COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE
I
CE QUI AURAIT PU SAUVER
L’EMPEREUR
Un matin de l’an dernier, je causais avec le directeur d’une des grandes banques de Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais. Aux murs, pas d’icône, pas de veilleuse allumée. Lorsque le regard se portait vers les fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes d’azur et d’or qui couronnent les cathédrales, de voir, sur la Perspective Nevski, la neige, les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les cochers ouatés, pareils à des édredons cerclés d’une ceinture voyante. La Russie était au dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique. Cependant je pressais le grave directeur des questions les plus indiscrètes, sans souci de l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels je cherchais à connaître l’opinion de l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout, un sujet brûlant, celui de cette révolution que tant de voix disaient inévitable et prochaine, que la plupart annonçaient pour la fin de la guerre, mais qui, pour d’autres, était imminente, — et c’étaient ceux-là qui devaient avoir raison.
Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution était ou n’était pas dans les vœux de ce financier prudent. Mais le mot, prononcé à haute voix dans son cabinet, quoique nous y fussions seuls, avait suffi à le mettre mal à l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris blancs, taillés à l’ancienne mode, attentif à esquiver les interrogations directes. Enfin, sur mon insistance, il se hasardait à répondre par ces paroles inoffensives :
— Oh ! avant d’en venir à la révolution, il y a tant de soupapes à ouvrir !…
Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop dit, il prétextait que la langue française lui était devenue tout à coup d’un maniement difficile, et il faisait appeler un fondé de pouvoirs pour changer la conversation.
J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette scène un peu comique, renouvelée sous tant de formes diverses au cours des observations que j’avais essayé de rassembler en Russie. Et ce souvenir de voyage m’est revenu un des premiers en mémoire à la nouvelle des événements de Pétrograde. Certainement, comme l’avait dit le financier timide et subtil, il y avait bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre d’éviter la grande explosion. Il semblait tellement naturel que l’on dût, une à une, y avoir recours ! Comment le gouvernement impérial, comment l’Empereur lui-même, lui surtout, ignoraient-ils ce fait grave, ce fait capital, que le voyageur constatait infailliblement, qui s’imposait avec la force de l’évidence quinze jours après qu’on avait touché le sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement, sautait aux yeux, à savoir : que, tel quel, le régime, à part ses bénéficiaires, ne trouvait, d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi dire aucun défenseur ? Il est à regretter pour Nicolas II qu’il n’ait pas imité le sultan Haroun-al-Raschid, et, sous un déguisement, parcouru les villes de son Empire, causant avec les nobles, les marchands, les soldats et les portiers. Il aurait observé partout ce phénomène redoutable : une désaffection qui, le jour critique venu, devait le laisser isolé et sans appui, tandis que, d’un seul coup, la machine de l’État s’effondrait…
En temps de guerre, toute vérité n’est pas bonne à dire. Tout le monde ne supporte pas la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns. Pour cette raison d’abord, pour des raisons de convenance ensuite, il était nécessaire de jeter un voile sur les affaires intérieures de la Russie. On pouvait d’ailleurs, de bonne foi, donner au public, l’année dernière, une impression relativement rassurante. La stabilité à l’intérieur paraissait garantie, autant du moins que durerait la guerre. Dans le corps diplomatique, à Pétrograde, les observateurs les plus attentifs et aussi les plus perspicaces se montraient sans doute extrêmement réservés dans leurs appréciations et leurs pronostics sur l’avenir politique prochain de la Russie. C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du Japon, une des plus nombreuses, des plus actives, des mieux renseignées. Sur l’évolution de l’Empire russe, il me sembla que le baron Motono, de qui les appréciations sur les événements de la guerre s’étaient toujours trouvées d’une justesse extraordinaire, préférait suspendre son jugement. Aux plus prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait pas comme imminente. La bonne volonté du pays, celle de la Douma étaient certaines. Par patriotisme, les réformes, les questions de politique intérieure étaient remises à plus tard. Le « bloc progressiste » de la Douma qui, l’extrême droite et l’extrême gauche exceptées (c’est-à-dire deux poignées de représentants) comprenait toute l’assemblée, se bornait à demander, au lieu d’un ministère bureaucratique, des hommes qui, suivant sa formule, eussent la « confiance du pays ». Les constitutionnels démocrates ou « cadets » avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du moins, de revendiquer le ministère responsable devant les Chambres, c’est-à-dire le régime parlementaire pur et simple. Leurs chefs les plus qualifiés étaient disposés à se contenter de quelques satisfactions dans l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus bien, alors, discerner pour ma part que certains d’entre eux, retournant à leur illusion des temps de la première Douma, ne regardaient pas comme impossible de devenir ministres de l’empereur Nicolas II. Par la force des choses, une espèce d’opinion moyenne s’était créée dans le « bloc progressiste », en vertu de la fusion des éléments radicaux avec les éléments modérés. Un ancien leader de la droite, renommé pour sa véhémence, M. Pourichkiévitch, et qui devait, ces temps derniers, prendre part à l’exécution de Raspoutine ; un « nationaliste » comme le comte Vladimir Bobrinski ; des « octobristes » comme le président Rodzianko et M. Goutchkof, qui auront inscrit leur nom dans les événements du mois de mars, mais qui seraient chez nous de véritables conservateurs : tous ces hommes, dont nous venons de nommer quelques-uns des plus « représentatifs », assuraient un équilibre à la majorité de la Douma. Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée par le « bloc progressiste », c’est ce dont on ne peut douter. Les efforts suprêmes que les chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur, et, ensuite, la révolution ayant pris un cours irrésistible et l’abdication étant devenue inévitable, pour conserver la dynastie, auront fourni la preuve de leur entière bonne foi.
Lorsque, au printemps de l’année dernière, une délégation de députés russes alla visiter les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire dire en France à plusieurs personnes : « Ce sont probablement les membres du futur gouvernement de la Russie qui se rendent à Paris. » Et il est vrai que M. Protopopof, alors vice-président libéral de la Douma, devait, quelques semaines après son retour, devenir ministre de l’Intérieur, mais pour quelle besogne et dans quelles conditions ! Quant à M. Milioukof, le voici aujourd’hui ministre des Affaires étrangères du régime nouveau, après avoir été maintes fois, sous le régime ancien, le conseiller du Pont-aux-Chantres. C’est un fait, peu connu, mais bien significatif, que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, écoutait volontiers les avis de M. Milioukof, spécialiste des questions de politique extérieure à la Douma et dans le journal du parti cadet, la Rietch, dont il était le véritable directeur : On voit donc qu’il n’y avait pas, alors, entre le monde gouvernemental et les éléments les plus libéraux de la Douma, un abîme infranchissable, que de nombreuses communications existaient même, enfin qu’un arrangement amiable et une collaboration pouvaient apparaître comme une sérieuse probabilité.
Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement inspiré, était venu assister à l’ouverture de la Douma. Ce fut une surprise joyeusement saluée, un événement qui parut annoncer un nouveau cours, et tous les témoins (nous en étions) s’en réjouirent comme d’une garantie de l’union nationale. L’Empereur lui-même se rendait compte de l’importance et de la signification de son initiative, car il parvenait mal à dissimuler son émotion. On lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient, le combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment il lui avait fallu vaincre un puissant préjugé pour franchir — c’était la première fois — la porte du palais de Tauride. Il y avait dans son regard de la curiosité et de l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un repaire d’anarchistes. Par instant, d’un mouvement nerveux, comme s’il eût étouffé, il faisait le geste de desserrer son col. Lorsque, les prières dites, il s’adressa aux députés groupés autour de lui, son trouble était tel que la première phrase de son allocution, où il félicitait l’armée de la prise d’Erzeroum, fut grammaticalement incorrecte. J’entends encore le président Rodzianko, souhaitant la bienvenue à l’Empereur, élevant sa voix sonore chaque fois que, dans ses paroles, revenait le mot narod (nation). C’était comme si un avertissement bienveillant et solennel eût été donné à l’autocrate. Le chemin d’une large politique nationale lui était montré. Et les acclamations qui le saluèrent lorsqu’il traversa la salle des séances éclairèrent ses yeux, détendirent son visage, où apparut même, après une si longue contrainte, un sourire timide. Instants décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle de l’histoire de la Russie. Comment les impressions de cette journée de réconciliation et d’entente se sont-elles effacées chez Nicolas II ? Comment d’autres sentiments, de funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui ? C’est le triste secret d’un souverain faible, d’un autocrate soumis à toutes les influences d’un déplorable entourage…
Je ne crois pas me tromper en disant que la visite de l’Empereur à la Douma avait fait naître chez les libéraux de grandes espérances. Jamais ils ne furent aussi modérés que pendant les quelques mois qui suivirent, jamais ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au gouvernement. C’était à cette époque que je me trouvais en Russie. Je pus recueillir, de la bouche même des principaux chefs de partis, l’assurance qu’une entente avec la monarchie leur semblait non seulement possible, non seulement désirable, mais encore nécessaire.
« Je suis monarchiste, monarchiste de cœur et d’âme, et tous mes amis octobristes le sont, comme la Russie l’est elle-même », me disait M. Rodzianko quelques jours après la visite de l’Empereur au palais de Tauride, visite qu’il regardait comme un succès pour ses idées et pour sa cause. Et il affirmait sa conviction que la Russie évoluerait sans secousses et par étapes vers le régime des monarchies constitutionnelles d’Occident. Il trouvait des raisons de confiance dans l’histoire de la Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait son éducation politique. Il la comparait à un enfant qui, après s’être tenu sur le pied gauche (les premières Doumas révolutionnaires) et ensuite sur le pied droit (la troisième Douma conservatrice), marchait désormais d’aplomb sur ses deux pieds. Et revenant sur la présence de l’Empereur à la séance de rentrée, le président ajoutait en riant de bonne humeur :
« On avait voulu faire croire à Sa Majesté que l’assemblée était composée de loups et de tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur net. L’Empereur est venu parmi nous, il a vu de ses yeux et il sait bien, aujourd’hui, que l’on peut s’entendre. »
Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à M. Rodzianko qu’un an plus tard, presque jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication à Nicolas II, il aurait certainement trouvé la plaisanterie de très mauvais goût…
Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des chefs les plus brillants, les plus spirituels du parti cadet, qui parle notre langue comme un Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice de mots et de formules qui feraient de lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi croyait fermement à une évolution politique qui s’accomplirait régulièrement, dans les formes du gouvernement monarchique. L’idée qu’on pût supprimer les Romanof lui faisait lever les bras au ciel : « Excellent moyen, s’écriait-il, d’alimenter la réaction ! Admirable idée de votre Gribouille ! »
Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter là), je questionnais M. Efremof, « progressiste » notoire qui, par le tour de ses pensées, par sa vue générale des choses, par son vocabulaire, par les détails mêmes de sa personne, évoquait le type du républicain de gauche tel qu’il existe chez nous. Il était, ce radical, moins certain que les octobristes ou les cadets que l’évolution dût être paisible et régulière. Le Tsar à la Douma ?… Oui, sans doute, mais n’était-ce pas trop tard ? « L’abîme se creuse », me disait le député progressiste en hochant la tête. Et pourtant, il ne croyait pas, lui non plus, à la subversion totale du régime, à ce qu’il appelait « une révolution sérieuse », c’est-à-dire, d’un seul mot, à la Révolution…
Le moment où ces déclarations sincères et spontanées m’étaient faites était pourtant celui où commençait contre le mouvement libéral la réaction de ce qu’on devait désigner plus tard sous le nom d’« influences occultes ». M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur Pour succéder à M. Goremykine dans les derniers jours de janvier (du vieux style). Nous savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux que datent le recommencement de la politique germanophile et la tentative de la bureaucratie pour reprendre la haute main sur le gouvernement de l’Empire.
Il est vrai que M. Stürmer était accueilli froidement. Mais les dispositions conciliantes des libéraux n’en étaient pas découragées. Dieu sait pourtant si la personne du nouveau président du Conseil était peu engageante ! A franchement parler, elle était même antipathique. Lorsque cette nomination avait été connue, un beau matin, à Pétrograde, la stupéfaction avait été grande. Le nom seul de M. Stürmer, ce nom allemand de mauvais augure, choquait les oreilles et excitait la défiance : comment n’avait-il pas mis le pouvoir en garde contre un choix si malencontreux[1] ? Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient mal l’inquiétude et l’irritation de l’opinion publique. C’est au ministre de la Guerre que l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ de M. Goremykine avait couru, un ami demandait, par téléphone, le nom de son successeur, et le général Polivanof avait répondu : « Je ne peux pas le dire, j’aurais trois mille roubles d’amende. » Trois mille roubles d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde lorsqu’on parle allemand au téléphone. Quelques jours plus tard, au Yacht-Club, à l’heure du déjeuner, un officier se levait, demandait la permission de prononcer deux mots allemands, rien que deux, et disait gravement, au milieu des rires : « Gofmeister Stürmer. » Car on sait que la plupart des titres de cour, en Russie, venaient d’Allemagne (comme aussi trop de titres de la hiérarchie militaire), et que, dans la langue russe, l’H aspiré allemand se change en G. Telles sont les épigrammes par lesquelles la révolution aura commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles associaient, au mouvement libéral contre le régime bureaucratique, l’idée de nationalité.
[1] Nomen, numen… Le nom de M. Goremykine, peur être russe, ne sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose comme l’affligeant ou le lamentable, ce qui n’exprimait que trop bien l’idée que le public avait du gouvernement.
Si net était pourtant, chez les hommes politiques libéraux, le désir d’éviter une cassure, que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer, ils le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient. Pendant son séjour à Paris, au mois de mai, M. Milioukof, interrogé par un rédacteur de l’Humanité, déclarait que son parti, celui des constitutionnels-démocrates, d’accord avec les autres partis du « bloc progressiste », renonçait pour le moment à réclamer ce « ministère responsable » qui devait être, à ses yeux, « le résultat d’une longue évolution ». Et, quant à la personne même de M. Stürmer, M. Milioukof ajoutait en propres termes, et non sans causer quelque surprise à son interlocuteur : « C’est un personnage de transition. Il n’est pas d’un réactionnarisme aussi déterminé que son prédécesseur, M. Goremykine. C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur, mais, justement parce que bureaucrate, il est doué d’une certaine souplesse qui lui permet de s’adapter aux circonstances… »
On voit que M. Milioukof y mettait de la bonne volonté. Il n’était guère possible d’en mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient crédit à M. Stürmer, il était en réalité le leur. En dehors des cercles de la Douma, j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre. Les troupes du parti des réformes étaient, de toute évidence, restées beaucoup plus intransigeantes que les états-majors. Elles en comprenaient avec peine les sentiments et la tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer la « faiblesse » du bloc progressiste, quand on ne la taxait pas de trahison : tous les hommes politiques qui, à un moment donné, ont voulu « sérier les questions », ont encouru les mêmes reproches et les mêmes colères.
Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons à toucher du doigt une des causes de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien régime.