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Colas Breugnon: Récit bourguignon cover

Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 15: IX
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About This Book

The narrative presents a series of episodic, often comic sketches voiced by a candid, convivial elder who recalls village life, family, practical jokes, local customs, and misadventures. Through anecdotes ranging from seasonal delights and domestic mishaps to calamities such as illness, fire, and local unrest, the voice balances earthy humor with stoic acceptance. Portraits of neighbors, festivals, and everyday labor evoke a grounded, sensory sense of place, while occasional reflections on wider troubles underscore resilience and attachment to simple pleasures. The tone remains warm, chatty, and unpretentious, inviting readers to savor small joys and human foibles.

—L’art utile! Les deux mots jurent ensemble, dit mon sot. Il n’est de beau que l’inutile.

—Grande parole! acquiesçai-je. Il est bien vrai. Partout dans l’art et dans la vie. Rien n’est plus beau qu’un diamant, un prince, un roi, un grand seigneur ou une fleur.

Il s’en alla, content de moi. M. d’Asnois me prit le bras et me souffla:

—Maudit farceur! As-tu fini de te gausser? Oui, fais la bête. Agnelet bée, je te connais. Ne dis pas non. Pour ce beau fraisier de Paris, cueille à ton gré, vas-y, mon fils! Mais si jamais tu t’avisais de t’attaquer à moi aussi, garde, Breugnon, mon garçon! Car tu auras du bâton.

Je protestai:

—Moi, monseigneur! M’attaquer à Votre Grandeur! Mon bienfaiteur! Mon protecteur! Est-il possible de prêter à Breugnon cette noirceur?... Passe encore d’être noir, mais par Dieu, d’être bête! À d’autres, s’il vous plaît! Ce n’est pas notre fait. Grand merci, j’aime trop ma peau, pour ne pas bien respecter celle qui sait se faire respecter. Je ne m’y frotte; ouais, pas si sot! Car vous êtes non seulement le plus fort (cela va de soi), mais beaucoup plus malin que moi. Eh! je ne suis qu’un renardeau, près de Renard en son château. Combien de tours en votre sac! Que vous en avez mis dedans, jeunes et vieux, fous et prudents!

Il s’épanouit. Rien ne plaît tant que d’être loué pour le talent qu’on a le moins.

—C’est bon, dit-il, maître bavard. Laissons mon sac, voyons plutôt ce que tu portes dans le tien. Car je me doute que si tu viens, ce n’est pour rien.

—Voyez, voyez, vous l’avez, dis-je, encore deviné! On est de verre. Vous lisez dans les cœurs, tout comme Dieu le Père.

«Je déballai mes deux panneaux, ainsi qu’une œuvre italienne (une Fortune sur sa roue, jadis achetée à Mantoue), que je donnai, ne sais comment, vieil étourdi, comme mienne. On les loua modérément... Ensuite (quelle confusion!) je leur montrai une œuvre mienne (un médaillon de jouvencelle), que je donnai pour italienne. On s’écria, se récria, on fit des ho! on fit des ha! On pâma d’admiration. Le Maillebois qui en béait, dit qu’on y voyait le reflet du ciel latin, du sol deux fois béni des dieux, de Jésus-Christ et de Jupin. M. d’Asnois, qui en brayait, m’en compta trente et six ducats,—de l’autre, trois.

*
*   *

Nous repartîmes, vers le soir. En revenant, pour amuser la compagnie, je racontai qu’une autre fois, M. le duc de Bellegarde était venu à Clamecy tirer l’oiseau. Le bon seigneur ne voyait pas à quatre pas. J’étais chargé, quand il tirait, de faire choir l’oiseau de bois, et en son lieu de présenter, prompt et adroit, un autre droit au cœur troué. On rit beaucoup; et après moi, chacun à son tour dégoisa quelque bon trait de nos seigneurs... Ces bons seigneurs! quand ils s’ennuient en leur grandeur royalement, ah! que ne peuvent-ils savoir combien ils sont pour nous plaisants!

Mais, j’attendis, pour le récit du médaillon, que nous fussions, la porte close, à la maison. Quand il le sut, mon Florimond me reprocha amèrement d’avoir vendu à si bon compte, comme mienne, l’œuvre italienne, puisqu’ils avaient si fort goûté et payé celle qui ne l’était que de nom. Je répondis que je voulais me divertir des gens, oui bien, mais les plumer, pour cela non! Il s’acharnait, me demandant avec aigreur la belle jambe que cela pouvait me faire de m’amuser à mes dépens! Que sert de se moquer des gens, si l’on n’en a pour son argent?

Lors, Martine, ma bonne fille, lui dit avec grande sagesse:

—Ainsi, nous sommes, Florimond, petits et grands, dans la famille, toujours contents, toujours contant et nous riant des contes que nous nous contons. Va, ne t’en plains pas, mon bon! Car c’est à cela que tu dois de n’être pas dix-cors encore. De savoir que je puis te tromper, à tous moments, me cause tant d’amusement que je me passe de le faire... Mais ne prends pas un air si sombre! Point de regrets! Car c’est comme si tu l’étais. Rentre tes cornes, limaçon. J’en vois l’ombre.

VII

LA PESTE

Premiers jours de juillet.

On dit bien: «Le mal s’en va-t-à pied, mais il vient à cheval.» Il s’est mis postillon de rouliers d’Orléans pour nous rendre visite. Lundi de la semaine passée, un cas de pestilence fut semé à Saint-Fargeau. Mauvaise graine, prompte croissance. À la fin de la semaine, il y en avait dix autres. Puis, puis, se rapprochant de nous, hier, la peste éclate à Coulanges-la-Vineuse. Beau bruit dans la mare aux canards! Tous les braves ont pris les jambes à leur cou. Nous avons emballé femmes, enfants et oisons, et nous les avons expédiés au loin, à Montenoison. À quelque chose malheur est bon. N’y a plus de caquet dans ma maison. Florimond est parti aussi avec les dames, prétextant, le capon, qu’il ne pouvait quitter sa Martine près d’accoucher. Des gros messieurs, beaucoup trouvèrent de bonnes raisons pour faire un tour de promenade, la voiture attelée; le jour leur sembla bon pour aller voir comment se portaient leurs moissons.

Nous autres qui restions, nous faisions les farceurs. Nous nous gaussions de ceux qui prenaient des précautions. MM. les échevins avaient posé des gardes aux portes de la ville, sur la route d’Auxerre, avec ordre sévère de chasser tous les pauvres et manants du dehors qui essaieraient d’entrer. Pour les autres, gens à huppe et bourgeois dont la bourse était saine, ils devaient se soumettre du moins à la visite de nos trois médecins, maître Etienne Loyseau, maître Martin Frotier, et maître Philibert des Veaux, affublés pour parer aux assauts du fléau d’un long nez plein d’onguents, d’un masque et de lunettes. Cela nous faisait bien rire; et maître Martin Frotier, qui était un bon homme, ne put tenir son sérieux. Il arracha son nez, disant qu’il ne se souciait de faire la coquecigrue et qu’il ne croyait point à ces billevesées. Oui, mais il en mourut. Il est vrai que maître Etienne Loyseau, qui croyait à son nez et couchait avec lui, mourut ni plus ni moins. Et seul en réchappa maître Philibert des Veaux, qui, plus avisé que ses confrères, abandonna non son nez, mais son poste... Çà, je brûle l’étape, et me voici déjà à la queue de l’histoire, avant d’avoir seulement arrondi mon exorde! Recommençons, mon fils, et de nouveau prenons notre chèvre à la barbe. Cette fois, la tiens-tu?...

Donc nous faisions les bons Richard-sans-peur. On se croyait si sûr que la peste ne nous ferait pas l’honneur de sa visite! Elle avait le nez fin, disait-on; le parfum de nos tanneries l’offusquait (chacun sait qu’il n’y a rien de plus sain). La dernière fois qu’elle vint dans le pays (c’était vers l’an mil cinq cent quatre-vingts, j’avais l’âge d’un vieux bœuf, quatorze ans), elle avança le nez jusqu’au seuil de notre huis, et puis, l’ayant flairé, s’en était retournée. Ce fut alors (nous les avons bien plaisantés depuis) que les gens de Châtel-Censoir, mécontents de leur patron, le grand saint Potentien qui les protégeait mal, l’avaient mis à la porte, prirent à l’essai un autre, puis un autre, puis un autre; ils en changèrent sept fois, élisant tour à tour Savinien et Pellerin, Philibert et Hilaire. Même, ne sachant plus à quel saint se vouer, ils se vouèrent à celui (les gaillards!) d’une sainte, et, faute de Potentien, ils prirent Potentiane.

Nous nous remémorions, en riant, cette histoire, bons lurons, fanfarons et vaillants esprits forts. Pour montrer que nous ne donnions dans ces superstitions, non plus que dans celles des médecins, échevins, nous allâmes bravement à la porte du Chastelot faire la conversation par-dessus les fossés avec ceux qui restaient sur l’autre rive échoués. Même, par forfanterie, certains trouvaient moyen de se glisser dehors et d’aller boire une pinte dans une auberge proche, avec quelqu’un de ceux au nez de qui la porte du paradis était fermée, voire avec un des anges postés pour la garder (car ils ne prenaient pas leur faction au sérieux). Moi, je faisais comme eux. Pouvais-je les laisser seuls? Était-il supportable que d’autres, à ma barbe, s’ébaudissent, s’ébattissent et dégustassent ensemble fraîches nouvelles et vin frais? J’en eusse crevé de dépit.

Je sortis donc, voyant un vieux fermier que je connaissais bien, le père Grattepain, de Mailly-le-Château. Nous trinquâmes ensemble. C’était un gros réjoui, rond, rouge et râblé, qui luisait au soleil de sueur et de santé. Il faisait le glorieux, encore bien plus que moi, narguant la maladie et disant que c’était invention des médecins. Il n’y avait que de pauvres hères, à l’en croire, qui mouraient, non de mal, mais de peur.

Il me disait:

—Je vous donne ma recette pour rien:

Tiens tes pieds bien au chaud,
Tiens vides tes boyaux.
Ne vois pas Marguerite,
De tout mal seras quitte.

Nous passâmes une bonne heure à nous souffler dans le nez. Il avait la manie de vous tapoter la main et de vous pétrir la cuisse ou le bras, en parlant. Je n’y pensais pas alors. J’y pensai, le lendemain.

Le lendemain, le premier mot que me dit mon apprenti fut:

—Vous savez, patron, le père Grattepain est mort...

Ah! je ne fus pas fier, j’en eus froid dans le dos. Je me dis:

—Mon pauvre ami, tu peux graisser tes bottes; ton histoire est finie, ou ne tardera guère...

Je vais à mon établi, je me mets à bricoler, afin de me distraire; mais je vous prie de croire que je n’avais guère la tête à ce que je fabriquais. Je pensais:

—Sotte bête! Cela t’apprendra à faire le malin.

Mais en Bourgogne, nous ne sommes pas hommes à nous casser la tête sur ce qu’il fallait faire, le jour d’avant-hier. Nous sommes dans cette journée. Par saint Martin, tenons-nous-y! Il s’agit de se défendre. L’ennemi ne m’a pas encore. Je songeai, un moment, à demander conseil à la boutique de saint Cosme (les médecins, vous m’entendez bien). Mais je n’eus garde, et n’en fis rien. J’avais, malgré mon trouble, suffisamment gardé du bon sens de chez nous pour me dire:

—Fils, les médecins n’en savent pas plus que nous. Ils prendront ta pécune, et, pour tout ton potage, ils t’enverront gésir dans un parc à pesteux, où tu ne manqueras point d’empester tout à fait. Garde-toi de leur rien dire! Tu n’es pas fol, peut-être? S’il ne s’agit que de mourir, nous le ferons bien sans eux. Et par Dieu, ainsi qu’il est écrit, «en dépit des médecins, nous vivrons jusqu’au trépas».

J’avais beau m’étourdir et faire le flambard, je commençais à me sentir l’estomac remué. Je me tâtais ici, puis là, puis... Aïe! cette fois, c’est elle... Et le pire, venue l’heure du dîner, devant une potée de gras haricots rouges, cuits dans le vin avec des tranches de salé (aujourd’hui que j’en parle, j’en pleure de regret), je n’eus pas le courage d’ouvrir les mandibules. Je pensais, le cœur serré:

—Assurément, je m’en vas. L’appétit est défunt. C’est le commencement de la fin...

Or, donc, sachons au moins mettre nos affaires en ordre. Si je me laisse mourir ici, ces brigands d’échevins feront brûler ma maison, sous prétexte (sornettes!) que d’autres y prendront la peste. Une maison toute neuve! Faut-il que le monde soit méchant ou soit bête! Plutôt que cela soit, j’aimerais mieux sur mon fumier crever. Nous les attraperons bien! Ne perdons pas de temps...

Je me lève, je mets mon habit le plus vieil, je prends trois ou quatre bons livres, quelques belles sentences, des contes gras de Gaule, des apophtegmes de Rome, les Mots dorés de Caton, les Serées de Bouchet, et le Nouveau Plutarque de Gilles Corrozet; je les mets dans ma poche avec une chandelle et un quignon de pain; je congédie l’apprenti; je ferme mon logis, et bravement je vas à mon coûta,[10] hors la ville, passé la dernière maison, sur la route de Beaumont. Le logis n’est pas grand. Une bicoque. Une pièce de débarras où l’on met les outils, une vieille paillasse et une chaise défoncée. Si l’on doit les brûler, le mal ne sera pas grand.

Je n’étais pas arrivé que je commençais de claquer du bec, comme un corbeau. La fièvre me brûlait, j’avais un point de côté, et le gésier tordu, comme s’il était retourné... Lors, que fis-je, braves gens? Que vais-je vous raconter? Quels actes héroïques, quel magnanime front opposé, à l’instar des grands messieurs de Rome, à la fortune ennemie et au mal de ventre?... Braves gens, j’étais seul, personne ne me voyait. Vous pensez si je me suis gêné, pour jouer devant les murs le Régulus romain! Je me jetai sur la paillasse, et je me mis à braire. N’en avez-vous rien ouï? Ma voix était fort claire. Elle aurait pu porter jusqu’à l’arbre de Sembert.

—Ah! geignais-je, Seigneur, se peut-il que vous persécutiez un si bon petit homme qui ne vous a rien fait... Ho! ma tête! Ho! mes flancs! Qu’il est dur de s’en aller, à la fleur de ses ans! Hélas! tenez-vous vraiment à me rappeler si tôt?... Ho! ho! mon dos!... Certes, je serai charmé—honoré, veux-je dire—de vous rendre visite; mais puisque nous devons toujours nous voir, un peu plus tard, un peu plus tôt, à quoi bon cette hâte?... Ha! ha! la rate!... Je ne suis pas pressé... Seigneur, je ne suis rien qu’un pauvre vermisseau. S’il n’est d’autre moyen, soit faite votre volonté! Vous le voyez, je suis humble et doux, résigné... Sacripant! Veux-tu bien lever le camp! Qu’a donc cet animal à me ronger le côté?...

Lorsque j’eus bien braillé, je n’en souffrais pas moins, mais j’avais dépensé ma vigueur pathétique. Je me dis:

—Tu perds ton temps. Ou Il n’a pas d’oreilles, ou ce sera tout comme. S’il est vrai, comme on dit, que tu es son image, Il n’en fera qu’à sa tête; tu t’égosilles en vain. Ménage ton haleine. Tu n’en as plus peut-être que pour une heure ou deux, et tu vas, imbécile, la gaspiller au vent! Jouissons de ce qui nous reste de cette belle vieille carcasse qu’il nous faudra quitter (las! mon amie, ce sera bien malgré moi!); On ne meurt qu’une fois. Au moins, satisfaisons notre curiosité. Voyons comment on fait pour sortir de sa peau. Lorsque j’étais enfant, personne ne savait mieux, avec des branches de saule, fabriquer de beaux flûtiaux. Du manche de mon couteau je cognais sur l’écorce, jusqu’à ce qu’elle se dépiautât. Je suppose que Celui qui me regarde, de là-haut, est en train de s’amuser de même avec la mienne. Hardi! s’en ira-t-elle... Aïe! le coup était bon!... Est-il permis qu’un homme de cet âge se plaise à des balivernes de petit garçon?... Çà, Breugnon, ne lâche point, et tandis que l’écorce tient encore, observons et notons ce qui se passe dessous. Examinons ce coffre, écumons nos pensées, étudions, ruminons, remâchons les humeurs, qui, dans mon pancréas, se remuent, font remous et querelles d’Allemands; savourons ces coliques, sondons et retâtons nos tripes et nos rognons[11]...

...Ainsi, je me contemple. De temps en temps, j’interromps, pour brailler, mes investigations. La nuit ne passait guère. J’allume ma chandelle, je la fiche dans le goulot d’une vieille bouteille (elle fleurait le cassis, mais le cassis était loin: image de ce que je promettais d’être avant le lendemain! Le corps était parti, il ne restait plus que l’âme). Tordu sur ma paillasse, je m’efforçais de lire. Les apophtegmes héroïques des Romains n’eurent aucun succès. Au diable ces hâbleurs! «Chacun n’est né pour aller à Rome» Je hais le sot orgueil. Je veux avoir le droit de me plaindre, tout mon soûl, lorsque j’ai la colique... Oui, mais lorsqu’elle s’arrête, je veux rire, si je puis. Et j’ai ri... Vous ne me croirez pas? Mais alors que j’étais tout dolent, comme noix en un boisseau, que me claquaient les dents, en ouvrant au hasard le livre de Facéties de ce bon monsieur Bouchet, j’en trouvai une si belle, croustillante et dorée... vingt bons Dieux! que je suis parti d’un éclat de rire. Je me disais:

—C’est trop bête. Ne ris donc pas. Tu vas te faire du mal.

Ah! bien, je n’arrêtais de rire que pour braire, de braire que pour rire. Et je brais, et je ris... La peste en riait aussi. Ah! mon pauvre petit gars, j’ai-t-y brait, j’ai-t-y ri!

Quand vint le point du jour, j’étais bon à mettre en terre. Je ne tenais plus debout. En me traînant à genoux, je parvins à l’unique lucarne qui donnait sur la route. Au premier qui passa, j’appelai, d’une voix de pot cassé. Il n’eut pas besoin, pour comprendre, d’entendre. Il me vit, il se sauva, avec des signes de croix. Moins d’un quart d’heure après, j’avais l’honneur d’avoir deux gardes devant ma maison; et défense me fut faite de franchir la porte d’icelle. Las! je n’y songeais guère. Je priai qu’on allât chercher mon vieil ami, maître Paillard, le notaire, à Dornecy, afin de rédiger mes dernières volontés. Mais ils avaient si peur qu’ils craignaient jusqu’au vent de mes mots; et je crois, ma parole, que, par peur de la peste, ils se bouchaient les oreilles!... Enfin, un brave petit champi, «gardeux d’oueilles» (bon petit cœur), qui me voulait du bien, parce que je l’avais surpris une fois picorant mes cerises et que lui avais dit: «Beau merle, pendant que tu y es, cueilles-en aussi pour moi», se faufila près de la fenêtre, écouta et cria:

—Monsieur Breugnon, j’y vas!

...Ce qui se passa ensuite, je serais bien en peine pour vous le raconter. Je sais que, de longues heures, vautré sur ma paillasse, de fièvre je tirais la langue comme un veau... Des claquements de fouet, des grelots sur la route, une grosse voix connue... Je pense: «Paillard est venu...» Je cherche à me relever... Ah! vertu de ma vie! Il me semblait que je portais saint Martin sur ma nuque, et Sembert sur mon croupion. Je me dis: «Quand il y aurait encore les roches de Basseville, il faut que tu y ailles...» Je tenais, voyez-vous, à faire enregistrer (j’avais eu le temps, la nuit, de ressasser ces pensées) certaine disposition, clause testamentaire, qui me permît d’avantager Martine et sa Glodie, sans contestation de mes quatre garçons. Je hisse à la lucarne ma tête qui pesait plus que Henriette, la grosse cloche. Elle tombait à droite, à gauche... J’aperçois sur la route deux bonnes grosses figures, qui écarquillaient les yeux, d’un air épouvanté. C’étaient Antoine Paillard et le curé Chamaille. Ces braves amis, pour me voir encore vivant, avaient brûlé le pavé. Je dois dire qu’après qu’ils m’eurent vu, leur feu se mit à fumer. Sans doute afin de mieux contempler le tableau, ils firent tous les deux trois pas en arrière. Et ce sacré Chamaille, pour me rendre du cœur, me répétait:

—Seigneur, que tu es vilain!... Ah! mon pauvre garçon! Tu es vilain, vilain... Vilain comme lard jaune...

Moi, je dis (de humer leur santé, par un effet contraire, cela ragaillardissait mes esprits animaux):

—Je ne vous offre pas d’entrer? Vous me semblez avoir chaud.

—Non, merci, non, merci! s’exclament-ils tous deux. Il fait très bon, ici.

Accentuant leur retraite, ils se retranchent auprès de la voiture; pour se donner une contenance, Paillard secouait le mors de son bidet, qui n’en pouvait mais.

—Et comment te trouves-tu? me demanda Chamaille, qui avait l’habitude de causer avec les défunts.

—Hé! mon ami, qui est malade, il n’est pas aise, répondais-je en branlant la tête.

—Ce que c’est que de nous. Tu vois, mon pauvre Colas, ce que je t’avais toujours dit. Dieu est le Tout-Puissant. Nous ne sommes que fumée, fumier. Aujourd’hui en chère, demain en bière. Aujourd’hui en fleur, demain en pleur. Tu ne voulais pas me croire, tu ne pensais qu’à te gaudir. Tu as bu le bon, tu bois la lie. Va, Breugnon, ne t’afflige point! Le bon Dieu te rappelle. Ah! quel honneur, mon fils! Mais il faut, pour le voir, t’habiller proprement. Çà, viens que je te lave. Préparons-nous, pécheur.

Je réponds:

—Tout à l’heure. Nous avons le temps, curé!

—Breugnon, mon ami, mon frère!... Ah! je vois bien que tu es toujours attaché aux faux biens de la terre. Qu’a-t-elle donc de si plaisant? Ce n’est qu’inanité, vanité, calamité, dol, cautelle et malice, nasse borgne, embuscade, douleur, décrépitude. Que faisons-nous ici?

Je réplique:

—Tu me navres. Jamais je n’aurais le courage, Chamaille, de t’y laisser.

—Nous nous reverrons, dit-il.

—Que n’allons-nous ensemble!... Enfin, je passe devant.» La devise de M. de Guise: À chacun son tour!»... Suivez-moi, gens de bien!

Ils n’eurent pas l’air d’entendre. Chamaille fit la grosse voix:

—Le temps passe, Breugnon, et tu passes avec lui. Le Malin, le Maufait te guette. Veux-tu que la pute bête happe ton âme encrassée, pour son garde-manger? Allons, Colas, allons, dis ton Confiteor, prépare-toi, fais cela, fais cela, mon petit garçon, fais cela pour moi, compère!

—Je le ferai, dis-je, je le ferai, pour toi, pour moi, et pour Lui. Dieu me garde de manquer aux égards que je dois à toute la compagnie! Mais, s’il te plaît, je veux d’abord dire deux mots à monsieur mon notaire.

—Tu les diras après.

—Point. Maître Paillard, premier.

—Y penses-tu, Breugnon? Faire passer l’Éternel après le tabellion!

—L’Éternel peut attendre, ou se promener, s’il lui plaît: je le retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l’on fasse visite à qui vous a reçu, avant d’en faire à qui vous recevra... peut-être.

Il insista, pria, menaça, cria. Je n’en démordis point. Maître Antoine Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je disposai de mon âme gentiment, comme j’avais fait de mon argent. Lorsque tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d’une voix mourante:

—Baptiste, reprends haleine. C’est très beau, ce que tu dis. Mais pour homme altéré, conseil d’oreille ne vaut pas une groseille. À présent que mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup de l’étrier. Gens de biens une bouteille!

Ah! les braves garçons! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée! Au lieu d’une bouteille, ils m’en apportèrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy. De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l’ancre, je jetai une corde. Le champi y attacha un vieux panier d’osier, et de mes dernières forces, je hissai mes derniers amis.

À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant partis, je me sentis moins seul. Mais je n’essaierai point de vous faire le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je n’en retrouve plus le compte. Il faut qu’on m’en ait volé huit ou dix dans ma poche. Je sais que j’étais enfoncé dans un vaste entretien avec la trinité des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: où diable est-il passé?...

Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et contemplant le ciel au travers des rameaux d’un petit doyenné. Que de lumières là-haut, et que d’ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes. À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et griffus, avaient l’air de grouiller comme un nid de serpents, et me regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m’expliquera ce que je fais ici?... Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop riche) que je m’étais dit:

—Debout, chrétien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul sur son matelas. Sursum corda! Les bouteilles sont vides. Consummatum est. Plus rien à faire ici! Allons haranguer nos choux!

Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu’on les disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se contenter d’aulx. Ce qui est sûr, c’est qu’à peine j’eus mis le pied (et le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par l’enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre, étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi, afin de me regarder. Par des milliers d’yeux je me sentais épié. De petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l’arbre, au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d’un filet de voix claire et sucrée, me chantait:

Aubépine,
Prends racine.
P’tit homme gris!
Comme les vrilles de la vigne,
Agripp’-toi à mon échine.
Pour monter au Paradis,
Prends racine, prends racine,
P’tit homme gris!

Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un chœur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes, répétait:

Prends racine, prends racine!

Lors, j’enfonçai mes bras dans ma terre, et je dis:

—Veux-tu de moi? Moi je veux bien.

Ma bonne terre grasse et molle, j’y entrai jusqu’aux coudes; elle fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je la pris à bras-le-corps, j’y marquai mon empreinte, de l’orteil jusqu’au front; j’y fis mon lit, je m’y carrai; étendu tout du long, je regardais le ciel et ses grappes d’étoiles, bouche bée, comme si j’attendais qu’une d’elles vînt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, à s’en faire périr. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou bien quatorze, ou seize (sûrement, ce n’était pas une sonnerie ordinaire). Et voici que les étoiles, les étoiles d’en haut et celles de mon jardin se mettent à carillonner... Ô Dieu! quelle musique! Le cœur m’en éclatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s’ériger un arbre de Jessé: un cep de vigne, tout droit, tout empenné de pampres, qui me montait du ventre; je montais avec lui; et me faisait escorte tout mon verger, chantant; à la plus haute branche, une étoile suspendue dansait comme une perdue; et la tête renversée en arrière pour la voir, pour l’avoir je grimpais, bramant à pleins poumons:

Grain d’chasselas,
Ne t’en va pas!
Hardi, Colas!
Colas t’aura,
Alléluia!

J’ai dû grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j’ai chanté, des heures, à ce qu’on m’a dit depuis. J’en chantai de toutes sauces, du sacré, du profane, et des De Profundis, et des épithalames, des Noëls, des Laudate, fanfares et rigaudons, des chansons édifiantes et d’autres qui étaient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins ameutés se tenaient les côtes, et disaient:

—Quelle trompe!... c’est Colas qui s’en va. Il est fou, il est fou!...

Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai pas l’honneur de se lever! Il était bien midi, lorsque je m’éveillai. Ah! que j’eus de plaisir à me revoir, m’ami, au fond de mon fumier! Ce n’était pas que la couche fût douce, ni que je n’eusse, au vrai, diablement mal aux reins. Mais que c’est bon de se dire qu’on a encore des reins! Quoi! tu n’es pas parti, Breugnon, mon bon ami! Que je t’embrasse, mon fils! Que je tâte ce corps, ce brave petit museau! c’est bien toi. Que je suis aise! Si tu m’avais quitté, jamais je ne m’en serais, non, Colas, consolé. Salut, ô mon jardin! Mes melons me rient d’aise. Mûrissez, mes mignons... Mais je suis arraché à ma contemplation par deux Aliborons, qui, de l’autre côté du mur, braillent:

—Breugnon! Breugnon! Es-tu mort?

C’est Paillard et Chamaille, qui, n’entendant plus rien, se lamentent et déjà prônent mes vertus défuntes, sans doute, sur la route. Je me relève (Aïe! mes coquins de reins!), je vais tout doucement, soudain je sors ma tête du trou de la lucarne, et je crie:

—Coucou, le voilà!

Ils font un saut de carpe.

—Breugnon, tu n’es pas mort?

Ils riaient et pleuraient d’aise. Je leur tire la langue:

—Petit bonhomme vit encore...

Croiriez-vous que ces maudits m’ont laissé, quinze jours, enfermé dans ma tour, jusqu’à ce qu’ils fussent certains que je n’avais plus rien! Je dois à la vérité d’ajouter qu’ils ne me laissèrent manquer ni de manne, ni de l’eau du rocher (j’entends celle de Noé). Même, ils prirent l’habitude de venir, tour à tour, s’installer sous ma fenêtre, afin de m’apporter les nouvelles du jour.

Lorsque je pus sortir, le curé Chamaille me dit:

—Mon bon ami, le grand saint Roch t’a sauvé. Tu ne peux faire moins que d’aller le remercier. Fais cela, je te prie!

Je réponds:

—Je crois plutôt que c’est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.

—Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du nôtre; coupons la poire en deux. Viens à saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grâce à sainte Bouteille, pour toi.

Comme nous faisions ensemble ce double pèlerinage (le fidèle Paillard complétait le trio), je dis:

—Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqué, le jour que je vous demandai le coup de l’étrier? Vous ne paraissiez pas disposés à me suivre.

—Je t’aimais bien, dit Paillard, je te jure; mais, que veux-tu, je m’aime aussi. L’autre dit vrai: «Ma chair m’est plus près que ma chemise.»

Mea culpa, mea culpa, grondait Chamaille, qui battait son poitrail comme une peau d’ânon, je suis poltron, c’est ma nature.

—Qu’avais-tu fait, Paillard, des leçons de Caton? Et toi, curé, à quoi te servait ta religion?

—Ah! mon ami, qu’il fait bon vivre! firent-ils tous les deux, avec un gros soupir.

Alors, nous nous embrassâmes, tous les trois, en riant, et nous dîmes:

—Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu l’a fait: il a bien fait.

VIII

LA MORT DE LA VIEILLE

Fin juillet.

J’étais en train de reprendre goût à la vie. Je n’y eus pas beaucoup de peine, comme vous pouvez m’en croire. Même, je ne sais comment, je la trouvais encore plus succulente qu’avant, tendre, moelleuse et dorée, cuite à point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la langue. Appétit de ressuscité. Que Lazare dut bien manger!...

Un jour donc qu’après avoir joyeusement travaillé, j’étais à m’escrimer, avec mes compagnons, des armes de Samson, voilà qu’un paysan, qui venait du Morvan, entre:

—Maître Colas, dit-il, j’ai vu avant-hier votre dame.

—Mâtin! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille?

—Très bien. Elle s’en va.

—Où cela?

—À toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.

—Il cessera de l’être, dit un mauvais plaisant.

Et un autre:

—Elle s’en va. Tu restes. À ta santé, Colas! Un bonheur ne vient jamais seul.

Moi, pour faire comme les autres (jétais ému tout de même), je réplique:

—Trinquons! Dieu aime l’homme, compères, quand il lui ôte sa femme, ne sachant plus qu’en faire.

Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre; et, prenant mon bâton, je partis sans même saluer la compagnie. Ils criaient:

—Où vas-tu? Quelle mouche te pique?

J’étais bien loin déjà, je ne répondais pas, j’avais le cœur serré... Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s’être fait enrager l’un l’autre, jour et nuit, durant vingt-cinq années, à l’heure où la camarde est venue la chercher, celle qui, collée à vous dans le lit trop étroit, a mêlé si longtemps sa sueur à la vôtre, et qui dans ses flancs maigres fit lever la semence de la race que vous avez plantée, on sent là quelque chose qui vous étreint le gosier; c’est comme si un morceau de vous s’en allait; et quoi qu’il ne soit pas beau, qu’il vous ait bien gêné, on a pitié de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint... Dieu me pardonne! on l’aime...

J’arrivai, le lendemain, à la tombée de la nuit. Dès le premier coup d’œil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaillé. Sous le rideau fripé de la chair craquelée, le visage de la mort, tragique, apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut qu’en me voyant elle me dit:

—Mon pauvre homme, tu n’es pas trop fatigué?

À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis:

—Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m’assis près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me remerciait, des yeux, d’être venu. Pour la ragaillardir, essayant de plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de faire la nique. Elle n’en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de maladroit!) qu’elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué! Dieu soit loué!) et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu’elle voulait: alors elle enrageait), la voilà qui se met à m’agonir d’injures, disant que c’était honteux que je ne lui eusse rien dit, que je n’avais pas de cœur, que j’étais pire qu’un chien, que comme le susdit j’eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer. On me disait:

—Va-t’en! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment!

Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis:

—À la bonne heure! Je te reconnais donc! Il y a encore de l’espoir. Tu es aussi méchante...

Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses mains, je l’embrassai de grand cœur, deux fois sur les deux joues. Et la seconde fois, elle pleura.

Nous restâmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la chambre, où dans la boiserie la vrillette frappait, à coups secs, le tic-tac de l’horloge funèbre. Les gens étaient allés dans la pièce à côté. Elle, péniblement, ahanait, et je vis qu’elle voulait parler.

Je dis:

—Ne te fatigue pas, ma vieille. On s’est tout dit, depuis vingt-cinq années. On se comprend sans parler.

Elle dit:

—On ne s’est rien dit. Faut que je parle, Colas; sans quoi le paradis... où je n’entrerai pas...

—Mais si, mais si, que je fis.

—... Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l’enfer. Je fus pour toi, Colas, aigre et acariâtre...

—Mais non, mais non, que je fis. Un peu d’acidité, c’est bon pour la santé.

—... Jalouse, colérique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur j’emplissais la maison; et je t’en ai fait voir, de toutes les façons... je lui tapotai la main:

—Ça ne fait rien. J’ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle:

—Mais c’est que je t’aimais.

—Ça, si je m’en doutais! fis-je en riant. Après tout, chacun a sa manière. Mais que ne me l’as-tu dit! La tienne n’était pas claire.

—Je t’aimais; reprit-elle; et toi, tu ne m’aimais pas. C’est pourquoi tu étais bon, et moi j’étais mauvaise: car je te haïssais de ce que tu ne m’aimais; et toi, tu t’en souciais... Tu avais ton rire, Colas, ton rire comme aujourd’hui... Dieu! m’a-t-il fait souffrir! Tu t’encapuchonnais dedans, contre la pluie; et moi, je pouvais pleuvoir, jamais je ne parvenais, brigand, à t’arroser! Ah! que tu m’as fait de mal! Plus d’une fois, Colas, j’ai failli en crever.

—Ma pauvre femme, lui dis-je, c’est que je n’aime point l’eau.

—Tu ris encore, coquin!... Va, tu fais bien de rire. Le rire, ça vous tient chaud. À cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes, je sens ce que vaut ton rire; prête-moi ton manteau. Ris tout ton soûl, mon homme; je ne t’en veux plus; et toi, Colas, pardonne-moi.

—Tu fus une brave femme, dis-je, probe, forte et fidèle. Tu ne fus peut-être pas plaisante tous les jours. Mais personne n’est parfait: ce serait de l’irrespect envers Celui, là-haut, qui l’est seul, m’a-t-on dit (je n’y ai pas été voir). Et, dans les heures noires (je ne dis celles de la nuit où tous les chats sont gris, mais celles des années de misères et de vaches maigres), tu n’étais plus tant laide. Tu fus brave, jamais tu ne renâclas à la peine; et ta maussaderie me semblait presque belle, lorsque tu l’exerçais contre le mauvais sort, sans céder d’une semelle. Ne nous tourmentons plus maintenant du passé. C’est assez de l’avoir, une bonne fois, porté, sans plier, sans crier, et sans garder la marque d’une honte acceptée. Ce qui est fait est fait, et n’est plus à refaire. Le fardeau est à terre. Au Maître maintenant de le peser, s’il veut! Cela ne nous regarde plus. Ouf! respirons, mon vieux. Nous n’avons plus maintenant qu’à déboucler la sangle qui nous serrait le dos, à frotter nos doigts gourds, nos épaules meurtries, et à faire notre trou, en terre, pour dormir, bouche ouverte, en ronflant comme un orgue.

Requiescat! Paix à ceux qui ont bien travaillé!—du grand sommeil de l’Éternité.

Elle m’écoutait, les yeux fermés, les bras croisés. Quand j’eus fini, les yeux rouvrit, sa main tendit.

—Mon ami, bonne nuit. Tu m’éveilleras demain. Alors, en femme d’ordre, toute droite, tout de son long, sur le lit elle s’étendit, tira les draps sous son menton, jusqu’à ce qu’ils ne fissent plus un pli, en pressant sur ses seins vides le crucifix; puis, en femme décidée, le nez pincé, le regard fixe, prête à partir, elle attendit.

Mais sans doute que ses vieux os, avant de connaître le repos, devaient passer, une fois dernière, afin d’être purifiés, par la misère, le feu de la terre (c’est notre lot). Car, juste à ce moment, la porte d’à côté s’ouvrit; et dans la chambre, se précipitant, l’hôtesse d’une voix haletante, cria:

—Vite! venez, maître Colas! Sans comprendre, je demandais:

—Qu’y a-t-il? Parlez plus bas.

Mais elle, sur son lit, qui pour le grand voyage était partie déjà, comme si, du haut du coche où elle venait de monter, elle pouvait, se retournant, voir par-dessus nos têtes ce que je ne voyais pas, elle se redressa de sa couche funèbre, roide comme celui que Jésus réveilla, tendit les bras vers nous et cria:

—Ma Glodie!

À mon tour, je compris, transpercé par ce cri et par la rauque toux qui venait d’à côté. Je courus, je trouvai ma pauvre petite alouette, qui, la gorge serrée, cherchant de ses menottes à desserrer l’étreinte, toute rouge et brûlante, implorait de ses yeux effarés du secours, et qui se débattait, comme un oiseau blessé...

Ce que fut cette nuit, je ne puis le raconter. À présent que j’en suis à cinq jours bien comptés, de me la remémorer, j’ai les jambes cassées; il faut que je m’assoie. Han! laissez-moi souffler... Faut-il qu’il y ait au ciel un Maître qui se complaise à faire lentement souffrir ces petits êtres, à sentir sous ses doigts leur frêle cou craquer, à les voir se débattre et pouvoir supporter leur regard de reproche étonné! Je comprends qu’on étrille de vieux ânes comme moi, que l’on fasse du mal à qui peut se défendre, des gars solides, des femelles râblées. Que vous vous amusiez à nous faire crier, si vous pouvez, bon Dieu, essayez! L’homme est à votre image. Que vous soyez, comme lui, pas très bon tous les jours, capricieux, malicieux, aimant nuire, de temps en temps, par besoin de détruire, d’éprouver votre force, par âcreté de sang, parce que vous êtes mal luné, ou bien par passe-temps, cela ne m’étonnerait pas, en somme, énormément. Nous sommes d’âge, oui-dà, à vous tenir tête: quand vous nous ennuyez, nous savons vous le dire. Mais prendre comme cibles des pauvres agnelets, dont on tordrait le nez, il sortirait du lait, halte-là! Non, c’est trop, nous ne l’admettons pas! Dieu ou roi, qui le fait outrepasse ses droits. Nous vous en prévenons. Seigneur, l’un de ces jours, si vous continuiez, nous serions obligés, à notre grand regret, de vous découronner... Mais je ne veux pas croire que ce soit là votre œuvre, je vous respecte trop. Pour que de tels forfaits soient possibles, Notre Père, il faut de deux choses l’une: ou vous n’avez pas d’yeux, ou vous n’existez pas... Aïe! voilà un mot incongru, je le retire. La preuve que vous existez, c’est que nous devisons tous deux, en ce moment. Que de discussions nous avons eues ensemble! Et, entre nous, monsieur, combien de fois je vous ai réduit au silence! Dans cette nuit néfaste, vous ai-je assez appelé, injurié, menacé, nié, prié, supplié! Vous ai-je assez tendu mes mains jointes et montré mon poing fermé! Cela n’a servi de rien, vous n’avez pas bronché. Du moins, vous ne pouvez dire, afin de vous toucher, que j’aie rien négligé!—Et puisque vous ne voulez, bon sang! que vous ne daignez m’écouter, serviteur! tant pis pour vous, Seigneur! Nous en connaissons d’autres, nous nous adresserons ailleurs...

J’étais seul, pour veiller, avec la vieille hôtesse. Martine, qu’avaient prise en route les douleurs de gésine, était restée à Dornecy, laissant Glodie à la grand-mère. Quand nous vîmes, au matin, que notre petite martyre allait passer, nous prîmes les grands moyens. J’enlevai dans mes bras son mignon corps brisé, pas plus lourd qu’une plume (il n’avait plus la force même de se débattre, et, la tête pendante, avec des soubresauts, il palpitait à peine, ainsi qu’un passereau). Je regardai par la fenêtre. Il faisait vent et pluie. Une rose sur sa tige se penchait à la vitre, comme si elle voulait entrer. Annonce de la mort. Je fis le signe de croix et, malgré tout, sortis. L’humide vent violent s’engouffra dans la porte. Je cachai sous ma main la tête de mon oiselle, de peur que la bourrasque ne soufflât sa chandelle. Nous allions. Devant, marchait l’hôtesse, qui portait des présents. On entra dans les bois qui bordaient le chemin, et nous vîmes bientôt, sur le bord d’un marais, un tremble qui tremblait. Sur un peuple de joncs aux reins souples, il régnait, haut et droit comme une tour. Nous en fîmes, une fois, deux fois, trois fois, le tour. La petite gémissait, et le vent dans les feuilles, comme elle, des dents claquait. À la menotte de l’enfant nous nouâmes un ruban; l’autre bout à un bras du vieil arbre tremblant; et l’hôtesse édentée et moi, nous répétions:

Tremble, tremble, mon mignon,
Prends mon frisson.
Je t’en prie et je t’en somme,
Par les personnes
De la Sainte-Trinité.
Mais si tu fais l’entêté,
Si tu ne veux m’écouter,
Garde à toi! te trancherai.

Puis, entre les racines, la vieille fit un trou, versa une chopine de vin, deux gousses d’ail, une tranche de lard; et par-dessus, mit un liard. Trois tours encore nous fîmes autour de mon chapeau, posé à terre et bourré de roseaux. Et au troisième tour, nous crachâmes dedans, en répétant:

Crapauds croupissants accroupis, que le croup vous étouffe!

Ensuite, nous en retournant, à la sortie du bois, nous nous agenouillâmes devant une aubépine; au pied nous mîmes l’enfant; et par la Sainte Épine, priâmes le Fils de Dieu.

Lorsque nous rentrâmes enfin à la maison, la petite semblait morte. Du moins, nous avions fait tout ce que nous pouvions.

Pendant ce temps, ma femme, elle, ne voulait pas mourir. L’Amour de sa Glodie l’attachait à la vie. Elle se démenait, criait:

—Non, je ne m’en irai pas, bon Dieu, Jésus, Marie, avant que je ne sache ce que voulez en faire, et si oui ou si non elle doit être guérie. Guérie, elle le sera, vertudieu, je le veux. Je le veux, je le veux, et je le veux: c’est dit.

Ce n’était pas encore dit, sans doute, tout à fait: car après l’avoir dit, elle recommençait. Dieu! quel souffle elle avait! Et moi, qui tout à l’heure croyais qu’elle était près de rendre le dernier! Si c’était le dernier, il avait belle taille... Breugnon, mauvais garçon, tu ris, n’as-tu pas honte?—Que veux-tu, mon ami? Je suis ce que je suis. Rire ne m’empêche pas de souffrir; mais souffrir n’empêchera jamais un bon Français de rire. Et qu’il rie ou larmoie, il faut d’abord qu’il voie. Vive Janus bifrons, aux yeux toujours ouverts!...

Donc, je n’en avais pas moins de peine à l’écouter s’essouffler et souffler, la pauvre vieille commère; et malgré que je fusse aussi angoissé qu’elle, je voulais la calmer, je lui disais des mots comme on dit aux enfants, et je l’emmaillotais dans ses draps, gentiment. Mais elle, se dégageait, furieuse, en criant:

—Bon à rien! Si tu étais un homme, n’aurais-tu pas trouvé moyen de la sauver, toi? À quoi sers-tu? C’est toi qui devrais être mort.

Je répondais:

—Ma foi, je suis de ton avis, ma vieille, tu as raison. Si quelqu’un en voulait, je donnerais ma peau. Mais probable que là-haut elle ne fait pas l’affaire: elle est usée, a trop servi. On n’est plus bon (c’est vrai), comme toi, qu’à souffrir. Souffrons donc, sans parler. Peut-être ce sera autant de pris, autant de moins que, la pauvre innocente, elle aura à porter.

Alors sa vieille tête contre la mienne s’appuya, et le sel de nos yeux se mêla sur nos joues. Dans la chambre, on sentait peser l’ombre des ailes de l’archange funèbre...

Et soudain, il partit. La lumière revint. Qui causa ce prodige? Fut-ce le Dieu d’en haut, ou bien ceux des forêts, mon Jésus pitoyable à tous les malheureux, ou la terre redoutable, qui souffle et boit les maux, fut-ce l’effet des prières, ou la peur de ma femme, ou bien parce qu’au tremble j’avais graissé la patte? Nous ne le saurons jamais; et dans l’incertitude, je rends grâces (c’est plus sûr) à toute la compagnie, en y ajoutant même ceux que je ne connais point (ce sont peut-être les meilleurs). En tout cas, le certain, et le seul qui m’importe, c’est depuis ce moment que la fièvre tomba, le souffle circula dans le frêle gosier, comme un ruisseau léger; et ma petite morte, échappant à l’étreinte de l’archange, ressuscita.

Nous sentîmes se fondre alors notre vieux cœur. Tous deux nous entonnâmes le: Nunc dimittis, Seigneur!... Et ma vieille, s’affaissant, avec des pleurs de joie, laissa sur l’oreiller sa tête retomber, comme une pierre qui s’enfonce, et soupira:

—Enfin, je puis donc m’en aller!...

Aussitôt son regard chavira, sa face se creusa, comme si d’un coup de vent son souffle l’avait quittée. Et moi, penché sur son lit, où elle n’était plus, je regardais ainsi qu’au fond d’un trou dans la rivière, où la forme d’un corps qui vient de disparaître reste un instant empreinte et s’efface en tournant. Je fermai ses paupières, baisai son front cireux, j’enchaînai l’une à l’autre ses mains de travailleuse qui ne s’étaient jamais reposées, en leur vie; et, sans mélancolie, laissant la lampe éteinte dont l’huile était brûlée, j’allai m’asseoir auprès de la flamme nouvelle qui devait maintenant éclairer la maison. Je la regardais dormir; je la veillais, avec un sourire attendri, et je pensais (se peut-on défendre de penser!):

—N’est-il pas bien étrange que l’on s’attache ainsi à cette petite chose? Sans elle rien ne nous est. Avec elle, tout est bien, même le pire, qu’importe? Ah! je puis bien mourir, que le diable m’emporte! Pourvu qu’elle vive, elle, je me moque du reste!... C’est tout de même un peu fort. Quoi, je suis là, je vis et je suis bien portant, maître de mes cinq sens et de quelques autres en plus et du plus beau de tous, qui est monsieur mon bon sens, je n’ai jamais boudé la vie, et je porte en mon ventre dix aulnes de boyaux vides toujours pour la fêter, tête saine, main précise, jarret solide et du mollet, brave ouvrier et Bourguignon salé, et je serais tout prêt à sacrifier cela pour un petit animal que je ne connais même pas! Car enfin qu’est-il donc! Un trognon mignon, un jouet gentillet, perroquet qui s’essaie, un être qui n’est rien, mais qui sera, peut-être... Et c’est pour ce «peut-être» que je dilapiderais mon: «Je suis, et j’y suis, et j’y suis bien, pardi!»... Ah! c’est que ce «peut-être», c’est ma plus belle fleur, celle pour qui je vis. Quand les vers se seront empiffrés de ma chair, quand elle aura fondu dans le gras cimetière, je revivrai, Seigneur, en un autre moi-même, plus beau, plus heureux et meilleur... Eh! qu’en sais-je? Pourquoi vaudrait-il mieux que moi?—Parce qu’il aura mis ses pieds sur mes épaules, et qu’il verra plus loin, marchant sur mon tombeau... Ô vous, sortis de moi, qui boirez la lumière, où mes yeux qui l’aimaient ne se baigneront plus, par vos yeux je savoure la vendange des jours et des nuits à venir, je vois se succéder les années et les siècles, je jouis tout autant de ce que je pressens que de ce que j’ignore. Tout passe autour de moi; mais c’est que, moi, je passe; je vais toujours plus loin, plus haut, porté par vous. Je ne suis plus lié à mon petit domaine. Au-delà de ma vie, au-delà de mon champ s’allongent les sillons, ils embrassent la terre, ils enjambent l’espace; comme une voie lactée, ils couvrent de leur réseau toute la voûte azurée. Vous êtes mon espérance, mon désir, et mon grain, qu’à travers l’infini je sème à pleines mains.

IX

LA MAISON BRÛLÉE

À la mi-août.

Noterons-nous ce jourd’hui? C’est un rude morceau. Il n’est pas encore tout à fait digéré. Allons, vieux, du courage! Ce sera le meilleur moyen de le faire passer.

On dit que pluie d’été ne fait point pauvreté. À ce compte, je devrais être plus riche que Crésus; car il ne cesse de pleuvoir, cet été, sur mon dos, et me voici pourtant sans chemise et sans chausses, ainsi qu’un saint Jeannot. À peine je sortais de cette double épreuve—Glodie était guérie, et ma vieille femme aussi, l’une de sa maladie, et l’autre de la vie—quand je reçus des puissances qui gouvernent l’univers (il doit y avoir là-haut une femme qui m’en veut; que diable lui ai-je fait?... Elle m’aime, parbleu!) un furieux assaut d’où je sors nu, battu et moulu jusqu’aux os, mais (c’est le principal, enfin) avec tous mes os.

Bien que ma petite fille fût à présent remise, je ne me pressais pas de regagner le pays; je restais auprès d’elle, jouissant encore plus qu’elle de sa convalescence. Un enfant qui guérit c’est comme si l’on voyait la création du monde; tout l’univers vous semble frais pondu et laiteux. Donc, je flânais, écoutant distraitement les nouvelles qu’apportaient, s’en allant au marché, les commères. Lorsqu’un jour un propos me fit dresser l’oreille, vieux baudet qui voit venir la trique de l’ânier. On disait que le feu avait pris, à Clamecy, dans le faubourg de Beuvron, et que les maisons flambaient comme des margotins. Je ne pus obtenir aucun autre renseignement. À partir de ce moment, je fus, par sympathie, sur des charbons assis. On avait beau me dire:

—Reste tranquille! Les mauvaises nouvelles sont prestes comme l’hirondelle. S’il s’agissait de toi, tu le saurais déjà. Qui parle de ta maison? Il y a plus d’un âne en Beuvron...

Je ne tenais plus en place, je me disais:

—C’est elle... Elle brûle, je sens le roussi... Je pris mon bâton, je partis. Je pensais:

—Bon Dieu de bête! c’est la première fois que je quitte Clamecy, sans rien mettre à l’abri. Dans tous les autres cas, aux approches de l’ennemi, j’emportais dans les murs, de l’autre côté du pont, mes dieux lares, mon argent, les travaux de mon art dont je suis le plus fier, mes outils et mes meubles, et ces brimborions qui sont laids, encombrants, mais qu’on ne donnerait pas pour tout l’or de la terre parce qu’ils sont les reliques de nos pauvres bonheurs... Cette fois, j’ai tout laissé...

Et j’entendais ma vieille, qui, de l’autre monde, criait contre ma stupidité. Moi, je lui répondais:

—C’est ta faute, c’est pour toi que je me suis tant pressé!

Après nous être bien tous les deux chamaillés (cela m’occupa, du moins, une partie du chemin), je tâchai de nous convaincre que je m’inquiétais pour rien. Mais malgré moi, l’idée revenait, comme une mouche, se poser sur mon nez; je la voyais sans cesse; et une sueur froide me rigolait, le long de l’échine et des reins. Je marchais d’un bon train. J’avais passé Villiers, et je commençais de monter la longue côte boisée, quand je vois sur la pente une carriole qui venait, et dedans le père Jojot, le meunier de Moulot, qui, me reconnaissant, s’arrête, lève son fouet, et crie:

—Mon pauvre gars!

Ce fut comme si je recevais un coup dans l’estomac. Je restais, bouche bée, sur le bord de la route. Il reprend:

—Où tu vas? Rebrousse, mon Colas! N’entre pas dans la ville. Tu te ferais trop de bile. Tout est brûlé, rasé. Il ne te reste plus rien.

L’animal, à chaque mot, me tordait les boyaux. Je voulus faire le brave, j’avalai ma salive, je me raidis, je dis:

—Pardi, je le sais bien!

—Alors, fait-il vexé, qu’est-ce que tu vas chercher? Je réponds:

—Les débris.

—Il ne reste rien, je te dis, rien, rien, pas un radis!

—Jojot, tu exagères; tu ne me feras pas croire que mes deux apprentis et mes braves voisins ont regardé brûler ma maison sans tâcher de retirer du feu quelques marrons, quelques meubles, comme on fait entre frères...

—Tes voisins, malheureux? Ce sont eux qui ont mis le feu!

Du coup, je fus assommé. Il me dit, triomphant:

—Tu vois bien que tu ne sais rien!

Je n’en voulais pas démordre. Mais lui, sûr à présent de me conter le premier la mauvaise nouvelle, il se mit, satisfait et contrit, à narrer la grillade:

—C’est la peste, dit-il. Ils sont tous affolés. Aussi, pourquoi messieurs de la municipalité et de la châtellenie, échevins, procureur, nous ont-ils tous quittés? Plus de bergers! Les moutons sont devenus enragés. De nouveaux cas du mal survenant en Beuvron, on a crié: «Brûlons les maisons empestées!» Sitôt dit, sitôt fait. Comme tu n’étais pas là, ce fut naturellement la tienne qui commença. On y allait de bon cœur, chacun y mettait du sien: on croyait travailler pour le bien de la cité. Puis, on s’excite l’un l’autre. Quand on se met à détruire, je ne sais pas ce qui se produit: on est soûl, tout y passe, on ne peut plus s’arrêter... Quand ils y eurent mis le feu, ils dansèrent autour. C’était comme une folie... «Sur le pont de Beuvron, on y danse...» Si tu les avais vus... «Voyez comme on danse...» si tu les avais vus, peut-être qu’avec eux toi-même aurais dansé. Tu penses si le bois que tu avais à l’atelier flambait, pétaradait... Bref, on a tout brûlé!

—J’aurais voulu voir cela. Cela devait être beau, dis-je.

Et je le pensais. Mais je pensais aussi:

—Je suis mort! Ils m’ont tué. Ceci, je me gardais de le dire à Jojot.

—Alors, ça ne te fait rien? dit-il, l’air mécontent.

(Il m’aimait bien, le brave homme; mais on n’est pas fâché—sacrée espèce humaine!—de voir de temps en temps son voisin dans la peine, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de le consoler.)

Je dis:

—Pour ce beau feu, c’est dommage qu’on n’ait pas attendu la Saint-Jean.

Je fis mine de partir.

—Et tu y vas tout de même?

—J’y vas. Bonjour, Jojot.

—Bougre d’original!

Il fouetta son cheval.

Je marchai, ou plutôt j’avais l’air de marcher, jusqu’à ce que la voiture disparût, au détour. Je n’aurais pu faire dix pas; les jambes m’entraient dans le ventre; je tombai sur une borne, comme assis sur un pot.

Les moments qui suivirent furent de mauvais moments. Je n’avais plus besoin de faire le fanfaron. Je pouvais être malheureux, malheureux, tout mon soûl. Je ne m’en privai point. Je pensais:

—«J’ai tout perdu, mon gîte et l’espérance d’en refaire jamais un autre, mon épargne amassée, jour par jour, sou par sou, avec cette lente peine qui est le meilleur plaisir, les souvenirs de ma vie encrassés dans les murs, les ombres du passé qui semblent des flambeaux. Et j’ai perdu bien plus, perdu ma liberté. Que deviendrai-je maintenant? Il me faudra loger chez un de mes enfants. Je m’étais pourtant juré d’éviter, à tout prix, cette calamité! Je les aime, parbleu; ils m’aiment, c’est entendu. Mais je ne suis pas si sot que je ne sache que tout oiseau doit rester dans son nid, et que les vieux sont gênants pour les jeunes, et gênés. Chacun songe à ses œufs, à ceux qu’il a pondus, et ne se soucie plus de ceux d’où il est venu. Le vieux qui s’obstine à vivre est un intrus, quand il prétend se mêler à la couvée nouvelle; il a beau s’effacer: on lui doit le respect. Au diable le respect! C’est la cause de tout le mal: on n’est plus leur égal. J’ai fait tout mon possible pour que mes cinq enfants ne soient pas étouffés par leur respect pour moi; j’y ai assez réussi; mais quoi que vous fassiez et malgré qu’ils vous aiment, ils vous regardent toujours un peu en étranger: vous venez de contrées où ils n’étaient pas nés, et vous ne connaîtrez pas les contrées où ils vont; comment pourriez-vous donc vous comprendre tout à fait? Vous vous gênez l’un l’autre, et vous vous en irritez... Et puis, c’est terrible à dire: l’homme qui est le plus aimé ne doit que le moins possible mettre l’amour des siens à l’épreuve: c’est tenter Dieu. Il ne faut pas trop demander à notre espèce humaine. De bons enfants sont bons; je n’ai pas à me plaindre. Ils sont encore meilleurs, quand on n’a pas besoin de recourir à eux. J’en dirais long si je voulais... Enfin, j’ai ma fierté. Je n’aime pas reprendre leur pâtée à ceux à qui je l’ai donnée. J’ai l’air de leur dire: «Payez!» Les morceaux que je n’ai pas gagnés me restent dans la gorge; il me semble voir des yeux qui comptent mes bouchées. Je ne veux rien devoir qu’à ma peine. Il me faut être libre, être maître chez moi, y entrer, en sortir, selon ma volonté. Je ne suis bon à rien, quand je me sens humilié. Ah! misère d’être vieux, de dépendre de la charité des siens, c’est encore pis que de ses concitoyens: car ils y sont forcés; on ne peut jamais savoir s’ils le font de plein gré; et l’on aimerait mieux crever que de les gêner.»

Ainsi, je gémissais, souffrant dans mon orgueil, dans mon affection, dans mon indépendance, dans ce que j’avais aimé, les souvenirs du passé envolés en fumée, dans tout ce que j’avais de meilleur et de pire; et je savais que, quoi que je fisse, j’avais beau me révolter, par cette unique voie il me faudrait passer. J’avoue que je n’y apportais aucune philosophie. Je me sentais misérable, tel un arbre qu’on a scié au ras de terre et tranché.

Comme, assis sur mon pot, je cherchais quelque chose autour où m’accrocher, non loin de moi je vis, voilé par les cheveux des arbres d’une allée, la tourelle à créneaux du château de Cuncy. Et je me souvins soudain de tous les beaux travaux que, depuis vingt-cinq ans, j’avais mis là-dedans, des meubles, des boiseries, de l’escalier sculpté, de tout ce que ce bon seigneur Philbert m’avait commandé... Fameux original! Il m’a fait quelquefois diablement enrager. Est-ce qu’il ne s’est pas, un beau jour, avisé de me faire sculpter ses maîtresses en robe d’Ève, et lui en peau d’Adam, d’Adam gaillard, galant, après la venue du serpent? Et dans la salle d’armes, n’eut-il pas fantaisie que les têtes de cerf sculptées en panoplie eussent la physionomie des bons cocus de la contrée? Nous en avons bien ri... Mais le diable n’était pas facile à contenter. Lorsqu’on avait fini, on devait recommencer. Et quant à son argent, on le voyait rarement... N’importe! Il était capable d’aimer les belles choses, en bois tout comme en chair, et presque de la même manière: (c’est la bonne, on doit aimer l’œuvre d’art comme on aime sa maîtresse, voluptueusement, de l’esprit et des membres). Et s’il ne m’a pas payé, le ladre, il m’a sauvé! Car je surnage ici, quand là-bas j’ai péri. L’arbre de mon passé est détruit; mais ses fruits me restent; ils sont à l’abri des gelées et du feu. Et j’eus l’envie de les revoir et d’y mordre, à l’instant, afin de reprendre goût à la vie.

J’entrai dans le château. On m’y connaissait bien. Le maître n’était pas là; mais sous le faux prétexte de mesures à prendre pour de nouveaux travaux, j’allai où je savais que je trouverais mes enfants. Il y avait plusieurs ans que je ne les avais vus. Tant qu’un artiste se sent de la vigueur aux reins, il engendre, et ne pense plus à ce qu’il a engendré. D’ailleurs, la dernière fois que j’avais voulu entrer, M. de Cuncy, avec un rire bizarre, m’en avait empêché. Je me dis qu’il cachait sans doute quelque drôlesse, quelque femme mariée; et comme j’étais bien sûr que ce n’était pas la mienne, je n’en pris nul souci. Et puis, avec les lubies de ces grands animaux, on ne discute pas: c’est plus sage. À Cuncy, nul n’essaie de comprendre le maître: il est un peu timbré.

Je montai donc bravement par le grand escalier. Mais je n’avais pas fait dix pas, que, comme la femme de Loth, je restai pétrifié. Les grappes de raisins, les branches de pêchers, et les lianes fleuries, qui s’enroulaient autour de la rampe sculptée, étaient déchiquetées, à grands coups de couteau. Je doutai de mes yeux, j’empoignai à pleines paumes les pauvres mutilés; je sentis sous mes doigts leurs blessures écrites. Poussant un gémissement, et le souffle coupé, quatre à quatre, j’escaladai les marches: je tremblais maintenant de ce que j’allais trouver!... Mais cela dépassait ce que j’imaginais.

Dans la salle à manger, dans la salle des armures, dans la chambre à coucher, toutes les figurines des meubles et des boiseries avaient qui le nez coupé, qui le bras, qui la quille, qui la feuille de vigne. Sur les panses des bahuts, le long des cheminées, sur les cuisses effilées de colonnes sculptées, s’étalaient en balafres des inscriptions profondes au couteau, le nom du propriétaire, quelque pensée idiote, ou bien la date et l’heure de ce travail d’Hercule. Au fond de la grande galerie, ma jolie nymphe nue de l’Yonne, qui s’appuie du genou sur le cou d’une lionne velue, avait servi de cible; son ventre était troué par des coups d’arquebuse. Et partout, au hasard, des coups et des coupures, des copeaux rabotés, des taches d’encre ou de vin, des moustaches ajoutées ou de sales facéties. Enfin, tout ce que l’ennui, tout ce que la solitude, tout ce que la bouffonnerie et la stupidité peuvent souffler d’incongruités au cerveau d’un riche idiot, qui ne sait qu’inventer au fond de son château, et n’étant bon à rien, ne peut rien que détruire... S’il avait été là, je crois que je l’aurais tué. Je geignais, je soufflais du fond de mon gosier. Je fus un long moment à ne pouvoir parler. J’avais le cou rouge et les veines du front qui saillaient; je riboulais des yeux, ainsi qu’une écrevisse. Enfin, quelques jurons réussirent à passer. Il était temps! Un peu plus, et j’allais étouffer... La bonde une fois partie, bon sang! je m’en suis donné. Dix minutes d’affilée, et sans reprendre haleine, j’ai sacré tous les dieux et dégorgé ma haine:

—«Ah! chien, criais-je, fallait-il que j’amenasse dans ta bauge mes beaux enfants, afin que tu les torturasses, mutilasses, violasses, souillasses et compissasses! Hélas! mes doux petits, enfantés dans la joie, vous sur qui je comptais pour être mes héritiers, vous que j’avais faits sains, robustes et dodus, pourvus de membres bien charnus, sans qu’il y manquât rien, vous qui étiez fabriqués du bois dont on vit mille ans, dans quel état vous retrouvé-je, éclopés, estropiés, du haut, du bas, du mitan, de l’avant, de la proue et de la poupe, de la cave et du grenier, plus couturés de balafres qu’une bande de vieux pillards qui reviennent de la guerre! Faut-il que je sois le père de tout cet hôpital!... Grand Dieu, exauce-moi, accorde-moi la grâce (peut-être ma prière te semble superflue) de ne pas m’en aller, mort, en ton paradis, mais en enfer, près de la broche, où Lucifer rôtit les âmes des damnés, afin que de ma main je tourne et je retourne le bourreau de mes enfants, enfilé par le fondement!»

J’en étais là quand le vieil Andoche, un laquais que je connaissais, vint me prier de mettre un terme à mes mugissements... Tout en me poussant vers la porte, le brave homme essayait de me consoler:

—Est-il possible, disait-il, de se mettre en ces états, pour des morceaux de bois! Que dirais-tu s’il te fallait vivre, comme nous, avec ce fou? Vaut-il pas mieux qu’il se divertisse (c’est son droit) avec des planches qu’il t’a payées qu’aux dépens de bons chrétiens comme toi et moi?

—Eh! répliquai-je, qu’il te bâtonne! Crois-tu que je ne me ferais pas fesser pour un de ces morceaux de bois que mes doigts ont animés? L’homme n’est rien; c’est l’œuvre qui est sacrée. Triple assassin, celui qui tue l’idée!...

J’en eusse dit bien d’autres, et de cette éloquence; mais je vis que mon public n’en avait rien compris et que j’étais pour Andoche presque aussi fou que l’autre. Et comme, en ce moment, je me retournais encore, sur le pas de la porte, pour, une dernière fois, embrasser le spectacle de ce champ de bataille, le burlesque des choses, de mes pauvres dieux sans nez et de leur Attila, d’Andoche aux yeux placides qui me prenaient en pitié, et de moi, grosse bête, qui perdais ma salive à geindre, soliloquer devant des soliveaux, me traversa la tête... frroutt... comme une fusée; si bien qu’oubliant du coup ma colère et ma peine, je ris au nez d’Andoche ahuri, et partis.

Je me retrouvai sur la route. Je disais:

—Cette fois, ils m’ont tout pris. Je suis bon à mettre en terre. Il ne me reste que ma peau... Oui, mais aussi, sangbleu, il reste ce qu’il y a dedans. Comme cet autre assiégé, répliquant à celui qui, s’il ne se rendait, le menaçait de tuer ses enfants: «Si tu veux! J’ai ici l’instrument pour en fabriquer d’autres», j’ai le mien, ventrebleu, ils ne me l’ont pas pris, ils ne peuvent me le prendre... Le monde est une plaine aride où, çà et là, poussent les champs de blé que nous, artistes, avons semés. Les bêtes de la terre et du ciel viennent les becqueter, mâcher et piétiner. Impuissants à créer, ils ne peuvent que tuer. Rongez et détruisez, animaux, foulez aux pieds mon blé, j’en ferai pousser d’autre. Épi mûr, épi mort, que m’importe la moisson? Dans le ventre de la terre fermentent les grains nouveaux. Je suis ce qui sera et non ce qui a été. Et lorsqu’un jour viendra où ma force s’éteindra, où je n’aurai plus mes yeux, mes narines charnues, et le goulot dessous où l’on descend le vin et où est bien pendue ma langue frétillarde, quand je n’aurai plus mes bras, l’adresse de mes mains et ma frisque vigueur, quand je serai très vieux, sans sang et sans bon sens..., ce jour-là, mon Breugnon, c’est que je ne serai plus là. Va, ne t’inquiète pas! Vous imaginez-vous un Breugnon qui ne sent plus, un Breugnon qui ne crée plus, un Breugnon qui ne rit plus, et qui ne fait plus feu des quatre fers à la fois? Non pas, c’est qu’il sera sorti de sa culotte. Vous pouvez la brûler. Je vous abandonne ma loque...

Là-dessus, je me remis en marche vers Clamecy. Et comme j’arrivais au haut de la montée, faisant le rodomont, et jouant du bâton (de vrai, je me sentais déjà réconforté), je vis venir à moi un petit homme blond, tout courant et pleurant, qui était Robinet dit Binet, mon petit apprenti. Un galopin de treize ans, qu’on voyait, au travail, plus attentif aux mouches qui volaient qu’aux leçons, et plus souvent dehors que dedans, à faire des ricochets ou lorgner les mollets des filles qui passaient. Je le calottais vingt fois dans sa sainte journée. Mais il était adroit comme un singe, futé; ses doigts étaient malins comme lui, bons ouvriers; et j’aimais, malgré tout, son bec toujours ouvert, ses dents de petit rongeur, ses joues maigres, ses yeux fins et son nez retroussé. Il le savait, le gueux! J’avais beau lever le poing et jouer de mon tonnerre: il voyait le rire au coin de l’œil de Jupiter. Aussi, quand je l’avais calotté, il se secouait, tranquille comme un baudet, et puis, après, recommençait. C’était un vaurien parfait.

Je ne fus donc pas peu étonné de le voir, tout pareil à un triton de fontaine, de grosses larmes en poire coulant, dégoulinant de ses yeux et de son nez. Le voilà qui se jette sur moi et m’embrasse le corps, en m’inondant le giron de ses pleurs et meuglant. Je n’y comprenais rien, je disais: