AVANT-PROPOS
« Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur compte personnel, mais pour sauver le pays. La population est persécutée par les Mandchous et plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous ne sont pas de notre race. Nous voulons les détruire et, avec eux, tous les traîtres et les voleurs. »
Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle l’« Union jurée » avait annoncé aux peuples chinois la chute de la dynastie étrangère des Tsing. La dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie, était bien russe. Mais son entourage, son personnel administratif ne l’étaient pas ou ne l’étaient pas assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à la Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici comme là, l’effondrement foudroyant du trône. Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas vu cette fidélité et ce loyalisme que la cause des Stuarts en Angleterre, celle des Bourbons en France avaient suscités ? En Russie comme en Chine, l’explication se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une révolution au point de départ de laquelle l’élément national aura été dominant.
L’important est qu’il le reste. Les événements du mois de mars 1917 pourraient se définir une révolution de palais qui s’est dénouée dans la rue et transformée en révolution politique et sociale. Mais le dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre des masses paysannes, tourmentées par le problème agraire, par leur faim de la terre. Il faut l’attendre aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait, mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances centrifuges et séparatistes vont-elles se manifester ? Le danger serait grave pour l’Europe pendant la guerre, et même après la guerre, si une Allemagne grande, forte et unie doit subsister.
On a dit souvent que la Russie était un pays d’avenir. C’est vrai lorsque l’on parle de ses immenses richesses, encore inexploitées. Mais, sous la décadence de l’ancien régime, il était sensible que, si la Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait plus. La nouvelle Russie se refera-t-elle un État ? Et comment ? sous quelle forme ? par quels moyens ? On se le demande aujourd’hui avec une certaine inquiétude et un immense intérêt.
J. B.
15 mai 1917.