The Project Gutenberg eBook of Comment on Prononce le Français
Title: Comment on Prononce le Français
Author: Philippe Martinon
Release date: August 4, 2019 [eBook #60052]
Most recently updated: October 17, 2024
Language: French
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| Table des Matières
Index alphabétique des finales Index alphabétique des principaux mots et noms propres Notes |
COMMENT ON PRONONCE
LE FRANÇAIS
18ᵉ A 27ᵉ MILLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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Comment on parle en français. La langue parlée correcte comparée avec la langue littéraire et la langue familière.
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Dictionnaire complet, méthodique et pratique des Rimes françaises, précédé d’un traité de versification. Ouvrage composé sur un plan tout à fait nouveau. Un volume in-12 de 300 pages.
(Librairie Larousse.)
PH. MARTINON
Docteur ès lettres
COMMENT ON PRONONCE
L E F R A N Ç A I S
Traité complet de
prononciation pratique
avec les noms propres
et les mots étrangers
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, rue Montparnasse. Paris
TOUS DROITS DE REPRODUCTION,
DE TRADUCTION, D’ADAPTATION ET D’EXÉCUTION
RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS.
COPYRIGHT 1913, BY THE LIBRAIRIE LAROUSSE, PARIS.
A MA FEMME,
Parisienne de Paris
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L’AUTEUR,
Parisien de province.
| TABLE DES MATIÈRES |
PRÉFACE
Deux grammairiens, Domergue et Mᵐᵉ Dupuis, ont publié en 1805 et 1836 des traités de prononciation qui ont longtemps fait loi[1]. On voit qu’ils remontent un peu loin. Et pourtant, depuis cette époque, il n’en a guère paru de satisfaisants. Je n’en connais pas du moins qui n’ait de graves défauts.
D’abord ils sont inexacts, je veux dire qu’ils renferment de nombreuses erreurs, parfois des erreurs énormes, soit qu’ils conservent, par un respect excessif de la tradition, des manières de prononcer qui sont tout à fait sur années, soit qu’au contraire, ils accueillent avec une facilité déplorable des prononciations qui ont peut-être l’avenir pour elles, mais qui en attendant sont désagréables au plus haut degré[2]. Chose fâcheuse à constater, les meilleurs travaux sur la matière sont encore ceux des étrangers. Mais comment espérer qu’un étranger puisse vraisemblablement nous enseigner notre prononciation? Ch. Nyrop lui-même, qui fait autorité en ce qui concerne la grammaire historique de notre langue, ne peut pas ne pas commettre des erreurs[3].
Un autre défaut des traités de prononciation contemporains, c’est qu’ils sont très incomplets. Seul Lesaint s’est donné la peine de faire une revue complète, trop complète même, du vocabulaire. Je dis trop complète, parce qu’il donne des listes alphabétiques interminables de mots que personne n’emploie. Mais lui-même n’a pas prévu tous les cas intéressants ou douteux, tous ceux sur lesquels on peut ou on doit se poser des questions. Aurait-on donc tout prévu dans ce nouveau livre? Je ne l’affirmerai pas, et sans doute plus d’un point a dû échapper: en aucune matière on ne peut prétendre être parfaitement complet, et il peut y avoir des difficultés à côté desquelles on passe sans les apercevoir. Il reste toujours que l’on trouvera traités ici des problèmes, ou indiquées des prononciations qu’on chercherait vainement ailleurs. Pour les noms propres notamment, on sera très largement servi. Et les faits n’y seront pas énumérés, mais classés: les longues listes alphabétiques qu’on trouve ailleurs, et qui, dans leur désordre réel, que cache mal l’ordre apparent, rendent si peu de services, y seront remplacées par des classifications méthodiques et logiques.
Mais, dira-t-on, si les traités de prononciation sont incomplets, les dictionnaires ne le sont pas. N’y en a-t-il pas qui donnent la prononciation de tous les mots? Eh bien! c’est encore une erreur. Les dictionnaires, outre qu’ils sont un peu gros pour être d’un usage pratique, sont aussi très incomplets, d’abord parce qu’ils ne donnent généralement qu’une prononciation dans beaucoup de cas où on a le droit d’hésiter: or, quand les individus ont le droit d’hésiter, les livres ont le devoir de le faire; ensuite parce qu’ils oublient les flexions, qui sont capitales: ils donneront par exemple la prononciation de l’infinitif des verbes, mais celle de la première personne, dans la pluralité des cas, est beaucoup plus intéressante que celle de l’infinitif. Et puis les dictionnaires considèrent uniquement les mots isolés: or il importe souvent de les considérer dans le corps des phrases.
D’ailleurs les dictionnaires aussi renferment beaucoup d’erreurs. Celui qui aujourd’hui fait autorité en toute matière, le Dictionnaire général, de Darmesteter, Hatzfeld et M. A. Thomas, laisse autant à désirer au point de vue de la prononciation qu’au point de vue de l’étendue du vocabulaire[4]. D’abord sa doctrine paraît avoir varié sensiblement au cours de l’impression, et on y trouve d’étranges inconséquences[5]; de plus il paraît dans beaucoup de cas subordonner ses solutions à l’orthographe ou à l’étymologie, sans tenir assez de compte de l’usage véritable, indiquant ce qui doit être ou ce qui devrait être plutôt que ce qui est[6]. Au surplus, le dernier auteur du livre, qui n’était pas le principal responsable, a si bien reconnu le fait, que la prononciation a été l’objet d’une attention toute particulière dans la revision qui a été faite.
J’ai cru, néanmoins, devoir signaler en note les points principaux sur lesquels je suis en accord ou en désaccord avec le Dictionnaire général: le lecteur aurait pu me reprocher de ne pas faire connaître, dans un ouvrage qui veut être aussi complet que possible, l’opinion d’un livre aussi important; il pourra donc se prononcer lui-même en connaissance de cause.
Un autre dictionnaire qui semblerait aussi devoir faire autorité en la matière, c’est le Dictionnaire phonétique de la langue française par Michaëlis et Passy. Mais, malgré la préface complaisante (avec des restrictions d’ailleurs) de Gaston Paris, je crains bien que le second de ces auteurs n’ait dans ce livre une part singulièrement réduite. C’est encore l’œuvre d’un étranger, et elle fourmille d’erreurs étranges[7].
Ainsi les dictionnaires ne sont ni plus complets ni plus exacts que les traités de prononciation. Quant à la méthode, l’ordre alphabétique leur interdit d’en avoir une. Mais celle des meilleurs traités de prononciation, fort scientifique peut-être, n’est aucunement pratique. Ils partent en effet du son pour aboutir à l’orthographe. Comme méthode générale d’enseignement pour les étrangers, cela est sans doute excellent. Et d’autre part il peut être très intéressant pour tout le monde de savoir qu’un son donné, voyelle ou consonne, s’écrit de telles et telles manières différentes. Mais ceux qui, sachant la langue par ailleurs, désirent simplement se renseigner sur des points particuliers, et ce sont de beaucoup les plus nombreux, ceux-là ne partent pas du son, car il ne s’agit pas pour eux d’apprendre l’orthographe; ils désirent au contraire apprendre quel est le son qui correspond correctement à une graphie donnée. Un livre pratique, un livre de vulgarisation, destiné aux Français aussi bien qu’aux étrangers, doit donc partir de l’orthographe exclusivement; il doit partir de ce qui se voit, qui est absurde peut-être, mais qui est fixe et certain, pour passer à ce qui s’entend, qui est souvent douteux ou discutable. Sans doute dans les livres il y a des tables... quelquefois, mais ce n’est pas assez; c’est dans le livre même que la méthode doit être pratique.
De plus, les meilleurs livres ont encore, je ne dirai, pas un défaut, mais un inconvénient au point de vue pratique: c’est de faire usage de signes spéciaux inusités ailleurs. Je sais tout ce qu’on peut dire en faveur des signes spéciaux, et combien il est plus aisé de marquer les sons avec précision et correction, lorsque chaque son a un signe unique, et chaque signe un son unique. C’est parfait au point de vue scientifique. Le malheur, c’est qu’un profane qui veut se renseigner et qui aperçoit ces signes dont il n’a pas l’habitude ferme le livre immédiatement. Il est bien certain qu’il a tort, mais qu’y faire? On aura beau simplifier, se réduire à une demi-douzaine de signes particulièrement indispensables, rien n’y fera. Les personnes les plus intelligentes, qui se rendraient immédiatement, si l’on avait deux minutes pour leur montrer verbalement la nécessité de ces signes, et combien leur usage est facile, ne feront pas elles-mêmes ce simple effort de deux minutes, qui leur serait nécessaire pour se rendre compte des choses avec une parfaite aisance. Elles fermeront le livre, comme les autres. Encore une fois, qu’y faire? Tant pis pour elles, dira quelqu’un! C’est parfait; mais alors on prêchera dans le désert! Or, quand on fait un livre de vulgarisation, c’est pour être lu du plus grand nombre, et il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaire, c’est celui de Mahomet: quand la montagne ne veut pas venir, il faut aller à elle! C’est pourquoi ce livre est imprimé d’un bout à l’autre avec les caractères de tout le monde. La méthode a des inconvénients: pense-t-on que je ne les voie pas? Elle sera certainement l’occasion de plus d’une erreur passagère, due à l’inattention du lecteur. Mais l’avantage qu’il y a d’atteindre la catégorie de lecteurs qui est de beaucoup la plus nombreuse compense largement quelques inconvénients, d’ailleurs assez médiocres en définitive.
Ce n’est pas tout. Les traités de prononciation se bornent généralement à énoncer les faits, sans les expliquer: on en trouvera ici l’explication, historique ou théorique, sauf erreur, toutes les fois qu’elle est possible et présente quelque intérêt. Et c’est précisément l’avantage principal que présentent les classifications méthodiques et logiques sur les simples listes alphabétiques. Les lecteurs qui ne peuvent tirer parti que de l’ordre alphabétique—j’espère que c’est la minorité—auront toujours la ressource de recourir à la table des principaux mois cités, qui fera l’office d’un dictionnaire; mais ceux qui préfèrent l’ordre véritable et non artificiel, ceux qui veulent de la méthode, trouveront ici, j’espère, quelques satisfactions, au moins dans les chapitres importants, comme ceux de l’S et du T, sans parler des voyelles[8].
Après avoir justifié la publication de ce nouveau traité, peut-être faut-il faire connaître au lecteur les principes généraux qui m’ont guidé dans sa composition, plus simplement, quelle est la prononciation que je tiens en général pour la meilleure. Sur ce point je suis tout à fait de l’avis de l’abbé Rousselot: ce n’est pas en province qu’il faut chercher le modèle de la prononciation française, c’est à Paris. Toutefois je ferai à ce principe quelques restrictions. La prononciation parisienne est la bonne, mais à condition qu’elle ne soit pas exclusivement parisienne, auquel cas elle devient simplement dialectale. Pour que la prononciation de Paris soit tenue pour bonne, il faut qu’elle soit adoptée au moins par une grande partie de la France du Nord. Dans bien des cas, il est permis d’opposer à la prononciation de Paris une autre prononciation, si elle est répandue dans la plus grande partie de la France. Que les Parisiens ferment l’a de lacer et lacet, je ne vois rien à redire à ce qu’on les imite, car ils ne sont pas les seuls: encore est-il au moins aussi légitime de l’ouvrir, s’il est ouvert un peu partout; mais si les Parisiens vont jusqu’à fermer l’a de cadenasser et matelasser, je pense que cette fois c’est peut-être trop, et qu’on peut préférer une prononciation plus répandue.
Il y a autre chose encore. Paris est grand, et il y a bien des mondes à Paris. «La langue varie, en effet, dit l’abbé Rousselot, suivant les quartiers, les conditions sociales, et les intentions du sujet parlant. Un Parisien de la haute classe ne parlera pas comme un homme du peuple. Et l’homme du peuple lui-même se gardera bien de parler devant un étranger, une personne qu’il respecte, comme avec un camarade... Donc le français à conseiller à tous est celui de la bonne société parisienne.» On ne peut que souscrire à un principe si judicieux. Malheureusement l’auteur ajoute presque immédiatement, en précisant ce qu’il appelle bonne société parisienne: «...L’enfant né à Paris est Parisien, et même l’enfant qui y arrive le devient très vite, à la condition qu’il fréquente une école populaire.» Populaire? Mais alors voilà une bonne société qui est terriblement large. Et ceci est justement le défaut du Précis de prononciation de l’abbé Rousselot, outre qu’il est fort incomplet[9]. Autant l’auteur est inattaquable quand il s’agit des constatations générales de la phonétique expérimentale, dont il est le créateur et dont il est resté le maître, autant il prête à la critique, quand il s’agit de savoir à quelle espèce de gens il s’est adressé pour déterminer pratiquement l’usage dans les cas particuliers ou douteux. Quel fond peut-on faire, sur le témoignage de gens, des enfants sans doute, qui prononcent aighille pour aiguille? Cela seul suffit à ôter parfois toute valeur à ses statistiques, d’ailleurs fort réduites, et à ses conclusions.
On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la phonétique expérimentale ne donne pas par elle-même de résultats définitifs sur les questions qui font l’objet de ce livre. Si l’on veut savoir de quelle manière on dispose ses organes pour faire entendre un a fermé ou articuler un p ou un s, on peut s’adresser à elle en toute confiance: ses instruments sont infaillibles; mais s’il s’agit de savoir dans quels mots l’a est ouvert ou fermé, dans quels mots on prononce ou on ne prononce pas le p, les phonéticiens expérimentaux n’en savent pas plus que les autres, et leurs instruments, sur ce point, ne serviront à rien, tant qu’ils n’auront pas fait prononcer les mêmes mots par un assez grand nombre de personnes, choisies expressément dans ce but. Or justement, le premier point, celui qui est expressément de leur compétence, n’est pas traité dans ce livre: je m’adresse aux gens qui savent suffisamment le français, et aux Français eux-mêmes encore plus qu’aux étrangers, et je suppose qu’ils savent comment les sons s’émettent, comment s’articulent les consonnes. C’est pourquoi ce livre ne fait pas double emploi avec les travaux de la phonétique expérimentale: il les complète.
Le principe général est d’ailleurs le même, autant que possible, que celui de la phonétique expérimentale, et l’on ne saurait aujourd’hui en concevoir d’autre: il ne s’agit plus d’ordonner péremptoirement ce qui doit être, mais de constater simplement ce qui est. Une prononciation admise généralement par la bonne société est bonne par cela seul, fût-elle absurde en soi. Si l’on me voit chemin faisant résister à certaines prononciations que je crois mauvaises, c’est qu’elles ne me paraissent pas encore très générales, et que la lutte est encore permise et le triomphe possible; autrement je passe condamnation, car il n’y a rien à faire contre les faits. La seule difficulté est de savoir à quel moment une mauvaise prononciation est assez générale pour qu’il faille s’incliner et la déclarer bonne; car il faut bien se mettre dans l’esprit que toute prononciation qui est bonne a commencé par être mauvaise, comme toute prononciation mauvaise peut devenir bonne, si tout le monde l’adopte.
Ce traité se divise naturellement en deux parties, une pour les voyelles et une pour les consonnes. Il est probable quelles seront pour le lecteur d’un intérêt fort inégal, et voici pourquoi: la première peut servir surtout à corriger les défauts de prononciation, autrement dit les accents régionaux; mais ceci ne peut se faire qu’avec des efforts soutenus dont peu de gens sont capables. La seconde, au contraire, corrige les fautes de prononciation, et ceci ne demande pas d’effort: souvent il suffit que le fait soit constaté une seule fois. Ainsi beaucoup de gens ont un accent déplorable, qui tiennent à parler fort correctement par ailleurs: c’est le cas de beaucoup de professeurs qui seraient très mal placés pour enseigner que l’o de rose est fermé, alors qu’ils l’ouvrent outrageusement, et ne font même aucun effort pour le fermer, mais qui, d’autre part, sachant qu’on prononce dot avec un t, et comptable sans p, pratiquent cette prononciation et l’enseignent scrupuleusement.
D’ailleurs les voyelles sont très souvent flottantes: il y a tant de degrés dans leur ouverture. Qu’on les ouvre un peu plus ou un peu moins, dans une foule de cas, dans la plupart des cas, personne n’en est choqué, et on n’y attache pas une très grande importance. Mais qu’une consonne se prononce ou ne se prononce pas, c’est là souvent un fait précis, catégorique, sur lequel il n’y a pas de discussion possible, quand l’usage est suffisamment général; et beaucoup de gens tiennent particulièrement à savoir si, dans tel mot, telle consonne se prononce ou non.
J’ai donné néanmoins à la première partie tout le développement qu’elle comportait, mais je pense tout de même que ce livre servira plus à corriger les fautes que les défauts, lesquels souvent sont chers à ceux qui les ont.
Qu’il me soit permis, chemin faisant, d’attirer spécialement l’attention du lecteur curieux sur deux chapitres assez nouveaux, celui de l’e muet et celui des liaisons. La question de l’e muet a déjà été traitée une fois; mais je l’ai reprise sur un plan différent. Pour celle des liaisons, on s’en tient d’ordinaire à des conseils généraux: j’ai pris la peine d’entrer dans le détail et de classer méthodiquement les faits.
Enfin, je ne voudrais pas que le lecteur fût effrayé par l’abondance des notes, qui pourraient sembler faire de ce livre un travail d’érudition. Il n’en est rien. Ces notes, qui peuvent d’ailleurs être négligées par ceux qu’elles n’intéressent pas, ont un double objet. Elles contiennent d’une part la prononciation des noms propres, qui auraient sans doute encombré le texte. D’autre part elles donnent des renseignements qui peuvent être curieux sur les prononciations d’autrefois; elles permettent ainsi d’apprécier certaines rimes qu’on trouve chez les poètes classiques; elles font de plus savoir (s’ils l’ignorent) à ceux qui aiment les vieilles éditions, que toutes les consonnes qui jadis encombraient les textes ne se prononçaient d’ordinaire pas plus qu’aujourd’hui où on ne les écrit plus[10]. Enfin elles donnent parfois des explications complémentaires qui n’ont pas paru être à leur place dans le texte.
Après cela, et malgré les soins consciencieux que j’ai apportés à mon travail, il y aura sans doute dans ce livre plus d’une erreur. En tout cas, il est évidemment impossible qu’un lecteur qui a des opinions sur la matière ait exactement les mêmes que l’auteur sur tous les points. Si ce lecteur est particulièrement qualifié, il me suffira de ne différer d’avec lui que sur des points secondaires. Quant au lecteur qui cherchera ici des renseignements, j’espère qu’il ne s’égarera pas trop souvent. Et puis, je compte un peu sur la collaboration de mes lecteurs eux-mêmes pour perfectionner ce livre et le rendre plus utile, si le public lui fait bon accueil: toutes les observations sérieuses, appuyées sur une expérience suffisamment étendue, seront accueillies avec reconnaissance.
NOTE DES ÉDITEURS
Cette nouvelle édition a été, comme les deux premières, soigneusement revue et a subi de nombreuses corrections et modifications.
C’est qu’un ouvrage semblable, sous peine de perdre une partie de sa valeur, doit suivre pas à pas les changements qu’apportent la mode et l’usage.
Dans leur vie brève ou longue, les mots voient leur sens évoluer; ils voient aussi leur prononciation se modifier.
Nous nous sommes efforcés, après la disparition de l’auteur de Comment on prononce le français et de Comment on parle en français, de tenir à jour avec un soin constant ces livres gui ont fait à Philippe Martinon la plus enviable réputation de technicien.
Il nous faut dire notre sincère gratitude à ceux qui, en grand nombre, nous ont transmis leurs observations. Ces observations, nous les avons examinées très attentivement et nous en avons tiré le plus grand profit.
COMMENT ON PRONONCE
LE FRANÇAIS
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
LES LETTRES
Quoique ce livre soit plutôt un ouvrage de vulgarisation, il n’est pas possible de traiter de la prononciation en faisant table rase des travaux de la phonétique. L’alphabet, tel qu’on l’enseigne aux enfants, ne peut vraiment suffire ici. D’une part, les voyelles ne sauraient se réduire à cinq, a, e, i, o, u[11]. D’autre part, il y a souvent deux ou trois consonnes pour un seul son, comme c, k, q, ou bien la même consonne a deux sons différents, comme c encore, ou g, ou t[12]; il y a même une lettre qui réunit ordinairement deux sons en elle: x, tandis que pour tel son unique nous employons deux lettres, comme ch ou gn. Tout cela fait beaucoup de confusion. Or, en matière de prononciation, les sons importent plus que les lettres, et, faute d’un alphabet phonétique, au moins faut-il mettre un peu d’ordre dans les caractères que nous possédons. On nous permettra donc de commencer ce livre par une classification logique des sons, voyelles ou consonnes[13].
Classification des voyelles.
Pour ce qui est des voyelles, nous n’avons pas dessein d’entrer dans le domaine de la physiologie, pour expliquer en détail leurs différences d’émission, de timbre ou d’intensité: nous supposerons que le lecteur sait émettre les sons et les distinguer. Nous lui dirons donc tout de suite qu’il y a au moins dix voyelles essentielles, et l’on verra qu’il y en a davantage. En voici le tableau, car les explications se comprendront mieux ensuite:
| è (ouvert), | é (fermé), | i. | |
| a, eu (id.), | eu (id.), | u. | |
| o (id.), | o (id.), | ou. | |
| | | | | ||
| Voy. ouvertes. | Voy. fermées. | ||
Il est bien évident qu’on ne saurait identifier l’é aigu avec l’è grave, ou, pour employer tout de suite des expressions qui seront plus commodes ailleurs, l’é fermé avec l’è ouvert, celui d’enflé avec celui d’austère[14]. On ne saurait confondre non plus l’eu ouvert de jeune avec l’eu fermé de jeûne. Et il y a encore exactement la même différence entre l’o ouvert de couronne et l’o fermé de trône[15].
Ainsi, partant de l’a, qui est la voyelle type, celle qu’on prononce d’abord quand on ouvre la bouche naturellement et normalement, nous voyons les voyelles se répartir en trois séries divergentes: d’une part la série a, è, é, i, dont l’émission élargit progressivement la bouche sur les côtés en la fermant à demi; d’autre part, la série a, o ouvert, o fermé, ou, dont l’émission rapproche progressivement les coins de la bouche en l’arrondissant; enfin, entre les deux, la série a, eu ouvert, eu fermé, u, qui participe à la fois des deux autres: de la première par la position de la langue, de la seconde par les mouvements des lèvres. On se rendra compte facilement de ce rapport en passant successivement du son u au son i, par simple déplacement des lèvres, et au son ou, par déplacement de la langue seule, même sans avancer les lèvres; on passe de même de eu fermé à é, ou bien à o fermé, de eu ouvert à è, ou bien à o ouvert. Et cela fait bien dix voyelles.
Sur ces dix voyelles, six sont fermées, d’abord é, eu fermé, o fermé; ensuite et plus encore, i, u, ou. Les autres sont ouvertes.
On remarquera en passant que les trois voyelles extrêmes, les plus fermées, i, u, ou, quand elles sont suivies d’autres voyelles, s’en accommodent si bien qu’au lieu de faire hiatus, comme dans haïr ou dans Ésaü, elles font presque nécessairement diphtongue avec elles: diable, huit, douane: c’est ce que les grammairiens appellent synérèse. Pour parler plus exactement encore, elles se transforment alors en semi-voyelles, ce qui veut dire que, n’étant plus voyelles qu’à moitié, car elles se prononcent plus rapidement que les voyelles vraies, elles font à peu près l’office de consonnes. Le w anglais de whist représente assez bien la consonne ou; il n’y a pas de signe courant pour représenter l’u consonne; mais l’i consonne s’écrit ordinairement au moyen de l’y, et s’appelle alors yod: c’est celui de l’anglais yes.
Mais ces dix voyelles ne sont pas tout. Le son de l’a n’est pas plus unique que celui de l’e ou celui de l’o. Les grammaires se bornent généralement à distinguer l’a long de l’a bref, patte et pâte, face et grâce, tache et tâche, et cette distinction a certainement son importance, même pour les voyelles autres que a; mais elle est insuffisante pour notre objet, car l’a de pars est aussi long que celui de pâte, sans avoir du tout le même timbre. La vérité est qu’on doit faire ici une distinction tout à fait analogue à celle qu’on fait si facilement pour e, o et eu. En effet, nous avons d’une part un a qui n’est jamais bref, et c’est celui de pâte, grâce ou tâche, et un autre a qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est celui de patte, face, tache ou pars. Or nous verrons qu’il y a de même, par exemple, un o qui n’est jamais tout à fait bref, et c’est l’o fermé: domino, rose, grosse, et un autre o, qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est l’o ouvert: pommes, poste et mort. Nous admettrons, au moins par analogie, et pour unifier les termes, qu’à côté de l’a ouvert proprement dit, il y a aussi un a fermé, celui de pâte[16].
A ce second a, il faut encore ajouter l’e muet, appelé aussi e féminin, qui tantôt se prononce et tantôt ne se prononce pas, suivant les circonstances, et qui par suite n’est pas toujours muet, et cela fait bien douze voyelles.
En outre, à ces voyelles, qui sont dites orales, parce que l’air expiré passe uniquement par la bouche, on doit en ajouter d’autres, dites nasales, parce que l’air expiré passe par le nez en même temps que par la bouche. Elles sont quatre, an, in, on, un, qui n’ont rien de commun avec des diphtongues, et elles correspondent, non pas, comme l’indique l’orthographe, aux voyelles a, i, o, u, mais à peu près aux quatre voyelles ouvertes a, è, o, eu: on peut s’en rendre compte aisément, en passant de chacune de ces voyelles à la nasale correspondante. Et ce sont bien des voyelles simples: l’n n’est ici qu’un signe orthographique, qui, entendu autrefois, ne s’entend plus aujourd’hui en aucune façon, sauf dans le Midi, naturellement. Et cela fait seize voyelles.
En fait, il y en a bien davantage encore, et voici pourquoi. Sans doute une voyelle est fermée ou ne l’est pas, et pratiquement on ne voit pas qu’elle ait deux manières d’être fermée. Or, quand elle n’est pas fermée, elle est ouverte; mais c’est ici qu’il y a bien des degrés. L’e de périr a beau avoir le même accent aigu que celui de trompé, celui de trompé seul est fermé, et celui de périr est incontestablement ouvert, mais il l’est sensiblement moins que celui de père. On pourrait même dire qu’il y mathématiquement une infinité de degrés dans l’ouverture d’un son quelconque. Sans entrer dans des distinctions scientifiques qui n’ont point d’intérêt pratique, on peut dire que l’é de périr, démontre, prépare, etc., est moyen, étant à égale distance de l’é fermé de trompé et de l’e tout à fait ouvert de père, souvent même plus près du second que du premier. De même il y a un o moyen, un eu moyen, et si les voyelles i, u, ou, ne sauraient être moyennes, étant toujours fermées, à l’autre bout il peut encore y avoir un a moyen.
Ce mot moyen a malheureusement un inconvénient: il est nécessaire par ailleurs pour caractériser la quantité des voyelles qui ne sont ni longues ni brèves. Nous veillerons donc à ce qu’aucune confusion ne puisse se produire dans l’esprit du lecteur entre ces deux sens, concernant le timbre et la quantité. Par exemple, en parlant du timbre, comme la caractéristique d’un son tel que l’é de périr est avant tout de n’être pas fermé, malgré son accent aigu, nous le qualifierons à l’occasion d’e légèrement ouvert ou à demi ouvert, quand il faudra le comparer à l’è grave, qui l’est tout à fait.
Ainsi nous nous en tiendrons à notre tableau des voyelles, qui peut suffire. On remarquera que trois d’entre elles sont écrites avec deux lettres. Ce furent jadis des diphtongues; mais il y a longtemps que ce n’en sont plus. L’orthographe a conservé le signe double, justifié autrefois, mais l’orthographe n’y change rien, et ce sont des voyelles. Mieux vaudrait assurément que chaque voyelle eût un signe propre, ou du moins qu’il y en eût un spécial pour eu, ouvert ou fermé, et un autre pour ou: nous n’avons pas cru devoir, dans un livre de vulgarisation, choquer les habitudes du lecteur par l’usage de signes phonétiques peu usités, et nous avons conservé l’orthographe courante.
Il y a encore en français d’autres groupes de signes qui furent aussi jadis des diphtongues et depuis longtemps n’en sont plus, et que nous avons conservés tels quels: ai, ei, au, et aussi le groupe oi, sans parler d’œ et æ, qui furent diphtongues aussi, mais en latin. Ces groupes ne figurent pas dans le tableau, parce qu’ils y feraient double emploi; ils seront étudiés à la suite des voyelles simples auxquelles ils sont apparentés.
Classification des consonnes.
Même en laissant de côté les semi-voyelles, nous avons dix-huit consonnes simples.
1º Six muettes: b, c, d, g, p, t, ainsi nommées parce qu’elles ne se font sentir réellement qu’avec l’aide d’une voyelle[17]. On les appelle aussi momentanées, pour la brièveté de leur émission, et aussi explosives ou occlusives, parce qu’elles produisent une explosion plus ou moins brusque, après occlusion momentanée des organes de la parole.
Les muettes sont labiales, si la fermeture est faite par les lèvres: b, p; dentales, si elle est faite par la langue appuyée contre les dents: d, t; gutturales ou palatales, si elle est faite par la langue appuyée contre le haut du palais, plus ou moins près de la gorge: c, g. Mais surtout on les divise en deux catégories:
Les muettes fortes, ou explosives sourdes, qui ne sont accompagnées d’aucune résonance, et qu’on peut appeler brusques; on les reconnaît dans pa, ta, ca, ou ap, at, ac;
Les muettes douces, ou explosives sonores, qu’on peut appeler retardées, parce que la résonance interne qui précède le son et l’adoucit a pour effet d’en retarder l’explosion; on les reconnaît dans ba, da, ga, ou ab, ad, ag.
2º Six spirantes: f, ch, j, s, v, z, dont l’émission est produite par une simple émission d’air, qui ne nécessite absolument ni l’occlusion momentanée des organes (un simple rétrécissement suffit), ni l’intervention d’une voyelle.
Les spirantes aussi sont labiales, quand elles rapprochent la lèvre inférieure des dents supérieures: f, v; dentales, quand elles rapprochent les dents supérieures des inférieures: s, z (ou c devant e et i); palatales, quand elles rapprochent la langue du palais: ch, j (ou g devant e et i). D’autre part les spirantes labiales sont appelées aussi fricatives; les dentales, sifflantes; les palatales, chuintantes. Mais les spirantes, comme les muettes, se divisent surtout en deux catégorie essentielles:
Les spirantes fortes, ou sourdes, sans résonance, f, s, ch;
Les spirantes douces, ou sonores, et par suite retardées, v, z, j.
3º Deux liquides: l et r.
Il y a diverses façons de prononcer l’r; mais il est bien inutile, à moins que ce ne soit pour le chant, de s’évertuer à retrouver l’r vibrant qu’on prononçait avec la pointe de la langue: cet r a disparu à peu près de l’usage, au moins dans les villes, et surtout à Paris, où on grasseye, la pointe de la langue appuyée contre les dents inférieures.
4º Deux nasales, qui étaient aussi qualifiées de liquides par les grammairiens grecs: m et n, l’une labiale, l’autre dentale.
5º Deux consonnes mouillées: l et n.
L’l mouillé s’écrit par ll après i: fille; par il ou ill après a, e, eu, ou: bail, caille, soleil, pareil, deuil, feuille, bouille. Il s’écrit aussi lh ou ilh dans les noms méridionaux, comme Meilhac ou Milhau et gli en italien. A la vérité, le son véritable de l’l mouillé, que l’on confond souvent avec ly, est aujourd’hui perdu pour la plupart des Français, malgré les efforts suprêmes de Littré, et se confond désormais avec le simple yod[18].
L’n mouillé s’écrit gn; il se rapproche très sensiblement de l’n suivi de la semi-voyelle y, et se confond souvent avec lui.
6º A ces dix-huit consonnes simples il faut ajouter une consonne double, x, qui se prononce de diverses façons, mais qui en principe représente cs; et d’autre part l’h, qui ne se prononce plus guère, même quand il est aspiré, mais qui dans ce cas sert toujours à empêcher l’élision et la liaison.
Quelques considérations générales sur l’accent tonique.
Avant de commencer l’étude particulière des voyelles, une distinction capitale est à faire, celle des voyelles accentuées ou toniques, et des voyelles atones, car l’e dit muet n’est pas seul atone, et toute voyelle qui ne porte pas l’accent tonique s’appelle atone. Or l’accent tonique, très faible en français par comparaison avec les autres langues, est cependant très important, comme on va voir. Mais il ne faut pas le confondre avec l’accent dit oratoire, ou emphatique, qui est tout autre chose.
L’accent oratoire se place sur la syllabe quelconque que l’on désire mettre en relief, et souvent même sur des mots complètement atones, comme je. Il se met en général sur la première syllabe des mots. Ch. Nyrop, le grammairien danois, qui est classique chez nous en matière de grammaire française, a relevé dans un cours public la phrase suivante, dont il a noté les accents d’après le débit du professeur: «Ainsi nous avons d’une part une progression croissante, d’autre part une progression décroissante.» On dirait de même: c’est un misérable; attention! impossible. Toutefois, si la première syllabe commence par une voyelle, l’accent oratoire se reporte le plus souvent sur la seconde, afin de faire vibrer la première consonne: insensé. Cela est particulièrement nécessaire quand il y a liaison avec le mot précédent, dont la consonne finale prendrait sans cela trop d’importance: c’est impossible et non c’est impossible. Paul Passy a noté que certains mots sont prononcés plus souvent avec cet accent qu’avec l’accent normal: beaucoup, extrêmement, terrible, ridicule, bandit, etc., et surtout des injures, comme cochon; mais tous ces mots reprennent l’accent normal, si on les prononce avec le calme parfait. Ainsi l’accentuation de beaucoup de mots est dans une sorte d’équilibre instable, qui se prête admirablement à l’expression de la pensée ou du sentiment, avec toutes leurs nuances[19]. Seulement l’accent oratoire, qui est arbitraire, peut bien exercer une grande influence sur l’intensité des voyelles: il n’en exerce aucune sur le timbre.
Il n’en est pas de même de l’accent tonique, qui est fixe, et qui vient directement du latin: malgré sa faiblesse, il a conservé sa place originelle dans les mots de formation populaire, et il est uniquement sur la dernière syllabe masculine des mots, les syllabes muettes ne comptant pas: présage a l’accent tonique sur a, couronne sur o, quatrième sur è. D’ailleurs beaucoup de mots d’une et même deux syllabes, articles, pronoms, prépositions, conjonctions, s’appuient sur leurs voisins et n’ont pas d’accent propre ou très peu. D’autres mots ont un accent, et peuvent le perdre au profit d’un monosyllabe qui suit, lequel peut le perdre à son tour au profit d’un autre monosyllabe; ainsi dans les expressions laissez, laissez-moi, laissez-moi là, l’accent est toujours uniquement sur la dernière syllabe, c’est-à-dire successivement sur sez, sur moi et sur là[20]. Et il faut noter que l’accent oratoire ne détruit pas nécessairement l’accent tonique: dans je reste, tu t’en vas, l’accent oratoire peut être sur je et tu, mais cela n’empêche pas l’accent tonique d’être sur res et vas.
Cela posé, on comprend sans peine que les voyelles qui ont un accent tonique fixe ont beaucoup plus d’importance que les voyelles atones. Ce point est capital, et la question de savoir si une voyelle est ouverte ou fermée, longue ou brève, ne se pose réellement avec intérêt que si cette voyelle est tonique. En effet, les voyelles atones, n’ayant pas l’importance des autres, se prononcent presque toutes plus ou moins légèrement, à moins d’une intention spéciale; aussi sont-elles rarement fermées et rarement longues; car on ne peut fermer ou allonger une voyelle que par un acte exprès de la volonté[21].
Ainsi les voyelles atones sont généralement assez brèves et assez ouvertes, sans l’être beaucoup; elles sont moyennes, dans tous les sens du mot, et diffèrent assez peu les unes des autres. On peut comparer pour la quantité les deux a de adage ou placard, où le second est beaucoup plus long que le premier, et pour l’ouverture, les deux o de folio ou siroco, où le second seul est fermé. On met le plus souvent un accent aigu sur l’e à l’intérieur des mots, quand il n’est pas muet; mais il ne s’ensuit pas que cet e soit fermé: il est, lui aussi, moyen dans tous les sens. Par exemple dégénéré a d’abord trois e à peu près identiques, et qui, malgré l’accent aigu qui les assimile au quatrième, sont en réalité aussi distincts de lui que de l’e ouvert et long qui termine le présent dégénère[22].
Ce phénomène est si général et si nécessaire, que la même syllabe changera son ouverture et sa quantité suivant la place qu’elle aura dans le mot, c’est-à-dire suivant qu’elle sera ou ne sera pas tonique. Nous venons de voir le troisième é de dégénérer s’allonger manifestement dans dégénère; inversement l’a de cave s’abrège dans caveau. Une voyelle tonique qui était fermée et longue s’ouvre à demi et s’abrège en perdant l’accent: bah, ébahir; une voyelle tonique qui était ouverte et longue se ferme à demi et s’abrège aussi: or, dorer; si bien que par exemple l’e de pied, qui est fermé, et l’e de diffère, qui est ouvert, deviennent identiques, ni ouverts ni fermés (malgré l’accent aigu), dans piéton et différer.
Même si la syllabe ne se déplace pas dans le mot, il suffit qu’elle perde l’accent au profit du monosyllabe qui la suit, pour que son ouverture et sa quantité changent également: aime est moins ouvert et moins long dans aime-t-il, où l’accent est sur il, que dans il aime; peux est moins fermé et plus bref dans peux-tu que dans tu peux; êtes se prononce plus légèrement dans vous êtes fou que dans fou que vous êtes. Il n’est même pas besoin d’un monosyllabe héritant de l’accent du mot qui précède: il suffit qu’un mot accentué soit suivi immédiatement d’autres mots liés à lui intimement par le sens, pour que le seul affaiblissement de l’accent produise un léger changement d’ouverture ou de quantité, car l’accent qui n’est pas tout à fait final est toujours plus faible que l’accent final; ainsi aime, étant moins accentué, est aussi moins ouvert et plus bref dans je les aime depuis longtemps, articulé sans pause, que dans je les aime tout court.
On voit quelle est l’importance du phénomène: il se manifeste aussi bien dans les assemblages de mots que dans les mots considérés séparément. C’est un point qu’il ne faudra jamais perdre de vue dans l’étude des mots pris séparément. Nous le rappellerons d’ailleurs plus d’une fois au lecteur. Mais de toutes ces considérations il résulte que l’objet principal de la première partie de ce livre sera l’étude des voyelles toniques, qui sont de beaucoup les plus importantes. Quant aux voyelles atones, j’entends celles qui sont dans le corps des mots, nous ne laisserons pas d’en dire un mot à la suite dans chaque chapitre, mais seulement comme complément, et parce que le phénomène général dont on vient de parler ne se manifeste pas également dans tous les cas. Il faut voir notamment dans quelles circonstances il peut se faire qu’une syllabe qui perd l’accent garde néanmoins en partie ses qualités premières.
Autres observations générales.
En dehors de la distinction capitale que nous venons de faire entre les voyelles toniques et les atones, nous pouvons encore, avant de passer à l’étude des voyelles particulières, simplifier sensiblement la besogne par avance au moyen de deux observations générales concernant les voyelles toniques qui peuvent être ouvertes, a, e, eu, o.
C’est un fait constant que les groupes de consonnes abrègent la voyelle qui précède, et cela est vrai des toniques encore plus que des autres. Donc une voyelle tonique n’est jamais longue, et encore moins fermée, quand elle est suivie de deux consonnes articulées: secte, golfe. Je dis articulées toutes les deux, car d’une part une consonne double n’a jamais en fin de mot que la valeur d’une consonne simple; d’autre part, dans un mot tel qu’amante, on ne prononce qu’une seule consonne, l’n n’étant plus que le signe extérieur de la nasalisation; de même dans Duquesne, l’s ne sert plus qu’à allonger la voyelle. Mais si les deux consonnes sont articulées, elles produisent le même effet que l’atonie, et elles le produisent avec une régularité et une constance parfaites, que nous ne trouverons pas ailleurs. Par exemple, apte, arc, arche, taxe (car x=cs), etc., ou secte, berge, ferme, reste, vexe, etc., ou docte, dogme, golfe, porche, etc., ont la voyelle plus ou moins brève, suivant les cas, mais jamais longue et toujours ouverte, et ces finales n’ont jamais d’accent circonflexe[23].
Toutefois, ces groupes de deux consonnes ne comprennent pas ceux où la seconde, mais la seconde seule, est une liquide, l ou r; car ceux-là sont traités en français comme s’ils ne faisaient qu’une seule consonne[24]. Ainsi les finales en -acle ou -adre, par exemple, peuvent être, comme nous le verrons plus loin, longues ou brèves, ouvertes ou fermées, et ne doivent pas être confondues avec les finales en -acte ou -apte, ou même -arle, toujours ouvertes, et toujours brèves ou moyennes; de même etre peut être long ou bref (être, mètre), tandis que -erte, fait des mêmes lettres, n’est jamais long; l’a est long et fermé dans sabre, tandis qu’il est nécessairement ouvert et moyen dans barbe, qui a les mêmes consonnes, et même dans marbre, qui en a une de plus.
Malgré cette restriction, il reste un nombre considérable de finales toniques dont nous n’aurons pas à nous occuper: plus de trente pour chacune des voyelles a, é, o[25]. Nous n’aurons donc à étudier que trois catégories:
1º Les voyelles finales, avec ou sans consonne muette: panama, ama(s), clima(t), estoma(c);
2º Les voyelles suivies d’une seule consonne articulée, simple ou double, avec ou sans e muet: cartel, martèle, mortelle;
3º Les voyelles suivies de deux consonnes articulées dont la seconde seule est l ou r, la première étant simple ou double: maître, mètre, mettre.
Notre seconde observation préliminaire à propos des voyelles toniques a, e, eu, o, c’est que, lorsqu’elles ont l’accent circonflexe, elles sont longues en principe, quand elles sont suivies d’une syllabe muette, sauf dans les formes verbales[26].
De plus, les voyelles a, eu, o sont fermées quand elles sont surmontées de l’accent circonflexe: pâte, jeûne, rôle, tandis que l’e, également fermé jadis, au moins dans certains mots, est aujourd’hui très ouvert presque partout dans le même cas: pêche, frêle, tête.
Nous verrons qu’il en est exactement de même de nos quatre voyelles devant l’s doux: écrase, heureuse, chose se prononcent comme pâte, jeûne, rôle; de même trapèze ou française comme pêche et frêle. Aussi les finales -ase, -euse, -ose, -èse ou -aise n’ont elles jamais d’accent circonflexe[27].
Au contraire, nous verrons l’r allonger toujours, et le v ordinairement, la voyelle qui précède, mais sans jamais la fermer: char et cher, beurre et bord, brave et brève, ont la voyelle longue, mais ouverte.
PREMIÈRE PARTIE LES VOYELLES
Pour étudier les voyelles, nous suivrons l’ordre du tableau. Nous examinerons donc successivement:
1º La voyelle a, à laquelle nous joindrons le groupe oi, diphtongue si l’on veut, puisqu’il exige deux sons vocaux, ou et a, mais qui est plus exactement un a précédé d’une semi-voyelle, ou ou w, et qui en tout cas peut avoir les mêmes nuances que l’a;
2º La voyelle e, ouverte ou fermée, en y joignant œ et æ, diphtongues latines, généralement fermées, ainsi que les groupes ai (ou ay) et ei (ou ey), qui sont généralement ouverts;
3º La voyelle eu, ouverte ou fermée;
4º La voyelle o, ouverte ou fermée, avec le groupe au (ou eau), généralement fermé;
5º Les voyelles extrêmes, i, u, ou, essentiellement fermées, et sur lesquelles il y a donc peu à dire, parce que la prononciation en diffère peu d’un mot à l’autre;
6º Les voyelles nasales, avec leurs graphies diverses, faites en principe des diverses voyelles, suivies d’un n ou d’un m;
7º L’e muet;
8º Les semi-voyelles, c’est-à-dire, si l’on préfère, les diphtongues.
I.—LA VOYELLE A.
1º L’A final.
L’a final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref ni tout à fait ouvert; il est, si l’on veut, moyen, quelle que soit d’ailleurs son origine, même l’ablatif latin: camelia, paria, tapioca, falbala, panama, mea culpa, opéra, delta, il va.
Il y a quelques exceptions, j’entends quelques a fermés. Ce sont:
1º Le nom même des lettres a et k, et les notes de musique fa et la: comparez la lettre a avec il a, et c’est un la avec il est là[28].
Toutefois, dans l’expression a b c, l’a, devenu atone, comme l’à de à Paris, est moins nécessairement fermé que quand il est seul.
2º Le mot bêta. On se demande pourquoi, si ce mot est vraiment une forme dialectale de bétail, où l’a s’est ouvert depuis longtemps. Nous noterons cependant que ce mot s’emploie surtout comme une espèce d’interjection, dont le son se prolonge.
3º Le mot chocolat, au moins à Paris. C’est peut-être à cause de son étymologie espagnole chocolate, mot qui a l’accent sur l’a; mais cet a est destiné à s’ouvrir, comme dans les autres mots en -at, et on n’est nullement obligé de le fermer.
4º Les interjections bah et hourra, dont le son se prolonge naturellement; mais si l’on fait de hourra un substantif, il rentre dans la règle générale. Hourra est d’ailleurs d’origine anglaise, et avait d’abord un h final; or l’h final, qui, en dehors des interjections bah et pouah, appartient uniquement à des mots d’origine étrangère, avait pour effet d’allonger et de fermer l’a; mais cet effet est aussi en voie de disparition, à mesure que les mots achèvent de se franciser[29].
Quand l’a est suivi d’une consonne qui ne se prononce pas, elle n’y change pas d’ordinaire grand chose; et surtout, ici comme partout ailleurs, les pluriels ne diffèrent plus en rien des singuliers: un opéra, des opéras, une villa, des villas[30].
Peut-être l’a s’ouvre-t-il un peu plus devant le t (avec ou sans s): un candidat, des candidats[31]. Peut-être aussi est-il encore un peu plus fermé dans les futurs, comme tu aimeras, que dans les prétérits, comme tu aimas, mais c’est peu de chose.
Toutefois, l’a est resté en général un peu long et fermé, au moins à Paris, dans la plupart des mots qui ont un s au singulier comme au pluriel: bas, cas, las, lilas, trépas, tas. Mais ici même, par analogie, l’a s’est ouvert ou tend à s’ouvrir dans un grand nombre de mots: galimatias, tracas, chas, et surtout les mots en -las, -nas, -ras et -tas: matelas, chasselas, cervelas, entrelacs et verglas, ananas et cadenas, bras et embarras, taffetas et galetas. Même des rimes comme cas et avocats, bas et grabats n’ont plus rien de choquant.
2º L’A suivi d’une consonne articulée.
Quand l’a est suivi d’une consonne articulée, en principe il s’ouvre et s’abrège plus ou moins. Le rôle que jouent ici les consonnes, ou du moins la plupart des consonnes, se marque nettement dans certains féminins: l’a, qui n’est encore que moyen dans délicat, candidat, scélérat ou ingrat, achève de s’ouvrir et de s’abréger dans délicate, candidate, scélérate ou ingrate[32]. Et ce qui prouve bien que c’est la consonne qui fait tout, et que l’e muet n’y est pour rien, c’est que mate, féminin de mat, ne se prononce pas autrement que le masculin, le t étant articulé dans les deux cas.
Cette ouverture de l’a se manifeste presque également dans la plupart des finales à consonne, qui ainsi ne diffèrent les unes des autres que par la quantité[33]. C’est donc la quantité qui nous permettra de les classer.
I. A bref.—Les finales les plus brèves sont celles dont la consonne est une des trois explosives brusques, c, p, t[34].
1º -ac, -ak et -aque: cognac et lac, laque et baraque[35].
2º -ap et -ape, ou -appe: cap et cape, pape et frappe[36]. On ferme souvent l’a dans dérape, par une fausse analogie avec râpe, qui est pour raspe, mais c’est une erreur.
3º -at et -ate, ou -atte, et même -âtes: mat et tomate, rate, sonate et donnâtes[37].
Ici encore, il ne faut pas qu’une fausse analogie fasse altérer les formes des deux verbes mater, qui n’en font qu’un: ils viennent de mat, terme du jeu d’échecs, dont l’a est ouvert et bref, et sans rapport avec mâter, terme de marine dérivé de mât.
Avec ces finales doivent figurer, étant brèves aussi, celles qui ont une spirante également brusque ou sourde, f, ch, s.
1º -af, -afe et -aphe: gnaf, gaffe, orthographe.
2º -ache: h, tache, moustache, arrache[38].
3º -ace et -asse, ou -ass (mais non -as): dédicace et carcasse, chasse, face et fasse, terrasse et vorace, ray-grass, etc., et les imparfaits de subjonctifs, autrefois longs. Mais, comme tout à l’heure pour les mots en as où l’s ne s’articulait pas, il y a ici beaucoup d’exceptions parmi les mots en -asse.
L’a est fermé et long en principe, d’abord dans les dérivés des mots en -as qui ont l’a long, mais non pas dans tous. Il l’est dans les adjectifs féminins basse, lasse (et le verbe) et grasse, qui conservent l’a fermé du singulier; puis dans les verbes amasse et ramasse, passe et trépasse (avec impasse, quoique moins régulièrement), sasse et ressasse (pas toujours non plus), tasse et entasse, peut-être même compasse, damasse, brasse et le substantif embrasse (mais non le verbe). Il est fermé également dans casse, terme d’imprimerie, dans prélasse, par analogie avec lasse, dans classe et déclasse, et le substantif tasse. A Paris, on y ajoute généralement calebasse, échasse, nasse, cadenasse et Parnasse ou Montparnasse, et même des mots en -ace: espace et lace, avec ses dérivés; mais ceci n’est point du tout indispensable, pas plus que pour la casse du pharmacien, ou la casse de la cuisinière[39].
Quant aux mots en -as où l’s s’articule, l’a y est fermé partout; mais il n’y a là de proprement français que le mot as (terme de jeu) et les interjections las ou hélas; les autres mots sont des mots grecs, latins ou étrangers, et surtout des noms propres anciens (y compris atlas et hypocras). Cette prononciation s’est imposée même à des mots récents, où l’étymologie semblait exiger un a bref et ouvert, comme stras et vasistas[40].