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Colas Breugnon: Récit bourguignon cover

Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 18: XII
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About This Book

The narrative presents a series of episodic, often comic sketches voiced by a candid, convivial elder who recalls village life, family, practical jokes, local customs, and misadventures. Through anecdotes ranging from seasonal delights and domestic mishaps to calamities such as illness, fire, and local unrest, the voice balances earthy humor with stoic acceptance. Portraits of neighbors, festivals, and everyday labor evoke a grounded, sensory sense of place, while occasional reflections on wider troubles underscore resilience and attachment to simple pleasures. The tone remains warm, chatty, and unpretentious, inviting readers to savor small joys and human foibles.

XII

LA MAISON DES AUTRES

Octobre.

J’ai dû prendre parti enfin pour le logement. Tant que j’ai pu, j’ai tardé. On recule, pour mieux sauter. Depuis que je n’ai plus pour foyer que des cendres, j’ai campé un jour ci, un jour là, chez un ami, chez l’autre; les gens ne manquaient point, qui me gardaient chez eux, une nuit ou deux, en attendant. Aussi longtemps que le souvenir des périls de tous pesait sur tous, on formait un troupeau et chacun se sentait, chez les autres, chez soi. Mais cela ne pouvait durer. Le danger s’éloignait. Chacun rentrait son corps dans sa coquille. Hors ceux qui n’avaient plus de corps, et moi qui n’avais plus de coquille. Je ne pouvais pourtant m’installer à l’auberge. J’ai deux fils et une fille, qui sont bourgeois de Clamecy, ils ne me l’eussent pas permis. Non pas que les deux garçons en eussent beaucoup pâti dans leur affection! Mais le qu’en-dira-t-on!... Ils n’étaient pas pressés cependant de m’avoir. Et je ne me hâtais point. Mon franc-parler jure trop avec leur bigoterie. Lequel se dévouerait des deux? Les pauvres gars! Ils étaient tout autant embarrassés que moi. Heureusement pour eux, Martine, la brave fille, m’aime vraiment, je crois. Elle me réclamait à tout prix... Oui, mais il y a mon gendre. Il n’a pas de raisons, je le comprends, cet homme, pour me vouloir chez lui. Alors, ils étaient tous à s’épier, à m’épier, avec des yeux fâchés. Et moi, je les fuyais; il me semblait qu’on mettait mon vieux corps aux enchères.

Je m’étais, pour l’instant, gîté dans mon «coûta», sur la pente de Beaumont. C’était là qu’en juillet, j’avais, vieux polisson, couché avec la peste. Car le bon de l’histoire était que ces hébétés qui, par salubrité, brûlèrent ma maison saine, ont laissé la bicoque où la mort a passé. Moi qui ne la crains plus, la madame sans nez, je fus bien aise de retrouver la cabane au sol battu, où gisaient les flacons de l’agape funèbre. À parler franc, je savais que je ne pourrais jamais hiverner dans ce trou. Porte disjointe, vitre brisée, et un toit d’où s’égouttait l’eau des nuages, proprement, comme d’une claie à fromage. Mais il ne pleuvait pas aujourd’hui; et demain, il serait assez temps de penser à demain. Je n’aime pas me tourmenter d’avenir incertain. Et puis, quand je ne peux, à mon contentement, résoudre un embarras, mon remède est de le remettre à la semaine prochaine. «À quoi sert?» me dit-on. «Il faudra bien toujours avaler la pilule.»—«Voire, que je réponds. Qui sait si, dans huit jours, le monde sera là? Serais-je assez vexé, la pilule avalée, si les trompettes de Dieu se mettaient à sonner, de m’être trop pressé! Mon ami, ne remets d’une heure le bonheur jamais! Le bonheur se boit frais. Mais l’ennui peut attendre. Si la bouteille s’évente, elle n’en vaudra que mieux.»

Adonques, j’attendis, ou mieux je fis attendre le parti importun qu’il faudrait un jour prendre. Et pour que rien ne vînt, d’ici là, me troubler, je verrouillai la porte et me barricadai. Mes méditations ne me pesaient pas lourd. Je piochais mon jardin, ratissais les allées, recouvrais les semis sous les feuilles tombées, battais les artichauts et pansais les bobos des vieux arbres blessés: bref, faisais la toilette à madame la terre qui s’en va s’endormir sous l’édredon d’hiver. Après, pour me payer, j’allais tâter les côtes à un petit beurré, roux ou jaune marbré, oublié au poirier... Dieu! qu’il fait bon le laisser fondre, tout le long, amont, aval, tout le long de son gosier, bouche pleine, le jus parfumé!... Je ne me risquais en ville que pour renouveler mes munitions (j’entends non seulement le boire et le manger, mais les nouvelles). J’évitais de rencontrer ma postérité. Je leur avais fait croire que j’étais en voyage. Je ne jurerais pas qu’ils le crussent; mais, en fils respectueux, ils ne voulaient me démentir. Nous avions l’air ainsi de jouer à cache-cache, comme ces galopins qui se crient: «Loup, y es-tu?»; et quelque temps encore, nous aurions pu, pour prolonger le jeu, répondre: «Loup n’y est pas...» Nous comptions sans Martine. Quand une femme joue, elle triche toujours. Martine se méfiait, Martine me connaît; Martine eut bientôt fait de dépister mes ruses. Elle ne plaisante pas avec ce qu’on se doit, entre père et enfant, frères, sœurs et cætera.

Un soir que je sortais du coûta, je la vis qui montait le chemin et venait. Je rentrai et fermai. Puis, je ne bougeai plus, tapi au pied du mur. Elle arriva, frappa, héla, cogna la porte. Je ne remuais non plus qu’une feuille morte. Je retenais mon souffle (justement j’étais pris d’une envie de tousser). Elle, sans se lasser, criait:

—Veux-tu ouvrir! Je sais que tu es là.

Et du poing, du sabot, sur l’huis elle ruait. Je pensais: «Quelle gaillarde! Si la porte cédait, je n’en mènerais pas large.» Et j’étais sur le point d’ouvrir, pour l’embrasser. Ce n’était pas du jeu. Et moi, lorsque je joue, je veux toujours gagner. Je m’obstinai. Martine encore cria, puis enfin renonça. J’entendis s’éloigner son pas, qui hésitait. Je quittai ma cachette, et je me mis à rire... mais à rire et tousser..., je m’étranglais de rire. J’avais ri tout mon soûl, je m’essuyais les yeux, lorsque derrière moi j’entends du haut du mur une voix qui disait:

—Est-ce que tu n’as pas honte?

J’en faillis choir. Sursautant, je tournai la tête et je vis, agrippée au mur, Martine qui me regardait. Avec des yeux sévères, elle dit:

—Vieux farceur, je te tiens.

Ébahi, je réponds:

—Je suis pris.

Là-dessus nous partîmes tous deux d’un éclat de rire. Penaud, j’allai ouvrir. Elle entra, tel César, se planta devant moi, et me dit:

—Demande pardon.

Je dis:

Mea culpa.

(Mais c’est comme à confesse; on se dit que demain l’on recommencera.)

Elle me tenait toujours la barbiche, la barbette, et la tirait, et grommelait:

—Honte! Honte! Un barbon, cette queue blanche au menton, et dans le front pas plus de raison qu’un enfançon!

Deux fois, trois fois, elle la tira, comme une cloche, à gauche, à droite, en haut, en bas, puis sur les joues elle me donna une tapette, et m’embrassa:

—Pourquoi ne venais-tu pas, mauvais? dit-elle, mauvais, tu sais bien que je t’attendais!

—Ma petite fille, je dis, je m’en vas t’expliquer...

—Tu m’expliqueras chez moi. Allons, ouste, partons!

—Ah! Mais, je ne suis pas prêt! Laisse-moi faire mes paquets.

—Tes paquets! Jour de Dieu! je vas t’aider à les faire.

Elle me jeta sur le dos ma vieille cape, m’enfonça sur la tête mon chapeau de feutre usé, me ficela, me secoua, et me dit:

—Et voilà! Maintenant, en avant!

Un instant! que je dis.

Je m’assis sur une marche.

—Quoi! fit-elle indignée. Tu vas me résister? Tu ne veux pas venir chez moi?

—Je ne résiste pas, dis-je, faut bien que je vienne chez toi, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement.

—Eh bien, tu es aimable! dit-elle, voilà ton affection!

—Je t’aime bien, ma bonne fille, je réponds, je t’aime bien. Mais je t’aimerais mieux chez moi que de me voir chez un autre.

—Je suis donc un autre! dit-elle.

—Tu en es la moitié.

—Ah! que nenni, fit-elle. Ni la moitié, ni le quart. Je suis moi, tout entier, moi, de la tête aux pieds. Je suis sa femme: possible! Mais il est mon mari. Et je veux ce qu’il veut, s’il veut ce que je veux. Tu peux être tranquille; il sera enchanté que tu loges chez moi. Ah! Ah! il ferait beau voir qu’il ne le fût pas!

Je dis:

—Je le crois bien! Tel M. de Nevers, quand il met garnison chez nous. J’en ai beaucoup logé. Mais je n’ai pas l’habitude d’être de ceux qu’on loge.

—Tu la prendras, dit-elle. Plus de réplique! Marchons!

—Soit. Mais à une condition.

—Des conditions déjà? Tu es vite habitué.

—C’est qu’on me logera, suivant ma volonté.

—Tu vas faire le tyran, je vois? Eh bien, soit.

—C’est juré?

—C’est juré.

—Et puis...

—En voilà assez, bavard. Veux-tu marcher!

Elle m’empoigna le bras, nom de d’là, quelle pince! Il fallut bien filer.

Arrivés au logis, elle me fit voir la chambre qu’elle me destinait: dans l’arrière-boutique; bien chaude, et sous son aile.

La bonne fille me traitait comme l’enfant à la mamelle. Le lit était tout prêt: fin duvet et draps frais. Et sur la table, dans un verre, un bouquet de bruyères. Je riais dans mon cœur, amusé et touché; pour la remercier, je me dis:

—Brave Martine, je vais la faire enrager. Alors je déclarai tout net:

—Cela ne me convient pas.

Elle me montra, vexée, les autres chambres au rez-de-chaussée. Je ne voulus d’aucune, et j’arrêtai mon choix sur un petit réduit mansardé, sous le toit. Elle poussa les hauts cris, mais je lui dis:

—Ma belle, c’est comme tu voudras. À prendre ou à laisser. Ou je m’installe ici, ou je retourne au «coûta».

Fallut bien qu’elle cédât. Mais tous les jours depuis, et à toute heure du jour, elle revenait à la charge:

—Tu ne peux pas rester là; tu serais mieux en bas; dis-moi ce qui te déplaît; enfin, tête de bois, pourquoi ne veux-tu pas?

Je répondais, narquois:

—Parce que je ne veux pas.

—Tu me ferais damner, criait-elle, indignée. Mais je sais bien pourquoi... Orgueilleux! Orgueilleux! qui ne veut rien devoir à ses enfants, à moi! À moi! je te battrais!

—Ce serait la façon, dis-je, de me forcer à encaisser de toi, au moins, des horions.

—Va, tu n’as pas de cœur, dit-elle.

—Ma petite fille!

—Oui, fais le patelin! Bas les pattes! vilain!

—Ma grande, ma doucette, ma mie, ma toute belle!

—Vas-tu me faire la cour, à présent, gueule de miel? Flatteur, hâbleur, menteur! Quand auras-tu fini, dis, de me rire au nez, avec ta longue bouche tortillée?

—Regarde-moi. Tu ris, toi aussi.

—Non.

—Tu ris.

—Non! Non! Non!!

—Je le vois... là.

Et j’appuyai mon doigt sur sa joue, qui s’enflait de tire, et qui creva.

—C’est trop bête, dit-elle. Je t’en veux, je te hais et je n’ai même pas le droit d’être fâchée! Il faut que ce vieux singe me fasse, malgré moi, rire de ses grimaces!... Mais, va, je te déteste. Un méchant gueux, ruiné, qui fait son Artaban, le fier avec ses enfants! Tu n’en as pas le droit.

—C’est le seul qui me reste.

Elle me dit encore des paroles aiguisées. Et je lui en servis d’aussi bien affilées. Nous avons tous les deux, langues de rémouleurs, nous repassons les mots sur la meule aux couteaux. Par bonheur, aux moments où l’on est plus méchant, on se dit, elle ou moi, une bonne drôlerie, et l’on rit; il n’est pas moyen de s’empêcher. Et tout est à recommencer.

Lorsqu’elle eut bien secoué le battant de sa langue (depuis un long moment, moi je n’écoutais plus), je lui dis:

—À présent, sonnons le couvre-feu. Nous reprendrons demain.

Elle me dit:

—Bonsoir. Tu ne veux donc pas?...

Bouche close.

—Orgueilleux! Orgueilleux! redit-elle.

—Écoute, ma mignonne. Je suis un orgueilleux, un Artaban, un paon, tout ce que tu voudras. Mais dis-moi franchement: si tu étais à ma place, que ferais-tu?

Elle réfléchit et dit:

—J’en ferais autant.

—Tu vois bien! Là-dessus, baise-moi, bonne nuit.

Elle m’embrassa en rechignant, elle s’en alla en marmonnant:

—C’est-y pas malheureux d’avoir reçu du Ciel deux caboches pareilles!

—C’est cela, dis-je, fais-lui la leçon, ma belle, à lui et non à moi.

—Je la ferai, dit-elle. Mais tu n’en seras pas quitte.

Et je n’en fus pas quitte. Le lendemain matin, elle recommença. Et je ne sais pas quelle fut la part du Ciel. Mais la mienne était belle.

*
*   *

Je fus comme un coq en pâte, les premiers jours. Chacun me choyait, gâtait; le Florimond lui-même était aux petits soins et me marquait plus d’égards qu’il ne m’en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi plus que je ne l’étais. Glodie me régalait de son petit caquet. J’avais le meilleur siège. À table, on me servait le premier. On m’écoutait, quand je voulais parler. J’étais très bien, très bien... Ouf! Je n’en pouvais plus. J’étais mal à mon aise; je ne tenais plus en place; je descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l’escalier de mon grenier. Chacun en était assommé. Martine, qui n’est point patiente, en tressautait, muette et crispée, en entendant mon pas craquer. Si c’eût été du moins l’été, j’eusse battu la campagne. Je la battais, mais au logis. L’automne était de glace; les grands brouillards couvraient les prés; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit. J’étais cloué sur place. Et cette place n’était pas la mienne, jour de Dieu! Ce pauvre Florimond avait un goût niais, avec prétention; Martine ne s’en souciait; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me choquaient; je souffrais; j’eusse voulu changer tout, de forme ou de place, les mains me démangeaient. Mais le propriétaire veillait: si je touchais du bout du doigt un de ses biens, c’était toute une affaire. Il y avait surtout dans la salle à manger une aiguière ornée de deux pigeons, se bécotant, et d’une demoiselle qui faisait la sucrée, avec son fade amant. J’en avais la nausée; je priais Florimond, au moins, de l’enlever de la table quand je mangeais; les morceaux s’arrêtaient dans mon goulet, je m’étranglais. Mais l’animal (c’était son droit) s’y refusait. Il était fier de son nougat; le plus grand art était pour lui une pièce montée. Et mes grimaces réjouissaient la maisonnée.

Que faire? Rire de moi; j’étais un sot, c’est sûr. Mais la nuit, je me retournais dans le lit comme une côtelette, tandis que sur le gril, sur mon toit, veux-je dire, sans arrêt la pluie grésillait. Et je n’osais me promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin, une fois que j’étais assis, les jambes nues, et méditant, dessus mon lit, je me dis: «Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment, mais je referai ma maison.»—À partir de ce moment, je fus plus gai: je conspirais. Je n’avais garde d’en parler à mes enfants: ils m’eussent dit qu’en fait d’habitation, je n’étais bon que pour les Petites-Maisons. Mais où trouver l’argent? Depuis Orphée et Amphion, les pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte échelle, bâtir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles. La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.

Je recourus sans hésiter à celle de l’ami Paillard. Le brave homme, à dire vrai, ne me l’avait point offerte. Mais comme bonnement j’ai plaisir à demander service à un ami, je crois qu’il en aura autant à le donner. Je profitai d’une éclaircie pour m’en aller à Dornecy. Le ciel était bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau mouillé. La terre vous collait aux pieds; et sur les champs tombaient, planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui dis, Paillard, inquiet, m’interrompit, en geignant sur le peu d’affaires, l’absence des recouvrements, manque d’argent, mauvais clients, tant et si bien que je lui dis:

—Mais, Paillard, veux-tu que je te prête un liard?

J’étais froissé. Il l’était plus. Et nous restâmes à bouder, en nous parlant, d’un air glacé, de ci, de ça, moi furieux, et lui honteux. Il regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n’est pas mauvais garçon; il m’aime, je le sais bien, parbleu; il n’eût pas demandé mieux que de me donner son argent, s’il ne lui en avait rien coûté; et même, en insistant, j’eusse obtenu de lui ce que j’aurais voulu; mais ce n’est pas sa faute, s’il porte dans sa peau trois siècles de fesse-mathieux. On peut être bourgeois et généreux, sans doute: cela se voit parfois, ou bien s’est vu, dit-on; mais pour tout bon bourgeois, le premier mouvement, quand on touche à sa bourse, est de répondre non. L’ami Paillard eût donné gros, en ce moment, pour dire oui; mais pour cela, il eût fallu que je lui fisse de nouveau des avances: je n’avais garde. J’ai mon orgueil; quand je demande à un ami, je crois lui faire un grand plaisir; et s’il hésite, je n’en veux plus, tant pis pour lui! Donc nous parlâmes d’autre chose, d’un ton bourru, et le cœur gros. Je refusai de déjeuner (je le navrais). Je me levai. La tête basse, jusqu’au seuil, il me suivit. Mais au moment d’ouvrir la porte, je n’y tins plus, je lui passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l’embrassai. Il me le rendit bien. Timidement, il dit:

—Colas, Colas, veux-tu?...

Je fis:

—N’en parlons plus.

(Je suis têtu).

—Colas, reprit-il, l’air penaud, déjeune au moins.

—Pour ça, dis-je, c’est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.

Nous mangeâmes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins pas sur ma décision. Je sais bien que j’en étais le premier puni. Mais il l’était aussi.

Je m’en revins à Clamecy. Il s’agissait de rebâtir mon logement, sans ouvriers et sans argent. Ce n’était pas pour m’arrêter. Ce que j’ai vissé sous mon front n’est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par visiter soigneusement l’emplacement de l’incendie, faisant le tri de tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat. Puis j’allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher, gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et saignante, où l’on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se pourrait que j’eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce n’était pas permis: il se peut aussi. Mais si l’on ne devait jamais faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont à la ville, et c’est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va sans dire. Et l’on n’abuse pas, on pense: «Après moi, les autres.» Mais prendre n’était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j’en vins à bout, l’un me prêtant son char, l’autre ses bœufs, ou ses outils, ou plutôt un coup de main, parce qu’il n’en coûte rien. On peut tout demander au prochain, voire sa femme, hors qu’il vous donne son argent. Je le comprends l’argent est ce qu’on peut avoir, ce qu’on aura, ce qu’on aurait avec l’argent, tout ce qu’on rêve; le reste, on l’a: on ne l’a guère.

Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour! et les plus indulgents me conseillaient d’attendre au moins jusqu’au printemps. Mais je n’écoutais rien; rien ne me plaît autant que de faire enrager les gens et les régents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi seul, et l’hiver, bâtir une maison! Mais il me suffisait d’une cabane, un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de l’être si je veux, et de ne l’être point, quand il me plaît. Je suis bavard, j’aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures: de tous mes compagnons, c’est le meilleur, j’y tiens; et pour le retrouver, je m’en irais nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C’était donc pour m’entretenir avec moi, tout à loisir, que je m’obstinais à construire, en dépit du qu’en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes enfants...

Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d’octobre, que la ville s’encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés la bave d’argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d’en bas je n’étais arrivé. Binet criait:

—Il s’est tué!

On accourait me relever. J’étais vexé. Je dis:

—Eh! je l’ai fait exprès...

Je voulus me lever seul. Aïe! la cheville, la chevillette! Je retombai... La chevillette était cassée. Sur un brancard on m’emporta. Martine, auprès, levait les bras; les voisines m’escortaient, se lamentant et commentant l’événement; nous avions l’air d’un saint tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne ménageaient leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort. Moi, je ne l’étais pas, mais je feignis de l’être: c’était le mieux pour ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l’air doux, immobile, la tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais dans mon cœur, tout en faisant le beau...

XIII

LA LECTURE DE PLUTARQUE

Fin d’octobre.

Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu, ne pouvais-tu me casser, si cela t’amusait, une côte ou un bras, et me laisser mes piliers? Je n’en aurais pas moins geint, mais non geint, écroulé. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit béni!) On dirait qu’il ne cherche qu’à vous faire enrager. Il sait que plus m’est chère que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu’amour et qu’amitié, celle que j’ai conquise, la fille non des dieux, mais des hommes, ma liberté. C’est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le mâtin), il m’a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le dos, ainsi qu’un scarabée, les toiles d’araignée, les poutres du grenier. C’est là ma liberté!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore, mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons, encore un tour, comme on fait aux poulets que l’on tourne à la broche!... À présent, tu me tiens? Et l’esprit, qu’en fais-tu? Aga, le voilà parti, avec ma fantaisie! Tâche de les rattraper. Il te faudra de bonnes jambes. Ma commère fantaisie n’a pas la cuisse cassée. Allons, cours, mon ami!...

Je dois dire que d’abord, je fus de méchante humeur. La langue m’était laissée, j’en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là, m’approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui venaient me voir me le cornaient aux oreilles:

—On te l’avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat? Un barbon de ton âge! On t’avait averti. Mais tu ne veux rien entendre. Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent! Tu ne l’as pas volé...

Belle consolation! Quand vous êtes misérable, s’évertuer à prouver, pour vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot! La Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir, ils s’étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations, sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu’à cette moutarde de Glodie, qui me dit:

—Tu n’as pas été sage, grand-père, c’est bien fait! Je lui lançai mon bonnet, je criai:

—Foutez-moi le camp!

Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne fille, insistait pour qu’on mît mon matelas en bas, dans l’arrière-boutique. Mais moi (j’avoue qu’au fond, j’en eusse été bien aise), mais moi, quand j’ai dit non une fois, crebleu, c’est non! Et puis, on n’aime pas, quand on est impotent, à se montrer aux gens. La Martine, inlassable, revenait à la charge: harcelante, comme sont les mouches et les femmes. Si elle n’eût tant parlé, je pense que j’aurais cédé. Mais elle y mettait trop d’obstination: si j’avais consenti, elle eût, du matin au soir, trompetté sa victoire. Je l’envoyai promener. Et naturellement, c’est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu; on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas, c’est toi qui l’as voulu!...

Mais la raison, la vraie, pour quoi je m’obstinais, je ne la disais pas. Quand on n’est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de gêner, on ne veut rien leur devoir. C’est un mauvais calcul, si l’on veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier... On m’oubliait très bien. On ne me voyait plus? On ne venait plus me voir. Même Glodie me laissait. Je l’entendais qui riait, en bas; et dans mon cœur, je riais, en l’entendant; mais je soupirais aussi: car j’aurais bien voulu savoir pourquoi elle riait... «L’ingrate!» Je l’accusais, et je pensais qu’à sa place, j’en aurais fait autant... «Amuse-toi, ma belle!»... Seulement, pour s’occuper, quand on ne peut plus bouger, il faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.

Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je ne le reçus pas trop bien. Il était là devant moi, assis au pied du lit. Il tenait précieusement un livre empaqueté. Il tâchait de causer, et tâtait sans succès un sujet, et puis l’autre. Je leur tordais le cou à tous, d’un mot, l’air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait, tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta coi, et n’osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais:

—«Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m’avais prêté l’argent que je demandais, je n’aurais pas été contraint à faire le maçon. Je me suis cassé la jambe: attrape! C’est bien fait! Car c’est ta ladrerie qui m’a mis où je suis.»

Donc, il ne se risquait plus à m’adresser un mot; et moi, qui me forçais aussi à tenir ma langue et qui mourais d’envie de la remuer, j’éclatai:

—Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d’un mourant? On ne vient pas chez les gens, pour se taire, que diable! Allons, parle, ou va-t’en! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu’est-ce que tu tiens là?

Le pauvre homme se leva:

—Je vois bien que je t’irrite, Colas. Et je m’en vas. J’avais porté ce livre... vois-tu, c’est un Plutarque, Vie des Hommes illustres, translaté en françois par l’évêque d’Auxerre, messire Jacques Amyot. Je pensais...

(Il n’était pas encore tout à fait décidé)...

...que peut-être tu trouverais...

(Dieu! que cela lui coûtait!)...

...plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie...

Moi, qui savais combien ce vieux thésauriseur, qui chérissait ses livres encore plus que ses écus, souffrait de les prêter (lorsqu’on en touchait un, dans sa bibliothèque, il vous faisait une mine d’amoureux déconfit, qui verrait un soudard prendre la gorge à sa belle), je fus touché de la grandeur du sacrifice. Je dis:

—Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal; je t’ai bien rabroué. Allons, viens m’embrasser.

Je l’embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le reprendre.

—Tu en auras grand soin?

—Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit à regret, l’air pas trop rassuré.

*
*   *

Et je restai avec Plutarque de Chéronée, un volume petit, ventru, plus gros que long, de mille et trois cents pages, bien serrées et bondées: on avait empilé les mots comme du blé dans un sac. Je me dis:

—Il y a là de quoi manger pendant trois ans, et sans arrêt, pour trois baudets.

D’abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres, dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu’un brin de persil au nez. Je pensais:

—Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi bien qu’eux? Que l’homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu’en tous les pays, les grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits se rient des grands? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs discours. J’aime bien l’éloquence; mais je les préviens d’avance qu’ils ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...

Là-dessus, je feuilletai le livre, d’un air condescendant, en laissant distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis, quelle pêche!... Le bouchon ne flottait pas sur l’eau qu’il s’enfonçait, et je retirais de là quelles carpes, quels brochets! Des poissons inconnus, d’or, d’argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour d’eux une pluie d’étincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue!... Moi, qui les croyais morts!... À partir de ce moment, le monde aurait pu crouler, je n’eusse rien remarqué; je regardais ma ligne: ça mordait, ça mordait! Quel monstre va sortir de l’onde, cette fois?... Et vlan! le beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au soleil!... Les jours que j’ai passés là (les jours ou les semaines?) sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie!

Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi la vision merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d’Orient, et les neiges d’antan!...

Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d’Antoine, qui s’en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses putains, pour bâfrer à l’orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d’amour, et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les femmes tels des cabris sautant... N’est-ce pas une merveille? La reine Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu’on avait mal aux yeux, lorsqu’on la regardait, à la barbe d’Antoine, d’Alex ou d’Artaxerce, je les ai, s’il me plaît, j’en jouis, je les possède. J’entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane, j’emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée; avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle pour ma belle-mère (la curieuse affaire!), j’extermine les Gaules, je viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu’il m’en coûte une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m’apporte des Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés... les beaux drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c’est à moi, tout cela. Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...

Quel carnaval est-ce là? Il semble que je sois tour à tour tous ces masques. Je me coule en leur peau, je m’ajuste leurs membres, leurs passions; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je mène la musique, je suis le bon Plutarque; c’est moi, oui-dà, c’est moi qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n’est-ce pas?) ces petites drôleries... Qu’il est beau de sentir la musique des mots et la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l’espace, libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L’esprit, mais c’est le bon Dieu! Loué soit le Saint-Esprit!...

Quelquefois, arrêté au milieu de l’histoire, j’imagine la suite; puis, je compare l’œuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l’art a sculptée. Quand c’est l’art, bien souvent je devine l’énigme: car je suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma barbe, de les avoir éventées. Mais quand c’est la vie, je suis souvent en défaut. Elle déjoue nos malices, et ses imaginations passent de loin les nôtres. Ah! la folle commère!... Il n’est que sur un point qu’elle ne se met guère en frais de varier son récit: celui qui clôt l’histoire. Guerres, amours, facéties, tout finit par le plongeon que vous savez, au fond du trou. Là-dessus, elle rabâche. C’est comme une façon d’enfant capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux, je lui crie: «Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser!...» Je le lui prends des mains... Trop tard! il est cassé... Et je goûte une douceur à bercer, comme Glodie, les débris de ma poupée. Et cette mort qui vient, comme l’heure à l’horloge, à chaque tour du cadran, prend la beauté d’un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding, don!

«Je suis Cyrus, celui qui a conquis l’Asie, l’empereur des Persians, et te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce très peu de terre qui couvre mon pauvre corps...»

Je relis l’épitaphe aux côtés d’Alexandre, qui frémit dans sa chair, prête à lui échapper, car il lui semble ouïr déjà sa propre voix qui monte de la terre. Ô Cyrus, Alexandre, que vous m’êtes plus proches, lorsque je vous vois morts!...

Les vois-je, ou si je rêve?... Je me pince, je dis: «Allons, Colas, dors-tu? «Alors, sur le rebord de la tablette, près de mon lit, je prends les deux médailles (je les ai déterrées dans ma vigne, l’an passé) de Commode poilu, habillé en Hercule, et de Crispine Augusta, avec son menton gras, son nez de pie-grièche. Je dis: «Je ne rêve point, j’ai bien les yeux ouverts, je tiens Rome sous mon pouce...»

Le plaisir de se perdre en cogitations sur des pensées morales, disputer avec soi, remettre en question les problèmes du monde que la force a tranchés, passer le Rubicon... non, rester sur le bord... passerons-nous, ou non? se battre avec Brutus, ou bien avec César, être de son avis, puis de l’avis contraire, et si éloquemment, et s’embrouiller si bien qu’on ne sait, à la fin, de quel parti on tient! C’est le plus amusant: on est plein du sujet, on part dans des discours, on prouve, on va prouver, on réplique, on riposte; corps à corps, coup de tête, prime haute, pare-moi cette botte!... et puis, en fin de compte, on se trouve enferré... Être battu par soi! J’en suis estomaqué... c’est la faute à Plutarque. Avec sa langue dorée et son air bonhomet de vous dire: «Mon ami», on se trouve toujours, toujours de son avis; et il en a autant qu’il change de récits. Bref, de tous ses héros celui que je préfère, c’est immanquablement le dernier que j’ai lu. Aussi bien, ils sont tous soumis, ainsi que nous, à la même héroïne, attachés à son char... Triomphes de Pompée, qu’êtes-vous à côté?... Elle mène l’histoire. C’est à savoir Fortune dont la roue tourne, tourne, et jamais ne séjourne «en un état, non plus que fait la lune», comme dit, chez Sophocle, Ménélas le cornard. Et cela est encore très bien réconfortant,—pour ceux-ci qui, du moins, sont au premier croissant.

Par moments, je me dis: «Mais, Breugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t’intéresser ceci? Qu’as-tu affaire, dis-moi, de la gloire romaine? Encore moins des folies de ces grands sacripants? Tu as assez des tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré, pour aller te charger des vices, des misères des gens qui sont défunts depuis mil huit cents ans! Car enfin, mon garçon (c’est mons Breugnon, rangé, sensé, bourgeois, Clamecycois, qui prône), conviens-en, ton César, ton Antoine, et Cléo leur catin, tes princes persians qui égorgent leurs fils et épousent leurs filles, sont de fiers chenapans. Ils sont morts: dans leur vie, ils n’ont rien fait de mieux. Laisse en paix leur poussière. Comment un homme d’âge trouve-t-il du plaisir à ces insanités? Regarde un peu ton Alexandre, n’es-tu pas révolté de le voir dépenser, pour enterrer Éphestion, ce beau mignon, les trésors d’une nation? Passe encore de tuer! Graine humaine, mauvaise graine. Mais gaspiller l’argent! On voit bien que ces drôles n’ont pas eu la peine de le faire pousser. Et tu trouves cela plaisant? Tu écarquilles tes gros yeux, tu es tout glorieux, comme si ces écus t’étaient sortis des doigts! S’ils en étaient sortis, tu serais un grand fou. Tu en es deux, pour trouver de la joie aux folies que les autres ont faites, et non pas toi.»

Je réponds: «Breugnon, tu parles d’or, tu as toujours raison. Cela n’empêche pas que je ne me ferais fesser pour ces billevesées, et que ces ombres décharnées depuis deux mille années n’aient plus de sang que les vivants, je les connais et je les aime. Pour qu’Alexandre pleure sur moi, comme sur Clytus, je consens de grand cœur, aussi, à ce qu’il me tue. J’ai la gorge serrée quand je vois, au sénat, César sous les poignards s’agitant aux abois, ainsi que la bête acculée entre les chiens et les veneurs. Je reste bouchée bée, quand passe Cléopâtre en sa barque dorée, avec ses Néréides appuyées aux cordages et ses beaux petits pages, nus comme des Amours; et j’ouvre mon grand nez afin d’aspirer mieux la brise parfumée. Je pleure comme un veau, lorsque à la fin Antoine, sanglant, mourant, est ficelé, hissé par sa belle, penchée à la lucarne de sa tour, et qui tire de tout son corps (pourvu... il est si lourd!... qu’elle ne le laisse pas tomber!) le pauvre homme qui lui tend les bras...

Qu’est-ce donc qui m’émeut, et qui m’attache à eux, comme à une famille?—Eh! ils sont ma famille, ils sont moi, ils sont l’Homme.

Que je plains les pauvres déshérités qui ne connaissent point la volupté des livres! Il en est qui font fi du passé, fièrement, s’en tenant au présent. Canes bâtées, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez!... Oui, le présent est bon. Mais tout est bon, corbleu, je prends de toutes mains, et je ne boude pas devant la table ouverte. Vous n’en médiriez point si vous la connaissiez. Ou bien c’est, mes amis, que vous devez avoir un mauvais estomac. Je comprends qu’on étreigne ce qu’on étreint. Mais vous n’étreignez guère, et votre mie est maigre. Bien et peu, c’est bien peu. J’aime mieux beaucoup et bien... S’en tenir au présent, c’était bon, mes amis, au temps du vieil Adam, qui, lui, allait tout nu, faute de vêtements, et qui, n’ayant rien vu, ne pouvait aimer rien que sa côte femelle. Mais nous qui avons l’heur de venir après lui dans une maison pleine où nos pères, nos grands-pères et nos archi-grands-pères ont entassé, tassé ce qu’ils ont amassé, nous serions assez fous pour brûler nos greniers, sous le prétexte que nos champs produisent encore du blé!... Le vieil Adam, il n’était qu’un enfant! C’est moi, le vieil Adam: car je suis le même homme, et depuis, j’ai grandi. Nous sommes le même arbre, mais j’ai poussé plus haut. Chacun des coups qui fait saigner une des branches retentit dans ma feuillée. Les peines et les joies de l’univers sont miennes. Qui souffre, j’en pâtis; qui est heureux, je ris. Bien mieux que dans la vie, je sens à travers mes livres la fraternité qui nous lie, nous tous, les porte-hottes et les porte-couronnes; car des uns et des autres il ne reste que cendres et la flamme qui, nourrie de la moelle de nos âmes, monte, unique et multiple, vers le ciel, en chantant avec les mille langues de sa bouche sanglante la gloire du Tout-Puissant...

*
*   *

Ainsi, je rêve dans mon grenier. Le vent s’éteint. La lumière tombe. La neige, du bout de ses ailes, frôle la vitre. L’ombre se glisse. Mes yeux se brouillent. Je me penche sur mon livre, et je suis le récit, qui dans la nuit s’enfuit. Mon nez touche le papier: tel un chien à la piste, je renifle l’odeur humaine. La nuit vient. La nuit est venue. Et mon gibier s’échappe et s’enfonce dans l’avenue. Alors je m’arrête au milieu de la forêt, et j’écoute, le cœur battant de la poursuite, la fuite. Pour mieux voir au travers de l’ombre, je ferme les yeux. Et je rêve, immobile, étendu sur mon lit. Je ne dors guère, je rumine mes pensées; je regarde parfois le ciel par la croisée. Lorsque j’étends le bras, je touche le carreau; je vois la coupole d’ébène, que raie d’une goutte de sang une étoile filante... D’autres... Il pleut du feu, dans la nuit de novembre... Et je pense à la comète de César. C’est peut-être son sang qui dans le ciel ruisselle...

Le jour revient. Je rêve encore. Dimanche. Les cloches chantent. De leur bourdonnement ma fantaisie s’enivre. Elle emplit la maison, de la cave au grenier. Elle couvre mon livre (ah! le pauvre Paillard) de mes inscriptions. Ma chambre retentit des roues des chariots, des armées, des clairons et des hennissements. Les vitres tremblent, mes oreilles tintent, mon cœur craque, je vais crier:

Ave, César, imperator!

Et mon gendre Florimond, qui est monté me voir, regarde par la fenêtre, bâille avec bruit et dit:

—Il ne passe pas un chat, dans la rue, aujourd’hui.

XIV

LE ROI BOIT

Saint-Martin (11 novembre).

Il faisait, ce matin, une douceur extrême. Elle cheminait dans l’air, tiède comme la caresse d’une peau satinée. Elle se frottait à vous comme un chat qui vous frôle. Elle coulait à la fenêtre, comme un muscat doré. Le ciel avait levé sa paupière de nuées, et de son œil bleu pâle, paisible, me regardait; et sur mon toit je voyais un rayon de soleil blond.

Je me sentais alangui, vieille bête, et rêveur, tel un adolescent. (J’ai renoncé à vieillir, je remonte mes ans; si cela continue, je serai marmot, bientôt.) Donc mon cœur était plein de chimérique attente, comme le bon Roger qui bée après Alcine. Je voyais toutes choses d’un regard attendri. Je n’aurais, ce jour-là, fait de mal à une mouche. Et j’avais vidé mon sac à malices.

Et comme je me croyais seul, soudain j’aperçus Martine, assise dans un coin. Je n’avais pas remarqué lorsqu’elle était entrée. Elle ne m’avait rien dit, contre son habitude; elle s’était installée, un ouvrage à la main, et ne me regardait point. J’éprouvais le besoin de faire part à d’autres du bien-être où j’étais. Et je dis, au hasard (pour ouvrir l’entretien, tous les sujets sont bons):

—Pourquoi donc le bourdon a sonné ce matin? Elle haussa les épaules, et dit:

—Pour la Saint-Martin.

J’en tombai de mon haut. Dans les rêvasseries, quoi! j’avais oublié le dieu de ma cité! Je dis:

—C’est la Saint-Martin?

Et je vis surgir aussitôt, dans la troupe des damoiseaux et des dames de Plutarque, parmi mes amis nouveaux l’ami vieil (il est de leur taille), surgir le cavalier qui taille, avec son sabre, son manteau.

—Eh! Martinet, mon vieux compère, se peut-il que j’ai oublié que c’était ton anniversaire!

—Tu t’en étonnes? dit Martine. Il est grand temps! tu oublies tout, le bon Dieu, ta famille, les diables et les saints, Martinet et Martine, rien n’existe pour toi, hors tes sacrés bouquins.

Je ris; j’avais déjà remarqué son œil mauvais, quand elle venait, chaque matin, et qu’elle voyait qu’avec Plutarque je couchais. Jamais femme n’aima les livres, d’un amour désintéressé; elle voit en eux des rivales, ou des amants. Fille ou femme, quand elle lit, fait l’amour et trompe l’homme. De là que, quand elle nous voit lire, elle crie à la trahison.

—C’est la faute à Martin, dis-je, on ne le voit plus. Pourtant, il lui restait la moitié du manteau. Il la garde, ce n’est point beau. Ma bonne fille, que veux-tu? Il ne faut se laisser oublier dans la vie. Qui se laisse oublier, on l’oublie. Retiens cette leçon.

—Je n’en ai pas besoin, dit-elle. Où que je sois, nul ne l’ignore.

—C’est vrai, on te voit bien, on t’entend mieux encore. Hors ce matin, que j’attendais ta querelle journalière. Pourquoi m’en as-tu privé? Elle me manque. Viens me la faire.

Mais elle, sans tourner la tête, dit:

—Rien ne te fait. Et je me tais.

Je regardais sa figure obstinée, qui sa lèvre mordait, pour piquer son ourlet. Elle avait l’air triste et battue; et ma victoire me pesait. Je dis:

—Viens m’embrasser, au moins. À défaut de Martin, je n’ai pas oublié Martine. C’est ta fête, allons, j’ai un cadeau pour toi. Viens le chercher.

Elle fronça le sourcil, et dit:

—Mauvais plaisant!

—Je ne plaisante pas, dis-je. Viens, viens donc, tu verras.

—Je n’ai pas le temps.

—Ô fille dénaturée, quoi, tu n’as pas le temps de venir m’embrasser?

À regret, elle se leva; méfiante, elle s’approcha:

—Quel tour de Villon, quelle farce vas-tu me faire encore? Je lui tendis les bras.

—Allons, dis-je, baise-moi.

—Et le cadeau? dit-elle.

—Tu l’as, tu l’as, c’est moi.

—Joli cadeau! Le bel oiseau!

—Vilain ou beau, tout ce que j’ai je te le donne, je me rends, sans conditions, à discrétion. Fais de moi ce que tu voudras.

—Tu consens à venir en bas?

—Pieds et poings liés, je me livre.

—Et tu consens à m’obéir, à ce qu’on t’aime, à te laisser mener, gronder, choyer, soigner, humilier?

—J’ai abdiqué ma volonté.

—Ah! comme je vais me venger! Ah! mon cher vieux! Méchant garçon! Que tu es bon! Vieil entêté! M’as-tu fait assez enrager!

Elle m’embrassait, me secouait comme un paquet, et me serrait sur son giron, tel un poupon.

Elle ne voulut pas attendre une heure. On m’emballa. Et Florimond et les mitrons, casqués du bonnet de coton, m’enfournèrent par l’escalier étroit, les pieds devant, la tête après, en bas, dans un grand lit, en une pièce claire, où Martine et Glodie me bordèrent, narguèrent, répétèrent vingt fois:

—À présent, on te tient, on te tient, te tient bien, vagabond!...

Que c’est bon!

Et depuis, je suis pris, j’ai jeté ma fierté au panier; à Martine, je me soumets, vieux marmouset... Et c’est moi, sans qu’il y paraisse, qui mène tout, dans la maison.

*
*   *

Martine désormais s’installe auprès de moi, souvent. Et nous causons. Nous nous ressouvenons d’une autre fois déjà, il y a bien longtemps, où nous étions assis l’un près de l’autre, ainsi. Mais c’était elle alors qui se trouvait liée par le pied, s’étant fait une entorse, en voulant, une nuit (ah! la chatte amoureuse!), sauter par la fenêtre, pour courir après son galant. En dépit de l’entorse, eh! je l’ai bien rossée. Elle en rit à présent, et dit que je n’ai pas encore assez cogné. Mais alors, j’avais beau cogner et veiller; et pourtant, je suis assez malin; elle l’était dix fois plus que moi, la rusée, et me filait entre les mains. Au bout du compte, elle n’était pas aussi bête que je la croyais. Elle sut bien garder sa tête, à défaut du reste; et ce fut le galant sans doute qui la perdit, puisqu’il est aujourd’hui, puisqu’il est son mari.

Elle rit avec moi de ses folies et dit, avec un gros soupir, que c’est fini de rire, les lauriers sont coupés, nous n’irons plus au bois. Et nous parlons de son mari. En brave femme, elle le juge honnête, en somme suffisant, pas amusant. Le mariage n’est pas fait pour le divertissement...

—Chacun le sait, dit-elle, et toi mieux que personne. C’est ainsi. Il faut se faire une raison. Chercher l’amour dans un époux est aussi fou que puiser l’eau dans un cribleau. Je ne suis folle, je ne me cause de tracas, en pleurant sur ce que je n’ai pas. De ce que j’ai, je me contente; ce qui est est bien, comme il est. Point de regrets... Tout de même, à présent, je vois combien est loin de ce qu’on veut ce que l’on peut, de ce qu’on rêve en sa jeunesse ce qu’on est bien content d’avoir quand on est vieux ou qu’on va l’être. Et c’est touchant, ou ridicule: on ne sait pas lequel des deux. Tous ces espoirs, ces désespoirs, et ces ardeurs et ces langueurs, et ces beaux vœux et ces beaux feux de cheminée, pour arriver à faire cuire la marmite et trouver bon le pot-au-feu!... Et il est bon, vraiment, il l’est assez pour nous: c’est tout ce que nous méritons... Mais si jadis on me l’eût dit!... Enfin, il nous reste en tout cas, pour donner du goût au repas, notre rire; et c’est un fier assaisonnement, il ferait manger des pierres. Riche ressource, et qui ne m’a jamais manqué, non plus qu’à toi, de pouvoir se moquer de soi, quand on fut sot et qu’on le voit!

Nous ne nous en faisons pas faute—encore moins de nous moquer des autres. Parfois, nous nous taisons, rêvassant, ruminant, moi le nez sur mon livre, elle sur son ouvrage; mais les langues tout bas continuent de marcher, ainsi que deux ruisseaux qui cheminent sous terre et ressortent soudain, au soleil, en sautant. Martine, au milieu du silence, repart d’un grand éclat de rire; et les langues, de reprendre leur danse!

J’essayai de faire entrer Plutarque en notre compagnie. Je voulus faire goûter à Martine ses beaux récits et la manière pathétique dont je lis. Mais nous n’eûmes aucun succès. De la Grèce et de Rome elle se souciait autant qu’un poisson d’une pomme. Lors même qu’elle voulait, afin d’être polie, écouter, au bout d’un instant elle était loin et son esprit courait les champs; ou plutôt, il faisait sa ronde, du haut en bas de son logis. À l’endroit le plus palpitant de mon récit, quand savamment je ménageais l’émotion et préparais, en chevrotant, l’effet de la conclusion, elle m’interrompait pour crier quelque chose à Glodie, ou bien à Florimond, à l’autre bout de la maison. J’étais vexé. Je renonçai. Il ne faut demander aux femmes de partager nos songes-creux. La femme est la moitié de l’homme. Oui-dà, mais quelle moitié? Celle d’en haut? Ou si c’est l’autre? Ce n’est en tout cas le cerveau qui est commun: chacun des deux a le sien, sa boîte à folies. Ainsi que deux surgeons, sortis d’un même tronc, c’est par le cœur qu’on communie...

Je communie très bien. Bien que barbon fané, ruiné, et mutilé, je suis assez malin pour avoir, presque tous les jours, une garde du corps de jeunes et jolies commères d’alentour, qui, rangées autour de mon lit, me font joyeuse compagnie. Elles viennent, alléguant une nouvelle d’importance, ou un service à demander, un ustensile à emprunter. Tous les prétextes leur sont bons, à la condition de ne plus y songer, à peine entrées dans la maison. Une fois là, comme au marché, elles s’installent, Guillemie aux yeux gais, Huguette au nez joli, Jacquotte l’entendue, Margueron, Alizon, et Gillette, et Macette, autour du veau sous l’édredon; et jai, jai, jai, nous bavardons, ma commère, ma commère, comme des battants de cloche, et nous rions, quel carillon! Et je suis le gros bourdon. J’ai dans mon sac toujours quelques fines histoires, qui chatouillent au bon endroit: fait beau les voir pâmer! De la rue, on entend leurs rires. Et Florimond, que mon succès dépite, me demande, en raillant, mon secret. Je réponds:

—Mon secret? Je suis jeune, mon vieux.

—Et puis, dit-il piqué, c’est ton mauvais renom. Vieux coureurs font courir après eux les femelles.

—Sans doute, je réponds. N’a-t-on pas du respect, envers un vieux soldat? On s’empresse à le voir, on se dit: «Il revient du pays de la gloire. «Et celles-ci se disent:» «Colas a fait campagne, au pays de l’amour. Il le connaît, il nous connaît... Et puis, qui sait? Peut-être encore il combattra.»

—Vieux polisson! s’écrie Martine, ardez-moi ça! Va-t-il pas s’aviser d’être encore amoureux!

—Et pourquoi pas? C’est une idée! Puisqu’il en est ainsi, pour vous faire enrager, je m’en vais me remarier.

—Eh! remarie-toi, mon garçon, grand bien te fasse! Il faut bien que jeunesse passe!...

*
*   *

Saint-Nicolas (6 décembre).

Pour la Saint-Nicolas, hors de mon lit, dans un fauteuil on me roula, entre la table et la fenêtre. Sous mes pieds, une chaufferette. Devant, un pupitre de bois, avec un trou pour la chandelle.

Sur les dix heures, la confrérie des mariniers, «faiseurs de flot» et ouvriers, «compagnons de rivière», violons en tête, défila devant notre maison, bras dessous bras dessus, dansant derrière leur bâton. Avant de se rendre à l’église, ils faisaient le tour des bouchons. En me voyant, ils m’acclamèrent. Je me levai, je saluai mon patron, qui me le rendit. Par la fenêtre, je serrai leurs pattes noires, je versai dans l’entonnoir de leurs grands gousiers béants la goutte (autant verser vraiment une goutte dedans un champ!).

Sur le midi, mes quatre fils vinrent m’offrir leurs compliments. On a beau ne pas très bien s’entendre, il faut s’entendre une fois l’an; la fête du père est sacrée: c’est le pivot autour duquel est accrochée la famille, comme un essaim; en la fêtant, elle resserre son faisceau, et s’y contraint. Et moi, j’y tiens.

Donc, ce jour-là, mes quatre gars se trouvèrent réunis chez moi. Ils n’en avaient beaucoup de joie. Ils s’aiment peu, et je crois bien que je suis le seul lien entre eux. À notre époque, tout s’en va de ce qui faisait l’union entre les hommes: la maison, la famille et la religion; chacun croit seul avoir raison, et l’on vit chacun pour soi. Je ne ferai le vieux qui s’indigne et rechigne, et qui croit que le monde avec lui finira. Le monde saura bien s’en tirer; et je crois que les jeunes savent mieux ce qui leur convient que les vieux. Mais c’est un rôle ingrat que le rôle du vieux. Le monde autour de lui change; et s’il ne change aussi, plus de place pour lui! Or, moi, je n’entends pas de cette oreille-là. Je suis dans mon fauteuil. Holà, holà, j’y reste! Et s’il faut, pour garder sa place, que l’on change d’esprit, je changerai, oui-dà, je saurai m’arranger pour changer,—en restant (bien entendu) le même. En attendant, de mon fauteuil je regarde changer le monde et disputer les jeunes gens; je les admire et cependant, j’attends, discret, le bon moment pour les mener où je l’entends...

Mes gaillards se tenaient devant moi, autour de la table: Jean-François le bigot, à droite; à gauche, Antoine le Huguenot, qui est établi à Lyon. Assis tous deux et sans se regarder, engoncés dans leur col, le cou raide et le croupion figé. Jean-François, florissant, les joues pleines, l’œil dur et le sourire aux lèvres, parlait de ses affaires intarissablement, se vantait, étalait son argent, ses succès, louait ses draps et Dieu qui les lui faisait vendre. Antoine, lèvres rasées, queue de barbe au menton, morose, droit et froid, parlait comme pour soi de son commerce de librairie, de ses voyages à Genève, de ses relations d’affaires et de foi, et louait aussi Dieu; mais ce n’était le même. Chacun parlait à tour de rôle, sans écouter le chant de l’autre, et puis reprenait son refrain. Mais à la fin, tous deux, vexés, commencèrent à traiter des sujets qui pouvaient mettre hors des gonds le compagnon, celui-ci les progrès de la religion vraie, celui-là le succès de la vraie religion. Et cependant, ils s’obstinaient à s’ignorer; et sans bouger, comme affligés tous les deux d’un torticolis, l’air furieux, d’une voix aigre, ils glapissaient leur mépris pour le Dieu de l’ennemi.

Debout, entre eux, les regardant, haussant l’épaule et s’esclaffant, se tenait mon fils le sergent au régiment de Sacermore, Aimon-Michel le sacripant (ce n’est pas un mauvais enfant). Il ne pouvait tenir en place, et tournait comme un loup en cage, tambourinait sur les carreaux, ou fredonnait: tayaut, tayaut, s’arrêtait pour dévisager les deux aînés qui disputaient, leur éclatait de rire au nez, ou leur coupait brutalement la parole pour proclamer que deux moutons, qu’ils soient ou non marqués d’une croix rouge ou bleue, s’ils sont bien gras, sont toujours bons, et qu’on saura le leur montrer... «Nous en avons mangé bien d’autres!...»

Anisse, mon dernier garçon, le regardait, horrifié. Anisse, le très bien nommé, qui n’a pas la poudre inventé. Les discussions l’inquiètent. Rien au monde ne l’intéresse. Il n’a de bonheur qu’à pouvoir bâiller en paix et s’ennuyer, tout le long de la sainte journée. Aussi trouve-t-il diaboliques la politique et la religion, ces inventions pour troubler le bon sommeil des gens d’esprit, ou l’esprit des gens qui sommeillent... «Que ce que j’ai soit mal ou bon, puisque je l’ai, pourquoi changer? Le lit où l’on a fait son trou est fait par nous, est fait pour nous. Je ne veux pas de nouveaux draps...» Mais qu’il le voulût ou non, on secouait son matelas. Et dans son indignation, afin d’assurer son repos, cet homme doux aurait livré tous les éveilleurs au bourreau. Pour le moment, l’air effaré, il écoutait parler les autres; et dès que leur ton s’élevait, son cou rentrait dans ses épaules.

Moi, tout oreilles et tout yeux, je m’amusais à démêler en quoi ces quatre, devant moi, étaient de moi, étaient à moi. Ils sont pourtant mes fils; pour cela j’en réponds. Mais s’ils viennent de moi, ils en sont bien sortis; et morbleu, par où diable y étaient-ils entrés? Je me tâte: comment ai-je bien pu porter dans ma bedaine ce prêcheur, ce papelard et ce mouton enragé? (Passe encore pour l’aventurier!)... Ô nature traîtresse! Ils étaient donc en moi! Oui, j’en avais les germes; je reconnais certains des gestes, des façons de parler, et même des pensées; je me retrouve en eux, masqué, le masque étonne, mais par-dessous, c’est le même homme. Le même, un et multiple. Chaque homme porte en lui vingt hommes différents, celui qui rit, celui qui pleure, celui qui est indifférent, comme une souche, et à la pluie et au beau temps, le loup, le chien, et la brebis, le bon enfant, le chenapan; mais l’un des vingt est le plus fort et, s’arrogeant seul la parole, il clôt le bec aux dix-neuf autres. De là, vient que ceux-ci décampent, sitôt qu’ils voient la porte ouverte. Mes quatre fils ont décampé. Les pauvres gars! Mea culpa. Si loin de moi, ils sont si près!... Eh! ce sont toujours mes petits. Quand ils disent des sottises, j’ai envie de leur demander pardon de les avoir faits sots. Heureusement qu’ils sont contents et qu’ils se trouvent beaux!... Qu’ils s’admirent, j’en suis bien aise; mais ce que je ne puis supporter, c’est qu’ils ne veuillent point tolérer que les autres soient laids, tout leur soûl, s’il leur plaît.

Dressés sur leurs ergots, se menaçant de l’œil et du bec, tous les quatre, ils avaient l’air de coqs en colère, prêts à sauter. J’observais avec placidité, puis je dis:

—Bravo! Bravo, mes agneaux, je vois qu’on ne vous tondrait pas la laine sur le dos. Le sang est bon (parbleu! c’est le mien), et la voix est meilleure. À présent qu’on vous a entendus, à mon tour! La langue me démange. Et vous, faites repos.

Mais ils n’étaient pas très pressés de m’obéir. Un mot avait fait éclater l’orage. Jean-François, se levant, empoignait une chaise. Aimon-Michel tirait sa longue épée, Antoine son couteau; et Anisse (il est fort pour mugir comme un veau) criait: «Au feu! À l’eau!» Je vis venir l’instant où ces quatre animaux allaient s’entr’égorger. Je saisis un objet, le premier qui s’offrit à portée de mon poing (justement, ce fut par hasard l’aiguière aux deux pigeons, qui faisait mon désespoir et l’orgueil de Florimond); et sur la table, en trois morceaux, sans y penser, je la brisai. Cependant que Martine, accourue, brandissait un chaudron fumant et menaçait de les en arroser. Ils criaient comme un troupeau d’ânons; mais quand je brais il n’est baudet qui ne baisse pavillon. Je dis:

—Je suis le maître, ici, j’ordonne. Taisez-vous. Ah! çà, êtes-vous fous? Sommes-nous réunis, afin de discuter le Credo de Nicée? J’aime bien qu’on discute, oui-dà; mais, s’il vous plaît, choisissez, mes amis, des sujets plus nouveaux. Je suis las de ceux-ci, j’en suis assassiné. Que diable, discutez, si pour votre santé il vous est ordonné, sur ce vin de Bourgogne ou sur ce cervelas, sur ce qu’on peut voir, ou boire, ou toucher, ou manger: nous mangerons, boirons afin de contrôler. Mais discuter sur Dieu, bon Dieu! sur le Saint-Esprit, c’est montrer, mes amis, que d’esprit l’on n’a guère!... Je ne dis pas de mal de ceux qui croient: je crois, nous croyons, vous croyez... tout ce qu’il vous plaira. Mais parlons d’autre chose: n’en est-il pas, au monde? Chacun de vous est sûr d’entrer au paradis. Fort bien, j’en suis ravi. On vous attend là-haut, la place est retenue pour chacun des élus; les autres resteront à la porte; c’est entendu... Eh! laissez le bon Dieu loger comme il lui plaît ses hôtes: c’est son office, et ne vous mêlez pas de faire sa police. À chacun son royaume. Le ciel à Dieu, à nous la terre. La rendre, s’il se peut, plus habitable est notre affaire. On n’est pas trop de tous, pour en venir à bout. Croyez-vous qu’on pourrait se passer d’un de vous? Vous êtes tous les quatre utiles au pays. Il a autant besoin de ta foi, Jean-François, en ce qui a été, que de la tienne, Antoine, en ce qui devrait être, de ton humeur aventureuse, Aimon-Michel, qu’Anisse, de ton immobilité. Vous êtes les quatre piliers. Qu’un seul fléchisse et la maison s’écroulera. Vous resteriez, ruine inutile. Est-ce là ce que vous voulez? Bien raisonné, ma foi! Que diriez-vous de quatre mariniers qui, sur les flots, par le gros temps, au lieu de faire la manœuvre, ne penseraient qu’à disputer?... Je me souviens d’avoir ouï, au temps jadis, un entretien du roi Henry avec le duc de Nivernois. Ils gémissaient de la manie de leurs François, acharnés à s’entre-détruire. Le roi disait: «Ventre-saint-gris! j’aurais envie, pour les calmer, qu’on me les cousît deux à deux, dans un sac, moine enragé et prédicant de l’Évangile frénétique, et qu’en la Loire, ainsi qu’une portée de chats, on les jetât.» Et Nivernois riant, disait: «Pour moi, je me contenterais de les expédier, en ballots, dans cet îlot, où, nous dit-on, Messieurs de Berne font déposer sur le rivage maris et femmes querelleurs, qu’un mois après, quand le bateau vient les reprendre, on retrouve, roucoulant d’amour tendre, comme des tourtereaux.» Vous auriez bien besoin d’une cure pareille! Vous grognez, marmousets? Vous vous tournez le dos?... Eh! regardez-vous donc, enfants! Vous avez beau croire que vous êtes chacun pétri d’autre matière et bien mieux que vos frères; vous êtes quatre moutures ejusdem farinæ, des Breugnons tout crachés, des Bourguignons salés. Ardez-moi ce grand nez insolent qui s’étale en travers du visage, cette bouche entaillée largement dans l’écorce, entonnoir à verser le boire, ces yeux embroussaillés qui voudraient bien avoir l’air méchants, et qui rient! Mais vous êtes signés! Voyez-vous pas qu’en vous nuisant, c’est vous-mêmes que vous détruisez? Et feriez-vous pas mieux de vous donner la main?... Vous ne pensez pas de même. La belle affaire! Eh! tant mieux! Voudriez-vous cultiver tous le même champ? Plus la famille aura de champs et de pensées, plus nous serons heureux et forts. Étendez-vous, multipliez, et embrassez tout ce que vous pourrez de la terre et de la pensée. Chacun la sienne, et tous unis (allons, mes fils, embrassons-nous!) afin que le grand nez Breugnon sur les champs allonge son ombre et renifle la beauté du monde!

Ils se taisaient, l’air rechigné, pinçant les lèvres; mais on voyait qu’ils avaient peine à ne pas rire. Et soudain Aimon-Michel, partant d’un grand éclat bruyant, tendit la main à Jean-François, en lui disant: «Allons, l’aîné des nez, bene! Benêts, faisons la paix!» Ils s’embrassèrent.

—Martine, holà! À nos santés!

Je remarquai, à ce moment, que tout à l’heure, en ma colère, en frappant avec l’aiguière, je m’étais coupé le poignet. Un peu de sang tachait la table. Antoine, toujours solennel, levant ma main, posa dessous son verre, y recueillit le jus de ma veine vermeil, et dit pompeusement:

—Pour sceller notre alliance, buvons tous quatre dans ce verre!

—Or çà, or çà, je dis, Antoine, gâter le vin de Dieu! Pfui! tu me dégoûtes! Jette cette mixture. Qui veut boire mon sang tout pur, qu’il boive sec et pur son piot.

Là-dessus nous pintâmes, et sur le goût du vin point nous ne disputâmes.

Comme ils étaient partis, Martine, en me pansant la main, me dit:

—Vieux scélérat, tu en es donc venu à tes fins, cette fois?

—Quelles fins veux-tu dire? À les mettre d’accord?

—Je parle d’autre chose.

—Et de quoi donc, alors?

Sur la table elle montra l’aiguière brisée.

—Tu me comprends fort bien. Ne fais pas l’innocent... Avoue... Tu avoueras... Allons, à mon oreille! Il ne le saura pas...

Je jouais l’étonné, l’indigné, le niais, je niais; mais je pouffai de rire... pfl... et je m’étranglai. Elle me répéta:

—Scélérat! Scélérat!

Je dis:

—Elle était trop laide. Écoute, ma bonne fille: il fallait que d’elle ou de moi l’un disparût.

Martine dit:

—Celui qui reste n’est pas plus beau.

—Pour cet oiseau, qu’il soit laid, tant qu’il lui plaira! Je m’en moque. Je ne le vois pas.

*
*   *

Veillée de Noël.

Sur ses gonds huilés l’année tourne. La porte se ferme et se rouvre. Telle une étoffe que l’on plie, les jours tombent enfouis dans le coffre moelleux des nuits. Ils entrent d’un côté et ressortent de l’autre, croissant déjà d’un saut de puce, à la Saint-Luce. Par une fente je vois briller le regard de l’an nouveau.

Assis sous le manteau de la grande cheminée, dans la nuit de Noël, je lorgne, comme du fond d’un puits, en haut le ciel étoilé, ses paupières qui clignotent, ses petits cœurs qui grelottent; et j’entends venir les cloches, qui dans l’air lisse volent, volent, sonnant la messe de minuit. J’aime qu’il soit né, l’Enfant, à cette heure de la nuit, à cette heure la plus sombre, où le monde paraît finir. Sa petite voix chante: «Ô jour, tu reviendras! Tu viens déjà. Année nouvelle, te voilà!» Et l’Espoir, sous ses chaudes ailes, couvre la nuit d’hiver glacée, et l’attendrit.

Je suis tout seul à la maison; mes enfants sont à l’église; pour la première fois, je n’y vais point. Je reste, avec mon chien Citron et mon gris chaton Patapon. Nous rêvassons et regardons le feu lécher la cheminée. Je rumine ma soirée. Tout à l’heure, j’avais près de moi ma couvée; je contais à Glodie, qui faisait les yeux ronds, des histoires de fées, et de Bout-de-Canard et de Poussin pelé, et du garçon qui fait fortune avec son coq, en le vendant aux gens qui vont dans leurs charrettes chercher le jour pour l’y charrier. Nous nous sommes bien amusés. Les autres écoutaient et riaient, et chacun ajoutait son trait. Et puis, l’on se taisait, par moments, épiant l’eau qui bout, les tisons, et sur la vitre les frissons des blancs flocons, et sous la cendre le grillon. Ah! les bonnes nuits d’hiver, le silence, la tiédeur du petit troupeau serré, les rêveries de la veillée où l’esprit aime à divaguer, mais il le sait, et s’il délire, c’est pour rire...

À présent, je fais mon bilan du bout de l’an, et je constate qu’en six mois j’ai tout perdu: ma femme, ma maison, mon argent et mes jambes. Mais le plus amusant, c’est que lorsque à la fin, j’établis ma balance, je me trouve aussi riche qu’avant! Je n’ai plus rien, dit-on? Non, plus rien à porter. Eh! je suis délesté. Jamais je ne me suis senti plus frais, plus libre et plus flottant, au courant de ma fantaisie... Qui m’eût dit, l’an passé, cependant, que je le prendrais aussi gaiement! Avais-je assez juré que je voulais rester jusqu’à ma mort maître chez moi, maître de moi, indépendant, et ne devant qu’à moi mon gîte et ma pitance et le compte de mes extravagances! L’homme propose... Finalement, les choses tournent tout autrement que l’on voulait; et c’est juste ce qu’il fallait. Et puis, en somme, l’homme est un brave animal. Tout lui est bon. Il s’ajuste aussi bien au bonheur, à la peine, à la bombance, à la disette. Donnez-lui quatre jambes, ou prenez-lui ses deux, faites-le sourd, aveugle, muet, il trouvera moyen de s’en accommoder et, dans son aparte, de voir, d’entendre et de parler. Il est comme une cire qu’on étire et qu’on presse; l’âme la pétrit, à son feu. Et c’est beau de sentir qu’on a cette souplesse dans l’esprit et dans les jarrets, que l’on peut aussi bien être poisson dans l’eau, oiseau dans l’air, dans le feu salamandre, et sur la terre un homme qui lutte joyeusement avec les quatre éléments. Ainsi, l’on est plus riche, plus on est dépourvu: car l’esprit crée ce qui lui manque: l’arbre touffu que l’on élague monte plus haut. Moins j’ai et plus je suis...