WeRead Powered by ReaderPub
Comment est née la révolution russe cover

Comment est née la révolution russe

Chapter 8: V LA CHUTE
Open in WeRead

About This Book

L'essai examine les causes profondes de l'effondrement du régime impérial russe en analysant l'affaiblissement de la légitimité monarchique, le détachement de l'administration et des élites, et l'impact de la guerre sur la stabilité intérieure. Il compare la situation à d'autres révolutions marquées par un élément national dominant, montre comment des mesures modérées auraient pu temporiser la crise, et retrace la transformation d'une insurrection de palais en une révolution politique et sociale. L'auteur insiste sur le rôle décisif des masses paysannes et des nationalités composant l'Empire pour déterminer la forme et l'avenir de l'État.

V
LA CHUTE

« La Patrie est en danger ! » Ces mots depuis trois mois avaient retenti partout. Ce n’était pas seulement à la Douma qu’on les entendait, c’était au Conseil de l’Empire. C’était aux congrès de la Noblesse. C’était dans la famille impériale elle-même. Ce qu’on a appelé la « cabale des grands-ducs » était un signe peu douteux de la décomposition du régime. Une révolution de palais, c’est-à-dire quelque chose de classique et de conforme à bien des précédents russes, semblait se préparer à Pétrograde. La « lettre de remontrances respectueuses » que les Vladimirovitch et le grand-duc Dimitri Pavlovitch avaient adressée à l’Empereur était restée sans réponse. Ce furent les mêmes, aidés par le prince Soumarokof Elston, mari de la princesse Irène, et par le fameux député de l’extrême droite à la Douma, Pourichkiévitch, qui organisèrent quelques semaines plus tard le complot à la suite duquel ils firent périr Raspoutine. Ces événements sont encore présents à toutes les mémoires.

Raspoutine mort, la Russie se crut vengée et délivrée. Des millions d’hommes respirèrent. Les fidèles brûlaient des cierges en l’honneur de la vierge de Kazan. Ce fut alors qu’on découvrit combien avait été exagéré le rôle du moine. La crédulité populaire l’avait rendu responsable de toutes les trahisons et de tous les maux. Après sa disparition, on fut bien obligé de s’apercevoir que tout continuait comme par le passé, que l’influence des « forces ténébreuses », des « puissances occultes » se faisait toujours sentir. Les mêmes causes générales subsistaient. Par une lamentable superstition des mots, le pouvoir s’obstinait à se dire autocratique ; cependant son impuissance et son anémie allaient en s’aggravant. Les éléments malsains pullulaient dans le corps social : des scandales de toute sorte, financiers et policiers, éclataient chaque jour. Les masses, qui ne se sentaient plus dirigées, se laissaient entraîner à l’anarchie par les motifs de mécontentement trop justifiés que lui apportait la crise des approvisionnements, poussée jusqu’à la disette dans les grandes villes. L’humeur, la disposition du peuple, sa nastroiénié, comme disent les Russes, devenait chaque jour plus inquiète et plus nerveuse. Déjà, l’an dernier, des ouvriers, s’étant mis en grève dans une grande entreprise métallurgique qui travaillait pour la défense nationale, n’avaient su présenter que cette revendication et ce grief : « Ça ne va pas comme nous voudrions. » Non seulement dans les faubourgs de Pétrograde, mais dans les provinces et, chose plus grave, dans l’armée surtout, l’armée lasse de se battre sans fusils, sans canons, sans chemins de fer, ce sentiment était universel : les choses n’allaient pas comme la Russie aurait voulu.

Tel est l’instant, telle est l’occasion que la bureaucratie expirante aura choisis pour essayer de rétablir sa situation par un coup d’État. En jouant son va-tout, elle a perdu Nicolas II, qui avait déjà abdiqué entre ses mains avant d’abdiquer entre celles du gouvernement provisoire. L’ironie du sort aura même voulu que l’instrument suprême du tchin et le naufrageur de la dynastie ait été un ancien libéral, sorti de la Douma, jadis recommandé, dit-on, à l’Empereur par M. Rodzianko lui-même comme un des hommes de confiance qui devaient rénover le régime. Qu’ils s’appellent Polignac, Franco ou Protopopof, il y a de ces esprits chimériques qui semblent prédestinés à hâter la fin des monarchies malades. Et les souverains qui perdent le trône par leur faute ne manquent jamais d’approuver, au moment critique, le plan absurde qui doit consommer leur perte.

Pour la bureaucratie, qui se sentait débordée par le flot, il n’y avait plus qu’une chance de salut : briser par la force la Douma, les Zemstvos, les organisations sociales, et puis en finir, dès qu’elle pourrait, avec la guerre, puisque la guerre ne servait qu’à faire éclater son incapacité. La paix conclue, on cherchait, dans un pacte avec la Prusse monarchique, une assurance contre le mouvement libéral. L’alliance des trois Empereurs était scellée, et Protopopof devenait le grand homme de cette géniale combinaison politique. Cependant, pour faire la contre-révolution, il fallait qu’il y eût la révolution d’abord : sûr de lui-même, sûr des mitrailleuses qu’il avait fait disposer sur les clochers des églises, sur les toits des monuments publics, Protopopof ne craignit pas de provoquer l’insurrection.

Sans doute, à la Douma, des paroles violentes, des avertissements sévères à l’adresse de la famille impériale avaient été prononcés. Le procès de l’Impératrice et de Stürmer avait été fait. Mais pas un appel à la révolte n’était parti de l’assemblée. L’histoire rendra cette justice aux chefs libéraux qu’ils seront restés fidèles jusqu’au bout à la ligne de conduite qu’ils s’étaient fixée, qu’ils auront, jusqu’au dernier moment, essayé de sauver l’Empereur, puis, l’entêtement de l’Empereur étant invincible, de conserver au moins la dynastie des Romanof[3]. Faisant bon marché de la couronne, qui était l’enjeu de cette aventure, Protopopof mit le feu aux poudres dans un moment où l’excitation était générale. Arrestation de députés socialistes sous le prétexte de complot contre la sûreté de l’État, prorogation de la Douma, suspension des journaux : il aura recommencé les « Ordonnances », mais en allant plus loin encore, car Polignac, du moins, n’avait pas de lui-même organisé l’émeute. Des signes concordants font penser que, pour être plus sûr d’avoir « sa » révolution, Protopopof l’avait attisée. La suspension complète du ravitaillement de la capitale ne peut qu’avoir été intentionnelle. De plus, le Rousskoïé Slovo du 12/25 février a signalé ce fait qu’un « faux Milioukof » avait paru aux usines Lessner et avait convoqué les travailleurs à l’insurrection. Que des policiers « camouflés » aient été les agents de cette mise en scène peut paraître un fait extraordinaire. On en doutera moins quand on saura que la censure interdit à M. Milioukof de protester contre cette machination et de répondre par un appel au calme…

[3] Notons ce témoignage emprunté à l’Outro Rossii du 14/27 février 1917 : « La Douma a rempli son devoir. Si on peut lui reprocher quelque chose, ce n’est pas d’avoir voulu envenimer le conflit, bien au contraire… Cette lenteur, cette répugnance à prononcer une parole risquée avait son bon côté. Une telle Douma ne pouvait être soupçonnée par la réaction de tendances antigouvernementales. »

Dans la nuit du 12 au 13 mars (de notre style), c’est-à-dire lorsque la révolution était déjà un fait accompli, que les membres du Cabinet et les serviteurs de l’ancien régime étaient arrêtés, les membres élus du Conseil de l’Empire, ceux de la gauche de cette assemblée, adressaient encore à Nicolas II cette suprême adjuration :

« Nous, soussignés, membres élus du Conseil de l’Empire, nous accomplissons en nous adressant à Votre Majesté le devoir que nous impose notre conscience envers vous et la Russie. Par suite de la désorganisation complète des transports et l’arrêt des arrivages de matières premières et de combustible, les usines et les fabriques ont été obligées d’interrompre leur travail. Le chômage forcé et la crise extrêmement aiguë de l’alimentation provoquée également par la désorganisation des transports ont amené les masses populaires à une exaspération violente. Cette exaspération a été encore aggravée par la haine que le gouvernement avait provoquée dans le peuple et les soupçons dont l’âme populaire était animée envers le pouvoir. Tout cela a eu pour résultat de provoquer des troubles qui se sont développés avec la furie d’éléments déchaînés et ont entraîné l’armée avec eux. Le gouvernement qui n’a jamais bénéficié de la confiance de la Russie, a perdu actuellement tout crédit. Il est impuissant à prendre quelque mesure que ce soit envers la situation qui est très menaçante. Sire ! En conservant au pouvoir le gouvernement actuel, on ne fera que provoquer une ruine complète de l’ordre légal qui entraînera fatalement la défaite, la chute de la dynastie et les plus grandes calamités pour toute la Russie. Nous considérons que l’unique ressource qui reste à Votre Majesté consiste en un changement définitif de la politique intérieure conformément aux désirs qui ont été maintes fois exprimés par la représentation nationale des différentes classes de la population et les organisations sociales. Les institutions législatives doivent être immédiatement convoquées à nouveau. Le conseil des ministres actuel doit être destitué, et la formation d’un nouveau Cabinet doit être confiée à une personne investie de la confiance de la nation. Elle soumettra à Votre Majesté la liste des membres d’un nouveau Cabinet qui soit capable de gouverner dans un accord complet avec la représentation nationale. Chaque instant est précieux. Tout délai et toute hésitation peuvent amener des calamités sans nombre. »

Le premier manifeste de la Commission exécutive de la Douma, d’où allait naître le gouvernement provisoire, proclamait bien la déchéance du cabinet Galitzine, mais non pas celle de l’Empire. Ce manifeste disait simplement ceci :

« Considérant les difficultés d’ordre intérieur dans la politique du précédent gouvernement exécutif, le gouvernement de la Douma se considère comme obligé de prendre en main l’ordre public. Conscient des responsabilités qui découlent de cette décision, la Commission exprime sa certitude que le peuple et l’armée lui prêteront assistance dans la tâche difficile qui incombe au nouveau gouvernement, lequel accepte les vœux du peuple et jouit de sa confiance. »

Enfin, le 15 mars, au palais de Tauride, devant une foule de soldats, de marins et d’ouvriers, embryon du fameux comité, M. Milioukof annonçait, avec « le premier cabinet national russe », la régence du grand-duc Michel, le tsarévitch Alexis restant prince héritier. « Mais c’est l’ancienne dynastie ! » s’écriait-on de toutes parts. « Parfaitement, reprenait M. Milioukof. Je n’ai pas, moi non plus, d’affection pour la dynastie. Mais il ne s’agit pas de ce qui nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile. »

Comment des folies aussi excessives n’auraient-elles pas mal tourné pour leurs auteurs ? Comment avait-on pu oublier que, si les libéraux étaient prêts à de larges concessions, les éléments révolutionnaires, vaincus en 1905, mais non désarmés, n’attendaient que l’occasion de prendre leur revanche ? Cette occasion, on la leur offrait. Les personnes qui ont approché M. Protopopof pendant ces derniers mois le peignent comme un extravagant. Assurément, cet ancien vice-président de la Douma, pour avoir passé en quelques semaines du libéralisme à la défense de la bureaucratie et à la contre-révolution policière, manquait d’équilibre. Mais y avait-il, à la Cour, plus de bon sens ? Y avait-on la moindre connaissance des hommes, de l’opinion publique, de l’état des esprits ? La révolution allumée, son cours ne faisait plus de doute. Mais que fût-il advenu d’un succès de la contre-révolution ? Ce n’est pas en France que personne aura le courage d’accabler Nicolas II, fidèle à sa parole et à celle de son père, à l’alliance que lui avait léguée Alexandre III. Sans doute, il n’aura pas vu que la politique intérieure détestable et insensée à laquelle il se laissait entraîner devait, dans l’esprit de ses funestes conseillers, le conduire à manquer à ses engagements… Cela n’a pas été et cela ne pouvait pas être. Si Nicolas II a perdu son trône par faiblesse, il n’y a pas, du moins, de tache sur son nom.

Son règne, comme tant d’autres choses en ce monde, s’appellera : « J’aurais pu être… » Nicolas II aura certainement perdu la plus belle occasion qui se soit présentée de rajeunir une monarchie. Il y a quatre ans seulement, la Russie avait fêté le troisième centenaire de l’avènement des Romanof. L’Empereur n’aura pas compris cette leçon de politique et d’histoire. L’autocratie aura eu tort d’oublier ses origines. C’est par l’élection, et pour que la Russie eût un chef capable de la sauver de la menace étrangère, que Michel Romanof avait été porté au trône. Là se trouvait l’indication du rôle historique qui revenait au successeur du tsar de Moscou dans la grande crise nouvelle de la vie du peuple russe.

Il y a huit mois, essayant d’indiquer les courants intellectuels et politiques de la Russie en guerre, nous disions que son avenir s’ouvrait sous le signe du nationalisme. La révolution nationale du mois de mars 1917 est venue nous donner raison. Mais on ne pouvait pas compter que le triomphe des libéraux patriotes désarmerait les partis. En tombant, en se suicidant, l’ancien régime faisait la part trop belle aux éléments d’extrême-gauche. Nous allons assister sans doute à une lutte entre des tendances contraires. Il se peut que l’anarchie slave, qui est ancienne, se trouve aux prises avec le patriotisme russe qui est ancien, lui aussi, mais rajeuni et retrempé. Selon toutes les apparences, après des péripéties peut-être tragiques, c’est le nationalisme qui devra être le plus fort. Sinon, et quelle que soit la forme de son gouvernement futur, la Russie constituerait une exception dans le monde contemporain et, au milieu de peuples ardents à combattre pour leur unité, leur indépendance et leur grandeur, elle exposerait son avenir à un nouveau danger, alors que, par sa révolution, elle vient de montrer comme eux sa volonté de vivre.