“L’Appel aux Vivants”
La mort règne sur le monde. Vivants, secouez son joug! Il ne lui suffit pas d’anéantir les peuples. Elle veut qu’ils la glorifient, qu’ils y courent en chantant; et leurs maîtres exigent qu’ils célèbrent leur propre sacrifice... «C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie!...»—Ils mentent! Vive la vie! Seule, la vie est sainte. Et l’amour de la vie est la première vertu. Mais les hommes d’aujourd’hui ne la possèdent plus. Cette guerre le démontre—et déjà, depuis quinze ans, chez beaucoup (avouez-le!) le monstrueux espoir de ces bouleversements. Vous n’aimez pas la vie, vous qui n’en voyez pas d’emploi meilleur à faire que de la jeter en pâture à la mort. Votre vie vous est à charge: à vous, riches, bourgeois, serviteurs du passé, conservateurs qui boudent, par manque d’appétit, par dyspepsie morale, âme et bouche pâteuses, amères, par ennui,—et à vous, prolétaires, pauvres et malheureux, par découragement du lot qui vous est attribué. Dans la médiocrité maussade de votre vie, dans le peu d’espérance de la transformer jamais (hommes de peu de foi!) vous n’aspirez qu’à en sortir par un acte de violence qui vous soulève au-dessus du marécage, l’espace d’une minute au moins,—la dernière. Les plus forts, ceux de vous qui ont le mieux conservé l’énergie des instincts primitifs—anarchistes ou révolutionnaires,—font appel à eux seuls pour accomplir cet acte qui les libère. Mais la masse du peuple est trop lasse pour prendre l’initiative. C’est pourquoi elle accueille avec avidité la puissante lame de fond qui remue les patries,—la guerre. Elle s’y abandonne avec une sombre volupté. C’est le seul instant de leur vie, où ces pâles existences sentent passer en elles le souffle de l’infini. Et cet instant est celui de l’anéantissement!...
Ah! le bel emploi de la vie!... N’être capable de l’affirmer qu’en la niant—au profit de quel dieu carnassier? Patrie, Révolution... qui fait claquer ses mâchoires sur les os de millions d’hommes...
Mourir, détruire. La glorieuse affaire! C’est vivre qu’il faudrait. Et vous ne le savez pas! Vous n’en êtes pas dignes. Jamais vous n’avez goûté la bénédiction de la minute vivante, de la joie qui circule dans la lumière. Ames moribondes qui veulent que tout meure avec elles, frères malades à qui nous tendons la main pour les sauver, et qui nous tirent à eux, rageusement, dans l’abîme...
Mais ce n’est pas à vous, malheureux, que j’en ai; c’est à vos maîtres. Vous, les maîtres de l’heure, nos maîtres intellectuels, nos maîtres politiques, maîtres de l’or, du fer, du sang et de la pensée! Vous qui tenez ces États, vous qui remuez ces armées, vous qui avez façonné ces générations, par vos journaux, vos livres, vos écoles, vos Églises, et qui de ces âmes libres avez fait des troupeaux! Toute leur éducation—votre œuvre d’asservissement—éducation laïque, éducation chrétienne, exalte également, avec une joie malsaine, le néant de la gloire militaire et de la béatitude; elle tend, au bout de la ligne de l’Église ou de l’État, la mort comme un appât...
Scribes et Pharisiens, hypocrites, malheur à vous! Politiciens et prêtres, artistes, écrivains, coryphées de la mort, vous êtes pleins, au dedans, d’ossements et de pourriture. Ah! vous êtes bien les fils de ceux qui tuèrent le Christ. Comme eux, vous écrasez les épaules des hommes de fardeaux monstrueux que vous ne remueriez pas seulement du bout du doigt. Comme eux, vous crucifiez; et ceux qui veulent aider les peuples infortunés, ceux qui viennent parmi vous, portant dans leurs mains la paix, la paix bénie, vous les emprisonnez et vous les outragez, et, comme dit l’Écriture, vous les pourchasserez de cité en cité, jusqu’à ce que tout le sang répandu sur la terre retombe en pluie sur vous.
Pourvoyeurs de la mort, vous ne travaillez que pour elle. Vos patries ne sont faites que pour asservir l’avenir au passé et ligoter aux morts pourrissants les vivants. Vous condamnez la vie nouvelle à perpétuer peureusement les rites vides des tombeaux... Ressuscitons! Sonnons les Pâques des vivants!
Hommes, il n’est pas vrai que vous soyez les esclaves des morts et, par eux, enchaînés comme les serfs à la terre. Laissez les morts enterrer les morts et s’enterrer avec eux! Vous êtes fils des vivants, et, à votre tour, vivants. Frères jeunes et sains, brisez la torpeur neurasthénique, secouée d’accès de frénésie, qui pèse sur les âmes asservies aux patries du passé. Soyez maîtres du jour, et maîtres du passé, pères et fils de vos œuvres! Soyez libres! Chacun de vous est l’Homme,—non pas la chair gâtée qui pue dans les tombeaux, mais le feu crépitant de vie qui lave la pourriture, qui dévore les cadavres des siècles gisants, et toujours feu nouveau, jeune feu, ceint la terre de ses bras brûlants. Soyez libres! O vainqueurs de la Bastille, vous n’avez pas encore conquis celle qui est en vous, la fausse Fatalité, qu’ont bâtie, pour vous emprisonner, tous ceux depuis des siècles qui, esclaves ou tyrans, (ils sont de la même chiourme), ont peur que vous preniez conscience de votre liberté. L’ombre massive du passé—religions, races, patries, science matérialiste—couvre votre soleil. Marchez à sa rencontre! La Liberté est là, derrière ces remparts et ces tours de préjugés, de lois mortes, de mensonges sacrés, que gardent les intérêts de quelques augures, l’opinion des masses enrégimentées, et vos doutes en vous. Osez vouloir! Et soudain, derrière les murs du faux Destin écroulés, vous reverrez le soleil et l’horizon illimité.
Au lieu d’être sensible à la flamme révolutionnaire de cet appel, le Comité du journal ne s’attacha qu’aux trois ou quatre lignes où Clerambault semblait mettre dans le même sac les violences de toute mouture, celles de gauche, comme de droite. A quel titre ce poète venait-il, dans un journal du Parti, donner des leçons aux socialistes? Au nom de quelle doctrine? Était-il seulement socialiste? Qu’on renvoie à la bourgeoisie ce bourgeois tolstoïen et anarchiste, avec ses exercices de style!—Vainement, quelques esprits plus larges protestèrent qu’avec ou sans étiquette une pensée libre devait être accueillie, et que celle de Clerambault, si ignorante qu’elle fût de la doctrine, était plus vraiment socialiste que celle de socialistes associés à l’œuvre de tuerie nationale. On passa outre; et l’article de Clerambault lui fut, après avoir dormi quelques semaines au fond d’un tiroir, rendu, sous prétexte que l’actualité était exigeante et qu’on avait trop de copie.
Clerambault porta l’article à une petite revue, plus attiré par son renom littéraire que par ses idées. Le résultat fut que la revue fut fauchée, suspendue par arrêté de police, le lendemain de la parution de l’article, blanchi pourtant jusqu’à la corde.
Clerambault s’entêta. Il n’est pires révoltés que, si on les y force, ceux qui ont été soumis toute leur vie. J’ai souvenir d’avoir vu, une fois, un grand mouton qui, harcelé par un chien, finit par foncer sur lui; et le chien, atterré par ce renversement inattendu des lois de la nature, s’enfuit en aboyant, de stupeur et de peur. Le chien-État est trop sûr de ses crocs, pour s’inquiéter de quelques moutons révoltés. Mais le mouton-Clerambault ne mesurait plus l’obstacle: il donnait de la tête à tort et à travers. Le propre des cœurs faibles et généreux est de passer sans transition d’une exagération à l’autre. De l’excès du sentiment grégaire Clerambault avait sauté, d’un bond, à l’excès de l’individualisme isolé. Parce qu’il le connaissait bien, il ne voyait plus partout que le fléau de l’obéissance, cette suggestion sociale, dont les effets s’étalaient dans tous les milieux: passivité héroïque des armées qu’on exalte jusqu’à la frénésie, comme les millions de fourmis enclavées dans le gros de la tribu; servilité moutonnière des Assemblées qui, tout en méprisant un chef de gouvernement, le soutiennent de leurs votes, jusqu’au hasard d’une explosion provoquée par la révolte d’un seul; soumission maussade, mais enrégimentée, des partis mêmes de liberté, sacrifiant à l’idole absurde de l’Unité abstraite jusqu’à leur raison de vivre. Cette passion d’abdiquer était pour lui l’ennemi. Et sa tâche lui sembla, en réveillant le doute, l’esprit qui ronge les chaînes, de rompre, s’il pouvait, la grande suggestion.
Le foyer du mal était l’idée de nation. On ne pouvait toucher à ce point envenimé, sans faire hurler la bête. Clerambault l’attaqua sans ménagements.
... Qu’ai-je à faire de vos nations? Vous me demandez d’aimer, de haïr des nations? J’aime, ou je hais des hommes. Il en est, dans chaque nation, de nobles, de vils, de médiocres. Et dans chaque nation, les nobles et les vils sont peu, et les médiocres sont foule. J’aime, ou je n’aime point un homme pour ce qu’il est, et non pour ce que sont les autres. Et n’y eût-il qu’un seul homme que j’aime dans une nation, cela me suffirait pour ne pas la condamner.—Vous me parlez de luttes et de haines de races? Les races sont les couleurs du prisme de la vie: c’est leur faisceau qui fait la lumière. Malheur à qui le brise! Je ne suis pas d’une race. J’appartiens à la vie, à la vie tout entière. Dans toutes les nations, alliées ou ennemies, j’ai des frères; et les plus proches ne sont pas toujours ceux que vous prétendez m’imposer comme compatriotes. Les familles des âmes sont dispersées à travers le monde. Reformons-les! Notre tâche est de détruire les nations chaotiques, et de tresser à leur place des groupes harmonieux. Rien ne l’empêchera. Les persécutions mêmes forgeront sur la souffrance commune la commune affection des peuples torturés.
D’autres fois, sans nier l’idée de nation, et même en admettant les nations comme un fait naturel,—(car il ne se piquait pas de logique, et cherchait seulement à atteindre l’idole, à tous les défauts de la cuirasse),—il affirmait brutalement son détachement de leurs rivalités. Cette attitude n’était pas la moins dangereuse.
Je ne puis m’intéresser aux querelles de suprématie entre vos nations. Il m’est indifférent que triomphe sur le ring telle ou telle couleur. Quel que soit le gagnant, c’est l’humanité qui gagne. Il est juste que le peuple le plus vivant, le plus intelligent, et le plus travailleur, l’emporte dans les luttes pacifiques du travail. Le monstrueux serait que les concurrents évincés, ou sur le point de l’être, eussent recours à la violence pour l’éliminer du marché. Ce serait sacrifier les intérêts de tous les hommes à ceux d’une raison commerciale. La patrie n’est pas une raison commerciale. Il est certes fâcheux que la hausse des uns fasse la baisse des autres; mais quand le grand commerce de mon pays ruine le petit commerce de mon pays, vous ne dites pas que c’est un crime de lèse-patrie; et pourtant, cette lutte fait des ruines plus tristes et plus imméritées. Tout le système actuel d’économie du monde est funeste et vicieux: il faut y remédier. Mais la guerre, qui cherche à escroquer le concurrent plus habile ou plus heureux, au profit du plus maladroit ou du plus paresseux, ne fait qu’empirer le vice du système: elle enrichit quelques-uns, et ruine la communauté.
Tous les peuples ne peuvent, sur la même route, marcher du même pas. A tour de rôle, les uns dépassent les autres, et sont dépassés à leur tour. Qu’importe, s’ils ne forment qu’une même colonne! Point de sot amour-propre! Le pôle de l’énergie du monde se déplace constamment. Dans un même pays, il a souvent changé: de la Provence romaine, il a passé en France à la Loire des Valois, il est maintenant à Paris, il n’y restera pas toujours. La terre tout entière obéit à un rythme alterné de printemps fécond et d’automne qui s’endort. Les voies commerciales ne demeurent pas immuables. Les richesses du sous-sol ne sont pas inépuisables. Un peuple qui s’est, pendant des siècles, dépensé sans compter, s’achemine, par sa gloire, à son déclin; il ne subsistera qu’en renonçant à la pureté de son sang et le mêlant aux autres. Il est vain, il est criminel de prétendre prolonger sa maturité passée, en empêchant celle des autres. Tels nos vieillards d’aujourd’hui qui envoient les jeunes hommes à la mort. Cela ne les rend pas plus jeunes. Et ils tuent l’avenir.
Au lieu de s’enrager contre les lois de la vie, un peuple sain cherche à comprendre ces lois; il voit son vrai progrès, non dans une volonté stupide qui s’entête à ne pas vieillir, mais dans un effort constant pour progresser avec l’âge, devenir autre et plus grand. A chaque âge, sa tâche! S’agripper, toute sa vie, à la même, c’est paresse et faiblesse. Apprenez à changer! Le changement, c’est la vie. L’usine de l’humanité a du travail pour tous. Peuples, travaillons tous, et que chacun soit fier du travail de tous! La peine, le génie de tous les autres sont nôtres.
Ces articles paraissaient de-ci de-là, quand ils pouvaient, dans quelque petite feuille d’avant-garde, anarchiste et littéraire, où les violences contre les personnes dispensaient d’un combat raisonné contre le régime. Ils étaient à peu près illisibles, hachés par la censure, qui, d’ailleurs, quand l’article était reproduit dans un autre journal, laissait passer, avec un oubli capricieux, ce que la veille elle avait haché, et hachait ce qu’elle avait laissé passer. Pour en démêler le sens, il fallait s’appliquer. L’étonnant, c’était qu’à défaut des amis, les adversaires de Clerambault s’appliquaient. D’ordinaire, à Paris, les bourrasques durent peu. Les pires ennemis, rompus à la guerre de plume, savent très bien que le silence étouffe mieux que l’injure et font taire leur animosité, pour plus sûrement l’exercer. Mais dans la crise d’hystérie qui tordait les âmes d’Europe, il n’était plus de boussole, même pour la haine. La violence des attaques d’Octave Bertin venait, à tout moment, rappeler Clerambault au public. Il avait beau dire dédaigneusement aux autres: «N’en parlons plus!» Il le disait, à la fin de chaque article où il venait de décharger sa bile.
Il était trop bien au courant de toutes les faiblesses intimes, de tous les défauts d’esprit, des petits ridicules de l’ancien ami. Il ne résistait pas au plaisir de les toucher d’une flèche sûre. Et Clerambault, atteint au vif, pas assez sage pour ne pas le montrer, se laissait entraîner dans le combat, ripostait, et prouvait qu’il pouvait, lui aussi, blesser l’autre jusqu’au sang. Une inimitié ardente se déchaîna entre eux.
Le résultat était à prévoir. Jusque-là, Clerambault avait été inoffensif. Il se bornait, somme toute, aux dissertations morales; sa polémique ne sortait pas du cercle des idées; elle eût pu aussi bien s’appliquer à l’Allemagne, à l’Angleterre,—ou à la Rome antique,—qu’à la France d’aujourd’hui. Pour dire la vérité, il ignorait les faits politiques à propos desquels il déclamait,—comme les neuf dixièmes des hommes de sa classe et de sa profession. Aussi sa musique ne pouvait guère troubler les maîtres du jour. La bruyante passe d’armes de Clerambault avec Bertin, au milieu du charivari de la presse, eut une double conséquence: d’une part, elle habitua Clerambault dans son escrime à un jeu plus précis, elle l’obligea à se tenir sur un terrain moins creux que celui des logomachies; de l’autre, elle le mit en rapport avec des hommes qui, mieux au courant des faits, lui fournirent une documentation. Depuis peu, s’était formée en France une petite Société, à demi clandestine, de recherche indépendante et de libre critique sur la guerre et les causes qui l’avaient amenée. L’État, si vigilant à écraser toute tentative de pensée libre, avait jugé sans danger ces hommes sages, tranquilles, hommes d’études avant tout, qui ne cherchaient pas l’éclat et se contentaient de discussions privées; il avait cru plus politique, tout en les surveillant, de les enfermer entre quatre murs. Il se trompait dans ses calculs. La vérité modestement, laborieusement trouvée, ne fût-elle d’abord connue que de cinq ou six, ne peut plus être déracinée; elle monte de terre avec une force irrésistible. Clerambault apprit, pour la première fois, l’existence de ces chercheurs passionnés de vérité, qui rappelaient ceux des temps de l’Affaire Dreyfus; leur apostolat à huis clos prenait, dans l’oppression générale, je ne sais quelle apparence de petite société chrétienne des Catacombes. Grâce à eux, il découvrit, à côté des injustices, les mensonges de la «Grande Guerre». Il en avait jusque-là un faible pressentiment. Mais il ne soupçonnait pas à quel point l’histoire qui nous touche de plus près avait été falsifiée. Il en fut suffoqué. Même à ses heures de plus sévère examen, sa naïveté n’avait jamais imaginé les trompeuses assises sur lesquelles repose une croisade du Droit. Et comme il n’était pas homme à garder pour lui sa découverte, il la cria dans des articles que la censure interdit, puis sous forme satirique, ironique, symbolique, dans de petits récits, des apologues Voltairiens, qui passaient quelquefois, par l’inattention du censeur, et qui désignèrent Clerambault au pouvoir comme un homme décidément dangereux.
Ceux qui croyaient le connaître se trouvaient bien surpris. Il était traité couramment de sentimental par ses adversaires. Et certes, il l’était. Mais il le savait et, parce qu’il était Français, il avait la faculté d’en rire, de se railler. Bon pour les sentimentaux d’Allemagne, de croire opaquement en eux! Au fond d’un Clerambault éloquent et sensible, le regard du Gaulois, toujours sur le qui-vive au cœur de ses grands bois, observe, ne perd rien, et de tout est prêt à rire. Le plus surprenant est que ce fond émerge, au moment où on l’attend le moins, dans la plus dure épreuve et le danger pressant. Le sens du ridicule universel venait tonifier Clerambault. Son caractère prenait soudain une complexité vivante, à peine s’était-il dégagé des conventions où il était enroulé. Bon, tendre, combatif, irritable, dépassant la mesure, et le reconnaissant, et la passant de plus belle, larmoyant, ironique, sceptique et croyant, il s’étonnait lui-même, en se voyant dans le miroir de ce qu’il écrivait. Toute sa vie, sagement, bourgeoisement renfermée en lui, faisait irruption, développée par la solitude morale et l’hygiène de l’action.
Et Clerambault s’aperçut qu’il ne se connaissait pas. Il était comme re-né, depuis la nuit d’angoisse. Il apprit à goûter une espèce de joie, dont il n’avait pas idée,—la joie vertigineuse et détachée de l’homme libre dans le combat: tous ses sens ajustés, comme un arc bien tendu, et jouissant de ce parfait bien-être.
Mais ceux qui l’entouraient n’en avaient nul profit. Mᵐᵉ Clerambault ne récoltait de la lutte que les désagréments, une animosité générale, qui finissait par se faire jour jusque chez les petits fournisseurs du quartier. Rosine dépérissait. Sa peine de cœur, qu’elle tenait secrète, l’étiolait en silence. Si elle ne se plaignait point, sa mère le faisait pour deux. Elle associait dans une égale amertume les sots qui lui faisaient des affronts et l’imprudent Clerambault qui les lui valait. C’étaient, à chaque repas, des reproches maladroits, pour l’amener à se taire. Rien n’y faisait: blâmes muets ou bruyants glissaient sur Clerambault; sans doute, il était contrit; mais il s’abandonnait à l’ardeur de la lutte; un égoïsme inconscient et un peu enfantin lui faisait écarter ce qui contrariait ce plaisir nouveau.
Les circonstances vinrent en aide à Mᵐᵉ Clerambault. Une vieille parente, qui l’avait élevée, mourut. Elle habitait en Berry et léguait aux Clerambault sa petite propriété. Mᵐᵉ Clerambault utilisa son chagrin pour s’éloigner de Paris, que maintenant elle abhorrait, et pour arracher son mari à ce milieu dangereux. Elle sut faire valoir, avec son deuil, les raisons d’intérêt et la santé de Rosine, qui se trouverait bien de ce changement d’air. Clerambault céda. Ils allèrent tous les trois prendre possession de leur petit héritage, et restèrent en Berry l’été et l’automne.
C’était à la campagne. Une vieille maison bourgeoise, à la sortie d’un village. De l’agitation de Paris Clerambault passa brusquement à un calme stagnant. Dans le silence des journées, le chant des coqs dans les fermes, les meuglements des bestiaux dans les prés, ponctuaient les heures monotones. Le cœur de Clerambault était trop enfiévré pour s’adapter au rythme placide et lent de la nature. Jadis, il l’avait aimée jusqu’à l’adoration; jadis, il était en harmonie avec ce peuple des campagnes, d’où sa famille était issue. Mais aujourd’hui, les paysans avec qui il essaya de causer lui firent l’effet d’hommes d’une autre planète. Certes, ils n’étaient pas infectés par le virus de la guerre; ils ne se passionnaient point, ils ne montraient pas de haine contre l’ennemi. Mais ils n’en montraient aucune non plus contre la guerre. Ils l’acceptaient comme un fait. Ils n’en étaient pas dupes: (certaines réflexions d’une bonhomie malicieuse faisaient voir qu’ils savaient ce qu’il valait). En attendant, ce fait, ils l’utilisaient. Ils faisaient de grasses affaires. Sans doute, ils perdaient leur fils; mais leurs biens ne perdaient point. Ils n’étaient pas insensibles; leur deuil, pour s’exprimer peu, n’en était pas moins inscrit en eux. Mais enfin, les vies passent, et la terre demeure. Eux du moins n’avaient pas, comme les bourgeois des villes, envoyé par fanatisme national leurs enfants à la mort. Seulement, leur sacrifice, ils savaient le mettre en valeur; et il est probable que les fils sacrifiés l’eussent trouvé naturel. Pour perdre ce qu’on aime, doit-on perdre la tête? Les paysans ne l’ont point perdue. La guerre a fait, dit-on, dans les campagnes de France, près d’un million de nouveaux propriétaires.
La pensée de Clerambault se sentait exilée. Elle ne parlait point la même langue. Ils échangeaient avec lui quelques vagues doléances. Quand il parle au bourgeois, le paysan se plaint toujours, par habitude: c’est une façon de se défendre contre un possible appel à son escarcelle. Ils eussent parlé sur le même ton d’une épidémie de fièvre aphteuse. Clerambault restait, pour eux, le Parisien. S’ils pensaient quelque chose, ils n’auraient pas été le lui dire. Il était d’une autre tribu.
L’absence de résonance étouffait la parole de Clerambault. Impressionnable comme il était, il en venait à ne plus l’entendre. Silence. La voix des amis inconnus et lointains qui tentaient de le rejoindre était interceptée par l’espionnage postal,—une des hontes qui déshonoraient ce temps. Sous prétexte de réprimer l’espionnage étranger, l’État d’alors faisait de ses propres citoyens des espions. Il ne se contentait pas de surveiller la politique, il violait les pensées; il dressait ses agents au métier de valets qui vont écouter aux portes. Cette prime offerte à la bassesse remplissait le pays (tous les pays) de policiers volontaires, gens du monde, gens de lettres, en grand nombre embusqués, qui achetaient leur sécurité en vendant celle des autres, et couvraient leurs dénonciations du nom de la patrie. Grâce à ces délateurs, les pensées libres qui se cherchaient ne parvenaient point à se donner la main. L’énorme monstre, l’État, avait une peur soupçonneuse de la demi-douzaine de personnalités libres, seules, faibles, démunies,—tant lui cuisait l’épine de sa mauvaise conscience! Et chacune de ces âmes libres, encerclée par une surveillance occulte, se rongeait dans sa geôle; et, ne pouvant savoir que d’autres souffraient de même, se mourait lentement, dans les glaces polaires, gelée en son désespoir.
L’âme que Clerambault portait sous sa peau était trop brûlante pour se laisser recouvrir par le linceul de neige. Mais l’âme ne suffit pas. Le corps est une plante qui a besoin de terre humaine. Privé de sympathie, réduit à se nourrir de sa propre substance, il dépérit. Tous les raisonnements de Clerambault pour se prouver que sa pensée répondait à celle de milliers d’inconnus, ne remplaçaient pas le contact réel d’un seul cœur vivant. La foi suffit à l’esprit. Mais le cœur est saint Thomas. Il a besoin de toucher.
Clerambault n’avait pas prévu cette défaillance physique. L’asphyxie. La peau sèche, le sang bu par le corps brûlé, les sources de vie taries. Sous la cloche pneumatique. Un mur le séparait de l’air.
Or, un soir qu’il avait, comme un phtisique par une lourde journée, erré de pièce en pièce à travers la maison, à la quête d’un souffle à respirer, une lettre arriva, qui avait réussi à passer entre les mailles du filet. Un vieil homme comme lui, un instituteur de village, dans une vallée perdue du Dauphiné, disait:
«La guerre m’a tout pris. De ceux que je connaissais, elle a tué les uns; les autres, je ne les reconnais plus. Tout ce qui me faisait vivre, mon espoir de progrès, ma foi en un avenir de raison fraternelle, ils trépignent dessus. Je mourais de désespoir, quand le hasard d’un journal qui vous insultait m’a fait connaître vos articles «Aux morts» et «A celle qu’on a aimée». Je les ai lus et j’ai pleuré de joie. On n’est donc point tout seul? On ne souffre pas tout seul? Vous y croyez encore, Monsieur, à cette foi, dites-moi, vous y croyez? Elle existe toujours, ils ne la tueront pas? Ah! que cela fait du bien! Je finissais par douter. Pardon. Mais on est vieux, on est seul, on est bien las... Je vous bénis, Monsieur. Maintenant, je mourrai tranquille. Maintenant, je sais, grâce à vous, que je ne me suis pas trompé...»
Ce fut, instantanément, comme si l’air rentrait par une fissure. Les poumons se gonflèrent, le cœur se remit à battre, la source de vie se rouvrit et recommença de remplir le lit de l’âme desséchée. O besoin que l’on a de l’amour les uns des autres!... Main tendue, à l’heure de mon angoisse, main qui m’as fait sentir que je n’étais pas une branche arrachée de l’arbre, mais que je tiens au cœur, je te sauve et tu me sauves; je te donne ma force, elle meurt si tu ne la prends. La vérité solitaire est comme une étincelle qui jaillit du caillou, sèche, cinglante, éphémère. Elle va s’éteindre? Non. Elle a touché une autre âme. Une étoile s’allume au fond de l’horizon...
Il ne la vit qu’un instant. Elle rentra sous le nuage, et pour toujours disparut.
Clerambault écrivit, le jour même, à l’ami inconnu; il lui confiait avec effusion ses épreuves et ses dangereuses convictions. La lettre resta sans réponse. Après quelques semaines, Clerambault récrivit, sans plus de succès. Telle était sa faim d’un ami, avec qui échanger la douleur et l’espoir, qu’il prit le train pour Grenoble, et de là fit à pied la route, jusqu’au village dont il avait l’adresse. Mais quand, le cœur joyeux de la surprise qu’il allait causer, il frappa à la porte de l’école, celui qui lui ouvrit ne comprit rien à ce qu’il dit. Après explication, il sut que l’instituteur qui lui parlait était nouveau venu au village. Le prédécesseur avait été déplacé, un mois auparavant, et envoyé, par disgrâce, dans une région éloignée. Mais il n’avait pas eu la peine de faire le voyage. Une fluxion de poitrine l’avait enlevé, la veille du jour où il devait quitter ce pays qu’il habitait depuis trente ans. Il l’habitait encore. Il était en terre. Clerambault vit la croix sur le tertre encore frais. Et il ne sut jamais si l’ami disparu avait au moins reçu ses paroles d’affection.—Il était mieux pour lui de rester dans le doute. Non, l’ami disparu n’avait pas reçu ses lettres; ils lui avaient dérobé même cette lueur de joie...
La fin de l’été en Berry fut une des périodes les plus arides de la vie de Clerambault. Il ne causait avec personne. Il n’écrivait plus rien. Il n’avait aucun moyen de communiquer directement avec le peuple ouvrier. Dans les rares occasions où il s’était trouvé en contact avec lui (dans des foules, des fêtes, des Universités ouvrières) il se faisait aimer. Mais une timidité, au reste réciproque, empêchait de se livrer. D’un côté comme de l’autre, on avait le sentiment, orgueilleux ou gêné, de son infériorité: car Clerambault se croyait en bien des choses, et des plus essentielles, inférieur aux ouvriers intelligents.—(Il avait raison: c’est dans leurs rangs que se recruteront les chefs de l’avenir.)—L’élite ouvrière comptait alors de probes et virils esprits, qui eussent été faits pour comprendre Clerambault; avec un idéalisme intact, ils restaient fermement attachés au réel; habitués par la vie quotidienne au combat, aux déceptions, aux trahisons, ces hommes, dont plusieurs étaient, quoique jeunes encore, des vétérans de la lutte sociale, étaient dressés à la patience; et ils eussent pu l’apprendre à Clerambault. Ils savaient que tout s’achète, que l’on n’a rien pour rien, que ceux qui veulent le bonheur des hommes à venir doivent le payer de leurs souffrances propres, que le moindre progrès se conquiert pas à pas, et, souvent, se perd vingt fois avant d’être acquis définitivement... (Rien n’est définitif...)—Clerambault aurait eu grand besoin de ces hommes solides et patients comme la terre. Et sa chaude intelligence les eût ensoleillés.
Mais ils portaient, eux et lui, la peine du système de castes, archaïque, blessant, funeste à la communauté non moins qu’à l’individu, que crée entre les citoyens prétendus égaux de nos menteuses «démocraties» l’inégalité excessive des fortunes, de l’éducation, de la vie. Ils ne communiquaient de caste à caste que par les journalistes, qui, formant une caste à part, ne représentent ni les uns ni les autres. La voix seule des journaux remplissait le silence de Clerambault. Rien n’était capable de troubler leur «Brékékékex! coax! coax!».
Les résultats désastreux d’une nouvelle offensive les trouvèrent, comme toujours, intrépides au poste. Les oracles optimistes des pontifes de l’arrière étaient une fois de plus démentis. Nul ne paraissait le remarquer. D’autres oracles succédaient, débités et gobés avec la même assurance. Ni ceux qui écrivaient, ni ceux qui les lisaient, ne reconnaissaient qu’ils s’étaient trompés. En toute sincérité, ils ne s’en apercevaient pas. Ce qu’ils avaient dit la veille, ils ne se le rappelaient plus. Que diable peut-on fonder sur ces animaux-là? Cervelles d’écureuils! Tête en haut, tête en bas. On ne peut en tout cas leur refuser le don de se retrouver sur leurs pattes, après leurs cabrioles. Une conviction par jour. La qualité n’importe, puisqu’on la renouvelle...
Vers la fin de l’automne, pour soutenir le moral qui fléchissait, à l’idée des tristesses de l’hiver, on refit dans la presse une nouvelle propagande d’atrocités germaniques. Elle «rendit» parfaitement. Le thermomètre de l’opinion remonta brusquement à la fièvre. Jusque dans le placide village du Berry, pendant quelques semaines, les langues s’agitèrent en des propos cruels; le curé s’y associa, fit un prône de vengeance. Clerambault, qui l’apprit de sa femme, au déjeuner, manifesta sans ménagement ce qu’il en pensait, devant la domestique qui servait à table. Le soir, tout le village savait qu’il était un Boche; et, chaque matin, depuis, Clerambault put le lire, inscrit sur sa porte. L’humeur de Mᵐᵉ Clerambault n’en fut pas adoucie. Et Rosine, qui, dans le juvénile chagrin de son amour déçu, passait par une crise de religiosité, était trop occupée de son âme endolorie et de ses métamorphoses, pour songer aux peines des autres. Les plus tendres natures ont leurs heures de naïf et parfait égoïsme.
Livré seul à lui-même, privé de moyens d’agir, Clerambault retourna contre lui sa fièvre de pensée. Plus rien ne le retint sur la voie de l’âpre vérité. Rien n’en venait plus tempérer la lumière cruelle. Il se sentait l’âme brûlée de ces fuorusciti qui, rejetés des murailles de la dure cité, la regardent du dehors, avec des yeux sans piété. Ce n’était plus la vision douloureuse de la première nuit d’épreuves, dont les blessures saignantes l’unissaient encore à son groupe humain. Tous les liens étaient rompus. Son esprit trop lucide descendait, en girant, sur l’abîme. La descente aux enfers. Lentement, de cercle en cercle, et seul, dans le silence...
«Je vous vois donc, troupeaux, peuples, myriades d’êtres, qui avez besoin de vous serrer en bancs, pour frayer et penser! Chacun de vos groupements a son odeur spéciale, qui lui paraît sacrée. Comme chez les abeilles: la puanteur de leur reine fait l’unité de la ruche et leur joie au travail. Comme chez les fourmis: qui ne pue pas comme moi et ma race, je le tue. Ruches d’hommes, chacune a votre odeur de race, de religion, de morale, de coutumes rituelles. Elle imprègne vos corps, votre cire, votre couvain. Elle enduit votre vie, de la naissance à la mort. Malheur à qui se lave!
«Qui veut humer le relent de cette pensée d’essaims, cette sueur des nuits hallucinées d’un peuple, qu’il regarde à distance les rites et les croyances dans les lointains de l’histoire! Qu’il aille demander au narquois Hérodote de tourner devant lui le film de la divagation humaine, ce long panorama de coutumes sociales, ignobles ou ridicules, mais toujours vénérées, des Scythes, des Issédons, des Gètes, des Nasamons, des Gindares, des Sauromates, des Lydiens, des Lybiens et des Égyptiens, des bipèdes de tout cuir, de l’Orient au Couchant et du Nord au Midi. Le Grand Roi, esprit fort, par jeu invite les Grecs qui brûlent leurs morts à les manger, et les Hindous qui les mangent à les brûler; et il rit de leur indignation. Mais le sage Hérodote, qui ôte son bonnet, tout en souriant derrière la coiffe, se défend de les juger et blâme qui les raille, car «si l’on proposait à tous les hommes de faire un choix parmi les meilleures lois des divers pays, chacun se déciderait pour celles de sa patrie: tant il est vrai que chacun est persuadé qu’il n’en est point de plus belles! Aussi, rien de plus vrai que le mot de Pindare: La coutume est la reine de tous les hommes...»
«Chacun boit à son auge. Mais au moins devrait-il supporter que les autres boivent à la leur. Point! Pour qu’il jouisse de la sienne, il faut qu’il crache dans celle du voisin. Le dieu le veut. Car il lui faut un dieu—quel qu’il soit, homme ou bête, fût-il même un objet, une ligne rouge ou noire, ainsi qu’au Moyen Age, une merlette, un corbeau, un blason,—pour se décharger sur lui de ses insanités.
«Aujourd’hui qu’au blason a succédé le drapeau, nous nous proclamons affranchis des superstitions! Quand furent-elles plus épaisses? Maintenant le dogme nouveau, l’Égalité, nous oblige tous à puer exactement les uns comme les autres. Nous ne sommes même plus libres de dire que nous ne sommes pas libres: ce serait un sacrilège! Il faut, le bât sur le dos, braire: «Vive la liberté!»—La fille de Chéops, sur l’ordre de son père, s’était faite putain, afin de contribuer, avec l’argent de son ventre, à élever la Pyramide. Pour élever la pyramide de nos massives Républiques, les millions de citoyens putanisent leur conscience, se prostituent âme et corps au mensonge, à la haine... Oh! nous sommes passés maîtres dans le grand art de mentir!... Certes, on le sut toujours. Mais la différence avec ceux du passé est qu’ils se savaient menteurs et n’étaient pas loin d’en convenir naïvement, comme d’un besoin naturel, qu’en bonnes gens du Midi, on satisfait devant les passants:—«Je mentirai,» dit Darius, ingénument, «car quand il est utile de mentir, il ne faut point s’en faire scrupule. Ceux qui mentent désirent la même chose que ceux qui disent la vérité: on ment, dans l’espoir d’en retirer quelque profit; on dit la vérité, en vue de quelque avantage et pour s’attirer confiance. Ainsi, quoique nous ne suivions pas la même route, nous n’en tendons pas moins au même but: car s’il n’y avait rien à gagner, il serait indifférent à celui qui dit la vérité de dire plutôt un mensonge, et à celui qui ment de dire la vérité.»—Mais nous, mes contemporains, nous sommes bien plus pudiques; nous ne nous regardons pas mentir, au coin d’une borne: nous mentons à huit clos; nous mentons à nous-mêmes. Et nous ne l’avouons jamais, même à notre bonnet. Non, nous ne mentons pas. Nous «idéalisons»...—Allons, qu’on voie vos yeux, et que vos yeux voient, hommes libres!
«Libres! De quoi êtes-vous libres? Et qui de vous est libre, dans vos nations d’aujourd’hui?—D’agir? Non, puisque l’État dispose de votre vie, fait de vous des assassins ou des assassinés.—De parler et d’écrire? Non, puisqu’on vous emprisonne, quand vous dites votre pensée.—De penser pour vous seul? Non, si vous ne le cachez bien; et le fond d’une cave n’est pas encore assez sûr. Taisez-vous, méfiez-vous! vous êtes bien gardés... Garde-chiourme pour l’action: sous-offs et galonnés. Garde-chiourme pour l’esprit: Églises et Universités, qui prescrivent ce qu’il faut croire et ce qu’il faut nier... De quoi vous plaignez-vous? (Mais vous ne vous plaignez pas!) Point de fatigue de pensée! Répétez le catéchisme!
«Vous dites que ce catéchisme a été librement consenti par le peuple souverain?—Belle souveraineté! Nigauds, qui se gonflent les joues du mot de Démocratie!... La Démocratie, c’est l’art de se substituer au peuple et de lui tondre la laine, en son nom solennel, pour le profit de quelques bons apôtres. En temps de paix, le peuple ne sait rien de ce qui se passe que ce que lui en disent, dans leur presse à l’attache et gavée, ceux qui ont intérêt à le berner. La vérité est mise sous clef. En temps de guerre, c’est mieux. C’est le peuple qui est mis sous clef. En admettant qu’il ait jamais su ce qu’il veut, il ne lui est plus possible d’en dire le moindre mot. Obéir. Perinde ac cadaver... Dix millions de cadavres... Les vivants ne valent guère mieux, soumis pendant quatre ans au régime déprimant de bourdes patriotiques, de parades de foire, de tam-tam, de menaces, de forfanteries, de haines, de délations, de procès de trahison, d’exécutions sommaires. Les démagogues ont convoqué jusqu’à l’arrière-ban des forces d’obscurantisme, pour éteindre les dernières lueurs de bon sens qui s’obstineraient dans leur peuple, et pour achever de le crétiniser.
«L’asservir ne suffit pas. Il faut le rendre si stupide qu’il veuille être asservi. Les formidables autocraties d’Égypte, de Perse, d’Assyrie, qui se jouaient de la vie des millions d’hommes, puisaient le mystère de leur pouvoir dans le rayonnement surnaturel de leur pseudo-divinité. Toute monarchie absolue a dû être, jusqu’à l’extrême limite des siècles de crédulité, une théocratie.—Dans nos démocraties, il est tout de même impossible de croire à la divinité d’un pitre, comme nos ministres véreux et méprisés: on les a vus de trop près, on connaît leurs couyonneries... Alors, ils ont inventé de mettre Dieu derrière la toile de leur baraque. Dieu, c’est la République, la Patrie, la Justice, la Civilisation. Elles sont peintes à l’entrée. Chaque baraque de foire étale, en affiches multicolores, sa belle Géante. Et ils sont des millions qui se ruent pour la voir. Mais on ne dit pas ce qu’en pensent ceux qui sortent. Ils seraient bien embarrassés pour en penser quelque chose! Les uns ne sortent plus, et les autres n’ont rien vu. Mais ceux qui sont restés devant l’estrade, à bayer, ceux-là voient. Dieu est là. Il est là, en peinture.—Les dieux, c’est le désir que chacun a d’y croire.
«Mais pourquoi la flambée furieuse de ce désir?—Parce qu’on ne veut pas voir la réalité.—Et donc, parce qu’on la voit.—C’est là tout le tragique de l’humanité qu’elle ne veut pas voir et savoir. Il lui faut, désespérément, diviniser sa fange.—Nous, osons la regarder!
«L’instinct de meurtre est inscrit au cœur de la nature. Instinct vraiment diabolique, puisqu’il semble avoir créé les êtres, non seulement pour manger, mais pour être mangés. Une espèce de cormorans mange les poissons de mer. Les pêcheurs exterminent les oiseaux. Les poissons disparaissent, car ils se nourrissaient des excréments des oiseaux qui se nourrissaient d’eux. Ainsi, la chaîne des êtres est un serpent enroulé, qui se mange... Si du moins la conscience n’avait pas été créée, pour assister à son propre supplice! Échapper à cet enfer... Deux seules voies: celle du Bouddhâ, qui efface en lui l’Illusion douloureuse de la vie,—et la voie des Illusions religieuses, qui jettent le voile d’un mensonge éclatant sur le crime et la douleur: le peuple qui dévore les autres est le Peuple Élu; il travaille pour Dieu; le poids des iniquités, qui enfonce un des plateaux de la vie, trouve son contrepoids dans l’au-delà des rêves, où sont pansées les blessures et les peines. Les formes de cet au-delà varient, de peuple à peuple et d’époque à époque. Et leurs variations sont appelées Progrès. Mais c’est toujours le même besoin d’illusion. Il faut bourrer la gueule à cette terrible Conscience, qui voit, qui voit, et qui demande compte de l’injuste loi! Si on ne lui trouve un aliment à broyer, une foi, elle hurle de faim et d’effroi.—Croire!... Croire, ou mourir!—Et c’est pourquoi ils se sont mis en troupeau. Pour s’affermir. Pour faire de leurs doutes individuels une commune certitude.
«Que venons-nous donc faire avec la vérité? La vérité, elle est pour eux l’ennemi.—Mais ils ne se l’avouent pas. D’une entente tacite, ils appellent vérité l’amalgame écœurant de peu de vérité et de beaucoup de mensonge. Le peu de vérité sert à maquiller le mensonge. Mensonge et servitude: servitude éternelle... Ce ne sont pas les monuments de la foi et de l’amour qui sont les plus durables. Ceux de la servitude le sont bien davantage. Reims et le Parthénon tombent en ruines. Mais les Pyramides d’Égypte défient les siècles. Autour d’elles, le Désert, ses mirages et ses sables mouvants... Quand je pense aux milliers d’indépendants, que l’esprit de servitude a engloutis, au cours des siècles,—hérétiques et révolutionnaires, insoumis, réfractaires laïques et religieux,—je ne m’étonne plus de la médiocrité qui s’étend sur le monde, comme une eau plate et grasse...
«Nous, qui surnageons encore sur la morne étendue, que ferons-nous en face de l’implacable univers, où le plus fort écrase éternellement le plus faible et trouve éternellement un plus fort pour l’écraser à son tour? Nous résoudre au sacrifice volontaire, par pitié douloureuse et lassée? Ou bien participer à l’égorgement du faible, sans même l’ombre d’une illusion sur l’aveugle cruauté cosmique? Ou, que nous reste-t-il? Tenter de nous évader de la mêlée sans espérance, par l’égoïsme, ou la sagesse, qui est un autre égoïsme?...»
Car, dans la crise de pessimisme aigu qui rongeait Clerambault, en ces mois d’isolement inhumain, il n’envisageait même plus la possibilité du progrès,—ce Progrès, en qui il avait cru jadis, comme d’autres croient au bon Dieu. Maintenant, il voyait l’espèce humaine vouée au destin meurtrier. Après avoir ravagé la planète, exterminé les autres espèces, elle s’anéantissait de ses mains. C’était la loi de Justice. L’homme n’est devenu souverain de la terre que par usurpation, par la ruse et la force (mais surtout par la ruse). De plus nobles que lui ont peut-être—certainement—disparu sous ses coups. Il a détruit les uns, dégradé, abruti les autres. Il a feint, depuis des millénaires qu’il partage la vie avec les autres êtres, de ne pas les comprendre, (il ment!) de ne pas voir en eux des frères, comme lui, souffrant, aimant, rêvant. Pour mieux les exploiter, pour les torturer sans remords, il s’est fait dire par ses hommes de pensée que ces êtres ne pensaient point, que lui seul avait ce privilège. Et il n’est pas éloigné de le dire aujourd’hui des autres peuples humains, qu’il dépèce et détruit... Bourreau! Bourreau! Tu n’as pas eu de pitié. De quel droit la réclames-tu aujourd’hui?...
Des vieilles amitiés qui naguère entouraient Clerambault, une seule lui était restée, celle de Mᵐᵉ Mairet, dont le mari venait d’être tué en Argonne.
François Mairet, qui n’avait pas encore atteint la quarantaine, quand il tomba obscurément dans la tranchée, était un des premiers biologistes français. Savant modeste, grand travailleur, chez qui couvait un patient génie, et que la célébrité fût venue trouver plus tard. Il n’était pas pressé de recevoir la visite de cette belle prostituée: on partage ses faveurs avec trop d’intrigants. Il lui suffisait des joies silencieuses que donne à ses élus l’intimité de la science, et d’un seul cœur sur terre avec qui les goûter. Sa femme était de moitié dans toutes ses pensées. Un peu plus jeune que lui, de famille universitaire, elle était de ces âmes sérieuses, aimantes, faibles et fières, qui ont besoin de se donner, mais qui ne se donnent qu’une fois. Elle vivait de la vie spirituelle de Mairet. Peut-être aurait-elle pu aussi bien partager celle d’un autre homme, si les circonstances l’avaient unie à lui. Mais, ayant épousé Mairet, elle l’avait épousé tout entier. Comme beaucoup de femmes et des meilleures, son intelligence était apte à comprendre celui que son cœur avait choisi. Elle s’était faite son élève, pour devenir son associée. Elle participait à ses travaux, à ses recherches de laboratoire. Ils n’avaient point d’enfants et communiaient dans la pensée. L’un et l’autre, libres d’esprit, avec un haut idéal affranchi de toute religion, comme de toute superstition nationale.
En 1914, Mairet, mobilisé, alla simplement accomplir son devoir, sans aucune illusion dans la cause, que les hasards des temps et des patries lui imposaient de servir. Il envoyait du front des lettres stoïques et lucides. Jamais il n’avait cessé de voir l’ignominie de la guerre; mais il se croyait obligé au sacrifice, pour obéir au destin qui l’avait incorporé aux erreurs, aux souffrances et aux luttes confuses d’une pauvre espèce animale, évoluant lentement vers une fin ignorée.
Il connaissait Clerambault. Des relations de province entre les deux familles, avant que l’une et l’autre se fussent transplantées à Paris, avaient été la base de rapports amicaux, plus solides qu’intimes—car Mairet ne livrait qu’à sa femme son cœur—et faits surtout d’estime indestructible.
Depuis le commencement de la guerre, chacun étant pris par ses soucis, ils n’avaient pas correspondu. Ceux qui se battaient ne dispersaient pas leurs lettres entre beaucoup d’amis; ils les concentraient sur un seul être aimé, à qui ils disaient tout. Mairet, plus que jamais, avait fait de sa compagne l’unique dépositaire de ses confidences. Ses lettres étaient un journal, où il pensait tout haut. Dans l’une des dernières, il parlait de Clerambault. Il avait eu connaissance de ses premiers articles, par les journaux nationalistes seuls tolérés au front, qui en citaient des extraits, afin de les insulter. Il disait à sa femme quel soulagement lui avait fait cette parole d’honnête homme, outragé; et il la priait de faire savoir à Clerambault que sa vieille amitié pour lui en était devenue plus étroite et plus chaude. Peu après, il mourait, avant d’avoir reçu les articles suivants qu’il demandait à Mᵐᵉ Mairet de lui envoyer.
Lorsqu’il eut disparu, celle qui vivait uniquement pour lui chercha à se rapprocher des êtres qui lui avaient été proches, aux dernières heures de sa vie. Elle écrivit à Clerambault. Lui, qui se dévorait dans sa retraite de province, sans avoir l’énergie de s’y arracher, reçut comme une délivrance l’appel de Mᵐᵉ Mairet. Il revint à Paris. Ils trouvèrent tous deux une amère douceur à évoquer ensemble la figure de l’absent. Ils prirent l’habitude de se réserver une soirée par semaine pour s’enfermer avec lui. Clerambault était le seul des amis de Mairet, qui pût comprendre la tragédie cachée d’un sacrifice, que ne dorait aucune illusion patriotique.
D’abord, Mᵐᵉ Mairet goûta un soulagement à lui livrer tout ce qu’elle avait reçu. Elle lui lisait les lettres, les confidences désabusées; ils les méditaient avec émotion, et elles les amenaient à remettre en question les problèmes qui avaient causé la mort de Mairet et celle de millions d’autres. Dans cet âpre examen, rien n’arrêtait Clerambault. Et elle n’était pas femme à reculer, dans la recherche de la vérité.—Et pourtant...
Clerambault s’aperçut bientôt d’un malaise, que ses paroles causaient en elle, tandis qu’il disait tout haut ce qu’elle savait bien, ce que constataient clairement les lettres de Mairet: la criminelle inutilité de ces morts et l’infécondité de cet héroïsme. Elle essaya de reprendre ce qu’elle avait confié; elle en discutait le sens, avec une passion qui ne semblait pas toujours de très bonne foi; elle retrouva dans son souvenir des paroles de Mairet, qui le montraient plus près de l’opinion commune et paraissant l’approuver. Un jour, Clerambault, l’écoutant relire une lettre, que déjà elle lui avait lue, remarqua qu’elle en passait une phrase, où s’exprimait le pessimisme héroïque de Mairet. Et comme il insistait, elle parut froissée; ses manières se firent plus distantes; sa gêne, progressivement, se mua en froideur, puis en irritation, puis même en une sorte d’animosité sourde. Elle finit par l’éviter; et, sans rupture avouée, il sentit qu’elle lui en voulait et qu’elle ne le verrait plus.
C’est qu’à mesure que se poursuivait l’impitoyable analyse de Clerambault, qui ruinait les fondements des croyances actuelles, il se faisait chez Mᵐᵉ Mairet un travail inverse de reconstruction et d’idéalisation. Son deuil avait besoin de se convaincre qu’il avait, malgré tout, une cause sainte. Le mort n’était plus là, pour l’aider à porter la vérité. La vérité la plus redoutable,—à deux,—est encore une joie. Mais, à qui reste seul, elle est mortelle.
Clerambault le comprit. Sa sensibilité frémissante perçut qu’il faisait souffrir; et la peine de cette femme lui devint sienne. Et il ne fut pas loin d’approuver sa révolte contre lui. Il vit l’immense douleur cachée et l’inefficacité de la vérité qu’il apportait pour y remédier. Bien plus! Le mal qu’elle ajoute au mal qui existe déjà...
Insoluble problème! Ces infortunés ne peuvent se passer des illusions meurtrières, dont ils sont les victimes! On ne peut plus les y arracher, sans que leurs souffrances deviennent intolérables. Ces familles qui ont perdu des fils, des maris, des pères, ont besoin de croire que c’est pour une œuvre juste et vraie. Ces hommes d’État, qui mentent, sont forcés de continuer à mentir, aux autres et à soi. S’ils cessaient un instant, la vie ne leur serait plus supportable, ni à ceux dont ils ont la charge. Malheureux homme, la proie de ses idées, et qui leur a tout donné, il faut qu’il leur donne chaque jour davantage, ou qu’il trouve sous ses pas le vide, et qu’il tombe... Quoi! après quatre ans de peines et de ruines sans nom, il nous faudrait admettre que ç’a été pour rien,—que non seulement la victoire sera ruineuse, mais qu’elle ne pouvait être autrement, que la guerre était absurde, que nous nous sommes trompés!... Jamais! Mieux vaut mourir jusqu’au dernier. Un homme seul, qu’on force à reconnaître que sa vie a été perdue, sombre dans le désespoir. Que serait-ce d’une nation, de dix nations, de l’entière civilisation!...
Clerambault entendait le cri de la foule humaine:
—Vivre! coûte que coûte! Nous sauver, à tout prix!
—Mais justement, vous ne vous sauvez pas! Votre route vous mène à des catastrophes nouvelles, à une somme infinie de souffrances.
—Si affreuses qu’elles soient, elles le sont encore moins que ce que tu nous offres. Mourir avec l’illusion, plutôt que vivre sans illusion! Vivre sans illusion... non! c’est la mort vivante.