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Colas Breugnon: Récit bourguignon cover

Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 10: IV
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About This Book

The narrative presents a series of episodic, often comic sketches voiced by a candid, convivial elder who recalls village life, family, practical jokes, local customs, and misadventures. Through anecdotes ranging from seasonal delights and domestic mishaps to calamities such as illness, fire, and local unrest, the voice balances earthy humor with stoic acceptance. Portraits of neighbors, festivals, and everyday labor evoke a grounded, sensory sense of place, while occasional reflections on wider troubles underscore resilience and attachment to simple pleasures. The tone remains warm, chatty, and unpretentious, inviting readers to savor small joys and human foibles.

III

LE CURÉ DE BRÈVES

Prime avril.

Aussitôt que les chemins furent débarrassés de ces visiteurs importuns, je résolus de m’en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son village. Je n’étais pas bien inquiet de ce qu’il était devenu. Le gaillard sait se défendre! N’importe! l’on est plus tranquille, lorsqu’on a vu avec ses yeux l’ami lointain... Et puis, il me fallait me dégourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du bord de la rivière, qui s’étire au pied des collines boisées. Sur les feuilles nouvelettes s’égrenaient les gouttelettes d’une petite pluie bénie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis reprenait tranquillement. Dans les futaies, un écureuil amoureux miaulait. Dans les prés, les oies jabotaient. Les merles s’en donnaient à gorge que veux-tu et la petite serrurière faisait son: «titiput»...

Sur le chemin, je décidai de m’arrêter, pour aller prendre à Dorceny mon autre ami, le notaire, maître Paillard: de même que les Grâces, nous ne sommes au complet qu’à trois. Je le trouvai dans son étude, qui griffonnait sur ses minutes le temps qu’il faisait, les rêves qu’il avait eus et ses vues sur la politique. Auprès de lui était ouvert, à côté du De Legibus, le livre des Prophéties de M. Nostradamus. Quand on est, toute sa vie, calfeutré dans son logis, l’esprit prend sa revanche et ne s’en va que mieux dans les plaines du rêve et les taillis du souvenir; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans l’avenir ce qu’il adviendra du monde. Tout est écrit, dit-on: je le crois, mais j’avoue que je n’ai jamais réussi à lire dans les Centuries l’avenir que lorsqu’il était accompli.

En me voyant, le bon Paillard s’épanouit; et la maison, du haut en bas, retentit de nos éclats. Il me réjouit à regarder, le petit homme, bedonnant, face grêlée, de larges joues, nez coloré, les yeux plissés, vifs et rusés, l’air renfrogné, et bougonnant contre le temps, contre les gens, mais dans le fond très bon plaisant, toujours raillant, et beaucoup plus farceur que moi. C’est son bonheur de vous lâcher, d’un air sévère, une énorme calembredaine. Et grave, il est beau à voir, à table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa chansonnette. Tout content de m’avoir, il me tenait les mains dans ses mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement à tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout fait dans sa maison; et le tout n’est pas beau, mais le tout est de lui; et beau ou laid, c’est son portrait.

Pour n’en point perdre l’habitude, il se plaignit de ci de ça; et moi, par contradiction, je trouvais bon et ça et ci. Il est, lui, le docteur Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux: c’est notre jeu. Il grogna contre ses clients; et sans doute il faut avouer qu’ils mettent peu d’empressement à le payer: car certaines de ses créances remontent à trente-cinq ans; et bien qu’intéressé, il ne se hâte point de les faire rentrer. Les autres, s’ils s’acquittent, c’est par hasard, quand ils y pensent; en nature: un panier d’œufs, une paire de poulets. C’est la coutume; et l’on trouverait offensant qu’il réclamât son argent. Il grognait, mais il laissait faire; et je crois qu’à leur place, il en eût fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et qui faisait des œufs. Peu de besoins. Un vieux garçon; ne chassant pas les cotillons; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos viviers, nos clapiers sont d’abondants garde-manger. Sa plus grande dépense était pour ses bouquins, qu’il montrait, mais de loin (car l’animal n’est point prêteur), et pour une manie qu’il a de regarder la lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande venues. Il s’est dans son grenier, dessus son toit, parmi les cheminées, aménagé une plate-forme branlante, d’où il observe gravement le firmament tournant; il s’efforce d’y déchiffrer, sans y trop rien comprendre, l’alphabet de nos destinées. Au reste, il n’y croit pas, mais il aime à y croire. En quoi je le comprends: on a plaisir, de sa fenêtre, à voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les demoiselles; on leur prête des aventures, des intrigues, un roman; et vrai ou non, c’est amusant.

Nous discutâmes longuement sur le prodige, sur l’épée de feu sanglant dans la nuit brandie le mercredi d’avant. Et chacun expliquait le signe, à sa façon; bien entendu, chacun soutenait mordicus que seul son sens était le bon. Mais à la fin, nous découvrîmes que lui ni moi n’avions rien vu. Car ce soir-là, mon astrologue, justement, avait fait un somme devant son instrument. Du moment que l’on n’est plus seul à avoir été sot, on en prend son parti. Nous le prîmes joyeusement.

Et nous sortîmes, bien décidés à n’en rien confesser au curé. Nous allâmes à travers champs, examinant les jeunes pousses, les fuseaux roses des buissons, les oiseaux qui faisaient leurs nids, et sur la plaine un épervier, comme une roue, aux cieux tournant. Nous nous contions en riant la bonne farce que naguère à Chamaille nous avions faite. Pendant des mois, Paillard et moi, nous avions sué sang et eau afin d’apprendre à un gros merle mis en cage un chant huguenot. Après quoi, nous l’avions lâché dans le jardin de mon curé. S’y trouvant bien, il s’était fait le magister des autres merles du village. Et Chamaille, que leur choral venait troubler, quand il lisait son bréviaire, se signait, sacrait, croyait que le diable était lâché dans son jardin, l’exorcisait et, de rage, embusqué derrière son volet, arquebusait l’Esprit Malin. Il n’en était point dupe d’ailleurs tout à fait. Car lorsqu’il avait tué le diable, il le mangeait.

*
*   *

Tout en causant nous arrivâmes.

Brèves semblait dormir. Les maisons sur la route bâillaient, portes ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage humain, qu’au rebord d’un fossé le derrière d’un marmot, qui se donnait de l’air et qui faisait de l’eau. Mais à mesure que Paillard et moi, nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg, par le chemin jonché de pailles et de bouses, montait un ronflement d’abeilles irritées. Et quand nous débouchâmes sur la place de l’église, nous la trouvâmes pleine de gens gesticulant, pérorant et piaillant. Au milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure, Chamaille, cramoisi de colère, braillait, en montrant les deux poings à tous ses paroissiens. Nous tâchions de comprendre; mais nous n’entendions rien qu’un tumulte de voix:

«...Chenilles et chenillots... Hannetons et mulots... Cum spiritu tuo...»

Et Chamaille criait:

—Non! non! je n’irai pas!

Et la foule:

—Sacré nom! Es-tu notre curé? réponds-nous, oui ou non? Si tu l’es (et tu l’es), c’est pour que tu nous serves.

Et Chamaille:

—Faquins! Je sers Dieu, non pas vous...

Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l’huis au visage de ses administrés; au travers de la grille, on vit encore ses deux mains s’agiter, dont l’une par habitude répandait sur son peuple onctueusement la pluie de la bénédiction et dont l’autre levait sur la terre le tonnerre de la malédiction. Une dernière fois, à la fenêtre de la maison, parut son ventre rond et sa face carrée, qui, ne pouvant se faire entendre au milieu des huées, répliqua rageusement avec un pied de nez. Là-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassèrent; la place se vida; et, nous glissant derrière les badauds clairsemés, nous pûmes enfin à l’huis de Chamaille frapper.

Nous frappâmes longtemps. L’animal entêté ne voulait pas ouvrir.

—Hé! monsieur le curé!...

Nous avions beau héler (nous déguisions nos voix, afin de nous amuser):

—Maître Chamaille, êtes-vous là?

—Au diable! Je n’y suis pas.

Et comme nous insistions:

—Voulez-vous lever le camp! Si vous ne laissez ma porte, je vais, bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte!

Il faillit sur nos dos verser son pot à eau. Nous criâmes:

—Chamaille, au moins verse du vin!

À ces mots, par miracle, l’orage s’apaisa. Rouge comme un soleil, la bonne figure réjouie de Chamaille se pencha:

—Nom d’un petit bonhomme! Breugnon, Paillard, c’est vous? J’allais en faire de belles! Ah! les sacrés farceurs! que ne le disiez-vous?

Notre homme quatre à quatre dégringole ses marches.

—Entrez! Entrez! Bénis! Çà, que je vous embrasse! Bonnes gens, que je suis aise de voir figure humaine après tous ces babouins! Avez-vous assisté à la danse qu’ils faisaient? Qu’ils dansent tant qu’il leur plaît, je ne bougerai pas. Montez, nous allons boire. Vous devez avoir chaud. Vouloir me faire sortir avec le Saint-Sacrement! Il va pleuvoir tantôt: nous serions, le bon Dieu et moi, trempés comme des soupes. Sommes-nous à leur service? Suis-je un valet de ferme? Traiter l’homme de Dieu en manant! Sacripants! Je suis fait pour curer leurs âmes et non leurs champs.

—Ah! çà, demandâmes-nous, qu’est-ce que tu nous chantes? À qui diable en as-tu?

—Montez, montez, dit-il. Là-haut, nous serons mieux. Mais d’abord, il faut boire. Je n’en puis plus, j’étouffe!... Que dites-vous de ce vin? Certes il n’est point des pires. Croiriez-vous, mes amis, que ces animaux-là avaient la prétention de me faire, tous les jours, faire les Rogations, dès Pâques... Pourquoi pas depuis les Rois jusqu’à la Circoncision? Et cela, pour des hannetons!

—Des hannetons! dîmes-nous. Sûrement, quelques-uns te sont restés pour compte. Tu divagues, Chamaille.

—Je ne divague point, cria-t-il indigné. Ah! cela, c’est trop fort! C’est moi qui suis en butte à toutes leurs folies et c’est moi qui suis fou!

—Alors, explique-toi en homme pondéré.

—Vous me feriez damner, fit-il en s’épongeant de fureur; il faudrait que je restasse calme, quand on nous tarabuste, moi et Dieu, Dieu et moi, toute la sainte journée, pour que nous nous prêtions à leurs billevesées!... Or, sachez (ouf! j’étoufferai, c’est sûr) que ces païens qui se soucient comme d’une guigne de la vie éternelle, et ne lavent pas plus leur âme que leurs pieds, exigent de leur curé la pluie et le beau temps. Il faut que je commande au soleil, à la lune: «Un peu de chaud, de l’eau, assez, pas trop n’en faut, un petit soleil doux, moelleux, enveloppé, une brise légère, surtout pas de gelées, encore une arrosée, Seigneur, c’est pour ma vigne; arrête, assez pissé! À présent, il me faut un petit coup de feu...»

À entendre ces marauds, il semblerait que Dieu n’ait rien de mieux à faire, sous le fouet de la prière, que l’âne du jardinier, attaché à sa meule, qui fait monter de l’eau. Encore (c’est le plus beau!) ne s’entendent-ils pas entre eux: l’un veut la pluie, quand l’autre veut le soleil. Et les voilà qui lancent les saints à la rescousse! Ils sont trente-sept, là-haut, qui font de l’eau. Marche en tête, lance en main, saint Médard, grand pissard. De l’autre part, ils ne sont que deux: saint Raymond et saint Dié, qui dissipent les nuées. Mais viennent en renfort saint Blaise chasse-vent, Christophe pare-grêle, Valérien avale-orage, Aurélien tranche-tonnerre, saint Clair fait le temps clair. La discorde est au ciel. Tous ces grands personnages se flanquent des horions. Et voici saintes Suzanne, Hélène et Scholastique qui se prennent au chignon. Le bon Dieu ne sait plus à quel saint se vouer. Et si Dieu n’en sait rien, que saura son curé? Pauvre curé!... Enfin, ce n’est pas mon affaire. Je ne suis là que pour transmettre les prières. Et l’exécution regarde le patron. Aussi ne dirais-je rien (quoique cette idolâtrie, entre nous, me dégoûte... Mon doux Seigneur Jésus, êtes-vous mort en vain?) si du moins ces vauriens ne voulaient me mêler aux querelles du ciel. Mais (ils sont enragés!) ils prétendent se servir de moi et de la croix, comme d’un talisman, contre toutes les vermines qui dévorent leurs champs. Un jour c’est pour les rats qui rongent les grains des granges. Procession, exorcisme, prière à saint Nicaise. Jour glacé de décembre, de la neige jusqu’au dos: j’y pris un lumbago... Ensuite, pour les chenilles. Prières à sainte Gertrude, procession. C’est en mars: giboulées, neige fondue, pluie gelée: j’attrape un enrouement, je tousse depuis ce temps... Aujourd’hui, les hannetons. Encore une procession! Il faudrait que je fisse le tour de leurs vergers (un gros soleil de plomb, des nuages pansus et bleu noir comme des mouches, un orage qui mitonne, je reviendrais avec un bon chaud refroidi) en chantant le verset: «Ibi ceciderunt fauteurs d’iniquité, atque expulsi sunt et n’ont pas pu stare...» Mais c’est moi qui serais proprement expulsé!... «Ibi cecidit Chamaille Baptiste, dit Dulcis, curé.»... Non, non, non, grand merci! Je ne suis pas pressé. On se lasse, à la fin, des meilleures plaisanteries. Est-ce à moi, s’il vous plaît, d’écheniller leurs champs? Si les hannetons les gênent, qu’ils se déshannetonnent eux-mêmes, ces feignants! Aide-toi, et le Ciel t’aidera. Ce serait trop commode de se croiser les bras et de dire au curé: «fais ceci, fais cela!» Je ferai ce qu’il plaît à Dieu, et moi: je bois. Je bois. Faites de même... Quant à eux, qu’ils m’assiègent, s’ils veulent! Je n’en ai cure, compagnons, et je jure qu’ils lèveront plutôt le siège de ma maison, que je ne lèverai le mien de ce fauteuil. Buvons!

*
*   *

Il but, exténué par sa grande dépense de souffle et d’éloquence. Et nous, ainsi que lui, levâmes notre verre dessus notre goulet, regardant au travers le ciel et notre sort, qui nous paraissaient roses. Pendant quelques minutes, le silence régna. Seul, Paillard, qui claquait de la langue, et Chamaille, dans le gros cou de qui le vin faisait: glouglou. Il buvait d’un seul trait, Paillard, à petits coups. Chamaille, quand le flot tombait au fond du trou, faisait: «Han!» en levant ses yeux au firmament. Paillard regardait son verre, par-dessus, par-dessous, à l’ombre et au soleil, le humait, reniflait, buvait du nez, de l’œil, autant que du palais. Pour moi, je savourais ensemble le breuvage et les buveurs; ma joie s’augmentait de la leur, et de les observer: boire et voir font la paire; c’est un morceau de roi. Je n’en fessais pas moins, prompt et preste, mon verre. Et tous trois, bien au pas; point de retardataire!... Qui le croirait pourtant? Quand nous fîmes le compte, celui qui arriva premier à la barrière, d’une bonne lampée, fut monsieur le notaire.

Après que la rosée de cave eut humecté doucement nos gésiers et rendu la souplesse aux esprits animaux, nos âmes s’épanouirent, et nos faces aussi. À la fenêtre ouverte, accoudés, attendris, nous regardions avec extase dans les champs le printemps nouveau, le gai soleil sur les fuseaux des peupliers qui se remplument, au creux du val l’Yonne cachée qui tourne et tourne dans les prés, comme un jeune chien qui se joue, et d’où montait à nous l’écho des battoirs et des laveuses et des canes cacardeuses. Et Chamaille, déridé, disait, en nous pinçant le bras:

—Qu’il fait bon vivre, en ce pays! Que le Dieu du ciel soit béni, qui tous trois nous fit naître ici! Se peut-il rien de plus mignon, de plus riant, de plus touchant, attendrissant, appétissant, gras, moelleux et gracieux! On en a les larmes aux yeux. On voudrait le manger, le gueux!

Nous approuvions, du menton, lorsque soudain il repartit:

—Mais pourquoi diable eut-il l’idée, là-haut, de faire en ce pays pousser ces animaux-ci? Il eut raison, c’est entendu. Il sait ce qu’il fait, il faut croire... mais je préférerais, je l’avoue, qu’il eût tort, et que mes paroissiens fussent au diable, où l’on voudra: chez les Incas ou le Grand Turc, je ne m’en soucie, pourvu qu’ils soient ailleurs qu’ici!

Nous lui dîmes:

—Chamaille, ils sont pourtant les mêmes. Autant ceux-ci que d’autres! À quoi sert de changer?

—C’est donc, reprit Chamaille, qu’ils ont été créés, non pour être sauvés par moi, mais se sauver, en me forçant à faire pénitence sur terre. Convenez, mes compères, convenez qu’il n’est guère métier plus misérable que celui d’un curé de campagne, qui sue à faire entrer les saintes vérités dans le crâne endurci de ces pauvres hébétés. On a beau les nourrir du suc de l’Évangile et faire à leurs bambins téter le catéchisme: le fait à peine entré leur ressort par le nez; faut à ces grands gousiers plus grossière pâtée. Quand ils ont mâchonné quelque temps un ave, d’un coin de bouche à l’autre promené litanies, ou, pour s’entendre braire, chanté vêpres et complies, rien des sacrées paroles ne passe le parvis de leur gueule assoiffée. Le cœur ni l’estomac n’en reçoit quasi rien. Après comme devant, ils restent purs païens. En vain, depuis des siècles, nous extirpons des champs, des ruisseaux, des forêts, les génies et les fées; vainement, nous soufflons, à en faire éclater nos joues et nos poumons, nous soufflons, ressoufflons ces flambeaux infernaux, afin que, dans la nuit plus noire de l’univers, la lumière du vrai Dieu seule se fasse voir, jamais on n’a pu tuer ces esprits de la terre, ces sales superstitions, cette âme de la matière. Les vieilles souches des chênes, les noires pierres-qui-virent, continuent d’abriter cette engeance satanique. Combien nous en avons pourtant brisées, taillées, pillées, brûlées, déracinées! Il faudrait retourner chaque motte, chaque pierre, la terre tout entière de la Gaule, notre mère, pour finir d’arracher les diables qu’elle a au corps. On n’y arriverait même pas. Cette damnée nature nous glisse entre les mains: vous lui coupez les pattes, il repousse des ailes. Pour chaque dieu qu’on tue, il en renaît dix autres. Tout est dieu, tout est diable, pour ces abrutis-là. Ils croient aux loups-garous, au cheval blanc sans tête et à la poule noire, au grand serpent humain, au lutin Fouletot et aux canards sorciers... Mais dites-moi, je vous prie, la tête que doit faire, au milieu de ces monstres éclopés, échappés de l’Arche de Noé, le doux fils de Marie et du pieux charpentier!

Mons Paillard répondit:

—Compère, «œil un autre œil voit, et non soi». Tes paroissiens sont fous, c’est certain. Mais toi, es-tu plus sain? Curé, tu n’as rien à dire; car tu fais tout comme eux. Tes saints valent-ils mieux que leurs lutins et leurs fées?... Ce n’était pas assez d’avoir un Dieu en trois, ou trois qui en font un, et la déesse mère, il a fallu loger dans votre Panthéon un tas de petits dieux en chausses et en jupons, afin de remplacer ceux qui étaient brisés et de remplir les niches que vous aviez vidées. Mais ces dieux, non, vrai Dieu! ne valent pas les vieux. On ne sait d’où ils viennent; il en sort de partout, comme des limaçons, tous mal faits, gens de peu, pouacres, stropiats, mal lavés, couverts de plaies et bosses, et mangés de vermine: l’un exhibe un moignon qui saigne, ou sur sa cuisse un ulcère luisant; l’autre coquettement porte sur son chignon enfoncé, un tranchoir; celui-ci se promène la tête sous le bras; celui-là, tout glorieux, entre ses doigts secoue sa peau, comme une chemise. Et, sans aller si loin, que dirons-nous, curé, de ton saint, de celui qui trône en ton église, le Stylite Simon, qui pendant quarante ans se tint sur une jambe, au sommet d’un pilier, à l’instar d’un héron?

Chamaille sursauta et cria:

—Halte-là! passe encore pour les autres saints! Je ne suis pas chargé de les garder. Mais, païen, celui-là, c’est le mien, je suis chez lui. Mon ami, sois poli!

—Laissons donc (je suis ton hôte) sur sa patte ton échassier; mais dis-moi ce que tu penses de l’abbé de Corbigny, qui prétend avoir en bouteille du lait de la Très Sainte-Vierge; et dis-moi que te semble aussi M. de Sermizelles, qui, un jour, ayant la courante, s’administra de l’eau bénite et de la poudre de reliques, en tisane de lavement!

—Ce que j’en pense, dit Chamaille, c’est que toi-même, toi qui railles, si tu souffrais du fondement, tu en ferais peut-être autant. Quant à l’abbé de Corbigny, tous ces moines, pour nous prendre la pratique, tiendraient boutique, s’ils le pouvaient, de lait d’archanges, de crème d’anges, et de beurre de séraphins. Ne parle pas de ces gens-là! Moine et curé, c’est chien et chat.

—Alors, curé, tu n’y crois pas, à ces reliques?

—Non, pas aux leurs, je crois aux miennes. J’ai l’os acromion de sainte Diétrine, qui éclaircit l’urine et le teint des diétreux[4]. Et j’ai le bregmatis carré de saint Étoupe qui chasse les démons des ventres des moutons... Veux-tu bien ne pas rire! Parpaillot, tu te gausses? Tu ne crois donc à rien? J’ai les titres ici (aveugles qui en doute! je m’en vais les chercher), sur parchemin signés; tu verras, tu verras leur authenticité.

—Reste assis, reste assis, et laisse tes papiers. Tu n’y crois pas non plus, Chamaille, ton nez bouge... Quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, un os sera toujours un os, et qui l’adore un idolâtre. Chaque chose en sa place: les morts au cimetière! Moi, je crois aux vivants, je crois qu’il fait grand jour, que je bois et raisonne—et raisonne fort bien—que deux et deux font quatre, que la terre est un astre immobile et perdu dans l’espace tournant; je crois en Guy Coquille, et puis te réciter, si tu veux, tout du long, le recueil des Coutumes de notre Nivernois; je crois aussi aux livres où la science de l’homme et son expérience goutte à goutte se filtrent; par-dessus tout, je crois en mon entendement. Et (cela va sans dire) je crois également en la sacrée Parole. Il n’est d’homme prudent et sage d’en douter. Es-tu content, curé?

—Non, je ne le suis pas, s’écria mon Chamaille, tout de bon irrité. Es-tu calvinien, hérétique, huguenot, qui marmonne la Bible, en remontre à sa mère l’Église, et qui prétend (fausse couvée de vipères!) se passer de curé?

À son tour, se fâcha mon Paillard, protestant qu’il ne permettait pas qu’on le dît protestant, qu’il était bon François, catholique de poids, mais homme de bon sens et qui n’est point manchot de l’esprit ni des poings, qui voit clair à midi sans mettre ses lunettes, qui nomme un sot un sot et Chamaille trois sots en un, ou un en trois (comme il voudra), et, pour honorer Dieu, honore sa raison, qui du grand luminaire est le plus beau rayon.

*
*   *

Là-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accoudés sur la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j’éclatai de rire. Alors, ils s’aperçurent que je n’avais rien dit, et je le remarquai, moi-même, à cet instant. Jusque-là, j’étais occupé à les voir, à les écouter, en m’amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en répétant tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui mâche un chou. Mais les deux enragés parleurs me sommèrent de déclarer pour lequel des deux j’étais. Je répondis:

—Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N’en est-il plus à discourir? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est sage... Mes compères, quand vous voulez savoir ce que vous possédez, vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres; après, vous les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l’une de l’autre vos lubies? Toutes ensemble font peut-être la vérité. La vérité vous fait la nique, quand vous voulez l’accaparer. Le monde, enfants, a plus d’une explication: car chacune n’explique qu’un côté de la question. Je suis pour tous vos dieux, les païens, les chrétiens, et pour le dieu raison, par-dessus le marché.

À ces mots, tous les deux s’unissant contre moi, courroucés, m’appelèrent pyrrhonien et athée.

—Athée! que vous faut-il? que voulez-vous de moi? Votre Dieu ou vos dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi? Qu’ils viennent! Je les reçois. Je reçois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me plaît fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur fais la risette; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un seul Dieu, je l’avoue, je n’en ai pas assez. Qu’y faire? je suis gourmand... on me met à la diète! J’ai mes saints, j’ai mes saintes, mes fées et mes esprits, ceux de l’air, de la terre, des arbres et des eaux; je crois à la raison; je crois aussi aux fous, qui voient la vérité; et je crois aux sorciers. J’aime bien à penser que la terre suspendue se balance dans les nues, et je voudrais toucher, démonter, remonter tous les beaux mécanismes de l’horloge du monde. Mais cela ne fait point que je n’aie du plaisir à écouter chanter les célestes grillons, les étoiles aux yeux ronds, et à épier l’homme au fagot dans la lune... Vous haussez les épaules? Vous, vous êtes pour l’ordre. Eh! l’ordre a bien son prix! Mais il n’est pas pour rien, et il se fait payer. L’ordre, c’est ne pas faire ce qu’on veut, et c’est faire ce qu’on ne voudrait pas. C’est se crever un œil, pour mieux voir avec l’autre. C’est abattre les bois pour y faire passer les grandes routes droites. C’est commode, commode... Mais bon Dieu! que c’est laid!! Je suis un vieux Gaulois: beaucoup de chefs, beaucoup de lois, tous frères, et chacun pour soi. Crois si tu veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux! Il en bout, il en pleut, d’en haut, d’en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds; le monde en est gonflé, comme laie en gésine. Je les estime tous. Et je vous autorise à m’en apporter d’autres. Mais je vous défie bien de m’en reprendre un seul, ni de me décider à lui donner congé; à moins que le coquin n’ait par trop abusé de ma crédulité.

Me prenant en pitié, Paillard et le curé demandèrent comment je pouvais retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.

—Je l’y trouve fort bien, dis-je; tous les sentiers me sont familiers, je m’y promène à l’aise. Quand je vais seul par la forêt, de Chamoux à Vézelay, croyez-vous donc que j’aie besoin de la grand-route? Je vais, je viens, les yeux fermés, par les chemins des braconniers; et si je suis peut-être arrivé le dernier, du moins j’apporte au gîte ma gibecière pleine. Tout y est à sa place, rangé, étiqueté: le bon Dieu à l’église, les saints dans leurs chapelles, les fées parmi les champs, la raison sous mon front. Ils s’entendent très bien: chacun a sa chacune, sa tâche et sa maison. Ils ne sont pas soumis à un roi despotique; mais, tels messieurs de Berne et leurs confédérés, ils forment tous entre eux des cantons alliés. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts. Ne t’y fie pas pourtant! On a parfois besoin des faibles contre les forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fées. Tout de même, il lui faut aussi les ménager. Et le bon Dieu tout seul n’est pas plus fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque. Croquant croqué. Oui-dà. On ne m’ôtera pas, voyez-vous, de l’idée, que le plus grand bon Dieu, nul ne l’a encore vu. Il est très loin, très haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connaît (trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre. Le bon Dieu d’aujourd’hui, celui que chacun prie, c’est comme qui dirait M. de Concini... Bon, ne me bourre point, Chamaille! Je dirai, pour ne point te fâcher, que c’est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel le bénisse! Je l’honore et je l’aime. Mais devant le seigneur du Louvre, il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit!

—Ainsi soit! dit Paillard; mais il n’est pas ainsi. Hélas! il s’en faut bien! «En l’absence du seigneur, se connaît le serviteur.» Depuis que notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tombé, les princes jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse... «Les jeux des princes plaisent à ceux-là qui les font...» Ces larrons vont pêcher dedans le grand vivier, et vider le trésor de l’or et des victoires futures endormies dans les coffres de l’Arsenal, que garde M. de Sully. Ah! que le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tête, avec l’or qu’ils ont mangé!

Là-dessus nous en dîmes plus qu’il n’est prudent de le noter: car sur ce chant donné, nous étions tous d’accord. Et nous fîmes aussi quelques variations sur les princes enjuponnés, sur les cafards empantouflés, les gras prélats, et sur les moines fainéants. Je dois dire que Chamaille improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand nous prîmes pour thème, après les mielleux, les fielleux, après les faux dévots ceux-là qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots, cagots, nigauds, ces imbéciles qui prétendent, pour imposer l’amour de Dieu, le faire entrer à coup de trique, ou bien de dague dans la peau! Le bon Dieu n’est pas un ânier, pour nous mener par le bâton. Qui veut se damner, qu’il se damne! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant, et le brûler? Dieu merci, laissez-nous tranquilles! Que chacun vive, en notre France, et laisse vivre son prochain! Le plus impie est un chrétien: car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux: orgueil ne sied ni dureté; ils se ressemblent, comme deux gouttes d’eau.

Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix un cantique à Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le curé, nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu’il préférait celui-là à ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et les prêchi-prêcha débitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que l’on peut reconnaître, et digne de respect, un dieu de bonne souche, bien française... que dis-je? chrétienne, mes chers frères: car Jésus n’est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois représenté en un Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds? Buvons donc, mes amis, à notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues et nos âmes, et verse son esprit doux, humain, généreux et railleur gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang!

*
*   *

À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l’honneur du gai bon sens français qui se rit de l’excès en tout («Entre les deux s’assied le sage»... d’où vient qu’il sied souvent par terre), un grand bruit de portes fermées, de pas pesants dans l’escalier, de Jésus! de Joseph! d’ave, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l’invasion de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou «la Curée». Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et s’exclama:

—Holà! Holà! Au secours, monsieur le curé!

—Eh! grosse bête, qu’y a-t-il? demanda l’autre, impatienté.

—Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!

—Qui? Ces chenilles, qui s’en vont par les champs, en procession? Je te l’ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens!

—Ils vous menacent!

—Je m’en moque. Et de quoi? D’un procès devant l’official? Allons-y! Je suis prêt.

—Ah! mon monsieur, si ce n’était qu’un bon procès!

—Qu’est-ce donc? Parle!

—Ils sont là-bas, chez le grand Picq, qui font des signes cabalistiques, des ésorchixmes, comme on dit, et qui chantent: «Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le verger et dans la cave du curé!»

À ces mots, Chamaille bondit:

—Ah! ces maudits! Dans mon verger, leurs hannetons! Et dans ma cave... Ils m’assassinent! Ils ne savent plus qu’inventer! Ah! Seigneur, saint Simon, venez au secours de votre curé!

Nous tentâmes de le rassurer, nous riions bien!

—Riez! riez! nous cria-t-il. Si vous étiez à ma place, mes beaux esprits, nous ne ririez pas autant. Eh! parbleu, je rirais aussi, en votre peau: c’est bien commode! Mais je voudrais vous voir devant cette nouvelle, et préparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces garnements!... Leurs hannetons! c’est écœurant... Et leurs mulots!... Je n’en veux pas! Mais c’est à se casser la tête!

—Eh! quoi, lui dis-je, n’es-tu pas le curé? Que crains-tu? Désexorcise-toi! N’en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens? N’es-tu pas plus fort qu’eux?

—Hé! Hé! je n’en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah! mes amis! Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J’étais si bien, si confiant! Ah! rien n’est sûr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je suis pris. Ils me tiennent... Mon Héloïse, va, cours leur dire qu’ils s’arrêtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand, à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant (Fiat voluntas...) c’est moi qui passe par leur trente-six volontés!... Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J’en ai bu d’autres!...

Il se leva. Nous demandâmes:

—Où vas-tu donc?

—À la croisade, répondit-il, des hannetons.

IV

LE FLÂNEUR
OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS

Avril.

Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d’abricotier, la branche blanche dont les bourgeons pointus, rosés, sont caressés par le soleil du frais matin, à ma fenêtre, en mon jardin. Quelle belle matinée! Quelle félicité de penser qu’on verra, qu’on voit cette journée! Je me lève, j’étire mes vieux bras où je sens la bonne courbature du travail acharné. Les quinze jours derniers, mes apprentis et moi, afin de rattraper les chômages forcés, nous avons fait voler les copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est malheureusement plus vorace que n’est l’appétit du client. Eh! l’on n’achète guère, on se presse encore moins de payer ce qu’on a commandé; les bourses sont saignées à blanc; n’y a plus de sang au fond des escarcelles; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs; la terre est bonne, celle dont je suis fait et celle où je vis (c’est la même). «Ara, ora et labora. Roi tu seras.» Ils sont tous rois, les Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi: car j’entends, dès ce matin, bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la danse sur l’enclume des marteaux des maréchaux, le couperet sur le tranchoir hacher les os, les chevaux à l’abreuvoir renifler l’eau, le savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les sabots pati-patoche, les fouets claquants, les bavardages des passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville travaillant, qui fait ahan: «Pater noster, nous pétrissons panem nostrum quotidien, en attendant que tu le donnes: c’est plus prudent...» Et sur ma tête, le beau ciel du bleu printemps, où le vent passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l’air frisquet. Et l’on dirait... c’est la jeunesse qui renaît! Elle revient, à tire-d’aile, du fond des temps, refaire son nid d’hirondelle sous l’auvent de mon vieux cœur qui l’attend. La belle absente, comme on l’aime, à son retour! Bien plus, bien mieux qu’au premier jour...

À ce moment, j’entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille, dont la voix aigre criait je ne sais quoi à je ne sais pas qui, peut-être à moi. (N’écoutais pas.) Mais la jeunesse effarouchée était partie. Au diable soit la girouette!... Elle, enragée (je dis: ma vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant:

—Que fais-tu là, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant, la gueule ouverte comme le trou d’une citerne? Tu fais peur aux oiseaux du ciel. Qu’attends-tu? Qu’une alouette toute rôtie tombe dedans, ou bien le pleur d’une hirondelle? Pendant ce temps, moi, je me tue, je souffle, je sue, je m’évertue, je peine comme un vieux cheval, pour servir cet animal!... Va, faible femme, c’est ton lot!... Eh bien, non, non, car le Très-Haut n’a pas dit que nous aurions toute la peine, et que Adam irait de-ci, de-là, flânant, et les mains derrière le dos. Je veux qu’il souffre aussi, et je veux qu’il s’ennuie. Si c’était autrement, s’il s’amusait, le gueux, il y aurait de quoi désespérer de Dieu! Par bonheur, je suis là, moi, afin d’accomplir ses saintes volontés. As-tu fini de rire? Au travail, si tu veux faire bouillir le pot!... Eh! voyez s’il m’écoute! Grouilleras-tu bientôt?

Avec un doux sourire, je dis:

—Mais oui, ma belle. Ce serait un péché de rester au logis, par ce matin joli.

Je rentre à l’atelier, je crie aux apprentis:

—Il me faut, mes amis, une pièce de bois, liant, doux, et serré. Je vais voir chez Riou, s’il a dans l’entrepôt quelque beau madrier. Hop! Cagnat! Robinet! Allons faire notre choix.

Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis:

—Chante toujours!

Mais ce dernier conseil n’était pas nécessaire. Quelle musique! Je sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait:

—Eh! maîtresse, on croirait qu’on s’en va-t-en voyage. Dans un petit quart d’heure, on sera de retour.

—Avec ce brigand-là, dit-elle, sait-on jamais!

*
*   *

Neuf heures alors sonnaient. Nous allions en Béyant, le trajet n’est pas long. Mais au pont de Beuvron, on s’arrête en passant (il faut bien s’informer de la santé des gens), pour saluer Fétu, Gadin et Trinquet dit Beau-Jean, qui commencent leur journée, assis sur la chaussée, à regarder l’eau couler. On devise, un moment, de la pluie et du beau temps. Puis, nous nous remettons en route, sagement. On est hommes de conscience, on va par le plus droit, on ne cause avec personne (il est vrai que sur le chemin, nous ne rencontrons personne). Seulement (on est sensible aux beautés de la nature), on admire le ciel, les jeunes pousses du printemps, dans les fossés des murs un pommier fleurissant, on regarde l’hirondelle, on fait halte, on discute la direction du vent...

À mi-chemin, je songe que je n’ai d’aujourd’hui embrassé ma Glodie. Je dis:

—Allez toujours. Je fais les deux chemins. Chez Riou, je vous rejoins.

Quand j’arrivai, Martine, ma fille, était en train de laver sa boutique, à grande eau, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser, avec l’un, avec l’autre, son mari, ses garçons, l’apprenti, et Glodie, et deux ou trois commères en plus du voisinage, avec qui elle riait, à rate que veux-tu, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser. Et quand elle eut fini, non de jaser, mais de laver, elle sortit et vida le seau dans la rue, à toute volée. Moi, je m’étais arrêté, quelques pas avant d’entrer, afin de l’admirer (elle me réjouit les yeux et le cœur, quel morceau!) et je reçus la moitié du seau sur les mollets. Elle n’en rit que mieux, mais moi bien plus fort qu’elle. Ah! la belle Gauloise, qui me riait au nez, avec ses noirs cheveux qui lui mangent le front, ses forts sourcils, ses yeux qui brûlent, et ses lèvres encore plus, rouges comme des tisons et gonflées comme des prunes! Elle allait, gorge nue et bras nus, gaillardement troussée. Elle dit:

—À la bonne heure! Au moins, as-tu tout pris?

Je répondis:

—Il ne s’en faut guère; mais je ne me soucie de l’eau, pourvu que je ne sois pas obligé à la boire.

—Entre, dit-elle, Noé, du déluge sauvé, Noé le vigneron. J’entre, je vis Glodie, assise en court jupon, sous le comptoir tapie:

—Bonjour, petit mitron.

—Je parie, dit Martine, que je sais ce qui t’a fait sortir si tôt de la maison.

—Tu paries à coup sûr, tu connais la raison, tu as sucé son téton.

—C’est la mère?

—Pardine!

—Que les hommes sont poltrons!

Florimond, qui entrait, juste, reçut le paquet. Il prit un air piqué. Je lui dis:

—C’est pour moi. Ne t’offense pas, mon gars!

—Il y a part pour deux, dit-elle, ne sois pas si glouton. L’autre gardait toujours sa dignité froissée. Il est un vrai bourgeois. Il n’a jamais admis qu’on pût rire de lui; aussi, quand il nous voit tous deux, Martine et moi, il se méfie, il épie, d’un regard soupçonneux, les mots qui vont sortir de nos bouches qui rient! Eh! pauvres innocents! Quelle malice on nous prête!

Je dis ingénument:

—Tu plaisantes, Martine; je sais que Florimond est maître, en sa maison; il ne se laisse pas, comme moi, damer le pion. D’ailleurs sa Florimonde est douce, docile, discrète, n’a pas de volonté, obéit sans parler. La bonne fille, elle tient de moi qui ai toujours été un pauvre homme timide, soumis et écrasé!

—As-tu bientôt fini de te moquer du monde! fit Martine à genoux, qui frottait de nouveau (et je te frotte, et je te frotte) les carreaux, les croisées, d’une joie enragée.

Et tout en travaillant (moi, je la regardais faire), nous dégoisions ensemble de bons et drus propos. Au fond du magasin, que Martine remplissait de son mouvement, de son verbe, de sa robuste vie, se tenait rencogné Florimond, renfrogné, pincé, collet monté. Il n’est jamais à l’aise, dans notre société; les mots verts l’effarouchent, et les saines gauloiseries: ils choquent sa dignité; et puis, il ne comprend pas que l’on rie par santé. Il est petiot, pâlot, maigriot et morose; il aime à se plaindre de tout; il ne trouve rien de bien, sans doute, parce qu’il ne voit que lui. Une serviette enroulée autour de son cou de poulet, il avait l’air inquiet, et remuait, à droite, à gauche, les prunelles; enfin, il dit:

—On est à tous les vents, ici, comme sur une tour. Toutes les fenêtres sont ouvertes.

Martine, sans l’interrompre, dit:

—Eh! quoi, j’étouffe.

Quelques minutes, Florimond tenta de tenir bon... (Il soufflait, à dire vrai, un beau petit vent frais)... Et partit furibond. La gaillarde accroupie leva la tête, et dit, avec sa bonne humeur affectueuse et railleuse:

—Il va se remettre au four.

Narquois, je demandais si elle s’entendait toujours avec son pâtissier. Elle se garda bien de me dire que non. Ah! la sacrée mâtine, lorsqu’elle s’est trompée, on la couperait en quatre, plutôt qu’elle avouât.

—Et pourquoi donc, dit-elle, ne m’entendrais-je pas? Il est fort à mon goût.

—Oui-dà, j’en mangerais. Mais pour ta grande bouche, dis-je, un petit pâté est bien vite avalé.

—De ce qu’on a, dit-elle, il faut se contenter.

—C’est bien dit. Malgré tout, si j’étais à la place du petit pâté, je serais, je l’avoue, à moitié rassuré.

—Pourquoi? N’a rien à redouter, car je suis loyale en marché. Mais qu’il le soit pareillement! Car sinon, le garnement, s’il me trompe, est prévenu: le jour ne passera point qu’il ne soit coquericocu. Chacun son bien. À lui le sien. À moi le mien. Donc, qu’il fasse son devoir!

—Tout son devoir.

—Dame, il faudrait un peu voir qu’il se plaignît que la pucelle fût trop belle!

—Ah! diablesse, je ne m’abuse, c’est toi qui répondis à la buse, qui rapportait l’ordre du ciel.

—Je connais plus d’un busard, dit-elle, mais sans plumes. Duquel veux-tu parler?

—Connais-tu pas, dis-je, l’histoire de la buse que des commères envoyèrent à Notre Père, pour demander que les marmots, à peine éclos, pussent trotter sur leurs deux jambes? Le bon Dieu dit: «Je le veux bien.» (Il est galant avec les dames.) «Je ne demande en échange rien qu’une petite condition à mes aimables paroissiennes: que désormais, sous l’édredon, femmes, filles et fillettes couchent seulettes.» La buse emporta, fidèle, le message sous son aile; et je n’étais point là, le jour qu’il arriva; mais je sais que le messager en entendit de belles!

Martine s’arrêta, sur les talons assise, de frotter pour pousser de grands éclats de rire; et puis, me bouscula, en criant:

—Vieux bavard! plus qu’un pot à moutarde, bavard, baveux, bavant! Va-t’en de là, va-t’en! Conteur de balivernes! À quoi es-tu bon, dis? Faire perdre le temps! Çà, déguerpis. Et tiens, emmène-moi aussi ce petit chien sans queue, qui traîne dans mes jambes, ta Glodie, oui, qui vient de se faire chasser encore du fournil et de fourrer ses pattes, je gage, dans la pâte (elle en a sur le nez). Ouste, filez tous deux, laissez-nous, marmousets, laissez-nous travailler, ou je prends mon balai...

Elle nous mit dehors. Nous partîmes tous deux, bien contents; nous allâmes ensemble chez Riou. Mais nous nous arrêtâmes un peu, au bord de l’Yonne. Nous regardions pêcher. Nous donnions des conseils. Et nous avions grand-joie quand plongeait le bouchon, ou que du vert miroir l’ablette bondissait. Mais Glodie, en voyant à l’hameçon le ver, qui se tordait de rire, me dit, d’un petit air dégoûté:

—Père-grand, il a mal, il va être mangé.

—Eh! ma mignonne, dis-je, sans doute! Être mangé, c’est un petit désagrément. Il n’y faut pas penser. Pense plutôt à qui le mange, au beau poisson. Il dit: «c’est bon!»

—Mais si c’était toi pourtant que l’on mange, père-grand!

—Eh bien, je le dirais aussi: «Je suis-t-y bon! L’heureux coquin! Ah! quelle chance il a, le gaillard qui me mange!»

Voilà, ma fille, voilà comment père-grand est: toujours content! Mangeur, mangé, il n’est rien de tel que d’arranger la chose en sa cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.

En devisant ainsi, déjà nous nous trouvâmes (il n’était pas onze heures) arrivés chez Riou, sans y avoir pensé. Cagnat et Robinet m’attendaient, mais en paix, sur la berge vautrés; et Binet, qui avait pris ses précautions et sa canne à pêcher, taquinait le goujon.

J’entrai dans le chantier. À partir du moment où je suis au milieu des beaux arbres couchés, dévêtus et tout nus, et que la bonne odeur de sciure me monte au nez, dame, j’avoue, le temps et l’eau ont pu couler. Je ne puis me lasser de leur tâter les cuisses. J’aime un arbre plus qu’une femme. Chacun a sa folie. J’ai beau savoir celui que je veux et prendrai. Si j’étais chez le Grand Turc et que je visse, en un marché, celle que j’aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que m’empêcherait mon amour pour ma mie de savourer de l’œil, en passant, les appâts du reste du troupeau? Je ne suis pas si sot! Pourquoi Dieu m’aurait-il donné des yeux avides de la beauté, si, quand elle apparaît, je devais les fermer? Non, les miens sont ouverts, comme des portes cochères. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais voir sous la peau des femelles rusées leurs désirs, leur malice et leur fourbe pensée, ainsi sous l’écorce rude ou lisse de mes arbres je sais lire l’âme enclose, qui sortira de l’œuf,—si je veux le couver.

En attendant que je veuille, Cagnat, qui s’impatiente (c’est un avale-tout-cru, il n’y a que nous, les vieux, qui sachions savourer), converse à coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l’autre côté de l’Yonne, vont flânant, ou font le pied de grue sur le pont de Béyant. Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffèrent, leur coutume est la même: percher, pendant le jour, les fesses incrustées sur le rebord des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation, comme c’est l’habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethléem, consiste en quolibets. Ces messieurs de Judée nous traitent de paysans, d’escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous répliquons à leurs aménités, en les nommant «guernouilles» et gueules de brochets... Je dis: nous, car ne puis, quand j’entends chanter les litanies, me dispenser de dire mon: Ora pro nobis! C’est pour être poli. À qui vous parle, on doit répondre. Après que nous eûmes honnêtement échangé quelques propos jolis (voilà-t-il pas que sonne l’angelus de midi! J’en sursaute, ébaubi... Hohé! le Temps, hohé! Mais ton sablier fuit!...) je prie premièrement nos bons flotteurs d’aider Cagnat et Robinet à charger ma charrette, et de la charrier, secundo, à Beuvron, avec le bois que j’ai choisi. Ils crient beaucoup:

—Sacré Breugnon! Tu ne te gênes pas!

Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m’aiment, au fond.

Nous revînmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zèle, on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de Beuvron et qu’on trouva, fidèles, les trois autres moineaux, Fétu, Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l’eau, les jambes s’arrêtèrent, et les langues, presto, se remirent en marche. Les uns méprisaient les autres, parce qu’ils faisaient quelque chose. Les autres méprisaient les uns, parce qu’ils ne faisaient rien. Tout le répertoire des chanteurs y passa. Sur la borne du coin, moi, je m’étais assis, et j’attendais la fin, pour décerner le prix. Lorsqu’une voix me crie à l’oreille:

—Brigand! Te voilà revenu! Enfin, me diras-tu comment, depuis neuf heures, de Beuvron à Béyant, tu as passé le temps? Le feignant! Quel malheur! Quand serais-tu rentré, si je ne t’avais pris? Au logis, scélérat! Mon dîner est brûlé.

Je dis:

—Le prix, tu l’as. Mes amis, vous aurez beau faire: pour ce qui est du chant, auprès de celle-là, vous êtes de petits enfants.

Mon éloge ne fit que la rendre plus vaine. Elle nous régala encore d’un morceau. Nous criâmes:

—Bravo!... Et maintenant, rentrons. Va devant. Je te suis.

Ma femme rentrait donc, en tenant par la main ma Glodie, et suivie par les deux apprentis. Docile, mais sans hâte, j’allais en faire autant, quand de la ville haute un bruit joyeux de voix, des sonneries de cors, et le gai carillon de la tour Saint-Martin me firent, vieux flaireur, renifler l’air, en quête d’un spectacle nouveau. C’était le mariage de M. d’Amazy avec Mlle Lucrèce de Champeaux, fille du receveur des tailles et taillon.

Pour voir entrer la noce, les voilà tous qui prennent leurs jambes à leur cou, et grimpent quatre à quatre vers la place du château. Vous pensez si je fus le dernier à courir! Ce sont là des aubaines qu’on n’a point tous les jours. Seuls, Trinquet et Gadin et Fétu, les flâneurs, ne daignèrent lever leur derrière vissé au bord de la rivière, disant que ce n’était à eux, gens du faubourg, d’aller faire visite aux bourgeois de la tour. Certes, j’aime l’orgueil, et l’amour-propre est beau. Mais lui sacrifier mon divertissement..., serviteur, mon amour! Ta façon de m’aimer vaut celle du curé qui me fouettait gamin, disait-il, pour mon bien...

Bien que j’eusse avalé d’un seul trait l’escalier de trente et six degrés qui monte à Saint-Martin, j’arrivai (quel malheur!) sur la place trop tard pour voir la noce entrer. Fallut donc (c’était de toute nécessité) que j’attendisse qu’elle sortît. Mais ces sacrés curés n’en ont jamais assez de s’entendre chanter. Pour occuper le temps, je parvins à entrer, à grand-sueur, dans l’église, en foulant gentiment les bedons complaisants et les coussins charnus; mais je me trouvai pris, à l’entrée du parvis, sous l’édredon humain, ainsi que dans un lit, bien au chaud, sous la plume. N’eût été l’endroit saint, j’avoue que j’aurais eu quelques pensées folâtres. Mais il faut être grave, il y a temps et lieu; et quand je dois, je puis l’être comme un baudet. Mais il arrive aussi que le bout de l’oreille reparaît quelquefois, et que le baudet brait. Il arriva ce jour: car, tandis que, dévot et discret, je suivais, en bâillant pour mieux voir, le joyeux sacrifice de la chaste Lucrèce à M. d’Amazy, quatre trompes de chasse, par saint Hubert, sonnèrent, accompagnant l’office, en l’honneur du chasseur; la meute seule manquait: on le regrettait bien. Moi, j’avalai mon rire; et naturellement, je ne pus m’empêcher de siffler (mais tout bas) la fanfare. Seulement lorsque vint le moment fatidique, où à la question du curé curieux la mariée répond: «Oui», et que, gaillardement, les joues gonflées sonnèrent la prise, c’en fut trop, je criai:

—Hallali!

Vous pensez si l’on rit! Mais le suisse arriva, en fronçant le sourcil. Je me fis tout petit, et me glissant le long des croupes, je sortis.

Sur la place je me trouvai. La compagnie n’y manquait point. Tous, comme moi, hommes de bien, sachant user des yeux pour voir, des oreilles pour croire et boire ce qu’ont happé les autres yeux, et de la langue pour conter ce qu’on n’est pas forcé d’avoir vu pour en parler. Dieu sait si je m’en suis donné!... Pour beau mentir n’est pas besoin venir de loin. Aussi, le temps passa très vite, pour moi du moins, jusqu’au moment où se rouvrit la grande porte de l’église, au bruit des orgues. Parut la chasse. Glorieux, marchait en tête l’Amazy, tenant au bras la bête prise, qui roulait ses beaux yeux de biche, à droite, à gauche, en minaudant... Eh! j’aime mieux n’être chargé de la garder, la belle enfant! À qui la débobinera, donnera du fil à retordre. Qui prend la bête, il prend les cornes...

Mais je n’en vis pas davantage de la chasse et de la curée, du piqueur et de la piquée, et ne saurais même décrire (ce n’est pas pour m’en vanter) la couleur des habits du sire et la robe de la mariée. Car juste à ce moment, nos esprits furent pris et notre attention par la grave question de l’ordre et de la marche et de la préséance de messieurs du cortège. Déjà, me conta-t-on, quand ils étaient entrés (ah! que n’étais-je là!) le juge et procureur de la châtellenie et monsieur l’échevin, maire en titre d’office, ainsi que deux béliers, au seuil, s’étaient heurtés. Mais le maire, plus gros, plus fort, avait passé. S’agissait de savoir à présent qui des deux sortirait le premier et montrerait son nez sur le sacré parvis. Nous faisions des paris. Mais il ne sortait rien: comme un serpent coupé, la tête de la noce poursuivait son chemin; le corps ne suivait point. Enfin, nous rapprochant de l’église, nous vîmes, dedans, près de l’entrée, de chacun des côtés, nos animaux furieux, dont chacun empêchait le rival de passer. Comme, dans le saint lieu, ils n’osaient pas crier, on les voyait remuer le nez et les babines, ouvrir des yeux énormes, faire le dos en boule, froncer le front, souffler, gonfler les joues, le tout sans qu’il sortît un son. Nous nous tenions les côtes; et tout en pariant et riant, nous aussi, nous avions pris parti. Les hommes d’âge, pour le juge, représentant du seigneur duc (qui voudrait le respect pour soi, le prêche aux autres); les jeunes coqs, pour notre maire, champion de nos libertés. Moi, j’étais pour celui des deux qui l’autre rosserait le mieux. Et l’on criait, pour exciter chacun le sien:

—Cz! Cz! vas-y, monsieur Grasset! Mords-lui la crête, mons Pétaud! Çà, çà, rabats-lui le caquet! Aïe donc! hardi, bourriquet!...

Mais ces rossards se contentaient de se cracher leur rage au nez, sans s’empoigner, par peur sans doute de gâter leurs beaux effets. À ce compte, la discussion eût risqué de s’éterniser (car n’était pas à craindre que le bec leur gelât), sans M. le curé, inquiet d’arriver en retard à dîner. Il dit:

—Mes chers enfants, le bon Dieu vous entend, le repas vous attend; ne faut en aucun cas faire attendre un repas, faire entendre au Seigneur, notre mauvaise humeur, en son temple. Lavons le linge à la maison...

S’il ne le dit du moins (car je n’entendais rien), ce dut être le sens: car je vis à la fin que ses deux grosses mains empoignaient par la nuque et rapprochaient leurs mufles pour un baiser de paix. Après quoi, ils sortirent, mais sur la même ligne, ainsi que deux piliers encadrant au milieu le ventre du curé. Au lieu d’un maître, trois. À disputes de maîtres, peuple ne perd jamais.

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Ils étaient tous passés et rentrés au château, pour manger le dîner qu’ils avaient bien gagné; nous restions, grosses bêtes, à bâiller sur la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les plats. Nous étions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et Breugnon, ci-présent, qui nous regardions en riant, à chaque mets qu’on nommait, et nous nous donnions du coude dans les côtes. Nous approuvions ce plat, nous discutions cet autre: on eût pu faire mieux, si l’on eût consulté des gens d’expérience, comme nous; mais enfin, ni faute d’orthographe, ni péché capital; et le dîner en somme était fort honorable. À propos d’un civet, chacun dit sa recette; et ceux qui écoutaient ajoutèrent leur mot. Mais là-dessus bientôt un débat éclata (ces sujets sont brûlants; faut être un méchant homme, pour pouvoir en parler, de cœur et de sang-froid). Il fut surtout très vif entre dame Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dîners en ville. Chacune a son parti, chaque parti prétend éclipser l’autre, à table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce sont les joutes des bourgeois. Mais malgré que je sois friand des beaux débats, rien ne m’est fatigant comme d’ouïr conter les prouesses des autres, quand moi, je n’agis point; et je ne suis pas homme à me nourrir longtemps du jus de ma pensée et de l’ombre des plats que je ne mange pas. C’est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre aussi souffrait!):

—À parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un amant qui parle trop d’amour. Je n’en peux plus, holà, je suis dans un état à périr, mon ami, j’arde, je me consume, et mes entrailles fument. Allons les arroser et nourrir l’animal qui me ronge le ventre.

—Nous en viendrons à bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de la faim, la médecine la meilleure est de manger, dit un ancien.

Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l’hôtel des Écus de France et du Dauphin: car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n’y pensait; Tripet eût, comme moi, redouté d’y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C’était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l’aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux: ainsi, tout est toujours très bien.

Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n’est in petto, c’est-à-dire du cœur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j’avais sur les yeux: car manger et non boire, comme disent nos vieux, c’est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu’on a mangé.

À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond; elle s’inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l’écoutait de profil, affable, et sans l’entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire: «Allez, ma fille, absolvo te. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J’ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon.»

Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d’écus, de la vertu, d’argent, de politique, de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).

Puis, au fond, mon œil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5] bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l’Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s’exclama, il se leva et m’appela. Je jurais qu’il m’avait vu, dès le début; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j’ai taillées. Il vint à moi, m’offrit un verre:

—Tout mon cœur, mon cœur vous salue[6]...

...M’en offrit deux:

—«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l’on doit...»

...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu’ayant dîné, je dirais non. Je l’attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris.

Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n’ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu’afin de se nourrir, avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d’âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l’air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d’un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement d’un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux bœufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J’aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l’on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.

La conversation s’établit entre tous, de table à table, tous unis, tous amis, tous frères: le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et l’hôtelière au nom si doux (c’est Baiselat: le nom promet; elle a tenu, et au-delà). Pour mieux causer, je m’en allais de l’un à l’autre, m’asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu d’affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si l’on n’en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte. Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui étaient le plus loin. Surtout, ils s’accordèrent contre les Italiens, Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine, apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l’un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l’autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu’il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux, qu’à ouïr les gens, il eût semblé qu’il ne fût de mal en France qu’italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d’autres maux, ni de coquins. À quoi tous, d’une seule voix, répondirent qu’un coquin italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le tiers d’un honnête François. Je répliquai qu’ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu’une bête en vaut une autre, qu’un bon homme, d’où qu’il soit, est bon à voir et à avoir; et quand je l’ai, je l’aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombèrent tous sur le dos, raillant, disant qu’on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l’errant, Breugnon frotteur de routes... c’est vrai que, dans le temps, j’en ai usé beaucoup. Lorsque notre bon duc, le père de celui d’aujourd’hui, m’envoya à Mantoue et à Albissola, afin d’étudier les émaux, les faïences et les industries d’art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous, je n’ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l’ai fait, le bâton au poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la terre qui s’allonge et pétrir la chair du monde... Mais n’y pensons pas trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l’univers. «Que diable as-tu pillé? me dit-on en riant, et qu’as-tu rapporté?»—«Autant qu’eux. Plein mes yeux. Les poches vides, c’est vrai. Mais la tête gavée.»... Dieu! que c’est bon de voir, d’entendre, de goûter, de se remémorer! Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce qu’on peut, au moins! Je suis comme une éponge qui tette l’océan. Ou bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l’allait presser! Pas si bête, mes fils, c’est moi qui la boirai! Car vous la dédaignez. Eh bien, tant mieux pour moi! Je n’insisterai pas. Autrefois, j’ai voulu partager avec vous les miettes du bonheur que j’avais ramassé, tous mes beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j’en vois autant. «Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent pis que devant.» Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque vous m’en voulez, je garde ce que j’ai vu, sous mes paupières, au fond des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il vaut bien mieux l’être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un bonheur vaut moins que deux.

C’est pourquoi, tout en dessinant, sans qu’il s’en doute, les naseaux de Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j’écoute et chante leur couplet, que je connais: «Quel orgueil, quelle joie d’être Clamecycois!» Et pardieu, je le pense. C’est une bonne ville. Une ville qui m’a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l’aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n’en va pas plus mal, on ne l’aime que mieux, et on ne lui ferait tort d’un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon refusant de s’unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se brisaient les flots... Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne peut en parler sans en être attendri! Comme nous nous aimions! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: «Nevers est encore vert!» ou: «L’année sera bonne. Nous ne manquerons pas d’enfants. Le vert-galant nous en fit un encore...» Ah! nous avons mangé notre pain blanc d’abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps. Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j’ai vu le roi Henri, et j’en profite: car, devant qu’ils m’en prient, je leur fais le récit, pour la centième fois (c’est toujours la première, pour moi, pour eux aussi, j’espère, s’ils sont de bons François), comment je le vis, le roi gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris, tout gris dehors, dedans tout or...

Par malheur, le premier clerc de mons notaire m’interrompt pour l’avertir qu’un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à regret,—non pas avant de nous avoir gratifiés d’une histoire qu’il préparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la retournait; mais moi d’abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était bonne, j’ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans égal.

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Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du gosier au talon, nous sortîmes ensemble... (il devait être alors cinq heures moins un quart, ou cinq heures à peine... En trois petites heures, eh! j’avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs, une commande du notaire pour deux bahuts qu’il me fait faire)... La compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts de cassis, chez Rathery l’apothicaire. Delavau acheva d’y conter son histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu’à la Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.

Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron, qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s’enfuit. Et je notai l’image, afin de m’en servir.

Cependant, j’étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de Panteor[8] venir une procession, la croix en tête, que tenait, en l’appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut que ma jambe, et qui tirait la langue à l’autre enfant de chœur, en louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et gonflées, un endormi qui s’en allait, sous l’aileron de son curé, en terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu’au logis. C’est plus gai, quand on n’est pas seul. J’avoue aussi que je suivais un peu afin d’ouïr la veuve, qui, selon l’us, allait bramant, à côté de l’officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu’avait pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion, enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les chansons du curé. Nous suivions, intéressés: car je n’ai pas besoin de dire que, tout le long, nous récoltions de braves cœurs pour compatir et des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l’auberge du bon sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante; et comme un gueux n’a pas le droit d’emporter sa chemise de bois (on dort aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la boîte, on le vida au fond du trou.