—Eh! là donc! à qui est-ce que tu en as! Veux-tu bien me lâcher! On se mouche, sacré!... avant de vous embrasser.
Mais au lieu de cesser, me tenant enlacé, comme le long d’un prunier, il se laisse glisser à mes genoux, par terre, et pleure de plus belle. Je commence à m’inquiéter:
—Allons donc, mon petit gars! Relève-toi! Qu’est-ce que tu as?
Je le prends par les bras, je le soulève... houp, là!... et je vois qu’il avait une main emmaillotée, qui saignait au travers des chiffons, ses habits en guenilles et ses sourcils brûlés. Je dis (j’avais déjà oublié mon histoire):
—Drôle, tu as encore fait une sottise? Il gémit:
—Ah! maître, j’ai tant de peine!
Je l’assieds près de moi, sur un talus. Je dis:
—Parleras-tu?
Il crie:
—Tout est brûlé!
Et de nouveau, les grandes eaux se mettent à couler. Alors donc, je compris que tout ce gros chagrin, c’était à cause de moi, c’était pour l’incendie; et je ne peux pas dire le bien que cela me fit.
—Mon pauvre petit, je réplique, c’est pour cela que tu pleures?
Il reprit (il croyait que je n’avais pas saisi):
—L’atelier est brûlé!
—Bien oui, c’est du réchauffé; je la connais, ta nouvelle! Voilà dix fois, en une heure, qu’on me la corne aux oreilles. Que veux-tu? c’est un malheur!
Il me regarde, soulagé. Tout de même, il avait gros cœur.
—Tu tenais donc à ta cage, merle qui ne pensait qu’aux moyens d’en sortir? Va, dis-je, je te soupçonne d’avoir, friponneau, dansé comme les autres, autour des fagots.
(Je n’en pensais pas un mot.)
Il prend l’air indigné:
—Ça n’est pas vrai, crie-t-il, pas vrai! Je me suis battu. Tout ce que nous avons pu pour arrêter le feu, maître, nous l’avons fait; mais nous n’étions que deux. Et Cagnat, bien malade (c’est mon autre apprenti), avait sauté du lit, quoiqu’il tremblât de fièvre, et s’était mis devant la porte du logis. Allez donc arrêter un troupeau de gouris! Nous avons été balayés, roulés, foulés, boulés. Nous avions beau taper et ruer comme des sourds: ils ont passé sur nous, ainsi que la rivière, quand les vannes de l’écluse sont ouvertes. Cagnat s’est relevé, a couru après eux: ils l’ont presque assommé. Moi, tandis qu’ils luttaient, je me suis faufilé dans l’atelier en feu... Bon Dieu, quelle flambée! Tout avait pris, d’un coup, c’était comme une torche qui allongeait sa langue, blanche, rouge et sifflante, en vous crachant au nez flammèches et fumée. Je pleurais, je toussais, je commençais à cuire, je me disais: «Robin, tu vas faire du boudin!»... Tant pire, on verra bien! Hop là! je prends mon élan, je fais comme à la Saint-Jean, je saute, ma culotte brûle, et j’ai le poil grillé. Je tombe dans un tas de copeaux qui pétaient. J’en fis autant, je rebondis, je bute et je m’allonge, la tête contre l’établi. J’en restai étourdi. Pas longtemps. J’entendais, autour, le feu qui ronflait, et ces brutes, dehors, qui dansaient, qui dansaient. J’essaie de me relever, je retombe, j’étais meurtri; je m’arc-boute sur mes abattis, et je vois à dix pas votre petite sainte Madeleine, dont le menu corps tout nu, de ses cheveux vêtu, grassouillet, mignonnet, était déjà par le feu pourléché. Je criai: «Arrêtez!» Je courus, je la pris, dans mes mains j’éteignis ses beaux pieds qui flambaient, dans mes bras l’étreignis; ma foi, je ne sais plus, je ne sais plus ce que je fis; je l’embrassais, je pleurais, je disais: «Mon trésor, je te tiens, je te tiens, n’aie pas peur, je t’ai bien, tu ne brûleras pas, je t’en donne ma parole! Et toi aussi, aide-moi! Madelon, nous nous sauverons...» N’y avait plus de temps à perdre,... boum!... le plafond tombait! Impossible de revenir par où j’étais venu. Nous nous trouvions tout près de la lucarne ronde qui donne sur la rivière; j’enfonce du poing le verre, nous passons au travers, ainsi qu’en un cerceau: il y avait juste la place pour notre râble à tous deux. Je roule, je pique une tête jusqu’au fond du Beuvron. Heureusement que le fond est près de la surface; et comme il était bien gras et rembourré de moelle, Madeleine en tombant ne s’est pas fait une bosse. Moi, je fus moins heureux: je ne l’avais point lâchée, je barbotais, empêtré, le bec au fond du pot; j’en bus et j’en mangeai plus que je ne voulus. Enfin, j’en suis sorti; et, sans plus bavarder, nous voilà tous les deux! Maître, pardonnez-moi de n’avoir pas fait mieux.
Alors, démaillotant pieusement son balluchon, d’une veste roulée il tira Madelon, qui montrait, souriant de ses yeux innocents et coquets, ses brûlés petons. Et je fus si ému que (ce que n’avais fait pour la mort de ma vieille, le mal de ma Glodie, ma ruine et le massacre de mes œuvres) je pleurai.
Et comme j’embrassais Madeleine et Robinet, je me souvins de l’autre, et je dis:
—Et Cagnat? Robinet répondit:
—Il est mort de chagrin.
Je m’agenouillai sur la route, je baisais la terre, je dis:
—Merci, mon gars.
Et regardant l’enfant, qui serrait la statue entre ses bras blessés, je dis au Ciel, en le montrant:
—Voilà mon plus beau travail: les âmes que j’ai sculptées. Ils ne me les prendront pas. Brûlez le bois! L’âme est à moi.
X
L’ÉMEUTE
Fin août.
Quand l’émotion fut digérée, je dis à Robinet:
—Assez! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste à faire.
Je lui fis raconter ce qui s’était passé dans la cité, depuis quinze ou vingt jours que je l’avais quittée, mais bref et clair, sans bavarder: car l’histoire d’hier est de l’histoire ancienne; et l’essentiel est de savoir où nous en sommes. J’appris que sur Clamecy régnaient la peste et la peur, la peur plus que la peste: car celle-ci déjà semblait chercher fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les côtés, attirés par l’odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie. Ils étaient maîtres du terrain. Les flotteurs, affamés et rendus enragés par la terreur du fléau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant aux lois, elles gisaient. Qui en avait reçu la garde, était allé garder ses champs. De nos quatre échevins, l’un était mort, deux avaient fui; et le procureur avait pris la poudre d’escampette. Le capitaine du château, vieil homme brave, mais podagre, n’ayant qu’un bras, les pieds gonflés, et de cerveau pas plus qu’un veau, s’était fait mettre en six morceaux. Restait un échevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de ces animaux déchaînés, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de leur tenir tête, crut plus sage de céder, en faisant la part du feu. Du même coup, sans se l’avouer (je le connais, j’ai deviné), il s’arrangeait pour satisfaire à son âme rancunière, en lâchant sur tel ou tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la meute incendiaire. Je m’explique à présent le choix de ma maison!... Mais je dis:
—Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc?
—Ils font: «bée», dit Binet; eh! ce sont des moutons. Ils attendent chez eux qu’on vienne les saigner. Ils n’ont plus de berger, plus de chiens.
—Eh bien, Binet, et moi! Voyons un peu, mon gars, s’il me reste des crocs. Allons-y, mon petit.
—Maître, un seul ne peut rien.
—Peut toujours essayer.
—Et si ces gueux vous prennent?
—Je n’ai plus rien, je me moque d’eux. Va donc peigner un diable qui n’a plus de cheveux!
Il se mit à danser:
—Ce qu’on va s’amuser! Frelelefanfan, chipe, chope, torche, lorgne, tarirarirariran, boute avant, boute avant!
Et sur sa main brûlée, fit la roue sur la route, et faillit s’étaler. Je pris un air sévère:
—Eh! babouin, dis-je, est-ce une affaire à danser au bout d’un arbre, avec ta queue? Debout! Et soyons grave! Il s’agit d’écouter.
Il m’écouta, les yeux brillants.
—Tu ne riras pas longtemps. Voilà: je m’en vas, seul, à Clamecy, de ce pas.
—Et moi! Et moi!
—Toi, je t’envoie en ambassade à Dornecy, avertir Maistrat Nicole, notre échevin, l’homme prudent, qui a bon cœur, meilleures jambes, et s’aime mieux que ses concitoyens, mais mieux que soi aime son bien, que l’on doit demain matin boire son vin. De là, poussant jusqu’à Sardy, tu verras en sa tour à pigeons maître Guillaume Courtignon, le procureur, tu lui diras que sa maison à Clamecy sera sans faute, cette nuit, brûlée, pillée et cætera, s’il ne revient. Il reviendra. Je ne t’en dis pas plus. Tu sauras bien tout seul trouver ce qu’il faut dire, et tu n’as pas besoin de leçons pour mentir.
Le petit, se grattant l’oreille, dit:
—Ce n’est pas la difficulté. Mais je ne veux pas vous quitter.
Je réponds:
—T’ai-je demandé ce que tu veux ou ne veux pas? Moi, je veux. Tu obéiras.
Il discutait. Je dis:
—Assez!
Et comme il s’inquiétait, ce petit, de mon sort:
—Je ne te défends pas, lui dis-je, de courir. Quand tu auras fini, tu pourras me rejoindre. Le meilleur moyen de m’aider, c’est de m’amener du renfort.
—Ventre à terre dit-il, je les amènerai, suant, soufflant, sur leurs bedons, le Courtignon et le Nicole, quand je devrais leur attacher aux chausses une casserole!
Il partit comme un trait, puis s’arrêtant encore:
—Maître, au moins dites-moi ce que vous allez faire! L’air important, avec mystère, je répondis:
—On verra bien.
(Par ma foi, je n’en savais rien!)
*
* *
Vers huit heures du soir, en ville j’arrivai. Sous des nuages d’or le soleil rouge était couché. La nuit commençait à peine. Quelle belle nuit d’été! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde, à la porte du Marché. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un chat maigre rongeait du pain; se hérissa, quand il me vit, puis détala. Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je dis:
—Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.
Mais voici, j’entendis que derrière les volets, on épiait, au bruit de mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai:
—Ouvrez!
Nul ne bougea. J’allai à une autre maison. Je frappai de nouveau, du pied et du bâton. Nul n’ouvrit. J’entendis, dedans, un frr frr de souris. Maintenant, j’avais compris.
—Ils se terrent, les marmiteux! Feste-Dieu, je m’en vais leur mordre les fesses!
Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire, et je criai:
—Hé! vieux frère! Denis Saulsoy, nom de nom! Je vas tout casser. Ouvre donc! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.
Aussitôt, comme par magie (on eût dit qu’une fée de sa baguette eût touché les croisées), tous les volets s’ouvrirent, et je vis, tout du long de la rue du Marché, au rebord des fenêtres, alignées tout du long ainsi que des oignons, des faces effarées, qui me dévisageaient. Elles me regardaient, regardaient, regardaient... Je ne me savais pas si beau: je me tâtai. Puis, leurs traits contractés soudain se détendirent. Ils avaient l’air contents.
—Braves gens, comme ils m’aiment! pensai-je, sans me dire que leur bonheur venait de ce que ma présence, à cette heure, en ce lieu, les rassurait un peu.
Lors, s’engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous parlaient à la fois; et tout seul contre tous, je donnais la réplique.
—D’où viens-tu? Que fis-tu? Que vis-tu? Que veux-tu? Comment pus-tu entrer? Par où pus-tu passer?
Je dis:
—Holà! Holà! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue vous reste, si vous avez perdu le cœur et les jarrets. Çà, que faites-vous-là haut? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrés?
Mais au lieu de répondre, ils demandaient:
—Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontré?
—Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous êtes tous au nid?
—Les brigands.
—Les brigands?
—Ils pillent, brûlent tout.
—Où cela?
—En Béyant.
—Allons les arrêter! Qu’avez-vous à rester dans votre poulailler?
—Nous gardons la maison.
—La meilleure façon de garder sa maison, c’est de défendre celle des autres.
—Le plus pressé d’abord. Chacun défend le sien.
—Je connais le refrain: «J’aime bien mes voisins, mais je n’ai cure d’eux»... Malheureux! Les brigands, vous travaillez pour eux. Après les autres, vous. Chacun aura son tour.
—Monsieur Racquin a dit qu’en ce danger, le mieux était de rester coi, faire la part du feu, en attendant que l’ordre soit rétabli.
—Par qui?
—Par M. de Nevers.
—D’ici là, sous le pont il coulera de l’eau. M. de Nevers a ses affaires. Devant qu’il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons, enfants, venez! Il n’a droit à sa peau, qui ne la défend!
—Les autres sont nombreux, armés.
—On crie toujours le loup plus grand qu’il n’est.
—Nous n’avons plus de chefs.
—Soyez-les.
Ils continuaient de jaser, de l’une à l’autre fenêtre, comme des oiseaux perchés! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je m’impatientai:
—Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en l’air, à me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la sérénade, tandis qu’avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j’ai à vous dire ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s’il en reste là-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.
Moitié riant, moitié jurant, une porte s’entrebâilla, puis l’autre; un nez prudent s’aventura; suivit, la bête; et sitôt que l’on vit un mouton hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me regarder sous le nez:
—Et tu es bien guéri?
—Sain comme un chou cabus.
—Et nul ne t’a fait noise?
—Nul, hors un troupeau d’oies, qui sifflaient après moi. De me voir sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m’aimaient davantage. Je dis:
—Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont. Non, il n’y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... Çà, en voilà assez! Demain, vous verrez plus clair. L’heure nous presse, allons, laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer?
Gangnot dit:
—Dans ma forge.
Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la déchirure, le silence rentra. J’en profitai, je dis:
—Ménageons notre souffle. Je sais déjà l’histoire. Les brigands sont chez nous. Bien! Mettons-les dehors.
Ils dirent:
—Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.
Je dis:
—Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d’autres boire, ils n’aiment pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu, un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point que tel qui n’est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et des mauvais. Allons, comme le Maître, «ab haedis scindere oves».
—Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l’échevin, nous défend de bouger! C’est à lui qu’appartient, en l’absence des autres, lieutenant, procureur, d’assurer l’ordre en la cité.
—Le fait-il?
—Il prétend...
—Le fait-il, oui ou non?
—Cela se voit assez!
—Alors, nous, faisons-le.
—M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés. L’émeute restera cantonnée aux faubourgs.
—Et comment le sait-il?
—Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé!
—Mais ce pacte, c’est un crime!
—C’est, dit-il, pour les endormir.
—Les endormir, eux, ou bien vous?
Gangnot frappa de nouveau son enclume (c’était son geste à lui, sa façon pour parler de se claquer la cuisse), et dit:
—Il a raison.
Tous avaient l’air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant le nez:
—Si l’on disait tout ce qu’on pense, on aurait long à raconter.
—Eh! que ne parles-tu? fis-je. Que ne parlez-vous? Nous sommes entre frères. Qu’est-ce que vous craignez?
—Les murs ont des oreilles.
—Quoi! vous en êtes là?... Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en travers de la porte, mon gars! Le premier qui voudra ou sortir ou entrer, enfonce-lui le crâne dans l’estomac! Que les murs aient ou non des oreilles pour épier, je réponds qu’ils n’auront de langue pour rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin d’exécuter l’arrêt que l’on va prendre. Et maintenant, parlez! Qui se tait est un traître.
Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoulées éclataient comme des fusées. Ils criaient, en montrant le poing:
—Ce coquin de Racquin, il nous tient! Le Judas nous a vendus, nous et nos biens. Mais que faire! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force, la police lui appartient.
Je dis:
—Où niche-t-il?
—À la maison de ville. Il y gîte, jour et nuit, pour plus de sûreté, entouré d’une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent peut-être autant qu’ils veillent sur lui.
—Bref, il est prisonnier? Très bien, dis-je, nous allons, de ce pas, d’abord le délivrer. Gangnot, ouvre la porte!
Ils ne paraissaient pas encore bien décidés.
—Qu’est-ce qui vous arrête?
Saulsoy dit, se grattant la tête:
—C’est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon, après tout, nous n’avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher contre la loi, c’est oui-dà se charger d’une lourde...
Je dis:
—...Res-pon-sa-bi-li-té? Eh bien, je la prends, moi. Ne t’inquiète pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par l’assommer; après je lui demande comment est-ce qu’il se nomme; et s’il est procureur, ou pape, ainsi soit-il! Amis, faites de même. Quand l’ordre est le désordre, il faut bien que le désordre fasse l’ordre et sauve la loi.
Gangnot dit:
—Je viens avec toi.
Le marteau sur l’épaule, avec ses mains énormes (quatre doigts à la gauche, l’index écrasé manquait), bigle d’un œil, noir de peau, droit de corps et large comme un tonneau, il avait l’air d’une tour qui marche. Et par-derrière, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son harnachement. Car pour dire la vérité, en arrivant sur la grand-place, nous étions assez clairsemés. Mais ceux qui restent sont les bons.
Par chance, la porte de l’hôtel de ville était ouverte: le berger était si sûr que ses moutons se laisseraient jusqu’au dernier raser la laine sans bêler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de l’innocence, après avoir très bien dîné. Notre assaut n’eut donc rien, je l’avoue, d’héroïque. Nous n’eûmes qu’à cueillir, comme on dit, la pie au nid. Nous l’en tirâmes proprement, nu et sans chausses, comme un lapin sans peau. Le Racquin était gras, la face ronde et rose, des coussinets de chair au front, dessus les yeux, l’air doucereux, pas bon ni bête. Il nous le fit bien voir. Dès le premier instant, il sut, à n’en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu’un éclair de peur et de colère dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des paupières. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d’une voix d’autorité, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison de la loi.
Je lui dis:
—Pour t’arracher de son lit.
Il s’emporta. Saulsoy lui dit:
—Maître Racquin, ce n’est plus l’heure de menacer. Vous êtes ici l’accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.
Il changea subito de musique.
—Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m’explique ce que vous voulez de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas resté ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j’ai dû tenir tête à l’émeute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause des maux que j’essaie de panser?
Je dis:
—«Médecin avisé fait, dit-on, plaie puante.» Ainsi fais-tu, Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l’émeute et tu nourris la peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t’entends avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître, est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier? Que veux-tu qu’on te mette au cou? Quel écriteau? «Voilà l’homme qui vendit sa ville pour trente deniers»... Pour trente deniers? Pas si sot! Les prix ont augmenté, depuis l’Iscariot. Ou: «Voici l’échevin qui, pour sauver sa peau, mit à l’encan celle de ses concitoyens»?
Il s’emporta, et dit:
—J’ai fait ce que j’ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la peste a passé, je les brûle. C’est la loi.
—Et tu taxes de peste, tu marques d’une croix les maisons de tous ceux qui ne sont point pour toi! «Qui veut noyer son chien...» Sans doute, c’est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons empestées?
—Je ne puis l’empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards ensuite en crèvent comme des rats? C’est coup double. Bon débarras!
—Il va nous dire qu’il combat la peste avec les pillards, et les pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur la ville détruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal, nul ne demeure que le médecin... Eh bien, maître Racquin, à partir d’aujourd’hui, nous ferons de tes soins l’économie, nous nous soignerons nous-mêmes; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te réservons...
Gangnot dit:
—Ton lit au cimetière.
Ce fut comme si dans une meute un os était tombé. Sur la proie ils se lancèrent, en hurlant; et l’un criait:
—Nous allons coucher l’enfant!
Le gibier, par bonheur, se sauva dans l’alcôve; et, appuyé au mur, hagard, il regardait les museaux prêts à mordre. Moi, je retins les chiens:
—Tout beau! Laissez-moi faire!
Ils restaient en arrêt. Le misérable, nu, rose comme un goret, grelottait de frayeur et de frais. J’eus pitié. Je lui dis:
—Allons, passe tes chausses! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.
Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l’accalmie, pour leur parler raison. L’animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents, et l’œil mauvais: car il sentait que le danger s’éloignait. Quand il fut habillé, sûr que ce ne serait encore pour aujourd’hui qu’on happerait le lièvre, il redevint vaillant et il nous insulta; il nous nomma rebelles et menaça de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui dis:
—Tu ne l’es plus. Magistrat, je te destitue.
Alors, ce fut contre moi qu’il tourna sa colère. Le désir de se venger était plus fort que la prudence. Il dit qu’il me connaissait bien, que c’était moi dont les conseils avaient tourné les cerveaux faibles de ces mutins, qu’il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que j’étais un scélérat. Dans sa rage bredouillante, d’une voix aigre et sifflante, il déchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot dit:
—Faut-il l’assommer?
Je dis:
—Tu fus bien inspiré, Racquin, de m’avoir ruiné. Tu le sais bien, gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupçon que j’agis par vengeance, pour l’incendie de ma maison. Et pourtant le collier de chanvre siérait à ta beauté. Mais nous laissons à d’autres le soin de t’en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L’important, c’est qu’on te tient. Tu n’es plus rien. Nous t’arrachons ta belle robe d’échevin. C’est nous qui prenons en main le gouvernail et l’aviron.
Il bégaya:
—Tu sais, Breugnon, ce que tu risques? Je lui réponds:
—Je le sais, mon garçon, ma tête. Et je la mets au jeu,—au jeu de qui perd gagne. Si je la perds, la cité gagne.
On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa un vieux sergent, enfermé trois jours avant, pour avoir refusé d’obéir à son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, à présent que le coup était fait, disaient tous qu’il était bien fait, et qu’ils avaient toujours pensé que le Racquin était un traître. À beau penser qui n’agit point!
*
* *
Jusque-là, notre plan s’était exécuté comme une planche lisse où glisse le rabot, sans rencontrer un nœud. Et je m’en étonnais. Je demandais:
—Où donc sont cachés les brigands?
lorsqu’on cria:
—Au feu!
Parbleu! Ils pillaient ailleurs.
Dans la rue, un homme essoufflé nous apprit que toute la bande mettait à sac les entrepôts de Pierre Poullard, en Bethléem, hors la porte de la tour Lourdeaux, brisait, brûlait, buvait à tire-larigot. Je dis aux compagnons:
—S’ils veulent des violons pour danser, nous voici! Nous courûmes à la Mirandole. De la terrasse, on dominait la ville basse, d’où montait dans la nuit un bruit de sabbat. Sur la tour de Saint-Martin, haletant, le tocsin grondait.
—Camarades, il va falloir descendre, dis-je, en la fournaise. Ça va chauffer. Sommes-nous prêts? Mais d’abord, il faut un chef. Qui le sera? Veux-tu, Saulsoy?
—Non, non, non, non, fit-il, faisant trois pas à reculons. Je n’en veux pas. C’est bien assez que je sois ici, à minuit, obligé de me promener avec ce vieux mousquet. Ce qu’on voudra, ce qu’il faudra, je le ferai,—hors commander. Merci Dieu! je n’ai jamais su rien décider...
Je demandai:
—Alors, qui veut?
Mais aucun d’eux ne remua. Je les connais, ces oiseaux-là! Parler, marcher, encore cela va. Mais décider, il n’y a plus personne. L’habitude de finasser avec la vie, quand on est petit bourgeois, d’hésiter et de tâter le drap qu’on veut acheter, cinquante fois, de marchander, et d’attendre pour le prendre que l’occasion soit passée, ou bien le drap! L’occasion passe, j’étends le bras:
—Si nul n’en veut, eh bien, c’est moi.
Ils dirent:
—Soit!
—Seulement, qu’on m’obéisse, sans discuter, de cette nuit! Autrement, nous sommes perdus. Jusqu’au matin, je suis seul maître. Vous me jugerez demain. Est-ce entendu?
Ils dirent tous:
—C’est entendu.
Nous descendîmes la colline. J’allais devant. À ma gauche, marchait Gangnot. À droite, j’avais mis Bardet, crieur de ville et son tambour. À l’entrée du faubourg, sur la place des Barrières, déjà nous rencontrâmes une foule fort gaie qui, sans méchanceté, s’en allait en famille, femmes, garçons et filles, vers l’endroit où l’on pille. On eût dit une fête. Certaines ménagères avaient pris leur panier, comme au jour de marché. On s’arrêta pour voir notre troupe passer; et les rangs s’écartaient poliment devant nous; ils ne comprenaient pas, et nous suivant, d’instinct, emboîtèrent le pas. Un d’eux, le perruquier Perruche, qui portait une lanterne de papier, l’approchant de mon nez, me reconnut et dit:
—Ah! Breugnon, bon garçon! te voilà revenu? Eh! tu arrives à point! On va trinquer ensemble.
—Il y a temps pour tout, Perruche, je réponds. Nous trinquerons demain.
—Tu vieillis, mon Colas. Il n’y a pas d’heure pour la soif. Demain, le vin sera bu. Ils le tirent. Hâtons-nous! Est-ce que par hasard la purée de septembre te dégoûte, à présent?
Je dis:
—Le vin volé, oui.
—Volé, il ne l’est point, dit-il, mais bien sauvé. Lorsque la maison brûle, faut-il donc bêtement laisser perdre les bonnes choses?
Je l’écartai de mon chemin:
—Voleur!
Et je passai.
—Voleur!
lui répétèrent Gangnot, Bardet, Saulsoy, les autres. Ils passèrent. Le Perruche demeurait atterré; puis, je l’entendis furieux vociférer; et en me retournant, je le vis qui courait, en nous montrant le poing. Nul de nous ne parut l’entendre ni le voir. Quand il nous eut rejoints, il se tut brusquement, et avec nous marcha.
Arrivés sur la berge de l’Yonne, à l’entrée du pont, impossible de passer. La foule était serrée. Je fis battre le tambour. Les premiers rangs s’ouvrirent, sans trop savoir pourquoi. Nous entrâmes comme un coin, mais nous nous trouvions pris. Je vis là deux flotteurs que je connaissais bien, le père Joachim, dit le Roi[12] de Calabre, et Gadin dit Gueurlu. Ils me dirent:
—Çà, çà, maître Breugnon, que diable venez-vous faire ici, avec votre peau d’ânon et tous ces harnachés, graves comme des baudets? C’est-y que vous voulez rire, ou bien qu’on va-t-en guerre?
—Tu ne crois pas si bien dire, Calabre, je réponds. Car tel que tu me vois, je suis pour cette nuit capitaine de Clamecy, et je vas le défendre contre ses ennemis.
—Ses ennemis? dirent-ils, tu n’es pas fou? Qui donc?
—Ceux qui brûlent, là-bas.
—Et qu’est-ce que cela peut te faire, dirent-ils, maintenant que ta maison est brûlée? (Pour la tienne, on regrette; tu sais, on s’est trompé.) Mais celle de Poullard, ce pendard engraissé de nos peines, ce torcoul qui se pavane avec la laine qu’il nous a sur le dos tondue, et qui, lorsqu’il nous a mis tout nus, nous méprise du haut de sa vertu! Qui le vole, il est bien sûr d’aller tout droit au paradis. C’est pain bénit. Laisse-nous faire. Que t’importe? Encore passe de ne point piller! Mais l’empêcher!... Rien à perdre, tout à gagner.
Je dis (car il m’eût fait gros cœur de cogner sur ces pauvres garçons, sans avoir essayé d’abord de raisonner):
—Tout à perdre, Calabre. Notre honneur à sauver.
—Notre honneur! Ton honneur! dit Gueurlu. Ça se boit-il? Ou bien si ça se bâfre? On sera peut-être mort demain. Que restera-t-il de nous? Il ne restera rien. Que pensera-t-on de nous? On ne pensera rien. L’honneur est une denrée de luxe pour les riches, les bêtes qu’on enterre avec des épitaphes. Nous, on sera tous ensemble, dans la fosse commune, comme des tranches de merluche. Va-t’en voir celle qui pue l’honneur ou bien l’ordure!
—Seul, chacun, on n’est rien, c’est vrai, mon roi de Calabre; mais tous, on est beaucoup. Cent petits font un grand. Quand auront disparu ces riches d’aujourd’hui, quand seront effrités, avec leurs épitaphes, les mensonges de leurs tombes et le nom de leurs races, on parlera encore des flotteurs de Clamecy; ils seront dans son histoire sa noblesse aux rudes mains, à la tête dure comme leurs poings, et je ne veux pas qu’on dise qu’ils furent des coquins.
Gueurlu dit:
—Je m’en fous.
Mais le roi de Calabre, après avoir craché, cria:
—Si tu t’en fous, tu n’es qu’un saligoud. Il a raison, Breugnon. De savoir que ça se dit, ça me vexerait aussi. Et par saint Nicolas, ça ne se dira pas. L’honneur n’est pas aux riches. On le leur fera bien voir. Qu’il soit sire ou messire, pas un d’eux qui nous vaille!
Gueurlu dit:
—Faut-il donc se gêner? Est-ce qu’ils se gênent, eux? Y a-t-il plus grand goulafre que ces princes, ces ducs, le Condé, le Soissons, et le nôtre, le Nevers, et le gros d’Épernon, qui, lorsqu’ils en ont plein les bajoues et la panse, s’empiffrent, les cochons, de millions à crever, et quand le roi est mort, vont piller son trésor! Voilà leur honneur à eux! Vrai, nous serions bien bêtes de ne pas les imiter!
Roi de Calabre jura:
—Ce sont des marcassins. Quelque jour, notre Henri reviendra de sa fosse pour leur faire rendre gorge, ou bien ce sera nous qui les ferons rôtir tout farcis de leur or. Si les grands font les porcs, mordia! on les saignera; mais dans leur porcherie, on ne les imitera. L’exemple, nous le donnons, nous. Il y a plus d’honneur dans la cuisse d’un flotteur que dans le cœur d’un genpillehomme.
—Alors, mon roi, tu viens?
—Je viens; et cestuy-là, Gueurlu aussi viendra.
—Non, que diable!
—Tu viendras, que je dis, ou tu vois la rivière, et je te fous en bas. Allons, ouste, marchons. Et vous, par la Mer Dé[13], place, andouilles, je passe!
Il passait, refoulant les gens avec ses pilons. Et nous dans le remous, suivions comme un fretin derrière un gros poisson. Ceux que l’on rencontrait maintenant étaient trop «bus», pour que l’on pût penser encore à discuter. Chaque chose en son lieu: les arguments de langue, d’abord, et puis les poings. On tâchait seulement de les asseoir par terre, sans trop les abîmer: un soûlard, c’est sacré!
Enfin, l’on se trouva aux portes de l’entrepôt. La nuée des pillards grouillait dans la maison de maître Pierre Poullard, comme des poux sur une toison. Les uns déménageaient des coffres, des ballots; d’autres s’étaient vêtus de défroques volées; certains joyeux farceurs jetaient, pour rigoler, les vases et les pots, des fenêtres du premier. Au milieu de la cour, on roulait des barriques. J’en vis un qui buvait, bouche collée à la bonde, jusqu’à ce qu’il s’écroulât, les quatre fers en l’air, sous le rouge pissat. Le vin formait des mares, que des enfants lapaient. Et, afin d’y mieux voir, ils avaient mis en tas des meubles dans la cour, et les faisaient flamber. Au fond des caves, on entendait les maillets qui défonçaient les futailles, les feuillettes; des hurlements, des cris, des toux qui s’étranglaient: par-dessous terre, la maison grognait, comme si dans son ventre elle portait un troupeau de gorets. Et déjà, çà et là, sortaient des soupiraux des langues de fumée qui léchaient les barreaux.
Nous pénétrâmes dans la cour. Ils ne s’occupaient pas de nous. Chacun à son affaire. Je dis:
—Roule, Bardet!
Bardet battit sa caisse. Il cria les pouvoirs que la ville m’accordait; et, donnant de la voix à mon tour, je sommai les pillards de partir. Aux roulements du tambour, ils s’étaient rassemblés, comme un essaim de mouches, quand on frappe un chaudron. Et lorsque notre bruit cessa, tous ils recommencèrent, furieux, à bourdonner, et sur nous se lancèrent, en sifflant et huant et nous jetant des pierres. Je tâchai de forcer les portes de la cave; mais des fenêtres du grenier, ils faisaient choir tuiles et poutres. Nous entrâmes pourtant, en refoulant ces gueux. Gangnot eut là deux doigts encore de la main arrachés, et le roi de Calabre eut l’œil gauche crevé. Pour moi, en repoussant la porte qui se ferma, je me trouvai coincé, comme un renard au piège, le pouce entre les gonds. Nom de d’là! Je faillis pâmer comme une femme et rendre ce que j’avais dedans mon estomac. Heureusement, j’avisai un baril éventré. (c’était de l’eau-de-vie de marc); j’en arrosai mon coffre et j’y baignai mon pouce. Après quoi, je vous jure, cristi, je n’eus plus envie de tourner la prunelle. Mais je devins furieux, moi aussi. La moutarde m’était montée au nez.
Nous luttions à présent sur les marches de l’escalier. Il fallait en finir. Car ces diables cornus nous déchargeaient à la face leurs mousquets, et de si près qu’aux barbes de Saulsoy le feu prit. Gueurlu entre ses mains calleuses l’éteignit. Par chances, ces ivrognes voyaient double, en visant, sans quoi, pas un de nous n’en serait sorti vivant. Nous dûmes remonter les marches, et nous battîmes en retraite. Mais, campés à l’entrée,—j’aperçus l’incendie, sournois, qui se glissait, de l’une et de l’autre aile vers le logis du fond, où se trouvait la cave,—je fis fermer l’issue avec une barrière de pierres, de débris, montant jusqu’au nombril; et par-dessus, braqués, bloquant le défilé, nos épieux et nos gaffes, tel le dos hérissé d’un porc-épic en boule. Et je criai:
—Brigands! Ah! vous aimez le feu! Eh bien donc, mangez-le!
La plupart ne comprirent le danger que trop tard, ivres au fond des caves. Mais quand les grandes flammes firent craquer les murs et broyèrent les poutres entre leurs mandibules, du fond du sol monta un pandémonium; et un torrent de gueux, dont quelques-uns flambaient, jaillit à la surface, comme du vin mousseux qui fait sauter la bonde. Ils vinrent s’écraser contre notre muraille; et ceux qui les poussaient formèrent un bouchon qui obstrua l’entrée. Derrière, on entendit rugir au fond du trou le feu et les damnés. Et je vous prie de croire que cette musique-là ne nous faisait pas chaud! Ce n’est pas gai d’ouïr la chair meurtrie qui souffre et brame de douleur. Et si j’avais été simple particulier, Breugnon de tous les jours, j’aurais dit:
—Sauvons-les!
Mais lorsqu’on est le chef, vous n’avez plus le droit d’avoir un cœur ni des oreilles. L’œil et l’esprit. Voir et vouloir, et faire sans faiblir ce qu’il faut que l’on fasse. Sauver ces bandits-là, c’était perdre la ville: car s’ils étaient sortis, ils se seraient trouvés plus nombreux et plus forts que nous qui les gardions; et mûrs pour le gibet, ils ne se fussent pas laissé cueillir à l’arbre. Les guêpes sont dans le nid: qu’elles y restent!...
Et je vis les deux ailes de flammes qui se rejoignaient et sur le bâtiment du milieu se fermaient, en craquant et faisant voleter autour d’elles leurs plumes de fumée...
Or, juste à ce moment, voici que j’aperçois par-dessus les premiers rangs de ceux qui se tassaient, au goulot de l’escalier, collés l’un contre l’autre, et sans pouvoir bouger que des sourcils, des yeux, de la bouche qui hurlaient, mon vieux compain Éloi, dit Gambi, ce vaurien, pas méchant, mais soiffard (comment s’est-il fourré, bon Dieu, dans ce guêpier?) qui riait et pleurait, sans comprendre, hébété. Chenapan, fainéant, il l’a bien mérité! Mais tout de même, on ne peut pas le voir ainsi griller... Nous avons joué, enfants, et nous avons mangé, à l’église Saint-Martin, ensemble le corps de Dieu: nous avons été frères de première communion...
J’écarte les épieux, je saute la barrière, je marche sur les têtes furieuses (elles mordaient) et par-dessus cette pâte humaine qui fumait, j’arrive à mon Gambi, que j’agrippe au collet. «Vingt dieux! Oui, mais comment l’arracher de l’étau?» pensais-je, en le prenant, «Il faudra le hacher pour avoir un morceau»... Par bonheur singulier (je dirais qu’il y a un Dieu pour les ivrognes, si tous n’avaient autant mérité ses faveurs), mon Gambi se trouvait sur le bord d’une marche, vacillant en arrière, lorsque ceux qui montaient l’avaient sur leurs épaules soulevé de telle sorte qu’il ne touchait plus terre et restait suspendu, pareil a un noyau qu’on presse entre les doigts. En m’aidant des talons pour écarter, à droite, à gauche, les épaules qui lui serraient les côtes, de la gueule de la foule, je parvins à sortir sans peine le noyau, proprement expulsé. Il était temps! Le feu, en trombe, remontait, comme par une cheminée, le trou de l’escalier. J’entendis brasiller les corps au fond du four; et me courbant, marchant à grandes enjambées, sans regarder sur quoi mes souliers s’enfonçaient, je revins, en traînant Gambi par ses cheveux gras. Nous sortîmes du gouffre, dont nous nous écartâmes, laissant la flamme achever l’œuvre. Et cependant, pour refouler notre émotion, à Gambi nous bourrions les côtes, cet animal qui, près de crever, avait gardé, sans les lâcher, sur son cœur, deux plats émaillés et une écuelle coloriée, qu’il avait, Dieu sait où, raflés!... Et Gambi, dégrisé, pleurant, allait jetant ses écuelles, et s’arrêtant, à tous les vents, pour pisser comme une fontaine, criant:
—Je ne veux rien garder de ce que j’ai volé!
*
* *
Au point du jour, le procureur, maître Guillaume Courtignon, parut, suivi de Robinet, qui le menait, tambour battant. Trente gens d’armes le flanquaient, et un parti de paysans. Il en vint d’autres, au cours du jour, que le Maistrat nous amena. D’autres encore, le lendemain, que le bon duc nous envoya. Ils tâtèrent les cendres chaudes, dressèrent constat des dégâts, firent le compte, y ajoutèrent leurs frais de voyage et séjour, et sans plus, après s’en furent, par où ils étaient venus...
La morale de tout cela:
«Aide-toi, le roi t’aidera.»
XI
LA NIQUE AU DUC
Fin septembre.
L’ordre était revenu, les cendres refroidies, et l’on n’entendait plus parler de maladie. Mais la ville d’abord resta comme écrasée. Les bourgeois remâchaient leur peur. Ils tâtaient du pied le terrain; ils n’étaient pas encore certains d’être dessus, et non dessous. Le plus souvent, ils se terraient, ou dans la rue, ils détalaient, rasant les murs l’oreille basse et la queue entre les jambes. Ah! l’on n’était pas fier, on n’osait presque pas se regarder en face, et on n’avait pas joie à se regarder soi, soi-même, dans la glace: on s’était trop bien vu, on se connaissait trop; et la nature humaine avait été surprise sans chemise: ça n’est pas beau! On avait honte et méfiance. Pour mon compte, je n’étais pas très à mon aise: le massacre et le fumet de la grillade me poursuivaient; et, plus que tout, le souvenir des lâchetés, des cruautés, que j’avais lues sur des visages familiers. Ils le savaient, ils m’en voulaient secrètement. Je le comprends; j’étais gêné bien davantage; j’aurais voulu, si j’avais pu, leur dire: «Mes amis, pardon. Je n’ai rien vu...» Et le lourd soleil de septembre pesait sur la ville accablée. Fièvre et torpeur de fin d’été.
Notre Racquin était parti, sous bonne escorte, pour Nevers, où le duc et le roi se disputaient l’honneur de le juger, si bien que, profitant du différend, il comptait leur glisser des doigts. Quant à moi, nos messieurs de la châtellenie avaient eu la bonté de vouloir bien fermer les yeux sur ma conduite. Il paraît que j’avais commis, en sauvant Clamecy, deux ou trois gros délits, qui m’eussent pu valoir pour le moins les galères. Mais comme ils n’auraient pu, en somme, se produire, si ces messieurs, au lieu de décamper, étaient restés pour nous conduire, ils n’insistèrent, ni moi. Je n’aime point avoir à démêler en justice ma laine. On a beau se sentir innocent: sait-on jamais? Quand on a le doigt pris dans la sacrée machine, adieu le bras! Coupez, coupez, sans hésiter, si vous ne voulez que tout l’animal y passe... Aussi, entre eux et nous, sans nous être rien dit, il était convenu que je n’avais rien fait, et qu’ils n’avaient rien vu, et que ce qui s’était accompli, cette nuit, sous mon capitanat, l’avait été par eux. Mais on a beau vouloir, on ne peut tout d’un coup effacer ce qui s’est passé. On se souvient, et c’est gênant. Je le lisais dans tous les yeux: on avait peur de moi; et j’avais peur moi-même de moi, de mes exploits, de ce Colas Breugnon inconnu, saugrenu, qu’hier j’avais été. Au diable, ce César, cet Attila, ce foudre! Foudre de vin, je le veux bien. Mais de guerre, non, non, ce n’est pas mon affaire!... Bref, nous étions penauds, courbaturés et las; nous avions des remords de cœur et d’estomac.
Nous nous remîmes tous au travail, avec rage. Le travail boit les hontes et les peines, comme une éponge. Le travail fait à l’âme peau neuve et sang nouveau. L’ouvrage ne manquait; que de ruines partout! Mais qui nous vint le plus au secours, fut la terre. Jamais on n’avait vu abondance pareille en fruits et en moissons; et le bouquet, ce fut, pour finir, la vendange. On aurait dit vraiment que cette bonne mère voulait nous rendre en vin le sang qu’elle avait bu. Pourquoi pas, après tout? Rien ne se perd, ne doit se perdre. S’il se perdait, où irait-il? L’eau vient du ciel et y retourne. Pourquoi le vin ne ferait-il semblablement le va-et-vient entre la terre et notre sang? C’est même jus. Je suis un cep, ou l’ai été, ou le serai. Il me plairait de le penser; et je veux l’être, et je préfère à toute autre immortalité de devenir vigne ou verger, et de sentir ma chair se tendre et se gonfler en de beaux raisins bien ronds, bien pleins, de grappe noire et duvetée, et de faire craquer leur peau à crever, au soleil d’été, et (le meilleur) d’être mangé. Toujours est-il que, cette année, le jus des vignes déborda, et que par tous ses pores, la terre saigna. Voilà-t-il pas que les tonneaux manquèrent; et, faute de récipients, on laissa le raisin en cuve, ou bien en cuveau de lessive, sans seulement le pressurer! Bien mieux, il arriva cette chose inouïe qu’un vieux bourgeois d’Andries, le père Coullemard, n’en pouvant venir à bout, vendit pour trente sous le tonneau de raisin, à la condition de le prendre à la vigne. Jugez de notre émoi, à nous qui ne pouvons voir perdre, de sang-froid, le bon sang du bon Dieu! Plutôt que le jeter, il fallut bien le boire. On se dévoua, on est hommes de devoir. Mais ce fut un travail d’Hercule; et plus d’une fois, ce fut Hercule et non Antée qui toucha terre. Enfin, le bon de cette affaire fut qu’on y changea la livrée de nos pensées; leur front se dérida et leur teint s’éclaircit.
Malgré tout, un je ne sais quoi restait encore au fond du verre, comme une lie, un goût de vase; on se tenait toujours à distance les uns des autres; on s’observait. On avait bien repris un peu d’aplomb d’esprit (en titubant); mais on n’osait se rapprocher de son voisin; on buvait seul, on riait seul: c’est très malsain. Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, et l’on ne voyait pas le moyen d’en sortir. Mais le hasard est un malin. Il sait trouver le vrai moyen, le seul qui cimente les hommes: c’est à savoir de les unir contre quelqu’un. L’amour aussi rapproche: mais ce qui de tous fait un seul homme, c’est l’ennemi. Et l’ennemi, c’est notre maître.
Or, il advint, en cet automne, que le duc Charles prétendit nous empêcher de danser en rond. C’est un peu fort! Crebleu! Du coup, ne fut podagre, ou boiteux, ou sans patte, qui ne se sentît monter les fourmis aux mollets. Comme toujours, l’occasion du débat fut le Pré-le-Comte. C’est la bouteille à l’encre, on n’en sortira pas. Ce beau pré, sis au pied du mont du Croc Pinçon, aux portes de la ville, et sur le bord duquel semble négligemment posé comme une serpe le Beuvron serpentant, est depuis trois cents ans disputé, tiraillé entre la grande gueule de M. de Nevers et la nôtre qui est moins grande, mais qui sait tenir ce qu’elle tient. Nulle animosité, d’une part ni de l’autre; on rit, on est poli, on se dit: «Mon ami, mes amés, mon seigneur...» Seulement, on n’en fait qu’à sa tête, et aucun ne consent à céder un pouce du terrain. Pour dire vrai, dans nos procès, nous n’avons eu jamais raison. Tribunaux, cour de bailliage, Table de marbre du Palais, ont rendu arrêt sur arrêt, établissant que notre pré n’était pas nôtre. Comme on sait, justice est l’art, pour de l’argent, d’appeler noir ce qu’on voit blanc. Ça ne nous troublait pas beaucoup. Juger n’est rien, avoir est tout. Que la vache soit noire ou blanche, garde ta vache, mon bonhomme. Nous la gardions et nous restions dans notre pré. C’est si commode! Pensez donc! C’est le seul pré qui ne soit pas à l’un de nous, dans Clamecy. Étant au duc, il est à tous. Nous n’avons donc aucun scrupule à le gâter. Aussi Dieu sait si l’on s’en donne! Tout ce qu’on ne pourrait faire chez soi, on le fait là: on y travaille, on y nettoie, on y carde les matelas, on y bat les vieux tapis, on y jette ses débarras, on y joue, on s’y promène, on y fait pâturer sa chèvre, on y danse au son des vielles, on s’y exerce au maniement de l’arquebuse et du tambour; et la nuit, on y fait l’amour, dans l’herbe fleurie de papiers, le long du chuchotant Beuvron, que rien n’étonne (il en vit d’autres!).
Tant que vécut le duc Louis, tout alla bien: car il feignait de ne rien voir. C’était un homme qui savait, pour mieux tenir son attelage sous le harnais, laisser du jeu à ses sujets. Que lui faisait que nous eussions l’illusion d’être libres et de jouer les fortes têtes, si dans le fait il était maître? Mais son fils est un vaniteux, qui aime mieux paraître qu’être (cela se conçoit, il n’est rien), et qui monte sur ses ergots dès que l’on fait cocorico. Pourtant, il faut qu’un Français chante et qu’il se moque de ses maîtres. S’il ne se moque, il se révolte: il n’a de goût à obéir à qui veut être pris toujours au sérieux. Nous n’aimons bien que ce dont nous pouvons rire. Car le rire nous fait tous égaux. Mais cet oison s’avisa donc de nous faire inhibition d’aller jouer, danser, fouler, gâter l’herbe, en le Pré-le-Comte. Il prenait bien son temps! Après tous nos malheurs, quand il eût dû plutôt nous dégrever d’impôts!... Ah! mais nous lui montrâmes que les Clamecycois ne sont pas de ce bois dont on fait des fagots, mais de souche bien dure de chêne où la cognée a grand-peine à entrer, et, quand elle est entrée, plus grand-peine à sortir. Il ne fut pas besoin de se donner le mot. Ce fut un beau concert. Nous prendre notre pré! Reprendre le cadeau qu’on nous avait donné,—ou que nous nous étions arrogé (c’est le même: un bien qu’on a volé et trois cents ans gardé devient propriété trois fois sainte et sacrée), un bien d’autant plus cher qu’il n’était pas à nous et que nous l’avions fait nôtre, pouce à pouce, jour par jour, et par lente conquête et par ténacité, le seul bien qui ne nous eût rien coûté que la peine de le prendre! C’était à dégoûter de prendre jamais rien! À quoi bon vivre, alors? Si nous avions cédé, mais nos morts en seraient sortis de leurs tombeaux! L’honneur de la cité nous trouva tous d’accord.
Le soir même du jour où le tambour de ville, sur un mode lugubre (il avait l’air d’accompagner un condamné aux fourches de Sembert), nous cria le fatal décret, tous les hommes d’autorité, les chefs des confréries et des corporations et les porte-bâtons, se rassemblèrent sous les piliers du Marché. J’étais là, je représentais, comme il est juste, ma patronne, Mme Joachim, la mère-grand, sainte Anne. Sur la façon d’agir, les avis différaient; mais qu’il fallût agir, chacun en convenait. Gangnot pour saint Éloi, et pour saint Nicolas Calabre étaient partisans de la manière forte: ils voulaient que sur l’heure on mît le feu aux portes, qu’on brisât les barrières et la tête des sergents, et qu’on rasât le pré, rasibus, jusqu’au cuir. Mais pour saint Honoré boulanger Florimond, et Maclou jardinier pour saint Fiacre, hommes doux et saints doux, étaient bénins, voulaient sagement qu’on s’en tînt à la guerre de parchemin: vœux platoniques et suppliques à la duchesse (accompagnés sans doute des produits non gratuits du four et du jardin). Heureusement, nous étions trois, moi, Jean Bobin pour saint Crépin, Emond Poifou pour saint Vincent, qui n’étions pas plus disposés, pour faire la leçon au duc, à lui baiser qu’à lui botter le cul. In medio stat la vertu. Un bon Gaulois sait la façon, quand il veut se moquer des gens, de le faire tranquillement, à leur barbe, sans qu’il y touche, et surtout sans qu’il lui en coûte. Ce n’est pas tout de se venger: il faut encore bien s’amuser. Or, voici ce que nous trouvâmes... Mais dois-je d’abord raconter la bonne farce que j’inventai, devant que la pièce soit jouée? Non, non, ce serait l’éventer. Il suffit de noter, pour notre honneur à tous, que notre grand secret, quatorze jours durant, par toute la cité, fut connu et gardé. Et si l’idée première est de moi (j’en suis fier), chacun y ajouta quelque embellissement, l’un refaisant l’oreille, l’autre ajoutant ici une boucle, un ruban: en sorte que l’enfant se trouva bien pourvu; il ne manquait de pères. Les échevins, le maire, en secret et discrets, s’informaient chaque jour des progrès du marmot; et maître Delavau, nuitamment, se cachant le nez sous son manteau, venait s’entretenir avec nous de l’affaire, nous montrant la façon de violer la loi tout en la respectant, et triomphalement nous sortait de ses poches quelque laborieuse inscription en latin qui célébrait le duc et notre obéissance, et pouvait dire aussi tout juste le contraire.
*
* *
Enfin, le grand jour vint. Sur la place Saint-Martin, nous attendions les échevins, maîtres et compagnons, bien rasés, pomponnés, sagement alignés autour de nos bâtons. Sur le coup de dix heures, les cloches de la tour se mirent à sonner. Aussitôt, aux deux coins de la place, les deux portes de la maison de ville et de l’église Saint-Martin toutes grandes s’ouvrirent; et sur les deux perrons (on eût dit des bonshommes d’horloge qui défilent) sortirent, d’un côté, les surplis blancs des curés, de l’autre, jaunes et verts comme coins, les échevins. En se voyant, ils échangèrent par-dessus nous de grands saluts. Puis, sur la place, ils descendirent, précédés, les premiers, des bedeaux enluminés, robes rouges et rouges nez, les autres des huissiers de la ville, bridés, faisant tinter leur chaîne au cou et rebondir leurs longues lattes sur le pavé. Nous, rangés tout autour de la place et le long des maisons, nous dessinions un rond; et les autorités, juste au milieu placées, figuraient le nombril. Tout le monde était là. Point de retardataires. Les chicanous, les basochiens et le notaire, sous la bannière de saint Yves, l’homme d’affaires de Notre Père, et les apothicaires, mires et médecins, fins connaisseurs d’urine (chacun hume sa vigne), et donneurs de clystères, sub invocatione de saint Cosme, qui rafraîchit les entrailles du paradis, formaient autour du maire et du vieux archiprêtre une garde sacrée, la plume et la seringue. De messieurs les bourgeois, un seul manquait, je crois: c’était le procureur, représentant du duc, mais mari de la fille de Maistrat l’échevin, et bon Clamecycois, ayant chez nous son bien, qui sagement, instruit de ce qu’on allait faire et ne craignant rien tant que de prendre parti, avait trouvé moyen de s’absenter, la veille.
On resta quelque temps à bouillotter sur place. C’était comme une cuve où fermente le moût. Quel joyeux brouhaha! Chacun parlait, riait, les violons s’accordaient et les chiens aboyaient. On attendait... Qui donc? Patience! La surprise... Et la voici qui vient. Avant qu’on ne l’ait vue, une traînée de voix court devant et l’annonce; et tous les cous se tournent, comme des girouettes sous le vent, d’un seul coup. Sur la place débouche de la rue du Marché, portée sur les épaules de huit solides gars, et houlant par-dessus la foule, une construction de bois en pyramide, trois tables inégales, posées l’une sur l’autre, les pieds enrubannés, galonnés, culottées d’étoffes de soie claire; et au sommet, dessous un dais piqué d’aigrettes et d’où tombaient un flot de rubans de couleurs, une statue voilée. Nul ne songea à s’étonner: car tous étaient dans le secret. Chacun lui tira son bonnet, bien poliment; mais dans la coiffe, nous, vieux malins, nous rigolions.
Aussitôt que sur la place la machine fut avancée, juste au milieu, entre le maire et le curé, les corporations, musique en tête, défilèrent, faisant d’abord autour de l’axe immobile un tour entier, puis s’engouffrèrent dans la ruelle qui, longeant le portail de l’église, descend la porte de Beuvron.
Premier, comme se doit, marchait saint Nicolas. Roi de Calabre, vêtu d’une chape d’église, avec un soleil d’or brodé dessus son dos, ainsi qu’un scarabée, tenait de ses bras noirs et noueux le bâton du saint de la rivière, en forme de bateau recourbé des deux bouts, sur lequel Nicolas bénit avec sa crosse les trois petits enfants assis dans le baquet. Quatre vieux mariniers l’escortaient en portant quatre cierges jaunis, épais comme des cuisses et durs comme des triques, dont ils étaient tout prêts à user, au besoin. Et Calabre, fronçant les sourcils et levant vers le saint son œil unique, marchait en écartant les jambes et bombant ce qu’il avait de ventre.
Suivaient les compagnons du pot d’étain, les fils de saint Éloi, couteliers, serruriers, charrons et maréchaux que précédait Gangnot à la main mutilée, portant haut dans sa pince à deux doigts une croix, et, sculptés sur le manche, en faisceau, l’enclume et le marteau. Et les hautbois sonnaient «la culotte à l’envers du bon roi Dagobert».
Puis, venaient vignerons, tonneliers, chantant l’hymne du vin et de son saint, Vincent, qui, perché sur le bout du bâton, étreignait un broc dans une main et dans l’autre un raisin. Menuisiers, charpentiers, saint Joseph et sainte Anne, gendre et belle-maman, bons soiffards, nous suivions le patron des bouchons, en claquant de la langue et louchant vers le piot. Et les saint Honoré, gras et blancs de farine, comme un trophée romain, dressaient sur un harpon un pain rond surmonté d’une couronne blonde. Après les blancs, les noirs, les gniafs empoissés, qui dansaient en faisant claquer leurs tire-pieds, autour de saint Crépin. Enfin, pour le bouquet, saint Fiacre tout fleuri. Jardiniers, jardinières, portaient sur un brancard œillets et giroflées, roses enguirlandées autour de leurs chapeaux, des pioches, des râteaux. Leur bannière de soie rouge, représentant Fiacre, les mollets nus, et troussé jusqu’au cul, son gros orteil crispé sur la bêche enfoncée, claquait au vent d’automne.
La machine voilée s’ébranla, à la suite. Des fillettes en blanc, qui trottinaient devant, miaulaient des cantiques. Le maire et les trois échevins, des deux côtés, marchaient, en tenant les gros glands des rubans qui tombaient du haut du dais. Autour, saint Yves et saint Cosme faisaient la haie. Derrière, le suisse, comme un coq, dressé sur ses ergots, avançait son jabot; et le curé, flanqué de ses abbés, l’un long ainsi qu’un jour sans pain, l’autre épais, aplati, comme un pain sans levain, chantait, tous les dix pas, de sa basse profonde, un bout de litanie, mais sans se fatiguer, laissant chanter les autres, remuant les babines, et, les mains sur son ventre, il dormait en marchant. Le gros du peuple enfin roulait, d’un seul morceau, d’une pâte compacte et molle, comme un flot gras. Et nous étions l’écluse.
Nous sortîmes de la ville. Droit au pré, nous nous rendîmes. Le vent faisait voler les feuilles des platanes. Sur la route, leur escadron galopait au soleil. Et la rivière lente charriait leurs cottes d’or. À la barrière, les trois sergents de la police et le nouveau capitaine du château firent semblant de nous défendre de passer. Mais à part le capitaine, frais émoulu, nouveau venu dans notre ville, qui prenait tout pour bon argent (la pauvre bête avait couru à perdre haleine et roulait des yeux furieux), comme larrons en foire on était tous d’accord. On n’en jura pas moins, sacra, on se gourma: c’était dans notre rôle, on joua en conscience; mais on avait grand mal à rester sérieux. Il n’aurait pas fallu pourtant faire durer la farce trop longtemps, car Calabre et les siens commençaient à jouer trop bien; saint Nicolas, au bout de son bâton, devenait menaçant, et les cierges branlaient dans les poings, attirés par les dos des sergents. Alors le maire s’avança, enleva son bonnet de sa tête, et cria:
—Chapeau bas!
Au même instant, tomba le rideau qui couvrait la Statue sous le dais, et les huissiers de ville crièrent:
—Place au duc!
Le vacarme cessa soudain. Saint Nicolas, saint Éloi, saint Vincent, saint Joseph et sainte Anne, saint Honoré, saint Fiacre, des deux côtés rangés, présentèrent les armes; les sergents de police et le gros capitaine, éperdu, tête nue, cédèrent le passage; et l’on vit s’avancer, en se dodelinant au-dessus des porteurs, couronné de lauriers, la toque sur l’oreille et l’épée sur le ventre, le duc en effigie. L’inscription du moins de maître Delavau le proclamait urbi et orbi; mais, pour dire le vrai, et le bon de la chose, c’est que, n’ayant le temps ni les moyens de faire un portrait ressemblant, nous avions bonnement pris dans les greniers de la maison de ville une vieille statue (on n’a jamais bien su ni de qui ni par qui; sur le socle, on lisait seulement le nom demi rongé de Balthazar; et depuis, on la nomma Balduc). Mais qu’importe? C’est la foi qui sauve. Les portraits du bon saint Éloi, de saint Nicolas ou de Jésus sont-ils plus vrais? Pourvu qu’on croie, on voit partout celui qu’on veut. Il faut un dieu? Il me suffit, s’il me plaît, d’un morceau de bois, pour le loger, lui et ma foi. Il fallait un duc, ce jour-là. On le trouva.
Devant les bannières inclinées, le duc passa. Puisque le pré était a lui, il y entra. Et nous, pour l’honorer, nous lui fîmes escorte, tous, étendards au vent, tambours battants, trompettes et musettes, et le Saint-Sacrement. Qui l’eût trouvé mauvais? Seul, un mauvais sujet du duc, un esprit chagrin. Mi-figue, mi-raisin, fallut bien que le capitaine le trouvât bon. Il n’avait que le choix entre arrêter le duc, ou se joindre à la suite. Il emboîta le pas.
Tout allait pour le mieux, lorsqu’on fut sur le point d’échouer, près d’arriver au port. À l’entrée, saint Éloi heurta saint Nicolas, et saint Joseph se prit de bec avec sa belle-mère. Chacun voulait passer le premier, sans souci de l’âge, des égards de la galanterie. Et comme, ce jour-là, on était tous venus, prêts au combat et d’humeur guerrière, les poings nous démangeaient à tous. Heureusement, moi qui suis à la fois de saint Nicolas par mon nom, et de Joseph et d’Anne par ma profession, sans parler de mon frère de lait, saint Vincent, qui tette le raisin, moi qui suis pour tous les saints, pourvu qu’ils soient pour moi, j’avisai un chariot de vendange qui passait sur la route et Gambi, mon compain, titubant à côté, et je criai:
—Amis! Il n’est de premier parmi nous. Embrassons-nous! Voici celui qui nous met tous d’accord, notre maître, le seul (après le duc, bien entendu). Il est venu. Qu’on le salue! Gloire à Bacchus!
Et prenant par les fesses mon Gambi, je le hisse sur le char où il glisse et culbute dans un fût de raisin écrasé. Puis j’empoigne les brides, et dans le Pré-le-Comte nous entrons les premiers; Bacchus, trempant sa base dans le jus du tonneau, la tête couronnée de pampres, gigotait des jambes et riait. Bras dessus, bras dessous, tous les saints et les saintes, derrière le derrière de Bacchus triomphant, le suivaient en dansant. Il faisait bon sur l’herbe! On y balla, mangea, joua, campa, tout le jour, autour de ce bon duc... Et, le lendemain matin, le pré était pareil à un parc à cochons. Plus un fil de gazon. Nos semelles étaient inscrites dans le sol tendre, et témoignaient du zèle avec lequel la ville avait fêté le seigneur duc. Je pense qu’il en fut bien content. Et parbleu, nous le fûmes aussi!... À vrai dire, le lendemain, le procureur crut opportun, quand il revint, de s’indigner, de protester, de menacer. Il n’en fit rien, il s’en garda. Oui bien, il ouvrit une enquête; mais il eut soin de ne la fermer point: il est plus sain de laisser les portes ouvertes. Nul ne tenait à rien trouver.
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C’est ainsi que nous montrâmes que les Clamecycois peuvent tout à la fois être sujets soumis de leur duc et du roi, et n’en faire jamais qu’à leur tête: elle est de bois. Et cette preuve faite ramena la gaieté dans la ville éprouvée. On se sentait revivre. On s’abordait en clignant de l’œil, on s’embrassait en riant, on pensait:
—«Nous n’avons pas vidé notre sac à malices. Ils ne nous ont pas pris le meilleur. Tout va bien.»
Et le souvenir de nos malheurs s’envola.