AUTOUR
DE
LA RÉVOLUTION RUSSE
QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS
UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”
Parmi les journaux russes, le Novoïé Vremia était le journal préféré de Nicolas II, celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, au lieu de se contenter d’extraits, comme pour les autres. On peut dire que le Novoïé Vremia était une des institutions de l’Empire, une institution libre d’ailleurs. La puissante dynastie des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste, mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir comment ce journal conservateur a jugé l’abdication de Nicolas II ? Ce sont quelques lignes qui en disent long sur la révolution russe :
Après trois cents ans de règne, la maison des Romanof était parvenue à un moment historique exceptionnel : la nation tout entière était dans l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles possibilités se présentaient alors pour Nicolas II ? Il était le monarque « officiel ». Le destin lui donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le grand honneur d’être le chef d’un État libre, l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons pleine et entière confiance que l’instinct politique du peuple russe lui inspirera en ce moment une courageuse décision.
Cette appréciation sur la crise russe montre où en sont les éléments conservateurs et modérés. Ce qui est le plus frappant dans la chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite verticalement dans le vide. Rarement on aura vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution. L’explication de ce phénomène ne peut être que dans une série de fautes énormes, décourageantes pour les fidélités les plus éprouvées. Cette explication tient dans un mot : l’empereur déchu a gâché une situation qui n’avait jamais été si bonne pour lui et pour sa dynastie. C’est justement le mot dont nous nous étions servi presque le même jour où les écrivains du Novoïé Vremia l’employaient à Pétrograde.
LE TSAR ET L’ORTHODOXIE
Un grand sujet de surprise, en France, a été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent rien fait ou rien pu pour conserver le trône. On ne tenait pas compte du tort causé par Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus d’autre chose : c’est que l’Église orthodoxe était plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce sujet les déclarations du nouveau métropolite de Pétrograde, telles que les ont publiées les Rousskia Viedomosti :
L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants qui craindraient, en reconnaissant la révolution, de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié ses sujets de leur serment. Et le métropolite rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible. L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à son immoralité. « Sous les apparences du zèle pour l’Église, une pression secrète mais d’autant plus dangereuse était exercée sur elle. » L’Église orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants s’étaient complètement séparés de l’Église orthodoxe et de là le développement des sectes et du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement regrettables, mais elles sont les suites de l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières années, a été complètement foulée aux pieds, tandis qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs, des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu a dû s’accomplir.
« Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la vieille foi avec l’Église orthodoxe. » La responsabilité de ce schisme retombe sur Pierre le Grand et sa « cruauté inouïe ». Le métropolite exhorte donc les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une erreur de deux cents ans.
Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour au passé ; elle aiderait à revenir sur une « erreur de deux cents ans ». Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux « moitiés de Dieu » moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église de la « vieille foi » s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point, une restauration et une réaction ?…
OÙ EST LA TRADITION ?
Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette : Il y a traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel.
— Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet…
Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de l’ancienne Russie ? Car on l’oublie trop : la Russie a un passé républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).
Où cette tradition pourrait-elle remonter encore ? A la Russie de Kief, à celle du grand prince Jaroslaf dont une fille, au XIe siècle, avait épousé le roi de France Henri Ier ? Mais, a écrit Alfred Rambaud, « entre cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, fort semblable au reste de l’Europe féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de Moscou, la Russie asiatique et despotique, à peine émancipée du joug mongol, il y a un abîme ». Passons sur la période de la domination tartare. La tradition remonte-t-elle à Michel Romanof ? C’était un prince élu. Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars ? A Ivan le Terrible le moscovite, ou à Pierre le Grand l’occidental ?
Et puis quand, de nos jours, Alexandre II entreprit d’affranchir les serfs, marchait-il en avant ou en arrière ? Exactement, il rétrogradait. Jadis le paysan russe avait été libre, et ses chansons parlaient encore de cet âge d’or, car l’établissement de la servitude par raison d’État datait des tsars des temps modernes, et Catherine II, l’amie des philosophes, avait encore étendu le servage à la Petite-Russie où il n’avait pas, au XVIIIe siècle, d’existence légale. C’est de la Russie qu’il est vrai de dire aussi que la liberté y était ancienne.
Il y a mieux : qu’avaient fait les réformateurs d’Alexandre II, en 1861 ? C’étaient des hommes qui se piquaient, non seulement de marcher avec leur temps, mais d’être en avance sur leur temps. Bureaucrates férus d’idées allemandes, ils avaient consacré en Russie le système primitif de la propriété collective qui répondait aux théories du socialisme germanique. Pour le baron Hachsthausen, « le régime collectif en Russie apparaissait comme l’une des institutions étatiques les plus remarquables et les plus intéressantes qui existassent au monde ».
Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre réforme agraire fit passer les masses paysannes du communisme à la propriété individuelle, il y eut peut-être des traditionalistes pour regretter la condamnation du mir.
Si la véritable tradition de la Russie doit être cherchée quelque part, il n’y en a qu’une : c’est celle de l’unité nationale, c’est celle qu’ont représentée les tsars « rassembleurs de la terre russe ». Que leur œuvre ne soit pas compromise, que leur héritage ne soit pas « gâché », et la Russie d’aujourd’hui restera dans sa ligne de toujours.