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Clerambault

Chapter 5: TROISIÈME PARTIE
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About This Book

A reflective novel traces a family centered on a devoted father who composes an ode to peace and preaches the primacy of individual conscience as war spreads. It juxtaposes quiet domestic scenes with public denunciations of mass opinion and state pressure that erode personal freedom. The parents grapple with pride and horror when their grown son goes to the front, and his letters—bravado mingled with discovery of unexpected resilience—both comfort and disturb them. Through intimate portraits, moral essays, and wartime correspondence, the narrative examines how collective fervor subsumes singular souls and argues for solitary moral courage in the face of social and institutional coercion.

Plus rien? Si fait, une seule chose, que le farouche égoïsme de ces deuils gardait jalousement: leur foi en l’utilité du sacrifice. Que rien ne vienne l’ébranler! Défense de douter que la cause ne soit sainte, pour qui leurs morts étaient tombés. Ah! qu’ils le savaient bien, les maîtres de la guerre, et comme ils s’entendaient à exploiter ce leurre!—Non, il n’y avait aucune place à ces foyers en deuil, pour les doutes de Clerambault et son esprit de pitié.

—Qui a eu pitié de nous? pensaient ces malheureux. Pourquoi en aurions-nous?...

 

Il en était de moins éprouvés; mais ce qui caractérisait presque tous ces bourgeois, c’était l’emprise sous laquelle ils vivaient des grands mots du passé: «Comité de Salut Public... La Patrie en danger... Plutarque... De Viris... Le vieil Horace...» Impossible qu’ils regardent le présent avec des yeux d’aujourd’hui! Mais avaient-ils seulement des yeux pour regarder? En dehors du cercle étroit de leurs affaires, combien, passé trente ans, ont, dans la bourgeoisie anémiée de nos jours, le pouvoir de penser par eux-mêmes? Ils n’y songent même pas! On leur fournit leur pensée toute faite, ainsi que leur manger, et à meilleur marché. Pour un ou deux sous par jour, ils la trouvent dans leur presse. Ceux, plus intelligents, qui la cherchent dans les livres, ne se donnent pas la peine de la chercher dans la vie et prétendent que celle-ci soit le reflet de ceux-là. Comme des vieillards précoces: leurs membres s’ankylosent, l’esprit se pétrifie.

Dans le vaste troupeau de ces âmes ruminantes qui pâturent le passé, se distinguait alors le groupe des cagots de la Révolution Française. Ils avaient paru incendiaires en des temps très anciens,—à l’époque du Seize-Mai, et quelque temps après, dans la bourgeoisie attardée. Tels des quinquagénaires rangés et épaissis, qui se rappellent avec orgueil qu’ils furent des mauvais sujets: ils vivaient sur le souvenir des émois que soulevait leur hardiesse d’antan. S’ils n’avaient pas changé pour leur miroir, le monde avait changé autour d’eux. Mais ils ne s’en doutaient pas; ils continuaient de copier leurs modèles décrépits. Curieux instinct d’imitation, servitude du cerveau, qui reste hypnotisé sur un point du passé. Au lieu de chercher à suivre en sa course Protée,—la vie changeante,—il ramasse la vieille peau d’où s’est depuis longtemps échappé le jeune serpent. Et il voudrait l’y recoudre. Les dévots pédantesques des Révolutions mortes prétendent que celles de l’avenir prennent mesure sur ces tombeaux. Et ils n’admettent point qu’une Liberté nouvelle marche d’un autre pas et franchisse les barrières où fit halte, essoufflée, sa grand’mère de 93. Ils en veulent davantage encore à l’irrespect des jeunes qui les dépassent qu’au glapissement haineux des vieux qu’ils ont dépassés. Ce n’est pas sans raison: car ces jeunes leur révèlent qu’ils sont devenus des vieux; et ils glapissent contre eux.

Il en sera toujours ainsi. A peine quelques esprits vieillissants permettent à la vie de poursuivre son cours, et généreusement, quand s’éteignent leurs yeux, jouissent de l’avenir par les yeux de leurs cadets. Mais la plupart de ceux qui, jeunes, aimèrent la liberté, en veulent faire une cage pour les nouvelles couvées, quand eux ne peuvent plus voler.

L’internationalisme d’aujourd’hui ne trouvait pas de plus haineux adversaires que certains servants du culte nationaliste révolutionnaire, à la mode de Danton ou bien de Robespierre. Eux-mêmes ne s’entendaient pas toujours entre eux; et les gens de Danton et ceux de Robespierre, que séparait encore l’ombre de la guillotine, avec d’aigres menaces se traitaient d’hérétiques. Mais ils étaient d’accord pour vouer au dernier supplice ceux qui ne croyaient point qu’on porte la liberté à la gueule des canons, ceux qui osent confondre dans la même aversion la violence, qu’elle soit exercée par César, par Démos, ou par ses corroyeurs. Et fût-ce même au nom du Droit ou de la Liberté! Le masque peut changer. Dessous, la gueule est la même.

Clerambault connaissait plusieurs de ces fanatiques. Il n’était pas question de discuter avec eux si le Droit ou le Tortu ne se trouvaient pas, en guerre, de plus d’un seul côté. Autant eût valu, pour un manichéen, discuter avec la Sainte Inquisition. Les religions laïques ont leurs grands séminaires et leurs sociétés secrètes, où se conserve orgueilleusement le dépôt de la doctrine. Qui s’en écarte est excommunié,—en attendant qu’il soit du passé, à son tour; alors, il aura chance de devenir aussi un dieu; et en son nom, on excommuniera l’avenir!

 

Mais si Clerambault n’était pas tenté de convertir ces durs intellectuels casqués de leur étroite vérité, il en connaissait d’autres qui n’avaient point cet orgueil de certitude: tant s’en fallait! Ils péchaient plutôt par souplesse un peu molle et par dilettantisme.—Arsène Asselin était un aimable Parisien, célibataire, homme du monde, intelligent et sceptique, qu’une faute de goût choquait dans le sentiment comme dans l’expression; comment eût-il pu se plaire aux outrances de pensée, qui sont le bouillon de culture où se développe la guerre? Son esprit critique et son ironie devaient l’incliner au doute: il n’y avait pas de raison pour qu’il ne comprît point les raisons de Clerambault!... Aussi bien s’en était-il fallu d’un cheveu qu’il pensât comme lui. Son choix avait dépendu de circonstances fortuites. Mais à partir du moment où il avait mis le pied dans l’autre direction, impossible de revenir en arrière! Et plus il s’embourbait et plus il s’obstinait. L’amour-propre français ne reconnaît jamais son erreur, il se ferait tuer pour elle... Français ou non, combien sont-ils dans le monde, qui auraient l’énergie de dire: «Je me suis trompé. Allons, tout est à refaire...»—Mieux vaut nier l’évidence... «Jusqu’au bout!»... Et crever.

Bien curieux était un pacifiste d’avant-guerre, Alexandre Mignon. Vieil ami de Clerambault, à peu près de son âge, bourgeois, intellectuel, universitaire, la dignité de sa vie le faisait justement respecter. Il ne fallait pas le confondre avec les pacifistes de banquets, fleuris d’ordres officiels et lacés de grands cordons internationaux, pour qui la paix en palabres est, dans les années calmes, un placement de tout repos. Il avait, pendant trente ans, sincèrement dénoncé les menées dangereuses des politiciens et des spéculateurs véreux de son pays; il était de la Ligue des Droits de l’Homme et avait la démangeaison de parler, pour l’un, pour l’autre, au petit malheur! Il lui suffisait que son client se nommât opprimé. Il ne se demandait pas si le dit opprimé n’était pas, d’aventure, un oppresseur manqué. Sa générosité brouillonne lui avait valu quelque ridicule, qui se conciliait avec l’estime. Il n’en était point fâché. Un peu d’impopularité même ne lui eût pas fait peur,—pourvu qu’il se sentît encadré par son groupe, dont l’approbation lui était nécessaire. Il se croyait un indépendant. Il ne l’était pas. Il était l’un des membres d’un groupe, qui était indépendant, quand tous se tenaient ensemble. L’union fait la force, dit-on. Oui, mais elle habitue à ne plus pouvoir se passer d’union. Alexandre Mignon en fit l’expérience.

La disparition de Jaurès avait désorienté le groupe. Que manquât une seule voix, qui parlait la première, toutes les autres manquaient: elles attendaient le mot d’ordre, et nulle n’osait le donner. Incertains, au moment où croulait le torrent, ces hommes généreux et faibles furent entraînés par la poussée des premiers jours. Ils ne la comprenaient pas; ils ne l’approuvaient pas; mais il n’avaient rien à y opposer. Dès la première heure, des désertions se produisirent dans leurs rangs: elles étaient provoquées par ces affreux rhéteurs qui gouvernaient l’État,—les avocats démagogues, rompus à tous les sophismes de l’idéologie républicaine: «la Guerre pour la Paix, la Paix éternelle au bout...» (Requiescat!) Les pauvres pacifistes virent dans ces artifices une occasion unique, sinon très reluisante (ils n’en étaient pas fiers) de se tirer de l’impasse: ils se flattèrent de mettre d’accord, par une hâblerie dont ils n’aperçurent point l’énormité, leurs principes de paix et le fait de violence. S’y refuser, c’eût été se livrer à la meute de la guerre: elle les eût dévorés.

Alexandre Mignon aurait eu le courage de faire face aux gueules sanglantes, s’il avait senti près de lui sa petite communauté. Mais seul, c’était au-dessus de ses forces. Sans se prononcer d’abord, il laissa faire. Il souffrait. Il passa par des angoisses assez proches de celles de Clerambault. Mais il n’en sortit pas de même. Il était moins impulsif et plus intellectuel; pour effacer ses derniers scrupules, il les recouvrit de raisonnements serrés. Avec l’aide de ses collègues, il prouva laborieusement par a + b que la guerre était le devoir du pacifisme conséquent. Sa Ligue avait beau jeu à relever les actes criminels de l’ennemi; mais elle ne s’attardait pas sur ceux de son propre camp. Alexandre Mignon entrevoyait, par instants, l’injustice universelle. Vision intolérable... Il ferma ses volets...

A mesure qu’il s’emmaillotait dans sa logique de guerre, il lui devenait plus difficile de s’en dépêtrer. Alors, il s’acharna comme un enfant qui, par un acte irréfléchi de nervosité maladroite, vient d’arracher l’aile d’un insecte. L’insecte est perdu, maintenant. L’enfant honteux, qui souffre et qui s’irrite, se venge sur la bête et la met en pièces.

On peut juger du plaisir qu’il eut à entendre Clerambault lui faire son mea culpa! L’effet fut surprenant. Mignon, déjà troublé, s’indigna contre Clerambault. En s’accusant, Clerambault paraissait l’accuser. Il devint l’ennemi. Nul ne fut, par la suite, plus enragé que Mignon contre ce remords vivant.

 

Clerambault eût rencontré plus de compréhension chez quelques politiciens. Ceux-là en savaient autant que lui et même bien davantage; mais ils n’en dormaient pas plus mal. Depuis leur première dent gâtée, ils avaient l’habitude des combinazioni, des tripotages de pensée; ils se donnaient à bon compte l’illusion de servir leur parti, au prix de quelque compromis: un de plus, un de moins!... Aller droit, penser droit, était la seule chose impossible à ces êtres flasques, toujours biaisant, qui avançaient en serpentant, qui avançaient en reculant, qui, pour mieux assurer le succès à leur bannière, la traînaient dans la crotte, et qui fussent montés à plat ventre au Capitole.

 

Enfin, se dissimulaient çà et là quelques esprits clairvoyants. On devait les deviner, plus qu’on ne les voyait: car ces mélancoliques vers luisants avaient eu soin d’éteindre leur lanterne; ils semblaient dans les transes qu’il n’en filtrât une lueur. Certes, ils étaient dénués de foi dans la guerre, mais sans foi contre la guerre. Fatalistes. Pessimistes.

Clerambault constatait que, lorsque fait défaut l’énergie personnelle, les plus hautes qualités du cœur et de l’esprit contribuent à accroître encore la servitude publique. Le stoïcisme qui se soumet aux lois de l’univers empêche de lutter contre celles qui sont cruelles. Au lieu de dire au Destin:

—Non!... Tu ne passeras pas...

(S’il passe, on verra bien!)... le stoïque s’efface poliment, et dit:

—Mais entrez donc!

L’héroïsme cultivé, le goût du surhumain, de l’inhumain, se gargarise l’âme avec les sacrifices; et plus ils sont absurdes, et plus ils sont sublimes.—Les chrétiens d’aujourd’hui, plus généreux que leur Maître, rendent tout à César: c’est assez qu’une cause leur demande de s’immoler, pour qu’elle leur paraisse sainte; ils offrent pieusement à l’ignominie de la guerre la flamme de leur foi et leurs corps sur le bûcher.—La résignation ironique et passive des peuples fait le gros dos, accepte... «Faut pas s’en faire»... Et, sans doute, les siècles, les siècles de misère ont roulé sur cette pierre. Mais la pierre s’use à la longue, et devient boue.


Clerambault essaya de causer avec l’un, avec l’autre... Il se heurta partout au même mécanisme de résistance sournoise, à demi inconsciente. Ils étaient cuirassés de la volonté de ne pas entendre, ou, plutôt, d’une merveilleuse non-volonté d’entendre. Aux arguments contraires leur esprit était imperméable, comme un canard dans l’eau. Les hommes en général sont doués, pour leur commodité, d’une faculté précieuse: ils peuvent, au commandement, se rendre aveugles et sourds, quand il ne leur convient pas de voir et d’ouïr; ou si, par mégarde, ils ont saisi au passage un objet qui les gêne, ils le laissent retomber et l’oublient aussitôt. Dans toutes les patries, combien de citoyens savaient à quoi s’en tenir sur les responsabilités partagées de la guerre et sur le rôle néfaste de leurs hommes politiques, mais, se dupant eux-mêmes, feignaient de n’en savoir rien et y réussissaient!

Si chacun se fuyait à toutes jambes, on imagine qu’il fuyait encore mieux ceux qui voulaient, comme Clerambault, l’aider à se rattraper! Afin de s’esquiver, des hommes intelligents, sérieux, honorables, ne rougissaient pas d’user des petites ruses employées par la femme ou l’enfant qui veut avoir raison. Dans la peur d’une discussion qui eût pu les troubler, ils sautaient sur le premier mot maladroit de Clerambault, l’isolaient du contexte, au besoin le maquillaient, et s’enflammaient dessus, faisaient la grosse voix, les yeux sortant de la tête, paraissant indignés et finissant par l’être, sincèrement, à crever;—répétaient mordicus, même après la preuve faite;—obligés de la reconnaître, partaient, claquant les portes: «Et en voilà assez!»—deux jours après, ou dix, reprenaient l’argument effondré, comme si de rien n’était.

Quelques-uns, plus perfides, provoquaient l’imprudence qui devait leur servir, poussaient avec bonhomie Clerambault à dire plus qu’il ne voulait, et soudain, explosaient. Les plus bienveillants l’accusaient de manquer de bon sens. («Bon» veut dire: «c’est le mien!»)

Il y avait aussi les beaux parleurs, qui, n’ayant rien à craindre d’une joute de mots, acceptaient l’entretien, se flattaient de ramener l’égaré au bercail. Ils ne discutaient pas le fond de sa pensée, mais son opportunité; ils faisaient appel aux bons sentiments de Clerambault:

—«Certainement, certainement, vous avez raison, au fond; au fond, je pense comme vous, je pense presque comme vous; je vous comprends, cher ami... Mais, cher ami, prenez garde, évitez de troubler les consciences des combattants! Toute vérité n’est pas bonne à dire,—du moins, pas tout de suite. La vôtre sera très belle... dans cinquante ans. Il ne faut pas devancer la nature; il faut attendre...»

—«Attendre que soient lassés l’appétit des exploiteurs et la bêtise des exploités? Comment ne comprennent-ils pas que la pensée clairvoyante des meilleurs qui abdique au profit de la pensée aveugle des plus grossiers, va droit contre les plans de la nature qu’ils prétendent suivre, et contre le destin historique, sous lequel ils mettent leur point d’honneur à s’aplatir? Est-ce respecter les desseins de la nature qu’étouffer une partie de sa pensée, et la plus haute? Cette conception qui élague de la vie ses forces les plus hardies, pour la plier aux passions de la multitude, conduirait à supprimer l’avant-garde et à laisser le gros de l’armée sans direction... La barque penche; m’empêcherez-vous de me porter de l’autre côté pour faire contrepoids? Et faudra-t-il que nous nous mettions tous du côté où l’on penche? Les idées avancées sont le contrepoids, voulu par la nature, au lourd passé qui s’obstine. Sans elles, la barque sombre.—Quant à l’accueil qui leur sera fait, c’est question accessoire. Qui les dit peut s’attendre à être lapidé. Mais, qui, les pensant, ne les dit point, se déshonore. Il est comme le soldat chargé d’un message périlleux dans la bataille. A-t-il la liberté de s’y soustraire?...»

Alors, quand ils voyaient que la persuasion était sans prise sur Clerambault, ils démasquaient leurs batteries et le taxaient violemment d’orgueil ridicule et criminel. Ils lui demandaient s’il se croyait plus intelligent que tous, pour opposer son jugement à celui de la nation. Sur quoi pouvait-il fonder cette monstrueuse confiance? Le devoir est d’être humble et de se tenir modestement à sa place dans la communauté. Le devoir est de s’incliner, après qu’elle a parlé et—qu’on y croie ou non—d’exécuter ses ordres. Malheur à l’insurgé contre l’âme de son peuple! Avoir raison contre elle, c’est avoir tort. Et le tort est un crime, à l’heure de l’action. La République veut que ses fils lui obéissent.

—La République ou la Mort! disait ironiquement Clerambault. Beau pays de liberté! Libre, oui, parce qu’il a toujours eu et qu’il aura toujours des âmes comme la mienne, qui se refusent à subir un joug que leur conscience désavoue. Mais quelle nation de tyrans! Ah! nous n’avons pas gagné à prendre la Bastille! Naguère, on encourait la prison perpétuelle, quand on se permettait de penser autrement que le prince,—le bûcher, quand on pensait autrement que l’Église. A présent, il faut penser comme quarante millions d’hommes, il faut les suivre dans leurs contradictions frénétiques, hurler un jour: «A bas l’Angleterre!» demain: «A bas l’Allemagne!» après-demain: «A bas l’Italie!»... pour recommencer, la semaine d’après, acclamer aujourd’hui un homme ou une idée, qu’on insultera le lendemain; et celui qui refuse, il risque le déshonneur, ou le coup de revolver! Ignoble servitude! la plus honteuse de toutes!... Et de quel droit cent hommes, mille hommes, un ou quarante millions, exigent-ils que je renie mon âme? Chacun d’eux n’en a qu’une, comme moi. Quarante millions d’âmes ensemble ne font trop souvent qu’une âme qui s’est, quarante millions de fois, reniée...—Je pense ce que je pense. Pensez ce que vous pensez! La vérité vivante ne peut naître que de l’équilibre des pensées opposées. Pour que les citoyens respectent la cité, il faut que la cité respecte les citoyens. Chacun d’eux a son âme. C’est son droit. Et le premier devoir est de ne la point trahir... Je ne me fais pas illusion, je n’attribue pas à ma conscience une importance exagérée dans l’univers de proie. Mais si peu que nous soyons et si peu que nous fassions, il faut le faire et l’être. Chacun peut se tromper. Mais qu’il se trompe ou non, il doit être sincère. L’erreur sincère n’est pas le mensonge, elle est l’étape vers la vérité. Le mensonge est d’en avoir peur et de vouloir l’étouffer. Quand vous auriez mille fois raison contre une erreur sincère,—en recourant à la force pour l’écraser, vous commettez le plus odieux des crimes contre la raison même. Si la raison est persécutrice et l’erreur persécutée, je suis pour la persécutée. Car l’erreur est un droit égal à la vérité... Vérité, Vérité... La vérité c’est de chercher toujours la vérité. Respectez les efforts de ceux qui peinent à sa poursuite. Outrager l’homme qui se fraye durement un sentier, persécuter celui qui veut—et ne pourra peut-être—trouver au progrès humain des voies moins inhumaines, c’est faire de lui un martyr. Votre chemin est le meilleur, le seul bon, dites-vous? Suivez-le donc, et laissez-moi suivre le mien! Je ne vous oblige point à le prendre. Qu’est-ce qui vous irrite? Avez-vous peur que j’aie raison?


Clerambault se décida à revoir encore Perrotin. Malgré le sentiment de pitié attristée que lui avait laissé sa dernière entrevue, il comprenait mieux maintenant son attitude ironique et prudente à l’égard du monde. S’il n’avait plus beaucoup d’estime pour le caractère de Perrotin, il gardait entière son admiration pour la haute raison du vieux savant; il continuait d’y voir un guide qui l’aiderait à faire en lui la lumière.

On ne peut dire que Perrotin se montra enchanté de revoir Clerambault. Il était trop fin pour n’avoir pas gardé un souvenir désagréable de la petite lâcheté qu’il lui avait fallu, l’autre jour, non seulement commettre (ce n’eût été rien! il y était habitué...), mais reconnaître tacitement, sous le regard d’un témoin incorruptible. Il prévoyait une discussion; et il avait horreur des discussions avec des gens convaincus. (Il n’y a plus de plaisir! Ils prennent tout au sérieux!...)—Mais il était très poli, faible, assez bon d’ailleurs, incapable de se refuser, quand on le prenait d’assaut. Il tenta d’esquiver d’abord les questions sérieuses; puis, quand il vit que Clerambault avait vraiment besoin de lui, et que peut-être il lui éviterait quelque imprudence, il consentit, avec un soupir, à sacrifier sa matinée.

Clerambault exposa le résultat de ses démarches. Il se rendait compte que le monde actuel obéissait à une foi différente de la sienne. Il l’avait servie et partagée cette foi; aujourd’hui encore, il était assez juste pour lui reconnaître une certaine grandeur, une beauté certaine. Mais depuis les dernières épreuves, il en avait vu aussi l’absurdité et l’horreur; il s’en était détaché, et il avait dû épouser un autre idéal, qui fatalement le mettait aux prises avec le premier. Cet idéal, Clerambault l’exprima en traits brefs et passionnés; et il demanda à Perrotin de lui dire s’il le trouvait vrai ou faux. Mais clairement, franchement, en laissant de côté toute forme de politesse, tout ménagement. Et Perrotin, frappé du sérieux tragique de Clerambault, changea complètement de ton, se mit au diapason.

—Enfin, est-ce que j’ai tort? demandait Clerambault, angoissé. Je vois bien que je suis seul; mais je ne puis autrement. Dites-moi, sans m’épargner: ai-je tort de penser ce que je pense?

Perrotin répondit gravement:

—Non, mon ami, vous avez raison.

—Alors, je dois combattre l’erreur meurtrière des autres?

—Cela, c’est une autre affaire.

—Si j’ai la vérité, est-ce pour la trahir?

—La vérité, mon pauvre ami?... Non, ne me regardez pas ainsi! Vous croyez que je vais dire comme l’autre: «Qu’est-ce que la vérité?»... Je l’aime, comme vous, et peut-être, depuis plus longtemps que vous... La Vérité, mon ami, est plus haute et plus vaste que vous, que nous, que tous ceux qui ont vécu, qui vivent et qui vivront. En croyant servir la Grande Déesse, nous ne servons jamais que les Dî minores, les saints des chapelles latérales, que la foule tour à tour adule et délaisse. Celui en l’honneur de qui le monde d’aujourd’hui s’égorge ou se mutile avec une frénésie de Corybante, ne peut évidemment plus être le vôtre ni le mien. L’idéal de la patrie est un grand dieu cruel, qui laissera dans l’avenir l’image d’un Cronos croquemitaine ou de son fils l’Olympien que Christ a dépassé. Votre idéal d’humanité est l’échelon supérieur, l’annonce du dieu nouveau. Et ce dieu sera lui-même plus tard détrôné par un autre plus haut encore qui embrassera plus d’univers. L’idéal et la vie ne cessent d’évoluer. Ce devenir constant est, pour un esprit libre, le véritable intérêt du monde.—Mais si l’esprit peut impunément brûler les étapes, dans le monde des faits on avance pas à pas; et, en toute une vie, c’est à peine si l’on gagne quelques pouces de terrain. L’humanité traîne la jambe. Votre tort, votre seul tort, est d’être en avance sur elle, d’une ou plusieurs journées. Mais ce tort est de ceux qu’on pardonne le moins... Non sans raison, peut-être. Quand un idéal vieillit, comme celui de la patrie, avec la forme de société qui en dépend étroitement, il s’exaspère et jette un feu forcené; la moindre atteinte à sa légitimité le rend féroce: car en lui-même déjà le doute est entré. Ne vous y trompez pas! Ces millions d’hommes qui s’assassinent, au nom de la patrie, n’ont plus la jeune foi de 1792 ou de 1813, bien qu’elle fasse aujourd’hui plus de ruines et de fracas. Beaucoup de ceux qui meurent et même de ceux qui font tuer sentent, au fond d’eux, l’horrible morsure du doute. Mais, pris dans l’engrenage et trop faibles pour en sortir, ou même pour concevoir une voie de salut, ils se bandent les yeux et se jettent dans l’abîme, en affirmant avec désespoir leur foi blessée. Ils y jetteraient surtout, par fureur de vengeance inavouée, ceux qui, par leurs paroles ou par leur attitude, ont mis le doute en eux. Vouloir arracher leur illusion à ceux qui meurent pour elle, c’est vouloir les faire mourir deux fois.

Clerambault tendit la main, pour l’arrêter.

—Ah! vous n’avez pas besoin de me dire ce qui me torture. Croyez-vous que je ne sente pas l’angoisse d’ébranler des âmes infortunées? Épargner la foi des autres, ne pas scandaliser un seul de ces petits... Dieu! Mais comment faire? Aidez-moi à sortir de ce dilemme: ou laisser faire le mal, laisser les autres se perdre,—ou risquer de leur faire mal, les blesser dans leur foi, se faire haïr d’eux en tentant de les sauver. Quelle est la loi?

—Se sauver soi-même.

—Me sauver, c’est me perdre, si c’est au prix des autres. Si nous ne faisons rien pour eux,—(vous, moi, tous les efforts ne sont pas de trop)—la ruine est imminente pour l’Europe, pour le monde...

Perrotin, bien tranquille, les deux coudes appuyés sur les bras du fauteuil, les mains jointes sur son bedon bouddhique et se tournant les pouces, regarda Clerambault avec bonhomie, hocha la tête et dit:

—Votre cœur généreux, votre sensibilité d’artiste vous abusent, heureusement, mon ami. Le monde n’est pas près de finir. Il en a vu bien d’autres! Et il en verra d’autres. Ce qui se passe aujourd’hui est certes fort pénible, mais anormal, non pas. La guerre n’a jamais empêché la terre de tourner, ni la vie d’évoluer. C’est même l’une des formes de son évolution. Permettez à un vieux savant, philosophe, d’opposer à votre saint Homme de douleur l’inhumanité calme de sa pensée. Peut-être y trouverez-vous, malgré tout, un bienfait.—Cette crise qui vous épouvante, cette grande mêlée, n’est rien de plus, en somme, qu’un simple phénomène de systole, une contraction cosmique, tumultueuse et ordonnée, analogue aux plissements de la croûte terrestre, accompagnés de tremblements destructeurs. L’humanité se resserre. Et la guerre est son séisme. Hier, c’étaient, dans chaque nation, les provinces en guerre; avant-hier, dans chaque province, les villes. Maintenant que les unités nationales sont accomplies, une unité plus vaste s’élabore. Il est évidemment regrettable que ce soit par la violence. Mais c’est le moyen naturel. Du mélange détonant des éléments qui se heurtent, un nouveau corps chimique va naître. Sera-ce l’Occident, ou l’Europe? Je ne sais. Mais, sûrement, le composé sera doué de propriétés nouvelles, plus riches que les composants. On n’en restera pas là. Si belle que soit la guerre à laquelle nous assistons... (Je vous demande pardon! Belle aux yeux de l’esprit, pour qui la souffrance n’est plus)... de plus belles, encore, de plus amples se préparent. Ces bons enfants de peuples, qui s’imaginent qu’ils édifient à coups de canon la paix éternelle!... Il faut d’abord attendre que l’univers entier ait passé par la cornue. La guerre des deux Amériques, celle du nouveau Continent et du Continent Jaune, puis celle du vainqueur et du reste de la terre... voilà de quoi nous occuper encore pendant quelques siècles! Et je n’ai pas très bonne vue, je n’aperçois pas tout. Naturellement, chacun de ces chocs aura pour contrecoup de bonnes guerres sociales. Quand tout sera effectué, dans une dizaine de siècles, (je serais porté à croire que ce sera pourtant plus rapide qu’il ne semble d’après la comparaison avec le passé, car le mouvement s’accélère dans la chute), on parviendra sans doute à une synthèse un peu appauvrie: nombre des éléments constitutifs, les meilleurs et les pires, seront détruits en route, les premiers trop délicats pour résister aux intempéries, les seconds trop malfaisants et décidément irréductibles. Ce seront les fameux États-Unis de la terre; leur union sera d’autant plus solide que, comme il est probable, l’humanité se trouvera menacée par un danger commun: les canaux de Mars, le dessèchement de la planète, refroidissement, peste mystérieuse, le pendule d’Edgar Poë, la vision de la mort fatale descendant sur le genre humain... Que de belles choses on verra! Dans ces angoisses suprêmes, le génie de l’Espèce, surexcité. Au reste, peu de liberté. La multiplicité humaine, sur le point de disparaître, se fera déjà Unité de volonté. (N’y tend-on pas dès à présent?) Ainsi s’effectuera, sans brusque mutation, la réintégration du complexe à l’un, de la Haine à l’Amour du vieil Empédocle.

—Et après?

—Après? On recommencera, sans doute, après un stage. Un jeune cycle. Un nouveau Kalpa. Sur la roue reforgée, le monde se remettra à tourner.

—Et le mot de l’énigme?

—Les Hindous répondraient: «Çivâ». Çivâ qui détruit et qui crée. Qui crée et qui détruit.

—Quel effroyable rêve!

—Affaire de tempérament. La sagesse affranchit. Pour les Hindous, Bouddhâ délivre. Pour mon compte, la curiosité m’est un suffisant adjuvant.

—Elle ne l’est pas pour moi. Et je ne puis non plus me contenter de la sagesse du Bouddhâ égoïste, qui se libère, en abandonnant les autres. Je connais comme vous les Hindous. Je les aime. Même chez eux, Bouddhâ n’a point dit le dernier mot de la sagesse. Souvenez-vous de ce Bodhisattvâ, du Maître de la Pitié, qui a fait le serment de ne pas devenir Bouddhâ, de ne pas se réfugier dans le Nirvâna libérateur, avant d’avoir guéri tous les maux, racheté tous les crimes, consolé toutes les douleurs!

Perrotin se pencha vers le visage douloureux de Clerambault, avec un bon sourire, lui tapota affectueusement la main, et dit:

—Mon cher Bodhisattvâ, qu’est-ce que vous voulez faire? Qu’est-ce que vous voulez sauver?

—Oh! je sais bien, dit Clerambault, baissant la tête, je sais bien le peu que je suis, je sais bien le peu que je puis, l’inanité de mes vœux et de mes protestations. Ne me croyez pas si vain! Mais qu’y puis-je, si mon devoir me commande de parler?

—Votre devoir est de faire ce qui est utile et raisonnable; il ne peut être de vous sacrifier en vain.

—Et que savez-vous de ce qui est en vain? Êtes-vous sûr d’avance du grain qui germera et de celui qui pourrira, stérile? Est-ce une raison pour ne pas semer? Quel progrès eût jamais été accompli, si celui qui en portait le germe s’était arrêté, terrifié, devant le bloc énorme et prêt à l’écraser, de la routine du passé?

—Je comprends que le savant défende la vérité qu’il a trouvée. Mais vous, cette action sociale, est-ce bien votre mission? Poète, gardez vos rêves, et que vos rêves vous gardent!

—Avant d’être poète, je suis homme. Tout honnête homme a une mission.

—Vous portez en vous des valeurs de l’esprit trop précieuses. C’est un meurtre de les sacrifier.

—Oui, vous laissez le sacrifice aux petites gens, qui n’ont pas grand’chose à perdre...

Il se tut un moment et reprit:

—Perrotin, j’ai souvent pensé: nous ne faisons pas notre devoir. Nous tous, hommes de pensée, artistes... Pas seulement aujourd’hui. Depuis longtemps. Depuis toujours. Nous avons en nous une part de vérité, des lueurs, que nous réservons prudemment. J’en ai eu, plus d’une fois, le remords obscur. Mais alors, je craignais de regarder. L’épreuve m’a appris à voir. Nous sommes des privilégiés; et cela nous crée des devoirs. Nous ne les remplissons pas. Nous avons peur de nous compromettre. L’élite de l’esprit est une aristocratie, qui prétend succéder à celle du sang; mais elle oublie que celle-ci commença par payer de son sang ses privilèges. Depuis des siècles, l’humanité entend beaucoup de paroles de sagesse; mais elle voit rarement des sages se sacrifier. Cela ne ferait pourtant pas de mal au monde qu’on en vît quelques-uns, comme aux temps héroïques, mettre leur vie pour enjeu de leur pensée. Rien de fécond ne peut être créé, sans le sacrifice. Pour que les autres croient, il faut croire soi-même, il faut prouver qu’on croit. Il ne suffit pas qu’une vérité soit, pour que les hommes la voient. Il faut qu’elle ait la vie. Cette vie, nous pouvons, nous devons la lui donner:—la nôtre. Sinon, toutes nos pensées ne sont que des jeux de dilettantes, un théâtre, qui n’a droit qu’à des applaudissements de théâtre. Les hommes qui font avancer l’humanité sont ceux qui lui font de leur vie un marchepied. C’est par là que l’emporte sur nos grands hommes le fils du charpentier de Galilée. L’humanité a su faire la différence entre eux et le Sauveur.

—L’a-t-il sauvée?...

«Lorsque Jahvé Sébaot l’a résolu,
Les peuples travaillent pour le feu.»

—Votre cercle de feu est le suprême épouvantement. L’homme n’existe que pour le briser, pour tâcher d’en sortir, d’être libre.

—Libre? fit Perrotin, avec son tranquille sourire.

—Libre! Le plus haut bien, aussi exceptionnel que le nom est commun. Aussi exceptionnel que le vrai beau, que le vrai bien. Libre, j’entends celui qui peut se dégager de soi, de ses passions, de ses instincts aveugles, et de ceux du milieu, et de ceux du moment, non pas pour obéir à sa raison, comme on dit,—(la raison, au sens où vous l’entendez, est un leurre, c’est une autre passion, durcie, intellectualisée, et, par ce fait, fanatisée),—mais pour tâcher de voir par-dessus les nuages de poussière qui s’élèvent des troupeaux sur la route du présent, pour embrasser l’horizon, afin de situer ce qui passe, dans l’ensemble des choses et l’ordre universel.

—Et donc, dit Perrotin, pour s’assimiler ensuite aux lois de l’univers.

—Non, répliqua Clerambault; pour s’opposer à elles en pleine conscience, si elles sont contraires au bonheur et au bien. Car c’est en cela même que consiste la liberté, que l’homme libre est à soi seul une loi de l’univers, loi consciente, seule chargée de faire contrepoids à l’écrasante machine, à l’Automate de Spitteler, à l’Ananké d’airain. Je vois l’Être universel, aux trois quarts engagé encore dans la glaise, ou l’écorce, ou la pierre, et subissant les implacables lois de la matière où il est incrusté. Il n’a que le regard et le souffle qui sont libres.—«J’espère», dit le regard. Et le souffle dit: «Je veux». Et soutenu par eux, il cherche à se dégager. Le regard, le souffle, c’est nous, c’est l’homme libre.

—Le regard me suffit, dit doucement Perrotin.

Clerambault répondit:

—Si je n’ai le souffle, je meurs.


Entre les paroles et l’acte, il s’écoule du temps, chez un homme de pensée. Même l’action décidée, il trouve des prétextes pour la remettre au lendemain. Il voit trop bien ce qui va suivre, les luttes et les peines; et pour quel résultat? Afin de tromper son inquiétude, il se dépense en paroles énergiques, seul ou avec les intimes. Il se donne ainsi, à bon compte, l’illusion d’agir. Mais il n’y croit pas, au fond; il attend, comme Hamlet, que l’occasion le force.

Clerambault, si brave dans ses discours à l’indulgent Perrotin, retrouva ses hésitations, à peine rentré chez lui. Sa sensibilité, affinée par le malheur, percevait les émotions des êtres qui l’entouraient; elle lui faisait imaginer le désaccord que ses paroles soulèveraient entre sa femme et lui. Bien plus, il ne se sentait pas sûr de l’assentiment de sa fille; il n’eût su dire pourquoi; mais il craignait d’en faire l’épreuve. Le risque était pénible pour un cœur affectueux...

Sur ces entrefaites, un docteur de ses amis lui écrivit qu’il avait dans son service d’hôpital un grand blessé, qui avait participé à l’offensive de Champagne et connu Maxime. Clerambault se hâta d’aller le voir.

Il trouva sur un lit un homme sans âge, ligoté comme une momie, couché sur le dos, immobile, sa maigre figure de paysan tannée, ridée, au grand nez, au poil gris, émergeant de bandelettes blanches. L’avant-bras droit, dégagé, appuyait sur le drap une main rude et déformée; au médius, une phalange manquait;—mais ceci ne comptait point: c’était une blessure de paix.—Sous les sourcils en broussaille, les yeux étaient calmes et clairs. On ne s’attendait point à trouver cette lumière grise dans ce visage brûlé.

Clerambault s’approcha, s’informa de son état. L’homme d’abord remercia, poliment, sans donner de détails, comme si ce n’était pas la peine de parler de soi:

—Je vous remercie bien, Monsieur. Ça va bien, ça va bien...

Mais Clerambault insistait affectueusement; et les yeux gris ne furent pas longtemps à voir qu’il y avait dans les yeux bleus penchés sur eux quelque chose de plus que la curiosité.

—Mais où êtes-vous blessé? demandait Clerambault.

—Oh bien! Monsieur, ça serait trop long à raconter. Il y en a un peu partout.

Et, pressé de questions:

—Il y en a ici et là. Partout où il y a de la place. Je suis pourtant pas bien gros. Jamais j’aurais pensé qu’il y avait dans l’corps tant d’place...

Clerambault finit par savoir qu’il avait reçu une vingtaine de blessures,—exactement dix-sept. Il avait été littéralement arrosé (il disait «entrelardé») par un shrapnell.

—Dix-sept blessures! s’exclamait Clerambault.

L’homme rectifia:

—Pour dire vrai, j’en ai plus qu’une dizaine.

—Les autres sont guéries?

—On m’a coupé les jambes.

Clerambault fut si saisi qu’il en oubliait presque l’objet de sa visite. Tant de misères! Mon Dieu! Qu’est-ce que la nôtre, cette goutte dans la mer!... Il mit la main sur la main rude, il la serra. Les yeux calmes de l’homme faisaient le tour de Clerambault; ils virent le crêpe du chapeau; il dit:

—Vous avez eu aussi des malheurs?

Clerambault se ressaisit.

—Oui, dit-il. Vous avez connu, n’est-ce pas, le sergent Clerambault?

—Sûrement, je l’ai connu.

—C’était mon fils.

Le regard s’apitoya.

—Ah! mon pauvre Monsieur!... Sûrement que je l’ai connu, votre brave petit gars! Nous avons été ensemble pendant près d’une année. Et ça compte, cette année-là! Pendant des jours, des jours, terrés, comme des taupes, dans le même trou... Ah! on a bien partagé la misère ensemble...

—Il a beaucoup souffert?

—Dame, Monsieur, c’était dur, quelquefois. Le petit a eu du mal. Surtout au commencement. N’était pas accoutumé. Nous, ça nous connaissait.

—Vous êtes de la campagne?

—J’étais valet de ferme. On vit de la vie des bêtes; on vit un peu comme les bêtes... Quoique, Monsieur, à vrai dire, l’homme, au temps d’aujourd’hui, traite l’homme pire que les bêtes... «Soyez bons pour les animaux»: il y avait, dans notre tranchée, un farceur qui avait accroché cette pancarte... Mais ce qui n’est pas bon pour eux est assez bon pour nous... Ça va bien... Je ne me plains pas. C’est comme ça. Et quand y faut, y faut. Mais le petit sergent, on voyait qu’il n’avait pas l’habitude. Tout, la pluie et la boue et la méchanceté, et surtout la saleté, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on mange, et sur soi, la vermine... Au commencement, des fois, je l’ai vu près de pleurer. Alors j’allais l’aider, le blaguer, le remonter,—mais sans faire semblant, car il était fier, le petit, voulait pas être aidé!—mais était bien content de l’être, tout de même. Et moi pareillement. On a besoin de se serrer. Finalement, il était devenu aussi endurant que moi; à son tour, m’a aidé. Et ne se plaignait jamais. Même qu’on riait ensemble. Car il faut bien qu’on rie: il n’y a pas de malheur qui tienne! Ça venge de la guigne.

Clerambault écoutait, oppressé. Il demanda:

—Alors, il était moins triste, à la fin?

—Oui, Monsieur. L’était ben résigné. On l’était tous, d’ailleurs. On ne sait pas comment que ça se fait: on se lève à peu près tous du même pied, chaque jour; on se ressemble pourtant pas; mais on finit par ressembler aux autres plus qu’à soi. C’est mieux, on a moins de mal, on se sent moins, on est un tas... N’y a que pour les permissions. Après, ceux qu’en reviennent,—ainsi, tout justement, le petit sergent, quand il est retourné pour la dernière fois...—c’est mauvais, ça ne va plus...

Clerambault, le cœur serré, dit précipitamment:

—Ah! quand il est revenu?...

—Il était ben oppressé. Jamais je ne l’avais vu si défait que ce jour-là...

Une expression de douleur se peignit sur les traits de Clerambault. A un geste qu’il fit, le blessé, qui regardait le plafond en parlant, tourna les yeux vers lui, vit et comprit sans doute, car il ajouta:

—Mais il s’est remis, après.

Clerambault, de nouveau, prit la main du malade:

—Dites-moi ce qu’il vous a dit. Racontez-moi bien tout.

L’homme hésita et dit:

—Je ne me rappelle plus très bien.

Il ferma les yeux et resta immobile. Penché sur lui, Clerambault tâchait de voir ce que voyaient ces yeux sous leurs volets.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Nuit sans lune. Air glacé. Du fond du boyau creux, on voyait le ciel froid et les étoiles figées. Des balles claquaient sur le sol dur. Accroupis dans la tranchée, les genoux sous le menton, Maxime et son compagnon, côte à côte, fumaient. Le petit venait de rentrer de Paris, dans la journée.

Il était accablé. Il ne répondait pas aux questions: il se clôturait dans un mutisme farouche. L’autre l’avait laissé toute l’après-midi cuver sa peine; il le guettait du coin de l’œil et, dans l’obscurité, sentant le moment venu, il s’était approché. Il savait que le petit, de lui-même, allait parler. Le ricochet d’une balle, au-dessus de leur tête, fit s’ébouler une motte de terre glacée.

—Hé! le fossoyeur, dit l’autre. T’es trop pressé!

—Autant que ce soit fini, dit Maxime, puisqu’ils le veulent tous!

—Pour faire plaisir aux Boches, tu veux donner ta peau? T’en as de la bonté!

—Il n’y a pas que les Boches. Ils mettent tous la main à la fosse.

—Qui?

—Tous. Ceux de là-bas, d’où je viens, ceux de Paris, les amis, les parents, les vivants, ceux de l’autre bord. Nous, nous sommes déjà morts.

Il y eut un silence. Le jet d’un projectile ululait dans le ciel. Le compagnon aspira une bouffée:

—Alors, ça n’a pas été, mon petit, là-bas? Je m’en doutais!...

—Pourquoi?

—Quand l’un peine et l’autre pas, on n’a rien à se dire.

—Ils souffrent aussi, pourtant.

—Mais c’est pas le même pain. Tu as beau être malin, tu n’expliqueras jamais à qui ne l’a pas eu ce que c’est qu’une rage de dents. Va donc leur faire comprendre, à ceux qui couchent dans leur lit, ce qui se passe ici!... C’est pas nouveau pour moi. Pas besoin d’être en guerre! J’ai vu ça, toute ma vie. Tu crois que, quand je peinais sur la terre et que je suais toute la graisse de mes os, les autres s’en inquiétaient? C’est pas qu’ils soyent mauvais. Ni mauvais ni bons. A peu près comme tout le monde. Peuvent pas se rendre compte. Pour comprendre, il faut prendre. Prendre la tâche. Prendre la peine. Sinon—et c’est non, mon gars—il n’y a qu’à se résigner. N’essaie pas d’expliquer. Le monde est comme il est; on n’y peut rien changer.

—Ce serait trop affreux. Ce ne serait plus la peine de vivre.

—Pourquoi diantre? Moi, je l’ai bien supporté. Tu vaux pas moins que moi. Tu es plus intelligent; tu peux apprendre. Supporter, ça s’apprend. Tout s’apprend. Et puis, supporter ensemble, c’est pas tout à fait un plaisir, mais c’est plus tout à fait une peine. C’est d’être seul qu’est le plus dur. Tu n’es pas seul, mon petit.

Maxime le regarda en face, et dit:

—C’est là-bas que je l’étais. Je ne le suis plus, ici...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais l’homme aux yeux fermés, étendu sur le lit, ne dit rien de ce qu’il avait revu. Rouvrant tranquillement les yeux, il retrouva le regard angoissé du père, qui le suppliait de parler.

Alors, avec une gauche et affectueuse bonhomie, il tâcha d’expliquer que, si le petit était triste, c’était probablement d’avoir laissé les siens, mais qu’on l’avait remonté. On comprenait sa peine. Quoique, pour ce qui était de lui, le stropiat, il n’avait jamais eu de père; mais quand il était enfant, il imaginait, pour ceux qui en ont un, quelle chance ça devait être...

—Alors, je me suis permis... je lui ai parlé, Monsieur, comme si moi, j’étais vous... Le petit s’est calmé. Il a dit que, tout de même, on devait une chose à cette garce de guerre: c’est qu’elle avait montré qu’on est bien des pauvres gens sur terre qui ne se connaissaient pas, qui sont faits de même matière. On se dit bien qu’on est des frères, des fois, sur les affiches, ou encore dans le sermon; seulement, on n’y croit pas! Pour le savoir, faut avoir bien trimé ensemble... Alors, il m’a embrassé.

Clerambault se leva, et, courbé sur le visage emmailloté, embrassa la joue râpeuse du blessé.

—Dites-moi ce que je puis faire pour vous, demanda-t-il.

—Vous êtes bien bon, Monsieur. Y a plus grand chose à faire. Je suis fini, quasiment. Sans jambes, un bras cassé, plus trop rien de bien sain... à quoi je puis servir? D’ailleurs, il n’est pas dit encore que je m’en tire. Ça sera comme ça pourra. Si je pars, bon voyage! Si je reste, y a qu’à attendre. Y aura toujours des trains.

Clerambault admirait sa patience. L’autre répétait son refrain:

—J’ai coutumance. Patient, y a pas de mérite, quand on ne peut autrement!... Et puis, ça nous connaît! Un peu plus, un peu moins... La guerre, c’est toute la vie.

Clerambault s’aperçut que, dans son égoïsme, il ne lui avait rien demandé encore de sa vie; il ne savait même pas son nom.

—Mon nom? Ah! il est bien seyant! Courtois Aimé, que je m’appelle... Aimé, c’est le petit nom. Pour un qui a la guigne, ça me va comme un gant... Et Courtois, par là-dessus. Vlà un joli coco!... J’ai pas connu les miens. Je suis Enfant Assisté. Le nourricier de l’Assistance, un métayer de Champagne s’est chargé de mon dressage. Il s’y entendait, le bonhomme!... J’ai été bien façonné. Au moins, j’ai su de bonne heure ce qui m’attendait dans la vie. Ah! il a plu dans mon écuelle!...

Là-dessus, il raconta en quelques phrases brèves, sèches, sans émotion, la série de malchances qui composaient sa vie: mariage avec une fille comme lui, sans le sou, «la faim qui marie la soif», des maladies, des morts, bataille contre la nature,—ça ne serait encore rien, si l’homme n’y mettait du sien... Homo homini... homo... Toute l’injustice sociale qui pèse sur ceux d’en bas.—Clerambault ne pouvait cacher sa révolte, en l’entendant. Aimé Courtois ne s’émouvait point. C’est ainsi, c’est ainsi. Toujours c’était ainsi. Les uns sont faits pour pâtir. Les autres, non. Pas de montagnes sans vallées. La guerre lui paraissait imbécile. Mais il n’eût pas remué un doigt pour l’empêcher. Il y avait, dans sa façon, la passivité fataliste du peuple, qui, sur le sol des Gaules, se voile d’ironique insouciance, le «Faut pas s’en faire!» des tranchées.—Et il y avait aussi cette mauvaise honte des Français, qui n’ont peur de rien tant que du ridicule et risqueraient vingt fois la mort pour une absurdité, et par eux jugée telle, plutôt que la raillerie pour un acte de bon sens inaccoutumé. S’opposer à la guerre, autant vouloir s’opposer au tonnerre! Quand il grêle, rien à faire qu’à tâcher, si l’on peut, de couvrir ses châssis, et puis après, à faire le tour de la récolte ruinée. Et l’on recommencera, jusqu’à la prochaine grêle, jusqu’à la prochaine guerre, jusqu’à la fin des temps. «Faut pas s’en faire!»... L’idée ne lui venait pas que l’homme pût changer l’homme.

Clerambault s’irritait sourdement de cette résignation héroïque et imbécile, qui peut faire, à juste titre, l’enchantement des classes privilégiées: car elles lui doivent de subsister,—mais qui fait de la race humaine et de son effort millénaire un tonneau des Danaïdes, puisque tout son courage, ses vertus, ses labeurs se dépensent à bien mourir... Mais quand ses yeux se reportaient sur le tronçon d’homme étendu devant lui, une infinie pitié l’étreignait. Que pouvait-il faire, que pouvait-il vouloir, cet Homme de misère, ce symbole du peuple sacrifié, mutilé? Tant de siècles qu’il souffre et saigne sous nos yeux, sans que nous, ses frères plus heureux, nous lui donnions, que de loin, quelque éloge négligent qui ne trouble point notre quiétude et l’engage à continuer! Quelle aide lui apportons-nous? A défaut de notre action, même pas notre parole. Ces loisirs de la pensée, que nous devons à ses sacrifices, nous en gardons pour nous le fruit; nous n’osons pas le lui faire goûter; nous avons peur de la lumière; nous avons peur de l’opinion impudente et des maîtres de l’heure, qui disent: «Éteignez-la! Vous qui avez la lumière, tâchez qu’on n’en voie rien, si vous voulez qu’on vous la pardonne!...»—Assez de lâcheté! Qui parlera, sinon nous? Les autres meurent, sous le bâillon...

 

Un nuage de souffrance passa sur le visage du blessé. Ses yeux fixaient le plafond. Sa grande bouche tordue, obstinément fermée, ne voulait plus répondre.—Clerambault s’éloigna. Il était résolu. Le silence du peuple, sur son lit d’agonie, le décidait à parler.

 

 

TROISIÈME PARTIE


Clerambault rentra de l’hôpital et, s’enfermant dans sa chambre, il se mit à écrire. Mᵐᵉ Clerambault une fois voulut entrer, s’informa de ce qu’il faisait, avec une sorte de méfiance. On eût dit qu’une intuition, bien rare chez cette brave femme qui ne devinait jamais rien, lui inspirât une crainte obscure de ce que son mari préparait. Il réussit à défendre sa retraite, jusqu’à ce qu’il eût achevé. D’ordinaire, il ne faisait grâce aux siens d’aucune de ses lignes: c’était un plaisir de naïve, d’affectueuse vanité; c’était aussi un devoir de tendresse, dont pas plus qu’eux il n’aurait pu se passer. Cette fois, il s’en dispensa, et il évita de s’en avouer les raisons. Quoiqu’il fût loin d’imaginer les conséquences de son acte, il avait peur des objections; et il n’était pas assez sûr de lui pour s’y exposer; il voulait mettre les autres en face du fait accompli.

Son premier cri était pour s’accuser: