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Comment est née la révolution russe

Chapter 7: IV RASPOUTINE
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About This Book

L'essai examine les causes profondes de l'effondrement du régime impérial russe en analysant l'affaiblissement de la légitimité monarchique, le détachement de l'administration et des élites, et l'impact de la guerre sur la stabilité intérieure. Il compare la situation à d'autres révolutions marquées par un élément national dominant, montre comment des mesures modérées auraient pu temporiser la crise, et retrace la transformation d'une insurrection de palais en une révolution politique et sociale. L'auteur insiste sur le rôle décisif des masses paysannes et des nationalités composant l'Empire pour déterminer la forme et l'avenir de l'État.

IV
RASPOUTINE

Le livre qui aide le mieux à comprendre les circonstances vraiment extraordinaires au milieu desquelles s’est consommée la ruine de la monarchie, c’est l’histoire fantastique et vraie des Faux Démétrius, telle que l’a racontée Prosper Mérimée. On y voit combien la Russie est proche encore de son passé légendaire, l’aliment que donne aux impostures non seulement la croyance au merveilleux, mais le contact encore presque immédiat de la Russie avec sa période mythologique. Il faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully gouvernaient la France, quand Descartes et Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont on n’a jamais su au juste ni l’origine ni le nom se faisait passer pour le fils d’Ivan le Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire de Raspoutine n’appartient-elle pas au même genre de féerie ? Il y aura, pour un Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique à écrire sur ce sorcier de village dont le nom est destiné à remplir l’histoire des derniers jours du règne de Nicolas II. L’historien fera justice des exagérations. Il montrera comment la crédulité publique favorisait les calculs de Raspoutine, qui tenait boutique ouverte de faveurs et d’influence, en lui attribuant toutes les grâces et toutes les disgrâces, toutes les nominations, celle des ministres, des ambassadeurs, des généraux même, en sorte que Raspoutine, dont l’ignorance était grossière, qui savait à peine écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, gouverné toute la Russie. La simple vérité est suffisamment romanesque. L’histoire dira qu’on faisait tourner des tables, à Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait Raspoutine comme une sorte de porte-bonheur, et même de prophète, tandis que, dans l’ombre, les maires du palais, les vizirs rusés de la bureaucratie faisaient servir le favori à leurs desseins.

Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, l’étrange et scandaleux personnage régnait sur l’imagination des foules. Tandis que l’ennemi envahissait le territoire, que la révolution montait, il devenait, dans l’esprit de tout un peuple immense, le symbole des périls publics et, comme son assassinat l’a montré, le bouc émissaire de la Russie. Le nom même qu’il s’était donné par défi autant que par feinte humilité mystique (Raspoutine, ou « le dissolu ») n’exprimait que trop bien la décomposition d’un état de choses. Catherine s’était entourée de philosophes. Alexandre Ier avait écouté Mme de Krüdner. Nicolas II se contentait de Raspoutine. Voilà où l’on était descendu. Cependant la cour de Russie continuait à garder sur le monde son ancien prestige. Le système des alliances et la guerre européenne supposaient la continuation de la grande politique russe telle que les chancelleries, depuis le XIXe siècle, avaient pris l’habitude de la regarder avec considération et respect. En réalité, et c’est un contraste qui ne manquera pas de frapper les historiens philosophes, la Russie impériale tombait en enfance.

Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année dernière, par cette station lointaine de Tornéo, à deux pas du cercle polaire, porte étroite et d’accès incommode, la seule pourtant qui restât entre-bâillée sur l’Occident, le nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté à tous les échos, venait frapper les oreilles. Comme les roseaux de la fable racontaient l’histoire du roi Midas, le vent des steppes, le murmure des forêts portaient le mythe de Raspoutine. La raison disait au voyageur qu’il n’était pas possible que tout, dans le vaste Empire, même les revers et les succès des armées, s’expliquât par l’action et la volonté de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur de Cour. Mais ce qu’il fallait constater comme un symptôme grave, c’est qu’autour de ce nom, mille fois répété avec scandale, dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes et les déceptions d’un peuple.

« Voulez-vous voir Raspoutine ? » m’avait-on demandé à Pétrograde.

La curiosité avait failli être la plus forte. Mais il fallait se faire introduire auprès du personnage, demander, solliciter presque une audience, et il était habile à exploiter les moindres marques d’attention capables d’accroître son prestige. Il y avait dans le cas de Raspoutine une large part de charlatanisme, et tout ce qui pouvait ressembler à un hommage à son autorité favorisait son industrie. Et puis, à l’étranger, est-ce que nous ne devons pas toujours nous regarder tous comme porteurs responsables de la dignité du nom français ? Au dehors, un peu de fierté nationale est un bon placement. Pour ces raisons, et bien que j’y perdisse peut-être au point de vue anecdotique et pittoresque, je ne surmontai pas ma répugnance et je m’abstins d’aller voir Raspoutine.

J’en reste persuadé et je le répète : l’imagination populaire a considérablement brodé à son sujet. Seul le génie du mal en personne, seul Belzébuth ou Asmodée eût pu être omniscient et omnipotent tel qu’on le représentait. Il a fait, en définitive, plus de mal à l’empereur qu’à la Russie. Mais le tort même le plus grave et le plus sensible qu’il aura porté à la couronne, on l’a mal compris et mal apprécié : il a consisté à aliéner à Nicolas II, dans la société russe, les forces conservatrices dont l’appui n’avait jamais manqué au trône et à refroidir jusqu’au zèle des hauts dignitaires de l’Église orthodoxe.

On n’a pas accordé beaucoup d’attention, en Europe, aux incidents qui se sont produits dans le monde ecclésiastique russe pendant ces quatre dernières années. L’affaire du procureur du Saint-Synode, Samarine, l’affaire de l’évêque Hermogène, ont paru, de loin, comme les querelles de moines de Byzance. En réalité, ces affaires ont eu un gros effet moral. Elles auront entraîné de graves conséquences politiques. On ne se doute pas assez que c’est dans le clergé qu’aura commencé, avec l’impopularité et la haine de Raspoutine, la désaffection à l’égard de l’empereur. L’aventurier, qui n’avait même pas reçu les ordres mineurs, usait de son influence sur Nicolas II pour faire la loi à l’Église nationale. La période de 1912-1913, selon des personnes renseignées, fut véritablement celle de la plus grande influence de Raspoutine à la Cour. Ce fut celle aussi d’une crise aiguë et d’un conflit entre le haut clergé et l’Empereur. Une créature de Raspoutine, Varnava, paysan à peine plus instruit que son protecteur, avait été nommé, grâce à lui, évêque de Tobolsk. Varnava s’était mis en tête de faire béatifier un moine de son diocèse, du nom de Jean, qui avait possédé une réputation de sainteté. Ayant été reçu en audience par l’Empereur, Varnava lui demanda de prononcer la béatification de Jean de Tobolsk, ce que l’Empereur accorda sur-le-champ. Or, le Saint-Synode a seul le pouvoir de faire des saints. Il adressa au souverain une requête où il exposait ses droits et les motifs pour lesquels il refusait de béatifier Jean de Tobolsk, en même temps qu’il demandait l’annulation de la décision prise sur l’initiative irrégulière de Varnava. Nicolas II rejeta la requête en faisant connaître que sa décision était irrévocable et en s’étonnant que le Saint-Synode discutât une question tranchée par le pouvoir impérial. Le Saint-Synode ne s’inclina pas. Varnava avait commis une infraction grave contre la discipline ecclésiastique. Le Saint-Synode décida de retirer à Varnava son siège épiscopal et lui ordonna de se retirer dans un monastère. Cette fois, ce fut au tour de Nicolas II, irrité de l’opposition du Saint-Synode, de refuser sa ratification et de couvrir Varnava en termes catégoriques et qui n’admettaient pas de réplique. Alors, les prélats qui avaient siégé au Saint-Synode adressèrent au Tsar une lettre collective où ils déclaraient renoncer à leurs charges. Une forte pression du pouvoir et la crainte du scandale parvinrent à arrêter cette insurrection d’évêques. Mais Raspoutine triomphait. Bientôt le métropolite de Pétrograde, Vladimir était envoyé à Kief en disgrâce. Le procureur du Saint-Synode, M. Samarine, un des représentants les plus populaires de la noblesse provinciale de Russie, devait donner sa démission.

Ces incidents avaient laissé dans l’Église et dans les milieux les plus conservateurs de Russie bien des amertumes. Dans la société de Moscou, où l’affront fait à M. Samarine avait été profondément ressenti, des silences plus éloquents que des plaintes en disaient long sur l’état des esprits. L’Empereur, en somme, avait scié lui-même un des étais de son trône. C’est à la suite de l’affaire Varnava que s’est développé le mouvement favorable au rétablissement du patriarcat, jadis supprimé par Pierre le Grand pour faire du Tsar le chef de l’Église russe. Et dans les protestations contre les « influences occultes », le clergé n’est pas resté en arrière des autres groupes de la nation. Voici, à titre d’exemple, la plainte qu’un prêtre-député, le Père Nemertzalof, exhalait, au mois de décembre 1916, à la tribune de la Douma :

L’instant est venu de proclamer que l’âme de l’État, la sainte Église orthodoxe, se trouve à son tour en danger et qu’il nous est impossible, à nous, croyants dévoués corps et âme à la sainte Église, de garder plus longtemps le silence. Notre devoir est de crier bien haut, si haut que toute la Russie orthodoxe puisse nous entendre, que l’Église orthodoxe est en danger. Mes frères, levez-vous et défendez-la ! L’Église tout entière est menacée, et elle n’est pas menacée par le bas. C’est par le haut qu’on l’attaque. Oui, je ne sais quelle main boueuse s’avance vers l’Église pour saisir les rênes de ses destinées. On veut ébranler la base même de l’Église orthodoxe, détruire le pouvoir des Hiérarchies, précipiter dans le malheur et la ruine l’Église de la Patrie. On veut bouleverser la structure intérieure millénaire de l’Église. Nous, les croyants et les fidèles de cette Église, nous déclarons bien haut que nous ne permettrons pas cela… La simonie, la protection, l’oppression, les pots-de-vin, les recommandations et les intrigues dans le domaine de la foi !… Les paroles que je prononce ici font saigner mon cœur de pasteur. Mais me taire serait au-dessus de mes forces.

Il est incroyable que l’Empereur n’ait pas entendu de tels avertissements, et l’on se demande de quelle hébétude ou de quel esclavage son esprit était frappé. Mais l’on ne s’étonnera plus, après les faits et les paroles que nous venons de citer, que, l’heure de la chute venue, Nicolas II se soit trouvé abandonné de tous, de l’Église elle-même, et que le Saint-Synode ait si facilement rayé des prières le nom de l’Empereur et de la famille impériale. Cette circonstance explique aussi pour une part que l’on n’ait pas vu trace, chez les masses paysannes où l’influence du clergé est restée forte, de ce mouvement réactionnaire ni de cette chouannerie que l’on escomptait en cas de révolution.