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Clotilde

Chapter 4: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative opens in a small coastal village with richly observed seascapes and evening light, where villagers watch a swimmer struggle and practical obstacles prevent immediate rescue; communal anxiety, improvisation, and nature's indifference shape the episode. From these vividly described scenes the work moves through intimate encounters and conversations that reveal private feelings, social expectations, and ironies of local life. The prose alternates precise natural description with satirical and reflective passages, examining human vulnerability, neighborly relations, and the tension between appearance and inward emotion.

«Vous êtes un lâche et un traître; je ne puis souffrir que vous perdiez Zoé. Il faut que nous nous battions; j'enverrai demain savoir quelle est votre heure et quelles sont vos armes.

»Charles Reynold.»

«C'est précisément pour cela que je viens, monsieur, dit l'étranger.—Eh bien, monsieur, faites-moi le plaisir de dire à Charles...»

A ce moment, Charles entra... Mais il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.

XLII

Charles ne s'était pas couché. Il avait attendu dix heures et était allé chez Zoé. Il lui trouva l'air fatigué et abattu.

CHARLES. Est-ce que tu n'as pas bien dormi, Zoé?

ZOÉ. Non.

CHARLES. Je le crois bien.

ZOÉ. Qui te rend si savant?

CHARLES. On sait ce qu'on sait.

ZOÉ. Mais, toi-même, tu as un air plus que singulier: un habit boutonné jusqu'au cou, l'air sévère, la voix brève. Qu'est-ce que tu as?

CHARLES. Cela ne regarde pas les femmes.

ZOÉ. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes paroles sont graves, ta voix est solennelle, ton maintien digne: cela n'est pas naturel...

CHARLES. C'est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zoé, ma cousine, tu te perds.

ZOÉ. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tête. Est-ce pour me dire de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si terrible, un regard si fixe et des airs de tête si majestueux? Si tu savais à quoi j'ai passé la nuit...

CHARLES. Je le sais.

ZOÉ. J'espère bien que non; j'en serais trop honteuse.

CHARLES. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.

ZOÉ. Qu'as-tu été faire au bal de l'Opéra? Est-ce pour y voir Alida? Tu es donc décidément bien amoureux d'elle?

CHARLES. Il ne s'agit pas de ma conduite, mais de la tienne. Zoé, vois-tu, un garçon peut user de sa liberté, parce qu'il est responsable de ses actions; mais une fille, c'est bien différent.

ZOÉ. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences à me faire peur.

CHARLES. Zoé, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n'est-ce pas?

ZOÉ. Mais, mon cousin, tu n'es pas encore à l'état de souvenir.

CHARLES. Ton cousin qui t'aimait comme un frère?

ZOÉ. Mais...

CHARLES. Qui aurait voulu te voir heureuse?

ZOÉ. Ah çà...

CHARLES. Qui a toujours été le meilleur de tes amis?

ZOÉ. Certainement; mais...

CHARLES. Jusqu'au dernier moment?

ZOÉ. Nous n'en sommes pas là.

CHARLES. Tu penseras quelquefois à lui, et tu le regretteras.

ZOÉ. Est-ce que tu t'en vas? Où vas-tu?

CHARLES. Peut-être bien loin.

ZOÉ. Ce ne peut être assez loin pour justifier de pareils adieux et de semblables attendrissements.

CHARLES....

Pauperum tabernas regumque turres.

ZOÉ. Ce n'est pas la peine de parler latin, je ne te comprenais déjà pas auparavant.

CHARLES. Tu consoleras ma mère.

ZOÉ. Voyons, Charles, réponds-moi. Qu'est-ce que tout cela veut dire?

CHARLES. Et peut-être, que dis-je! sans doute tes vœux sont contre moi?

ZOÉ. Quels vœux?

CHARLES. On n'a qu'à se rappeler Sabine et Chimène.

ZOÉ. Ah! c'est de la tragédie.

Je suis Romaine, hélas! puisque Horace est Romain.

CHARLES. Tu vois, tu es pour l'amant contre le frère.

ZOÉ. Moi, je récite; je suis prête à dire le contraire.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

CHARLES. Ah! Zoé, me dis-tu cela sérieusement?

ZOÉ. Voyons, Charles, qu'est-ce qui t'arrive? Est-ce que tu vas te battre?

CHARLES. Eh bien, oui; je voulais te le cacher; mais, puisque tu l'as deviné...

ZOÉ. Comment? avec qui? pourquoi? Mais tu es fou!...

CHARLES. Comment? Cela se décide en ce moment même. Avec qui? Avec Robert Dimeux.

ZOÉ. Avec M. Robert? Charles, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?

CHARLES. Rien n'est plus vrai.

ZOÉ. Quelque querelle ridicule pour quelque femme.

CHARLES. Tu l'as dit.

ZOÉ. Ah! j'avais donc un pressentiment quand j'ai passé toute cette nuit à pleurer. Mais cela ne sera pas, M. Dimeux est un homme raisonnable.

CHARLES. Quoi! tu veux me faire croire que tu es allée au bal pour pleurer?

ZOÉ. J'ai quitté à minuit. Il reste bien assez de temps pour pleurer jusqu'au jour.

CHARLES. Je te parle du bal de l'Opéra.

ZOÉ. C'est à cause du bal de l'Opéra que j'ai pleuré.

CHARLES. On t'avait peut-être forcée d'y aller?

ZOÉ. Personne ne m'en a seulement parlé. Et pour quelle femme encore est-ce que tu te bats? Je voudrais que tu fusses tué.

CHARLES. Merci.

ZOÉ. D'abord, on ne se bat que pour des femmes qui ne le méritent pas. Une honnête femme ne sert jamais de prétexte à de semblables choses.

CHARLES. Tu es bien sévère pour toi-même.

ZOÉ. Comment, pour moi-même?

CHARLES. Je me bats avec Dimeux parce que tu es allée avec lui au bal de l'Op...

ZOÉ. Avec Dimeux? au bal? moi?

CHARLES. Oui.

ZOÉ. Je ne suis jamais allée nulle part avec M. Dimeux, et jamais de ma vie je n'ai vu le bal de l'Opéra. Voilà de jolies choses!

CHARLES. Allons donc! je vous ai vus sortir d'ici tous les deux, et je vous ai suivis jusqu'à l'Opéra, et j'ai parlé à Dimeux, qui n'a pas pu le nier, et tu lui donnais encore le bras quand je lui ai donné ma provocation.

ZOÉ. Mais non, mais non; c'est Clotilde qui s'est habillée ici. Moi, j'ai passé la nuit à pleurer de ce que tu allais à ce bal, de ce que tu ne m'aimes plus, de ce que tu aimes Alida.

CHARLES. Comment! ce n'était pas toi?

ZOÉ. Non, non, mille fois non! mais tu ne te battras pas; je ne veux pas; c'est impossible; et pour moi!...

CHARLES. Oui, pour toi, et aussi pour moi; pour ton honneur et aussi pour ma jalousie; et puis ton honneur me semble toujours être le mien.

ZOÉ. Ta jalousie? Tu es jaloux, jaloux, jaloux de moi! Mais tu m'aimes donc, Charles?

CHARLES. J'en meurs de désespoir.

ZOÉ. Et moi, si tu savais, je ne fais plus que pleurer, car je t'aime aussi. Ah! j'ai bien expié ma folie et mes idées romanesques. J'ai été bien malheureuse de te voir parler à d'autres femmes. Tu n'aimes donc pas Alida?

CHARLES. Je n'ai jamais pensé à Alida.

ZOÉ. Quel bonheur! Mais ce duel, cet horrible duel?

CHARLES. Ah! puisque tu m'aimes, je serai vainqueur. Dis-moi seulement encore un fois:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

ZOÉ. Ne plaisantons pas. Mais, puisque ce n'était pas moi, pourquoi te battrais-tu alors?

CHARLES. C'est bien un peu mon idée; mais c'est que mon billet n'était pas très-mesuré, et c'est Dimeux à son tour qui me demandera raison.

ZOÉ. Raconte-lui ton erreur; il t'excusera.

CHARLES. Mais je ne veux pas que l'on m'excuse.

ZOÉ. Alors tu te battras?

CHARLES. Je n'en sais rien.

ZOÉ. Écoute, Charles, si tu n'arranges pas cette affaire-là autrement, je croirai que tu m'as trompée, parce qu'après votre explication il n'y a aucun prétexte pour que tu te battes; je croirai que tu m'as trompée, et que c'est pour Alida et peut-être pour pis encore que tu te bats.

CHARLES. Écoute, je vais aller chez Dimeux; je vais lui raconter mon erreur, puis je lui dirai: «Je ne suis plus offensé; mais, si vous croyez l'être par mon épître, je suis prêt à vous en rendre raison.»

ZOÉ. Et il te dira qu'il n'est pas offensé non plus.

CHARLES. Peut-être.

ZOÉ. Va, et reviens bien vite; je ne vis pas en attendant. Écoute un peu: quoi qu'il arrive, tu viendras me rendre réponse.

CHARLES. Oui.

ZOÉ. Donne-m'en ta parole d'honneur.

CHARLES. Ma parole d'honneur!

XLIII

C'est alors que Charles entra chez Robert et lui dit: «Mon cher Robert, tout est expliqué, je ne suis plus offensé; mais, si vous l'êtes par ma démarche ou par ma lettre, je suis prêt à vous faire des excuses ou à vous en rendre raison.—Mon cher Reynold, répondit Dimeux, je ne vous en veux nullement. Permettez-moi, au contraire, de vous féliciter de votre air parfaitement majestueux. Je ne veux de vous ni excuses ni coups d'épée.»

Charles sortit avec son héraut.

XLIV

A monsieur Robert Dimeux de Fousseron.

Paris.

«M. et madame Frédéric Reynold ont l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Zoé Reynold, leur fille, avec M. Charles Reynold, et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée le..., en l'église de Saint-Vincent-de-Paul, leur paroisse.»

XLV

A monsieur Robert Dimeux de Fousseron.

Paris.

«M. et madame Émile Reynold ont l'honneur de vous faire part du mariage de M. Charles Reynold, leur fils, avec mademoiselle Zoé Reynold.»

DEUXIÈME PARTIE

I

Arthur fit à Tony Vatinel un accueil convenable quoique un peu froid. Tony, tout le temps de la soirée se tint dans un coin du salon, et il n'aurait pas fait autre chose que regarder Clotilde si Robert n'était venu de temps en temps échanger quelques paroles avec lui. Il y avait heureusement, d'ailleurs, assez de monde pour que la préoccupation de Tony ne fût pas remarquée. Clotilde était changée; ses traits avaient perdu ce calme, cette indécision du visage de la jeune fille. Cependant elle était charmante autrement, sans qu'on pût dire qu'elle le fût moins ou plus qu'autrefois. Ses formes développées, sa démarche plus assurée, sa voix, son sourire, ses gestes, tout avait subi des modifications que Tony étudiait avec le plus vif intérêt. Il la comparait avec la Clotilde d'autrefois, et il avait besoin de se répéter: «C'est bien elle, c'est bien la même.» Sous certains aspects, éclairée de certaines façons, il ne la retrouvait pas; mais elle garda quelques instants une attitude qui lui était familière autrefois, et Tony alors ne vit plus en elle aucun changement. Il la voyait de profil, le cou penché en avant; les longues boucles de ses cheveux, qui pendaient un peu détachées du côté opposé à celui de Vatinel, formaient un fond sur lequel se découpait nettement son profil ravissant. Quand elle releva la tête, et rejeta un peu ses cheveux en arrière, il sembla à Tony que c'était un fantôme qui s'évanouissait. Il ne revit plus Clotilde que dans ses pieds et dans la couleur de ses cheveux. Il épiait le moment où un nouveau changement de position la ferait reparaître à ses yeux. Il l'avait saluée, en entrant; mais il n'avait pas cherché l'occasion de causer avec elle, occasion que, du reste, elle n'avait nullement paru lui offrir. Leur conversation, sans se connaître, au bal de l'Opéra, les embarrassait également. D'où fallait-il reprendre? De leurs adieux au Havre, au moment où Tony y avait conduit Arthur et Clotilde pour les faire embarquer. Tony avait alors renoncé à Clotilde, qui le lui avait demandé au nom de son bonheur à elle. Ou fallait-il reprendre de cette conversation de l'Opéra qui avait appris à Vatinel que Clotilde l'avait réellement aimé, et que, peut-être, elle l'aimait encore? C'était à Clotilde à décider ce point. Alida ne vint pas ce jour-là chez son frère; elle était extrêmement irritée de la scène du bal, quoique la dernière et la plus profonde blessure eût été pour Clotilde. En regardant sa femme, Arthur de Sommery s'étonnait de lui voir montrer aussi peu de ressentiment du mot si dur qu'il avait laissé échapper, et dont elle avait paru mortellement frappée.

II

«Ah! dit Tony Vatinel, en s'en allant avec Robert Dimeux, que je l'aimais bien mieux avec sa simple robe gris foncé, lorsque nous étions à Trouville!—Tant que tu ne préféreras à la Clotilde de Paris que la Clotilde de Trouville, il ne faut pas te flatter d'être extrêmement bien guéri de ton amour. Je crois même devoir t'avertir que c'est un symptôme assez fâcheux.—Et qui t'a dit, Robert, que je voulais guérir de mon amour? Pourquoi ne me proposes-tu pas de me guérir de mon cœur, de me guérir de ma vie? J'ai perdu Clotilde, elle ne peut être à moi; et, d'ailleurs, ce qu'elle est aujourd'hui, ce n'est plus Clotilde. J'ai perdu Clotilde, laisse-moi mon amour!—Tu me donnes, du reste, une preuve de ce que je t'ai dit, bien satisfaisante pour l'amour-propre d'un philosophe. L'objet de ton amour est si bien une femme de ton invention, que tu as besoin qu'elle soit à un certain éloignement. A peine es-tu auprès d'elle, que tu te mets à l'adorer à soixante lieues et à un an de distance. L'amour est comme un de ces petits jardins, de quelques toises carrées, que l'on a sillonné d'allées, de détours et de labyrinthes. Si on le traversait droit, il y aurait à faire de trois à cinq pas; mais, grâce aux circonvolutions que l'on est obligé de faire entre les petits défilés bordés de buis, grâce aux fréquents retours sur ses pas, on fait huit ou dix lieues sur quatre toises. Il y avait autrefois, une manière de faire un pèlerinage à Jérusalem, qui consistait à faire deux pas en avant et un en arrière; tu as trouvé encore mieux que cela. Tu fais deux pas en avant et au moins deux en arrière; tu fais tomber la dernière allée du labyrinthe dans la première, de telle façon que les circuits sont toujours à recommencer, sans qu'il soit jamais possible d'arriver au mur. Voyons, Tony, penses-tu consacrer toute ta vie à un semblable exercice? Tu as reçu de la nature de belles facultés; ne penses-tu pas à te distinguer, à te faire un nom, à devenir quelque chose?—Pfff!» répondit Tony.

III

Il est quelques personnes auxquelles peut-être la réponse pleine de sens et de sagacité par laquelle Tony Vatinel termine le chapitre précédent, peut sembler manquer de quelque clarté. Nous traduirons donc par nos propres impressions le pfff de Tony Vatinel; car, pour nous, ce pfff est encore un de ces mots qui en disent plus qu'ils ne sont gros.

Les honneurs que l'on rend aux hommes distingués ne sont qu'une amorce pour faire faire, à de bonnes gens crédules, certaines corvées sociales qu'il est plus commode d'admirer que de faire soi-même. Et encore leur fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remet-on les honneurs à l'époque de leur mort. On s'occupe volontiers, en France, de rendre les honneurs aux grands hommes morts; on dépense pour leur tombe un argent qui leur eût été fort utile pendant leur vie, et qui leur eût peut-être évité le désagrément d'une immortalité prématurée. Cela vient peut-être de qu'on aime également beaucoup à enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours être la plus belle action de leur vie, ou, du moins, celle dont on leur sait le plus de gré, tant on manifeste alors une recrudescence d'enthousiasme et d'admiration.

Une seule chose m'étonne, c'est qu'on n'ait pas encore jusqu'ici imaginé de les enterrer vivants; c'est une idée que je n'émets qu'avec une grande timidité; beaucoup peuvent la trouver séduisante et chercher à l'appliquer. Cicéron disait: «Il n'y a, en fait de religion, qu'une absurdité que les hommes n'aient pas encore inventée, c'est de manger leur Dieu.»

On a depuis profité de l'avis. Je serais réellement fâché d'être cause qu'on enterrât vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu'elle craint d'être consommée par eux; elle en a fait tant, qu'elle peut l'exportation.

Mais aucune époque autant que celle-ci, peut-être, ne s'est montrée empressée d'en finir avec les grands hommes; aucune n'a si vite et si légèrement décerné l'immortalité aux vivants. On voudrait faire des dieux à la manière des gardes prétoriennes, quand elles se défaisaient d'un empereur dont on commandait d'avance l'apothéose. A peine un homme, aujourd'hui, a-t-il fait deux romances ou manifesté, par un commencement d'exécution, l'intention de faire un vaudeville, qu'on fait son buste, sa statuette, sa biographie: toutes choses autrefois à l'usage des morts. On l'immortalise d'avance et en effigie, et, quand il est mort une bonne fois, on n'a plus qu'à l'enterrer; ou plutôt, de ce moment, on se plaît à le considérer comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place: chacun à son tour.

M. David, qui a fait un fronton pour le Panthéon, y a taillé dans la pierre de futurs grands hommes. C'est une remarquable fatuité aux yeux des étrangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacré à nos grands hommes, des grands hommes jusqu'au dehors, jusque sur les toits, un débordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le temple.

Peut-être, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de fixer un temps où l'immortalité serait prescrite, un temps où il n'y aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l'on ne déclare pas, par une bonne loi, après combien de temps un mort pourra s'endormir sur les deux oreilles, sans se voir chicaner son immortalité, il arrivera ce qui est arrivé: que les petits hommes d'une époque jetteront à la voirie les grands hommes de l'époque précédente; que les successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands hommes, et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner, dans le Panthéon, asile à quelques gredins qui ne s'y attendaient guère.

Mais, quand on aura fait, et discuté, et promulgué une loi à ce sujet, qui garantira l'efficacité de cette loi, et qui empêchera de remplacer cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres grands hommes? Car il n'est pas d'époque qui n'ait un demi-quarteron de grands hommes qu'elle ne soit pas fâchée de mettre sous des marbres assez lourds pour qu'ils ne puissent se relever. C'est, du reste, le secret des riches tombeaux que font les héritiers à ceux dont ils héritent. Sérieusement, à propos du Panthéon, il faut avouer qu'il n'est rien d'aussi ridiculement barbare que le changement de destination des édifices. Les gens qui font de telles choses semblent toujours chercher à faire croire à la postérité que l'histoire commence à eux, et que ce qui a précédé ne vaut pas la peine d'être conservé. Les monuments, ces masses de pierres, sont semés dans le temps par les hommes qui passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes de Perrault, semait sur la route qu'il voulait retrouver. Seulement, c'est à ceux qui viendront après que ces masses de pierres doivent servir de guides pour leurs investigations dans l'histoire des mœurs et des arts. Il y a, dans le cabinet des figures de cire, un enfant vêtu richement avec un cordon bleu en bandoulière. Le démonstrateur l'a donné successivement, et, selon les circonstances, comme le roi de Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. Il y a encore une industrie qui consiste à afficher sur les murs un morceau de papier sur lequel on lit:

TELLE RUE, TEL NUMÉRO,
ON DÉGAGE LES EFFETS DU MONT-DE-PIÉTÉ,
POUR EN PROCURER LA VENTE.

Il paraît que l'industrie est bonne, car la concurrence est ardente. Voici ce que quelques-uns ont imaginé: comme le métier est identiquement le même, ils collent seulement sur l'adresse du rival une bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent à cela un triple avantage: ils sont annoncés, le concurrent ne l'est plus, et ils diminuent leurs frais d'impression et de papier en les lui faisant payer.

C'est précisément ce que font les grands hommes du présent avec les grands hommes du passé. Voilà à peu près ce que voulait dire le pfff de Tony. Robert probablement l'avait compris et l'avait trouvé sans réplique, car il ne répondit pas un mot.

IV

Tony alla faire une visite du matin à madame de Sommery; elle avait du monde; Arthur lisait des journaux dans un coin et ne se mêlait à la conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustées qu'il y jetait à peu près au hasard. Clotilde, d'après la coutume, fort inconvenante à mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait ses visites de deux heures à six heures dans sa chambre à coucher. Pour Tony, ce n'était pas une inconvenance, c'était une chose horriblement cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d'instants dans lesquels ses sens avaient osé élever la voix: c'était lors de leur rendez-vous sous la niche de la Vierge, à Trouville, quand Clotilde, fatiguée et épouvantée, s'était laissée aller sur le bras et sur la poitrine de Vatinel. Mais, le plus souvent, sa pensée n'allait pas jusque-là. Il n'avait jamais été assez sûr d'être aimé de Clotilde pour oser rêver sa possession, et, d'ailleurs, Clotilde ne lui paraissait pas une femme que l'on possédât. Tant qu'on n'est pas aimé, ou qu'on ne croit pas l'être, il semble que l'on se contentera parfaitement d'être aimé, et que l'on ne demandera rien au delà. Une fois aimé, on borne, avec la même bonne foi, ses vœux à un baiser; mais, je crois que je le répète, Clotilde ne semblait pas à Vatinel une femme que l'on possédât. Qui n'a rencontré de ces femmes dont l'inflexible jupe de plomb semble faire partie de leur personne?

Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgré Tony, ses idées sur Clotilde; Clotilde était donc une femme comme toutes les femmes. Ces deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux de Tony, était non-seulement un rival heureux, mais encore un profane, un sacrilége, qui faisait descendre la divinité de son piédestal pour l'abaisser jusqu'à son ignoble amour; puis, à force de s'indigner, il arrivait à penser que, puisque la divinité était devenue une simple mortelle, il eût été bien charmant qu'elle le fût à son bénéfice; puis Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses à lui, lui semblait bien autrement souillée par les caresses d'un autre; son imagination ne lui faisait grâce d'aucun détail; et il se sentait plein d'un mélange bizarre de haine et de mépris pour Arthur; de haine, de mépris, de fureur et de désirs pour Clotilde. Il ne se contentait plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgré lui beaucoup plus de la jambe qu'on n'en montrait; il interrogeait du regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant des contours qui lui faisaient frissonner le cœur.

Arthur lui dit: «Vous avez voyagé depuis quelque temps, monsieur Vatinel?—Oui, répondit Tony, je suis allé en Angleterre, en Irlande et en Amérique.—Vous avez dû voir bien des choses curieuses!—Mais non.»

Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres que Tony avait écrites à Robert Dimeux pendant son voyage, et le mais non qu'il venait de prononcer lui faisait entendre, à elle, tout ce qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva les yeux sur Vatinel; mais elle rencontra les siens, et tous deux sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation. Tony se leva et sortit.

Comme Tony s'en allait, et qu'il paraissait hésiter entre deux portes pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle qu'il fallait prendre, et lui dit: «Vous ne connaissez pas encore nos êtres

Quand Tony fut parti, il se demanda à lui-même pourquoi ces paroles d'Arthur lui avaient si joyeusement résonné dans le cœur: c'est qu'il espérait de se voir installé dans la maison; et comment finirait tout cela, en supposant même que les hommes et le sort le remissent à sa volonté?

V

La veille du jour fixé pour son mariage, Charles Reynold vint demander à déjeuner à Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air d'indifférence qui lui donnait beaucoup de peine; car le pauvre garçon était gonflé de bonheur et de pensées d'avenir. Il avait voulu voir la toilette de Zoé, et il était dans le ravissement.

«Ah çà! mon cher, dit-il à Robert, vous n'oubliez pas que je me marie demain et que vous devez assister à mon mariage? Pourvu que je ne l'oublie pas non plus, moi! Vous amènerez votre ami, n'est-ce pas? les amis de nos amis sont nos amis. C'est un peu imprudent de prendre précisément l'instant où l'on se marie pour faire de nouveaux amis; mais je n'ai pas la prétention d'échapper seul au sort commun à tous les maris; et j'ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et prête à tous les événements. Ce ne sera, après tout, qu'une représaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine du talion. C'est à dix heures, vous savez; cela veut dire dix heures et demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu! Zoé a voulu absolument me faire voir sa toilette; je n'aime pas m'occuper de ces enfantillages-là, mais j'ai fini par céder. C'est incroyable, l'importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte guère m'en occuper; pourvu que je n'aille pas oublier demain matin! Mais je me sauve. Vous savez, Laure, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps?...—Non.—Mais si, une prima donna de boulevard, une petite blonde.—Ah! ah!—C'était une tigresse, elle avait un tas de scrupules. Moi, du caractère dont vous me connaissez, vous comprenez bien que cela ne m'allait guère; et puis, un mariage, ça vous dérange toujours un peu; ma foi, j'avais oublié mon inhumaine, quand hier je reçois une lettre d'elle; elle m'annonce qu'elle viendra me voir après-demain matin. Or, cet après-demain est devenu DEMAIN MATIN. Vous saisissez l'à-propos, sans doute: à dix heures, juste l'heure du conjungo. Je lui ai répondu: «Ma chère petite, après-demain, c'est impossible, j'ai quelque chose à faire; mais demain, par exemple, je serai très-heureux de vous voir.» Et ce demain est aujourd'hui. Elle doit être chez moi; vous comprenez bien qu'une femme qui entre chez moi... Je n'en dis pas davantage. Je vais aller me débarrasser de ce petit triomphe avant d'aller chez ma future; pourvu qu'on ne me fasse pas voir encore des toilettes! Adieu. Si vous étiez aimable, demain, à dix heures, vous m'enverriez un petit mot par votre domestique pour me rappeler la chose. Adieu, mon cher... Ah çà! se dit en bas de l'escalier Charles, qui n'était pas attendu par la moindre Laure, vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que mes affaires soient prêtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-là ne m'ont pas tenu parole? Allons d'abord chez le tailleur... Dites-moi, mon cher, eh bien?—Monsieur, nous serons en mesure.—Pensez que c'est à dix heures.—A neuf heures, on sera chez vous.—Je compte sur vous; c'est très-grave, je ne puis me marier sans un habit noir: je n'en ai, comme vous savez, qu'un brun et un bleu.—Soyez tranquille.—Je vous déclare que je ne le serai pas.—A neuf heures, on frappera à votre porte.—Maintenant, chez le bottier... Mes souliers? Je les attends. Il me les faut aujourd'hui; comment! voilà quinze jours qu'ils sont commandés!—On est très-pressé d'ouvrage en ce moment, et, d'ailleurs, ça ne pouvait pas être confié au premier venu; je n'ai qu'un seul ouvrier auquel je donne l'ouvrage tout à fait soigné.—Vous me les promettez pour ce soir?—Ce soir ou demain matin à sept heures.—Bien sûr?—C'est comme si vous les aviez.»

VI

Le jour du mariage de Charles Reynold, Vatinel se trouva à l'église auprès de madame de Sommery. Il était grave et triste, et, au moment où l'orgue résonna sous la voûte, il fut saisi d'une telle émotion, que quelques larmes tombèrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui dit qu'elle avait remarqué son émotion. «Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu'Alida aura pensé que vous étiez quelque amoureux de Zoé rebuté.—Non, dit Vatinel, mon cœur pleurait malgré moi toute ma vie manquée et perdue. Au moment où le prêtre a dit ces paroles du Christ? «L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme,» je n'ai pu m'empêcher de penser que, moi aussi, j'ai quitté mon père et ma mère pour mener une vie errante, triste, solitaire et à jamais sans amour.—Vous êtes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme que vous puissiez aimer.—Quand je dis que ma vie sera sans amour, reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aimé; car, pour moi, mon cœur est rempli d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec moi, ou plutôt qui me tuera.—Est-ce donc un amour tout à fait sans espoir, monsieur?—Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que, si celle qui en est l'objet venait à moi et me disait: «Tony, je vous aime et je suis à vous,» je la repousserais en lui disant: «Laissez-moi; je ne veux pas de vous, femme souillée et flétrie!»

Clotilde se mordit les lèvres et ne parut pas très-fâchée que Zoé vînt prendre son bras et l'emmenât dans une autre pièce.

«Eh bien, chère Clotilde, voilà donc mon roman fini, sans avoir commencé. J'avais bien fait une tentative, mais elle m'a rendue trop malheureuse. J'ai trouvé dans ce qu'on nous a dit à l'église des choses qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'âme de pensées sévères et élevées, d'un bonheur grave et calme que je ne soupçonnais pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.

—Oui, tu seras heureuse, répondit Clotilde, tu as épousé un homme qui ne croira pas avoir fait un sacrifice en t'épousant; tu es la femme d'un homme que tu aimes, et les devoirs, si rigoureux pour d'autres, seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel bénit les mariages d'amour: ce sont les seuls qu'il reconnaisse et sanctifie. Tu seras heureuse, Zoé. Tu ne seras tourmentée ni par l'ambition ni par la vengeance. Être heureuse, c'est aimer et être aimée. Voilà ton devoir.»

Charles était ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrêta sans être allé jusqu'à lui et sans lui avoir parlé. Il finit par prendre une résolution. «Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi?—Je vous rends grâce mon cher ami, il fait trop froid.—C'est que j'ai un service important à vous demander.—C'est différent; je croyais que c'était simplement un plaisir que vous me proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare. Mais est-il tout à fait nécessaire que ce soit dans le jardin?—Oui; il y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai à vous dire soit entendu par d'autres que vous.»

VII

«Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j'ai en vous; mais vous allez vous moquer énormément de moi.—Allez toujours.—Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond secret.—Il paraît que votre confiance en moi est au fond de votre cœur sous un tas de petites défiances dont il faut la débarrasser pour qu'elle puisse sortir.—Non; mais...—Tant qu'à ne pas me moquer de vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si réellement la chose mérite la moquerie, de me contenter d'un sarcasme intérieur et latent dont vous-même ne vous apercevrez pas; pour la discrétion, je vous la promets.—Eh bien, dit Charles Reynold cherchant à diriger la promenade vers les allées sombres et les plus éloignées de la maison, dont les fenêtres jetaient de la clarté; eh bien, me voici marié.—Oui.—Le maire et le prêtre ont fait leur état, je n'ai plus qu'à faire le mien. Il est dix heures; j'esp... je pense que madame ma tante va emmener sa fille dans une heure.—C'est très-probable.—C'est que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais marié.—Je l'espère bien; sans cela, vous vous trouveriez dans une situation parfaitement prévue par le Code pénal.—Oui; mais il y a des choses qui m'embarrassent.—Ce n'est rien; demandez à votre belle-mère quand elle emmènera sa fille, et suivez-les.—Ce n'est pas cela.—Vous m'effrayez, mon cher Reynold.—Ah! voilà déjà que vous vous moquez de moi.—Mais non, vraiment.—Eh bien, je vais vous dire les choses sans détours.—Je commence à l'espérer avec d'autant plus de plaisir qu'il fait froid, et avec d'autant plus de raison que vous les épuisez tous.—Je vous dirai donc... mais sans hésiter davantage... mon cher... Robert Dimeux... je vous dirai donc... sans préambule... sans tergiversation... que... Mais vous vous rappelez la discrétion que vous m'avez promise... Je vous dirai alors...»

Ici, Charles parla si bas, que je ne puis répéter ce qu'il dit.

«Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?...—Plaisanterie! mon cher Dimeux.—Et Julie, dont vous m'avez raconté de si bonnes histoires?...—Mensonge! mon cher Dimeux.—Et Anna, sur laquelle vous m'avez donné des détails si intimes?...—Vanterie! mon cher Dimeux.—Et Adèle, je crois, oui, c'est Adèle que vous l'appeliez, dont vous m'avez fait des descriptions si ravissantes que j'avais presque envie de les vérifier?...—Invention! mon cher Dimeux.—Ce sont donc aussi plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces billets et ces rendez-vous, ces nuits passées dehors, ces maris jaloux, ces invasions par les fenêtres?...—Comme vous dites, mon cher Dimeux, plaisanterie, mensonge, vanterie, invention.»

Et alors Robert fit une question aussi bas que Charles avait parlé quelques instants auparavant.

CHARLES. Jamais.

ROBERT. Jamais, jamais?

CHARLES. Jamais.

ROBERT. C'est très-drôle.

CHARLES. Pour vous.

ROBERT. Je ne vois pas où est le malheur pour vous à présent; mais enfin...

CHARLES. J'ai bien quelques théories; mais...

Robert parla bas assez longtemps.

CHARLES. Je vous remercie, mon cher ami.

ROBERT. Il n'y a pas de quoi; vos théories étaient excellentes. C'est tout ce que vous aviez à me dire?

CHARLES. C'est parbleu bien assez!

ROBERT. Alors rentrons, je meurs de froid; vous m'avez tenu là un cigare tout entier.

Robert jeta la fin de son cigare et rentra le premier. Madame Reynold la mère lui demanda d'un air fort inquiet: «Où est mon beau-fils?—Il va venir, madame.—C'est qu'on n'est jamais tranquille avec des jeunes gens qui ont mené une vie si folle et si dissipée!...»

VIII

Marie-Clotilde.

Tony Vatinel devint assidu chez Clotilde. Il était généralement silencieux. Un soir, cependant, on vint à parler de Trouville; il prit la parole et demanda à Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et les beaux couchers du soleil. «Vous rappelez-vous, madame, disait-il, ce jour où les pêcheurs rentrèrent par un si terrible coup de vent?» Et il fit de la tempête une description qui fit frissonner les auditeurs. «Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en fleurs comme d'un drap d'or?» C'était, ce soir-là, grande représentation au Théâtre-Italien. Clotilde était un peu fatiguée et n'y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui étaient chez elle se levèrent. «Et vous, monsieur Vatinel, dit-elle à Tony, n'allez-vous pas au Théâtre-Italien?—Non, madame.—Vous le voyez, mes amis ne se gênent pas avec moi. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, messieurs; allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de sacrifices. Ne vous croyez donc pas obligé, monsieur Vatinel, de me tenir compagnie, si vous avez mieux à faire.—Faut-il, madame, demanda Vatinel, me croire obligé de m'en aller?—Non... Vous n'aimez donc pas le spectacle? dit Clotilde à Tony quand ils furent seuls.—Non, madame.—Ni la musique?—Non plus.—Je ne vous ai jamais vu danser.—En effet, je ne danse pas.—Ni jouer.—Ni jouer.—Ni causer.—Ni causer.—Qu'aimez-vous donc, alors?—Moi, madame, je n'aime rien.—C'est une plaisanterie!—J'aime la plaisanterie moins que toute autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin d'explication. J'ai dans le cœur une grande et violente passion.»

Clotilde, à ces mots, s'embarrassa visiblement; Tony s'en aperçut et ajouta: «La femme que j'aime est une jeune fille, vierge et ignorante, qui n'a jamais eu même un frère dont les lèvres aient touché son front. Deux fois seulement, et cela m'a tellement ému que j'en pourrais dire le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touché les siens; une autre fois, craintive, fatiguée, elle a abandonné un instant son corps sur mon bras, et j'en sens encore l'impression. Cet ange n'est plus, madame.»

Clotilde le regardait avec étonnement et avec défiance. Elle savait bien que c'était elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs s'appliquaient à elle parfaitement. Tony continua. «Je sais, madame, dit-il, que Robert vous a montré mes lettres, et je saisirai cette occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous pourriez bien me chasser de votre présence et croire accomplir un devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car réellement je ne peux vivre que là où vous êtes. Donc, madame, je ne vous dirai pas: «Je vous ai aimée et je ne vous aime plus.» Ce n'est pas cela; ce n'est pas moi qui ai changé. J'ai aimé ce que vous étiez quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous êtes aujourd'hui. Non-seulement j'ai aimé ce que vous étiez alors, mais je l'aime encore. J'aime encore de toutes les forces de mon âme cette jeune fille dont je parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus en vous. Cependant, vous êtes la seule personne avec laquelle je pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer à la moquerie un sentiment aussi profondément enfermé dans mon cœur. Cependant, je ne puis parler que de cela. Si j'ai un peu parlé ce soir, c'est que parler de Trouville, de la plage, des bois où je l'ai vue, c'est pour moi parler d'elle et de mon amour. Ce n'est qu'à une femme que l'on peut parler d'un amour véritable, et il est peu de femmes auxquelles on puisse parler d'un amour qui n'est pas pour elles. Notre situation est tout à fait particulière. Vous seriez bien bonne de me permettre de vous parler quelquefois de celle que j'aime et qui n'est plus.»

Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait à découvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son de sa voix, s'il était de bonne foi en parlant ainsi, et s'il la faisait assister à quelque rêve d'un cerveau en délire, ou si c'était une façon très-alambiquée, et d'un goût plus que médiocre, de lui faire une déclaration d'amour.

Le résultat de ses observations fut que Vatinel était peut-être fou, que peut-être il se trompait lui-même; mais qu'à coup sûr, il ne voulait tromper personne et qu'il était de la meilleure foi du monde.

«Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai votre franchise. Le hasard, ou une petite perfidie de votre ami, dont j'ignore le but, vous a instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai été extrêmement touchée de cet amour si vrai que peignaient vos lettres pour mo... pour celle que vous aviez aimée, que vous aimez encore, dites-vous. Vous avez été malheureux, vous l'êtes peut-être encore. Je veux vous aider à vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus affectueux, je croirai accomplir un devoir; je suis heureuse de n'avoir pas à parler des barrières infranchissables qui se sont élevées entre nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez; de cette Clotilde... qui n'est plus.—Vous avez raison, madame, répondit Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon cœur, car elle s'appelait Marie, doux nom formé avec les lettres du mot aimer. Mais que vous disais-je d'abord? Je vous disais que je n'aimais rien. Les goûts sont de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance d'aimer, même le plus légèrement, tout est rentré dans mon cœur pour se réunir à l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus petites gouttes d'eau pour les réunir en un nuage qui porte la tempête.—Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et loyal, et je ne doute pas un instant que vous ne soyez parfaitement de bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout à fait en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous trompiez vous-même. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si ordinaire à une femme que de se refuser à croire qu'on l'aime. Mais il est moins ordinaire et moins commode de dire: «Vous dites que vous ne m'aimez pas, et je crains cependant que vous ne m'aimiez.» C'est là une grande fatuité féminine; mais j'aime mieux m'exposer à être un peu ridicule qu'à jouer un jeu qui nous amènerait peut-être du malheur à l'un et à l'autre.»

Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de décider si Clotilde avait réellement la crainte qu'elle mettait en avant, ou si elle était un peu piquée de la préférence que donnait Vatinel, à ce qu'elle avait été, sur ce qu'elle était présentement. Je ne déciderai pas non plus si Clotilde n'était pas partagée par ces deux sentiments, et si elle aurait été plus capable de bien définir ce qui se passait en elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au sérieux. Mais ce brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette conversation, que l'on n'ose pas trop être de son avis.

«Madame, dit-il en se servant, pour lui être agréable et pour la rassurer, des sentiments qu'il était heureux de trouver dans son cœur, comment voudriez-vous que je pusse vous aimer?»

C'était réellement un singulier garçon que Tony Vatinel, un sauvage bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir à rapporter les discours.

Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait le personnage assez difficile et assez bizarre. Il n'y fit aucune attention et continua:

«Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le cœur dont j'ai aimé Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste qui ne m'inspirât de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de vous tuer et de me tuer après! Vous qui avez un mari, un homme auquel vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais être parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux, vos vêtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous êtes souillée, que vous êtes à un autre! Oh! non, non, madame! plus j'aimais ce que vous étiez, moins je puis aimer ce que vous êtes! Plus j'ai aimé Marie, moins je puis aimer Clotilde! Ce sont deux femmes dont l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien gardé de Marie. Vous n'avez plus la même physionomie ni les mêmes gestes; vos cheveux sont arrangés autrement, vous avez plus d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance, ainsi que votre regard. Marie parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui semblait être son haleine. Vos cheveux, à vous, sentent je ne sais quelle odeur que sentent également les cheveux de cent autres femmes. Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous êtes éclairée de certaine façon, ou quand votre voix, prononçant certains mots, trouve certaines inflexions, il vous arrive de ressembler à Marie et de me la rappeler; mais c'est pour moi comme une vision, comme une apparition qui s'évanouit aussitôt. Il y a quelques jours, vous étiez par hasard coiffée comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la tête penchée, vous lui ressembliez tout à fait. Mais qu'arrive-t-il alors? Que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous aimer. Hors de ces idées, vous êtes charmante, gracieuse, spirituelle, pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas été Marie et je ne l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard étrange, vos perfections mêmes sont des choses que je haïssais avant de vous connaître, et je suis sûr que, si j'avais voulu tracer le portrait d'une femme selon mon cœur, il n'y a pas un trait qui vous eût ressemblé.»

IX

De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand elle était seule, il lui parlait du passé, de celle qu'il appelait toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations pendant tout le temps qu'ils étaient restés ensemble à Trouville; il n'avait rien oublié. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle avait dit et comment elle était habillée. «Ce jour-là, disait-il souvent, elle avait une boucle de ses cheveux dérangée par le vent. Cet autre jour, elle avait un chapeau de paille orné d'une branche de giroflée violette.» Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait dans un silence opiniâtre; et, quand Clotilde lui en faisait des reproches, il lui disait:

«Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien à dire aux autres, et je ne sais même pas bien pourquoi il y a des autres au monde. Je ne demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous trouver toujours seule, toujours disposée à m'entendre vous parler de Marie. Et je livrerais le reste de ma vie à qui la voudrait; mais il faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il faudrait que mon cœur pût se tourner vers vous avec cette certitude de vous trouver que les yeux ont à se lever au ciel.»

X

Arthur n'avait pas compris à quel degré il avait blessé le cœur de sa femme la nuit du bal de l'Opéra. Le silence qu'avait gardé Clotilde lui avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de chercher à effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait tout oser. Il exigea qu'elle offrît des excuses à Alida, et elle offrit des excuses à Alida; il voulut qu'elle reçût la veuve, et elle la reçut. Il avait, en fait d'autorité dans sa maison, dans laquelle jusque-là il ne s'était pas trop cru le maître, toute l'insolence d'un parvenu.

Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son cœur à nu, Arthur se trompait lourdement. Du moment où Arthur avait reproché à Clotilde son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui avait faite était si profonde, que toute autre blessure ne pouvait aller au fond de la première et en toucher les bords, ni par conséquent exciter de la douleur. Elle avait conçu pour Arthur à la fois tant de haine et tant de mépris, qu'elle ne pouvait plus avoir, à l'égard de la veuve, même cette jalousie de vanité que l'on éprouve pour l'homme que l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intérieur, le refus de revoir Alida ou de voir la veuve n'auraient pu contenter Clotilde, et elle trouvait un plaisir amer à voir s'accumuler les torts et les injures de M. de Sommery.

Tony lui témoigna une grande admiration pour son angélique douceur.

«Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas, parce que cela m'est égal; les grands intérêts absorbent les petits. Comme vous, j'aime à me reporter en arrière. Je n'attache que peu de prix aux intérêts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me regarde pas et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je redeviens Marie.

XI

Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le jour qu'il l'avait vue pour la première fois. C'était la coiffure qu'elle portait à Trouville.

Il la regarda avec un intérêt plus marqué.

«A quoi pensez-vous? lui dit-elle.—Je pense répondit Vatinel, que je vais bien détester le premier qui entrera ce soir.—Je l'avais prévu, et j'ai défendu ma porte, excepté cependant pour mon mari.»

Tony fut très-fâché qu'elle eût prononcé ce mot; mais il ne tarda pas à oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et resta rêveur.

Ce n'était pas sans intention que madame de Sommery avait parlé de son mari. Vatinel semblait le plus enchanté et le plus amoureux des hommes, il n'y avait rien d'impossible que, dans la suite de la conversation, il lui prît fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde ou de lui baiser la main; il pouvait également arriver qu'Arthur rentrât à ce moment. On ne peut cependant dire à un homme tranquillement assis sur sa chaise: «Ayez soin de ne pas vous jeter à mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait rentrer.» Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jeté le plus incidemment possible la mention que son mari pouvait rentrer. «Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble à Marie?—O Marie! s'écria Vatinel, tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aimé et tout ce que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu étais et comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai consacré toute ma vie. Depuis longtemps, l'amour a remplacé le sang dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui travaillent, il y en a qui font des projets et des rêves; moi, je vous aime, et je ne fais pas autre chose.—Et moi aussi, dit Clotilde, Vatinel, je vous aime! Mais, écoutez-moi bien, mon ami. J'ai à vous entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis mariée, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais à vous. Nous continuerons à vivre dans le passé. Mon cœur seul vous appartiendra, mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus grande confiance; mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de vous voir, parce que ma résolution est immuable. Acceptez-vous ce pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel?—Je l'accepte, dit Tony, et j'y serai fidèle. Vous avez raison; d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un partage dont la seule pensée m'inspire de l'horreur. Nos âmes sont à jamais unies.—Mon ami, dit Clotilde, vous êtes ému, votre teint est animé et vos yeux étincellent; nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on nous trouve ainsi: allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une soirée. Fiez-vous-en à mon cœur, je referai ce bonheur pour nous aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas; vous n'oublierez pas que je souffre autant que vous de notre séparation. Mais rien ne nous empêchera de nous écrire. Vous enverrez vos lettres à ma femme de chambre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime: emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel sur mon front.»

Tony s'avança pâle et tremblant, et se pencha sur Clotilde. Il posa ses lèvres sur son front blanc. Tout disparut à ses yeux, et, quand il se releva, son âme tenait plus au front de Clotilde qu'à ses lèvres à lui. Il chancela et s'appuya sur un meuble; puis il partit en courant.

XII