l’ennemi: l’inconscience de ce monde, la bêtise, l’égoïsme, le luxe, le «je m’en fous!», l’immonde profit de la guerre, la jouissance de la guerre, le mensonge jusqu’aux racines... les abrités, les embusqués, les policiers, les «obusiers», avec leurs autos insolentes qui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau saignant, ces gueules de bonbon féroces... Ils sont contents... Tout va bien!... «Ça va durer, ça dure!»...—Une moitié de l’humanité mange l’autre...

Ils rentrèrent. Le soir, après dîner, Clerambault brûlait de lire à Maxime un poème qu’il venait d’écrire; l’intention en était touchante et un peu ridicule; dans son amour pour son fils, il tâchait d’être, en esprit au moins, son compagnon de gloire et de peine; et il avait décrit—de loin—«l’Aube dans la tranchée». Deux fois, il se leva pour chercher le manuscrit. Mais quand il tenait les feuilles, une pudeur le paralysait. Il se rassit, les mains vides.

Les jours passaient. Ils se sentaient unis étroitement par les liens du corps, mais les âmes ne parvenaient point à se toucher. Aucun ne voulait le reconnaître, et chacun le savait. Une tristesse était entre eux; ils se refusaient à en voir la vraie cause; ils aimaient mieux l’attribuer à l’approche du départ. De temps en temps, le père, la mère, faisait une nouvelle tentative pour rouvrir la source d’intimité. A chaque fois, c’était la même déconvenue. Maxime s’apercevait qu’il n’avait plus aucun moyen de communiquer avec eux, avec personne de l’arrière. C’étaient des mondes différents. S’entendrait-on jamais plus?... Pourtant, il les comprenait: lui-même avait subi, naguère, l’influence qui pesait sur eux; il ne s’était dégrisé que là-bas, au contact de la souffrance et de la mort réelles. Mais justement parce qu’il avait été atteint, il savait l’impossibilité de guérir les autres, avec des raisonnements. Alors il se taisait, laissait parler, souriait vaguement, opinait sans écouter. Les préoccupations de l’arrière, les criailleries des journaux, les questions de personnes (et quelles personnes! de vieux polichinelles, des politiciens tarés et avachis!), les hâbleries patriotardes des stratèges de l’écritoire, les inquiétudes au sujet du pain rassis ou de la carte de sucre ou des jours de pâtisseries fermées, lui inspiraient un dégoût, un ennui, une pitié sans fond, pour cette race de l’arrière. Elle lui était étrangère.

Il se renferma dans un silence énigmatique, souriant et sombre. Il n’en sortait que par accès, quand il pensait au peu d’instants qu’il lui restait à partager avec ces pauvres gens qui l’aimaient. Alors il se mettait à causer avec animation. N’importe de quoi. L’important était de donner de la voix, puisque l’on ne pouvait plus donner sa pensée. Et naturellement, on retombait sur les lieux-communs du jour. Les questions générales, politiques, militaires, tenaient la première place. Ils auraient pu aussi bien lire tout haut leur journal. «L’écrasement des Barbares», le «triomphe du Droit» remplissaient les discours, la pensée de Clerambault. Maxime servait la messe et disait, aux temps d’arrêt, le «cum spiritu tuo». Mais tous deux attendaient que l’autre commençât à parler...

Ils attendirent si longtemps que le jour de la séparation vint. Peu avant son départ, Maxime entra dans le cabinet de son père. Il était résolu à s’expliquer:

—Papa, es-tu bien sûr?...

Le trouble qui se peignit sur le visage de Clerambault l’empêcha de continuer. Il eut pitié, il demanda si son père était bien sûr de l’heure du départ. Clerambault accueillit la fin de la question avec un soulagement trop visible. Et quand il eut donné les renseignements,—que Maxime n’écoutait pas—il enfourcha de nouveau son dada oratoire et se lança dans ses habituelles déclamations idéalistes. Maxime, découragé, se tut. Pendant la dernière heure, ils ne se dirent que des riens. Tous sentaient, sauf la mère, qu’ils taisaient l’essentiel. Des mots allègres et confiants, une excitation apparente. Dans le cœur, un gémissement: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi nous avez-vous abandonnés?»

Maxime s’en alla, soulagé de retourner au front. Le fossé qu’il venait de constater entre l’avant et l’arrière lui paraissait plus profond que celui des tranchées. Et le plus meurtrier n’était pas les canons. Mais les Idées. Penché à la fenêtre du wagon qui partait, il suivait du regard les visages émus des siens qui s’éloignaient, et il pensait:

—Pauvres gens! Vous êtes leurs victimes! Et nous sommes les vôtres...


Le lendemain de son retour au front, se déclencha la grande offensive du printemps, que les journaux bavards annonçaient à l’ennemi depuis plusieurs semaines. On en avait nourri l’espoir de la nation, durant le morne hiver d’attente et de mort immobile. Elle fut soulevée toute par un frémissement de joie impatiente. Elle était sûre de la victoire et lui criait: «Enfin!»

Les premières nouvelles semblèrent lui donner raison. Elles ne faisaient mention, comme de juste, que des pertes de l’ennemi. Les visages rayonnaient. Les parents dont les fils, les femmes dont les maris étaient là-bas, se sentaient glorieux que leur chair et leur amour prît part à l’agape sanglante; dans leur exaltation, à peine s’arrêtaient-ils à la pensée que le leur pût en être victime. Et la fièvre était telle que Clerambault, père affectueux, aimant, inquiet pour ceux qu’il aimait, en vint à craindre que son fils ne fût pas rentré à temps pour «la fête»; il voulait qu’il y fût; ses vœux ardents l’y poussaient, le jetaient dans le gouffre; il en faisait le sacrifice, il disposait de lui et de sa vie, sans s’inquiéter si la volonté de son fils était d’accord. Il ne s’appartenait plus, et il n’eût pu concevoir que quiconque était sien s’appartînt davantage. L’obscure volonté de la fourmilière avait tout dévoré.

Pourtant, un reste d’habitude de l’esprit qui s’analyse lui faisait, à l’improviste, retrouver quelques traces de son ancienne nature: comme un nerf sensible qu’on touche,—un coup sourd, une ombre de douleur. Elle passe, on la nie...

Au bout de trois semaines, l’offensive épuisée piétinait sur les mêmes kilomètres de charnier. Les journaux commençaient à distraire l’attention, en lui offrant ailleurs une nouvelle piste. Maxime n’avait pas écrit depuis qu’il était parti. On se cherchait les raisons de patience ordinaires, que fournit l’esprit complaisant; mais le cœur n’y croit pas. Huit jours encore passèrent. Entre eux, chacun des trois affectait l’assurance. Mais, la nuit, chacun seul dans sa chambre, l’âme criait d’angoisse. Et tout le long des heures, l’oreille était tendue, épiait chaque pas qui montait l’escalier,—les nerfs prêts de se rompre, au tintement de la sonnette, au frôlement d’une main qui passait près de la porte.

Les premières nouvelles officielles des pertes commençaient d’arriver. Dans plusieurs familles amies des Clerambault, on connaissait déjà ses morts et ses blessés. Ceux qui avaient tout perdu enviaient ceux dont les aimés, saignants, mutilés peut-être, leur seraient du moins rendus. Plusieurs s’enveloppaient de leur mort, comme de la nuit; pour eux, la guerre était finie, la vie était finie. Mais chez d’autres, persistait étrangement l’exaltation du début: Clerambault vit une mère, que son patriotisme et son deuil enfiévraient au point de se réjouir presque de la mort de son fils. Elle disait, avec une joie violente et concentrée:

—J’ai tout donné! j’ai tout donné!...

Telle, dans l’obsession de la dernière seconde, avant de disparaître, celle qui se noie par amour avec son bien-aimé.—Mais Clerambault, plus faible, ou s’éveillant du vertige, pensait:

—Moi aussi, j’ai tout donné,—même ce qui ne m’appartenait point.

Il s’adressa à l’autorité militaire. On ne savait rien encore. Une huitaine après, vint la nouvelle que le sergent Clerambault Maxime était classé comme «disparu», depuis la nuit du 27 au 28 du mois passé. Aux bureaux de Paris, Clerambault ne put obtenir aucun détail de plus. Il partit pour Genève, visita la Croix-Rouge, l’Agence des Prisonniers, n’apprit rien, se lança sur des pistes, obtint la permission d’interroger dans des hôpitaux ou des dépôts de l’arrière des camarades de son fils, qui donnaient des renseignements contradictoires—(l’un le disait prisonnier, l’autre l’avait vu mort, puis tous deux, le lendemain, convenaient qu’ils s’étaient trompés... O tortures! Dieu bourreau!...)—revint après dix jours de ce chemin de croix, vieilli, cassé, épuisé.

Il retrouva sa femme dans un paroxysme de douleur bruyante, qui, chez cette créature bonasse, s’était tournée en haine furieuse contre l’ennemi. Elle criait vengeance. Pour la première fois, Clerambault n’y répondit pas. Il ne lui restait plus assez de force pour haïr,—juste assez pour souffrir.

Il s’enferma dans sa chambre. Durant son pèlerinage affreux de dix jours, à peine s’était-il trouvé en face de sa pensée. Une seule idée l’hypnotisait, nuit et jour. Comme un chien sur une piste: plus vite, aller plus vite! La lenteur des voitures, des trains, le consumait. Il lui était arrivé, après avoir retenu une chambre pour la nuit, de repartir le soir même, sans vouloir se reposer. Cette fièvre de hâte et d’attente dévorait tout. Elle rendait impossible (et c’était son salut) tout raisonnement suivi. Mais à présent, la course était brisée, et l’esprit se retrouvait, hors d’haleine, expirant. Clerambault avait maintenant la certitude que Maxime était mort. Il ne l’avait pas dit à sa femme, il lui avait tu certains renseignements qui enlevaient l’espoir. Elle était de ceux qui ont un besoin vital de conserver, même contre toute raison, une lueur de mensonge qui les leurre, jusqu’à ce que le gros du flot de la douleur se soit épuisé. Et peut-être Clerambault avait-il été de ceux-là, lui aussi. Mais il n’en était plus: car il voyait où ce leurre l’avait mené. Il ne jugeait pas encore, il n’essayait pas de juger. Il gisait dans sa nuit. Et trop faible pour se relever, pour tâtonner autour, il était comme quelqu’un qui, après une chute, remue son corps meurtri, reprend, à chaque douleur, conscience de sa vie et tâche de comprendre ce qui est arrivé. Le gouffre stupide de cette mort le fascinait. Ce bel enfant qu’on avait eu tant de joie, tant de peine à avoir, à élever, toute cette richesse d’espoirs en fleur, ce petit univers sans prix qu’est un jeune homme, cet arbre de Jessé, ces siècles d’avenir... Et tout cela détruit, en une heure... Pour quoi? Pour quoi?...

Il fallait se persuader au moins que c’était pour quelque chose de grand et de nécessaire. Clerambault s’accrocha à cette bouée, avec désespoir, pendant les jours et les nuits qui suivirent. Si ses doigts se desserraient, il coulerait à pic. Plus durement encore, il affirma la sainteté de la cause. Il se refusait d’ailleurs à la discuter. Mais ses doigts peu à peu glissaient; chaque mouvement l’enfonçait; car chaque attestation nouvelle de sa justice et de son droit faisait surgir de la conscience une voix qui disait:

—«Quand bien même vous auriez vingt mille fois plus raison dans la lutte, votre raison affirmée vaut-elle les désastres dont il la faut payer? Votre justice veut-elle que des millions d’innocents tombent, rançon des iniquités et des erreurs des autres? Le crime se lave-t-il par le crime, le meurtre par le meurtre? Et fallait-il que vos fils en fussent non seulement victimes, mais complices, et fussent assassinés et fussent des assassins?...»

Il revit la dernière visite de son fils, leurs derniers entretiens, et il les rumina. Que de choses il comprenait maintenant, qu’il n’avait pas comprises! Les silences de Maxime, le reproche de ses yeux... Le pire de tout fut lorsqu’il reconnut qu’il les avait comprises, déjà, quand son fils était là, mais qu’il n’avait pas voulu, pas voulu en convenir.

Et cette découverte, que depuis quelques semaines il sentait peser sur lui comme une menace,—et cette découverte du mensonge intérieur l’écrasa.


Rosine Clerambault, jusqu’à la crise actuelle, paraissait effacée. Sa vie intérieure était ignorée des autres et presque d’elle-même. A peine son père en avait-il une lueur. Elle avait vécu sous l’aile de la chaude, égoïste, asphyxiante affection de famille. Elle n’avait guère d’amies, de camarades de son âge. Les parents s’interposaient entre elle et le monde extérieur; elle s’était habituée à pousser dans leur ombre; et si, devenue adolescente, elle aspirait à s’en évader, elle n’osait pas, elle ne savait pas; elle était gênée dès qu’elle sortait du cercle de famille; ses mouvements étaient paralysés, elle pouvait à peine parler: on la jugeait insignifiante. Elle le savait et en souffrait, car elle avait de l’amour-propre. Alors, elle sortait le moins possible, et restait dans son milieu, où elle était simple, naturelle, silencieuse. Ce silence ne venait pas d’une torpeur de pensée, mais du bavardage des autres. Le père, la mère, le frère, étaient exubérants. La petite personne se renfermait, par réaction. Mais elle parlait, en elle.

Elle était blonde, grande, mince, les formes d’un adolescent, de jolis cheveux dont les mèches se sauvaient sur les joues, la bouche grande et sérieuse, la lèvre inférieure un peu gonflée aux commissures, les yeux larges, calmes et vagues, les sourcils fins et bien marqués, un menton gracieux. Joli cou, poitrine maigre, pas de hanches; les mains un peu rouges et grandes, dont les veines étaient gonflées. Rougissant pour un rien. Le charme de la jeunesse était dans le front et le menton. Les yeux interrogeaient, rêvaient, livraient peu.

Son père avait pour elle une prédilection, comme la mère pour le fils: des affinités étaient entre eux. Sans y penser, Clerambault n’avait cessé d’accaparer sa fille, de l’entourer, depuis l’enfance, de son affection absorbante. Il avait fait, en partie, son éducation. Avec la naïveté, parfois un peu choquante, de l’artiste, il l’avait prise pour confidente de sa vie intérieure. Il y était amené par son moi débordant et par le peu d’écho qu’il trouvait en sa femme: cette bonne personne, qui était, comme on dit, à ses pieds, y restait installée; elle disait oui à tout ce qu’il disait, l’admirait de confiance, mais ne le comprenait pas, et ne s’en apercevait même pas: car l’essentiel n’était pas, pour elle, la pensée de son mari, mais son mari, sa santé, son bien-être, son confort, sa nourriture, sa vêture. L’honnête Clerambault, plein de reconnaissance, ne jugeait pas sa femme, pas plus que Rosine ne jugeait sa mère. Mais leur instinct, à tous deux, savait à quoi s’en tenir et les rapprochait l’un de l’autre par un secret lien. Et Clerambault ne s’apercevait pas qu’il s’était fait de sa fille sa vraie femme, d’esprit et de cœur. Il n’avait commencé à en avoir le soupçon que dans les derniers temps où la guerre sembla rompre l’accord tacite qui régnait entre eux, et où l’assentiment de Rosine, comme un vœu qui la liait, lui manqua tout à coup. Rosine savait les choses, bien avant lui. Elle évitait d’en scruter le mystère. Le cœur n’a pas besoin, pour savoir, que l’esprit soit averti.

Étranges et magnifiques mystères de l’amour qui unit les âmes! Il est indépendant des lois de la société et même de la nature. Mais bien peu d’êtres le savent; et bien moins encore osent le révéler: ils ont peur de la grossièreté du monde, qui veut des jugements sommaires et s’en tient au sens épais du langage traditionnel. Dans cette langue convenue, volontairement inexacte, par simplification sociale, les mots se gardent bien d’exprimer, en les dévoilant, les nuances vivantes de la multiple réalité: ils l’emprisonnent, ils l’enrégimentent, ils la codifient; ils la mettent au service de la raison elle-même domestiquée, de la raison qui ne jaillit pas des profondeurs de l’esprit, mais des nappes diffuses et emmurées—comme un bassin de Versailles—dans les cadres de la société constituée. En ce vocabulaire quasi juridique, l’amour est lié au sexe, à l’âge, aux classes de la société; et selon qu’il se plie aux conditions requises, il est ou non naturel, il est légitime ou non.—Mais ce n’est là qu’un filet d’eau capté des sources profondes de l’Amour. L’immense Amour, qui est la loi de gravitation qui meut les mondes, ne se soucie pas des cadres que nous lui traçons. Il s’accomplit entre des âmes que tout éloigne, dans l’espace et dans l’heure; par-dessus les siècles, il unit les pensées des vivants et des morts; il noue d’étroits et chastes liens entre les jeunes et les vieux cœurs; il fait que l’ami est plus proche de l’ami, il fait que souvent l’âme de l’enfant est plus proche de celle du vieillard, que, dans toute leur vie, ils ne trouveront peut-être, femme, de compagnon, ou homme, de compagne. Entre pères et enfants ces liens existent parfois sans qu’ils en aient conscience. Et le «siècle» (comme disaient nos vieux) compte si peu en face de l’amour éternel qu’il arrive qu’entre pères et enfants les rapports soient intervertis et que ce ne soit pas le plus jeune qui des deux soit l’enfant. Que de fils éprouvent pieusement un amour paternel pour la vieille maman! Et ne nous arrive-t-il pas de nous sentir très humbles et tout petits devant les yeux d’un enfant? Le Bambino de Botticelli pose sur la Vierge candide son regard lourd d’une expérience douloureuse qui s’ignore, et vieille comme le monde.

L’affection de Clerambault et de Rosine était de cette essence, auguste, religieuse, où la raison n’a point accès. C’est pourquoi, dans les profondeurs de la mer agitée, loin au-dessous des troubles et des conflits de conscience que la guerre déchaînait, un drame intime se déroulait, sans gestes, presque sans mots, entre ces deux âmes, unies par un amour sacré. Ce sentiment ignoré expliquait la finesse de leurs réactions mutuelles. Au début, le muet éloignement de Rosine, déçue dans son affection, froissée dans son culte secret, par l’attitude de son père que la guerre égarait, et s’écartant de lui, comme une petite statue antique chastement drapée. Aussitôt, l’inquiétude de Clerambault, dont la sensibilité aiguisée par la tendresse avait sur-le-champ perçu ce Noli me tangere! Il s’en était suivi, pendant la période qui avait précédé la mort de Maxime, une brouille inexprimée entre le père et la fille. On n’oserait parler (les mots sont si grossiers!) de «dépit amoureux», au sens le plus épuré. Ce désaccord intime, dont aucune parole ne les eût fait convenir, leur était à tous deux une souffrance, troublait la jeune fille, irritait Clerambault; il en savait la cause, et son orgueil se refusait d’abord à la reconnaître; peu à peu il n’était plus très loin d’avouer que Rosine avait raison; il eût voulu s’humilier; mais la langue restait liée par une fausse honte. Ainsi, le malentendu des esprits s’aggravait, quand les cœurs s’imploraient de céder.

Dans le désarroi qui suivit la mort de Maxime, cette supplication se fit plus pressante sur l’âme moins forte pour résister. Un jour qu’ils se trouvaient tous les trois au dîner du soir,—(c’était le seul moment où ils fussent réunis, car chacun s’isolait: Clerambault prostré dans son deuil, Mᵐᵉ Clerambault toujours agitée sans but; et Rosine tout le jour absente, occupée à des «œuvres»)—Clerambault entendit sa femme qui interpellait violemment Rosine: celle-ci parlait de soigner des blessés ennemis, et Mᵐᵉ Clerambault s’en indignait, comme d’un crime.

Elle en appela au jugement de son mari. Clerambault dont les yeux las, vagues et douloureux, commençaient à comprendre, regarda Rosine qui se taisait, le front baissé, attendant sa réponse. Et il dit:

—Ma petite a raison.

Rosine rougit de saisissement (elle ne s’y attendait pas). Elle leva vers lui ses yeux qui le remerciaient; leur regard semblait dire:

—Enfin! je t’ai retrouvé!

Après le bref repas, tous trois se séparèrent: chacun se rongeait à part. Devant sa table de travail, Clerambault, la figure enfoncée dans ses mains, pleurait. Le regard de sa fille avait détendu son cœur, raidi de douleur: c’était son âme perdue, depuis des mois étouffée, la même qu’avant la guerre, qu’il avait retrouvée; et elle le regardait...

Il essuya ses larmes, écouta à la porte... Sa femme, comme tous les soirs, dans la chambre de Maxime, enfermée à double tour, dérangeait et rangeait le linge, les effets du mort... Il entra dans la pièce où Rosine était seule, assise près de la fenêtre, et cousait. Elle était absorbée dans ses pensées; elle ne l’entendit venir que lorsqu’il était là, devant elle; il appuyait contre elle sa tête grisonnante, et disait:

—Ma petite fille!...

Alors son cœur se fondit aussi. Elle laissa tomber son ouvrage, elle prit entre ses mains la vieille tête aux cheveux rudes, et dit, mêlant ses larmes à celles qu’elle voyait couler:

—Mon cher papa!...

Ni l’un ni l’autre n’avait besoin de demander, d’expliquer pourquoi il était là. Après un long silence, quand il eut repris son calme, il dit, la regardant:

—Il me semble que je m’éveille d’un égarement affreux...

Elle lui caressait les cheveux, sans parler.

—Mais tu veillais sur moi, n’est-ce pas? Je l’ai bien vu... Tu avais de la peine?...

Elle fit oui de la tête, sans oser le regarder. Il lui baisa les mains, se releva et dit:

—Mon bon ange, tu m’as sauvé.


Il rentra dans sa chambre.

Elle resta sans bouger, transpercée d’émotion. Longtemps, elle fut ainsi, tête baissée, les mains jointes sur ses genoux. Les flots de sentiments qui se heurtaient en elle coupaient sa respiration. Elle avait le cœur gros d’amour, de bonheur et de honte. L’humilité de son père la bouleversait... Et soudain, un élan de tendresse et de piété passionnée la délia de la paralysie qui tenait ses membres et son âme ligotés, tendit ses bras vers l’absent et la fit se jeter confuse, au pied de son lit, remerciant Dieu, le priant qu’il gardât toute la douleur pour elle et qu’il donnât le bonheur à celui qu’elle aimait.

Mais le Dieu qu’elle priait ne tint pas compte de sa recommandation: car ce fut sur les yeux de la jeune fille qu’il versa le bon sommeil d’oubli; mais Clerambault devait gravir jusqu’au bout son calvaire.


Dans la nuit de sa chambre, sa lampe éteinte, Clerambault regardait en lui. Il était décidé à pénétrer au fond de son âme menteuse et peureuse qui fuyait. La main de sa fille, dont il sentait encore la fraîcheur sur son front, avait effacé ses hésitations. Il était décidé à faire face au monstre Vérité, dût-il être lacéré par ses griffes, qui ne lâchent plus, une fois qu’elles ont étreint.

Avec angoisse, mais d’une main courageuse, il commença d’arracher par lambeaux saignants l’enveloppe de préjugés mortels, de passions et d’idées étrangères à son âme, qui la recouvrait tout entière.

D’abord, l’épaisse toison de la bête aux mille têtes, l’âme collective du troupeau. Il s’y était réfugié par peur et par lassitude. Elle tient chaud, on y étouffe, c’est un sale édredon; quand on y est englouti, on ne peut plus faire un mouvement pour en sortir, et on ne le veut plus; on n’a plus à penser, on n’a plus à vouloir; on est à l’abri du froid, des responsabilités. Paresse et lâcheté!... Allons! Écartons-la!... Par les fentes, aussitôt, entre le vent glacé. On se rejette en arrière... Mais déjà cette bouffée a secoué l’engourdissement; l’énergie viciée se remet sur pied, en trébuchant. Que va-t-elle trouver au dehors? N’importe! Il faut voir...

Il vit d’abord, le cœur soulevé de dégoût, ce qu’il n’eût pas voulu croire,—combien cette grasse toison s’était incrustée dans sa chair. Il reniflait en elle comme un relent lointain de la bête primitive, les sauvages instincts inavoués de la guerre, du meurtre, du sang répandu, de la viande palpitante que les mâchoires broient. La Force élémentaire de la mort pour la vie. Au fond de l’être humain, l’abattoir dans la fosse, que la civilisation, au lieu de la combler, voile du brouillard de ses mensonges, et sur laquelle flotte la fade odeur de boucherie... Ce souffle infect acheva de dégriser Clerambault. Il arracha avec horreur la peau de bête, dont il était la proie.

Ah! comme elle était lourde! Elle est à la fois chaude, soyeuse, belle, puante, et sanglante. Elle est faite des instincts les plus bas et des plus hautes illusions. Aimer, se donner à tous, se sacrifier pour tous, n’être qu’un corps et qu’une âme, la Patrie seule vivante!... Mais qu’est-ce donc que cette Patrie, cette seule vie, à laquelle on sacrifie non seulement sa vie, toutes les vies, mais sa conscience, toutes les consciences? Et qu’est-ce que cet amour aveugle, dont l’autre face de Janus aux yeux crevés est une aveugle haine?...

«... L’on a ôté mal à propos le nom de la raison à l’amour, dit Pascal, et on les a opposés sans un bon fondement, car l’amour et la raison n’est qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui se porte d’un côté sans bien examiner tout; mais c’est toujours une raison...»

Eh bien, examinons tout!—Mais n’est-ce pas que cet amour, justement, n’est, pour une grande part, que la peur d’examiner tout, l’enfant qui, pour ne point voir l’ombre qui passe sur le mur, se renfonce la tête sous ses draps?...

La Patrie? Un temple hindou: des hommes, des monstres et des dieux. Qu’est-elle? La terre maternelle? La terre entière est notre mère à tous. La famille? Elle est ici et là, chez l’ennemi comme chez moi, et ne veut que la paix. Les pauvres, les travailleurs, les peuples? Ils sont des deux côtés, également misérables, également exploités. Les hommes de pensée? Ils ont un champ commun; et quant à leurs vanités et leurs rivalités, elles sont aussi ridicules au Levant qu’au Couchant; le monde ne se bat point pour les querelles de Vadius et de Trissotin. L’État? L’État n’est pas la Patrie. Seuls, créent la confusion ceux qui y ont profit. L’État est notre force, dont usent et dont abusent quelques hommes comme nous, qui ne valent pas mieux que nous, et qui souvent valent pis, dont nous ne sommes pas dupes, qu’en temps de paix nous jugeons librement. Mais que vienne la guerre, on leur laisse carte blanche, ils peuvent faire appel aux plus vils instincts, étouffer tout contrôle, tuer toute liberté, tuer toute vérité, tuer toute humanité; ils sont maîtres, il faut serrer les rangs pour défendre l’honneur et les erreurs de ces Mascarilles vêtus des habits du maître! Nous sommes solidaires, dit-on? Terrible filet des mots! Solidaires, sans doute, nous le sommes des pires et des meilleurs de nos peuples. C’est un fait, nous le savons bien. Mais que ce soit un devoir qui nous lie, jusqu’à leurs injustices et leurs insanités,—je le nie!...

Il ne s’agit point de médire de la solidarité. Personne (pense Clerambault) n’en a plus passionnément que moi savouré la jouissance et célébré la grandeur. Il est bon, il est sain, il est reposant et fort de plonger l’égoïsme solitaire, nu, raidi et glacé, dans le bain de confiance et d’offrande fraternelle qu’est l’âme collective. On se détend, on se donne, on respire. L’homme a besoin des autres, et il se doit aux autres. Mais il ne se doit pas tout entier. Car que lui resterait-il, pour Dieu? Il doit donner aux autres. Mais pour qu’il donne, il faut qu’il ait, il faut qu’il soit. Or, comment serait-il, s’il se fond avec les autres? Il y a bien des devoirs; mais le premier de tous, est d’être et de rester soi, jusque dans le sacrifice et le don de soi. Le bain dans l’âme de tous ne saurait devenir sans danger un état permanent. Qu’on s’y trempe, par hygiène! Mais qu’on en sorte, sous peine d’y laisser toute vigueur morale! A notre époque, on est, dès l’enfance, plongé, bon gré, mal gré, dans la cuve démocratique. La société pense pour vous, sa morale veut pour vous, son État agit pour vous, sa mode et son opinion vous volent jusqu’à l’air qu’on respire, vous reniez votre souffle, votre cœur, votre lumière. Tu sers ce que tu méprises, tu mens dans tous tes gestes, tes paroles, tes pensées, tu abdiques, tu n’es plus... Le beau profit pour tous, si tous ont abdiqué! Au bénéfice de qui? de quoi? D’instincts aveugles, ou de fripons? Est-ce un Dieu qui commande, ou quelques charlatans qui font parler l’oracle? Levez le voile! Ce qui se cache derrière, regardez-le en face!... La Patrie!... Le grand mot! Le beau mot! Le père, les bras enlacés des frères!... Mais ce n’est pas ce que vous m’offrez, votre fausse patrie, un enclos, une fosse aux bêtes, des tranchées, des barrières, des barreaux de prison!... Mes frères! Où sont mes frères? Où sont ceux qui peinent dans l’univers? Caïns, qu’en avez-vous fait? Je leur tends les bras; un fleuve de sang m’en sépare; dans ma propre nation, je ne suis plus qu’un instrument anonyme, qui doit assassiner... Ma Patrie! Mais c’est vous qui la tuez!... Ma patrie était la grande communauté des hommes. Vous l’avez saccagée. La pensée ni la liberté n’ont plus de toit en Europe... Je dois refaire ma maison, votre maison à tous. Car vous n’en avez plus: la vôtre est un cachot... Comment ferai-je? Où chercher? Où m’abriter?... Ils m’ont tout pris! Il n’est plus un pouce de la terre ni de l’esprit, qui soit libre; tous les sanctuaires de l’âme, l’art, la science, la religion, ils ont tout violé, ils ont tout asservi! Je suis seul et perdu, je n’ai plus rien, je tombe!...


Quand il eut tout arraché, il ne lui restait plus que son âme nue. Toute cette fin de nuit, elle se tint grelottante et transie. Mais en cette âme qui frissonnait, en cet être minuscule perdu dans l’univers comme un de ces εἴδωλα que les peintres primitifs représentaient sortant de la bouche des mourants, une étincelle couvait. Dès l’aube, commença de s’éveiller la flamme imperceptible, que la lourde enveloppe des mensonges étouffait. Au souffle de l’air libre, elle se ralluma. Et rien ne pouvait plus l’empêcher de grandir.


Lente et grise journée, qui suit cette agonie, ou cet enfantement. Grand repos brisé. Vaste silence inusité. Bien-être courbaturé du devoir accompli... Clerambault, immobile et la tête appuyée au dossier de son fauteuil, rêvait, le corps fiévreux, le cœur lourd de souvenirs. Ses larmes coulaient sans y penser. Au dehors, s’éveillait la nature mélancolique, aux derniers jours d’hiver, comme lui frissonnante et encore dépouillée. Mais, sous la glace de l’air, tremblait un feu nouveau.

Il embrasera tout, bientôt.

 

 

DEUXIÈME PARTIE


Après huit jours, Clerambault recommença de sortir. La terrible crise qu’il venait de traverser le laissait brisé, mais résolu. L’exaltation du désespoir était tombée; il lui restait la volonté stoïque de poursuivre jusqu’en ses dernières retraites la vérité. Mais le souvenir de l’égarement d’esprit où il s’était complu et du demi-mensonge dont il s’était nourri, le rendait humble. Il se méfiait de ses forces; et, voulant avancer pas à pas, il était prêt à accueillir les conseils de guides plus expérimentés que lui. Il se souvint de Perrotin, écoutant ses confidences de naguère, avec une réserve ironique, qui l’irritait alors, qui l’attirait aujourd’hui. Et sa première visite de convalescence fut pour le sage ami.

Bien que Perrotin fût meilleur observateur des livres que des visages—(assez myope et un peu égoïste, il ne se donnait pas beaucoup de peine pour voir exactement ce dont il n’avait pas besoin)—il ne laissa pas d’être frappé de l’altération des traits de Clerambault.

—Mon bon ami, lui dit-il, vous avez été malade?

—Bien malade, en effet, répondit Clerambault. Mais je vais mieux maintenant. Je me suis ressaisi.

—Oui, c’est le coup le plus cruel, dit Perrotin: perdre, à notre âge, un ami comme l’était pour vous votre pauvre enfant...

—Le plus cruel n’est pas encore de le perdre, dit Clerambault, c’est d’avoir contribué à sa perte.

—Que dites-vous là, mon bon? fit Perrotin, surpris. Qu’avez-vous pu trouver, pour ajouter à votre peine?

—Je lui ai fermé les yeux, dit amèrement Clerambault. Et lui, me les a ouverts.

Perrotin laissa tout à fait le travail qu’il continuait de ruminer, selon son habitude, tandis qu’on lui parlait; et il se mit à observer curieusement Clerambault. Celui-ci, la tête basse, d’une voix sourde, douloureuse, passionnée, commença son récit. On eût dit un chrétien des premiers temps, faisant sa confession publique. Il s’accusait de mensonge, de mensonge envers sa foi, de mensonge envers son cœur, de mensonge envers sa raison. La lâcheté de l’apôtre avait renié son dieu, dès qu’il l’avait vu enchaîné; mais il ne s’était pas dégradé, au point d’offrir ses services aux bourreaux de son dieu. Lui, Clerambault, n’avait pas seulement déserté la cause de la fraternité humaine, il l’avait avilie; il avait continué de parler de fraternité, en excitant la haine; comme ces prêtres menteurs qui font grimacer l’Évangile pour le mettre au service de leur méchanceté, il avait sciemment dénaturé les plus généreuses idées, pour couvrir de leur masque les passions du meurtre; il se disait pacifiste, en célébrant la guerre; il se disait humanitaire, en mettant au préalable l’ennemi en dehors de l’humanité... Ah! comme il eût été plus franc d’abdiquer devant la force que de se prêter avec elle à des compromis déshonorants! C’était grâce à des sophismes comme les siens qu’on lançait dans la tuerie l’idéalisme des jeunes gens. Les penseurs, les artistes, les vieux empoisonneurs, emmiellaient de leur rhétorique le breuvage de mort que, sans leur duplicité, toute conscience eût aussitôt éventé et rejeté avec dégoût...

—Le sang de mon fils est sur moi, disait douloureusement Clerambault. Le sang des jeunes gens d’Europe, dans toutes les nations, rejaillit à la face de la pensée d’Europe. Elle s’est faite partout le valet du bourreau.

—Mon pauvre ami, dit Perrotin, penché vers Clerambault et lui prenant la main, vous exagérez toujours... Certes, vous avez raison de reconnaître les erreurs de jugement auxquelles vous avait entraîné l’opinion publique; et je puis bien vous avouer aujourd’hui qu’elles m’affligeaient en vous. Mais vous avez tort de vous attribuer, d’attribuer aux parleurs, une telle responsabilité dans les faits d’aujourd’hui! Les uns parlent, les autres agissent; mais ce ne sont pas ceux qui parlent qui font agir les autres: ils s’en vont tous à la dérive. Cette pauvre pensée européenne est une épave comme les autres. Le courant l’entraîne; elle ne fait pas le courant.

—Elle engage à y céder, dit Clerambault. Au lieu de soutenir ceux qui nagent et de leur crier: «Luttez contre le flot!» elle dit: «Laissez-vous emporter!» Non, mon ami, ne tentez pas de diminuer sa responsabilité. Elle est plus lourde que toute autre, car notre pensée était mieux placée pour voir, son office était de veiller; et si elle n’a point vu, c’est qu’elle n’a point voulu. Elle ne peut accuser ses yeux: ses yeux sont bons. Vous le savez bien, vous, et je le sais aussi, maintenant que je me suis ressaisi. Cette même intelligence qui me bandait les yeux, c’est elle qui vient de m’arracher le bandeau. Comment peut-elle être, à la fois, un pouvoir de mensonge et un pouvoir de vérité?

Perrotin branla la tête:

—Oui, l’intelligence est si grande et si haute qu’elle ne peut, sans déchoir, se mettre au service d’autres forces. Il faut tout lui donner. Dès qu’elle n’est plus libre et maîtresse, elle s’avilit. C’est le Grec dégradé par le Romain, son maître, et supérieur à lui, obligé de se faire son pourvoyeur. Græculus. Le sophiste. Le læno... Le vulgaire entend user de l’intelligence comme d’une domestique à tout faire. Elle s’en acquitte avec l’habileté malhonnête et rouée de cette espèce. Tantôt elle est aux gages de la haine, de l’orgueil, ou de l’intérêt. L’intelligence flatte ces petits monstres, elle les habille en idéalisme, amour, foi, liberté, générosité sociale: (quand un homme n’aime pas les hommes, il dit qu’il aime Dieu, la Patrie, ou bien l’Humanité.) Tantôt le pauvre maître de l’intelligence est lui-même esclave, esclave de l’État. Sous la menace du châtiment, la machine sociale le contraint à des actes qui lui répugnent. La complaisante intelligence lui persuade aussitôt que ces actes sont beaux, glorieux, et qu’il les accomplit librement. Dans un cas comme dans l’autre, l’intelligence sait à quoi s’en tenir. Elle est toujours à notre disposition, si nous voulons vraiment qu’elle nous dise la vérité. Mais nous nous en gardons bien! Nous évitons de la voir seule à seul. Nous nous arrangeons de façon à ne la rencontrer qu’en public, et nous lui posons les questions sur un ton qui commande les réponses...—Au bout du compte, la terre n’en tourne pas moins, e pur si muove, et les lois du monde s’accomplissent, et l’esprit libre les voit. Tout le reste est vanité: les passions, la foi ou sincère ou factice, ne sont que l’expression fardée de la Nécessité qui entraîne le monde, sans souci de nos idoles: famille, race, patrie, religion; société, progrès... Le Progrès? La grande Illusion! L’humanité n’est-elle pas soumise à une loi de niveau, qui veut que lorsqu’on le dépasse, une soupape s’ouvre et le récipient se vide?... Un rythme catastrophique... Des cimes de civilisation et la dégringolade. On monte. On fait le plongeon...


Perrotin, tranquillement, dévoilait sa pensée. Elle n’était pas habituée à se montrer nue; mais elle oubliait qu’elle avait un témoin; et, comme si elle était seule, elle se déshabillait. Elle était d’une hardiesse extrême, ainsi que l’est souvent la pensée d’un grand homme de cabinet, non obligé à l’action, et qui n’y tient nullement: bien au contraire! Clerambault, effaré, écoutait bouche bée; certains mots le révoltaient, d’autres lui serraient le cœur; et il avait le vertige; mais, surmontant sa faiblesse, il ne voulait rien perdre des profondeurs entr’ouvertes. Il pressa de ses questions Perrotin qui, flatté, souriant, complaisamment déroula ses visions pyrrhoniennes, paisibles et destructrices...

Ils étaient enveloppés des vapeurs de l’abîme, et Clerambault admirait l’aisance de ce libre esprit, niché au bord du vide et qui s’y complaisait, lorsque la porte s’ouvrit, et le domestique remit à Perrotin une carte de visite. Les fantômes redoutables de l’esprit aussitôt se dissipèrent, une trappe retomba sur le vide, et le tapis officiel du salon en recouvrit la place. Perrotin, réveillé, dit avec empressement:

—Certainement... Faites entrer!...

Et, se tournant vers Clerambault:

—Vous permettez, mon cher ami? C’est Monsieur le Sous-Secrétaire d’État de l’Instruction Publique...

Déjà il s’était levé et allait au-devant du visiteur,—un jeune premier, à menton bleu, figure rasée de prêtre, d’acteur, ou de yankee, portant la tête haute et le torse bombé dans une jaquette grise, que fleurissait la rosette des braves et des valets. Le vieillard, épanoui, faisait les présentations:

—Monsieur Agénor Clerambault... Monsieur Hyacinthe Monchéri...

et demandait à «Monsieur le Sous-Secrétaire d’État» ce qui lui valait l’honneur de sa visite.

«Monsieur le Sous-Secrétaire d’État», nullement étonné de l’accueil obséquieux du vieux maître, se carrait dans son fauteuil, en l’attitude de supériorité familière que lui assurait son rang sur les deux illustrations de la pensée française: il représentait l’État. Il parlait du haut de son nez, et bramait comme un dromadaire. Il transmit à Perrotin l’invitation du ministre à présider une séance solennelle d’intellectuels guerriers de dix nations, au grand amphithéâtre de la Sorbonne,—«une séance imprécatoire», comme il disait. Perrotin accepta avec empressement, se confondant de l’honneur. Son ton de domestique avec le serin breveté par le gouvernement contrastait étrangement avec la témérité de ses propos, il n’y avait qu’un moment. Et Clerambault, choqué, pensait au Græculus.

Quand ils se retrouvèrent seuls, après que Perrotin eut reconduit jusqu’au seuil son «Chéri», qui marchait le cou raide et la tête levée, comme l’âne chargé de reliques, Clerambault voulut reprendre l’entretien. Il était un peu refroidi et ne le cachait point. Il invita Perrotin à déclarer en public les sentiments qu’il lui avait professés. Perrotin s’y refusa, naturellement, en riant de la naïveté. Et il le mit en garde, affectueusement, contre la tentation de se confesser tout haut. Clerambault se fâcha, discuta, s’entêta. Perrotin, en veine de franchise, et afin de l’éclairer, lui dépeignit son entourage, les grands intellectuels de la haute Université, dont il était le représentant officiel: historiens, philosophes, rhétoriqueurs. Il en parlait avec un mépris voilé, poli, profond, auquel se mêlait une pointe d’amertume personnelle: car, malgré sa prudence, il était trop intelligent pour ne pas être suspect aux moins intelligents de ses collègues. Il se définissait un vieux chien d’aveugle, au milieu des mâtins aboyants, et obligé, comme eux, d’aboyer aux passants...

Clerambault le quitta, sans brouille, mais avec une grande pitié.


Il fut quelques jours avant de ressortir. Ce premier contact avec le monde extérieur l’avait déprimé. L’ami en qui il comptait trouver un guide lui manquait piteusement. Il se sentait plein de trouble. Clerambault était faible; il n’était pas accoutumé à se diriger seul. Ce poète, si sincère pourtant, ne s’était jamais vu dans l’obligation de penser sans le secours des autres; il n’avait eu besoin jusqu’alors que de se laisser porter par leur pensée; il l’épousait; il en était la voix exaltée et inspirée.—Le changement était brusque. Malgré la nuit de crise, il était repris par ses incertitudes; la nature ne peut être, d’un seul coup, transformée, surtout chez qui a passé la cinquantaine, si souples que soient restés les ressorts de son esprit. Et la lumière qu’apporte une révélation ne demeure pas égale, comme la nappe ruisselante du soleil dans un ciel d’été. Elle ressemble plutôt au fanal électrique, qui cligne et qui s’éteint plus d’une fois, avant que le courant se régularise. Dans les syncopes de cette pulsation saccadée, l’ombre paraît plus noire, et l’esprit plus trébuchant.—Clerambault ne prenait pas son parti de se passer des autres.

Il résolut de faire le tour de ses amis. Il en avait beaucoup, dans le monde des lettres, de l’Université, de la bourgeoisie intelligente. Il ne se pouvait pas que, dans le nombre, il ne trouvât des esprits qui, comme lui, mieux que lui, eussent l’intuition des problèmes qui l’obsédaient et l’aidassent à les éclaircir! Sans se livrer encore, timidement, il essaya de lire en eux, d’écouter, d’observer. Mais il ne s’apercevait pas que ses yeux étaient changés; et la vision qu’il eut d’un monde, cependant bien connu, lui apparut nouvelle, et le glaça.

 

Tout le peuple des lettres était mobilisé. On ne distinguait plus les personnalités. Les Universités formaient un ministère de l’intelligence domestiquée; il avait pour office de rédiger les actes du maître et patron, l’État. Les différents services se reconnaissaient à leurs déformations professionnelles.

Les professeurs de lettres étaient surtout experts au développement moral, en trois points, au syllogisme oratoire. Ils avaient la manie de simplification excessive dans le raisonnement, se payaient de grands mots pour raisons, et abusaient des idées claires, peu nombreuses, toujours les mêmes, sans ombres, sans nuances et sans vie. Ils les décrochaient à l’arsenal d’une soi-disant antiquité classique, dont la clé était jalousement gardée, au cours des âges, par des générations de mamelouks académiques. Ces idées éloquentes et vieillies, qu’on nommait, par abus, «humanités», encore que sur beaucoup de points elles blessassent le bon sens et le cœur de l’humanité d’aujourd’hui, avaient reçu l’estampille de l’État Romain, prototype de tous les États européens. Leurs interprètes attitrés étaient des rhéteurs au service de l’État.

Les philosophes régnaient dans la construction abstraite. Ils avaient l’art d’expliquer le concret par l’abstrait, le réel par son ombre, de systématiser quelques observations hâtives, partialement choisies, et, dans leurs alambics, d’en extraire des lois pour régir l’univers; ils s’appliquaient à asservir la vie multiple et changeante à l’unité de l’esprit—c’est-à-dire de leur esprit. Cet impérialisme de la raison était favorisé par les roueries complaisantes d’un métier sophistique, rompu au maniement des idées; ils savaient les tirer, étirer, tordre et nouer ensemble, comme des pâtes de guimauve: ce n’est pas à eux qu’il eût été difficile de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille! Ils pouvaient aussi bien prouver le blanc que le noir, et trouvaient à volonté dans Emmanuel Kant la liberté du monde, ou le militarisme prussien.

Les historiens étaient les scribes nés, les notaires et avoués de l’État, préposés à la garde de ses chartes, de ses titres et procès, et armés jusqu’aux dents pour les chicanes futures... L’histoire! Qu’est-ce que l’histoire? L’histoire du succès, la démonstration du fait accompli, qu’il soit injuste ou juste! Les vaincus n’ont pas d’histoire. Silence à vous, Perses de Salamine, esclaves de Spartacus, Gaulois, Arabes de Poitiers, Albigeois, Irlandais, Indiens des deux Amériques, et races coloniales!... Quand un homme de bien, en butte aux injustices de son temps, met, pour se consoler, son espoir dans la postérité, il se ferme les yeux sur le peu de moyens qu’a cette postérité d’être instruite des événements passés. Elle n’en connaît que ce que les procureurs de l’histoire officielle jugent avantageux à la cause de leur client, l’État. A moins que n’intervienne l’avocat de la partie adverse—soit d’une autre nation, soit d’un groupe social ou religieux opprimé. Mais il y a peu de chances: le pot aux roses est bien gardé!

Rhéteurs, sophistes et procéduriers: les trois corporations aux Facultés des Lettres, des Lettres de l’État, visées et patentées.

Les «scientifiques» seraient, par leurs études, un peu mieux à l’abri des suggestions et des contagions du dehors,—s’ils restaient dans leur métier. Mais on les en a fait sortir. Les applications des sciences ont pris une telle place dans la réalité pratique que les savants se sont vus jetés aux premiers rangs de l’action. Il leur a bien fallu subir les contacts infectieux de l’esprit public. Leur amour-propre s’est trouvé directement intéressé à la victoire de la communauté; et celle-ci englobe aussi bien l’héroïsme des soldats que les folies de l’opinion et les mensonges des publicistes. Bien peu ont eu la force de s’en dégager. La plupart y ont apporté la rigueur, la raideur de l’esprit géométrique,—avec les rivalités professionnelles, qui sont toujours aiguës entre les corps savants des différents pays.

Quant aux purs écrivains, poètes, romanciers, sans attaches officielles, ils devraient avoir le bénéfice de leur indépendance. Fort peu, malheureusement, sont en état de juger par eux-mêmes d’événements qui dépassent les limites de leurs préoccupations habituelles, esthétiques ou commerciales. La plupart, et non des moins illustres, sont ignorants comme des carpes. Le mieux serait qu’ils restassent cantonnés dans leur rayon de boutique; et leur instinct naturel les y maintiendrait. Mais leur vanité a été sottement taquinée, sollicitée de se mêler aux affaires publiques et de dire leur mot sur l’univers. Ils ne peuvent rien en dire qu’à tort et à travers. A défaut de jugements personnels, ils s’inspirent des grands courants. Leurs réactions sous le choc sont extrêmement vives, car ils sont ultra-sensibles et d’une vanité maladive, qui, lorsqu’elle ne peut exprimer de pensées propres, exagère les pensées des autres. C’est la seule originalité dont ils disposent, et Dieu sait qu’ils en usent!

Que reste-t-il? Les gens d’Église? Ce sont eux qui manient les plus gros explosifs: les idées de Justice, de Vérité, de Bien, de Dieu; et ils mettent cette artillerie au service de leurs passions. Leur orgueil insensé, dont ils n’ont même pas conscience, s’arroge la propriété de Dieu, et le droit exclusif de le débiter en gros et en détail. Ils ne manquent pas tant de sincérité, de vertu, ou même de bonté, qu’ils ne manquent d’humilité. Ils n’en ont aucune, bien qu’ils la professent. Celle qu’ils pratiquent consiste à adorer leur nombril, reflété dans le Talmud, la Bible, ou l’Évangile. Ce sont des monstres d’orgueil. Ils ne sont pas si loin du fou légendaire, qui se croyait Dieu le Père! Est-il beaucoup moins dangereux de se croire son intendant, ou bien son secrétaire?

Clerambault était saisi du caractère morbide de la gent intellectuelle. La prépondérance qu’ont prise chez une caste bourgeoise les facultés d’organisation et d’expression de la pensée a quelque chose de tératologique. L’équilibre vital est détruit. C’est une bureaucratie de l’esprit qui se croit très supérieure au simple travailleur. Certes, elle est utile... Qui songe à le nier? Elle amasse, elle classe la pensée dans ses casiers; elle en fait des constructions variées. Mais qu’il lui vient rarement à l’idée de vérifier les matériaux qu’elle met en œuvre et de renouveler le contenu de la pensée! Elle reste la gardienne vaniteuse d’un trésor démonétisé.

Si du moins cette erreur était inoffensive! Mais les idées qu’on ne confronte point constamment avec la réalité, celles qui ne baignent pas à toute heure dans le flot de l’expérience, prennent, en se desséchant, des caractères toxiques. Elles étendent sur la vie nouvelle leur ombre lourde, qui fait la nuit, qui donne la fièvre...

Stupide envoûtement des mots abstraits! A quoi sert-il de détrôner les rois, et quel droit de railler ceux qui meurent pour leurs maîtres, si c’est pour leur substituer des entités tyranniques qu’on revêt de leurs oripeaux? Mieux vaut encore un monarque en chair et en os, qu’on voit, qu’on tient, et qu’on peut supprimer! Mais ces abstractions, ces despotes invisibles, que nul ne connaîtra, ni n’a connus jamais!... Car nous n’avons affaire qu’aux grands Eunuques, aux prêtres du «crocodile caché» (ainsi que le nommait Taine), aux ministres intrigants, qui font parler l’idole. Ah! que le voile se déchire et que nous connaissions la bête qui se dissimule en nous! Il y aurait moins de danger pour l’homme à être une franche brute qu’à habiller sa brutalité d’un idéalisme menteur et maladif. Il n’élimine pas ses instincts animaux; mais il les déifie. Il les idéalise et tâche de les expliquer. Comme il ne le peut sans les soumettre à une simplification excessive (c’est une loi de son esprit qui, pour comprendre, détruit autant qu’il prend), il les dénature en les intensifiant, dans une direction unique. Tout ce qui s’écarte de la ligne imposée, tout ce qui gêne la logique étroite de sa construction mentale, il fait plus que le nier, il le saccage, il en décrète la destruction, au nom de sacrés principes. De là que, dans l’infinité vivante de la nature, il opère des abatis immenses, pour laisser subsister les seuls arbres de pensée qu’il a élus: ils se développent dans le désert et les ruines,—monstrueusement. Tel l’empire accablant d’une forme despotique de la Famille, de la Patrie, et de la morale bornée, qu’on met à leur service. Le malheureux en est fier; et il en est victime! L’humanité qui se massacre n’oserait plus le faire pour ses seuls intérêts. Des intérêts, elle ne se vante point, mais elle se vante de ses Idées, qui sont mille fois plus meurtrières. L’homme voit dans les Idées, pour lesquelles il combat, sa supériorité d’homme. Et j’y vois sa folie. L’idéalisme guerrier est une maladie qui lui est propre. Ses effets sont pareils à l’alcoolisme. Il centuple la méchanceté et la criminalité. Son intoxication détériore le cerveau. Il le peuple d’hallucinations et il y sacrifie les vivants...

L’extraordinaire spectacle, vu de l’intérieur des crânes! Une ruée de fantômes, qui fument des cerveaux fiévreux: Justice, Liberté, Droit, Patrie... Tous ces pauvres cerveaux également sincères, tous accusant les autres de ne l’être point! De cette lutte fantastique entre des ombres légendaires, on ne voit rien au dehors que les convulsions et les cris de l’animal humain, possédé par les troupeaux de démons... Au-dessus des nuées chargées d’éclairs, où combattent de grands oiseaux furieux, les réalistes, les gens d’affaires, comme des poux dans une toison, grouillent et rongent: gueules avides, mains rapaces, excitant sournoisement les folies qu’ils exploitent, sans les partager...

O Pensée, fleur monstrueuse et splendide, qui pousse sur l’humus des instincts séculaires!... Tu es un élément. Tu pénètres l’homme, tu l’imprègnes; mais tu ne viens pas de lui. Ta source lui échappe et ta force le dépasse.—Les sens de l’homme sont à peu près adaptés à son usage pratique. Sa pensée ne l’est point. Elle le déborde et elle l’affole. Quelques êtres, en nombre infiniment restreint, réussissent à se diriger sur ce torrent. Mais il entraîne l’énorme masse, au hasard, à toute volée. Sa puissance formidable n’est pas au service de l’homme. L’homme tâche de s’en servir, et le plus grand danger est qu’il croit qu’il s’en sert. Il est comme un enfant qui manie des explosifs. Il n’y a pas de proportion entre ces engins colossaux et l’objet pour lequel ses mains débiles les emploient. Parfois, ils font tout sauter...

Comment parer au danger? Étouffer la pensée, arracher les idées ivres? Ce serait châtrer l’homme de son cerveau, le priver de son principal stimulant à la vie. Et pourtant, l’eau-de-vie de la pensée contient un poison d’autant plus redoutable qu’elle est répandue dans les masses, en drogues frelatées... Homme, dessoûle-toi! Regarde! Sors des idées, fais-toi libre de ta propre pensée! Apprends à dominer ta Gigantomachie, ces fantômes enragés qui s’entre-déchirent... Patrie, Droit, Liberté, Grandes Déesses, nous vous découronnerons d’abord de vos majuscules. Descendez de l’Olympe dans la crèche, et venez sans ornements, sans armes, riches de votre seule beauté et de notre seul amour!... Je ne connais point des dieux Justice, Liberté. Je connais mes frères hommes et je connais leurs actes, tantôt justes, tantôt injustes. Et je connais les peuples, qui sont tous dénués de vraie liberté, mais qui tous y aspirent et qui tous, plus ou moins, se laissent opprimer.


La vue de ce monde en proie à la fièvre chaude eût inspiré à un sage le désir de se retirer à l’écart et de laisser passer l’accès. Mais Clerambault n’était pas un sage. Il savait seulement qu’il ne l’était pas. Il savait que parler était vain; et pourtant, il savait qu’il lui faudrait parler, il savait qu’il le ferait. Il chercha à retarder le dangereux moment; et sa timidité, qui ne pouvait se faire à l’idée de rester seul, aux prises avec tous, mendia autour de lui un compagnon de pensée. Ne fût-on que deux ou trois, ensemble il serait moins dur d’engager le combat.

Les premiers dont il alla discrètement tâter la sympathie étaient de pauvres gens qui, comme lui, avaient perdu un fils. Le père, peintre connu, avait un atelier, rue Notre-Dame-des-Champs. Les Clerambault voisinaient avec les Omer Calville. C’était un bon vieux couple, très bourgeois, très uni. Ils avaient cette douceur de pensée, commune à nombre d’artistes de ce temps qui avaient connu Carrière et reçu les reflets lointains du Tolstoïsme; comme leur simplicité, elle semble un peu factice, quoiqu’elle réponde à une bonhomie de nature; mais la mode du jour y a mis une ou deux touches de trop. Nul n’est moins capable de comprendre les passions de la guerre que ces artistes qui professent avec une emphase sincère le respect religieux de tout ce qui vit. Les Calville s’étaient tenus en dehors du courant; ils ne protestaient point, ils acceptaient, mais comme on accepte la maladie, la mort, la méchanceté des hommes, tristement, dignement, sans acquiescer. Les poèmes enflammés de Clerambault, qu’il était venu leur lire, écoutés poliment, rencontraient peu d’écho...—Mais voici qu’à l’heure même où Clerambault, désabusé de l’illusion guerrière, pensait les rejoindre, eux s’éloignaient de lui, car ils retournaient à la place qu’il venait de quitter. La mort du fils avait eu sur eux un effet opposé à celui qui transformait Clerambault. Maintenant, ils entraient gauchement dans la bataille, comme pour remplacer le disparu; ils respiraient avidement la puanteur des journaux. Clerambault les trouva réjouis, dans leur misère, de l’assertion que l’Amérique était prête à faire une guerre de vingt ans. Il essaya de dire:

—Que restera-t-il de la France, de l’Europe, dans vingt ans?

Mais ils écartèrent cette pensée, avec une hâte irritée. Il semblait qu’il fût inconvenant d’y songer, et surtout d’en parler. Il s’agissait de vaincre. A quel prix? On compterait après.—Vaincre? Et s’il ne restait plus, en France, de vainqueurs?—N’importe! Pourvu que les autres, là-bas, fussent vaincus! Non, il ne fallait pas que le sang du fils mort eût été versé en vain...

Et Clerambault pensait:

—Faut-il que, pour le venger, d’autres vies innocentes soient aussi sacrifiées?

Et, au fond de ces braves gens, il lisait:

—Pourquoi pas?

Il le lut chez presque tous ceux à qui, comme aux Calville, la guerre avait pris le plus cher, un fils, un mari, un frère...

—Que les autres souffrent aussi! Nous avons bien souffert! Il ne nous reste plus rien à perdre...