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Colomba

Chapter 15: XV
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About This Book

An island community is unsettled when a prominent man is shot dead and struggles to name his attacker; legal proceedings, forged letters, and competing family claims entangle the inquiry while a grieving sister accuses a rival faction and insists on exacting private justice. The narrative alternates between the dispassionate observations of visiting outsiders and close, often brutal scenes of local life, using courtroom testimony, village rumor, and personal confrontation to explore honor, vendetta, and the tension between customary retribution and state law.

— Merci du conseil, dit Orso; mais nous n'avons rien à démêler ensemble; jusqu'à ce qu'ils viennent me chercher, je n'ai rien à leur dire.»

Le bandit tira la langue de côté et la fit claquer contre sa joue d'un air ironique, mais il ne répondit rien. Orso se levait pour partir:

«À propos, dit Brandolaccio, je ne vous ai pas remercié de votre poudre; elle m'est venue bien à propos. Maintenant rien ne me manque…, c'est-à-dire il me manque encore des souliers…, mais je m'en ferai de la peau d'un mouflon un de ces jours.»

Orso glissa deux pièces de cinq francs dans la main du bandit. «C'est Colomba qui t'envoyait la poudre; voici pour t'acheter des souliers.

— Pas de bêtises, mon lieutenant, s'écria Brandolaccio en lui rendant les deux pièces. Est-ce que vous me prenez pour un mendiant? J'accepte le pain et la poudre, mais je ne veux rien autre chose.

— Entre vieux soldats, j'ai cru qu'on pouvait s'aider. Allons, adieu!» Mais, avant de partir, il avait mis de l'argent dans la besace du bandit, sans qu'il s'en fût aperçu.

«Adieu, Ors' Anton'! dit le théologien. Nous nous retrouverons peut-être au maquis un de ces jours, et nous continuerons nos études sur Virgile.»

Orso avait quitté ses honnêtes compagnons depuis un quart d'heure, lorsqu'il entendit un homme qui courait derrière lui de toutes ses forces. C'était Brandolaccio.

«C'est un peu fort, mon lieutenant, s'écria-t-il hors d'haleine, un peu trop fort! voilà vos dix francs. De la part d'un autre, je ne passerais pas l'espièglerie. Bien des choses de ma part à mademoiselle Colomba. Vous m'avez tout essoufflé! Bonsoir.»

XII

Orso trouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence; mais, en le voyant, elle reprit cet air de sérénité triste qui était son expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlèrent que de choses indifférentes, et Orso, enhardi par l'air calme de sa soeur, lui raconta sa rencontre avec les bandits et hasarda même quelques plaisanteries sur l'éducation morale et religieuse que recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de son honorable collègue, le sieur Castriconi.

«Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba; mais, pour
Castriconi, j'ai entendu dire que c'était un homme sans principes.

— Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d'autres crimes; et pourtant ils ne sont peut être pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitent pas le maquis.»

Un éclair de joie brilla sur le front de sa soeur.

«Oui, poursuivit Orso, ces misérables ont de l'honneur à leur manière. C'est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu'ils mènent.»

Il y eut un moment de silence.

«Mon frère, dit Colomba en lui versant du café, vous savez peut- être que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée? Oui, il est mort de la fièvre des marais.

— Qui est ce Pietri?

— C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine qui a reçu le portefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraître à sa veillée et d'y chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le nôtre.

— Au diable ta veillée, Colomba! Je n'aime point à voir ma soeur se donner ainsi en spectacle au public.

— Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière.
La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter
comme un usage antique. Madeleine n'a pas le don, et la vieille
Fiordispina, qui est la meilleure vocératrice du pays, est malade.
Il faut bien quelqu'un pour la ballata.

— Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l'autre monde si l'on ne chante de mauvais vers sur sa bière? Va à la veillée si tu veux, Colomba; j'irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n'improvise pas, cela est inconvenant à ton âge, et… je t'en prie, ma soeur.

— Mon frère, j'ai promis. C'est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le répète, il n'y a que moi pour improviser.

— Sotte coutume!

— Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j'en serai malade; mais il le faut. Permettez-le- moi, mon frère. Souvenez-vous qu'à Ajaccio vous m'avez dit d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gré, et que cela aidera à supporter leur chagrin?

— Allons, fais comme tu voudras. Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.

— Non, je ne pourrais pas composer cela d'avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux et alors je chante ce qui me vient à l'esprit.»

Tout cela était dit avec une simplicité telle qu'il était impossible de supposer le moindre amour-propre poétique chez la signorina Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avec sa soeur à la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. À la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle un grand nombre de femmes occupaient tout un côté de la chambre; de l'autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l'oeil fixé sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s'approchait de la table, embrassait le mort[18], faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt. «Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme? disait une commère. N'avait-elle pas bien soin de toi? Que te manquait-il? Pourquoi ne pas attendre un mois encore, ta bru t'aurait donné un fils?»

Un grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s'écria: «Oh! pourquoi n'es-tu pas mort de la malemort?[19] Nous t'aurions vengé!»

Ce furent les premières paroles qu'Orso entendit en entrant. À sa vue le cercle s'ouvrit, et un faible murmure de curiosité annonça l'attente de l'assemblée excitée par la présence de la vocératrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baissés. Puis elle rejeta son mezzaro en arrière, regarda fixement le mort, et, penchée sur ce cadavre, presque aussi pâle que lui, elle commença de la sorte:

«Charles-Baptiste! le christ reçoive ton âme! — Vivre, c'est souffrir. Tu vas dans un lieu — où il n'y a ni soleil ni froidure. — Tu n'as plus besoin de ta serpe, — ni de ta lourde pioche. — Plus de travail pour toi. — Désormais tous tes jours sont des dimanches. — Charles Baptiste, le christ ait ton âme! — Ton fils gouverne ta maison. — J'ai vu tomber le chêne — desséché par le Libeccio. — J'ai cru qu'il était mort. — Je suis repassée, et sa racine — avait poussé un rejeton. Le rejeton est devenu un chêne, — au vaste ombrage. — Sous ses fortes branches, Maddelé, repose-toi, — et pense au chêne qui n'est plus.»

Ici Madeleine commença à sangloter tout haut et deux ou trois hommes qui, dans l'occasion, auraient tiré sur des chrétiens avec autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent à essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.

Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant tantôt au défunt, tantôt à sa famille, quelquefois, par une prosopopée fréquente dans les ballate, faisant parler le mort lui- même pour consoler ses amis ou leur donner des conseils. À mesure qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime; son teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir davantage l'éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées. C'était la pythonisse sur son trépied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots étouffés, on n'eût pas entendu le plus léger murmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien que moins accessible qu'un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l'émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri.

Tout à coup un léger mouvement se fit dans l'auditoire: le cercle s'ouvrit, et plusieurs étrangers entrèrent. Au respect qu'on leur montra, à l'empressement qu'on mit à leur faire place, il était évident que c'étaient des gens d'importance dont la visite honorait singulièrement la maison. Cependant, par respect pour la ballata, personne ne leur adressa la parole. Celui qui était entré le premier paraissait avoir une quarantaine d'années. Son habit noir, son ruban rouge à rosette, l'air d'autorité et de confiance qu'il portait sur sa figure, faisaient d'abord deviner le préfet. Derrière lui venait un vieillard voûté, au teint bilieux, cachant mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf encore, avait été évidemment fait plusieurs années auparavant. Toujours à côté du préfet, on eût dit qu'il voulait se cacher dans son ombre. Enfin, après lui, entrèrent deux jeunes gens de haute taille, le teint brûlé par le soleil, les joues enterrées sous d'épais favoris, l'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente curiosité. Orso avait eu le temps d'oublier les physionomies des gens de son village; mais la vue du vieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa présence à la suite du préfet suffisait pour le faire reconnaître. C'était l'avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui venait avec ses deux fils donner au préfet la représentation d'une ballata. Il serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l'âme d'Orso; mais la présence de l'ennemi de son père lui causa une espèce d'horreur, et, plus que jamais, il se sentit accessible aux soupçons qu'il avait longtemps combattus.

Pour Colomba, à la vue de l'homme à qui elle avait voué une haine mortelle, sa physionomie mobile prit aussitôt une expression sinistre. Elle pâlit; sa voix devint rauque, le vers commencé expira sur ses lèvres… Mais bientôt, reprenant sa ballata, elle poursuivit avec une nouvelle véhémence:

«Quand l'épervier se lamente — devant son nid vide, — les étourneaux voltigent alentour, — insultant à sa douleur.»

Ici on entendit un rire étouffé; c'étaient les deux jeunes gens nouvellement arrivés qui trouvaient sans doute la métaphore trop hardie.

«L'épervier se réveillera, il déploiera ses ailes, — il lavera son bec dans le sang! — Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis — t'adressent leur dernier adieu. — Leurs larmes ont assez coulé. - - La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. — Pourquoi te pleurerait-elle? — Tu t'es endormi plein de jours — au milieu de ta famille, — préparé à comparaître — devant le Tout-Puissant. - - L'orpheline pleure son père, — surpris par de lâches assassins, — frappé par-derrière; — son père dont le sang est rouge — sous l'amas de feuilles vertes. — Mais elle a recueilli son sang, — ce sang noble et innocent; — elle l'a répandu sur Pietranera, — pour qu'il devînt un poison mortel. — Et Pietranera restera marquée, — jusqu'à ce qu'un sang coupable — ait effacé la trace du sang innocent.»

En achevant ces mots Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son mezzaro sur sa figure et on l'entendit sangloter. Les femmes en pleurs s'empressèrent autour de l'improvisatrice; plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et ses fils; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu'ils avaient occasionné par leur présence. Le fils du défunt fendit la presse et se disposait à prier le maire de vider la place au plus vite; mais celui-ci n'avait pas attendu cette invitation. Il gagnait la porte, et déjà ses deux fils étaient dans la rue. Le préfet adressa quelques compliments de condoléances au jeune Pietri, et les suivit presque aussitôt. Pour Orso, il s'approcha de sa soeur, lui prit le bras et l'entraîna hors de la salle.

«Accompagnez-les, dit le jeune Pietri à quelques-uns de ses amis.
Ayez soin que rien ne leur arrive!»

Deux ou trois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans la manche gauche de leur veste, et escortèrent Orso et sa soeur jusqu'à la porte de leur maison.

VIII

Colomba, haletante, épuisée, était hors d'état de prononcer une parole. Sa tête était appuyée sur l'épaule de son frère, et elle tenait une de ses mains serrée entre les siennes. Bien qu'il lui sût intérieurement assez mauvais gré de sa péroraison, Orso était trop alarmé pour lui adresser le moindre reproche. Il attendait en silence la fin de la crise nerveuse à laquelle elle semblait en proie, lorsqu'on frappa à la porte, et Saveria entra tout effarée annonçant: «Monsieur le préfet!» À ce nom, Colomba se releva comme honteuse de sa faiblesse, et se tint debout, s'appuyant sur une chaise qui tremblait visiblement sous sa main.

Le préfet débuta par quelques excuses banales sur l'heure indue de sa visite, plaignit mademoiselle Colomba, parla du danger des émotions fortes, blâma la coutume des lamentations funèbres que le talent même de la vocératrice rendait encore plus pénibles pour les assistants; il glissa avec adresse un léger reproche sur la tendance de la dernière improvisation. Puis, changeant de ton:

«Monsieur della Rebbia, dit-il, je suis chargé de bien des compliments pour vous par vos amis anglais: miss Nevil fait mille amitiés à mademoiselle votre soeur. J'ai pour vous une lettre d'elle à vous remettre.

— Une lettre de miss Nevil? s'écria Orso.

— Malheureusement je ne l'ai pas sur moi, mais vous l'aurez dans cinq minutes. Son père a été souffrant. Nous avons craint un moment qu'il n'eût gagné nos terribles fièvres. Heureusement le voilà hors d'affaire, et vous en jugerez par vous-même, car vous le verrez bientôt, j'imagine.

— Miss Nevil a dû être bien inquiète?

— Par bonheur, elle n'a connu le danger que lorsqu'il était déjà loin. Monsieur della Rebbia, miss Nevil m'a beaucoup parlé de vous et de mademoiselle votre soeur.»

Orso s'inclina. «Elle a beaucoup d'amitié pour vous deux. Sous un extérieur plein de grâce, sous une apparence de légèreté, elle cache une raison parfaite.

— C'est une charmante personne, dit Orso.

— C'est presque à sa prière que je viens ici, monsieur. Personne ne connaît mieux que moi une fatale histoire que je voudrais bien n'être pas obligé de vous rappeler. Puisque M. Barricini est encore maire de Pietranera, et moi, préfet de ce département, je n'ai pas besoin de vous dire le cas que je fais de certains soupçons, dont, si je suis bien informé, quelques personnes imprudentes vous ont fait part, et que vous avez repoussés, je le sais, avec l'indignation qu'on devait attendre de votre position et de votre caractère.

— Colomba, dit Orso s'agitant sur sa chaise, tu es bien fatiguée.
Tu devrais aller te coucher.»

Colomba fit un signe de tête négatif. Elle avait repris son calme habituel et fixait des yeux ardents sur le préfet.

«M. Barricini, continua le préfet, désirerait vivement voir cesser cette espèce d'inimitié…, c'est-à-dire cet état d'incertitude où vous vous trouvez l'un vis-à-vis de l'autre… Pour ma part, je serais enchanté de vous voir établir avec lui les rapports que doivent avoir ensemble des gens faits pour s'estimer…

— Monsieur, interrompit Orso d'une voix émue, je n'ai jamais accusé l'avocat Barricini d'avoir assassiné mon père, mais il a fait une action qui m'empêchera toujours d'avoir aucune relation avec lui. Il a supposé une lettre menaçante, au nom d'un certain bandit… du moins il l'a sourdement attribuée à mon père. Cette lettre enfin, monsieur, a probablement été la cause indirecte de sa mort.»

Le préfet se recueillit un instant. «Que monsieur votre père l'ait cru, lorsque, emporté par la vivacité de son caractère, il plaidait contre monsieur Barricini, la chose est excusable; mais, de votre part, un semblable aveuglement n'est plus permis. Réfléchissez donc que Barricini n'avait point intérêt à supposer cette lettre… Je ne vous parle pas de son caractère…, vous ne le connaissez point, vous êtes prévenu contre lui…, mais vous ne supposez pas qu'un homme connaissant les lois…

— Mais, monsieur, dit Orso en se levant, veuillez songer que me dire que cette lettre n'est pas l'ouvrage de M. Barricini, c'est l'attribuer à mon père. Son honneur, monsieur, est le mien.

— Personne plus que moi, monsieur, poursuivit le préfet, n'est convaincu de l'honneur du colonel della Rebbia… mais… l'auteur de cette lettre est connu maintenant.

— Qui? s'écria Colomba s'avançant vers le préfet.

— Un misérable, coupable de plusieurs crimes…, de ces crimes que vous ne pardonnez pas, vous autres Corses, un voleur, un certain Tomaso Bianchi, à présent détenu dans les prisons de Bastia, a révélé qu'il était l'auteur de cette fatale lettre.

— Je ne connais pas cet homme, dit Orso. Quel aurait pu être son but?

— C'est un homme de ce pays, dit Colomba, frère d'un ancien meunier à nous. C'est un méchant et un menteur, indigne qu'on le croie.

— Vous allez voir, continua le préfet, l'intérêt qu'il avait dans l'affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre soeur, — il se nommait, je crois, Théodore, — tenait à loyer du colonel un moulin sur le cours d'eau dont M. Barricini contestait la possession à monsieur votre père. Le colonel, généreux à son habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso a cru que, si M. Barricini obtenait le cours d'eau, il aurait un loyer considérable à lui payer, car on sait que M. Barricini aime assez l'argent. Bref, pour obliger son frère, Tomaso a contrefait la lettre du bandit, et voilà toute l'histoire. Vous savez que les liens de famille sont si puissants en Corse, qu'ils entraînent quelquefois au crime…

Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m'écrit le procureur général, elle vous confirmera ce que je viens de vous dire.»

Orso parcourut la lettre qui relatait en détail les aveux de Tomaso, et Colomba lisait en même temps par-dessus l'épaule de son frère.

Lorsqu'elle eut fini, elle s'écria:

«Orlanduccio Barricini est allé à Bastia il y a un mois, lorsqu'on a su que mon frère allait revenir. Il aura vu Tomaso et lui aura acheté ce mensonge.

— Mademoiselle, dit le préfet avec impatience, vous expliquez tout par des suppositions odieuses; est-ce le moyen de découvrir la vérité? Vous, monsieur, vous êtes de sang-froid; dites-moi, que pensez-vous maintenant? Croyez-vous, comme mademoiselle, qu'un homme qui n'a qu'une condamnation assez légère à redouter se charge de gaieté de coeur d'un crime de faux pour obliger quelqu'un qu'il ne connaît pas?»

Orso relut la lettre du procureur général, pesant chaque mot avec une attention extraordinaire; car, depuis qu'il avait vu l'avocat Barricini, il se sentait plus difficile à convaincre qu'il ne l'eût été quelques jours auparavant. Enfin il se vit contraint d'avouer que l'explication lui paraissait satisfaisante. — Mais Colomba s'écria avec force:

«Tomaso Bianchi est un fourbe. Il ne sera pas condamné, ou il s'échappera de prison, j'en suis sûre.»

Le préfet haussa les épaules.

«Je vous ai fait part, monsieur, dit-il, des renseignements que j'ai reçus. Je me retire, et je vous abandonne à vos réflexions. J'attendrai que votre raison vous ait éclairé, et j'espère qu'elle sera plus puissante que les… suppositions de votre soeur.»

Orso, après quelques paroles pour excuser Colomba, répéta qu'il croyait maintenant que Tomaso était le seul coupable.

Le préfet s'était levé pour sortir.

«S'il n'était pas si tard, dit-il, je vous proposerais de venir avec moi prendre la lettre de miss Nevil… Par la même occasion, vous pourriez dire à M. Barricini ce que vous venez de me dire, et tout serait fini.

— Jamais Orso della Rebbia n'entrera chez un Barricini! s'écria
Colomba avec impétuosité.

— Mademoiselle est le tintinajo[20] de la famille, à ce qu'il paraît, dit le préfet d'un air de raillerie.

— Monsieur, dit Colomba d'une voix ferme, on vous trompe. Vous ne connaissez pas l'avocat. C'est le plus rusé, le plus fourbe des hommes. Je vous en conjure, ne faites pas faire à Orso une action qui le couvrirait de honte.

— Colomba! s'écria Orso, la passion te fait déraisonner.

— Orso! Orso! par la cassette que je vous ai remise, je vous en supplie, écoutez-moi. Entre vous et les Barricini il y a du sang; vous n'irez pas chez eux!

— Ma soeur!

— Non, mon frère, vous n'irez point, ou je quitterai cette maison, et vous ne me reverrez plus… Orso, ayez pitié de moi.»

Et elle tomba à genoux.

«Je suis désolé, dit le préfet, de voir mademoiselle della Rebbia si peu raisonnable. Vous la convaincrez, j'en suis sûr.»

Il entrouvrit la porte et s'arrêta, paraissant attendre qu'Orso le suivît.

«Je ne puis la quitter maintenant, dit Orso… Demain, si…

— Je pars de bonne heure, dit le préfet.

— Au moins, mon frère, s'écria Colomba les mains jointes, attendez jusqu'à demain matin. Laissez-moi revoir les papiers de mon père… Vous ne pouvez me refuser cela!

— Eh bien, tu les verras ce soir, mais au moins tu ne me tourmenteras plus ensuite avec cette haine extravagante… Mille pardons, monsieur le préfet… Je me sens moi-même si mal à mon aise… Il vaut mieux que ce soit demain.

— La nuit porte conseil, dit le préfet en se retirant, j'espère que demain toutes vos irrésolutions auront cessé.

— Saveria, s'écria Colomba, prends la lanterne et accompagne
M. le préfet. Il te remettra une lettre pour mon frère.»

Elle ajouta quelques mots que Saveria seule entendit. «Colomba, dit Orso lorsque le préfet fut parti, tu m'as fait beaucoup de peine. Te refuseras-tu donc toujours à l'évidence?

— Vous m'avez donné jusqu'à demain, répondit-elle. J'ai bien peu de temps, mais j'espère encore.»

Puis elle prit un trousseau de clés et courut dans une chambre de l'étage supérieur. Là, on l'entendit ouvrir précipitamment des tiroirs et fouiller dans un secrétaire où le colonel della Rebbia enfermait autrefois ses papiers importants.

XIV

Saveria fut longtemps absente, et l'impatience d'Orso était à son comble lorsqu'elle reparut enfin, tenant une lettre, et suivie de la petite Chilina, qui se frottait les yeux, car elle avait été réveillée de son premier somme.

«Enfant, dit Orso, que viens-tu faire ici à cette heure?»

— Mademoiselle me demande», répondit Chilina.

«Que diable lui veut-elle?» pensa Orso; mais il se hâta de décacheter la lettre de miss Lydia, et, pendant qu'il lisait, Chilina montait auprès de sa soeur.

«Mon père a été un peu malade, monsieur, disait miss Nevil, et il est d'ailleurs si paresseux pour écrire, que je suis obligée de lui servir de secrétaire. L'autre jour, vous savez qu'il s'est mouillé les pieds sur le bord de la mer, au lieu d'admirer le paysage avec nous, et il n'en faut pas davantage pour donner la fièvre dans votre charmante île. Je vois d'ici la mine que vous faites; vous cherchez sans doute votre stylet, mais j'espère que vous n'en avez plus. Donc, mon père a eu un peu la fièvre, et moi beaucoup de frayeur; le préfet, que je persiste à trouver très aimable, nous a donné un médecin fort aimable aussi, qui en deux jours, nous a tirés de peine: l'accès n'a pas reparu, et mon père veut retourner à la chasse; mais je la lui défends encore. — Comment avez-vous trouvé votre château des montagnes? Votre tour du nord est elle toujours à la même place? Y a-t-il bien des fantômes? Je vous demande tout cela, parce que mon père se souvient que vous lui avez promis daims, sangliers, mouflons… Est-ce bien là le nom de cette bête étrange? En allant nous embarquer à Bastia, nous comptons vous demander l'hospitalité, et j'espère que le château della Rebbia, que vous dites si vieux et si délabré, ne s'écroulera pas sur nos têtes. Quoique le préfet soit si aimable qu'avec lui on ne manque jamais de sujet de conversation, by the by, je me flatte de lui avoir fait tourner la tête. — Nous avons parlé de votre seigneurie. Les gens de loi de Bastia lui ont envoyé certaines révélations d'un coquin qu'ils tiennent sous les verrous, et qui sont de nature à détruire vos derniers soupçons; votre inimitié, qui parfois m'inquiétait, doit cesser dès lors. Vous n'avez pas d'idée comme cela m'a fait plaisir. Quand vous êtes parti avec la belle vocératrice, le fusil à la main, le regard sombre, vous m'avez paru plus Corse qu'à l'ordinaire… trop Corse même. Basta! je vous en écris si long, parce que je m'ennuie. Le préfet va partir, hélas! Nous vous enverrons un message lorsque nous nous mettrons en route pour vos montagnes, et je prendrai la liberté d'écrire à mademoiselle Colomba pour lui demander un bruccio, ma solenne. En attendant, dites-lui mille tendresses. Je fais grand usage de son stylet, j'en coupe les feuillets d'un roman que j'ai apporté; mais ce fer terrible s'indigne de cet usage et me déchire mon livre d'une façon pitoyable. Adieu, monsieur; mon père vous envoie his best love. Écoutez le préfet, il est homme de bon conseil, et se détourne de sa route, je crois, à cause de vous; il va poser une première pierre à Corte; je m'imagine que ce doit être une cérémonie bien imposante, et je regrette fort de n'y pas assister. Un monsieur en habit brodé, bas de soie, écharpe blanche, tenant une truelle!…, et un discours; la cérémonie se terminera par les cris mille fois répétés de vive le roi! — Vous allez être bien fait de m'avoir fait remplir les quatre pages; mais je m'ennuie, monsieur, je vous le répète, et, par cette raison, je vous permets de m'écrire très longuement. À propos, je trouve extraordinaire que vous ne m'ayez pas encore mandé votre heureuse arrivée dans Pietranera Castle.

«LYDIA.»

«P.-S. Je vous demande d'écouter le préfet, et de faire ce qu'il vous dira. Nous avons arrêté ensemble que vous deviez en agir ainsi, et cela me fera plaisir.»

Orso lut trois ou quatre fois cette lettre, accompagnant mentalement chaque lecture de commentaires sans nombre; puis il fit une longue réponse, qu'il chargea Saveria de porter à un homme du village qui partait la nuit même pour Ajaccio. Déjà il ne pensait guère à discuter avec sa soeur les griefs vrais ou faux des Barricini, la lettre de miss Lydia lui faisait tout voir en couleur de rose; il n'avait plus ni soupçons, ni haine. Après avoir attendu quelque temps que sa soeur redescendît, et ne la voyant pas reparaître, il alla se coucher, le coeur plus léger qu'il ne s'était senti depuis longtemps. Chilina ayant été congédiée avec des instructions secrètes, Colomba passa la plus grande partie de la nuit à lire de vieilles paperasses. Un peu avant le jour, quelques petits cailloux furent lancés contre sa fenêtre; à ce signal, elle descendit au jardin, ouvrit une porte dérobée, et introduisit dans sa maison deux hommes de fort mauvaise mine; son premier soin fut de les mener à la cuisine et de leur donner à manger. Ce qu'étaient ces hommes, on le saura tout à l'heure.

XV

Le matin, vers six heures, un domestique du préfet frappait à la maison d'Orso. Reçu par Colomba, il lui dit que le préfet allait partir, et qu'il attendait son frère. Colomba répondit sans hésiter que son frère venait de tomber dans l'escalier et de se fouler le pied; qu'étant hors d'état de faire un pas, il suppliait M. le préfet de l'excuser, et serait très reconnaissant s'il daignait prendre la peine de passer chez lui. Peu après ce message, Orso descendit et demanda à sa soeur si le préfet ne l'avait pas envoyé chercher.

«Il vous prie de l'attendre ici», dit-elle avec la plus grande assurance.

Une demi-heure s'écoula sans qu'on aperçût le moindre mouvement du côté de la maison des Barricini; cependant Orso demandait à Colomba si elle avait fait quelque découverte; elle répondit qu'elle s'expliquerait devant le préfet. Elle affectait un grand calme, mais son teint et ses yeux annonçaient une agitation fébrile.

Enfin, on vit s'ouvrir la porte de la maison Barricini; le préfet, en habit de voyage, sortit le premier, suivi du maire et de ses deux fils. Quelle fut la stupéfaction des habitants de Pietranera, aux aguets depuis le lever du soleil, pour assister au départ du premier magistrat du département, lorsqu'ils le virent, accompagné des trois Barricini, traverser la place en droite ligne et entrer dans la maison della Rebbia. «Ils font la paix!» s'écrièrent les politiques du village.

«Je vous le disais bien, ajouta un vieillard, Orso Antonio a trop vécu sur le continent pour faire les choses comme un homme de coeur.

— Pourtant, répondit un rebbianiste, remarquez que ce sont les
Barricini qui viennent le trouver. Ils demandent grâce.

— C'est le préfet qui les a tous embobelinés, répliqua le vieillard; on n'a plus de courage aujourd'hui, et les jeunes gens se soucient du sang de leur père comme s'ils étaient tous des bâtards.»

Le préfet ne fut pas médiocrement surpris de trouver Orso debout et marchant sans peine. En deux mots, Colomba s'accusa de son mensonge et lui en demanda pardon:

«Si vous aviez demeuré ailleurs, monsieur le préfet, dit-elle, mon frère serait allé hier vous présenter ses respects.»

Orso se confondait en excuses, protestant qu'il n'était pour rien dans cette ruse ridicule, dont il était profondément mortifié. Le préfet et le vieux Barricini parurent croire à la sincérité de ses regrets, justifiés d'ailleurs par sa confusion et les reproches qu'il adressait à sa soeur; mais les fils du maire ne parurent pas satisfaits:

«On se moque de nous, dit Orlanduccio, assez haut pour être entendu.

— Si ma soeur me jouait de ces tours, dit Vincentello, je lui ôterais bien vite l'envie de recommencer.»

Ces paroles, et le ton dont elles furent prononcées, déplurent à Orso et lui firent perdre un peu de sa bonne volonté. Il échangea avec les jeunes Barricini des regards où ne se peignait nulle bienveillance.

Cependant, tout le monde étant assis, à l'exception de Colomba, qui se tenait debout près de la porte de la cuisine, le préfet prit la parole, et, après quelques lieux communs sur les préjugés du pays, rappela que la plupart des inimitiés les plus invétérées n'avaient pour cause que des malentendus. Puis, s'adressant au maire, il lui dit que M. della Rebbia n'avait jamais cru que la famille Barricini eût pris une part directe ou indirecte dans l'événement déplorable qui l'avait privé de son père; qu'à la vérité il avait conservé quelques doutes relatifs à une particularité du procès qui avait existé entre les deux familles; que ce doute s'excusait par la longue absence de M. Orso et la nature des renseignements qu'il avait reçus; qu'éclairé maintenant par des révélations récentes, il se tenait pour complètement satisfait, et désirait établir avec M. Barricini et ses fils des relations d'amitié et de bon voisinage.

Orso s'inclina d'un air contraint; M. Barricini balbutia quelques mots que personne n'entendit; ses fils regardèrent les poutres du plafond. Le préfet, continuant sa harangue, allait adresser à Orso la contrepartie de ce qu'il venait de débiter à M. Barricini, lorsque Colomba, tirant de dessous son fichu quelques papiers, s'avança gravement entre les parties contractantes:

«Ce serait avec un bien vif plaisir, dit-elle, que je verrais finir la guerre entre nos deux familles; mais pour que la réconciliation soit sincère, il faut s'expliquer et ne rien laisser dans le doute. — Monsieur le préfet, la déclaration de Tomaso Bianchi m'était à bon droit suspecte, venant d'un homme aussi mal famé. — J'ai dit que vos fils peut-être avaient vu cet homme dans la prison de Bastia.

— Cela est faux, interrompit Orlanduccio, je ne l'ai point vu.» Colomba lui jeta un regard de mépris, et poursuivit avec beaucoup de calme en apparence:

«Vous avez expliqué l'intérêt que pouvait avoir Tomaso à menacer M. Barricini au nom d'un bandit redoutable, par le désir qu'il avait de conserver à son frère Théodore le moulin que mon père lui louait à bas prix?…

— Cela est évident, dit le préfet.

— De la part d'un misérable comme paraît être ce Bianchi, tout s'explique, dit Orso, trompé par l'air de modération de sa soeur.

— La lettre contrefaite, continua Colomba, dont les yeux commençaient à briller d'un éclat plus vif, est datée du 11 juillet. Tomaso était alors chez son frère au moulin.

— Oui, dit le maire un peu inquiet.

— Quel intérêt avait donc Tomaso Bianchi? s'écria Colomba d'un air de triomphe. Le bail de son frère était expiré, mon père lui avait donné congé le 1er juillet. Voici le registre de mon père, la minute du congé, la lettre d'un homme d'affaires d'Ajaccio qui nous proposait un nouveau meunier.»

En parlant ainsi, elle remit au préfet les papiers qu'elle tenait à la main. Il y eut un moment d'étonnement général. Le maire pâlit visiblement; Orso, fronçant le sourcil, s'avança pour prendre connaissance des papiers que le préfet lisait avec beaucoup d'attention.

«On se moque de nous! s'écria de nouveau Orlanduccio en se levant avec colère. Allons-nous-en, mon père, nous n'aurions jamais dû venir ici!»

Un instant suffit à M. Barricini pour reprendre son sang-froid. Il demanda à examiner les papiers; le préfet les lui remit sans dire un mot. Alors, relevant ses lunettes vertes sur son front, il les parcourut d'un air assez indifférent, pendant que Colomba l'observait avec les yeux d'une tigresse qui voit un daim s'approcher de la tanière de ses petits.

«Mais, dit M. Barricini rabaissant ses lunettes et rendant les papiers au préfet, — connaissant la bonté de feu M. le colonel… Tomaso a pensé… il a dû penser… que M. le colonel reviendrait sur sa résolution de lui donner congé… De fait, il est resté en possession du moulin, donc…

— C'est moi, dit Colomba d'un ton de mépris, qui le lui ai conservé. Mon père était mort, et dans ma position, je devais ménager les clients de ma famille.

— Pourtant, dit le préfet, ce Tomaso reconnaît qu'il a écrit la lettre…, cela est clair.

— Ce qui est clair pour moi, interrompit Orso, c'est qu'il y a de grandes infamies cachées dans toute cette affaire.

— J'ai encore à contredire une assertion de ces messieurs», dit
Colomba.

Elle ouvrit la porte de la cuisine, et aussitôt entrèrent dans la salle Brandolaccio, le licencié en théologie, et le chien Brusco. Les deux bandits étaient sans armes, au moins apparentes; ils avaient la cartouchière à la ceinture, mais point le pistolet qui en est le complément obligé. En entrant dans la salle, ils ôtèrent respectueusement leurs bonnets.

On peut concevoir l'effet que produisit leur subite apparition. Le maire pensa tomber à la renverse; ses fils se jetèrent bravement devant lui, la main dans la poche de leur habit, cherchant leurs stylets. Le préfet fit un mouvement vers la porte, tandis qu'Orso, saisissant Brandolaccio au collet, lui cria:

«Que viens-tu faire ici, misérable?

— C'est un guet-apens!» s'écria le maire essayant d'ouvrir la porte; mais Saveria l'avait fermée en dehors à double tour, d'après l'ordre des bandits, comme on le sut ensuite.

«Bonnes gens! dit Brandolaccio, n'ayez pas peur de moi; je ne suis pas si diable que je suis noir. Nous n'avons nulle mauvaise intention. Monsieur le préfet, je suis bien votre serviteur. — Mon lieutenant, de la douceur, vous m'étranglez.

— Nous venons ici comme témoins. Allons, parle, toi, Curé, tu as la langue bien pendue.

— Monsieur le préfet, dit le licencié, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Je m'appelle Giocanto Castriconi, plus connu sous le nom du Curé… Ah! vous me remettez! Mademoiselle, que je n'avais pas l'avantage de connaître non plus, m'a fait prier de lui donner des renseignements sur un nommé Tomaso Bianchi, avec lequel j'étais détenu, il y a trois semaines, dans les prisons de Bastia. Voici ce que j'ai à vous dire…

— Ne prenez pas cette peine, dit le préfet; je n'ai rien à entendre d'un homme comme vous… Monsieur della Rebbia, j'aime à croire que vous n'êtes pour rien dans cet odieux complot. Mais êtes-vous maître chez vous? Faites ouvrir cette porte. Votre soeur aura peut-être à rendre compte des étranges relations qu'elle entretient avec des bandits.

— Monsieur le préfet, s'écria Colomba, daignez entendre ce que va dire cet homme. Vous êtes ici pour rendre justice à tous, et votre devoir est de rechercher la vérité. Parlez, Giocanto Castriconi.

— Ne l'écoutez pas! s'écrièrent en choeur les trois Barricini.

— Si tout le monde parle à la fois, dit le bandit en souriant, ce n'est pas le moyen de s'entendre. Dans la prison donc, j'avais pour compagnon, non pour ami, ce Tomaso en question. Il recevait de fréquentes visites de M. Orlanduccio…

— C'est faux, s'écrièrent à la fois les deux frères.

— Deux négations valent une affirmation, observa froidement Castriconi. Tomaso avait de l'argent; il mangeait et buvait du meilleur. J'ai toujours aimé la bonne chère (c'est là mon moindre défaut), et, malgré ma répugnance à frayer avec ce drôle, je me laissai aller à dîner plusieurs fois avec lui. Par reconnaissance, je lui proposai de s'évader avec moi… Une petite…, pour qui j'avais eu des bontés, m'en avait fourni les moyens… Je ne veux compromettre personne. Tomaso refusa, me dit qu'il était sûr de son affaire, que l'avocat Barricini l'avait recommandé à tous les juges, qu'il sortirait de là blanc comme neige et avec de l'argent en poche. Quant à moi, je crus devoir prendre l'air. Dixi.

— Tout ce que dit cet homme est un tas de mensonges, répéta résolument Orlanduccio. Si nous étions en rase campagne, chacun avec notre fusil, il ne parlerait pas de la sorte.

— En voilà une de bêtise! s'écria Brandolaccio. Ne vous brouillez pas avec le Curé, Orlanduccio.

— Me laisserez-vous sortir enfin, monsieur della Rebbia? dit le préfet frappant du pied d'impatience.

— Saveria! Saveria! criait Orso, ouvrez la porte, de par le diable!

— Un instant, dit Brandolaccio. Nous avons d'abord à filer, nous, de notre côté. Monsieur le préfet, il est d'usage, quand on se rencontre chez des amis communs, de se donner une demi-heure de trêve en se quittant.»

Le préfet lui lança un regard de mépris. «Serviteur à toute la compagnie», dit Brandolaccio. Puis étendant le bras horizontalement: «Allons, Brusco, dit-il à son chien, saute pour M. le préfet!» Le chien sauta, les bandits reprirent à la hâte leurs armes dans la cuisine, s'enfuirent par le jardin, et à un coup de sifflet aigu la porte de la salle s'ouvrit comme par enchantement. «Monsieur Barricini, dit Orso avec une fureur concentrée, je vous tiens pour un faussaire. Dès aujourd'hui j'enverrai ma plainte contre vous au procureur du roi, pour faux et pour complicité avec Bianchi. Peut-être aurai-je encore une plainte plus terrible à porter contre vous.

— Et moi, monsieur della Rebbia, dit le maire, je porterai ma plainte contre vous pour guet-apens et pour complicité avec des bandits. En attendant, M. le préfet vous recommandera à la gendarmerie.

— Le préfet fera son devoir, dit celui-ci d'un ton sévère. Il veillera à ce que l'ordre ne soit pas troublé à Pietranera, il prendra soin que justice soit faite. Je parle à vous tous, messieurs.»

Le maire et Vincentello étaient déjà hors de la salle, et Orlanduccio les suivait à reculons lorsque Orso lui dit à voix basse:

«Votre père est un vieillard que j'écraserais d'un soufflet: c'est à vous que j'en destine, à vous et à votre frère.»

Pour réponse, Orlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso comme un furieux; mais, avant qu'il pût faire usage de son arme, Colomba lui saisit le bras qu'elle tordit avec force pendant qu'Orso, le frappant du poing au visage, le fit reculer quelques pas et heurter rudement contre le chambranle de la porte. Le stylet échappa de la main d'Orlanduccio, mais Vincentello avait le sien et rentrait dans la chambre, lorsque Colomba, sautant sur un fusil, lui prouva que la partie n'était pas égale. En même temps le préfet se jeta entre les combattants.

«À bientôt, Ors' Anton'», cria Orlanduccio; et tirant violemment la porte de la salle, il la ferma à clé pour se donner le temps de faire retraite.

Orso et le préfet demeurèrent un quart d'heure sans parler, chacun à un bout de la salle. Colomba, l'orgueil du triomphe sur le front, les considérait tour à tour, appuyée sur le fusil qui avait décidé de la victoire.

«Quel pays! quel pays! s'écria enfin le préfet en se levant impétueusement. Monsieur della Rebbia, vous avez eu tort. Je vous demande votre parole d'honneur de vous abstenir de toute violence et d'attendre que la justice décide dans cette maudite affaire.

— Oui, monsieur le préfet, j'ai eu tort de frapper ce misérable; mais enfin j'ai frappé, et je ne puis lui refuser la satisfaction qu'il m'a demandée.

— Eh! non, il ne veut pas se battre avec vous!… Mais s'il vous assassine… Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela.

— Nous nous garderons, dit Colomba.

— Orlanduccio, dit Orso, me paraît un garçon de courage et j'augure mieux de lui, monsieur le préfet. Il a été prompt à tirer son stylet, mais à sa place, j'en aurais peut-être agi de même; et je suis heureux que ma soeur n'ait pas un poignet de petite- maîtresse.

— Vous ne vous battrez pas! s'écria le préfet; je vous le défends!

— Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'en matière d'honneur je ne reconnais d'autre autorité que celle de ma conscience.

— Je vous dis que vous ne vous battrez pas!

— Vous pouvez me faire arrêter, monsieur…, c'est-à-dire si je me laisse prendre. Mais, si cela arrivait, vous ne feriez que différer une affaire maintenant inévitable. Vous êtes homme d'honneur, monsieur le préfet, et vous savez bien qu'il n'en peut être autrement.

— Si vous faisiez arrêter mon frère, ajouta Colomba, la moitié du village prendrait son parti, et nous verrions une belle fusillade.

— Je vous préviens, monsieur, dit Orso, et je vous supplie de ne pas croire que je fais une bravade; je vous préviens que, si M. Barricini abuse de son autorité de maire pour me faire arrêter, je me défendrai.

— Dès aujourd'hui, dit le préfet, M. Barricini est suspendu de ses fonctions… Il se justifiera, je l'espère… Tenez, monsieur, vous m'intéressez. Ce que je vous demande est bien peu de chose: restez chez vous tranquille jusqu'à mon retour de Corte. Je ne serai que trois jours absent. Je reviendrai avec le procureur du roi, et nous débrouillerons alors complètement cette triste affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-là de toute hostilité?

— Je ne puis le promettre, monsieur, si, comme je le pense,
Orlanduccio me demande une rencontre.

— Comment! monsieur della Rebbia, vous, militaire français, vous voulez vous battre avec un homme que vous soupçonnez d'un faux?

— Je l'ai frappé, monsieur.

— Mais, si vous aviez frappé un galérien et qu'il vous en demandât raison, vous vous battriez donc avec lui? Allons, monsieur Orso! Eh bien, je vous demande encore moins: ne cherchez pas Orlanduccio… Je vous permets de vous battre s'il vous demande un rendez-vous.

— Il m'en demandera, je n'en doute point, mais je vous promets de ne pas lui donner d'autres soufflets pour l'engager à se battre.

— Quel pays! répétait le préfet en se promenant à grands pas.
Quand donc reviendrai-je en France?

— Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous feriez-vous l'honneur de déjeuner ici?»

Le préfet ne put s'empêcher de rire.

«Je suis demeuré déjà trop longtemps ici… cela ressemble à de la partialité… Et cette maudite pierre!… Il faut que je parte… Mademoiselle della Rebbia…, que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd'hui!

— Au moins, monsieur le préfet, vous rendrez à ma soeur la justice de croire que ses convictions sont profondes; et, j'en suis sûr maintenant, vous les croyez vous-même bien établies.

— Adieu, monsieur, dit le préfet en lui faisant un signe de la main. Je vous préviens que je vais donner l'ordre au brigadier de gendarmerie de suivre toutes vos démarches.»

Lorsque le préfet fut sorti: «Orso, dit Colomba, vous n'êtes point ici sur le continent. Orlanduccio n'entend rien à vos duels, et d'ailleurs ce n'est pas de la mort d'un brave que ce misérable doit mourir.

— Colomba, ma bonne, tu es la femme forte. Je t'ai de grandes obligations pour m'avoir sauvé un bon coup de couteau. Donne-moi ta petite main que je la baise. Mais, vois-tu, laisse-moi faire. Il y a certaines choses que tu n'entends pas. Donne-moi à déjeuner; et, aussitôt que le préfet se sera mis en route, fais- moi venir la petite Chilina qui paraît s'acquitter à merveille des commissions qu'on lui donne. J'aurai besoin d'elle pour porter une lettre.»

Pendant que Colomba surveillait les apprêts du déjeuner, Orso monta dans sa chambre et écrivit le billet suivant:

«Vous devez être pressé de me rencontrer; je ne le suis pas moins. Demain matin nous pourrons nous trouver à six heures dans la vallée d'Acquaviva. Je suis très adroit au pistolet, et je ne vous propose pas cette arme. On dit que vous tirez bien le fusil: prenons chacun un fusil à deux coups. Je viendrai accompagné d'un homme de ce village. Si votre frère veut vous accompagner, prenez un second témoin et prévenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai deux témoins.

«ORSO ANTONIO DELLA REBBIA.»

Le préfet, après être resté une heure chez l'adjoint du maire, après être entré pour quelques minutes chez les Barricini, partit pour Corte, escorté d'un seul gendarme. Un quart d'heure après, Chilina porta la lettre qu'on vient de lire et la remit à Orlanduccio en propres mains.

La réponse se fit attendre et ne vint que dans la soirée. Elle était signée de M. Barricini père, et il annonçait à Orso qu'il déférait au procureur du roi la lettre de menace adressée à son fils. «Fort de ma conscience, ajoutait-il en terminant, j'attends que la justice ait prononcé sur vos calomnies.»

Cependant cinq ou six bergers mandés par Colomba arrivèrent pour garnisonner la tour des della Rebbia. Malgré les protestations d'Orso, on pratiqua des archere aux fenêtres donnant sur la place, et toute la soirée il reçut des offres de service de différentes personnes du bourg. Une lettre arriva même du théologien bandit, qui promettait, en son nom et en celui de Brandolaccio, d'intervenir si le maire se faisait assister de la gendarmerie. Il finissait par ce post-scriptum: «Oserai-je vous demander ce que pense M. le préfet de l'excellente éducation que mon ami donne au chien Brusco?

Après Chilina, je ne connais pas d'élève plus docile et qui montre de plus heureuses dispositions.»

XVI

Le lendemain se passa sans hostilités. De part et d'autre on se tenait sur la défensive. Orso ne sortit pas de sa maison, et la porte des Barricini resta constamment fermée. On voyait les cinq gendarmes laissés en garnison à Pietranera se promener sur la place ou aux environs du village, assistés du garde champêtre, seul représentant de la milice urbaine. L'adjoint ne quittait pas son écharpe; mais, sauf les archere aux fenêtres des deux maisons ennemies, rien n'indiquait la guerre. Un Corse seul aurait remarqué que sur la place, autour du chêne vert, on ne voyait que des femmes.

À l'heure du souper, Colomba montra d'un air joyeux à son frère la lettre suivante qu'elle venait de recevoir de miss Nevil:

«Ma chère mademoiselle Colomba, j'apprends avec bien du plaisir, par une lettre de votre frère, que vos inimitiés sont finies. Recevez-en mes compliments. Mon père ne peut plus souffrir Ajaccio depuis que votre frère n'est plus là pour parler guerre et chasser avec lui. Nous partons aujourd'hui, et nous irons coucher chez votre parente, pour laquelle nous avons une lettre. Après-demain, vers onze heures, je viendrai vous demander à goûter de ce bruccio des montagnes, si supérieur, dites-vous, à celui de la ville.

«Adieu, chère mademoiselle Colomba.

«Votre amie, LYDIA NEVIL.»

«Elle n'a donc pas reçu ma seconde lettre? s'écria Orso.

— Vous voyez, par la date de la sienne, que mademoiselle Lydia devait être en route quand votre lettre est arrivée à Ajaccio.

Vous lui disiez donc de ne pas venir?

— Je lui disais que nous étions en état de siège. Ce n'est pas, ce me semble, une situation à recevoir du monde.

— Bah! ces Anglais sont des gens singuliers. Elle me disait, la dernière nuit que j'ai passée dans sa chambre, qu'elle serait fâchée de quitter la Corse sans avoir vu une belle vendette. Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d'un assaut contre la maison de nos ennemis?

— Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba? Tu aurais été un excellent militaire.

— Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio.

— C'est inutile. Il faut envoyer quelqu'un pour les prévenir et les arrêter avant qu'ils se mettent en route.

— Oui? vous voulez envoyer un messager par le temps qu'il fait, pour qu'un torrent l'emporte avec votre lettre… Que je plains les pauvres bandits par cet orage! Heureusement, ils ont de bons piloni[21]… Savez-vous ce qu'il faut faire, Orso? Si l'orage cesse, partez demain de très bonne heure, et arrivez chez notre parente avant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera facile, miss Lydia se lève toujours tard. Vous leur conterez ce qui s'est passé chez nous; et s'ils persistent à venir, nous aurons grand plaisir à les recevoir.»

Orso se hâta de donner son assentiment à ce projet, et Colomba, après quelques moments de silence:

«Vous croyez peut-être, Orso, reprit-elle, que je plaisantais lorsque je vous parlais d'un assaut contre la maison Barricini? Savez-vous que nous sommes en force, deux contre un au moins? Depuis que le préfet a suspendu le maire, tous les hommes d'ici sont pour nous. Nous pourrions les hacher. Il serait facile d'entamer l'affaire. Si vous le vouliez, j'irais à la fontaine, je me moquerais de leurs femmes; ils sortiraient… Peut-être… car ils sont si lâches! peut-être tireraient-ils sur moi par leurs archere; ils me manqueraient. Tout est dit alors: ce sont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus: dans une bagarre, où trouver ceux qui ont fait un bon coup? Croyez-en votre soeur, Orso; les robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des mots inutiles. Il n'en résultera rien. Le vieux renard trouverait moyen de leur faire voir des étoiles en plein midi. Ah! si le préfet ne s'était pas mis devant Vincentello, il y en avait un de moins.»

Tout cela était dit avec le même sang-froid qu'elle mettait l'instant d'auparavant à parler des préparatifs du bruccio.

Orso, stupéfait, regardait sa soeur avec une admiration mêlée de crainte.

«Ma douce Colomba, dit-il en se levant de table, tu es, je le crains, le diable en personne; mais sois tranquille. Si je ne parviens pas à faire pendre les Barricini, je trouverai moyen d'en venir à bout d'une autre manière. Balle chaude ou fer froid![22] Tu vois que je n'ai pas oublié le corse.

— Le plus tôt serait le mieux, dit Colomba en soupirant. Quel cheval monterez-vous demain, Ors' Anton'?

— Le noir. Pourquoi me demandes-tu cela?

— Pour lui faire donner de l'orge.»

Orso s'étant retiré dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine où se préparait le bruccio. De temps en temps elle prêtait l'oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère se fût couché. Lorsqu'elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s'assura qu'il était tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin.

Le jardin, fermé de murs, touchait à un terrain assez vaste, enclos de haies, où l'on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l'écurie. En général on les lâche dans un champ et l'on s'en rapporte à leur intelligence pour trouver à se nourrir et à s'abriter contre le froid et la pluie.

Colomba ouvrit la porte du jardin avec la même précaution, entra dans l'enclos, et en sifflant doucement elle attira près d'elle les chevaux, à qui elle portait souvent du pain et du sel. Dès que le cheval noir fut à sa portée, elle le saisit fortement par la crinière et lui fendit l'oreille avec son couteau. Le cheval fit un bond terrible et s'enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu'une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors, Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso ouvrit sa fenêtre et cria: «Qui va là?» En même temps elle entendit qu'il armait son fusil. Heureusement pour elle, la porte du jardin était dans une obscurité complète, et un grand figuier la couvrait en partie. Bientôt, aux lueurs intermittentes qu'elle vit briller dans la chambre de son frère, elle conclut qu'il cherchait à rallumer sa lampe. Elle s'empressa alors de fermer la porte du jardin, et se glissant le long des murs, de façon que son costume noir se confondît avec le feuillage sombre des espaliers, elle parvint à rentrer dans la cuisine quelques moments avant qu'Orso ne parût.

«Qu'y a-t-il? lui demanda-t-elle.

— Il m'a semblé, dit Orso, qu'on ouvrait la porte du jardin.

— Impossible. Le chien aurait aboyé. Au reste, allons voir.»

Orso fit le tour du jardin, et après avoir constaté que la porte extérieure était bien fermée, un peu honteux de cette fausse alerte, il se disposa à regagner sa chambre.

«J'aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit l'être dans votre position.

— Tu me formes, répondit Orso. Bonsoir.»

Le matin avec l'aube Orso s'était levé, prêt à partir. Son costume annonçait à la fois la prétention à l'élégance d'un homme qui va se présenter devant une femme à qui il veut plaire, et la prudence d'un Corse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serrée à la taille, il portait en bandoulière une petite boîte de fer- blanc contenant des cartouches, suspendue à un cordon de soie verte; son stylet était placé dans une poche de côté, et il tenait à la main le beau fusil de Manton chargé à balles. Pendant qu'il prenait à la hâte une tasse de café versée par Colomba, un berger était sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa soeur le suivirent de près et entrèrent dans l'enclos. Le berger s'était emparé du cheval, mais il avait laissé tomber selle et bride, et paraissait saisi d'horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la blessure de la nuit précédente et qui craignait pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable à quatre.

«Allons, dépêche-toi, lui cria Orso.

— Ha! Ors' Anton'! ha! Ors' Anton'! s'écriait le berger, sang de la Madone! etc.» C'étaient des imprécations sans nombre et sans fin, dont la plupart ne pourraient se traduire. «Qu'est-il donc arrivé?» demanda Colomba.

Tout le monde s'approcha du cheval, et, le voyant sanglant et l'oreille fendue, ce fut une exclamation générale de surprise et d'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi est, pour les Corses, à la fois une vengeance, un défi et une menace de mort. «Rien qu'un coup de fusil n'est capable d'expier ce forfait.» Bien qu'Orso, qui avait longtemps vécu sur le continent, sentît moins qu'un autre l'énormité de l'outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se fût présenté à lui, il est probable qu'il lui eût fait immédiatement expier une insulte qu'il attribuait à ses ennemis.

«Les lâches coquins! s'écria-t-il, se venger sur une pauvre bête, lorsqu'ils n'osent me rencontrer en face!

— Qu'attendons-nous? s'écria Colomba impétueusement. Ils viennent nous provoquer, mutiler nos chevaux, et nous ne leur répondrions pas! Êtes-vous hommes?

— Vengeance! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et donnons l'assaut à leur maison.

— Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber.»

Un autre proposait d'aller chercher les échelles du clocher de l'église; un troisième, d'enfoncer les portes de la maison Barricini au moyen d'une poutre déposée sur la place et destinée à quelque bâtiment en construction. Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites qu'avant de se mettre à l'oeuvre chacun allait recevoir d'elle un grand verre d'anisette.

Malheureusement, ou plutôt heureusement, l'effet qu'elle s'était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l'oeuvre d'un de ses ennemis, et c'était Orlanduccio qu'il soupçonnait particulièrement; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoqué et frappé par lui, eût effacé sa honte en fendant l'oreille à un cheval. Au contraire, cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires, et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitôt qu'il put se faire entendre, il déclara à ses partisans confondus qu'ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l'oreille de son cheval.

«Je suis le maître ici, ajouta-t-il d'un ton sévère, et j'entends qu'on m'obéisse. Le premier qui s'avisera de parler encore de tuer ou de brûler, je pourrai bien le brûler à son tour. Allons! qu'on me selle le cheval gris.

— Comment, Orso, dit Colomba en le tirant à l'écart, vous souffrez qu'on nous insulte! Du vivant de notre père, jamais les Barricini n'eussent osé mutiler une bête à nous.

— Je te promets qu'ils auront lieu de s'en repentir; mais c'est aux gendarmes et aux geôliers à punir des misérables qui n'ont de courage que contre des animaux. Je te l'ai dit, la justice me vengera d'eux… ou sinon… tu n'auras pas besoin de me rappeler de qui je suis fils…

— Patience! dit Colomba en soupirant.

— Souviens-toi bien, ma soeur, poursuivit Orso, que si à mon retour, je trouve qu'on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne le pardonnerai.» Puis, d'un ton plus doux: «Il est fort possible, fort probable même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que nos hôtes soient le moins mal possible. C'est très bien, Colomba, d'avoir du courage, mais il faut encore qu'une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage; voilà le cheval gris sellé.

— Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.

— Je n'ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai pas couper l'oreille.

— Oh! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho! Polo Griffo! Gian' Francè! Memmo! prenez vos fusils; vous allez accompagner mon frère.»

Après une discussion assez vive, Orso dut se résigner à se faire suivre d'une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animés, ceux qui avaient conseillé le plus haut de commencer la guerre; puis, après avoir renouvelé ses injonctions à sa soeur et aux bergers restants, il se mit en route, prenant cette fois un détour pour éviter la maison Barricini.

Déjà ils étaient loin de Pietranera, et marchaient de grande hâte, lorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un marécage le vieux Polo Griffo aperçut plusieurs cochons confortablement couchés dans la boue, jouissant à la fois du soleil et de la fraîcheur de l'eau. Aussitôt, ajustant le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tête et le tua sur la place. Les camarades du mort se levèrent et s'enfuirent avec une légèreté surprenante; et bien que l'autre berger fît feu à son tour, ils gagnèrent sains et saufs un fourré où ils disparurent.

«Imbéciles! s'écria Orso; vous prenez des cochons pour des sangliers.

— Non pas, Ors' Anton', répondit Polo Griffo; mais ce troupeau appartient à l'avocat, et c'est pour lui apprendre à mutiler nos chevaux.

— Comment, coquins! s'écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis! Quittez-moi, misérables! Je n'ai pas besoin de vous. Vous n'êtes bons qu'à vous battre contre des cochons. Je jure bien que si vous osez me suivre je vous casse la tête!»

Les deux bergers s'entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperons à son cheval et disparut au galop.

«Eh bien, dit Polo Griffo, en voilà d'une bonne! Aimez donc les gens pour qu'ils vous traitent comme cela! Le colonel, son père, t'en a voulu parce que tu as une fois couché en joue l'avocat… Grande bête, de ne pas tirer!… Et le fils… tu vois ce que j'ai fait pour lui… Il parle de me casser la tête, comme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà ce qu'on apprend sur le continent, Memmo!

— Oui, et si l'on sait que tu as tué un cochon, on te fera un procès, et Ors' Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer l'avocat. Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est là pour te tirer d'affaire.»

Après une courte délibération, les deux bergers conclurent que le plus prudent était de jeter le porc dans une fondrière, projet qu'ils mirent à exécution, bien entendu après avoir pris chacun quelques grillades sur l'innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini.