Girtin, del.
Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne, Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à Paris.
Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier; leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...»
A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans qualificatif, le Boulevard. Pour les flâneurs, les désœuvrés, les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey, Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'Orphée aux Enfers! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle; les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur protégeait.
«—De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc.
Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut:
«—Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.»
Gravure sur bois de A. Lepère.
Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe—après les guerres du Hanovre—à l'angle du Boulevard et de la rue Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait joyeusement—à l'ombre des treilles—en regardant au loin tourner les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours—et l'on criait presque à l'innovation.—C'est une erreur de plus, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la plupart du temps la modification est regrettable!
Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant, original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de 1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard, suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte, par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les «Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient chaque soir, dans le grand foyer—orné des bustes des ancêtres de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la gloire de la maison—des habitués dont la présence seule était une protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson, Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique, G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac, Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!»
Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la Butte Sacrée; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis dans ses boniments du Chat Noir, est l'une des plus amusantes curiosités de Paris.
D'après une sépia de l'époque. (Musée Carnavalet.)
Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres, de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du Moulin Rouge éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes, de filles et de souteneurs. Chaque cabaret—et il y en a beaucoup—recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques, mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy, un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou.
Gravure de l'époque.
Vue prise des Jardins suspendus de la rue Louis-le-Grand.
Aquarelle du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.
Montmartre, c'est le cabaret de Paris, c'est le rire bon enfant, c'est la blague. On s'y amuse la nuit et le jour on y travaille, car de tous temps les artistes y ont élu domicile: Henri Monnier, la duchesse d'Abrantès, Mme Haudebourg-Lescot, Mlle Mars, Horace Vernet, Berlioz, Ch. Jacque, Reyer, Victor Massé, Vollon, Manet, André Gill, Steinlen, Guillemet, Willette, Jules Jouy, Mac-Nab, Xanrof, Maurice Donnay. Leur souvenir y est vivant et respecté, la légende de leurs prouesses s'y est conservée. C'est l'Iliade de Montmartre.
Musée Carnavalet.
A quelques mètres de ces rues bruyantes, commence la butte, sur laquelle, à la fin du siège, en 1871, les Parisiens avaient hissé les canons de la Garde nationale. Le Gouvernement tenta vainement de les reprendre, et l'on sait le reste: la résistance, les troupes débandées, les généraux Clément Thomas et Lecomte arrêtés, traînés dans une petite maison de la rue des Rosiers et fusillés contre un mur de jardin.
Il existe encore en partie, ce mur sinistre, et, si la maison a disparu où s'est accompli ce drame du 18 mars, un peu du tragique jardin aux fleurs rares survit derrière les modernes bâtisses de l'Abri Saint-Joseph, vastes hangars servant de réfectoires aux troupes de pèlerins qu'attire la basilique du Sacré-Cœur.
Eau-forte de Martial.
Houbron, pinxit. Musée Carnavalet.
Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux, vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires, de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique, près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette, rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux, de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier. L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret du Lapin agile, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides, bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère différente; rues étranges, comprises généralement entre une masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet, d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds» et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son «Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine». Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments, des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la débauche, le vice et le crime.
Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs, et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province, si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable, unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté!
Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra...
Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui «les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris.
En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne finissait pas de bâtir.
Canella, pinxit. Musée Carnavalet.
C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue» (fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et «son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui, «par les accords de son piano, sollicitait la charité publique». La recette était déplorable et nos bons et braves artistes improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle!
D'après une sépia du XVIIIe siècle.
a dit Coppée.
Par la rue Royale gagnons les Champs-Élysées, après nous être arrêtés un moment devant la cité Berryer, passage étrange où s'élevait autrefois l'hôtel des Mousquetaires du Roi. C'est une sorte de marché pauvre perdu dans ce riche quartier.
Place de la Concorde: la plus belle place qu'il y ait au monde, avec ses perspectives incomparables des Champs-Élysées, de la Seine, des Tuileries, du Garde-Meuble, de l'hôtel Crillon et du logis charmant de Grimod de la Reynière, aujourd'hui Cercle de l'Union artistique, à l'angle de la rue de «la Bonne-Morue»—aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas—devant laquelle s'élevait encore, jusque sous le Second Empire, un des pavillons d'angle construits par Gabriel. Que de souvenirs: l'érection de la statue de Louis XV, les fêtes données en l'honneur du mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette, si tragiquement terminées par l'écrasement, dans les fossés, de la foule attirée par le feu d'artifice, première cause de haine contre «l'Autrichienne»; les revues des gardes suisses, les charges de Lambesc, les ruées du peuple sur le pont tournant, les grilles forcées, les fossés franchis, et puis le sinistre échafaud, fumant devant la statue de la Liberté, et les conventionnels terrifiés, s'arrêtant avant d'entrer dans leur salle des séances et venant regarder de près cette mort qui, chaque jour, est suspendue sur eux. «Hier, me rendant à l'Assemblée avec Pénières, écrit Dulaure dans ses Mémoires, nous aperçûmes en passant sur la place de la Révolution, les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, me dit mon collègue, accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous bientôt besoin de signaler notre courage en montant de sang-froid sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice.»
Aquarelle originale du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.
Au coin de la rue de la Bonne-Morue, vers 1850 (aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas).
Eau-forte de Martial.
Des têtes coupées sont présentées par le bourreau aux quatre coins de l'immense place: Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Charlotte Corday, Madame Roland, Louis XVI, Marie-Antoinette et Robespierre. Pêle-mêle effroyable, sinistre boucherie, le sol est rouge de sang; puis ce sont les soldats de l'Empire qui défilent en chantant pour entrer aux Tuileries et acclamer leur Empereur triomphant, au retour de quelque victorieuse campagne.
Une tête blanche, de grosses épaulettes d'or, un cordon bleu: c'est Louis XVIII impotent, les jambes mortes, qui, dans sa calèche qu'encadrent les Gardes du corps, passe comme un éclair au triple galop de ses chevaux.
A l'angle de cette place de la Concorde, le 28 février 1848, Louis-Philippe, brisé, vaincu, montera dans l'humble fiacre qui conduira le deuil de la Monarchie.
Napoléon III, l'œil bleu et rêveur, la traversera presque chaque jour, conduisant son phaéton, et celui que les Parisiens d'alors appelaient «le petit Prince» montrera sa jolie tête blonde à la portière de la berline escortée par l'escadron de service.
Les grilles des Tuileries s'ouvriront encore, le 4 septembre 1870, sous l'effort des envahisseurs, et les artilleurs, pendant le siège de Paris, camperont dans le grand jardin dévasté. Enfin, le palais des rois de France disparaîtra dans un nuage de feu, parmi les dernières convulsions de la Commune expirante, et un pauvre bonhomme, dans un manteau brûlé de soleil, déteint par les pluies, le chef couvert d'un vieux feutre fané, passera ses journées à distribuer du pain et des graines aux pigeons et aux moineaux de Paris, à la place même où s'éleva la tribune de la Convention, à quelques pas de l'endroit où se posèrent les quatre pieds du cheval blanc de l'empereur Napoléon passant la revue de la Garde, avant de lâcher ses aigles victorieuses sur Moscou, Madrid, Rome, Vienne ou Berlin!
Les Champs-Élysées sont de création presque moderne. Il y a une dizaine d'années, les admirables avenues qui entourent l'Arc de l'Étoile, l'avenue Kléber, l'avenue de Wagram, l'avenue Niel, l'avenue de l'Alma offraient de bien pittoresques contrastes: à côté d'un hôtel somptueux surgissaient des échoppes lamentables, de sordides mastroquets, restes des anciens taudis qui peuplaient ce quartier si luxueux aujourd'hui où rien ne rappelle les terrains vagues et dangereux à traverser qu'ils étaient encore, il y a soixante ans. Sous le Directoire, la chaumière de Mme Tallien, «Notre-Dame de Thermidor», où les Incroyables et les Merveilleuses n'osaient se rendre sans escorte, s'élevait à la hauteur de l'avenue Montaigne. Des guinguettes, des vide-bouteilles en plein air occupaient l'emplacement actuel des restaurants et des cafés-concerts. Une gravure de Carle Vernet nous montre un campement de Cosaques autour d'une humble auberge aux allures campagnardes: c'est l'actuel restaurant Le Doyen!
Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées: des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac, lors des répétitions de Mercadet. Le grand romancier, pour dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par découvrir l'adresse de son illustre ami.
Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en 1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers, les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode, du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non loin de Madrid.
L.-G. Moreau, pinxit.
«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant à travers l'obscurité de la nuit.
«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez! Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.»
Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà, sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M. de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts, avec cette particularité que les deux adversaires se battirent à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas touchés... et combien d'autres!...
L.-G. Moreau, pinxit.
Sous Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, lord Seymour, le duc de Fitz-James, Ernest Le Roy—le Jockey-Club à sa formation—y organisent des courses. L'enjeu était modeste et le plus souvent il ne s'agissait alors que de quelques bouteilles de champagne. Puis, la vogue s'y met. Les courses prennent une extension considérable, c'est aujourd'hui la grande fête parisienne. Déjà, vers 1860, on avait, à l'Hippodrome de la place d'Eylau, évoqué le souvenir des anciennes courses de chars chères à l'antiquité.
Dessin de Norblin. Musée Carnavalet.
Le Bois de Boulogne est devenu l'endroit à la mode. Le second Empire y étale son luxe. C'est le cadre exquis des élégances, des mondanités, et Émile Zola peut écrire dans la Curée: «Il était quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs de la chaude après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de poussières volaient, et l'on voyait au loin les nappes étalées des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont Valérien. Le soleil, haut sur l'horizon, coulait, emplissait d'une lumière d'or les creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet océan de feuilles en un océan de lumière... Les panneaux vernis des voitures, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les couleurs vives des toilettes s'en allaient, au trot régulier des chevaux, mettaient sur les fonds du Bois une large barre mouvante, un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la chaussée. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des lunes de métal.»
Le spectacle n'a pas changé. Le même défilé triomphal, chaque jour, rassemble dans ce cadre choisi les femmes les plus élégantes de Paris, les cavaliers à la mode, les chauffeurs aux trépidantes automobiles, les clubmen aussi bien que les artistes et les travailleurs qui viennent jouir de ce beau spectacle, de cette fête des yeux, de ce décor unique au monde: le Bois de Boulogne, l'avenue du Bois, les Champs-Élysées.
Du haut de l'Arc de Triomphe, aux crépuscules de mai, la vision est magique, les terrasses du portique dressé à la gloire de la Grande-Armée, dominant les plus somptueux quartiers du Paris moderne.
Il y a quelque soixante ans, Balzac montrait son héros rêvant sur la colline du Père-Lachaise et contemplant le Monstre qu'il voulait dompter. Aujourd'hui, pour menacer du poing Paris, c'est sur l'Arc de Triomphe que devrait se placer Rastignac. C'est de là qu'il pourrait lancer son fameux défi: «A nous deux maintenant!», car si l'aspect des choses a changé, l'impression qui se dégage de l'immense Cité est toujours la même: impression d'écrasement, de lutte impérieuse, de victoire difficile. C'est que nul n'aborde sans une sorte d'angoisse ce grand Paris, si redoutable aux vaillants qui tentent sa conquête, et si prodigue aux heureux qui ont su le séduire.
TABLE DES GRAVURES
| Pages | |
| Rue du Chaume. (Aujourd'hui rue des Archives.)—Hôtel de Soubise.—Tour de Clisson | Frontispice |
| La place de la Bastille et l'Éléphant | V |
| Démolition de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, à la hauteur de la rue Soufflot | XIII |
| Hôtel de Ville en 1838 | XVII |
| Le Louvre vers 1785 | XXIII |
| Le Jardin du Palais-Royal en 1791 | XXIX |
| Place de la Concorde | XXXIII |
| Chemin de ronde de la Barrière de l'Étoile en 1854. (Aujourd'hui avenue de Wagram) | XLI |
| Le Musée Carnavalet | 47 |
| Le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvre (XVIIIe siècle) | 53 |
| Vue du Pont-Neuf, prise d'un œil-de-bœuf de la colonnade du Louvre | 57 |
| Le petit bras de la Seine et le Pont-Neuf | 59 |
| Ateliers et travaux des fondations de la caserne de la Cité en 1864-1865 | 61 |
| Vue de Notre-Dame | 65 |
| Le Petit-Pont et les tours de Notre-Dame | 69 |
| Ancienne Préfecture de Police. (Ancienne rue de Jérusalem) | 71 |
| L'église Saint-Barthélemy et la petite place en face le Palais de Justice | 73 |
| La Sainte-Chapelle en 1875 | 77 |
| Dégagement du Palais de Justice | 81 |
| Le triomphe de Marat | 85 |
| Place Dauphine en 1780 | 89 |
| La pompe Notre-Dame | 93 |
| Ile Saint-Louis | 99 |
| Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle de Saint-Aubin.) | 99 |
| Collège Louis-le-Grand | 101 |
| Cour intérieure de l'École polytechnique | 103 |
| Rue Clovis en 1867 | 105 |
| Le Panthéon en construction | 111 |
| Procession devant Sainte-Geneviève | 113 |
| Le Luxembourg vers 1790 | 117 |
| Billet d'entrée à l'Assemblée nationale | 121 |
| Soupers fraternels dans les Sections de Paris | 125 |
| Bassin du Luxembourg | 129 |
| Galerie de l'Odéon. (Rue Rotrou) | 132 |
| Rue de l'École-de-Médecine en 1866. (Maison où Marat fut assassiné) | 133 |
| Démolitions sur l'actuel emplacement du boulevard Saint-Germain | 137 |
| La cour de Rohan en 1901 | 139 |
| Salle de l'ancien Théâtre-Français | 141 |
| La façade de l'Institut | 145 |
| Les cardeuses de matelas | 148 |
| Le Pont des Arts | 149 |
| Berges de la Seine | 151 |
| Entrée du guichet du Louvre | 152 |
| Paris vu de la pointe de la Cité | 153 |
| Une vue de Seine | 155 |
| Le Pont Neuf vers 1855 | 157 |
| Le Pont Neuf vers 1889 | 161 |
| La rue Galande | 165 |
| La place Maubert | 168 |
| Ancien amphithéâtre de chirurgie, à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert | 169 |
| L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la rue Saint-Victor | 173 |
| La rue Saint-Julien-le-Pauvre | 175 |
| Jardin des Plantes.—Le cèdre du Liban et le labyrinthe | 177 |
| Jardin des Plantes.—Le cèdre du Liban | 179 |
| Jardin des Plantes.—Ancien amphithéâtre | 180 |
| Jardin des Plantes au XVIIIe siècle | 181 |
| Jardin des Plantes—Un observateur | 183 |
| Les tanneries sur la Bièvre | 187 |
| La Bièvre vers 1900—Bief de Valence | 191 |
| Le pont de Constantine et l'estacade | 195 |
| Le Pont-Royal en 1800 | 199 |
| Hôtel de Lesdiguières | 201 |
| Bal commémoratif sur les ruines de la Bastille | 203 |
| L'hôtel de Sens vers 1835 | 207 |
| Hôtel du prévôt Hugues Aubryot—Cour et passage Charlemagne en 1867 | 215 |
| Place Royale vers 1651 (actuellement place des Vosges) | 219 |
| L'hôtel de Ville au XVIIe siècle | 223 |
| Rue Grenier-sur-l'Eau en 1866 | 225 |
| Hôtel Barbette | 227 |
| Port Saint-Paul | 229 |
| La rue des Prouvaires et la rue Saint-Eustache vers 1850 | 237 |
| Les Halles en 1822 | 238 |
| Les Halles en 1828 | 239 |
| Les Halles et la pointe Saint-Eustache | 240 |
| Le trottoir des Halles, près Saint-Eustache en 1867 | 241 |
| Vieilles rues du quartier des Halles, vers 1865 | 243 |
| L'ancien marché à la Vallée, quai des Grands-Augustins | 245 |
| Le marché des Innocents au XVIIIe siècle | 249 |
| Saint-Jacques-la-Boucherie, vers 1848 | 253 |
| La maison de Beaumarchais | 257 |
| Vue de l'Ambigu-Comique sur le boulevard du Temple | 261 |
| Le boulevard du Temple vers 1860 | 265 |
| Théâtre des Funambules, boulevard du Temple | 269 |
| Une cour de la prison Saint-Lazare | 272 |
| Rue Saint-Martin en 1866—La Tour du Vert-Bois | 273 |
| Rue de Cléry | 275 |
| La Porte Saint-Denis | 279 |
| Le boulevard des Italiens | 283 |
| Théâtre des Variétés vers 1810 | 287 |
| Médaille commémorative du siège de Paris | 289 |
| Un épisode du siège de Paris | 290 |
| Les boulevards, l'Hôtel de Salm et les Moulins de Montmartre | 291 |
| Une plume estampillée de pigeon voyageur | 293 |
| La rue des Rosiers | 294 |
| Rue à Montmartre | 295 |
| Place de la Concorde en 1829 | 299 |
| Place de la Concorde | 301 |
| Entrée des Tuileries par le pont tournant en 1788 | 303 |
| Pavillon d'angle de la place Louis XV vers 1850 | 305 |
| L'allée des Veuves et le cours la Reine, vers 1835 | 307 |
| Le Château de Madrid | 311 |
| Pavillon de Bagatelle | 314 |
| Vue du Jardin des Tuileries en 1808 | 315 |
| Une représentation à l'Hippodrome sous le second Empire | 317 |
| L'Arc de Triomphe de l'Étoile vers 1850 | 319 |
FIN DE LA TABLE DES FIGURES
LISTE DES OUVRAGES CITÉS OU CONSULTÉS
Histoire et recherches des Antiquités de la Ville de Paris, par H. Sauval (1724).
Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf (1883).
Tableau de Paris, par Mercier (1782).
Histoire de Paris, par Dulaure (1825).
Tableau de Paris, par Texier (1850).
Paris démoli, par E. Fournier (1855).
Énigme des rues de Paris, par E. Fournier (1860).
Chronique des rues de Paris, par E. Fournier (1864).
Paris à travers les âges, par E. Fournier (1875).
Mon Vieux Paris, par E. Drumont (1879).
Paris, par Auguste Vitu (1889).
Paris (Histoire des vingt arrondissements), par Labédollière.
Paris Révolutionnaire, par Lenôtre (1895).
Vieux papiers, Vieilles maisons (1900).
La Bièvre et Saint-Séverin, par Huysmans (1898).
La Chronique des Rues, par Beaurepaire (1900).
Paris-Atlas, par F. Bournon.
Nouvel Itinéraire-Guide de Paris, par Ch. Normand.
A Travers le Vieux Paris, par le marquis de Rochegude (1903).
Procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris (depuis 1898).
3047-1-24.—Paris.—Imp. HEMMERLÉ, PETIT et Cie
2, 4 et 4 bis, rue de Damiette.